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UN TRAITÉ
DE TACTIQUE NAVALE DU XVIe SIÈCLE : LE LIVRE III
“DELLA MILIZIA MARITTIMA” DE CRISTOFORO DA CANAL
Jean Pagès
Introduction
Cet ouvrage déjà étudié dans ses
grandes lignes par Alberto Tenenti1
mériterait d’être traduit, même à partir de la version présentant des
lacunes et des obscurités, publiée en 1930 par Mario Nani Mocenigo2,
à cause de l’exceptionnel témoignage qu’il porte sur la technique,
l’organisation et la tactique de l’une des flottes les plus
prestigieuses de la Méditerranée au XVIe siècle avant Lépante (1571). La
Milizia Marittima est une approche raisonnée et structurelle de ce
qu’a été et de ce qu’aurait dû être la marine vénitienne dans ses
luttes contre la marine ottomane.
La
personnalité de Da Canal
L’auteur est un patricien
patriote dévoué à la Sérénissime, intègre et pauvre, un
homme de mer pratique de surcroît, qui s’exprime comme un
amiral de l’"école matérialiste" du XXe siècle dans
ses rapports aux sénateurs. Il a franchi à la mer tous les échelons
de la hiérarchie et a assisté à de nombreux engagements ;
très tôt, il devint vers l’âge de 25 ans Sopracomito
(commandant) d’une galère. Né en 1510 à Venise, 45 ans
après il est élu Provveditore dell’Armata, l’équivalent
d’amiral en chef de toutes les forces navales de la Sérénissime,
fonction qu’il conservera jusqu’à sa mort en 1562.
Ses idées, nourries de sa
profonde expérience à la mer et au combat, étaient régulièrement
proposées aux autorités de la Sérénissime ; elles
concernaient tous les problèmes qui pouvaient se poser à une
flotte de combat au XVIe siècle laquelle était en majorité
composée de galères à voile et à rames. Cristoforo Da Canal,
dans sa Milizia Marittima, rassemble toutes ces
propositions dans quatre livres, où l’on voit traitées tour à
tour les questions touchant à la construction des galères, leur
équipement, leurs chiourmes, leur armement en artillerie et en
soldats de marine, leurs méthodes de navigation, leur
approvisionnement en munitions, en vivres et en eau, la hiérarchie
à bord, le recrutement, etc. Certaines de ces questions sont
analysées dans le détail comme cette répartition des
arquebusiers à bord de la galère, poste de combat par poste de
combat. Mais ce qui est important, ce sont ses idées sur
l’utilisation tactique des galères au combat qui rappellent
d’assez près les formations de combat dans les marines de
l’antiquité grecque et romaine et surtout de la marine
byzantine à laquelle cependant il ne fait jamais référence.
Ce qui doit vraiment provoquer
l’intérêt des spécialistes des questions navales, c’est le
caractère "matérialiste" de sa pensée au sens où on
entend de nos jours l’action rénovatrice, donc réformatrice
des amiraux Fisher et surtout Tirpitz. Voici ce que dit Paul
Kennedy de ces deux amiraux et qui pourrait bien s’appliquer à
Da Canal :
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Dans
les postes où ces deux hommes ont exercé une entière
responsabilité, ils ont déclenché un véritable
regain d’activité, innovant et améliorant profondément
les services. En tant qu’organisateurs, ils ont été
tout simplement brillants.
A une
époque d’évolutions rapides des techniques… les
progrès devaient avoir un profond impact sur la guerre
navale… ils étaient occupés à former les esprits à
l’organisation des flottes de combat, à perfectionner
les manœuvres tactiques, à assurer l’aide
logistique, à améliorer les divers services ;
torpilles, signalisation, vivres, machines, à assurer
l’aide logistique et, grâce aux arsenaux,
l’entretien des bâtiments de la flotte… 3
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Tout ceci Da Canal l’a fait, avec
les moyens de son temps et il suffit de remplacer, dans ce texte,
torpilles par canons, machines par chiourmes, pour qu’il convienne
à l’action du Capitaine général vénitien. Celui-ci ne
s’est-il pas aussi intéressé à la construction d’un nouveau
type de galère, une quinquérème d’après les plans de Vettor
Fausto, architecte naval grec ?
Da Canal est, pour son temps,
un organisateur et un chef de guerre de la même trempe que Fisher
et Tirpitz, avec les mêmes préoccupations et les mêmes soucis de
structuration des forces navales en vue de la victoire. A ce sujet,
F.C. Lane affirme que "Cristoforo Da Canal ne peut être
considéré comme l’exemple de l’amiral vénitien au XVIe siècle :
il était trop rénovateur"4.
Alberto Tenenti remarque que : "Cristoforo Da Canal avait
maintes fois proposé ses réformes au Sénat et les avait condensées
dans la Milizia Marittima afin que l’attachement justifié
à des traditions prestigieuses n’éloigne pas Venise des
perfectionnements et du progrès" 5.
L’objet de cet article est de présenter
les idées de Da Canal sur la tactique des galères vénitiennes
à la veille de la bataille de Lépante et de montrer à quel point
il a été, à son époque, ce que sera un peu plus d’un siècle
plus tard le Père Hoste6
(1652-1700), bien que ce dernier ait eu à traiter d’une tactique
conçue pour des navires de ligne à voiles carrées, pourvus
d’une artillerie tirant par le travers, tactique différente de
celle convenant aux galères à rames et à voiles latines avec une
artillerie installée à la proue et tirant uniquement vers
l’avant.
Néanmoins dans l’œuvre de Da Canal
comme dans celle du Père Hoste, on observe le même souci de la
recherche d’une formation tactique efficace et, chez l’un comme
chez l’autre, on souligne l’importance de la codification des
signaux tactiques pour l’exécution rigoureuse des évolutions
d’escadre tant de jour que de nuit. Une grande partie du Livre III
de Da Canal pourrait parfaitement s’intituler : Art
des armées navales, comme l’ouvrage du Père Hoste.
LES
LIVRES I, II et IV Della Milizia Marittima
Della Milizia
Marittima
est dédiée par son auteur au "magnifique et honoré
Messer Nicolo Gabriele" qui est un de ses amis ;
cet ouvrage se compose de quatre livres, chacun
correspondant à une journée d’échanges d’idées sur
les questions navales posées à la marine vénitienne,
entre quatre éminents personnages de la Sérénissime :
l’édition de Mocenigo, qui est la retranscription en
1930 d’un des quelques manuscrits existants est
malheureusement amputée d’une partie du Livre III7.
Les quatre personnages
qui seront présents au cours de ces quatre journées sont
Vincenzo Cappello, Capitaine général qui revient juste
d’une expédition maritime contre les Barbaresques et
qui est alité par la fièvre dont il mourra bientôt, le
très respectable Alessandro Contarini, procurateur de
Saint-Marc, qui a aussi exercé les fonctions de Capitaine
général de la flotte, Marc’Antoine Corner ou Cornaro,
homme politique partisan de l’alliance de Venise avec
l’Espagne, et enfin, Giacomo Da Canal, ancien baile
de Constantinople, qui n’a aucune expérience maritime.
Seuls Vincenzo Cappello et Alessandro Contarini sont des
marins au plein sens du terme, surtout le dernier qui sera
la protagoniste de ce cénacle et "dont les capacités
navales exceptionnelles brillèrent au cours des années
1536-1540"8.
La date de rédaction Della
Milizia Marittima serait des environs de 1553 d’après
Tenenti alors que l’Art de la guerre de Machiavel
lui est antérieur (1525-1526) ; Da Canal y fait
d’ailleurs allusion dans son œuvre (II, 152).
L’ouvrage de Da Canal
est en réalité une véritable Encyclopédie de la marine
de guerre de la Sérénissime qui comporte tout ce qu’un
noble vénitien désirant servir sur mer doit savoir de la
préparation à la guerre navale en vue de la gagner dans
un combat décisif, qu’il ait les responsabilités de Sopracomito
(capitaine de galère) ou celles encore plus lourdes de Provveditore
dell’Armata (Capitaine général de la flotte).
Da Canal fait un
portrait vivant et circonstancié de cet officier général
tel qu’il le voit avec toutes les qualités éminentes
qu’il lui attribue et on ne peut douter que ce portrait
soit le sien.
Livre I
Ce livre rapporte tout
d’abord une discussion sur les mérites des Anciens, en
particulier des Romains en magnifiant leur armée dont on
fait l’éloge pour leur courage et leur discipline quand
on la compare aux armées "modernes" et plus spécialement
aux forces vénitiennes ; toutefois, plus loin (II,
143), il condamnera vigoureusement ceux qui préfèrent
obstinément suivre les chemins ardus et difficiles des
Anciens alors qu’ils rejettent les très utiles
avertissements de ceux qui leur offrent de nouvelles voies
plus faciles, pour l’unique raison que ce sont des
nouveautés. Il est question ensuite des derniers événements
maritimes où Venise a été impliquée et au cours
desquels les Capitaines généraux de l’Armata se sont
montrés efficaces ; Contarini, qui a été l’un
d’eux, retiendra pratiquement seul l’attention du
lecteur qui verra en lui Cristoforo Da Canal lui-même.
C’est donc dans la
bouche de Contarini que Da Canal mettra toute sa
connaissance du commandement sur mer et de son
aboutissement le combat naval dans ses moindres détails.
Ensuite, il est question
de l’homme de guerre et des qualités qu’il doit posséder
et Da Canal termine en faisant la remarque
essentielle suivante :
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Les
faits le prouvent : le chef de guerre sur
terre n’a à combattre que l’ennemi alors
que le chef des forces navales a non seulement
à lutter contre son adversaire, mais aussi
contre les vents et la mer (I,
54).
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Et il continue en entrant
dans le vif du sujet :
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D’abord
je voudrais parler des galères et de la manière
de les rendre aptes à combattre, des qualités
que l’on exige des chiourmes et des soldats
embarqués et enfin des qualités que doit posséder
le chef placé à la tête de la flotte et qui
aura, pour mettre celle-ci en état de combattre
et de vaincre, à faire appel à son expérience
et utiliser toutes sortes de stratagèmes et
d’expédients... (I,
56).
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On en vient ensuite
à un échange de considérations les plus diverses
sur les marins de l’Antiquité, sur leurs navires et
la construction navale à cette époque et Da Canal
en profite pour faire allusion à l’invention de la
trière au VIe siècle avant J.C. par Améinoclès de
Corinthe ; il énumère longuement les types de
navires de guerre et de commerce de son temps et en
rappelant leurs défauts et leurs qualités ; il
termine en parlant de la marine à voiles et particulièrement
de la voile carrée qui n’a jamais disparu de la Méditerranée.
Da Canal décrit la
galère vénitienne, précise ses dimensions et le
dessin de sa coque, son unique mât avec une voile
latine, puis fait des comparaisons entre cette galère
et celles des Turcs et des Ponantais (pour les Vénitiens
ce sont les marins du bassin occidental de la Méditerranée) ;
il propose de tenir compte des avantages et des qualités
des unes et des autres pour en faire profiter sa galère
idéale.
Da Canal passe
ensuite à la manière d’espalmer une galère
pour diminuer la résistance à l’avancement de ses
œuvres vives et donc améliorer sa vitesse tout en
permettant de lutter contre leur salissure et contre
les tarets… Puis il disserte sur les couleurs
choisies pour peindre les coques, le gréement et la
palamente de façon à camoufler la galère en
fonction de la teinte des eaux et du ciel.
Enfin, il aborde
l’installation de l’artillerie et fixe les postes
de combat des soldats de marine ; il situe à
bord les emplacements de bouches à feu selon les
calibres et donne le nombre des servants. Il montre
l’importance de l’assiette de la galère pour la
précision du tir en rappelant que c’est en manœuvrant
la galère que l’on oriente les pièces dont elle
n’est que l’affût.
Livre
II
Il commence par des
considérations philosophiques sur la guerre et ses
conséquences et il est fait allusion aux héros
guerriers de l’Antiquité : Hercule et Janus et
à une femme de la Bible : Judith, puis aux
guerres de la Grèce et de Rome.
Puis vient un long
passage sur le choix de la chiourme, sur les défauts
et les qualités des rameurs vénitiens, dalmates et
grecs qui la composent ; il hésite entre ces
deux derniers selon le point de vue où il se place :
nage rapide de combat ou nage d’endurance.
Finalement, il se détermine pour une chiourme
mercenaire composée de Grecs des îles et surtout de
Crétois, mais plus tard, il préférera les condamnés
aux galères.
Ensuite il est
question de la solde des équipages et de la chiourme
ainsi que de leur habillement, de leur entretien et de
leur santé. Da Canal en vient alors à décrire
le service de quart à la mer avec le nombre de marins
et de soldats par bordées ainsi que le nombre de
celles-ci à raison de trois de nuit et trois de jour.
En fait dès le départ du port, la galère vénitienne
semble avoir son équipage "aux postes de
combat". Il est question ensuite du rôle des galériens
pendant le combat : "puisqu’ils la
propulsent, ils peuvent la défendre", on les
arme donc.
Da Canal passe
alors à l’armement individuel des soldats et leur
action au combat une fois la galère accostée à
l’adversaire. Puis, à la suite de questions posées
par un interlocuteur sur les chiourmes composées
d’hommes libres et citoyens ou mercenaires et celles
faites avec des forçats, il explique son point de vue
sur les unes et les autres et il disserte longuement
sur ce sujet. Il parle ensuite des conditions
sanitaires des chiourmes lesquelles font l’objet
d’une réglementation stricte dans le service à
bord. Cette question sera reprise dans le Livre III.
Un des interlocuteurs
de Da Canal, Messer Cappello, apporte la
conclusion en disant :
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Je
vous rends grâce de nous avoir dit hier
comment vous avez conçu une belle et bonne
galère et aujourd’hui pour nous avoir
expliqué de quelle manière vous l’avez
fournie en soldats, en galériens et de tout
ce qui lui était nécessaire et vous suis déjà
reconnaissant pour demain quand vous nous
aurez montré comment se forme un Capitaine
qui sache la conduire habilement jusqu’à
la victoire.
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Ce sera
l’introduction au Livre III, livre qui fait
l’objet de cet article.
Livre
IV
Il traite de
considérations générales diverses, comme
l’importance du secret dans les opérations
navales, de stratagèmes utilisés dans l’Antiquité
et à l’époque de Da Canal, d’exemples de
combats navals de la marine vénitienne, de
l’influence de la religion, etc.
L’état de ce
Livre IV montre, d’après A. Tenenti, que cet
ouvrage n’était pas achevé.
le
livre III ou un traité de tactique
navale
Avant
d’analyser ce Livre, il convient de
donner une idée de ce que pouvaient
être les galères subtiles qui
composaient les escadres vénitiennes
de l’époque de Da Canal. La
galère idéale telle que la voit ce
dernier diffère assez peu de ces
dernières. Les galères bâtardes sur
lesquelles embarquaient le Capitaine
de la Flotte et les officiers
généraux étaient de dimensions
légèrement plus grandes.
La
galère subtile mesurait 41,64 m
de long, 5,20 m de large et
possédait une hauteur de franc-bord
de 1,73 m (distance de la
flottaison au pont). Elle était
commandée par un Sopracomite
appartenant à la noblesse, sous les
ordres duquel un Comite, roturier,
dirigeait l’équipage de matelots,
de galériens et de soldats. Les
galériens étaient au nombre de 138,
répartis 3 par 3, sur 23 bancs
à tribord et 23 bancs à
bâbord ; chaque galérien
maniant sa propre rame. Les soldats,
de 50 à 70, étaient armés
d’arquebuses, de lances et
d’arcs ; Da Canal avait
prévu que 50 de ses galériens
seraient entraînés à se servir
d’une arquebuse.
L’artillerie
de la galère comprenait à la proue
une pièce principale qui tirait des
projectiles de 50 livres, 2 pièces
plus petites de 12 livres et 4 autres
encore plus petites de 3 livres
(figure 1).
Ce
Livre III, comme d’ailleurs les
trois autres de cette œuvre, pour ce
qui est des principes fondamentaux de
la tactique, se place dans la
filiation des écrits des auteurs
byzantins, eux-mêmes porteurs des
traditions de l’Antiquité comme
Syrianos9.
Les
relations de Venise avec l’empire
byzantin ont été très étroites,
malgré de nombreuses crises, et il
n’est pas excessif de penser que
certains textes appartenant au corpus
de tacticiens d’époque byzantine
ainsi que les œuvres militaires de
l’empereur Léon VI le Sage
(886-912) aient été connus des chefs
militaires et navals vénitiens.
D’où la quasi parfaite ressemblance
du texte de Syrianos et de celui du
Livre III de Da Canal10.
L’amiral
Jurien de la Gravière, dans un de ses
nombreux articles sur la marine11
parus entre 1878 et 1884, cite des
extraits d’un auteur byzantin
anonyme qui écrivit sur la tactique
navale au IIIe siècle de notre ère.
Ce texte est un de ceux que les
Vénitiens connaissaient certainement
car le passage de Da Canal où il
est question de la formation en
croissant (III, 241) contient une
formulation très proche de celle de
l’auteur byzantin :
|
Les
armées habituées à
marcher en ordre se trouvent
tout naturellement
ordonnées pour combattre
quand arrive le moment
d’engager l’action… le
déploiement en ligne droite
(ligne
de front) est
évidemment, de tous les
ordres de bataille, le plus
simple. Il permet de
déborder rapidement
l’ennemi en augmentant
soudainement les intervalles
et aussi de détacher de
chaque aile quelques
vaisseaux légers qui iront
prendre la ligne de
l’adversaire par
l’arrière. Néanmoins, il
conviendra de courber la
ligne de front de manière
à lui donner la forme
d’un croissant. L’ennemi
hésitera certainement à
s’engager dans
l’intérieur de la
courbe… Dans cette
formation, le centre étant
flanqué, protégé par les
ailes, c’est au centre
qu’il serait bon de placer
les navires les plus
faibles ; les
extrémités de la ligne
devront être occupées par
les vaisseaux les plus forts
et les mieux armés. Il
importe toutefois que la
courbe ne soit pas trop
profonde ; si elle
dégénérait en
demi-cercle, l’ennemi
pourrait se porter en nombre
sur une des extrémités de
la ligne et l’écraser
avant que les vaisseaux du
centre arrivassent au
secours de l’aile
menacée.
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Un
autre passage de l’Anonyme byzantin
rappelle de très près ce que
Da Canal nous découvre de sa
conception de la reconnaissance des
forces ennemies grâce aux frégates
(III, 270 à 272) et aussi de l’emploi
d’autres frégates pour assurer
l’éclairage de ses propres forces
(III, 274 à 276) :
|
A
la mer, il faut faire explorer
l’espace devant soi. Ce sont
les navires les plus légers
et les plus rapides que l’on
chargera de cette mission. On
leur donnera des rameurs
vigoureux, des équipages
d’un courage éprouvé et
capables de soutenir un long
effort. Leur action finale
n’est pas de combattre et ce
qu’on attend d’eux,
c’est qu’ils reconnaissent
l’ennemi et rendent compte
de ce qu’ils ont découvert.
En employant quatre frégates
à des intervalles réguliers,
le stratège peut aisément
s’éclairer à six milles au
moins de distance : les
navires les plus rapprochés
de la flotte répéteront les
signaux des navires les plus
avancés. Les signaux se
feront à l’aide de
pavillons ou de colonnes de
fumée. Le pavillon se
détache mieux sur
l’eau ; la fumée
s’aperçoit de plus loin,
car elle peut s’élever
très haut dans les airs. Si
la flotte se trouve placée
entre les frégates et le
soleil, il existe un moyen
encore plus sûr pour
transmettre les
renseignements : un
miroir tourné vers un
vaisseau auquel le signal
s’adresse, une épée nue
agitée rapidement projettent
des éclats à de longues
distances 12.
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Ce
qui vient d’être dit permet de
constater que pour les galères,
les lois de la tactique sont
restées substantiellement les
mêmes depuis l’Antiquité avec
l’éperon et le pyrphoros,
puis Byzance avec l’artillerie
mécanique et le feu grégeois et
enfin le XVIe siècle vénitien
avec le canon et les armes à feu.
Cette tactique est uniquement
dictée par l’emploi exclusif
d’une arme placée à la proue
de la galère.
Une
grande partie de ce Livre III
traite de la connaissance de
l’art de la guerre sur mer que
doit toujours posséder le
Commandant en chef d’une force
navale vénitienne. Il débute par
cette pensée de
Da Canal :
|
Ce
sont des principes
généraux servant aussi
bien au Chef d’une
force terrestre qu’au
Chef d’une force
navale qui constituent
le fondement de mon
raisonnement.
Maintenant, j’en
arrive à mon principal
sujet qui sont les
connaissances que doit
posséder un Chef
d’une force navale et
j’affirme que celui
qui aura souffert
longtemps depuis ses
plus tendres années du
chaud et du froid dans
les galères à la mer
sera beaucoup plus apte
à organiser et à
commander une flotte et
à la mener à la
victoire.
Il
saura aussi remplir
toutes les charges qui
lui incombent et
imaginer la solution qui
convient à chaque cas
comme par exemple le
choix du bon cap à
prendre, ou encore
quelle allure choisir
pour tenir compte de
l’état de la mer et
du vent et résister à
leur violence, se
protéger des coups de
l’artillerie et de
toutes sortes d’armes
incendiaires, en
navigation près de
terre, éviter de
s’approcher des
écueils et des bancs
qui, cachés ou visibles
sont dangereux ; il
doit aussi avoir soin
d’approvisionner ses
galères en eau, en bois
et en vivres pour les
besoins des équipages
et enfin, par mauvais
temps imprévu, par une
habile manœuvre amener
ses galères à bon
port…
Donc
notre Capitaine doit
être pourvu de quatre
qualités
essentielles : il
doit posséder le sens
de l’organisation,
être énergique, savoir
en temps de guerre
déjouer les
stratagèmes et faire
preuve d’audace
(III, 183).
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Apparemment,
Da Canal a choisi la
formation en croissant
concave, les deux pointes
(ailes) dirigées vers
l’ennemi et prêtes à
l’enveloppement de
celui-ci. Ce dispositif de
combat était déjà
employé depuis au moins la
guerre de Péloponnèse13.
C’est
donc la position de l’arme
principale de la galère
installée à l’avant, qui
détermine le choix de la
formation de combat :
celle de la ligne de front,
ou du croissant concave, du
triangle en échelon ou du
carré en quinconce. Quelque
150 années après la
rédaction de Della
Milizia Marittima de
Da Canal, le Père
Hoste, un des fondateurs de
l’École française de
tactique, publie son Art
des armées navales
(1697) où la formation
fondamentale de combat sera
la ligne de file laquelle
perdurera, à quelques
exceptions près, jusqu’à
la bataille du Jutland
(1916). Le Père Hoste est
le tacticien des escadres de
navires de ligne largement
pourvus d’artillerie
tirant par le travers, à
voiles carrées de tradition
atlantique et qui ont un
avenir alors que
Da Canal est le
tacticien de l’ère de la
galère typiquement
méditerranéenne sur son
déclin.
A
l’instar de ses
successeurs immédiats du
XVIIe et du XVIIIe siècle,
Da Canal, en
présentant sa tactique, a
également établi un
"Livre de signaux"
régissant les mouvements de
la flotte confiée au
Capitaine général
qu’elle soit en route ou
au combat. Ces signaux,
comme on le verra, se font
au moyen de signes flottants
de formes et de couleurs
diverses, accompagnés ou
non d’émissions de
fumée, de sons de trompette
ou de coups de canon ;
dans certains cas, le fait
d’amener la voile et de la
rehisser est aussi un
signal ; de nuit on se
sert d’une combinaison de
feux.
Il
fait alors allusion, pour la
première fois, à ce que
sera la formation de combat
fondamentale de sa tactique
à laquelle il reviendra
plus longuement plus
tard :
|
Je
désirais que mon
armée navale soit
divisée en deux
sections égales,
l’une à droite,
l’autre à
gauche de ma
galère capitane,
et aussi qu’une
galère se tienne
à l’écart des
autres pour
pouvoir porter
secours partout
où ce serait
nécessaire et
selon mes ordres.
J’ai exigé que
mes Sopracomites
connaissent leur
poste dans la
formation selon le
numéro et le rang
qui leur a été
attribué. Les
Provéditeurs
chargés chacun
d’une division,
c’est-à-dire
d’une aile de la
formation dont ma
galère occupe le
centre, devront se
garder, étant à
leur poste de
combat,
d’attaquer
l’ennemi,
galère contre
galère d’une
façon
désordonnée, ce
qui entraînerait
les sanctions les
plus graves car
ils ne peuvent le
faire qu’après
avoir reçu mon
signal (III,
188).
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|
Voici
comment, son armée
navale étant à la
mer, dans des parages
où la rencontre de
l’ennemi est à
craindre,
Da Canal organise
l’éclairage et la
reconnaissance de ses
forces :
|
J’ordonnais
que les
galères
désignées
chaque jour
pour assurer
le lendemain
la
reconnaissance
viennent
chercher le
mot de passe
ou tel
signal que
je voulais
leur donner,
de manière
qu’au
coucher du
soleil, en
saluant la
Capitane,
elles
aillent
prendre une
position
telle
qu’elles
puissent
tout voir à
l’entour ;
bien
entendu,
leurs
Sopracomites
se devaient
de
m’informer
de ce
qu’ils
verraient
soit à la
voix, soit
par signaux
comme je
leur ai
prescrit.
Naviguant
de nuit, je
ne voulais
pas que ces
dites
galères
s’éloignassent
beaucoup
avant le
jour et
celui-ci
venu, je
désirais
qu’elles
fassent leur
possible
pour
reprendre
leur poste (III,
189).
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|
Il
est question
ensuite des
mesures que
doivent prendre
ces galères en
vue d’une
attaque de
l’ennemi :
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Sachant
combien
une
attaque
inopinée
de
l’ennemi
peut
semer
l’effroi
et
causer
des
pertes,
j’imposais
à ces
galères
qu’elles
soient
toutes
pourvues
de
tout
ce qui
est
nécessaire
pour
le
combat
et
aussi
qu’elles
se
tiennent
toujours
hors
de la
formation
mais
constamment
groupées ;
quant
à
l’arrière-garde,
outre
qu’elle
assure
la
sécurité
à
l’arrière
de
l’armée
navale,
elle
contribue
dans
cette
formation
avec
la
division
de
reconnaissance
à
renforcer
la
défense
de
cette
armée
navale…
(III,
190).
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Da Canal
rappelle
enfin les
raisons de
son choix
pour la
formation
en
croissant
concave :
|
Elle
possède
l’avantage
majeur
de
permettre
aux
galères
qui
la
constituent,
étant
données
les
distances
suffisantes
entre
elles,
d’évoluer
et
de
venir
rapidement
au
cap
inverse
pour
pouvoir
se
retirer
de
la
mêlée
en
toutes
circonstances ;
de
même,
cette
formation
permet
de
protéger
la
palamente 14
de
chaque
galère
tout
en
rendant
plus
facile
leur
défense
individuelle.
Les
galères
étant
suffisamment
distantes
les
unes
des
autres,
peuvent
prendre
plus
de
champ
pour
rendre
plus
aisées
les
manœuvres
d’enveloppement
et
d’attaque
par
le
flanc ;
en
outre,
elles
sont
à
même
d’utiliser
leur
artillerie
comme
elles
utiliseraient
leurs
arquebuses
pour
lesquelles
il
est
nécessaire
d’avoir
du
recul
car
de
près
elles
ne
sont
pas
efficaces
(III,
197).
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Dans
toutes
les
batailles
sur
mer,
il
est
avéré
que
celui
qui
garde
en
réserve,
non
engagé
dans
le
combat,
un
quart
ou
un
cinquième
de
ses
forces
a
pu,
avec
cette
fraction
de
ses
galères
et
avec
leur
artillerie,
attaquer
de
flanc
l’ennemi
pour
ensuite
en
l’enveloppant,
obtenir
la
victoire.
D’après
cela,
on
comprend
que
la
formation
en
croissant
est
la
meilleure
de
toutes,
parce
qu’elle
est
la
plus
apte
à
permettre
d’avoir
dans
tous
les
cas
une
force
de
soutien
détachée,
non
engagée,
prête
à
se
porter
au
secours
d’une
corne
assaillie
en
difficulté,
l’autre
corne
étant
libre
d’ennemis.
Si
l’ennemi
se
porte
vers
le
centre,
les
deux
cornes
s’attaquent
alors
à
lui
et
si
les
cornes
sont
repoussées
et
battues,
on
peut
penser
que
le
centre
est
indemne ;
si,
d’autre
part,
le
centre
et
les
cornes
sont
mises
hors
de
combat
(ce
qui
paraît
difficile
à
envisager),
l’arrière-garde
est
intacte
(III,
l99).
A
l’appui
de
ce
qu’il
vient
de
dire,
Da Canal
rapporte
le
stratagème
employé
par
Philippe
Doria
en
1528
à
Naples,
alors
qu’il
se
trouvait
sous
le
vent
loin
de
terre,
le
soleil
contre
lui
et
en
infériorité
numérique
mais
cependant
disposant
de
quelques
galères
non
engagées ;
il
attaqua
avec
5 galères
et
donna
l’ordre
que
deux
d’entre
elles
simulent
une
fuite.
L’ennemi
qui
comprenait
6 galères
et
2 fustes
avec
4 autres
petits
navires
ne
se
soucia
pas
de
les
poursuivre,
ni
de
les
rattraper
et
se
reporta
contre
Doria.
Entre
temps,
les
trois
fuyardes
ayant
maintenant
l’avantage
du
vent,
du
soleil
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