| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Sur le plan géographique, l’archipel nippon a l’avantage de se situer dans le Pacifique et d’occuper une position stratégique en son centre, à la différence des Etats-Unis dont seule la façade ouest baigne dans cet océan. La réalité de la progression japonaise dans cet espace s’avère, par les enjeux qu’elle recouvre, d’une importance cruciale pour les Etats-Unis. Débarrassé de la Chine comme puissance rivale en 1895, le Japon se charge d’annihiler les prétentions de la flotte russe dans le Pacifique à l’issue du conflit de 1904-1905. Son champ d’action s’élargit alors considérablement et lui assure un complet contrôle de la côte nord-asiatique et de toutes les routes maritimes qui en dérivent. Concernant l’archipel nippon proprement dit, l’île de Hokkaido commande la mer d’Okhotsk et le littoral nord-sibérien ; l’île de Honshu verrouille la mer du Japon, le littoral de la Russie méridionale et l’embouchure de l’Amour. Dans les zones passées sous influence japonaise, — Port Arthur domine le golfe de Petchili, la Mandchourie, le Shantung, le Laiho, les fleuves Yalu et Peiho, — Kyushu et la Corée neutralisent la mer Jaune et la côte chinoise à l’embouchure du Yangtze, — Formose se situe sur la ligne qui s’étend du Yangtze aux frontières méridionales de la province de Fokien. Par ailleurs, l’alliance conclue avec la Grande-Bretagne disqualifie la présence de la flotte britannique dans le Pacifique. Restent donc les seules possessions américaines, récemment acquises pour la plupart, et qui contrarient l’avancée de l’Empire du Soleil levant. Lea est persuadé que, à terme, le Japon sera contraint de renforcer sa sphère d’influence, pour s’assurer un vaste réservoir de matières premières dont son industrie manque cruellement et pour se dégager de la difficile contingence que pose son exiguïté territoriale. Or, toute avance nippone en Asie du Sud-Est et dans le Pacifique se heurtera à la puissance américaine, que ce soit aux Philippines à l’est, aux Samoa au sud, à Hawaï dans le Pacifique central, ou en Alaska au nord. L’éviction des forces américaines devient dès lors le principe premier d’une hégémonie japonaise durable sur cette zone.
En vassalisant la Chine, Européens et Américains pensent avoir éradiqué le péril jaune de leurs préoccupations. En préférant ignorer les velléités expansionnistes du Japon, l’Occident cède à une attitude triomphaliste, corollaire de sa position hégémonique sur le monde. Ce phénomène émousse pernicieusement les réflexes de défense de certains pays et, notamment, ceux des Etats-Unis. Lea remarque que, ne s’étant mesurée qu’à des peuplades primitives, la nation américaine n’a jamais pris conscience de sa propre vulnérabilité. Néanmoins, il serait illusoire de croire que la souveraineté américaine, qui s’étend sur plus d’un quart du globe, demeurera incontestée alors que, dans le même temps, la population du Japon, qui n’est que de 30 % inférieure à celle des Etats-Unis, doit se contenter de quelques îles rocheuses. Influencé par les travaux de Mahan sur les puissances maritimes, Lea établit un parallèle entre la destinée du Japon et celle de l’Egypte antique. A l’instar des Pharaons qui devaient se doter d’une flotte en mesure de riposter aux ambitions de celles des puissances rivales évoluant dans le bassin méditerranéen, le Japon, confronté à l’omniprésence des puissances occidentales en Asie, est conscient que sa survie sera conditionnée par le développement d’une force équivalente. Mais, à la différence de l’Egypte dont la perte de la suprématie navale avait signifié la décadence irrémédiable de la vallée du Nil, le gouvernement impérial nippon, malgré les contingences d’un territoire exigu et d’un environnement peu favorable, relèvera le défi en sensibilisant et en fédérant le peuple japonais autour de cet enjeu national. La taille d’un pays, en effet, n’est pas primordiale, seule compte sa puissance maritime. Dans l’Antiquité, la ville de Tyr, véritable micro-Etat, s’est assurée à son apogée la domination de la Méditerranée, anéantissant l’immense empire babylonien grâce à sa seule puissance maritime. En ce qui concerne le Japon, la domination du Pacifique passe par l’organisation d’une importante force maritime qui bénéficiera, dans sa mise en œuvre et dans la conduite de ses opérations, de la situation géographique privilégiée de l’archipel nippon. Selon l’auteur, l’instinct de survie qui préside à cette entreprise est le seul vrai danger qui guette les Etats-Unis. Au delà de la réalisation de ce scénario pendant le second conflit mondial, il apparaît que le souci premier du gouvernement japonais, après la défaite de 1945, a été de reconstituer une logistique maritime efficace et autonome qui a favorisé grandement l’essor de l’économie et des exportations nippones. Les performances de ces dernières ont permis à ce pays de se hisser au rang des grandes puissances et d’amorcer son retour sur la scène internationale.
Lea a eu l’occasion, au cours de ses différents voyages en Chine, de faire escale dans les diverses possessions américaines du Pacifique. Point fort de son ouvrage, l’étude de la configuration géostratégique des principales îles ou archipels du Pacifique met en relief les enjeux qui vont définir l’avenir des rapports entre le Japon et les Etats-Unis.
Dans le cadre d’un affrontement transpacifique, l’archipel philippin revêt, de par sa position, une importance considérable. Il contrôle, en effet, toutes les routes maritimes allant d’Europe en Extrême-Orient, la côte asiatique du détroit de Formose au cap Camao, toute la Chine méridionale avec le Sin-Kiang, les fleuves Min et West, le golfe du Tonkin, l’Indochine française, la mer de Chine avec les fleuves Sungoi et Mekong ; au sud, les Indes néerlandaises et les détroits de Macassar et de Malacca. De la même façon peuvent être inclus, dans le périmètre d’influence d’une flotte opérant à partir des bases navales philippines, le golfe et le royaume de Siam, la péninsule Malaise, Singapour, Carimata et Sunda. En s’assurant la prise des Philippines, l’Empire du Soleil levant compléterait sa chaîne d’îles forteresses qui s’étendrait alors de la péninsule du Kamchatka à l’océan Indien, traçant ainsi une ligne de défense continue quasiment infranchissable. Situées au coeur de ce dispositif, les Philippines, en servant, d’une part, de bouclier sur le flanc le plus vulnérable du Japon et, d’autre part, de base relais pour la flotte impériale, constituent le jalon essentiel pour une domination nippone durable sur la région Pacifique. D’après Lea, le canal de Balintang sera le Rubicon japonais. Soulignant que cet ensemble d’îles n’est qu’à trois jours de navigation des principales bases navales nippones, le stratège estime que, si les unités nippones débarquent à Dagupan et à Polillo Bight, la route de Manille leur sera ouverte et les forces américaines, composées de 19 000 hommes, capituleront en moins de 3 semaines, victimes de leur isolement géographique. Seule la présence permanente d’une flotte américaine, à parité avec celle des Japonais, serait en mesure de maintenir la prééminence des Etats-Unis sur les Philippines.
Dans le Pacifique sud, les Samoa occupent une position similaire à celle des Philippines dans le Pacifique Est. Le port de Pago Pago, sur l’île de Tutuila, se distingue comme le plus formidable point d’ancrage du Pacifique, d’une valeur stratégique au moins égale ou supérieure à celle de tout autre point situé dans cet océan. Bénéficiant d’une vaste superficie et de protections naturelles exceptionnelles, Pago Pago permet d’abriter en toute quiétude d’importantes forces navales. A la croisée de l’ensemble Océanie/Australie/Nouvelle-Zélande, les Samoa apparaissent comme le pivot de la suprématie navale dans les antipodes.
Carrefour situé au centre du Pacifique, l’archipel hawaïen délimite cet océan en quatre zones distinctes, suivant un axe nord-sud et un axe est-ouest. Distantes de plus de 2 000 milles des ports les plus proches, les îles Hawaii sont le point d’articulation de tout dispositif prétendant à une position hégémonique dans le Pacifique. Elles déterminent, en effet, la continuité d’opérations navales dans un espace où la rareté des points d’appui suscite des problèmes logistiques considérables et rend leur valeur inestimable. Lea rappelle que les Japonais sont très attentifs à cette situation, citant les vives protestations des autorités impériales lorsque les Etats-Unis annexèrent Hawaii en 1903. Il pressent également que l’émigration orchestrée de milliers de ressortissants nippons à destination de cet archipel se présente comme un signe avant-coureur des ambitions du Mikado, alors que la marine américaine est dans l’incapacité matérielle d’opérer au delà de la ligne située à l’ouest d’Hawaii.
L’Alaska offre des complémentarités très particulières en regard des besoins stratégiques du Japon. Géographiquement, cette péninsule commande toute la zone située à l’ouest du 135° méridien et au nord du 40° parallèle. Les ports placés tout au long de cette frange présentent la particularité de voir leurs eaux tempérées par le courant du Japon, avec des conditions d’utilisation, en hiver, similaires à celles du port de New York. Par ailleurs, l’Alaska abonde en ressources naturelles — pêches, bois, or, cuivre, charbon —, avec une mention spéciale pour ce minerai. Lea observe en effet que les pays de la région Pacifique, que ce soit dans l’hémisphère est ou dans l’hémisphère ouest, sont singulièrement dépourvus de charbon de bonne qualité, à l’exception du Japon, de la Chine du nord et de l’Alaska. En s’attribuant ce territoire, l’Empire du Soleil levant se donnerait les moyens de détenir les principaux sites de production de charbon, combustible essentiel à la propulsion des flottes modernes. Curieusement, Lea ne mentionne pas Guam comme site prépondérant de la zone Pacifique, à la différence d’Hector Bywater, autre spécialiste de la région, pour lequel le contrôle de Guam est à ce point déterminant qu’il conditionne le sort des Philippines1.
Dans un espace maritime couvrant 34 % de la surface du globe et caractérisé par l’absence quasi totale de terres émergées de taille conséquente, la suprématie navale dépend du nombre et de la valeur stratégique des bases contrôlées par chacun des belligérants. La configuration des différents dispositifs peut s’apprécier au travers des éléments suivants : — le nombre de triangles que ces bases sont susceptibles de former, — la fréquence avec laquelle la base principale se situe à l’intersection de ces triangles ainsi assemblés, — la présence ou non de bases ennemies à l’intérieur de ce réseau détermine la qualité de celui-ci, c’est-à-dire son aptitude à repousser aussi loin que possible la ligne d’attaque de l’adversaire potentiel, — toute augmentation du nombre de bâtiments doit impérativement s’accompagner d’un essor concomitant du nombre de bases navales. En effet, si le nombre et la qualité des points d’appui ne correspondent pas au dispositif requis pour accueillir une telle flotte en cas de conflit, l’efficacité de cette dernière sera nettement amoindrie. Un ensemble géographique au sein duquel les sites stratégiques s’avèrent en nombre trop restreint ou incorrectement espacés, circonscrit les combats à un théâtre d’opérations défini et laisse l’initiative, et donc l’avantage, à la partie adverse. Les enjeux apparaissent clairement : un ensemble triangulaire établi à partir de l’archipel nippon lui serait éminemment favorable, interdisant toute pénétration en profondeur d’une flotte étrangère. Au sein d’un tel dispositif, la marine japonaise pourrait livrer combat sur toutes les routes de commerce du Pacifique sans jamais être à plus de trois jours de navigation de deux bases potentielles de repli. Karl Haushofer reprendra cette thèse, sans la citer, dans un de ses ouvrages majeurs, Geopolitik des Pazifischen Ozean, pour conclure sur la perméabilité des lignes de défenses américaines dans le Pacifique et sur l’atout stratégique que détient le Japon de par son positionnement géographique. Il est intéressant de constater à quel point les deux approches sont similaires, Haushofer ne dissimulant pas sa fascination pour les capacités et les spécificités du peuple nippon, porteur de vertus semblables à celle du peuple allemand. De même, le discours développé par les géopoliticiens nippons pendant les années 30 dans le cadre de Chiseigaku, la géopolitique japonaise, sur le destin du Japon dans le Pacifique s’apparente étonnamment aux scénarios imaginés par Lea.
Apprécié en 1908, Lea considère que le classement des forces navales se révèle relativement arbitraire, ne reposant que sur une approche strictement quantitative. En 1904, la flotte russe classée au troisième rang mondial se fit défaire par la flotte nippone qui n’occupait pourtant qu’une modeste cinquième place dans cette hiérarchie. Pour Lea, la modernité d’une marine de guerre, tout autant que la formation des équipages, sont des critères essentiels, bien plus que l’aspect purement numérique, pour juger de l’efficacité d’une flotte. A titre indicatif, Lea relève que l’âge moyen d’un capitaine de vaisseau nippon est de 36 ans, contre 56 pour son homologue américain ; un contre-amiral 44 ans, contre 60 pour un américain. Appelés à prendre des responsabilités plus tôt, les officiers nippons bénéficient donc d’une expérience plus grande. Le Japon veille, à la différence de l’Etat américain, à ce que l’organisation des armées et notamment la Marine soit placée au dessus des contingences électorales. La stabilité de l’effort qui en résulte et l’appui financier constant des autorités impériales permettent à l’Empire du Soleil Levant d’envisager, sur le long terme, un programme militaire cohérent. Lea prévoit un déséquilibre des forces en présence à partir de 1911, la marine nippone se voyant dotée, à cet horizon, de navires plus modernes et mieux conçus. La rapidité de mouvement conditionne le succès des armées modernes. Du fait des progrès techniques, les distances se sont notablement raccourcies et rendent illusoire le sentiment d’invincibilité du peuple américain, lequel se croit abrité à l’est par la masse atlantique et à l’ouest par le Pacifique. Avec le rayon d’action des marines modernes, les théâtres d’opération sont devenus beaucoup plus compacts et mettent les côtes américaines à portée d’une offensive navale d’envergure en provenance d’Europe ou d’Asie. Etudiant la capacité de réaction américaine face à une agression sur les Philippines, Lea estime qu’une opération de l’armée américaine nécessitant le transport de 100 000 hommes prendrait, avec ses moyens en vapeurs transpacifiques, deux années. Côté asiatique, il constate que le Japon s’est doté d’une puissante flotte de commerce, clé d’un vaste dispositif visant à organiser le développement de la puissance japonaise sur les espaces maritimes. En 1908, le gouvernement impérial peut ainsi disposer de 100 vapeurs, rapidement mobilisables, d’une capacité d’embarquement de 100 000 hommes avec équipement complet, susceptibles en une seule vague d’assaut d’atteindre les Philippines en cinq jours, Hawaii en quatorze jours, Alaska/Washington/ Orégon en vingt jours et la Californie en vingt-deux jours. Comme évoqué précédemment, le Japon voit son potentiel naval — arsenaux, population, ressources — positionné dans le Pacifique tandis que les principales bases navales américaines sont situées dans l’Atlantique. D’où l’attention que les Américains doivent porter au canal de Panama, verrou stratégique qui commande l’entrée du Pacifique et détermine, par conséquent, la rapidité de réaction de la flotte américaine. La pérennité de la présence américaine dans le Pacifique sera subordonnée au maintien permanent, dans cette région, d’une flotte équivalente à celle alignée par la marine japonaise. Pour Lea, si aucune mesure n’est prise en ce sens, le Japon pourra briguer sereinement la suprématie dans le Pacifique. Toutefois, pour la conserver durablement, il devra atteindre les centres nerveux, politiques, économiques et militaires, localisés en majorité sur la côte est des Etats-Unis. Une guerre terrestre serait donc le prolongement logique d’un conflit naval. Dans cette perspective, Lea recense les emplacements des batteries côtières sur la côte Ouest et pointe les défauts d’un système de défense de constitution fragile, étroitement dépendant de renforts et d’une logistique situés sur la façade opposée du pays. Lea juge que l’incidence de la longueur des voies de communication ne permettrait pas aux Etats-Unis de réagir de façon suffisamment prompte pour parer à une attaque éclair du Japon. Le délai ainsi concédé serait mis à profit par les forces nippones pour consolider leurs positions sur la façade ouest des Etats-Unis. Après avoir effectué des relevés topographiques précis sur ce littoral, Lea cartographie minutieusement les sites autour desquels les forces ennemies peuvent s’organiser pour dresser une ligne de défense empêchant les forces américaines de reprendre le contrôle de la côte.
Ce scénario d’invasion a concentré les critiques d’Hector Bywater dans son ouvrage Strategy in the Pacific, qui considère cette hypothèse comme ridicule. Il emprunte cependant à Lea toute la problématique de l’évolution des sphères d’influence nippone et américaine, en l’enrichissant d’un panorama très détaillé des appareils navals des deux puissances rivales, tirant des enseignements précieux des agissements des flottes durant le premier conflit mondial. Strategy in the Pacific n’en conserve pas moins une couleur très académique dont se démarque résolument la pensée d’Homer Lea, foncièrement originale. De par ses qualités prospectives, la vision géopolitique de Lea en proposant un raisonnement qui s’établit sur des temps longs, se révèle d’une réelle envergure et se place au niveau de celle de Mackinder ou d’Haushofer. S’il peut lui être reproché une conception trop scientiste et déterministe des rapports entre nations, force est de constater que les chocs des trajectoires nationales et l’inéluctabilité des affrontements inter-ethniques demeurent d’une prégnante actualité. En s’attachant à démontrer l’importance, dans le système économique d’un pays, de la base industrielle, seul véritable vecteur de puissance, Lea marquait son désaveu pour la voie du "commercialisme" ou la pratique des affaires à profit immédiat qu’il pensait se voir généraliser en Occident, comme il déniait à tout régime militaire la faculté de se pérenniser sans une solide assise économique. L’effondrement récent de l’empire soviétique confirme cette assertion. La pertinence des scénarios géostratégiques, appréciés avec les moyens dont disposait l’auteur, demeure étonnante, | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||