Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

 Revenir au sommaire général

  

Portail Nouveautés Etudes stratégiques Publications ISC- CFHM- IHCC Liens Contacts - Adhésion

 

Dossiers :

 

  . Théorie de la stratégie

  . Cultures stratégiques

  . Histoire militaire

  . Géostratégie 

  . Pensée maritime

  . Pensée aérienne

  . Profils d'auteurs

  . Outils du chercheur

  . BISE

  . Bibliographie stratégique

 

Publications de référence

 

Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

UN GRAND DEBAT POLITIQUE EN CHINE EN 1874 : DEFENSE MARITIME CONTRE DEFENSE AUX FRONTIERES *

 

Immanuel C.Y. Hsu

 

Peu de politiques gouvernementales de la fin de la période Ch’ing reçurent plus d’attention que celle concernant l’importance relative de la défense côtière et de la défense intérieure en 1874. L’événement était particulièrement révélateur, non seulement parce qu’il décidait si la Chine tenterait de devenir une puissance continentale ou bien une puissance navale au cours des décennies suivantes, mais aussi parce qu’il montrait ce qu’étaient les points de vue des dirigeants politiques sur la question vitale des relations de la Chine avec la Russie et le Japon ; en effet, ces deux voisins vont influencer les couches profondes de l’histoire chinoise des siècles à venir. Li Hung-chang, gouverneur général du Chihli et partisan éminent de la défense maritime, prônait l’adoption d’un nouveau programme naval pour renforcer la défense côtière contre toute agression japonaise. Tso-Tsung-t‘ang, gouverneur du Shensi et du Kansu, principal tenant d’une défense des frontières, était surtout conscient des dangers d’une avance russe dans le Sinkiang. Le point de vue de Tso correspondait à la traditionnelle peur chinoise d’une invasion de hordes barbares venant des steppes de l’Asie centrale, alors que Li était conscient de ce que représentait la récente situation de la Chine dans le monde face à la montée de la menace japonaise. Les germes de la future politique anti-japonaise et pro-russe de Li au cours des années 1890 étaient déjà bien présents dans ses affirmations de 1874.

La question qui fut à l’origine de cet important débat fut celle de savoir si la Chine enverrait une coûteuse expédition au Sinkiang pour mater une rébellion de Musulmans, laquelle se produisit après l’agression des Japonais contre Formose. Il faut se souvenir que le pays fut troublé par une révolte musulmane qui éclata dans le Shensi en 1862 s’étendant par la suite au Kansu et au Sinkiang. Toute la région nord-occidentale de la Chine était en feu1. Presque tout le Sinkiang était aux mains d’un aventurier Khokandien, Yakoub Beg, alors que la riche vallée de l’Ili était occupée par les Russes en 1871. Le gouvernement impérial nomma Tso-Tsung t’ang gouverneur général du Shensi et du Kansu en 1866 pour tout particulièrement anéantir les rebelles de ces provinces ; malheureusement, celui-ci ne put prendre la tête de cette opération car il fallait qu’auparavant il défasse les rebelles Nien au cours de l’été 1868. Ce ne fut qu’après cinq années de durs combats qu’il put mener à bien la mission qui consistait à ramener la paix dans le Shensi et dans le Kansu en remportant la victoire sur les rebelles musulmans en 18732.

Le gouvernement avait dépensé 40 millions de taëls pour cette opération et son armée victorieuse se tenait prête à entrer dans le Sinkiang3. Outre ces graves événements intérieurs, une crise naissait sur les côtes ; le Japon envahissait Formose en 1874, sous le prétexte de punir les indigènes pour avoir tué 53 marins des îles Ryu Kyu qui avaient naufragé. L’incapacité de la Chine à défendre Formose, sans parler de la victoire qu’elle ne pouvait remporter, contraignit le gouvernement de Pékin à se déconsidérer en achetant l’agresseur japonais plutôt que de le combattre ; le prix de cette démission s’éleva à un demi-million de taëls4.

La Cour ressentit fortement le manque de préparation de la Chine et envisagea en hâte de renforcer les défenses côtières. Mais une question se devait d’être posée : la Chine, financièrement affaiblie, avait-elle les moyens de se doter d’un programme naval ambitieux alors qu’elle menait des opérations coûteuses dans le Sinkiang ? Quel était le problème le plus urgent, la défense côtière ou celle des frontières et auquel donner la priorité ? Il s’ensuivit un grand débat au plan national.

Le prince Kung, à la tête du Tsungli Yamen, fut le premier à sonner l’alarme à propos du manque d’efficacité des défenses côtières, dans un mémoire qui fut connu à la Cour le 5 novembre 1874. Le prince avertissait que la faiblesse de la Chine, patente depuis l’affaire de Formose et des Japonais, inciterait les nations occidentales à jeter des yeux de convoitise sur le pays, l’avenir était sombre. "Depuis la guerre de l860 le peuple (chinois) avait décidé de se renforcer et en avait parlé, mais aujourd’hui on avait constaté que cela ne s’était pas produit. La (défaite) semble appartenir au passé et est depuis longtemps oubliée" 5. Il demandait donc que l’on s’engageât à promouvoir un renforcement du pays. Le 6 décembre 1874, Wen-hsiang, un ministre influent du Yamen, en dépit d’une grave maladie, vint apporter son appui à l’action du prince Kung en vue de l’institution d’une défense côtière renforcée :

Le Japon, un petit pays dans les mers orientales, vient d’adopter, il y a peu, des principes militaires occidentaux et s’est procuré deux navires cuirassés ; grâce à cela, il a suscité un conflit. Shen Pao-chen ainsi que d’autres officiers de haut grade chargés de la défense des côtes étant tous d’accord que, n’ayant pas de cuirassés, nous devions plutôt éviter un conflit avec le Japon. Il est vrai que nous nous sommes pliés à ses exigences dans le règlement de cette affaire pour la raison que nous n’étions pas prêts. Si nous continuons à laisser aller passivement et si nous ne cherchons pas à améliorer notre situation pour rattraper le terrain perdu, les conflits à l’avenir seront plus difficiles à maîtriser 6.

Ting Jih-ch’ang, ancien gouverneur du Kiangsu, répondit au Tsungli Yamen qui appelait à l’action et présenta à la Cour "une proposition en six points concernant la Marine" et cela par l’intermédiaire des bons offices de Chang Chao-tung, le gouverneur du Kwangtung. Il demandait la création de trois escadres de 16 bâtiments chaque, en tout 48 unités à répartir entre les côtes septentrionale, centrale et méridionale de la Chine, chaque escadre ayant son propre amiral. Dans ses six propositions il envisageait l’achat de grandes canonnières, la construction de forteresses sur les côtes, l’entraînement de l’armée, le choix de commandants capables et intègres pour la défense côtière, un système de coordination entre les escadres et enfin la création d’arsenaux et de fabriques de munitions. La Cour soumit la proposition de Ting et le mémoire du Yamen pour examen aux principaux dirigeants7.

D’autres hauts mandarins firent également des suggestions semblables pour le développement d’une marine de guerre ; Wen-pin, gouverneur du Shantung et directeur général de l’office du transport des grains, estima bon d’envisager la création de trois flottes, l’une basée à Tientsin, l’autre stationnée à l’embouchure du Yangtze et la dernière contrôlant les côtes du Fukien ; chaque flotte devait comprendre un ou deux bâtiments cuirassés de construction étrangère accompagnés de plusieurs petites unités provenant de chantiers chinois8. Wang K’ai-t’ai, gouverneur du Fukien, proposa également la création de trois forces navales : une force du Nord, basée à Taku, pour défendre les côtes du Fengt’ien, du Chihli et du Shantung ; une autre, stationnée à Woosung, pour protéger la partie centrale des côtes de Chine, c’est-à-dire la région côtière du Kiangsu et du Chekiang ; enfin une force du Sud, attachée à Formose pour la défense des côtes du Fukien et du Kwantung. Chaque flotte serait sous les ordres d’un Haut-Commissaire de la Marine et comprendrait : 2 navires cuirassés, 4 grands navires, 6 moyens et 4 petits. La force totale des trois flottes atteindrait le nombre de 48 unités9.

Le programme naval de Li Hung-chang proposait la force la plus puissante ; ce grand secrétaire et gouverneur général du Chihli, en effet, défendait énergiquement la nécessité pour la Chine de posséder une importante défense maritime, dans un long mémoire que la Cour connut le 12 décembre 1874. La Chine était confrontée à un monde tout à fait différent avec des ennemis plus puissants que tous ceux qu’elle avait pu connaître auparavant. Li affirmait que les difficultés de cette situation sans précédent ne pourraient trouver de règlements si on suivait les anciens errements ; cela revenait à traiter toutes sortes de maladies avec les mêmes médicaments. Pour ce qui est du défi porté à la Chine, elle se devait d’y répondre en adoptant courageusement de nouvelles mesures10. Il y avait un mot que Li répétait souvent : "des changements" en citant, le Livre des changements pour confirmer ses vues :

Quand une série de changements est épuisée, un autre changement apparaît (lequel mènera à la réalisation).

et il ajoutait :

Sans les changements, on ne peut entreprendre ni guerre ni action défensive et il ne peut y avoir de paix durable… En somme, si nous désirons mettre de l’ordre dans nos défenses côtières, il n’existe pas d’autre voie pour commencer que de changer nos vieilles méthodes et employer de nouveaux talents 11.

Il poursuivait en disant :

Les nations occidentales, quelle que soit leur puissance, sont à plus de 70 000 li de distance, alors que le Japon se trouve à notre porte, en mesure de guetter nos faiblesses ou notre préparation ; ce pays est celui qui nous pose le plus de problèmes d’une façon permanente. Bien qu’on ait temporairement restreint son action, le Japon a habilement utilisé des stratagèmes et des machinations contre nous, convoitant nos ressources et la richesse de notre peuple. Il espère trouver un prétexte en vue d’une action au moment convenable avant que nous mettions définitivement en définitivement en place notre programme de construction navale et nos fabriques de canons. C’est pour cette raison qu’il faut sans tarder commencer la construction de cuirassés, forteresses côtières, etc. Mais nous ne possédons pas les fonds nécessaires et, en outre, les ordres d’achats demandent du temps pour être honorés 12.

Il va sans dire que le programme naval de Li désignait le Japon, et non les pays occidentaux, comme l’ennemi le plus probable. Li se rendit compte que les Occidentaux avaient construit des navires et fabriqué des canons depuis longtemps continuant à surpasser tout ce que la Chine pourrait espérer réaliser en quelques années. Mais le Japon n’avait que très récemment commencé à imiter les puissances occidentales et, de ce fait, pouvait être dépassé. Le projet de Li faisait appel à l’étranger pour l’achat de navires et de canons, prévoyait l’entraînement des officiers et des marins ainsi que le recrutement de nouveaux talents grâce à un concours rénové pour les fonctionnaires des "Affaires étrangères", l’ouverture de mines, la fabrication de munitions et une augmentation des droits de douane sur les importations d’opium pour aider à payer le coût des dépenses navales, qu’il estimait à un montant total de dix millions de taëls annuels13. Avec beaucoup d’audace, Li demanda à la Cour de considérer les importances relatives de la défense maritime et de la défense des frontières et donc, d’affecter les fonds prévus pour la campagne du Sinkiang à son programme naval :

Il est de notoriété publique que l’état de nos finances à une époque récente a été très précaire. Pour notre gouverne, nous devons avoir à l’esprit la situation de tout le pays avant de décider du choix d’une politique. Les diverses villes du Sinkiang passèrent sous notre souveraineté dans la période Ch’ien-lung [1736-1795] ; sans tenir compte des grandes difficultés pour entrer en leur possession, nous avons consacré plus de trois millions de taëls par an pour des dépenses militaires en temps de paix (uniquement pour les garder). Nous avons conquis plusieurs milliers de li de terres au prix d’une contrainte d’argent qui durera des centaines et des milliers d’années. Cela n’en vaut pas la peine. En outre, les frontières du pays [le Sinkiang] sont mitoyennes avec la Russie à l’ouest et avec les Indes britanniques au sud. Les nations étrangères accroissent tous les jours leur puissance tandis que dans le même temps, notre situation intérieure se désagrège. La situation actuelle est entièrement différente de ce qu’elle fut dans le passé. Si même, nous pouvons reprendre (le Sinkiang) nous ne serons pas capables de le garder longtemps.

La lecture de la presse étrangère et des informations sur le front occidental montre régulièrement que le chef musulman en Kashgarie, Yakoub Beg, a reçu récemment un titre de la part du Sultan turc et a conclu des accords commerciaux avec la Grande-Bretagne et la Russie14. Il s’est aligné sur plusieurs grandes nations et agit de concert avec elles. Il est aux mains des Russes ; de toute évidence, il apparaît que la Russie commence à grignoter et la Grande-Bretagne va se joindre à elle à la recherche du profit, ces deux pays s’opposant à ce que la Chine accède à une influence dans la région occidentale (le Sinkiang). Prenant en considération sa force actuelle, la Chine ne devrait pas concentrer ses efforts uniquement sur la région occidentale et épuiser ses forces militaires et son argent. Tseng Kuo-fan proposa, il y a quelque temps, de renoncer temporairement à ce territoire, au-delà des cols, afin de se concentrer sur ses affaires intérieures ; sa conception de la planification de l’Etat était sage et prudente.

Aujourd’hui, bien que nous puissions ordonner à nos généraux d’étendre notre action (au-delà des cols), notre force militaire et notre argent ne nous permettent absolument pas de le faire. Ne pouvons-nous pas donner secrètement l’ordre au général commandant sur le front occidental de consacrer ses forces uniquement à une surveillance efficace de la frontière actuelle et utiliser ses troupes à coloniser militairement et à cultiver les terres, sans montrer une attitude agressive ? En même temps, nous pouvons pacifier les régions sous contrôle musulman d’Ili, d’Urumchi et de Kashgar en les autorisant à se grouper en tribus autonomes comme les chefs indigènes Miao et Yao l’ont fait au Yunnan, au Kweichow et au Kwangtung, tout en leur demandant d’adopter plus ou moins le calendrier chinois comme l’ont fait l’Annam et la Corée. En les laissant vivre, c’est aussi bon pour eux que pour nous ; et cela empêchera toute tentative britannique et russe tendant de les annexer, mais cela aussi épargnera à la Chine l’inconvénient de fréquentes expéditions. Cette façon de procéder peut donner des résultats viables et durables. En outre, si on ne recouvre pas le Sinkiang, cela ne nous sera pas douloureux physiquement ou moralement, alors que le manque de préparation dans la défense des côtes nous préoccupe plus profondément. Le choix d’une solution (entre une défense maritime et une défense des frontières terrestres) est aisé à faire.

Si cette proposition est adoptée, les forces militaires déjà envoyées au-delà des cols et celles qui n’y ont pas été encore doivent être en quelque sorte diminuées, ou bien démobilisées et leurs opérations arrêtées dès que possible. L’argent économisé doit servir à la défense maritime. Sinon, est-il possible que nous puissions en même temps, avec nos finances obérées, assurer une défense côtière sur une étendue de 10 000 li dans le Sud-Est et, dans le Nord-Ouest, sur la même étendue, conduire une défense des frontières terrestres, sans devenir à bout de souffle ? 15.

De nombreuses autres autorités provinciales saisirent aussi l’importance d’une défense côtière et reprirent les arguments de Li. Yang Ch’ang-chün, gouverneur du Chekiang, affirma que le développement de la marine était plus important que l’entraînement de l’armée et que, sans prendre en compte les énormes dépenses qui seraient nécessaires, la Chine doit se construire une marine de guerre.

Quand un pays aussi petit et pauvre que le Japon peut consacrer sans hésitations des sommes aussi considérables pour imiter l’Occident, notre immense pays ne peut-il pas avancer audacieusement à un moment où des forces étrangères menacent de nous envahir ? Peut-on tarder et perdre par défaut de telle manière que l’hégémonie étrangère nous domine ? 16

Ying-han, gouverneur général du Kwangtung et du Kwangsi, et Yü-lu, gouverneur du Anhwei, conseillaient tous deux à la Cour de créer des fonds pour la Marine en établissant de nouveaux bureaux pour recueillir l’impôt appelé likin sur le sel et en augmentant les taxes sur l’opium de 30 %. La première mesure donnerait plusieurs milliers de taëls annuellement, et la seconde, probablement deux millions et demi17.

En résumé, les tenants de la défense maritime avançaient cinq arguments :

1) La défense des frontières du Nord-Ouest n’était pas aussi importante et urgente que la défense maritime à cause de la situation de la capitale proche de la mer alors que Pékin se trouve très loin de la frontière du Nord-Ouest.

2) Les contraintes financières et une victoire peu assurée dans le Sinkiang impliquent un réexamen de la politique actuelle en faveur d’une campagne dans cette région.

3) Le Sinkiang, une vaste étendue de terres stériles, était de peu d’intérêt pour la Chine et ne valait pas les fonds dépensés pour s’y maintenir.

4) Les voisins du Sinkiang étant des Etats puissants, cette région ne resterait pas longtemps entre les mains de la Chine car la défendre serait difficile.

5) Remettre à plus tard le retour du Sinkiang dans l’orbite chinoise ne serait pas contre nature ; le retrait des troupes ordonné pour le moment ne signifiait pas renoncer à ce territoire conquis par l’empereur Ch’ien-lung, mais simplement une sage décision pour épargner la puissance de la Chine dans l’avenir.

L’importance du programme naval allait tellement de soi que peu de personnes osèrent le remettre en cause ; mais beaucoup de hauts personnages de l’administration affirmaient qu’il ne devrait pas être réalisé aux dépens d’une défense des frontières ; les rebelles du Sinkiang devaient être supprimés et la région perdue reconquise, quel que fût le programme naval. Ces personnages, les "premiers" dans la défense de frontières du Nord-Ouest s’opposaient à Li et à Ting, les "premiers" de la défense côtière. Par exemple Wang Wen-shao, gouverneur du Hunan, tout en admettant la nécessité d’acheter des navires étrangers pour accroître la défense maritime, soutenait que la paix pour la Chine était, en fait, liée au succès des forces chinoises dans le Sinkiang, car des désordres sur les côtes éclateraient probablement si le pays ne remportait pas la victoire dans le Nord-Ouest :

Si nos troupes reculent d’un pas, les Russes avancent aussi d’un pas ; si nos troupes perdent une bataille, les Russes en gagnent une. Rien n’est aussi urgent que cette affaire. Les nations comme la Grande-Bretagne, la France et les Etats-Unis peuvent aussi tirer profit de la situation et mener une action. Toute détérioration de la question russe amènera inévitablement sur la scène le problème maritime et notre défense aura du mal à affronter les deux défis. En conclusion, l’état général des relations étrangères de la Chine dans le futur reste difficile à envisager 18.

Par conséquent, il était nécessaire, selon lui, de porter tout l’effort sur les opérations au Sinkiang afin de commencer par donner un coup d’arrêt aux Russes, puis d’empêcher les nations occidentales de provoquer des troubles dans les régions côtières. Si la Chine devait atermoyer péniblement dans la question du programme naval, celle du Sinkiang deviendrait encore plus difficile à résoudre.

Un point de vue quelque peu similaire fut exprimé par Ting Pao-chen, gouverneur du Shantoung, qui affirmait que la Russie représentait une menace encore plus grande que le Japon ou qu’une quelconque puissance occidentale, puisque la Russie et la Chine avaient des frontières communes et que, par conséquent, la Russie pouvait atteindre la Chine par terre et par mer. Le Japon, bien que proche, ne pouvait le faire que par mer et les nations occidentales, bien qu’elles fussent à même de débarquer sur les côtes chinoises, étaient loin de la Chine. Finalement, aucune de ces puissances n’était aussi menaçante que la Russie. En outre, les Russes jouaient fréquemment double jeu en se posant en médiateurs entre la Chine elle-même et ces puissances occidentales, profitant ainsi des deux camps. Ting rétorquait :

Du point de vue de votre ministre, les difficultés naissant des pays maritimes sont comme la maladie des membres qui est lointaine et vague, tandis que celles fomentées par les Russes sont des maladies de cœur et d’estomac, proches et sérieuses.

Il redoutait une attaque sur les arrières contre Pékin à partir de la Mandchourie, circonstances dont le Japon et les puissances occidentales se hâteraient de profiter pour semer le trouble sur les côtes. Pour cette raison, la défense de la frontière intérieure contre les tentatives russes était des plus urgentes à mettre en place19.

Li Han-chang, gouverneur général du Hu-Kuang et frère de Li Hung-chang, proposa un compromis entre la défense maritime et la défense des frontières intérieures. Il préconisait de poursuivre la campagne du Sinkiang pour exterminer les rebelles musulmans, mais conseillait de diminuer les dépenses en démobilisant les vieilles troupes inefficaces. Ces économies serviraient à étoffer le programme naval qui était suffisamment important pour être réalisé quel que fût le coût20.

Après avoir pris connaissance de ces divers mémoires comportant des analyses fines de la question, la Cour demanda l’avis de Tso Tsung-t’ang sur cette dernière. Le 10 mars 1875, cet avis récapitulait, en les commentant, les mémoires des tenants de deux politiques opposées et la Cour fit ensuite son propre commentaire :

Si la campagne dans l’Ouest peut être remise à plus tard pour économiser des fonds que l’on destinerait à la défense navale, cela aiderait bien entendu nos finances jusqu’à un certain point… Mais les soldats russes peuvent s’avancer encore un peu plus… En outre, une fois la ligne de défense située au-delà des cols supprimée, nous ne sommes pas assurés que les rebelles musulmans ne se lèveront pas à nouveau pour provoquer des troubles une fois de plus le long de la frontière. Une fois cette révolte en route, nous ne serions pas en état de refermer la porte pour notre sauvegarde, même si nous le voulions 21.

Tso répondit à la demande impériale le 12 avril 1875 par un long mémoire magistral. Contrairement à sa réputation d’avocat déterminé de la défense aux frontières intérieures, il affirmait avec vigueur l’importance des deux défenses et taxait de querelles de clocher les opinions qui prônaient une défense plutôt qu’une autre. Avec quelque audace, il dit à Pékin que ses services passés dans la région côtière comme gouverneur général du Fukien et du Chekiang et aussi comme créateur de l’arsenal de Foochow lui avaient rendu familière la défense côtière qu’il considérait comme importante ; en outre, sa très récente campagne menée contre les rebelles musulmans dans le Nord-Ouest lui avait ouvert les yeux sur la question capitale qu’était la défense des frontières dans cette région.

Seul un personnage possédant ces deux expériences pouvait parler avec autorité, liberté et impartialité des questions vitales que sont la défense maritime et celle aux frontières. De cette position éminente, Tso commença à développer son raisonnement en disant qu’il n’était évidemment pas opposé au programme naval, mais qu’il était convaincu que la campagne du Sinkiang devait se poursuivre jusqu’à la victoire totale quel que fût le sort réservé au programme naval. Il était certain que les nations occidentales, attirées avant tout par les profits commerciaux, lutteraient pour posséder des ports et des rades, mais pas pour des territoires ; par conséquent, le danger de ce côté-là était lointain. Quant à la Russie, elle avait des buts commerciaux mais aussi des désirs de s’agrandir :

On a suggéré que les fonds destinés à l’armée qui a été au-delà des cols, ne soient plus employés dans ce but, mais utilisés pour la défense côtière. Si la défense côtière était deux fois plus urgente que la défense des frontières et le budget pour l’armée du Nord-Ouest plus important que celui de la défense côtière, cette suggestion pourrait être soutenue 22.

Il continuait en disant que sa propre armée avait désespérément besoin de fonds et n’avait qu’un budget annuel de cinq millions de taëls alors qu’il lui en aurait fallu huit, ce qui ne permettait de payer les soldes que pendant trois mois par an. Tso conclut que la suggestion pour attribuer les fonds de l’armée à la défense maritime devait être rejetée. De plus, il était convaincu que le nouveau programme naval n’entraînerait pas beaucoup de dépenses supplémentaires puisqu’il existait déjà une somme en attente affectée à la défense maritime. Comme l’arsenal de Foochow construisait de plus en plus de navires, la somme destinée à l’achat de navires étrangers diminuerait rapidement et les dépenses principales du programme naval concerneraient surtout l’entraînement des marins et des soldats ainsi que la construction des forts.

Il tenai