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UN
GRAND DEBAT POLITIQUE EN CHINE EN 1874 : DEFENSE MARITIME
CONTRE DEFENSE AUX FRONTIERES *
Immanuel C.Y. Hsu
Peu de politiques
gouvernementales de la fin de la période Ch’ing reçurent plus
d’attention que celle concernant l’importance relative de la défense
côtière et de la défense intérieure en 1874. L’événement
était particulièrement révélateur, non seulement parce qu’il
décidait si la Chine tenterait de devenir une puissance
continentale ou bien une puissance navale au cours des décennies
suivantes, mais aussi parce qu’il montrait ce qu’étaient les
points de vue des dirigeants politiques sur la question vitale des
relations de la Chine avec la Russie et le Japon ; en effet,
ces deux voisins vont influencer les couches profondes de
l’histoire chinoise des siècles à venir. Li Hung-chang,
gouverneur général du Chihli et partisan éminent de la défense
maritime, prônait l’adoption d’un nouveau programme naval
pour renforcer la défense côtière contre toute agression
japonaise. Tso-Tsung-t‘ang, gouverneur du Shensi et du Kansu,
principal tenant d’une défense des frontières, était surtout
conscient des dangers d’une avance russe dans le Sinkiang. Le
point de vue de Tso correspondait à la traditionnelle peur
chinoise d’une invasion de hordes barbares venant des steppes de
l’Asie centrale, alors que Li était conscient de ce que représentait
la récente situation de la Chine dans le monde face à la montée
de la menace japonaise. Les germes de la future politique
anti-japonaise et pro-russe de Li au cours des années 1890 étaient
déjà bien présents dans ses affirmations de 1874.
La question qui fut à
l’origine de cet important débat fut celle de savoir si la
Chine enverrait une coûteuse expédition au Sinkiang pour mater
une rébellion de Musulmans, laquelle se produisit après
l’agression des Japonais contre Formose. Il faut se souvenir que
le pays fut troublé par une révolte musulmane qui éclata dans
le Shensi en 1862 s’étendant par la suite au Kansu et au
Sinkiang. Toute la région nord-occidentale de la Chine était en
feu1. Presque tout le Sinkiang était
aux mains d’un aventurier Khokandien, Yakoub Beg, alors que la
riche vallée de l’Ili était occupée par les Russes en 1871.
Le gouvernement impérial nomma Tso-Tsung t’ang gouverneur général
du Shensi et du Kansu en 1866 pour tout particulièrement anéantir
les rebelles de ces provinces ; malheureusement, celui-ci ne
put prendre la tête de cette opération car il fallait
qu’auparavant il défasse les rebelles Nien au cours de l’été
1868. Ce ne fut qu’après cinq années de durs combats qu’il
put mener à bien la mission qui consistait à ramener la paix
dans le Shensi et dans le Kansu en remportant la victoire sur les
rebelles musulmans en 18732.
Le gouvernement avait dépensé
40 millions de taëls pour cette opération et son armée
victorieuse se tenait prête à entrer dans le Sinkiang3.
Outre ces graves événements intérieurs, une crise naissait sur
les côtes ; le Japon envahissait Formose en 1874, sous le prétexte
de punir les indigènes pour avoir tué 53 marins des îles Ryu
Kyu qui avaient naufragé. L’incapacité de la Chine à défendre
Formose, sans parler de la victoire qu’elle ne pouvait
remporter, contraignit le gouvernement de Pékin à se déconsidérer
en achetant l’agresseur japonais plutôt que de le combattre ;
le prix de cette démission s’éleva à un demi-million de taëls4.
La Cour ressentit fortement le
manque de préparation de la Chine et envisagea en hâte de
renforcer les défenses côtières. Mais une question se devait
d’être posée : la Chine, financièrement affaiblie,
avait-elle les moyens de se doter d’un programme naval ambitieux
alors qu’elle menait des opérations coûteuses dans le Sinkiang ?
Quel était le problème le plus urgent, la défense côtière ou
celle des frontières et auquel donner la priorité ? Il
s’ensuivit un grand débat au plan national.
Le prince Kung, à la tête du
Tsungli Yamen, fut le premier à sonner l’alarme à propos du
manque d’efficacité des défenses côtières, dans un mémoire
qui fut connu à la Cour le 5 novembre 1874. Le prince
avertissait que la faiblesse de la Chine, patente depuis
l’affaire de Formose et des Japonais, inciterait les nations
occidentales à jeter des yeux de convoitise sur le pays,
l’avenir était sombre. "Depuis la guerre de l860 le
peuple (chinois) avait décidé de se renforcer et en avait
parlé, mais aujourd’hui on avait constaté que cela ne s’était
pas produit. La (défaite) semble appartenir au passé et est
depuis longtemps oubliée" 5.
Il demandait donc que l’on s’engageât à promouvoir un
renforcement du pays. Le 6 décembre 1874, Wen-hsiang, un ministre
influent du Yamen, en dépit d’une grave maladie, vint apporter
son appui à l’action du prince Kung en vue de l’institution
d’une défense côtière renforcée :
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Le
Japon, un petit pays dans les mers orientales, vient
d’adopter, il y a peu, des principes militaires
occidentaux et s’est procuré deux navires cuirassés ;
grâce à cela, il a suscité un conflit. Shen
Pao-chen ainsi que d’autres officiers de haut grade
chargés de la défense des côtes étant tous
d’accord que, n’ayant pas de cuirassés, nous
devions plutôt éviter un conflit avec le Japon. Il
est vrai que nous nous sommes pliés à ses exigences
dans le règlement de cette affaire pour la raison que
nous n’étions pas prêts. Si nous continuons à
laisser aller passivement et si nous ne cherchons pas
à améliorer notre situation pour rattraper le
terrain perdu, les conflits à l’avenir seront plus
difficiles à maîtriser 6.
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Ting Jih-ch’ang, ancien
gouverneur du Kiangsu, répondit au Tsungli Yamen qui appelait à
l’action et présenta à la Cour "une proposition en six
points concernant la Marine" et cela par l’intermédiaire des
bons offices de Chang Chao-tung, le gouverneur du Kwangtung. Il
demandait la création de trois escadres de 16 bâtiments
chaque, en tout 48 unités à répartir entre les côtes
septentrionale, centrale et méridionale de la Chine, chaque escadre
ayant son propre amiral. Dans ses six propositions il envisageait
l’achat de grandes canonnières, la construction de forteresses
sur les côtes, l’entraînement de l’armée, le choix de
commandants capables et intègres pour la défense côtière, un
système de coordination entre les escadres et enfin la création
d’arsenaux et de fabriques de munitions. La Cour soumit la
proposition de Ting et le mémoire du Yamen pour examen aux
principaux dirigeants7.
D’autres hauts mandarins firent
également des suggestions semblables pour le développement d’une
marine de guerre ; Wen-pin, gouverneur du Shantung et directeur
général de l’office du transport des grains, estima bon
d’envisager la création de trois flottes, l’une basée à
Tientsin, l’autre stationnée à l’embouchure du Yangtze et la
dernière contrôlant les côtes du Fukien ; chaque flotte
devait comprendre un ou deux bâtiments cuirassés de construction
étrangère accompagnés de plusieurs petites unités provenant de
chantiers chinois8. Wang K’ai-t’ai,
gouverneur du Fukien, proposa également la création de trois
forces navales : une force du Nord, basée à Taku, pour défendre
les côtes du Fengt’ien, du Chihli et du Shantung ; une
autre, stationnée à Woosung, pour protéger la partie centrale des
côtes de Chine, c’est-à-dire la région côtière du Kiangsu et
du Chekiang ; enfin une force du Sud, attachée à Formose pour
la défense des côtes du Fukien et du Kwantung. Chaque flotte
serait sous les ordres d’un Haut-Commissaire de la Marine et
comprendrait : 2 navires cuirassés, 4 grands
navires, 6 moyens et 4 petits. La force totale des trois
flottes atteindrait le nombre de 48 unités9.
Le programme naval de Li Hung-chang
proposait la force la plus puissante ; ce grand secrétaire et
gouverneur général du Chihli, en effet, défendait énergiquement
la nécessité pour la Chine de posséder une importante défense
maritime, dans un long mémoire que la Cour connut le 12 décembre
1874. La Chine était confrontée à un monde tout à fait différent
avec des ennemis plus puissants que tous ceux qu’elle avait pu
connaître auparavant. Li affirmait que les difficultés de cette
situation sans précédent ne pourraient trouver de règlements si
on suivait les anciens errements ; cela revenait à traiter
toutes sortes de maladies avec les mêmes médicaments. Pour ce qui
est du défi porté à la Chine, elle se devait d’y répondre en
adoptant courageusement de nouvelles mesures10.
Il y avait un mot que Li répétait souvent : "des
changements" en citant, le Livre des changements pour
confirmer ses vues :
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Quand
une série de changements est épuisée, un autre
changement apparaît (lequel mènera à la réalisation).
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et il ajoutait :
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Sans
les changements, on ne peut entreprendre ni
guerre ni action défensive et il ne peut y
avoir de paix durable… En somme, si nous désirons
mettre de l’ordre dans nos défenses côtières,
il n’existe pas d’autre voie pour commencer
que de changer nos vieilles méthodes et
employer de nouveaux talents 11.
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Il poursuivait en
disant :
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Les
nations occidentales, quelle que soit
leur puissance, sont à plus de 70 000 li
de distance, alors que le Japon se
trouve à notre porte, en mesure de
guetter nos faiblesses ou notre préparation ;
ce pays est celui qui nous pose le plus
de problèmes d’une façon permanente.
Bien qu’on ait temporairement
restreint son action, le Japon a
habilement utilisé des stratagèmes et
des machinations contre nous, convoitant
nos ressources et la richesse de notre
peuple. Il espère trouver un prétexte
en vue d’une action au moment
convenable avant que nous mettions définitivement
en définitivement en place notre
programme de construction navale et nos
fabriques de canons. C’est pour cette
raison qu’il faut sans tarder
commencer la construction de cuirassés,
forteresses côtières, etc. Mais nous
ne possédons pas les fonds nécessaires
et, en outre, les ordres d’achats
demandent du temps pour être honorés 12.
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Il va sans
dire que le programme naval de Li désignait
le Japon, et non les pays occidentaux, comme
l’ennemi le plus probable. Li se rendit
compte que les Occidentaux avaient construit
des navires et fabriqué des canons depuis
longtemps continuant à surpasser tout ce
que la Chine pourrait espérer réaliser en
quelques années. Mais le Japon n’avait
que très récemment commencé à imiter les
puissances occidentales et, de ce fait,
pouvait être dépassé. Le projet de Li
faisait appel à l’étranger pour
l’achat de navires et de canons, prévoyait
l’entraînement des officiers et des
marins ainsi que le recrutement de nouveaux
talents grâce à un concours rénové pour
les fonctionnaires des "Affaires étrangères",
l’ouverture de mines, la fabrication de
munitions et une augmentation des droits de
douane sur les importations d’opium pour
aider à payer le coût des dépenses
navales, qu’il estimait à un montant
total de dix millions de taëls annuels13.
Avec beaucoup d’audace, Li demanda à la
Cour de considérer les importances
relatives de la défense maritime et de la défense
des frontières et donc, d’affecter les
fonds prévus pour la campagne du Sinkiang
à son programme naval :
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Il
est de notoriété publique que
l’état de nos finances à une
époque récente a été très
précaire. Pour notre gouverne,
nous devons avoir à l’esprit
la situation de tout le pays
avant de décider du choix
d’une politique. Les diverses
villes du Sinkiang passèrent
sous notre souveraineté dans la
période Ch’ien-lung [1736-1795] ;
sans tenir compte des grandes
difficultés pour entrer en leur
possession, nous avons consacré
plus de trois millions de taëls
par an pour des dépenses
militaires en temps de paix
(uniquement pour les garder).
Nous avons conquis plusieurs
milliers de li de terres au prix
d’une contrainte d’argent
qui durera des centaines et des
milliers d’années. Cela
n’en vaut pas la peine. En
outre, les frontières du pays [le
Sinkiang] sont mitoyennes
avec la Russie à l’ouest et
avec les Indes britanniques au
sud. Les nations étrangères
accroissent tous les jours leur
puissance tandis que dans le même
temps, notre situation intérieure
se désagrège. La situation
actuelle est entièrement différente
de ce qu’elle fut dans le passé.
Si même, nous pouvons reprendre
(le Sinkiang)
nous ne serons pas capables de
le garder longtemps.
La
lecture de la presse étrangère
et des informations sur le front
occidental montre régulièrement
que le chef musulman en
Kashgarie, Yakoub Beg, a reçu récemment
un titre de la part du Sultan
turc et a conclu des accords
commerciaux avec la
Grande-Bretagne et la Russie14.
Il s’est aligné sur plusieurs
grandes nations et agit de
concert avec elles. Il est aux
mains des Russes ; de toute
évidence, il apparaît que la
Russie commence à grignoter et
la Grande-Bretagne va se joindre
à elle à la recherche du
profit, ces deux pays
s’opposant à ce que la Chine
accède à une influence dans la
région occidentale (le
Sinkiang). Prenant
en considération sa force
actuelle, la Chine ne devrait
pas concentrer ses efforts
uniquement sur la région
occidentale et épuiser ses
forces militaires et son argent.
Tseng Kuo-fan proposa, il y a
quelque temps, de renoncer
temporairement à ce territoire,
au-delà des cols, afin de se
concentrer sur ses affaires intérieures ;
sa conception de la
planification de l’Etat était
sage et prudente.
Aujourd’hui,
bien que nous puissions ordonner
à nos généraux d’étendre
notre action (au-delà
des cols), notre force
militaire et notre argent ne
nous permettent absolument pas
de le faire. Ne pouvons-nous pas
donner secrètement l’ordre au
général commandant sur le
front occidental de consacrer
ses forces uniquement à une
surveillance efficace de la
frontière actuelle et utiliser
ses troupes à coloniser
militairement et à cultiver les
terres, sans montrer une
attitude agressive ? En même
temps, nous pouvons pacifier les
régions sous contrôle musulman
d’Ili, d’Urumchi et de
Kashgar en les autorisant à se
grouper en tribus autonomes
comme les chefs indigènes Miao
et Yao l’ont fait au Yunnan,
au Kweichow et au Kwangtung,
tout en leur demandant
d’adopter plus ou moins le
calendrier chinois comme l’ont
fait l’Annam et la Corée. En
les laissant vivre, c’est
aussi bon pour eux que pour nous ;
et cela empêchera toute
tentative britannique et russe
tendant de les annexer, mais
cela aussi épargnera à la
Chine l’inconvénient de fréquentes
expéditions. Cette façon de
procéder peut donner des résultats
viables et durables. En outre,
si on ne recouvre pas le
Sinkiang, cela ne nous sera pas
douloureux physiquement ou
moralement, alors que le manque
de préparation dans la défense
des côtes nous préoccupe plus
profondément. Le choix d’une
solution (entre une défense
maritime et une défense des
frontières terrestres) est
aisé à faire.
Si
cette proposition est adoptée,
les forces militaires déjà
envoyées au-delà des cols et
celles qui n’y ont pas été
encore doivent être en quelque
sorte diminuées, ou bien démobilisées
et leurs opérations arrêtées
dès que possible. L’argent économisé
doit servir à la défense
maritime. Sinon, est-il possible
que nous puissions en même
temps, avec nos finances obérées,
assurer une défense côtière
sur une étendue de 10 000 li
dans le Sud-Est et, dans le
Nord-Ouest, sur la même étendue,
conduire une défense des frontières
terrestres, sans devenir à bout
de souffle ? 15.
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De
nombreuses autres autorités
provinciales saisirent aussi
l’importance d’une défense côtière
et reprirent les arguments de Li.
Yang Ch’ang-chün, gouverneur du
Chekiang, affirma que le développement
de la marine était plus important
que l’entraînement de l’armée
et que, sans prendre en compte les
énormes dépenses qui seraient nécessaires,
la Chine doit se construire une
marine de guerre.
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Quand
un pays aussi petit et
pauvre que le Japon peut
consacrer sans hésitations
des sommes aussi considérables
pour imiter l’Occident,
notre immense pays ne
peut-il pas avancer
audacieusement à un
moment où des forces étrangères
menacent de nous envahir ?
Peut-on tarder et perdre
par défaut de telle
manière que l’hégémonie
étrangère nous domine ? 16
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Ying-han,
gouverneur général du
Kwangtung et du Kwangsi, et
Yü-lu, gouverneur du Anhwei,
conseillaient tous deux à
la Cour de créer des fonds
pour la Marine en établissant
de nouveaux bureaux pour
recueillir l’impôt appelé
likin sur le sel et
en augmentant les taxes sur
l’opium de 30 %. La
première mesure donnerait
plusieurs milliers de taëls
annuellement, et la seconde,
probablement deux millions
et demi17.
En
résumé, les tenants de la
défense maritime avançaient
cinq arguments :
1)
La défense des frontières
du Nord-Ouest n’était pas
aussi importante et urgente
que la défense maritime à
cause de la situation de la
capitale proche de la mer
alors que Pékin se trouve
très loin de la frontière
du Nord-Ouest.
2)
Les contraintes financières
et une victoire peu assurée
dans le Sinkiang impliquent
un réexamen de la politique
actuelle en faveur d’une
campagne dans cette région.
3)
Le Sinkiang, une vaste étendue
de terres stériles, était
de peu d’intérêt pour la
Chine et ne valait pas les
fonds dépensés pour s’y
maintenir.
4)
Les voisins du Sinkiang étant
des Etats puissants, cette région
ne resterait pas longtemps
entre les mains de la Chine
car la défendre serait
difficile.
5)
Remettre à plus tard le
retour du Sinkiang dans
l’orbite chinoise ne
serait pas contre nature ;
le retrait des troupes
ordonné pour le moment ne
signifiait pas renoncer à
ce territoire conquis par
l’empereur Ch’ien-lung,
mais simplement une sage décision
pour épargner la puissance
de la Chine dans l’avenir.
L’importance
du programme naval allait
tellement de soi que peu de
personnes osèrent le
remettre en cause ;
mais beaucoup de hauts
personnages de
l’administration
affirmaient qu’il ne
devrait pas être réalisé
aux dépens d’une défense
des frontières ; les
rebelles du Sinkiang
devaient être supprimés et
la région perdue
reconquise, quel que fût le
programme naval. Ces
personnages, les
"premiers" dans la
défense de frontières du
Nord-Ouest s’opposaient à
Li et à Ting, les
"premiers" de la défense
côtière. Par exemple Wang
Wen-shao, gouverneur du
Hunan, tout en admettant la
nécessité d’acheter des
navires étrangers pour
accroître la défense
maritime, soutenait que la
paix pour la Chine était,
en fait, liée au succès
des forces chinoises dans le
Sinkiang, car des désordres
sur les côtes éclateraient
probablement si le pays ne
remportait pas la victoire
dans le Nord-Ouest :
|
Si
nos troupes
reculent d’un
pas, les Russes
avancent aussi
d’un pas ;
si nos troupes
perdent une
bataille, les
Russes en
gagnent une.
Rien n’est
aussi urgent que
cette affaire.
Les nations
comme la
Grande-Bretagne,
la France et les
Etats-Unis
peuvent aussi
tirer profit de
la situation et
mener une
action. Toute détérioration
de la question
russe amènera
inévitablement
sur la scène le
problème
maritime et
notre défense
aura du mal à
affronter les
deux défis. En
conclusion, l’état
général des
relations étrangères
de la Chine dans
le futur reste
difficile à
envisager 18.
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Par
conséquent, il était
nécessaire, selon
lui, de porter tout
l’effort sur les
opérations au
Sinkiang afin de
commencer par donner
un coup d’arrêt
aux Russes, puis
d’empêcher les
nations occidentales
de provoquer des
troubles dans les régions
côtières. Si la
Chine devait
atermoyer péniblement
dans la question du
programme naval,
celle du Sinkiang
deviendrait encore
plus difficile à résoudre.
Un
point de vue quelque
peu similaire fut
exprimé par Ting
Pao-chen, gouverneur
du Shantoung, qui
affirmait que la
Russie représentait
une menace encore
plus grande que le
Japon ou qu’une
quelconque puissance
occidentale, puisque
la Russie et la
Chine avaient des
frontières communes
et que, par conséquent,
la Russie pouvait
atteindre la Chine
par terre et par
mer. Le Japon, bien
que proche, ne
pouvait le faire que
par mer et les
nations
occidentales, bien
qu’elles fussent
à même de débarquer
sur les côtes
chinoises, étaient
loin de la Chine.
Finalement, aucune
de ces puissances
n’était aussi
menaçante que la
Russie. En outre,
les Russes jouaient
fréquemment double
jeu en se posant en
médiateurs entre la
Chine elle-même et
ces puissances
occidentales,
profitant ainsi des
deux camps. Ting rétorquait :
|
Du
point de
vue de
votre
ministre,
les
difficultés
naissant
des pays
maritimes
sont
comme la
maladie
des
membres
qui est
lointaine
et
vague,
tandis
que
celles
fomentées
par les
Russes
sont des
maladies
de cœur
et
d’estomac,
proches
et sérieuses.
|
|
Il
redoutait
une attaque
sur les arrières
contre Pékin
à partir de
la
Mandchourie,
circonstances
dont le
Japon et les
puissances
occidentales
se hâteraient
de profiter
pour semer
le trouble
sur les côtes.
Pour cette
raison, la défense
de la frontière
intérieure
contre les
tentatives
russes était
des plus
urgentes à
mettre en
place19.
Li
Han-chang,
gouverneur général
du Hu-Kuang
et frère de
Li
Hung-chang,
proposa un
compromis
entre la défense
maritime et
la défense
des frontières
intérieures.
Il préconisait
de
poursuivre
la campagne
du Sinkiang
pour
exterminer
les rebelles
musulmans,
mais
conseillait
de diminuer
les dépenses
en démobilisant
les vieilles
troupes
inefficaces.
Ces économies
serviraient
à étoffer
le programme
naval qui était
suffisamment
important
pour être réalisé
quel que fût
le coût20.
Après
avoir pris
connaissance
de ces
divers mémoires
comportant
des analyses
fines de la
question, la
Cour demanda
l’avis de
Tso
Tsung-t’ang
sur cette
dernière.
Le 10 mars
1875, cet
avis récapitulait,
en les
commentant,
les mémoires
des tenants
de deux
politiques
opposées et
la Cour fit
ensuite son
propre
commentaire :
|
Si
la
campagne
dans
l’Ouest
peut
être
remise
à
plus
tard
pour
économiser
des
fonds
que
l’on
destinerait
à
la
défense
navale,
cela
aiderait
bien
entendu
nos
finances
jusqu’à
un
certain
point…
Mais
les
soldats
russes
peuvent
s’avancer
encore
un
peu
plus…
En
outre,
une
fois
la
ligne
de
défense
située
au-delà
des
cols
supprimée,
nous
ne
sommes
pas
assurés
que
les
rebelles
musulmans
ne
se
lèveront
pas
à
nouveau
pour
provoquer
des
troubles
une
fois
de
plus
le
long
de
la
frontière.
Une
fois
cette
révolte
en
route,
nous
ne
serions
pas
en
état
de
refermer
la
porte
pour
notre
sauvegarde,
même
si
nous
le
voulions 21.
|
|
Tso
répondit
à
la
demande
impériale
le
12 avril 1875
par
un
long
mémoire
magistral.
Contrairement
à
sa réputation
d’avocat
déterminé
de
la défense
aux
frontières
intérieures,
il
affirmait
avec
vigueur
l’importance
des
deux
défenses
et
taxait
de
querelles
de
clocher
les
opinions
qui
prônaient
une
défense
plutôt
qu’une
autre.
Avec
quelque
audace,
il
dit
à Pékin
que
ses
services
passés
dans
la région
côtière
comme
gouverneur
général
du
Fukien
et
du
Chekiang
et
aussi
comme
créateur
de
l’arsenal
de
Foochow
lui
avaient
rendu
familière
la défense
côtière
qu’il
considérait
comme
importante ;
en
outre,
sa
très
récente
campagne
menée
contre
les
rebelles
musulmans
dans
le
Nord-Ouest
lui
avait
ouvert
les
yeux
sur
la
question
capitale
qu’était
la défense
des
frontières
dans
cette
région.
Seul
un
personnage
possédant
ces
deux
expériences
pouvait
parler
avec
autorité,
liberté
et
impartialité
des
questions
vitales
que
sont
la défense
maritime
et
celle
aux
frontières.
De
cette
position
éminente,
Tso
commença
à développer
son
raisonnement
en
disant
qu’il
n’était
évidemment
pas
opposé
au
programme
naval,
mais
qu’il
était
convaincu
que
la
campagne
du
Sinkiang
devait
se
poursuivre
jusqu’à
la
victoire
totale
quel
que
fût
le
sort
réservé
au
programme
naval.
Il
était
certain
que
les
nations
occidentales,
attirées
avant
tout
par
les
profits
commerciaux,
lutteraient
pour
posséder
des
ports
et
des
rades,
mais
pas
pour
des
territoires ;
par
conséquent,
le
danger
de
ce côté-là
était
lointain.
Quant
à
la
Russie,
elle
avait
des
buts
commerciaux
mais
aussi
des
désirs
de
s’agrandir :
|
On
a
suggéré
que
les
fonds
destinés
à
l’armée
qui
a
été
au-delà
des
cols,
ne
soient
plus
employés
dans
ce
but,
mais
utilisés
pour
la
défense
côtière.
Si
la
défense
côtière
était
deux
fois
plus
urgente
que
la
défense
des
frontières
et
le
budget
pour
l’armée
du
Nord-Ouest
plus
important
que
celui
de
la
défense
côtière,
cette
suggestion
pourrait
être
soutenue 22.
|
|
Il
continuait
en
disant
que
sa
propre
armée
avait
désespérément
besoin
de
fonds
et
n’avait
qu’un
budget
annuel
de
cinq
millions
de
taëls
alors
qu’il
lui
en
aurait
fallu
huit,
ce
qui
ne
permettait
de
payer
les
soldes
que
pendant
trois
mois
par
an.
Tso
conclut
que
la
suggestion
pour
attribuer
les
fonds
de
l’armée
à
la
défense
maritime
devait
être
rejetée.
De
plus,
il
était
convaincu
que
le
nouveau
programme
naval
n’entraînerait
pas
beaucoup
de
dépenses
supplémentaires
puisqu’il
existait
déjà
une
somme
en
attente
affectée
à
la
défense
maritime.
Comme
l’arsenal
de
Foochow
construisait
de
plus
en
plus
de
navires,
la
somme
destinée
à
l’achat
de
navires
étrangers
diminuerait
rapidement
et
les
dépenses
principales
du
programme
naval
concerneraient
surtout
l’entraînement
des
marins
et
des
soldats
ainsi
que
la
construction
des
forts.
Il
tenai |