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LA GÉOPOLITIQUE MÉDITERRANÉENNE DE L’ITALIE FASCISTE *

 

Marco Antonsich

 

La Méditerranée a toujours été, pour l’Italie, l’un des axes d’expansion de sa politique étrangère.

Au cours du Risorgimento, l’Italie a revendiqué la suprématie sur cette mer et cette démarche a été intimement liée à celle de l’unité du pays. Cesare Balbo, Vincenzo Gioberti, Giuseppe Mazzini et Camillo Cavour, tous éminents "pères de la Patrie", ont montré que, par sa situation géographique et ses traditions historiques et civiques, l’Italie unie devait jouer le rôle de nation guide dans l’ensemble méditerranéen.

Mais les gouvernements libéraux de l’Italie ne surent pas atteindre cet objectif et, mise à part la parenthèse de l’époque de Crispi qui mena une politique extra-méditerranéenne, ils laissèrent la Méditerranée aux mains des Français et des Anglais.

L’avènement du fascisme, avec ses revendications révisionnistes et ses rappels des fastes impériaux de la Rome classique, réveille l’intérêt pour le "mare nostrum" et crée une vaste littérature nationaliste à laquelle, à la fin des années trente, va se joindre la revue Geopolitica (1939-1942). Créée autour d’un groupe de géographes triestins, la revue exprime la pensée géopolitique naissante et contribue à la définition des orientations de l’expansion politique et commerciale italienne ; surtout, elle diffuse l’idée de l’unité méditerranéenne. L’esprit de Geopolitica représente l’aspiration à un espace hégémonique italien exclusif contre la présence anglaise en Méditerranée, espace dont les Allemands seraient également exclus.

A l’inverse, les stratégistes navals, qui pourtant caressent le rêve de la même grandeur italienne en Méditerranée (et même dans les espaces océaniques), affirment, d’une façon plus réaliste, la nécessité d’un accord entre l’Italie et l’Angleterre.

Ni les uns, ni les autres, n’eurent une influence quelconque sur la politique du régime, pourtant hanté par ce même rêve d’unité méditerranéenne, mais qui était victime de ses trop faibles moyens et de son peu de confiance dans ses possibilités.

La revue Geopolitica

Le premier numéro de la revue parut à Milan en 1939 ; elle était dirigée par deux géographes triestins, Giorgio Roletto1 et Ernesto Massi2 et constituait une "revue mensuelle de géographie politique, économique, sociale et coloniale" ; elle a représenté pendant quatre ans (le dernier numéro parut en décembre 1942) le lieu de rencontre de ceux qui, en Italie, sur le modèle des géopoliticiens allemands et français (les auteurs anglo-saxons étaient peu connus), se consacraient à l’étude d’une discipline définie à l’époque comme étant la "synthèse des doctrines géographiques", mais dont les limites scientifiques étaient floues.

Geopolitica reçut l’appui du ministre de l’Education nationale Giuseppe Bottai et fut approuvée par le Duce, qui portait un grand intérêt aux questions géographiques3.

Bien que cette revue se proposât d’incarner "la conscience géopolitique et impériale du Peuple italien"4, les relations avec les milieux gouvernementaux étaient assez lâches5 et il est difficile de dire si les mille exemplaires de Geopolitica arrivèrent à exercer une influence sur les choix politiques du régime6.

Les quatre années d’existence de Geopolitica restent, quoiqu’il en soit, un témoignage historique précieux de la période que Renzo de Felice a définie comme les "années du consensus"7.

La revue, à laquelle collaborèrent quelques-uns des plus éminents géographes italiens de cette époque, fut avant tout l’expression nationaliste d’une ville, Trieste, par essence ville frontière, "porte de l’Orient", "ville emblème de l’accomplissement de l’unité nationale et aussi symbole de nouvelles volontés d’expansion et de conquête de l’Orient balkanique ; cité marginale par rapport au contexte politico-économique italien et en même temps "laboratoire expérimental" d’initiatives, d’idées et de violences pour le mouvement fasciste dans sa période d’ascèse"8. Une grande partie du comité de rédaction provenait de Trieste et tout particulièrement, les deux co-directeurs : Roletto et Massi. En outre, Geopolitica trouva à Trieste l’appui matériel de la classe marchande, expression des tendances nationalistes et colonialistes locales les plus extrêmes9.

La publication de cette revue bouleversa le milieu universitaire des géographes italiens, accusés à de nombreuses reprises, dans les pages même de Geopolitica, de se laisser vivre, repliés dans le monde abstrait de la science physique, incapables de se mettre au service des intérêts politico-commerciaux de l’Italie.

Geopolitica naquit, en fait, de la tentative de stimuler et d’orienter le choix des décideurs politiques et des milieux commerciaux italiens en leur fournissant, grâce à la géographie, des moyens utiles pour choisir les orientations "naturelles" de leur expansion.

Geopolitica et la Méditerranée

Bien qu’une grande partie des articles eût une consonance "continentale" à propos de l’Europe centrale et des Balkans, la revue triestine contribua cependant à développer le concept fasciste "d’espace vital méditerranéen".

Une telle revendication présupposait l’existence réelle d’une "unité méditerranéenne" : "Si toutes les mers intérieures servent à unir plus qu’à diviser les peuples riverains, aucune "méditerranée" comme la Romaine qui est nôtre, ne forme une complète unité physique, biologique, économique et humaine"10.

Rome, sans conteste, était le centre géopolitique de cette unité ; c’est pourquoi, dans les arguments de Roletto, elle jouait le rôle d’élément unificateur nécessaire : "De par la constante loi géopolitique, notre péninsule ou bien sera la maîtresse absolue de la Méditerranée, ou bien tombera sous la coupe de l’étranger... La thèse centrale est la suivante : à une Italie forte, centre naturel de la force méditerranéenne, correspond une Méditerranée forte, indépendante de l’étranger et digne d’être à la tête maintenant et toujours de la civilisation mondiale"11. Deux ans plus tard, Roletto écrivait : "La Méditerranée, pour faire son unité, a dû toujours s’appuyer sur un pivot centralisateur, dont la fonction apparaît d’autant plus efficace qu’il se trouve au centre géographique du bassin"12.

Dans l’analyse géopolitique d’Antonio Renato Toniolo, l’un des spécialistes les plus connus de géographie politique de l’époque, on retrouve la même certitude ; il oppose les diverses caractéristiques des deux grandes divisions de la Méditerranée : le bassin occidental, "avec une forte économie agricole homogène et une société sédentaire à tendance centripète", et le bassin oriental, "avec son peuplement de pauvres éleveurs nomades dispersés, mais avec de fortes tendances centrifuges en direction des régions lointaines et étendues de l'Asie orientale", et conclut que seule la Rome impériale avait été capable de rassembler les nombreux particularismes pour faire la "synthèse harmonieuse" de "l’unité méditerranéenne"13.

"Etats-Unis de la Méditerranée"

C’est alors que l’historiographie de l’époque entra dans le débat géopolitique ; Federico Chabod, le futur historien de l’idée d’Europe, remaniant les thèses d’Henri Pirenne14, affirmait, à l’article "Méditerranée" du Dizionario di Politica du Parti national fasciste15, que seule l’hégémonie de Rome avait réellement conduit à cette unité méditerranéenne que "même les invasions germaniques ne purent détruire".

D’une façon détournée, on trouvait, dans les articles de Geopolitica, une revendication orgueilleuse de l’originalité et de l’indépendance culturelle de la "latinité". Les observations de quelques géopoliticiens allemands qui, à propos du "nouvel ordre européen", avaient émis l’idée de laisser de côté l’espace nord-africain, cependant vital, car il appartenait au plus grand ensemble méditerranéen dans le rêve de grandeur de l’Italie16, avaient suscité de nombreuses réactions. En particulier, on constate que les efforts des géopoliticiens italiens pour faire rentrer dans le "nouvel ordre européen" tout le bassin de la Méditerranée, l’Afrique et même le Moyen-Orient17, c’est-à-dire ce qui aurait dû être l’espace géopolitique sous l’emprise de l’Italie, allaient dans le sens d’un pendant à la suprématie atlantico-continentale de l’Allemagne… Cela correspondait à un antagonisme naturel entre deux impérialismes, conçus d’une manière radicalement différente : le germanisme continental opposé à la latinité méditerranéenne18.

La revendication par l’Italie d’un rôle autonome dans l’unification et d’une suprématie dans l’ensemble méditerranéen reçut de Geopolitica un soutien très actif.

Dans un article d’octobre 193919, Renzo Sertoli Salis, personnage en vue de la culture fasciste, membre de l’Istituto per gli Studi di Politica Internazionale (ISPI) de Milan et ami de Massi, se prononçait en faveur "d’un auto-blocus" de la région méditerranéenne, "autant que possible indépendante", surtout face aux "thalassocraties occidentales", et d’abord à l’Angleterre (mais non applicable aux autres puissances extra-méditerranéennes, comme l’Allemagne).

Paolo d’Agostino Orsini, auteur, entre autres, en 1934 d’un livre de géopolitique20 qui avait obtenu un considérable et durable succès, était plus explicite. D’emblée, il affirmait : "Les peuples germaniques, slaves, nordiques peuvent se regrouper comme ils le veulent ; ils sont et doivent rester loin de la Méditerranée ; mais, en revanche, les Méditerranéens n’ont pas l’intention de s’immiscer dans leurs affaires et d’entrer dans leur sphère d’influence et dans leur "espace vital". La Méditerranée est "l’espace vital" de l’Italie impériale" 21. Dans le même article, l’auteur invoquait une nouvelle structure géopolitique, dont le centre était à Rome et à laquelle il donnait le nom d’Etats-Unis de la Méditerranée 22.

"C’est l’esprit qui domine et modèle la matière"

Avec un esprit essentiellement critique, Ernesto Massi, co-directeur et vrai inspirateur de Geopolitica, faisait observer comment cette unité méditerranéenne, dont on vantait l’existence, n’était pas une région "géographique" parfaite, mais un produit de la "volonté humaine". Il écrivait en 1940 : "L’unité méditerranéenne n’existe pas dans les caractéristiques naturelles de l’espace, mais elle est la tenace création de l’homme méditerranéen : elle n’est pas géographique, elle est géopolitique !" 23. On peut retrouver dans ces paroles "l’anti-déterminisme" qui caractérise la géopolitique italienne. L’espace ne conditionne pas l’action de l’homme au point de la rendre esclave des lois géopolitiques éternelles. "L’esprit domine et modèle la matière" est une pensée qui a toujours été dans la vision des géopoliticiens italiens24. Voilà pourquoi Massi concluait :

En Méditerranée, il n’existe ni uniformité ni homogénéité, au contraire, il y a la plus forte hétérogénéité des formes naturelles et des manifestations de la vie, formes et manifestations qui se présentent pourtant étroitement associées au point de composer une unité, quand les conditions historiques en favorisent la coordination et l’organisation grâce au courage politique... Les prémisses géographiques existent pour faire l’unité méditerranéenne, mais celle-ci doit être réalisée, modelée, forgée par un peuple qui possède une trempe impériale, qui sait être l’interprète de l’histoire... Italie, c’est encore une fois à toi de la réaliser 25.

 

L’Italie et l’Angleterre en Méditerranée

Le retour de l’hégémonie italienne en Méditerranée était sérieusement hypothéqué par la puissance navale anglaise et par les points d’appui que celle-ci avait acquise dans la mer latine.

Mussolini avait lancé le cri de guerre : "Nous voulons briser les chaînes de caractère territorial et militaire qui nous étouffent dans notre mer, parce qu’un peuple de quarante cinq millions d’âmes n’est pas vraiment libre s’il n’a pas le libre accès à l’Océan" 26. Au cours de la réunion du Gran Consiglio del Fascismo tenue dans la nuit du 4 au 5 février 1939, il avait déjà eu l’occasion d’évoquer la situation de l’Italie sur mer :

L’Italie ne possède pas le libre accès aux océans ; elle est donc prisonnière dans la Méditerranée et plus l’Italie verra sa population augmenter et plus elle deviendra puissante, plus elle souffrira d’être prisonnière. Les portes de cette prison sont la Corse, la Tunisie, Malte, Chypre ; les sentinelles à ces portes sont Gibraltar et Suez. La Corse est une arme pointée au coeur de l’Italie ; la Tunisie menace la Sicile, tandis que Malte et Chypre constituent une autre menace contre toutes nos positions en Méditerranée centrale et occidentale. La Grèce, la Turquie et l’Egypte sont des Etats prêts à faire alliance avec la Grande-Bretagne et à parfaire l’encerclement politique et militaire de l’Italie 27.

Si dans les premiers discours de sa vie politique, Mussolini, encore militant dans les rangs du Parti socialiste italien, fut contre la conquête de la Libye en 1911, après la première guerre mondiale, avec la création des Fasci di Combattimento, le futur Duce s’intéressa, en revanche, quoique d’une façon très générale et rhétorique, à l’avenir sur mer de l’Italie. Il écrivait dans le Popolo d’Italia du 18 décembre 1919 : "Notre avenir est sur mer... Par sa structure et sa position géographiques (l’Italie) doit se tourner vers la mer, elle doit trouver dans l’élément qui l’entoure les routes de sa prospérité". Et un mois après, revenant sur le même sujet : "navigare necesse... Il est absurde de ne pas se lancer sur les routes de la mer, quand celle-ci nous entoure de trois côtés" 28.

Dépassant les positions des nationalistes et même celles de la marine de guerre elle-même, centrées presque exclusivement sur la question de l’Adriatique, Mussolini, à la fin de 1920, représentait le porte-parole d’intérêts bien plus étendus, que l’Italie aurait dû atteindre sur 1a scène internationale : "Nous pensons que tout en ne perdant pas de vue la question de l’Adriatique, notre sphère d’intérêts doit être étendue peu à peu à la Méditerranée" 29.

Le 5 octobre 1926, Mussolini prononça un discours à l’Université pour étrangers de Pérouse dont le sujet, significatif, était "la Rome antique sur mer" ; ce discours pacifique était une reconstitution de l’histoire maritime romaine, entièrement destinée à démontrer que, malgré la psychologie "continentale" du peuple romain (ce que confirmait l’éminent historien et sénateur Ettore Pais30), Rome "fut aussi une grande puissance maritime" : "sans la maîtrise de la mer, Rome n’aurait ni conquis l’empire, ni pu le conserver" 31.

Les slogans de Mussolini touchant au mythe de "mare nostrum" trouvèrent leur pleine signification dans le discours que le Duce tint Piazza del Duomo à Milan, le 1er novembre 1936 : "Si pour les autres (nations), la Méditerranée est une route, pour nous Italiens, c’est notre existence même" 32.

La liberté de navigation, c’est-à-dire la possibilité d’entrer et de sortir du bassin méditerranéen, était considérée comme un problème vital pour l’Italie, surtout parce qu’elle dépendait de l’outre-mer pour les matières premières ; il fallait, en outre, protéger la route impériale avec l’Afrique orientale. La Grande-Bretagne, en tant que maîtresse des deux issues de la Méditerranée, représentait l’ennemi à abattre.

Geopolitica soutenait cette thèse. Dans ses pages retentit l’appel qui avait déterminé la lutte pour la suprématie de Rome en Méditerranée : "Delenda Carthago !... L’Angleterre est la nouvelle Carthage" 33.

Pour Massi lui-même, l’unité méditerranéenne ne trouvait sur sa route qu’un seul obstacle : "Chasser l’Angleterre de la Méditerranée est un présupposé obligatoire de toute construction de l’unité méditerranéenne" 34.

Malgré la supériorité navale de la Grande-Bretagne, les géopoliticiens italiens restaient convaincus que sa suprématie pouvait être contestée : "La mobilité de la flotte, arme offensive qui faisait la force de l’Angleterre considérée jusqu’à présent comme exceptionnelle, ne l’est plus désormais. Cette arme essentielle, dans une guerre de blocus, qu’est la flotte britannique — compte tenu de la puissance de l’Axe — a été privée de nombreuses possibilités par le pacte germano-soviétique. L’aviation interdit à la flotte toute surprise dans une opération offensive contre un pays possédant une grande longueur de côtes et des grands ports comme l’Italie" 35.

L’Italie et les pays méditerranéens

L’unité méditerranéenne devait se faire, soit par l’expulsion de l’Angleterre, soit par le moyen d’une entente avec les autres pays méditerranéens.

L’Espagne, selon Toniolo, était un pays tourné vers l’Atlantique36 ; pour d’Agostino Orsini, elle devait néanmoins s’associer avec l’Italie pour la colonisation de l'Afrique du Nord37 et participer à l’entreprise "eurafricaine"38. Sa position géographique, contrôlant le détroit de Gibraltar, faisait d’elle une alliée de l’Italie dans ses projets de suprématie méditerranéenne ; ces projets poussaient avec ardeur à la création d’un "triangle Rome-Berlin-Madrid39.

La France suscitait, en revanche, beaucoup de réserves ; elle était considérée comme un pays également tourné vers l’Atlantique ou tout au plus continental40, en dépit de sa forte présence en Méditerranée. Celle-ci aux yeux des Italiens, faisait d’elle l’ennemie, surtout par son implantation en Tunisie, avec la base navale de Bizerte, et par sa politique de maintien du statu quo, alors que l’Italie avait l’intention de créer un "ordre nouveau".

Malgré cela, Geopolitica était disposé à faire entrer la France dans "l’espace vital méditerranéen" 41, mais seulement après que celle-ci aurait été diminuée territorialement dans le nord et aurait rompu ses liens avec l’Angleterre42.

Le monde arabe

Les géopoliticiens italiens, rejoignant l’opinion de Mussolini43, croyaient qu’une politique méditerranéenne efficace ne pouvait se faire sans une entente avec les pays arabes.

Massi pensait que l’Italie pouvait être un jour protectrice des lieux saints chrétiens et musulmans44 ; c’est ce qu’il exprimait dans le numéro de mars 1941 de Geopolitica spécialement consacré au monde arabe où, entre autres sujets, était mis en lumière le rôle privilégié attribué à l’Egypte comme "porte naturelle du canal de Suez" 45.

Evidemment, le canal présentait un importance considérable pour l’Italie, notamment pour les lignes de communication avec son empire. Les tarifs de passage à travers le canal, fort élevés (la gestion était principalement anglaise) constituaient un sujet fréquent de mécontentement dans les pages de Geopolitica.

Grâce à la construction du canal de Suez, la Méditerranée constituait le "support européen et mondial" des voies maritimes : selon Lodovico Magugliani46, vue par rapport aux méridiens, la Méditerranée révèle toute son importance européenne car elle concrétise "l’attraction entre l’Europe et l’Afrique" ; alors que vue par rapport aux parallèles, la réalité méditerranéenne dépasse la limite européenne, pour donner justement à cette voie de communication entre l’Atlantique d’une part, et d’autre part, "les terres et les eaux de l’ensemble asiatico-indien", une "importance mondiale".

Le rappel de ce qu’a été la mer Egée pour la Rome antique

Après la conquête de l’Ethiopie, le bassin oriental, qui contrôlait les routes maritimes passant par Suez, avait acquis une importance essentielle pour l’existence de l’empire italien47. L’Italie qui, en mer Egée, possédait déjà les îles du Dodécanèse, ne pouvait se désintéresser de la liberté de la navigation dans les Détroits et des ressources considérables des pays de la mer Noire, laquelle, bien que généralement considérée comme ne faisant pas partie de la zone méditerranéenne, avait en fait "toujours éveillé nos intérêts"48.

Déjà la Rome antique avait entendu cet appel de l’Egée et maintenant, selon Roletto, la Rome fasciste ressentait cette même attirance : "En particulier, dans l’unité spirituelle du bassin oriental de la Méditerranée, remise en honneur par les principes éthiques d’une Rome nouvelle, se trouve le fondement de l’avenir des pays qui y sont présents. Comme le montrent les propositions de la géopolitique, toute atteinte à une telle unité fait au contraire naître une situation fragile, un déséquilibre tendant au morcellement et enfin l’étincelle qui provoquera des conflagrations"49. Roletto ajoutait : "La mer Egée, de par son caractère, sera une zone qui ne pourra jamais bénéficier d’une grande possibilité d’expansion", à cause de son manque d’arrière-pays suffisamment vaste, ce qui ne pouvait assurer le développement d’une thalassocratie. A ce propos, Roletto rappelait l’exemple historique, d’abord de l’empire crétois, puis, de celui d’Athènes, tous deux incapables de faire naître une civilisation universelle50, à l’inverse de Rome.

La Turquie, la Grèce et la Yougoslavie

S’assurer le contrôle de la Méditerranée orientale signifierait rencontrer l’hostilité de la Turquie laquelle cependant, par le pacte de Saadabad51, avait accentué son intérêt pour l’Asie, persistant toutefois à considérer les possessions italiennes du Dodécanèse comme un "corps étranger" 52.

Rhodes, Léros, Stampalia et Castellorizo remplissaient un important "rôle stratégique" d’après Roletto, essentiel pour l’existence du "double système géopolitique en losange, basé l’un sur les points qui en sont les angles : Rhodes-Port Saïd-Tobrouk-la Sicile et l’autre sur le Dodécanèse-la Sicile-les confins tunisiens-Tobrouk" 53.

Les projets géopolitiques italiens pour la conquête de l’Epire et des îles Ioniennes rencontraient aussi des difficultés ; or, ces îles étaient nécessaires au contrôle de l’Adriatique et à la pénétration italienne au Proche-Orient54. Pour faire pièce à l’opposition grecque, Lino Cappuccio affirmait que "le coeur de l’Hellade" avait toujours été, depuis les origines, sur les rives de l’Egée55. Cela revenait à dire que toute prétention de la Grèce sur les îles Ioniennes était vaine, puisqu’elles faisaient partie de la mer Ionienne et, comme telles, étaient "géopolitiquement italiennes".

Quant à l’Albanie, à cause de la chaîne dinarique qui l’isolait du reste des Balkans, elle était tournée vers l’espace vital méditerranéen, donc italien. Sa possession constituait une "tête de pont pour notre pénétration politico-économique dans les Balkans" 56, et assurait aussi le contrôle des deux rives du canal d’Otrante.

Toutefois, en Adriatique, l’Italie ne se sentait pas en sécurité. En effet, la Yougoslavie "allait continuer la politique austro-hongroise de rivalité adriatique" 57.

Geopolitica tenta de jouer la carte de la politique amicale aux limites de la Croatie vue comme "partie de notre espace vital" 58 : refuser les prétentions territoriales que celle-ci manifestait à propos de la Dalmatie aurait signifié, selon Sertoli Salis, condamner cette dernière à devenir un Etat continental, la faisant entrer dans l’orbite de l’espace vital danubien, donc germanique59. La rivalité avec l’allié allemand était toujours présente !

La géopolitique navale italienne

Au cours des années trente, quand, dans le milieu des géographes italiens, les discussions mettaient l’accent sur la définition de la "géopolitique" et sur la valeur scientifique de celle-ci, la pensée navale italienne s’enrichissait grâce aux travaux de stratégistes navals de valeur, qui présentaient souvent des considérations de caractère géopolitique.

Dans les oeuvres de ces auteurs, on a pu déceler, ici ou là, une démarche plus réaliste que les thèses soutenues par Geopolitica, déterminée probablement par l’évaluation réelle de la puissance navale italienne. Ces stratégistes navals, tout en poursuivant les mêmes objectifs géopolitiques — avec quelquefois des vues non seulement méditerranéennes, mais aussi océaniques —, possédaient une caractéristique constante : ils prônaient une entente avec la Grande-Bretagne, à laquelle Geopolitica fut toujours hostile. Ils se rendaient compte que, sans une telle alliance, tout rêve d’hégémonie de l’Italie sur le "mare nostrum" serait une pure fantaisie.

Les intéressants travaux du capitaine de vaisseau Guido Vannutelli, publiés dans la Rivista Marittima dans les années vingt60 et centrés sur l’établissement d’une solidarité diplomatique et économique en Méditerranée, furent suivis en 1930 par une analyse fondamentale de la situation politique et militaire de l’Italie en Méditerranée, due au capitaine de vaisseau Francesco Bertonelli61 ; conscient des progrès techniques des armements, il affirmait que les "distances géographiques ne comptent presque plus"62.

En conséquence, il était licite de définir, par exemple, la mer Rouge comme une "Méditerranée sud-orientale" et, tenant compte de l’influence que représente dans le monde moderne la géostratégie plus que la géopolitique, cet espace d’union entre la métropole et l’Abyssinie faisait naturellement partie du seul système de liaison méditerranéenne de l’Italie. La formation d’un "bloc méditerranéen unique" pourrait se faire, selon Bertonelli, par un accord avec l’Espagne, la Grèce, la Turquie et l’Egypte ; une telle entente permettrait à l’Italie de "pouvoir montrer la juste force de sa volonté" sur les "cinq étranglements méditerranéens" : Gibraltar, Suez, les Détroits turcs, le canal de Malte et Bab el-Mandeb, desquels dépend la maîtrise sur la Méditerranée.

La France, cette "Carthage ressuscitée"63, ne ferait pas partie de cette entente, non plus que la Yougoslavie, "nation essentiellement continentale". Le groupe italo-gréco-turc, puissant noyau de ce bloc méditerranéen, aurait la fonction spécifique de "faire de l’Egée une mer fermée et protégeant les communications de cette même Egée et de l’Adriatique avec la mer Noire" 64. A ce groupe s’associerait également la Bulgarie, ce qui rendrait possible la création d’une voie ferrée directe de Valona (port albanais sous contrôle italien) à la mer Noire, évitant ainsi au trafic maritime italien le passage par les Détroits.

Giuseppe Fioravanzo

Giuseppe Fioravanzo, l’un des plus éminents théoriciens de la marine italienne de ce siècle, analysa plus savamment que quiconque la situation de l’Italie "au centre" de la Méditerranée, dans un ouvrage paru en 193665.

Les objectifs fondamentaux d’un pays qui possède la suprématie sur mer étant la protection de ses propres communications avec le monde extérieur (défensive) et la capacité de s’attaquer à celles de son adversaire (offensive), il en résulte que la situation géographique "périphérique", "qui permet aux forces d’interdire à l’adversaire l’accès à la haute mer" est, selon Fioravanzo, la "plus privilégiée" 66. En revanche, "l’Italie, l’Allemagne et la Russie occupent des situations éminemment centrales, c’est à dire susceptibles d’être bloquées" 67.

Les progrès des armements n’infirmaient que ces considérations. Selon Fioravanzo, le "binôme sous-marin/avion" redonnait de la valeur à la position centrale laquelle, à l’époque où "la stratégie du blocus naval n’était pas concevable parce qu’irréalisable", avait rendu possible la création de l’empire romain. "C’est ainsi qu’aujourd’hui, si l’Italie est étouffée par la pression océanique, elle a cependant conquis sa liberté d’action en Méditerranée" 68.

Fioravanzo se rendait cependant compte que la vraie lutte pour la maîtrise de la mer ne pouvait plus se limiter à la seule mer intérieure, étant donné que le contrôle des océans était désormais considéré comme l’ultime but de toute puissance navale moderne69. D’où sa justification du caractère inéluctable de la conquête de l’Abyssinie : "Puisque cette liberté interne de mouvement n’est pas suffisante pour résoudre ses propres problèmes vitaux, l’Italie a dû se consacrer à cette entreprise en Afrique orientale, qui représente la première manifestation de notre désir d’atteindre l’océan..." 70

L’intérêt pour l’élément géographique, "conçu du point de vue des conditions de position", a toujours été présent dans l’oeuvre de Fioravanzo, qui consigna toutes les déclarations relatives à l’adoption des mesures stratégiques les plus appropriées pour sauvegarder les intérêts nationaux.

En Méditerranée, Fioravanzo ne considérait pas la présence de l’Angleterre comme aussi gênante que les articles de Geopolitica la montraient. Au fond, il n’excluait pas la possibilité d’une entente avec Londres, étant donné que les deux pays avaient un intérêt commun, celui de la liberté des communications en Méditerranée71. La tendance historique semblait toutefois primer sur ces projets d’accords particuliers ; ainsi le sort de l’empire britannique fondé sur une "chaîne de bases navales opérationnelles se développant suivant des parallèles était menacé par une conception stratégique opérant selon des méridiens" qui "sera à la base de l’action détruisant cet ample système de bases... Quand l’Allemagne veut des colonies, elle se déplace le long d’un méridien vers l’Afrique ; quand la Russie tente de s’immiscer en Perse, en Afghanistan, en Inde, en Chine méridionale et en Indochine, elle suit aussi un méridien ; quand le Japon prépare sa poussée vers le sud, il prévoit de la faire selon un méridien... Il est naturel que ce soit par les méridiens qu’on s’attaque à la route de la civilisation, celle même de l’Histoire, pour la briser ou la modifier" 72. Mais le doute sur la nécessité de cette destruction, laquelle aurait entraîné une lutte contre l’Angleterre, réapparaissait une fois de plus et, à nouveau, n’était surmonté qu’en invoquant le destin inéluctable : "Cette destruction qui assurément aura lieu dans longtemps et qu’il n’est même pas dans l’intérêt de l’Europe de provoquer, adviendra fatalement comme cela eut lieu pour toutes entreprises impériales" 73.

Etant donné les opinions changeantes de Fioravanzo, il est plus qu’hasardeux de tirer la conclusion que l’Italie ne désirait pas la destruction de l’empire britannique. Le fait de confier l’avenir de l’Europe au destin est très symptomatique d’une hypothèse qui avait été déjà refusée par la Marine italienne : prendre en considération l’éventualité d’un conflit armé avec la flotte anglaise.

Di Giamberardino et Spigai

L’hypothèse d’une entente avec l’Angleterre a été avancée par un autre éminent penseur naval italien, l’amiral Oscar di Giamberardino. Di Giamberardino, partisan de la théorie de "l’offensive stratégique", selon laquelle l’objectif de tout guerre navale est l’anéantissement de la flotte adverse74, dans son ouvrage principal L’arte della guerra in mare , avait ainsi défini la situation internationale de l’Italie : "L’Italie, enfermée dans la Méditerranée, peut y être bloquée par la Grande-Bretagne qui contrôle les issues vers l’océan de cette mer intérieure... Par ailleurs, la voie de communication de l’empire britannique est gravement menacée d’interruption au sud de la Sicile et Malte peut être neutralisé par des attaques continuelles de l’aviation italienne. C’est ainsi qu’il existe un équilibre de la vulnérabilité entre les deux pays qui milite en faveur d’un accord, bénéfique pour tous deux et donc durable" 75.

Chez les stratégistes de la marine italienne réapparaissait l’hypothèse d’un accord naval avec l’Angleterre qui, plus ou moins, avait toujours caractérisé l'histoire diplomatique italienne à la fin du siècle précédent76.

Ce fut également l’opinion de Virgilio Spigai, officier de marine qui, dans son livre Mediterraneo Legionario 77 regretta que ne soit pas entré en vigueur le gentleman’s agreement de 1937, par lequel l’Italie et l’Angleterre s’étaient associées pour maintenir le statu quo en Méditerranée.

Dans la vision de Spigai, le nouvel ordre européen aurait vu l’apparition "d’un monde central-européen germanique" et "un monde méditerranéen avec son appendice naturel nord-africain", régi par l’Italie, mais dans lequel tous les peuples méditerranéens, la France comprise, "pourraient exercer leurs propres droits sans porter préjudice aux voisins et bénéficiant des immenses avantages communs" 78. Il en résultait que l’Allemagne serait restée exclue de l’espace vital méditerranéen, où en revanche, Spigai voyait volontiers une forme de collaboration avec l’Angleterre79.

L’idée que se faisait Spigai du bassin méditerranéen est curieuse ; il le voyait comme une "gigantesque paire de lunettes" : "Suez et Gibraltar sont les points d’attache des deux branches de la paire, le pont entre les deux verres est le canal de Sicile. L’Italie est la puissante avancée, le nez chaussé de cette paire de lunettes" 80.

L’accent mis sur la Sicile n’est pas fortuit. L’opinion était divisée à ce sujet, mais Spigai estimait que cette île avait une très grande importance stratégique : "La Sicile est un coin tranchant que la botte italienne peut ficher d’un violent coup dans l’épine dorsale du monde. De même, on peut couper le trafic méditerranéen-transcontinental comme un rasoir affilé le fait d’une anguille" 81. Les mines, les sous-marins, les avions et les vedettes rapides rendraient encore plus avantageuse la position stratégique de la Sicile alors que diminuerait en même temps l’importance de Malte, "qui ne serait plus la place forte réduisant au silence la Méditerranée centrale" 82.

Cependant, dans les arguments de Spigai, la situation maritime italienne restait, en quelque sorte, entachée d’une profonde faiblesse : l’absence d’un esprit maritime dans le peuple : "Il faut redonner au peuple l’amour ardent et religieux de l’aventure outre-mer..., la mentalité insulaire qui créa et défendit les empires..., le sens de la projection d’une foule vers des espaces plus vastes... : loin de la mer il n’y a ni histoire ni grandeur... La marine est parfaite quand le peuple la conçoit comme une manifestation naturelle de son propre élan vers la mer ; sinon, elle n’est qu’un rassemblement de navires" 83.

Les réflexions amères de Spigai étaient reprises, l’année suivante, par Carlo de Rysky, chargé du cours de culture militaire à l’Université de Milan. Dans la partie de son livre84 intitulée "La Méditerranée en tant que raison d’être et centre d’expansion du nouvel impérialisme italien", Rysky niait fermement que l’Italie fût un "pays maritime", en contestant à ce propos l’action des gouvernements passés, qui tous ou presque tous n’avaient rien fait pour que le pays pût prendre la direction qui "logiquement était la sienne". Il rappelait, avec l’accent du censeur, ce qu’avait dit Napoléon : "L’Italie sera une grande nation maritime ou ne sera pas".

La Méditerranée dans la littérature

Les thèmes de la projection méditerranéenne de la nation ne se discutaient pas seulement dans les milieux des géographes ou de la marine. Sous l’impulsion initiale des discours de Mussolini sur la Méditerranée au cours des vingt années du fascisme, une production considérable d’oeuvres de caractère historico-littéraire avait prospéré ; elle était tournée vers la recherche des raisons à invoquer pour asseoir la suprématie sur cette mer. A côté des textes rhétoriques et de propagande, on en retient d’autres dignes d’intérêt qui, bien qu’utilisant un langage souvent redondant, ont présenté pourtant divers traits originaux. Nous porterons notre attention uniquement sur les plus intéressants, sans prétendre à l’exhaustivité85.

En 1922 parut le premier volume de la plus grandiose oeuvre italienne jamais écrite sur la Méditerranée : Il Mediterraneo nella natura, nella storia, nell’arte e nella vita dei popoli 86 d’Attilio Brunialti et Stefano Grande. En trois parties : Méditerranée centrale, occidentale et orientale, et plus de mille pages, elle représentait une grande fresque de caractère encyclopédique tendant à dispenser les connaissances nécessaires à une Italie qui, à cette époque, allait affronter bientôt ce qui deviendra son "espace vital".

Un autre ouvrage eut un succès plus grand : Il Mediterraneo dall’unità di Roma all’ unità d’Italia de Pietro Silva, dont la première édition parut en 1927. Encore aujourd’hui, cet ouvrage est considéré comme "la somme la plus complète sur l’histoire de la Méditerranée du IIIe siècle avant J.C. à la veille de la deuxième guerre mondiale" 87 ; son propos était de démontrer qu’en définitive, "la prospérité de l’Italie dépend à la fois de l’activité et de la situation de la péninsule dans la vie méditerranéenne" 88. La dernière édition, la cinquième, parue en 1941, refaisait l’histoire de la Méditerranée jusqu’à la naissance de l’empire italien89.

Toujours en 1927, parut le livre de Gaspare Ambrosini : L’Italia nel Mediterraneo, dont l’auteur était professeur de droit constitutionnel à l’Université de Palerme et futur collaborateur de Geopolitica. Une étude intéressante surtout par la vigoureuse exposition de la thèse d’une révision du système géopolitique méditerranéen, basé sur "un accord complet et sincère avec les soeurs latines de la Méditerranée et avec l’Angleterre" 90.

La méfiance ressentie par Ambrosini à propos de l’entente avec le monde musulman91 trouva un démenti l’année suivante chez Sergio Roggero qui, dans Siamo mediterranei, alla jusqu’à définir les Arabes comme un "peuple magnifique" quand ils s’opposaient aux colonisations anglaise et française. En revanche, Roggero réservait à la Yougoslavie une attitude plutôt méfiante et circonspecte car ses tentatives "d’étendre son influence de l’Adriatique à la mer Noire" étaient "insensées" 92.

On retrouve une opinion semblable dans l’ouvrage d’Egidio Moletti di Sant’ Andrea, qui se prévaut des représentations cartographiques utilisées par Mario Morandi, signataire de toutes les "synthèses géopolitiques" dans Geopolitica.

Le livre de Sant’Andrea se ressentait beaucoup d’une influence de la propagande, mais il était remarquable par l’attention qu’il portait au monde islamique. Sant’Andrea affirmait qu’"un bloc musulman solide" serait une condition indispensable pour protéger et défendre la civilisation méditerranéenne. Pour lui, les Musulmans représentaient un "ensemble nécessaire à la civilisation de Rome" et "un rempart contre les influences dissolvantes de l’antifascisme et le bouclier du front unique antibolcheviste, avec un esprit différent et plus proche de la psychologie orientale" 93.

Deux œuvres étrangères

Le rôle joué par l’Italie en Méditerranée fut l’objet de divers ouvrages écrits à l’étranger.

Elizabeth Monroe, membre du Royal Institute of International Affairs de Londres, publia, en 1939, une étude financée par la Fondation Rockefeller sur Les enjeux politiques en Méditerranée. Monroe reconnaissait que, pour l’Italie, non seulement la Méditerranée était un moyen de communication, mais aussi une fin en soi. Et ceci s’était révélé encore plus vrai quand l’Italie accéda à sa position impériale. Monroe retenait la France, la Grande-Bretagne et l’Italie comme les seules grandes puissances méditerranéennes : les autres pays ne seraient que des alliés de ces puissances. Elle croyait fermement que la zone d’expansion italienne devait s’identifier principalement au Levant94. Dans cette région l’Italie s’était déjà réservée une bonne position commerciale95 ; de même dans le domaine financier, la Banque de Rome, les Assicurazzioni General et la Riunione Adriatica continuaient d’étendre avec succès leurs réseaux de services96. En somme, "si l’Italie pouvait, je ne dis pas améliorer cet équilibre, mais seulement le maintenir, tout en réalisant son expansion, elle finirait presque par résoudre les problèmes nés de sa