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UN TRAITÉ
DE TACTIQUE NAVALE DU XVIe SIÈCLE : LE LIVRE III
“DELLA MILIZIA MARITTIMA” DE CRISTOFORO DA CANAL
Jean Pagès
Introduction
Cet ouvrage déjà étudié dans ses
grandes lignes par Alberto Tenenti1
mériterait d’être traduit, même à partir de la version présentant des
lacunes et des obscurités, publiée en 1930 par Mario Nani Mocenigo2,
à cause de l’exceptionnel témoignage qu’il porte sur la technique,
l’organisation et la tactique de l’une des flottes les plus
prestigieuses de la Méditerranée au XVIe siècle avant Lépante (1571). La
Milizia Marittima est une approche raisonnée et structurelle de ce
qu’a été et de ce qu’aurait dû être la marine vénitienne dans ses
luttes contre la marine ottomane.
La
personnalité de Da Canal
L’auteur est un patricien
patriote dévoué à la Sérénissime, intègre et pauvre, un
homme de mer pratique de surcroît, qui s’exprime comme un
amiral de l’"école matérialiste" du XXe siècle dans
ses rapports aux sénateurs. Il a franchi à la mer tous les échelons
de la hiérarchie et a assisté à de nombreux engagements ;
très tôt, il devint vers l’âge de 25 ans Sopracomito
(commandant) d’une galère. Né en 1510 à Venise, 45 ans
après il est élu Provveditore dell’Armata, l’équivalent
d’amiral en chef de toutes les forces navales de la Sérénissime,
fonction qu’il conservera jusqu’à sa mort en 1562.
Ses idées, nourries de sa
profonde expérience à la mer et au combat, étaient régulièrement
proposées aux autorités de la Sérénissime ; elles
concernaient tous les problèmes qui pouvaient se poser à une
flotte de combat au XVIe siècle laquelle était en majorité
composée de galères à voile et à rames. Cristoforo Da Canal,
dans sa Milizia Marittima, rassemble toutes ces
propositions dans quatre livres, où l’on voit traitées tour à
tour les questions touchant à la construction des galères, leur
équipement, leurs chiourmes, leur armement en artillerie et en
soldats de marine, leurs méthodes de navigation, leur
approvisionnement en munitions, en vivres et en eau, la hiérarchie
à bord, le recrutement, etc. Certaines de ces questions sont
analysées dans le détail comme cette répartition des
arquebusiers à bord de la galère, poste de combat par poste de
combat. Mais ce qui est important, ce sont ses idées sur
l’utilisation tactique des galères au combat qui rappellent
d’assez près les formations de combat dans les marines de
l’antiquité grecque et romaine et surtout de la marine
byzantine à laquelle cependant il ne fait jamais référence.
Ce qui doit vraiment provoquer
l’intérêt des spécialistes des questions navales, c’est le
caractère "matérialiste" de sa pensée au sens où on
entend de nos jours l’action rénovatrice, donc réformatrice
des amiraux Fisher et surtout Tirpitz. Voici ce que dit Paul
Kennedy de ces deux amiraux et qui pourrait bien s’appliquer à
Da Canal :
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Dans
les postes où ces deux hommes ont exercé une entière
responsabilité, ils ont déclenché un véritable
regain d’activité, innovant et améliorant profondément
les services. En tant qu’organisateurs, ils ont été
tout simplement brillants.
A une
époque d’évolutions rapides des techniques… les
progrès devaient avoir un profond impact sur la guerre
navale… ils étaient occupés à former les esprits à
l’organisation des flottes de combat, à perfectionner
les manœuvres tactiques, à assurer l’aide
logistique, à améliorer les divers services ;
torpilles, signalisation, vivres, machines, à assurer
l’aide logistique et, grâce aux arsenaux,
l’entretien des bâtiments de la flotte… 3
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Tout ceci Da Canal l’a fait, avec
les moyens de son temps et il suffit de remplacer, dans ce texte,
torpilles par canons, machines par chiourmes, pour qu’il convienne
à l’action du Capitaine général vénitien. Celui-ci ne
s’est-il pas aussi intéressé à la construction d’un nouveau
type de galère, une quinquérème d’après les plans de Vettor
Fausto, architecte naval grec ?
Da Canal est, pour son temps,
un organisateur et un chef de guerre de la même trempe que Fisher
et Tirpitz, avec les mêmes préoccupations et les mêmes soucis de
structuration des forces navales en vue de la victoire. A ce sujet,
F.C. Lane affirme que "Cristoforo Da Canal ne peut être
considéré comme l’exemple de l’amiral vénitien au XVIe siècle :
il était trop rénovateur"4.
Alberto Tenenti remarque que : "Cristoforo Da Canal avait
maintes fois proposé ses réformes au Sénat et les avait condensées
dans la Milizia Marittima afin que l’attachement justifié
à des traditions prestigieuses n’éloigne pas Venise des
perfectionnements et du progrès" 5.
L’objet de cet article est de présenter
les idées de Da Canal sur la tactique des galères vénitiennes
à la veille de la bataille de Lépante et de montrer à quel point
il a été, à son époque, ce que sera un peu plus d’un siècle
plus tard le Père Hoste6
(1652-1700), bien que ce dernier ait eu à traiter d’une tactique
conçue pour des navires de ligne à voiles carrées, pourvus
d’une artillerie tirant par le travers, tactique différente de
celle convenant aux galères à rames et à voiles latines avec une
artillerie installée à la proue et tirant uniquement vers
l’avant.
Néanmoins dans l’œuvre de Da Canal
comme dans celle du Père Hoste, on observe le même souci de la
recherche d’une formation tactique efficace et, chez l’un comme
chez l’autre, on souligne l’importance de la codification des
signaux tactiques pour l’exécution rigoureuse des évolutions
d’escadre tant de jour que de nuit. Une grande partie du Livre III
de Da Canal pourrait parfaitement s’intituler : Art
des armées navales, comme l’ouvrage du Père Hoste.
LES
LIVRES I, II et IV Della Milizia Marittima
Della Milizia
Marittima
est dédiée par son auteur au "magnifique et honoré
Messer Nicolo Gabriele" qui est un de ses amis ;
cet ouvrage se compose de quatre livres, chacun
correspondant à une journée d’échanges d’idées sur
les questions navales posées à la marine vénitienne,
entre quatre éminents personnages de la Sérénissime :
l’édition de Mocenigo, qui est la retranscription en
1930 d’un des quelques manuscrits existants est
malheureusement amputée d’une partie du Livre III7.
Les quatre personnages
qui seront présents au cours de ces quatre journées sont
Vincenzo Cappello, Capitaine général qui revient juste
d’une expédition maritime contre les Barbaresques et
qui est alité par la fièvre dont il mourra bientôt, le
très respectable Alessandro Contarini, procurateur de
Saint-Marc, qui a aussi exercé les fonctions de Capitaine
général de la flotte, Marc’Antoine Corner ou Cornaro,
homme politique partisan de l’alliance de Venise avec
l’Espagne, et enfin, Giacomo Da Canal, ancien baile
de Constantinople, qui n’a aucune expérience maritime.
Seuls Vincenzo Cappello et Alessandro Contarini sont des
marins au plein sens du terme, surtout le dernier qui sera
la protagoniste de ce cénacle et "dont les capacités
navales exceptionnelles brillèrent au cours des années
1536-1540"8.
La date de rédaction Della
Milizia Marittima serait des environs de 1553 d’après
Tenenti alors que l’Art de la guerre de Machiavel
lui est antérieur (1525-1526) ; Da Canal y fait
d’ailleurs allusion dans son œuvre (II, 152).
L’ouvrage de Da Canal
est en réalité une véritable Encyclopédie de la marine
de guerre de la Sérénissime qui comporte tout ce qu’un
noble vénitien désirant servir sur mer doit savoir de la
préparation à la guerre navale en vue de la gagner dans
un combat décisif, qu’il ait les responsabilités de Sopracomito
(capitaine de galère) ou celles encore plus lourdes de Provveditore
dell’Armata (Capitaine général de la flotte).
Da Canal fait un
portrait vivant et circonstancié de cet officier général
tel qu’il le voit avec toutes les qualités éminentes
qu’il lui attribue et on ne peut douter que ce portrait
soit le sien.
Livre I
Ce livre rapporte tout
d’abord une discussion sur les mérites des Anciens, en
particulier des Romains en magnifiant leur armée dont on
fait l’éloge pour leur courage et leur discipline quand
on la compare aux armées "modernes" et plus spécialement
aux forces vénitiennes ; toutefois, plus loin (II,
143), il condamnera vigoureusement ceux qui préfèrent
obstinément suivre les chemins ardus et difficiles des
Anciens alors qu’ils rejettent les très utiles
avertissements de ceux qui leur offrent de nouvelles voies
plus faciles, pour l’unique raison que ce sont des
nouveautés. Il est question ensuite des derniers événements
maritimes où Venise a été impliquée et au cours
desquels les Capitaines généraux de l’Armata se sont
montrés efficaces ; Contarini, qui a été l’un
d’eux, retiendra pratiquement seul l’attention du
lecteur qui verra en lui Cristoforo Da Canal lui-même.
C’est donc dans la
bouche de Contarini que Da Canal mettra toute sa
connaissance du commandement sur mer et de son
aboutissement le combat naval dans ses moindres détails.
Ensuite, il est question
de l’homme de guerre et des qualités qu’il doit posséder
et Da Canal termine en faisant la remarque
essentielle suivante :
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Les
faits le prouvent : le chef de guerre sur
terre n’a à combattre que l’ennemi alors
que le chef des forces navales a non seulement
à lutter contre son adversaire, mais aussi
contre les vents et la mer (I,
54).
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Et il continue en entrant
dans le vif du sujet :
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D’abord
je voudrais parler des galères et de la manière
de les rendre aptes à combattre, des qualités
que l’on exige des chiourmes et des soldats
embarqués et enfin des qualités que doit posséder
le chef placé à la tête de la flotte et qui
aura, pour mettre celle-ci en état de combattre
et de vaincre, à faire appel à son expérience
et utiliser toutes sortes de stratagèmes et
d’expédients... (I,
56).
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On en vient ensuite
à un échange de considérations les plus diverses
sur les marins de l’Antiquité, sur leurs navires et
la construction navale à cette époque et Da Canal
en profite pour faire allusion à l’invention de la
trière au VIe siècle avant J.C. par Améinoclès de
Corinthe ; il énumère longuement les types de
navires de guerre et de commerce de son temps et en
rappelant leurs défauts et leurs qualités ; il
termine en parlant de la marine à voiles et particulièrement
de la voile carrée qui n’a jamais disparu de la Méditerranée.
Da Canal décrit la
galère vénitienne, précise ses dimensions et le
dessin de sa coque, son unique mât avec une voile
latine, puis fait des comparaisons entre cette galère
et celles des Turcs et des Ponantais (pour les Vénitiens
ce sont les marins du bassin occidental de la Méditerranée) ;
il propose de tenir compte des avantages et des qualités
des unes et des autres pour en faire profiter sa galère
idéale.
Da Canal passe
ensuite à la manière d’espalmer une galère
pour diminuer la résistance à l’avancement de ses
œuvres vives et donc améliorer sa vitesse tout en
permettant de lutter contre leur salissure et contre
les tarets… Puis il disserte sur les couleurs
choisies pour peindre les coques, le gréement et la
palamente de façon à camoufler la galère en
fonction de la teinte des eaux et du ciel.
Enfin, il aborde
l’installation de l’artillerie et fixe les postes
de combat des soldats de marine ; il situe à
bord les emplacements de bouches à feu selon les
calibres et donne le nombre des servants. Il montre
l’importance de l’assiette de la galère pour la
précision du tir en rappelant que c’est en manœuvrant
la galère que l’on oriente les pièces dont elle
n’est que l’affût.
Livre
II
Il commence par des
considérations philosophiques sur la guerre et ses
conséquences et il est fait allusion aux héros
guerriers de l’Antiquité : Hercule et Janus et
à une femme de la Bible : Judith, puis aux
guerres de la Grèce et de Rome.
Puis vient un long
passage sur le choix de la chiourme, sur les défauts
et les qualités des rameurs vénitiens, dalmates et
grecs qui la composent ; il hésite entre ces
deux derniers selon le point de vue où il se place :
nage rapide de combat ou nage d’endurance.
Finalement, il se détermine pour une chiourme
mercenaire composée de Grecs des îles et surtout de
Crétois, mais plus tard, il préférera les condamnés
aux galères.
Ensuite il est
question de la solde des équipages et de la chiourme
ainsi que de leur habillement, de leur entretien et de
leur santé. Da Canal en vient alors à décrire
le service de quart à la mer avec le nombre de marins
et de soldats par bordées ainsi que le nombre de
celles-ci à raison de trois de nuit et trois de jour.
En fait dès le départ du port, la galère vénitienne
semble avoir son équipage "aux postes de
combat". Il est question ensuite du rôle des galériens
pendant le combat : "puisqu’ils la
propulsent, ils peuvent la défendre", on les
arme donc.
Da Canal passe
alors à l’armement individuel des soldats et leur
action au combat une fois la galère accostée à
l’adversaire. Puis, à la suite de questions posées
par un interlocuteur sur les chiourmes composées
d’hommes libres et citoyens ou mercenaires et celles
faites avec des forçats, il explique son point de vue
sur les unes et les autres et il disserte longuement
sur ce sujet. Il parle ensuite des conditions
sanitaires des chiourmes lesquelles font l’objet
d’une réglementation stricte dans le service à
bord. Cette question sera reprise dans le Livre III.
Un des interlocuteurs
de Da Canal, Messer Cappello, apporte la
conclusion en disant :
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Je
vous rends grâce de nous avoir dit hier
comment vous avez conçu une belle et bonne
galère et aujourd’hui pour nous avoir
expliqué de quelle manière vous l’avez
fournie en soldats, en galériens et de tout
ce qui lui était nécessaire et vous suis déjà
reconnaissant pour demain quand vous nous
aurez montré comment se forme un Capitaine
qui sache la conduire habilement jusqu’à
la victoire.
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Ce sera
l’introduction au Livre III, livre qui fait
l’objet de cet article.
Livre
IV
Il traite de
considérations générales diverses, comme
l’importance du secret dans les opérations
navales, de stratagèmes utilisés dans l’Antiquité
et à l’époque de Da Canal, d’exemples de
combats navals de la marine vénitienne, de
l’influence de la religion, etc.
L’état de ce
Livre IV montre, d’après A. Tenenti, que cet
ouvrage n’était pas achevé.
le
livre III ou un traité de tactique
navale
Avant
d’analyser ce Livre, il convient de
donner une idée de ce que pouvaient
être les galères subtiles qui
composaient les escadres vénitiennes
de l’époque de Da Canal. La
galère idéale telle que la voit ce
dernier diffère assez peu de ces
dernières. Les galères bâtardes sur
lesquelles embarquaient le Capitaine
de la Flotte et les officiers
généraux étaient de dimensions
légèrement plus grandes.
La
galère subtile mesurait 41,64 m
de long, 5,20 m de large et
possédait une hauteur de franc-bord
de 1,73 m (distance de la
flottaison au pont). Elle était
commandée par un Sopracomite
appartenant à la noblesse, sous les
ordres duquel un Comite, roturier,
dirigeait l’équipage de matelots,
de galériens et de soldats. Les
galériens étaient au nombre de 138,
répartis 3 par 3, sur 23 bancs
à tribord et 23 bancs à
bâbord ; chaque galérien
maniant sa propre rame. Les soldats,
de 50 à 70, étaient armés
d’arquebuses, de lances et
d’arcs ; Da Canal avait
prévu que 50 de ses galériens
seraient entraînés à se servir
d’une arquebuse.
L’artillerie
de la galère comprenait à la proue
une pièce principale qui tirait des
projectiles de 50 livres, 2 pièces
plus petites de 12 livres et 4 autres
encore plus petites de 3 livres
(figure 1).
Ce
Livre III, comme d’ailleurs les
trois autres de cette œuvre, pour ce
qui est des principes fondamentaux de
la tactique, se place dans la
filiation des écrits des auteurs
byzantins, eux-mêmes porteurs des
traditions de l’Antiquité comme
Syrianos9.
Les
relations de Venise avec l’empire
byzantin ont été très étroites,
malgré de nombreuses crises, et il
n’est pas excessif de penser que
certains textes appartenant au corpus
de tacticiens d’époque byzantine
ainsi que les œuvres militaires de
l’empereur Léon VI le Sage
(886-912) aient été connus des chefs
militaires et navals vénitiens.
D’où la quasi parfaite ressemblance
du texte de Syrianos et de celui du
Livre III de Da Canal10.
L’amiral
Jurien de la Gravière, dans un de ses
nombreux articles sur la marine11
parus entre 1878 et 1884, cite des
extraits d’un auteur byzantin
anonyme qui écrivit sur la tactique
navale au IIIe siècle de notre ère.
Ce texte est un de ceux que les
Vénitiens connaissaient certainement
car le passage de Da Canal où il
est question de la formation en
croissant (III, 241) contient une
formulation très proche de celle de
l’auteur byzantin :
|
Les
armées habituées à
marcher en ordre se trouvent
tout naturellement
ordonnées pour combattre
quand arrive le moment
d’engager l’action… le
déploiement en ligne droite
(ligne
de front) est
évidemment, de tous les
ordres de bataille, le plus
simple. Il permet de
déborder rapidement
l’ennemi en augmentant
soudainement les intervalles
et aussi de détacher de
chaque aile quelques
vaisseaux légers qui iront
prendre la ligne de
l’adversaire par
l’arrière. Néanmoins, il
conviendra de courber la
ligne de front de manière
à lui donner la forme
d’un croissant. L’ennemi
hésitera certainement à
s’engager dans
l’intérieur de la
courbe… Dans cette
formation, le centre étant
flanqué, protégé par les
ailes, c’est au centre
qu’il serait bon de placer
les navires les plus
faibles ; les
extrémités de la ligne
devront être occupées par
les vaisseaux les plus forts
et les mieux armés. Il
importe toutefois que la
courbe ne soit pas trop
profonde ; si elle
dégénérait en
demi-cercle, l’ennemi
pourrait se porter en nombre
sur une des extrémités de
la ligne et l’écraser
avant que les vaisseaux du
centre arrivassent au
secours de l’aile
menacée.
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Un
autre passage de l’Anonyme byzantin
rappelle de très près ce que
Da Canal nous découvre de sa
conception de la reconnaissance des
forces ennemies grâce aux frégates
(III, 270 à 272) et aussi de l’emploi
d’autres frégates pour assurer
l’éclairage de ses propres forces
(III, 274 à 276) :
|
A
la mer, il faut faire explorer
l’espace devant soi. Ce sont
les navires les plus légers
et les plus rapides que l’on
chargera de cette mission. On
leur donnera des rameurs
vigoureux, des équipages
d’un courage éprouvé et
capables de soutenir un long
effort. Leur action finale
n’est pas de combattre et ce
qu’on attend d’eux,
c’est qu’ils reconnaissent
l’ennemi et rendent compte
de ce qu’ils ont découvert.
En employant quatre frégates
à des intervalles réguliers,
le stratège peut aisément
s’éclairer à six milles au
moins de distance : les
navires les plus rapprochés
de la flotte répéteront les
signaux des navires les plus
avancés. Les signaux se
feront à l’aide de
pavillons ou de colonnes de
fumée. Le pavillon se
détache mieux sur
l’eau ; la fumée
s’aperçoit de plus loin,
car elle peut s’élever
très haut dans les airs. Si
la flotte se trouve placée
entre les frégates et le
soleil, il existe un moyen
encore plus sûr pour
transmettre les
renseignements : un
miroir tourné vers un
vaisseau auquel le signal
s’adresse, une épée nue
agitée rapidement projettent
des éclats à de longues
distances 12.
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Ce
qui vient d’être dit permet de
constater que pour les galères,
les lois de la tactique sont
restées substantiellement les
mêmes depuis l’Antiquité avec
l’éperon et le pyrphoros,
puis Byzance avec l’artillerie
mécanique et le feu grégeois et
enfin le XVIe siècle vénitien
avec le canon et les armes à feu.
Cette tactique est uniquement
dictée par l’emploi exclusif
d’une arme placée à la proue
de la galère.
Une
grande partie de ce Livre III
traite de la connaissance de
l’art de la guerre sur mer que
doit toujours posséder le
Commandant en chef d’une force
navale vénitienne. Il débute par
cette pensée de
Da Canal :
|
Ce
sont des principes
généraux servant aussi
bien au Chef d’une
force terrestre qu’au
Chef d’une force
navale qui constituent
le fondement de mon
raisonnement.
Maintenant, j’en
arrive à mon principal
sujet qui sont les
connaissances que doit
posséder un Chef
d’une force navale et
j’affirme que celui
qui aura souffert
longtemps depuis ses
plus tendres années du
chaud et du froid dans
les galères à la mer
sera beaucoup plus apte
à organiser et à
commander une flotte et
à la mener à la
victoire.
Il
saura aussi remplir
toutes les charges qui
lui incombent et
imaginer la solution qui
convient à chaque cas
comme par exemple le
choix du bon cap à
prendre, ou encore
quelle allure choisir
pour tenir compte de
l’état de la mer et
du vent et résister à
leur violence, se
protéger des coups de
l’artillerie et de
toutes sortes d’armes
incendiaires, en
navigation près de
terre, éviter de
s’approcher des
écueils et des bancs
qui, cachés ou visibles
sont dangereux ; il
doit aussi avoir soin
d’approvisionner ses
galères en eau, en bois
et en vivres pour les
besoins des équipages
et enfin, par mauvais
temps imprévu, par une
habile manœuvre amener
ses galères à bon
port…
Donc
notre Capitaine doit
être pourvu de quatre
qualités
essentielles : il
doit posséder le sens
de l’organisation,
être énergique, savoir
en temps de guerre
déjouer les
stratagèmes et faire
preuve d’audace
(III, 183).
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Apparemment,
Da Canal a choisi la
formation en croissant
concave, les deux pointes
(ailes) dirigées vers
l’ennemi et prêtes à
l’enveloppement de
celui-ci. Ce dispositif de
combat était déjà
employé depuis au moins la
guerre de Péloponnèse13.
C’est
donc la position de l’arme
principale de la galère
installée à l’avant, qui
détermine le choix de la
formation de combat :
celle de la ligne de front,
ou du croissant concave, du
triangle en échelon ou du
carré en quinconce. Quelque
150 années après la
rédaction de Della
Milizia Marittima de
Da Canal, le Père
Hoste, un des fondateurs de
l’École française de
tactique, publie son Art
des armées navales
(1697) où la formation
fondamentale de combat sera
la ligne de file laquelle
perdurera, à quelques
exceptions près, jusqu’à
la bataille du Jutland
(1916). Le Père Hoste est
le tacticien des escadres de
navires de ligne largement
pourvus d’artillerie
tirant par le travers, à
voiles carrées de tradition
atlantique et qui ont un
avenir alors que
Da Canal est le
tacticien de l’ère de la
galère typiquement
méditerranéenne sur son
déclin.
A
l’instar de ses
successeurs immédiats du
XVIIe et du XVIIIe siècle,
Da Canal, en
présentant sa tactique, a
également établi un
"Livre de signaux"
régissant les mouvements de
la flotte confiée au
Capitaine général
qu’elle soit en route ou
au combat. Ces signaux,
comme on le verra, se font
au moyen de signes flottants
de formes et de couleurs
diverses, accompagnés ou
non d’émissions de
fumée, de sons de trompette
ou de coups de canon ;
dans certains cas, le fait
d’amener la voile et de la
rehisser est aussi un
signal ; de nuit on se
sert d’une combinaison de
feux.
Il
fait alors allusion, pour la
première fois, à ce que
sera la formation de combat
fondamentale de sa tactique
à laquelle il reviendra
plus longuement plus
tard :
|
Je
désirais que mon
armée navale soit
divisée en deux
sections égales,
l’une à droite,
l’autre à
gauche de ma
galère capitane,
et aussi qu’une
galère se tienne
à l’écart des
autres pour
pouvoir porter
secours partout
où ce serait
nécessaire et
selon mes ordres.
J’ai exigé que
mes Sopracomites
connaissent leur
poste dans la
formation selon le
numéro et le rang
qui leur a été
attribué. Les
Provéditeurs
chargés chacun
d’une division,
c’est-à-dire
d’une aile de la
formation dont ma
galère occupe le
centre, devront se
garder, étant à
leur poste de
combat,
d’attaquer
l’ennemi,
galère contre
galère d’une
façon
désordonnée, ce
qui entraînerait
les sanctions les
plus graves car
ils ne peuvent le
faire qu’après
avoir reçu mon
signal (III,
188).
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|
Voici
comment, son armée
navale étant à la
mer, dans des parages
où la rencontre de
l’ennemi est à
craindre,
Da Canal organise
l’éclairage et la
reconnaissance de ses
forces :
|
J’ordonnais
que les
galères
désignées
chaque jour
pour assurer
le lendemain
la
reconnaissance
viennent
chercher le
mot de passe
ou tel
signal que
je voulais
leur donner,
de manière
qu’au
coucher du
soleil, en
saluant la
Capitane,
elles
aillent
prendre une
position
telle
qu’elles
puissent
tout voir à
l’entour ;
bien
entendu,
leurs
Sopracomites
se devaient
de
m’informer
de ce
qu’ils
verraient
soit à la
voix, soit
par signaux
comme je
leur ai
prescrit.
Naviguant
de nuit, je
ne voulais
pas que ces
dites
galères
s’éloignassent
beaucoup
avant le
jour et
celui-ci
venu, je
désirais
qu’elles
fassent leur
possible
pour
reprendre
leur poste (III,
189).
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|
Il
est question
ensuite des
mesures que
doivent prendre
ces galères en
vue d’une
attaque de
l’ennemi :
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Sachant
combien
une
attaque
inopinée
de
l’ennemi
peut
semer
l’effroi
et
causer
des
pertes,
j’imposais
à ces
galères
qu’elles
soient
toutes
pourvues
de
tout
ce qui
est
nécessaire
pour
le
combat
et
aussi
qu’elles
se
tiennent
toujours
hors
de la
formation
mais
constamment
groupées ;
quant
à
l’arrière-garde,
outre
qu’elle
assure
la
sécurité
à
l’arrière
de
l’armée
navale,
elle
contribue
dans
cette
formation
avec
la
division
de
reconnaissance
à
renforcer
la
défense
de
cette
armée
navale…
(III,
190).
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Da Canal
rappelle
enfin les
raisons de
son choix
pour la
formation
en
croissant
concave :
|
Elle
possède
l’avantage
majeur
de
permettre
aux
galères
qui
la
constituent,
étant
données
les
distances
suffisantes
entre
elles,
d’évoluer
et
de
venir
rapidement
au
cap
inverse
pour
pouvoir
se
retirer
de
la
mêlée
en
toutes
circonstances ;
de
même,
cette
formation
permet
de
protéger
la
palamente 14
de
chaque
galère
tout
en
rendant
plus
facile
leur
défense
individuelle.
Les
galères
étant
suffisamment
distantes
les
unes
des
autres,
peuvent
prendre
plus
de
champ
pour
rendre
plus
aisées
les
manœuvres
d’enveloppement
et
d’attaque
par
le
flanc ;
en
outre,
elles
sont
à
même
d’utiliser
leur
artillerie
comme
elles
utiliseraient
leurs
arquebuses
pour
lesquelles
il
est
nécessaire
d’avoir
du
recul
car
de
près
elles
ne
sont
pas
efficaces
(III,
197).
|
|
Dans
toutes
les
batailles
sur
mer,
il
est
avéré
que
celui
qui
garde
en
réserve,
non
engagé
dans
le
combat,
un
quart
ou
un
cinquième
de
ses
forces
a
pu,
avec
cette
fraction
de
ses
galères
et
avec
leur
artillerie,
attaquer
de
flanc
l’ennemi
pour
ensuite
en
l’enveloppant,
obtenir
la
victoire.
D’après
cela,
on
comprend
que
la
formation
en
croissant
est
la
meilleure
de
toutes,
parce
qu’elle
est
la
plus
apte
à
permettre
d’avoir
dans
tous
les
cas
une
force
de
soutien
détachée,
non
engagée,
prête
à
se
porter
au
secours
d’une
corne
assaillie
en
difficulté,
l’autre
corne
étant
libre
d’ennemis.
Si
l’ennemi
se
porte
vers
le
centre,
les
deux
cornes
s’attaquent
alors
à
lui
et
si
les
cornes
sont
repoussées
et
battues,
on
peut
penser
que
le
centre
est
indemne ;
si,
d’autre
part,
le
centre
et
les
cornes
sont
mises
hors
de
combat
(ce
qui
paraît
difficile
à
envisager),
l’arrière-garde
est
intacte
(III,
l99).
A
l’appui
de
ce
qu’il
vient
de
dire,
Da Canal
rapporte
le
stratagème
employé
par
Philippe
Doria
en
1528
à
Naples,
alors
qu’il
se
trouvait
sous
le
vent
loin
de
terre,
le
soleil
contre
lui
et
en
infériorité
numérique
mais
cependant
disposant
de
quelques
galères
non
engagées ;
il
attaqua
avec
5 galères
et
donna
l’ordre
que
deux
d’entre
elles
simulent
une
fuite.
L’ennemi
qui
comprenait
6 galères
et
2 fustes
avec
4 autres
petits
navires
ne
se
soucia
pas
de
les
poursuivre,
ni
de
les
rattraper
et
se
reporta
contre
Doria.
Entre
temps,
les
trois
fuyardes
ayant
maintenant
l’avantage
du
vent,
du
soleil
et
de
l’artillerie
attaquèrent
et
donnèrent
la
victoire
à
Doria :
|
Cette
victoire
aurait
été
remportée
avec
moins
de
peine
et
moins
d’incertitude
si
les
trois
galères
s’étaient
servies
uniquement
de
l’artillerie
en
évitant
de
s’engager
plus
avant
en
en
venant
aux
mains
avec
l’ennemi
(III,
200).
|
|
Le
"Traité
de
tactique"
commence
alors
pour
de
bon
(page 239
de
l’édition
de
Mocenigo) ;
|
Après
avoir
parlé
de
tout
ce
que
le
Capitaine
devait
faire
pour
préparer
sa
campagne,
il
me
paraît
qu’il
ne
désirerait
rien
d’autre
que
de
conduire
ses
escadres
sur
toutes
les
mers.
Quant
à
ce
qui
touche
au
combat
où
il
se
montre
expert
dans
tous
ses
développements
et
mouvements,
il
engage
sa
flotte
contre
l’ennemi
en
mettant
tous
ses
avantages
de
son
côté
tout
en
se
montrant
autant
prudent
que
hardi
(III,
239).
|
|
Da Canal
rappelle
les
avantages
que
le
Capitaine
général
doit
posséder
et
exploiter
avant
d’attaquer
l’ennemi :
-
il
doit
prendre
le
vent
à
l’ennemi,
c’est-à-dire
se
tenir
toujours
au
vent
à
lui
de
façon
à
l’aborder
avec
toute
la
force
des
voiles
pleines
et
des
rames,
-
ayant
l’avantage
du
vent,
il
peut
utiliser
l’artillerie
car
la
fumée
du
tir
s’éloignera
de
sa
galère
et,
en
revanche,
bouchera
la
vue
de
l’ennemi,
-
c’est
un
grand
avantage
d’être
au
vent
d’une
côte
et
d’y
pousser
l’ennemi
car
dans
la
mêlée,
ses
rameurs
ne
sont
guère
à
leurs
bancs
et
ses
marins
ne
s’occupent
plus
des
voiles,
tous
pris
qu’ils
sont
par
la
lutte,
si
bien
que
la
galère
ennemie
est
portée
vers
la
terre
et
s’y
échoue.
Comme
dans
l’Antiquité,
les
batailles
navales
de
la
Renaissance
ont
eu
lieu
en
vue
de
terre
et
même
quelquefois
très
près
de
terre
et
Da Canal
remarque
avec
justesse :
|
Que
les
galères
qui
sont
repoussées
vers
la
terre
se
trouvant
sous
le
vent
de
l’ennemi
s’échouent
et
sont
irrémédiablement
perdues
bien
que
continuant
à
combattre
en
vain…
Si
le
pays
où
ils
arrivent
est
une
terre
hostile,
les
rescapés,
après
avoir
subi
l’assaut
des
forces
navales
de
ce
pays,
préféreront
être
faits
prisonniers
par
les
forces
de
terre
plutôt
que
de
courir
le
risque
d’être
tués
dans
les
combats
ou
noyés
dans
les
galères
qui
coulent
(III,
240).
|
|
Da Canal
donne
une
idée
de
la
formation
de
navigation
de
son
armée
navale
qui :
|
est
divisée
et
ordonnée
d’abord
en
deux
escadres
qui
sont
le
corps
de
bataille
formé
autour
du
Capitaine
général
et
deux
divisions ;
une
avant-garde
et
une
arrière-garde
ayant
chacune
un
Capitaine.
Le
corps
de
bataille
doit
comprendre
un
nombre
plus
important
de
galères
que
les
deux
divisions
et
ces
deux
dernières
ne
doivent
pas
être
éloignées
du
corps
de
bataille
de
plus
d’un
mille
(III,
240).
|
|
Ensuite,
Da Canal
traite
des
formations
de
combat
que
doivent
prendre
les
galères
avant
le
choc
initial :
|
Elles
sont
variables
selon
les
avantages
qu’elles
offrent
et
je
désirerais
que
le
Capitaine
général
soit
en
mesure
de
les
appliquer
toutes.
Tout
d’abord,
je
veux
que,
au
large
et
hors
de
vue
de
terre,
la
mer
étant
calme,
il
dispose
sa
flotte
en
croissant
avec
des
cornes
pas
très
prononcées ;
avec
le
cinquième
du
nombre
des
galères,
on
formera
deux
divisions
détachées
placées
à
l’arrière
de
la
formation
en
croissant ;
les
galères
de
ces
deux
divisions
sont
disposées
de
telle
manière
que
la
distance
entre
elles
permette
de
recevoir
une
autre
galère
sans
difficultés
et
sans
craindre
l’abordage,
en
vue
de
porter
secours
là
où
c’est
nécessaire.
A
condition
que
la
mer
soit
calme,
cette
formation
en
croissant
est
un
moyen
très
sûr
pour
remporter
la
victoire
contre
un
ennemi
inférieur
en
nombre
et
qui
n’ayant
pas
pris
ce
même
dispositif
sera
inévitablement
vaincu ;
c’est
pourquoi
un
tout
petit
nombre
de
navires,
quelle
que
soit
leur
formation,
attaqué
par
celle
en
croissant
sera
toujours
tourné
et
enveloppé.
Et
s’il
advient
qu’une
quelconque
autre
force
attaque
avec
succès
une
des
deux
cornes
ou
même
au
centre
de
ce
croissant
en
mettant
la
formation
en
désordre,
les
galères
détachées
sur
l’arrière
se
porteront
à
leur
secours
et
la
victoire
serait
à
nous
comme
j’en
ai
la
très
ferme
assurance
étant
donné
la
formation
choisie
et
l’état
de
la
mer
(III,
24l).
|
|
C’est
alors
qu’un
des
interlocuteurs,
Cappello,
qui
a
été
Capitaine
général
demande
qu’on
lui
dise
dans
quelle
position
par
rapport
au
gros
les
deux
divisions
de
soutien
doivent
être
placées
pour
qu’elles
soient
vraiment
efficaces.
Da Canal
lui
répond
en
l’approuvant :
|
Cette
remarque
est
d’un
grand
intérêt
et
très
importante ;
les
positions
que
doivent
occuper
les
divisions
de
soutien
à
l’arrière
de
la
formation
en
croissant
donnant
à
la
flotte
de
réels
avantages
tactiques
sont
variables
suivant
les
circonstances.
Par
exemple,
à
ce
qu’il
me
paraît,
si
le
combat
doit
avoir
lieu
dans
un
passage
relativement
resserré,
je
voudrais
que
le
Capitaine
général
place
ses
divisions
de
soutien
dans
une
position
différente
de
celle
où
elles
devraient
être
si
la
rencontre
avait
lieu
au
large.
Si
donc
le
combat
a
lieu
dans
le
premier
cas,
alors
le
Capitaine
général
ordonnera
à
ses
divisions
de
soutien
de
se
tenir
à
l’arrière
de
la
formation
en
croissant,
au
milieu
et
à
un
trait
d’arc
l’une
de
l’autre
(III,
242).
|
|
Da Canal
donne
ensuite
les
raisons
de
ce
choix
et
examine
tous
les
cas
possibles
où
l’ennemi,
soit
attaquerait
une
des
cornes
avec
succès,
soit
se
porterait
vers
le
centre ;
dans
ces
deux
éventualités,
ce
seront
les
deux
divisions
de
soutien
qui
renverseraient
la
situation
en
infligeant
de
graves
dommages
à
l’adversaire
en
l’attaquant
par
le
flanc
(III,
242).
Cependant,
il
admet
que
cela
n’est
valable
que
si
le
combat
a
lieu
dans
un
passage
resserré
et
qu’il
n’en
va
pas
de
même
quand
il
se
passe
au
large
auquel
cas
les
divisions
de
soutien
prennent
leur
poste
à
chaque
corne
de
la
formation.
Il
examine
ensuite
le
cas
où
la
force
numérique
de
l’ennemi
est
égale
à
la
sienne
en
se
présentant
aussi
dans
une
formation
en
croissant ;
ce
sont
encore
les
divisions
de
soutien
qui
auront
la
tâche
d’emporter
la
décision.
Toutefois,
il
se
peut
que
l’ennemi
adopte
une
autre
formation
que
celle
en
croissant
pour
rencontrer
la
nôtre
qui
elle
la
conserve,
c’est
alors
que
notre
dispositif
efficace
s’étend
en
gardant
sa
forme,
ce
qui
nous
met
en
mesure
d’exécuter
une
manœuvre
d’enveloppement
de
l’adversaire
avec
nos
ailes
et
avec
l’appui
de
nos
divisions
de
secours
(III,
243).
C’est
alors
que
son
interlocuteur
qui
a
été
aussi
Capitaine
général
pose
une
question
sur
l’emploi
de
l’artillerie
dans
le
combat
entre
galères :
|
Si
au
moment
de
la
rencontre
avec
l’adversaire,
étant
prêts
à
tirer,
doit-on
le
faire
immédiatement
ou
bien
ne
doit-on
le
faire
qu’au
moment
où
on
aborde
les
galères
ennemies.
Parce
que
si
nous
parlons
de
prendre
des
avantages
à
l’ennemi,
il
y
a
deux
moyens
différents
de
le
faire :
certains
pensent
qu’il
est
plus
utile
de
canonner
de
loin
que
de
le
faire
au
dernier
moment
et
d’autres
affirment
le
contraire.
Je
dis
d’abord
que
quel
que
soit
le
moyen
employé
pour
détruire
la
mâture,
la
voilure,
l’antenne,
la
plus
grande
partie
des
œuvres
mortes
et
qu’ensuite
on
en
vienne
à
tirer
l’épée
quand
l’adversaire
est
privé
de
ces
défenses,
alors
on
est
sûr
de
se
rendre
maître
de
lui.
D’autre
part,
il
peut
advenir
que
tirant
au
canon
dans
les
œuvres
vives
d’une
galère
on
la
coule
ou
on
lui
tue
un
grand
nombre
d’hommes
y
compris
le
Capitaine
général
dont
la
mort
provoquera,
comme
cela
arrive
souvent,
une
telle
confusion
et
une
telle
épouvante
que
sa
flotte
se
débandera
et
se
rendra…
(III,
244).
|
|
Suivent
des
considérations
sur
les
conséquences
de
la
disparition
en
pleine
bataille
du
Commandant
en
chef,
car
une
armée
ou
une
flotte
en
train
de
gagner
peut
se
retrouver
vaincue
à
la
suite
de
cette
perte.
Capello
revient
vite
à
son
sujet
du
moment
qui
est
l’emploi
de
l’artillerie
et
conclut
après
avoir
envisagé
tous
les
aspects
de
la
question :
|
Il
n’est
pas
expédient
d’utiliser
l’artillerie
si
ce
n’est
au
moment
où
les
deux
flottes
s’abordent
et
où
les
galères
s’affrontent
car
ainsi
on
peut
être
sûr
que
le
projectile
ne
se
perdra
pas
mais
au
contraire
que
les
avaries
qu’il
causera
seront
considérables.
Je
souhaite
donc
que
votre
Capitaine
général
sache
parfaitement
l’avantage
qu’il
pourra
tirer
de
l’artillerie
car
je
crois
que
cela
est
une
question
de
la
plus
haute
importance”
(III,
247).
|
|
Da Canal
répond
avec
toute
la
prudence
qui
le
caractérise :
|
Cette
observation
est
intéressante,
néanmoins
on
peut
penser
que
la
chance
aidant,
celui
qui
tire
de
loin
avec
son
artillerie
peut
espérer
voir
un
de
ses
projectiles
toucher
une
grosse
pièce
d’artillerie
de
la
galère
adverse
et
détruire
cette
pièce.
Mis
à
part
ce
cas,
j’ai
la
très
ferme
conviction
qu’on
ne
peut
hésiter
et
attendre
de
tirer
non
seulement
avec
la
pièce
de
plus
fort
calibre,
mais
avec
toutes
celles
qui
sont
à
la
proue,
au
moment
où
les
galères
sont
prêtes
à
s’affronter ;
la
raison
est
que
tous
les
combattants
sont
alors
debout
à
leurs
postes
et
ce
serait
un
grand
miracle
que
faisant
feu
à
cet
instant
là,
un
seul
coup
ne
détruise
pas
et
ne
ravage
pas
la
galère
adverse
depuis
la
proue
jusqu’à
la
poupe
sur
toute
sa
longueur
démolissant
toutes
les
“barres”
et
tout
ce
qui
se
trouve
à
l’avant
tout
en
facilitant
l’attaque
à
l’abordage
et
la
prise
de
cette
galère.
De
plus,
dans
la
mêlée,
les
galères
étant
les
unes
près
des
autres,
on
ne
peut
craindre
que
malgré
les
mouvements
de
la
mer
l’artilleur
rate
son
but,
mais
qu’au
contraire,
le
projectile
trouve
toujours
une
cible.
|
|
Le
Capitaine
général
doit
avoir
la
ferme
intention
d’attaquer
l’ennemi
et
pour
cela
de
n’utiliser
son
artillerie
qu’au
moment
où
il
l’aborde
en
tirant
de
toutes
ses
pièces
de
la
proue
ainsi
qu’avec
celles
de
la
coursie,
en
fait
avec
toutes
les
armes
qui
peuvent
provoquer
des
dommages
ou
des
pertes
en
hommes
à
l’ennemi :
arquebuses,
arcs,
jets
de
pierres
et
de
projectiles
incendiaires.
Da Canal
raconte
alors
la
victoire
remportée
par
un
de
ses
oncles,
Girolamo
Da Canal,
en
1533
contre
le
More
d’Alexandrie
comme
exemple
de
l’importance
de
l’artillerie
dans
un
combat
naval.
Le
More
avait
ouvert
le
feu
de
loin
en
faisant
peu
d’avaries
aux
Vénitiens
et
quand
ces
derniers
se
portèrent
à
l’attaque,
ils
ouvrirent
le
feu
à
bout
portant
ce
qui
causa
la
perte
d’une
centaine
de
Turcs
dès
la
première
bordée.
Il
cite
toutefois
qu’avant
le
corps
à
corps,
un
Sopracomite
ouvrit
le
feu
de
loin
brisant
le
mât
d’une
galère
turque
en
deux,
abattant
la
voile
sur
le
pont
gênant
ainsi
les
défenseurs
de
cette
galère
(III,
248).
On
apprend
que
les
Vénitiens
employaient
toutes
sortes
de
projectiles
dans
leurs
canons :
bien
entendu
le
boulet,
mais
aussi
la
mitraille
à
laquelle
ils
ajoutaient
des
chaînes
de
fer
"comme
celles
qui
servaient
pour
enchaîner
les
forçats"
lesquelles
étaient
liées
ensemble
par
un
petit
filin
qui
casse
au
moment
du
tir.
A
ces
projectiles,
ils
ajoutaient
une
arme
utilisant
le
feu :
|
J’ai
eu
l’occasion
à
plusieurs
reprises
de
faire
charger
une
de
mes
pièces
de
fort
calibre
d’un
dard
d’une
longueur
d’environ
cinq
pieds
d’un
bon
diamètre
et
terminé
par
une
pointe
très
aiguë
à
laquelle
on
attache
par
un
fil
de
cuivre
une
matière
incendiaire.
Ce
projectile
une
fois
tiré
a
une
force
de
pénétration
telle
qu’il
traverse
les
coques
des
navires
les
plus
solides
et
y
met
le
feu.
C’est
de
ces
façons-là
qu’on
peut
semer
l’effroi
chez
l’ennemi
et
le
vaincre
(III,
250).
|
|
Après
avoir
à
nouveau
affirmé
que
seul
le
Capitaine
général
qui
montre
de
l’audace
est
celui
qui
remporte
avec
honneur
la
victoire,
Da Canal,
le
réformateur,
va
nous
montrer
qu’il
est
nécessaire
dans
certaines
circonstances
d’abandonner
la
sacro-sainte
formation
en
croissant :
|
Il
est
vrai
toutefois
que
deux
flottes
ennemies
se
trouvant
l’une
et
l’autre
dans
les
parages
dont
on
vient
de
parler,
la
mer
étant
forte
et
le
vent
frais
(ce
sera
le
temps
qui
régnera
au
moment
du
combat),
le
Capitaine
général
ne
prendra
pas
la
formation
en
croissant
et
il
ne
détachera
pas
les
deux
divisions
de
soutien
puisqu’il
aura
décidé
de
prendre
le
vent
à
l’ennemi ;
ainsi
sans
aucune
formation
et
sans
l’aide
des
divisions
de
soutien,
il
donnera
l’ordre
à
chacune
de
ses
galères
de
se
porter
toutes
voiles
dehors
ou
à
toutes
rames
suivant
le
temps
contre
l’ennemi
en
profitant
au
mieux
de
leur
avantage
(III,
251).
|
|
On
pense
là
à
une
manœuvre
"hardie
et
délicate"
que
le
père
Hoste
préconisera
et
qui
sera
aussi
utilisée
par
les
Anglais
et
les
Hollandais
au
XVIIe
siècle :
la
rupture
de
la
ligne
de
bataille
ennemie
telle
que
Suffren
et
Nelson
la
concevront
plus
tard.
Suivent
des
remarques,
sûrement
critiques
de
la
part
de
Da Canal,
sur
les
comportements
à
la
mer
de
certaines
galères
vénitiennes,
dans
lesquelles,
sans
le
dire
expressément,
il
regrette
qu’un
modèle
efficace,
tel
que
celui
de
sa
galère
idéale,
n’ait
pas
été
adopté
par
la
plus
haute
magistrature
maritime
de
la
Sérénissime,
les
Provveditori
all’Armar,
et
reproduit
à
de
nombreux
exemplaires
par
l’Arsenal
de
Venise :
|
Je
dis
que
nous
ne
pourrons
pas
opérer
d’attaques
avec
succès
tant
que,
dans
une
même
formation,
coexisteront
des
galères
les
plus
rapides
et
les
meilleures
voilières
et
celles
qui
le
sont
beaucoup
moins ;
cela
éviterait
des
désordres
dans
les
formations.
Ainsi
on
ne
peut
conserver
des
divisions
de
galères
de
soutien
en
arrière
du
gros
de
la
flotte
quand
on
a
la
mer
de
l’arrière
avec
un
vent
frais,
qu’on
soit
à
la
rame
ou
à
la
voile
parce
que
ces
galères
masquent
celles
sous
le
vent
et
d’autant
plus
qu’elles
s’approchent
plus
près
d’elles.
Ces
divisions
de
soutien
seraient
donc
dans
ces
conditions
plus
dangereuses
pour
leur
propre
flotte
que
pour
les
navires
ennemis
(III,
251).
|
|
Da
Canal
conclut
en
disant
que
le
Capitaine
général
ayant
l’occasion
de
livrer
bataille
par
mauvais
temps
ne
devra
se
soucier
que
de
manœuvrer
pour
gagner
l’avantage
du
vent ;
il
n’aura
rien
à
craindre
d’un
ennemi
qui
a
la
supériorité
numérique,
car
il
sera
impossible
que
les
galères
de
ce
dernier
se
portent
à
plusieurs,
voire
à
plus
d’une,
contre
les
siennes
étant
donné
l’état
du
temps
et
les
avaries
qui
en
résulteraient.
Il
observe
enfin
que :
|
On
a
constaté
que
par
mauvais
temps
on
ne
pouvait
livrer
qu’en
de
rares
occasions
des
batailles
dignes
de
figurer
dans
l’histoire
puisque
les
batailles
mémorables
sont
le
résultat
de
la
commune
volonté
des
Capitaines
généraux
qui
livrent
bataille
l’un
contre
l’autre.
D’où
il
ressort
que
les
deux
Capitaines
généraux
chercheront
l’occasion
de
se
rencontrer
à
nouveau
par
beau
temps
lequel
est
propice
à
une
victoire
décisive
de
l’un
ou
de
l’autre
(III,
252).
|
|
Da Canal
va
envisager
maintenant
l’hypothèse
d’un
combat
naval
qui
aurait
lieu
dans
un
passage
étroit
qu’il
appelle
un
"canal"
comme
la
côte
dalmate
en
présente
beaucoup
entre
ses
îles.
Quand
le
combat
a
lieu
dans
de
tels
parages
resserrés,
le
Capitaine
général
doit
disposer
sa
force
navale
selon
une
formation
qui
est
une
variante
de
celle
en
croissant
"laquelle
est
toujours
recommandable".
Pour
cela,
il
faut
qu’il
dispose
de
plus
de
50 galères,
qu’il
divisera
en
trois
parties ;
par
exemple,
ayant
54 galères,
il
formera
un
corps
de
bataille
de
deux
escadres
de
18 unités
chacune
et,
avec
le
restant,
deux
divisions
de
soutien
de
9 unités
chaque
(III,
253).
Le
corps
de
bataille,
à
la
voile
ou
à
la
rame,
selon
le
temps
et
les
circonstances,
devra
se
tenir
en
ligne
de
file,
assez
près
de
l’une
des
deux
rives
et
sous
le
vent
de
celle-ci,
pour
bénéficier
de
cet
avantage ;
dans
cette
formation
la
distance
entre
la
poupe
d’une
galère
et
la
proue
de
la
suivante
devant
être
égale
à
la
longueur
d’une
galère.
S’il
n’y
a
pas
de
vent,
on
cherchera
à
avoir
le
courant
pour
soi.
Les
deux
divisions
de
soutien
prendront
poste
au
milieu
du
passage,
l’une
en
avant
à
une
certaine
distance
de
la
première
escadre
du
corps
de
bataille
et,
la
seconde
à
la
même
distance
en
arrière
de
la
deuxième
escadre.
Da
Canal
affirme
que,
malgré
la
supériorité
numérique
de
l’ennemi,
ce
dispositif
permet
de
remporter
la
victoire
car,
la
division
de
soutien
|