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UN TRAITÉ DE TACTIQUE NAVALE DU XVIe SIÈCLE : LE LIVRE III
“DELLA MILIZIA MARITTIMA” DE CRISTOFORO DA CANAL

Jean Pagès

 

Introduction

Cet ouvrage déjà étudié dans ses grandes lignes par Alberto Tenenti1 mériterait d’être traduit, même à partir de la version présentant des lacunes et des obscurités, publiée en 1930 par Mario Nani Mocenigo2, à cause de l’exceptionnel témoignage qu’il porte sur la technique, l’organisation et la tactique de l’une des flottes les plus prestigieuses de la Méditerranée au XVIe siècle avant Lépante (1571). La Milizia Marittima est une approche raisonnée et structurelle de ce qu’a été et de ce qu’aurait dû être la marine vénitienne dans ses luttes contre la marine ottomane.

La personnalité de Da Canal

L’auteur est un patricien patriote dévoué à la Sérénissime, intègre et pauvre, un homme de mer pratique de surcroît, qui s’exprime comme un amiral de l’"école matérialiste" du XXe siècle dans ses rapports aux sénateurs. Il a franchi à la mer tous les échelons de la hiérarchie et a assisté à de nombreux engagements ; très tôt, il devint vers l’âge de 25 ans Sopracomito (commandant) d’une galère. Né en 1510 à Venise, 45 ans après il est élu Provveditore dell’Armata, l’équivalent d’amiral en chef de toutes les forces navales de la Sérénissime, fonction qu’il conservera jusqu’à sa mort en 1562.

Ses idées, nourries de sa profonde expérience à la mer et au combat, étaient régulièrement proposées aux autorités de la Sérénissime ; elles concernaient tous les problèmes qui pouvaient se poser à une flotte de combat au XVIe siècle laquelle était en majorité composée de galères à voile et à rames. Cristoforo Da Canal, dans sa Milizia Marittima, rassemble toutes ces propositions dans quatre livres, où l’on voit traitées tour à tour les questions touchant à la construction des galères, leur équipement, leurs chiourmes, leur armement en artillerie et en soldats de marine, leurs méthodes de navigation, leur approvisionnement en munitions, en vivres et en eau, la hiérarchie à bord, le recrutement, etc. Certaines de ces questions sont analysées dans le détail comme cette répartition des arquebusiers à bord de la galère, poste de combat par poste de combat. Mais ce qui est important, ce sont ses idées sur l’utilisation tactique des galères au combat qui rappellent d’assez près les formations de combat dans les marines de l’antiquité grecque et romaine et surtout de la marine byzantine à laquelle cependant il ne fait jamais référence.

Ce qui doit vraiment provoquer l’intérêt des spécialistes des questions navales, c’est le caractère "matérialiste" de sa pensée au sens où on entend de nos jours l’action rénovatrice, donc réformatrice des amiraux Fisher et surtout Tirpitz. Voici ce que dit Paul Kennedy de ces deux amiraux et qui pourrait bien s’appliquer à Da Canal :

Dans les postes où ces deux hommes ont exercé une entière responsabilité, ils ont déclenché un véritable regain d’activité, innovant et améliorant profondément les services. En tant qu’organisateurs, ils ont été tout simplement brillants.

A une époque d’évolutions rapides des techniques… les progrès devaient avoir un profond impact sur la guerre navale… ils étaient occupés à former les esprits à l’organisation des flottes de combat, à perfectionner les manœuvres tactiques, à assurer l’aide logistique, à améliorer les divers services ; torpilles, signalisation, vivres, machines, à assurer l’aide logistique et, grâce aux arsenaux, l’entretien des bâtiments de la flotte… 3

Tout ceci Da Canal l’a fait, avec les moyens de son temps et il suffit de remplacer, dans ce texte, torpilles par canons, machines par chiourmes, pour qu’il convienne à l’action du Capitaine général vénitien. Celui-ci ne s’est-il pas aussi intéressé à la construction d’un nouveau type de galère, une quinquérème d’après les plans de Vettor Fausto, architecte naval grec ?

Da Canal est, pour son temps, un organisateur et un chef de guerre de la même trempe que Fisher et Tirpitz, avec les mêmes préoccupations et les mêmes soucis de structuration des forces navales en vue de la victoire. A ce sujet, F.C. Lane affirme que "Cristoforo Da Canal ne peut être considéré comme l’exemple de l’amiral vénitien au XVIe siècle : il était trop rénovateur"4. Alberto Tenenti remarque que : "Cristoforo Da Canal avait maintes fois proposé ses réformes au Sénat et les avait condensées dans la Milizia Marittima afin que l’attachement justifié à des traditions prestigieuses n’éloigne pas Venise des perfectionnements et du progrès" 5.

L’objet de cet article est de présenter les idées de Da Canal sur la tactique des galères vénitiennes à la veille de la bataille de Lépante et de montrer à quel point il a été, à son époque, ce que sera un peu plus d’un siècle plus tard le Père Hoste6 (1652-1700), bien que ce dernier ait eu à traiter d’une tactique conçue pour des navires de ligne à voiles carrées, pourvus d’une artillerie tirant par le travers, tactique différente de celle convenant aux galères à rames et à voiles latines avec une artillerie installée à la proue et tirant uniquement vers l’avant.

Néanmoins dans l’œuvre de Da Canal comme dans celle du Père Hoste, on observe le même souci de la recherche d’une formation tactique efficace et, chez l’un comme chez l’autre, on souligne l’importance de la codification des signaux tactiques pour l’exécution rigoureuse des évolutions d’escadre tant de jour que de nuit. Une grande partie du Livre III de Da Canal pourrait parfaitement s’intituler : Art des armées navales, comme l’ouvrage du Père Hoste.

LES LIVRES I, II et IV Della Milizia Marittima

Della Milizia Marittima est dédiée par son auteur au "magnifique et honoré Messer Nicolo Gabriele" qui est un de ses amis ; cet ouvrage se compose de quatre livres, chacun correspondant à une journée d’échanges d’idées sur les questions navales posées à la marine vénitienne, entre quatre éminents personnages de la Sérénissime : l’édition de Mocenigo, qui est la retranscription en 1930 d’un des quelques manuscrits existants est malheureusement amputée d’une partie du Livre III7.

Les quatre personnages qui seront présents au cours de ces quatre journées sont Vincenzo Cappello, Capitaine général qui revient juste d’une expédition maritime contre les Barbaresques et qui est alité par la fièvre dont il mourra bientôt, le très respectable Alessandro Contarini, procurateur de Saint-Marc, qui a aussi exercé les fonctions de Capitaine général de la flotte, Marc’Antoine Corner ou Cornaro, homme politique partisan de l’alliance de Venise avec l’Espagne, et enfin, Giacomo Da Canal, ancien baile de Constantinople, qui n’a aucune expérience maritime. Seuls Vincenzo Cappello et Alessandro Contarini sont des marins au plein sens du terme, surtout le dernier qui sera la protagoniste de ce cénacle et "dont les capacités navales exceptionnelles brillèrent au cours des années 1536-1540"8.

La date de rédaction Della Milizia Marittima serait des environs de 1553 d’après Tenenti alors que l’Art de la guerre de Machiavel lui est antérieur (1525-1526) ; Da Canal y fait d’ailleurs allusion dans son œuvre (II, 152).

L’ouvrage de Da Canal est en réalité une véritable Encyclopédie de la marine de guerre de la Sérénissime qui comporte tout ce qu’un noble vénitien désirant servir sur mer doit savoir de la préparation à la guerre navale en vue de la gagner dans un combat décisif, qu’il ait les responsabilités de Sopracomito (capitaine de galère) ou celles encore plus lourdes de Provveditore dell’Armata (Capitaine général de la flotte).

Da Canal fait un portrait vivant et circonstancié de cet officier général tel qu’il le voit avec toutes les qualités éminentes qu’il lui attribue et on ne peut douter que ce portrait soit le sien.

Livre I

Ce livre rapporte tout d’abord une discussion sur les mérites des Anciens, en particulier des Romains en magnifiant leur armée dont on fait l’éloge pour leur courage et leur discipline quand on la compare aux armées "modernes" et plus spécialement aux forces vénitiennes ; toutefois, plus loin (II, 143), il condamnera vigoureusement ceux qui préfèrent obstinément suivre les chemins ardus et difficiles des Anciens alors qu’ils rejettent les très utiles avertissements de ceux qui leur offrent de nouvelles voies plus faciles, pour l’unique raison que ce sont des nouveautés. Il est question ensuite des derniers événements maritimes où Venise a été impliquée et au cours desquels les Capitaines généraux de l’Armata se sont montrés efficaces ; Contarini, qui a été l’un d’eux, retiendra pratiquement seul l’attention du lecteur qui verra en lui Cristoforo Da Canal lui-même.

C’est donc dans la bouche de Contarini que Da Canal mettra toute sa connaissance du commandement sur mer et de son aboutissement le combat naval dans ses moindres détails.

Ensuite, il est question de l’homme de guerre et des qualités qu’il doit posséder et Da Canal termine en faisant la remarque essentielle suivante :

Les faits le prouvent : le chef de guerre sur terre n’a à combattre que l’ennemi alors que le chef des forces navales a non seulement à lutter contre son adversaire, mais aussi contre les vents et la mer (I, 54).

Et il continue en entrant dans le vif du sujet :

D’abord je voudrais parler des galères et de la manière de les rendre aptes à combattre, des qualités que l’on exige des chiourmes et des soldats embarqués et enfin des qualités que doit posséder le chef placé à la tête de la flotte et qui aura, pour mettre celle-ci en état de combattre et de vaincre, à faire appel à son expérience et utiliser toutes sortes de stratagèmes et d’expédients... (I, 56).

On en vient ensuite à un échange de considérations les plus diverses sur les marins de l’Antiquité, sur leurs navires et la construction navale à cette époque et Da Canal en profite pour faire allusion à l’invention de la trière au VIe siècle avant J.C. par Améinoclès de Corinthe ; il énumère longuement les types de navires de guerre et de commerce de son temps et en rappelant leurs défauts et leurs qualités ; il termine en parlant de la marine à voiles et particulièrement de la voile carrée qui n’a jamais disparu de la Méditerranée.

Da Canal décrit la galère vénitienne, précise ses dimensions et le dessin de sa coque, son unique mât avec une voile latine, puis fait des comparaisons entre cette galère et celles des Turcs et des Ponantais (pour les Vénitiens ce sont les marins du bassin occidental de la Méditerranée) ; il propose de tenir compte des avantages et des qualités des unes et des autres pour en faire profiter sa galère idéale.

Da Canal passe ensuite à la manière d’espalmer une galère pour diminuer la résistance à l’avancement de ses œuvres vives et donc améliorer sa vitesse tout en permettant de lutter contre leur salissure et contre les tarets… Puis il disserte sur les couleurs choisies pour peindre les coques, le gréement et la palamente de façon à camoufler la galère en fonction de la teinte des eaux et du ciel.

Enfin, il aborde l’installation de l’artillerie et fixe les postes de combat des soldats de marine ; il situe à bord les emplacements de bouches à feu selon les calibres et donne le nombre des servants. Il montre l’importance de l’assiette de la galère pour la précision du tir en rappelant que c’est en manœuvrant la galère que l’on oriente les pièces dont elle n’est que l’affût.

Livre II

Il commence par des considérations philosophiques sur la guerre et ses conséquences et il est fait allusion aux héros guerriers de l’Antiquité : Hercule et Janus et à une femme de la Bible : Judith, puis aux guerres de la Grèce et de Rome.

Puis vient un long passage sur le choix de la chiourme, sur les défauts et les qualités des rameurs vénitiens, dalmates et grecs qui la composent ; il hésite entre ces deux derniers selon le point de vue où il se place : nage rapide de combat ou nage d’endurance. Finalement, il se détermine pour une chiourme mercenaire composée de Grecs des îles et surtout de Crétois, mais plus tard, il préférera les condamnés aux galères.

Ensuite il est question de la solde des équipages et de la chiourme ainsi que de leur habillement, de leur entretien et de leur santé. Da Canal en vient alors à décrire le service de quart à la mer avec le nombre de marins et de soldats par bordées ainsi que le nombre de celles-ci à raison de trois de nuit et trois de jour. En fait dès le départ du port, la galère vénitienne semble avoir son équipage "aux postes de combat". Il est question ensuite du rôle des galériens pendant le combat : "puisqu’ils la propulsent, ils peuvent la défendre", on les arme donc.

Da Canal passe alors à l’armement individuel des soldats et leur action au combat une fois la galère accostée à l’adversaire. Puis, à la suite de questions posées par un interlocuteur sur les chiourmes composées d’hommes libres et citoyens ou mercenaires et celles faites avec des forçats, il explique son point de vue sur les unes et les autres et il disserte longuement sur ce sujet. Il parle ensuite des conditions sanitaires des chiourmes lesquelles font l’objet d’une réglementation stricte dans le service à bord. Cette question sera reprise dans le Livre III.

Un des interlocuteurs de Da Canal, Messer Cappello, apporte la conclusion en disant :

Je vous rends grâce de nous avoir dit hier comment vous avez conçu une belle et bonne galère et aujourd’hui pour nous avoir expliqué de quelle manière vous l’avez fournie en soldats, en galériens et de tout ce qui lui était nécessaire et vous suis déjà reconnaissant pour demain quand vous nous aurez montré comment se forme un Capitaine qui sache la conduire habilement jusqu’à la victoire.

Ce sera l’introduction au Livre III, livre qui fait l’objet de cet article.

Livre IV

Il traite de considérations générales diverses, comme l’importance du secret dans les opérations navales, de stratagèmes utilisés dans l’Antiquité et à l’époque de Da Canal, d’exemples de combats navals de la marine vénitienne, de l’influence de la religion, etc.

L’état de ce Livre IV montre, d’après A. Tenenti, que cet ouvrage n’était pas achevé.

le livre III ou un traité de tactique navale

Avant d’analyser ce Livre, il convient de donner une idée de ce que pouvaient être les galères subtiles qui composaient les escadres vénitiennes de l’époque de Da Canal. La galère idéale telle que la voit ce dernier diffère assez peu de ces dernières. Les galères bâtardes sur lesquelles embarquaient le Capitaine de la Flotte et les officiers généraux étaient de dimensions légèrement plus grandes.

La galère subtile mesurait 41,64 m de long, 5,20 m de large et possédait une hauteur de franc-bord de 1,73 m (distance de la flottaison au pont). Elle était commandée par un Sopracomite appartenant à la noblesse, sous les ordres duquel un Comite, roturier, dirigeait l’équipage de matelots, de galériens et de soldats. Les galériens étaient au nombre de 138, répartis 3 par 3, sur 23 bancs à tribord et 23 bancs à bâbord ; chaque galérien maniant sa propre rame. Les soldats, de 50 à 70, étaient armés d’arquebuses, de lances et d’arcs ; Da Canal avait prévu que 50 de ses galériens seraient entraînés à se servir d’une arquebuse.

L’artillerie de la galère comprenait à la proue une pièce principale qui tirait des projectiles de 50 livres, 2 pièces plus petites de 12 livres et 4 autres encore plus petites de 3 livres (figure 1).

Ce Livre III, comme d’ailleurs les trois autres de cette œuvre, pour ce qui est des principes fondamentaux de la tactique, se place dans la filiation des écrits des auteurs byzantins, eux-mêmes porteurs des traditions de l’Antiquité comme Syrianos9.

Les relations de Venise avec l’empire byzantin ont été très étroites, malgré de nombreuses crises, et il n’est pas excessif de penser que certains textes appartenant au corpus de tacticiens d’époque byzantine ainsi que les œuvres militaires de l’empereur Léon VI le Sage (886-912) aient été connus des chefs militaires et navals vénitiens. D’où la quasi parfaite ressemblance du texte de Syrianos et de celui du Livre III de Da Canal10.

L’amiral Jurien de la Gravière, dans un de ses nombreux articles sur la marine11 parus entre 1878 et 1884, cite des extraits d’un auteur byzantin anonyme qui écrivit sur la tactique navale au IIIe siècle de notre ère. Ce texte est un de ceux que les Vénitiens connaissaient certainement car le passage de Da Canal où il est question de la formation en croissant (III, 241) contient une formulation très proche de celle de l’auteur byzantin :

Les armées habituées à marcher en ordre se trouvent tout naturellement ordonnées pour combattre quand arrive le moment d’engager l’action… le déploiement en ligne droite (ligne de front) est évidemment, de tous les ordres de bataille, le plus simple. Il permet de déborder rapidement l’ennemi en augmentant soudainement les intervalles et aussi de détacher de chaque aile quelques vaisseaux légers qui iront prendre la ligne de l’adversaire par l’arrière. Néanmoins, il conviendra de courber la ligne de front de manière à lui donner la forme d’un croissant. L’ennemi hésitera certainement à s’engager dans l’intérieur de la courbe… Dans cette formation, le centre étant flanqué, protégé par les ailes, c’est au centre qu’il serait bon de placer les navires les plus faibles ; les extrémités de la ligne devront être occupées par les vaisseaux les plus forts et les mieux armés. Il importe toutefois que la courbe ne soit pas trop profonde ; si elle dégénérait en demi-cercle, l’ennemi pourrait se porter en nombre sur une des extrémités de la ligne et l’écraser avant que les vaisseaux du centre arrivassent au secours de l’aile menacée.

Un autre passage de l’Anonyme byzantin rappelle de très près ce que Da Canal nous découvre de sa conception de la reconnaissance des forces ennemies grâce aux frégates (III, 270 à 272) et aussi de l’emploi d’autres frégates pour assurer l’éclairage de ses propres forces (III, 274 à 276) :

A la mer, il faut faire explorer l’espace devant soi. Ce sont les navires les plus légers et les plus rapides que l’on chargera de cette mission. On leur donnera des rameurs vigoureux, des équipages d’un courage éprouvé et capables de soutenir un long effort. Leur action finale n’est pas de combattre et ce qu’on attend d’eux, c’est qu’ils reconnaissent l’ennemi et rendent compte de ce qu’ils ont découvert. En employant quatre frégates à des intervalles réguliers, le stratège peut aisément s’éclairer à six milles au moins de distance : les navires les plus rapprochés de la flotte répéteront les signaux des navires les plus avancés. Les signaux se feront à l’aide de pavillons ou de colonnes de fumée. Le pavillon se détache mieux sur l’eau ; la fumée s’aperçoit de plus loin, car elle peut s’élever très haut dans les airs. Si la flotte se trouve placée entre les frégates et le soleil, il existe un moyen encore plus sûr pour transmettre les renseignements : un miroir tourné vers un vaisseau auquel le signal s’adresse, une épée nue agitée rapidement projettent des éclats à de longues distances 12.

Ce qui vient d’être dit permet de constater que pour les galères, les lois de la tactique sont restées substantiellement les mêmes depuis l’Antiquité avec l’éperon et le pyrphoros, puis Byzance avec l’artillerie mécanique et le feu grégeois et enfin le XVIe siècle vénitien avec le canon et les armes à feu. Cette tactique est uniquement dictée par l’emploi exclusif d’une arme placée à la proue de la galère.

Une grande partie de ce Livre III traite de la connaissance de l’art de la guerre sur mer que doit toujours posséder le Commandant en chef d’une force navale vénitienne. Il débute par cette pensée de Da Canal :

Ce sont des principes généraux servant aussi bien au Chef d’une force terrestre qu’au Chef d’une force navale qui constituent le fondement de mon raisonnement. Maintenant, j’en arrive à mon principal sujet qui sont les connaissances que doit posséder un Chef d’une force navale et j’affirme que celui qui aura souffert longtemps depuis ses plus tendres années du chaud et du froid dans les galères à la mer sera beaucoup plus apte à organiser et à commander une flotte et à la mener à la victoire.

Il saura aussi remplir toutes les charges qui lui incombent et imaginer la solution qui convient à chaque cas comme par exemple le choix du bon cap à prendre, ou encore quelle allure choisir pour tenir compte de l’état de la mer et du vent et résister à leur violence, se protéger des coups de l’artillerie et de toutes sortes d’armes incendiaires, en navigation près de terre, éviter de s’approcher des écueils et des bancs qui, cachés ou visibles sont dangereux ; il doit aussi avoir soin d’approvisionner ses galères en eau, en bois et en vivres pour les besoins des équipages et enfin, par mauvais temps imprévu, par une habile manœuvre amener ses galères à bon port…

Donc notre Capitaine doit être pourvu de quatre qualités essentielles : il doit posséder le sens de l’organisation, être énergique, savoir en temps de guerre déjouer les stratagèmes et faire preuve d’audace (III, 183).

Apparemment, Da Canal a choisi la formation en croissant concave, les deux pointes (ailes) dirigées vers l’ennemi et prêtes à l’enveloppement de celui-ci. Ce dispositif de combat était déjà employé depuis au moins la guerre de Péloponnèse13.

C’est donc la position de l’arme principale de la galère installée à l’avant, qui détermine le choix de la formation de combat : celle de la ligne de front, ou du croissant concave, du triangle en échelon ou du carré en quinconce. Quelque 150 années après la rédaction de Della Milizia Marittima de Da Canal, le Père Hoste, un des fondateurs de l’École française de tactique, publie son Art des armées navales (1697) où la formation fondamentale de combat sera la ligne de file laquelle perdurera, à quelques exceptions près, jusqu’à la bataille du Jutland (1916). Le Père Hoste est le tacticien des escadres de navires de ligne largement pourvus d’artillerie tirant par le travers, à voiles carrées de tradition atlantique et qui ont un avenir alors que Da Canal est le tacticien de l’ère de la galère typiquement méditerranéenne sur son déclin.

A l’instar de ses successeurs immédiats du XVIIe et du XVIIIe siècle, Da Canal, en présentant sa tactique, a également établi un "Livre de signaux" régissant les mouvements de la flotte confiée au Capitaine général qu’elle soit en route ou au combat. Ces signaux, comme on le verra, se font au moyen de signes flottants de formes et de couleurs diverses, accompagnés ou non d’émissions de fumée, de sons de trompette ou de coups de canon ; dans certains cas, le fait d’amener la voile et de la rehisser est aussi un signal ; de nuit on se sert d’une combinaison de feux.

Il fait alors allusion, pour la première fois, à ce que sera la formation de combat fondamentale de sa tactique à laquelle il reviendra plus longuement plus tard :

Je désirais que mon armée navale soit divisée en deux sections égales, l’une à droite, l’autre à gauche de ma galère capitane, et aussi qu’une galère se tienne à l’écart des autres pour pouvoir porter secours partout où ce serait nécessaire et selon mes ordres. J’ai exigé que mes Sopracomites connaissent leur poste dans la formation selon le numéro et le rang qui leur a été attribué. Les Provéditeurs chargés chacun d’une division, c’est-à-dire d’une aile de la formation dont ma galère occupe le centre, devront se garder, étant à leur poste de combat, d’attaquer l’ennemi, galère contre galère d’une façon désordonnée, ce qui entraînerait les sanctions les plus graves car ils ne peuvent le faire qu’après avoir reçu mon signal (III, 188).

Voici comment, son armée navale étant à la mer, dans des parages où la rencontre de l’ennemi est à craindre, Da Canal organise l’éclairage et la reconnaissance de ses forces :

J’ordonnais que les galères désignées chaque jour pour assurer le lendemain la reconnaissance viennent chercher le mot de passe ou tel signal que je voulais leur donner, de manière qu’au coucher du soleil, en saluant la Capitane, elles aillent prendre une position telle qu’elles puissent tout voir à l’entour ; bien entendu, leurs Sopracomites se devaient de m’informer de ce qu’ils verraient soit à la voix, soit par signaux comme je leur ai prescrit.

Naviguant de nuit, je ne voulais pas que ces dites galères s’éloignassent beaucoup avant le jour et celui-ci venu, je désirais qu’elles fassent leur possible pour reprendre leur poste (III, 189).

Il est question ensuite des mesures que doivent prendre ces galères en vue d’une attaque de l’ennemi :

Sachant combien une attaque inopinée de l’ennemi peut semer l’effroi et causer des pertes, j’imposais à ces galères qu’elles soient toutes pourvues de tout ce qui est nécessaire pour le combat et aussi qu’elles se tiennent toujours hors de la formation mais constamment groupées ; quant à l’arrière-garde, outre qu’elle assure la sécurité à l’arrière de l’armée navale, elle contribue dans cette formation avec la division de reconnaissance à renforcer la défense de cette armée navale… (III, 190).

Da Canal rappelle enfin les raisons de son choix pour la formation en croissant concave :

Elle possède l’avantage majeur de permettre aux galères qui la constituent, étant données les distances suffisantes entre elles, d’évoluer et de venir rapidement au cap inverse pour pouvoir se retirer de la mêlée en toutes circonstances ; de même, cette formation permet de protéger la palamente 14 de chaque galère tout en rendant plus facile leur défense individuelle. Les galères étant suffisamment distantes les unes des autres, peuvent prendre plus de champ pour rendre plus aisées les manœuvres d’enveloppement et d’attaque par le flanc ; en outre, elles sont à même d’utiliser leur artillerie comme elles utiliseraient leurs arquebuses pour lesquelles il est nécessaire d’avoir du recul car de près elles ne sont pas efficaces (III, 197).

Dans toutes les batailles sur mer, il est avéré que celui qui garde en réserve, non engagé dans le combat, un quart ou un cinquième de ses forces a pu, avec cette fraction de ses galères et avec leur artillerie, attaquer de flanc l’ennemi pour ensuite en l’enveloppant, obtenir la victoire.

D’après cela, on comprend que la formation en croissant est la meilleure de toutes, parce qu’elle est la plus apte à permettre d’avoir dans tous les cas une force de soutien détachée, non engagée, prête à se porter au secours d’une corne assaillie en difficulté, l’autre corne étant libre d’ennemis. Si l’ennemi se porte vers le centre, les deux cornes s’attaquent alors à lui et si les cornes sont repoussées et battues, on peut penser que le centre est indemne ; si, d’autre part, le centre et les cornes sont mises hors de combat (ce qui paraît difficile à envisager), l’arrière-garde est intacte (III, l99).

A l’appui de ce qu’il vient de dire, Da Canal rapporte le stratagème employé par Philippe Doria en 1528 à Naples, alors qu’il se trouvait sous le vent loin de terre, le soleil contre lui et en infériorité numérique mais cependant disposant de quelques galères non engagées ; il attaqua avec 5 galères et donna l’ordre que deux d’entre elles simulent une fuite. L’ennemi qui comprenait 6 galères et 2 fustes avec 4 autres petits navires ne se soucia pas de les poursuivre, ni de les rattraper et se reporta contre Doria. Entre temps, les trois fuyardes ayant maintenant l’avantage du vent, du soleil