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LA
THALASSOPHOBIE EN GRÈCE ANCIENNE
Jean Pagès
Que faut-il entendre
par thalassophobie, expression inventée par les modernes ?
Est-ce, pour la cité antique, la crainte de se lancer dans des
aventures maritimes militaires et/ou commerciales qui risqueraient
de la mettre en péril ? Est-ce le refus délibéré pour
diverses raisons philosophiques d’avoir une politique navale
tendant à l’hégémonie sur mer ? La thalassophobie apparaît-elle
plutôt chez les peuples continentaux ayant une façade maritime
ou dans les nations maritimes au plein sens du terme ?
Pour tenter de répondre à ces
interrogations, il faut faire appel aux écrits des auteurs
anciens, plus particulièrement Isocrate (436-338) et Platon
(428-347), qui ont traité de la question.
C’est dans l’Athènes archaïque
(avant le VIe siècle), où la situation économique et
sociale était en train lentement de changer, que l’on peut
percevoir l’émergence de ce que seront les clivages politiques,
sociaux et économiques de l’Athènes de Thémistocle avant et
après Salamine. En effet, face aux couches supérieures de la
société athénienne, représentées en gros par l’aristocratie
foncière et non commerçante, germe de l’oligarchie future et
donc de la thalassophobie, existait, depuis le début, la plèbe où
se recrutaient les artisans favorables à un embryon
d’industrie, au commerce extérieur et à la thalassocratie,
Plutarque dans son thémistocle
(Vies parallèles, XXXVIII) célèbre vainqueur des Perses à
Salamine, fit aménager le Pirée pour l’unir à Athènes et
donner à cette dernière un accès à la mer. Il suivait en cela
"une politique opposée à celle des anciens rois d’Athènes" :
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En
effet, les anciens rois d’Athènes, à ce qu’on
raconte, s’efforçaient d’arracher leurs sujets à
la mer et de les habituer à passer leur vie sans
naviguer ; ils les incitaient, au contraire, à
consacrer leur temps à couvrir le pays de plantations ;
dans cette intention, ils firent répandre le bruit
qu’Athéna, entrée en conflit avec Poséidon pour
la domination de l’Attique, avait vaincu ce dernier
en montrant l’olivier sacré aux juges, moyennant
lequel elle gagna son procès. En revanche, Thémistocle
relia non seulement la cité d’Athènes au Pirée
comme le dit le poète comique Aristophane dans les
Cavaliers, mais plutôt attacha la cité au Pirée et
la terre à la mer ; ce faisant, il augmenta la
puissance du peuple contre celle des nobles et rendit
la commune plus audacieuse parce que l’autorité
passa entre les mains des pilotes, des matelots et des
rameurs des trières et autres gens de mer, à la
suite de quoi la tribune des harangues sur la Pnyx,
regardait vers la mer ; mais les trente tyrans
qui prirent le pouvoir plus tard la replacèrent
ailleurs et la tournèrent vers la terre, pensant
qu’être puissant sur mer engendrait et maintenait
l’autorité du gouvernement de la plèbe et estimant
que l’empire maritime était le propre de la démocratie
et qu’inversement les cultivateurs supportaient avec
moins de peine l’oligarchie.
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Les trente tyrans qui gouvernèrent
Athènes entre 404 et 403, se réclamant de l’oligarchie
thalassophobe, furent installés par Lysandre, amiral spartiate
vainqueur de la flotte athénienne à Aigospotamos en 405.
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LA THALASSOPHOBIE
POLITIQUE D’ISOCRATE
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Dans son Discours sur la
paix, Isocrate condamne l’impérialisme athénien, dont il
tente de démontrer l’injustice tout en mettant en lumière
les graves inconvénients qui en résulteront pour la cité. Sa
politique est celle d’un tenant du patriotisme attique ;
il veut une union de tous les Grecs contre les Barbares perses.
Un peu "lacédémonien" dans ses conceptions, il
n’entrevoit pas une marine athénienne exerçant la suprématie
dans les mers grecques :
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A
mon avis, nous nous administrerons nous-mêmes et
nous aurons plus de succès dans nos affaires, si
nous cessons d’ambitionner l’empire de la mer.
Car c’est celui-ci qui maintenant nous jette dans
le trouble et qui a détruit la démocratie
d’autrefois ... et c’est lui la cause de presque
tous les maux dont nous souffrons nous-mêmes et que
nous infligeons aux autres” (Sur
la Paix, 64).
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et plus loin,
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Je
disais donc que c’est d’après les
arguments suivants que vous rendriez le
mieux compte qu’il n’est pas avantageux
de prendre l’empire de la mer : en
examinant quelle était la situation de l’Etat
avant d’avoir acquis cette puissance et
une fois qu’il l’eut conquise, si vous
les mettez en parallèle dans votre pensée,
vous reconnaîtrez combien de maux elle a
causés à l’Etat (Sur
la Paix, 74).
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Athènes
n’est pas la seule cité pour qui la
possession de l’empire des mers a été une
erreur ; Isocrate pense que ce qui est
arrivé à Sparte est comparable quand celle-ci
eut pour un temps, l’hégémonie sur mer :
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C’est
grâce à leur hégémonie sur
terre, au bon ordre et à l’énergie
qu’ils y pratiquaient, qu’ils
ont conquis facilement l’empire
sur mer ; mais c’est la
licence que cet empire leur inspira
qui leur fit rapidement perdre même
la première hégémonie... (Sur
la Paix, 102).
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Comme
Platon et Aristote, Isocrate fait là
allusion à la licence des peuples
maritimes qui ont plus de penchant pour
le désordre que les peuples
continentaux généralement
cultivateurs.
Mais
Isocrate va plus loin, il considère la
thalassocratie comme ne différant en
rien d’une tyrannie qu’il appelle
pouvoir monarchique :
|
Vous
jugez que la tyrannie est
cruelle et nuisible non
seulement aux autres, mais
à ceux qui l’exercent ;
et vous regardez l’empire
de la mer comme le plus
grand des biens, lui qui,
par les actes qu’il fait
subir ou exécuter, ne diffère
en rien du pouvoir
monarchique (Sur
la Paix, 115).
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Il
reprend la même accusation dans
un autre de ses discours :
|
J’attaque
la domination qui pèse
sur les Grecs et
l’empire de la
mer, et je démontre
que cet empire, ni
par ce qu’on fait,
ni par ce qu’on
subit, ne diffère
en rien de la
tyrannie. Je
rappelle aussi ce
dont cet empire a été
cause pour notre cité,
pour les Lacédémoniens
et pour le reste du
monde (Sur
l’Echange, 64).
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Isocrate,
dans l’Aréopagitique,
revient une fois de plus
sur le comportement des
Lacédémoniens qui
s’emparèrent de
l’empire de la mer "et
quand ils eurent pris
plus d’orgueil qu’il
ne fallait... tombèrent
dans les mêmes périls
que nous" (Aréopagitique,
7).
Le
discours sur la Paix a
été composé au moment
où Athènes se trouvait
en pleine "guerre
sociale", où les
cités de la confédération
athénienne s’étaient
détachées de la métropole
car elle avait abusé de
son droit et indisposé
ses alliés. Le discours
de l’Aréopagitique est
postérieur à la
"guerre
sociale" et a été
écrit au moment de la
perte des possessions
athéniennes de Thrace.
En
somme, Isocrate a joué
le rôle du rhéteur idéologue
peu au contact des réalités
de tous les jours ;
il eut pour successeur
un de ses partisans,
Eubule, plus au fait des
choses matérielles et
adversaire déclaré de
Démosthène.
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LA
THALASSOPHOBIE
IDEOLOGIQUE DE
PLATON
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Peut-on
avancer sérieusement
que Platon, dans son
réquisitoire
excessif contre
l’activité
maritime, se
souvenait de ses mésaventures
sur mer ?
Denys, tyran de
Syracuse, l’ayant
fait venir à sa
cour, impatient après
quelque temps de se
défaire de ce
censeur,
l’embarqua traîtreusement
sur un navire
spartiate qui le déposa
dans l’île d’Egine,
alors en guerre avec
Athènes ; il y
fut vendu comme
esclave, mais bientôt
racheté par un Cyrénéen
qui lui donna la
liberté.
Le
refus des activités
maritimes pour la
cité idéale est
clairement exprimé
dans les Lois ;
ce refus possède un
caractère idéologique
très marqué,
conduisant à une
thalassophobie
clairement établie
pour sa cité
utopique que Platon
place curieusement
en Crète qui, aux
dires de certains,
était une
thalassocratie avec
la marine minoenne
de Cnossos.
"C’est un réquisitoire
contre la mer,
principale cause,
dans la paix, dans
la guerre, de la
corruption sociale
politique"1.
Il
est intéressant de
voir comment Platon
conçoit sa cité :
elle sera d’abord
éloignée de la mer
de 80 stades
(environ 9 kilomètres) ;
elle aura toutefois
de bons ports et son
territoire ne
manquera d’à peu
près aucun produit
de la terre. Il
n’y aura pas de
ville proche et elle
sera bâtie sur un
terrain accidenté.
C’est
à ce point de
l’entretien avec
Clinias le Crétois
que Platon par la
bouche de
l’interlocuteur
athénien, va préciser
sa pensée sur sa
cité idéale :
|
Alors
son cas
n’est
pas désespéré
pour ce
qui est
d’acquérir
la
vertu.
Car si
elle
devait
être au
bord de
la mer,
avec de
bons
ports,
et non
fertile
en
toutes
sortes
de
produits,
mais dépourvue
de
plusieurs,
il lui
faudrait
un grand
sauveur
et des législateurs
divins
pour
qu’elle
n’eût
pas,
avec une
telle
situation,
bien des
habitudes
aussi
mauvaises
que
raffinées ;
mais il
y a de
l’espoir
dans ces
quatre-vingt
stades.
Elle
est,
sans
doute,
un peu
trop près
de la
mer,
d’autant
plus que
tu le
dis,
pourvue
de bons
ports ;
mais
enfin,
il faut
se
contenter
même de
cela. (Lois,
704 a à
d)
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|
Dans
cette
remarque,
Platon
oppose sa
cité idéale,
située
relativement
loin de la
mer et
pourvue de
bons ports,
sur une
terre aux
ressources
diverses
mais
raisonnablement
suffisantes,
à la cité
à vocation
maritime et
mercantile,
au
territoire
peu fertile,
manquant de
plusieurs
produits, de
matières
premières
et de métaux
dans son
sous-sol, bâtie
sur la mer
avec de bons
ports. Bref
Athènes et
son port du
Pirée,
Corinthe et
ses deux
ports,
chacun sur
une mer, Mégare
au sol
improductif
avec une
marine
active ;
toutes ces
cités qui
s’enrichirent
dans le
commerce
maritime
sont considérées
comme des
exemples à
ne pas
suivre.
Platon
pour sa cité
idéale,
pense
d’abord à
Sparte, à
son
territoire,
à ses
ressources
qui
correspondent
passablement
à celles
qu’il
souhaite
pour sa cité,
d’autant
plus que la
Laconie ne
possède pas
de bonnes
rades et que
l’unique
port,
Gytheion,
l’arsenal
de Sparte,
jouissait
d’une très
mauvaise réputation.
Platon
continue en
présentant
une image
quelque peu
outrée de
la cité
maritime :
|
La
proximité
de
la
mer,
pour
un
pays,
agrémente
la
vie
de
tous
les
jours,
mais
au
fond,
c’est
un
voisinage
bien
saumâtre
et
dissolvant ;
en
l’infectant
de
commerce
et
de
trafic
au
détail,
en
implantant
dans
les
âmes
des
moeurs
instables
et
malhonnêtes,
elle
enlève
à
la
cité
la
confiance
amicale
en
elle-même
et
dans
les
autres
hommes
également.
En
compensation,
il
est
vrai,
elle
a
sa
fertilité
universelle
et
son
aspérité
l’empêchera
d’avoir
à
la
fois
l’universalité
et
l’abondance
des
produits ;
car
si
elle
avait
les
deux
réunis,
les
nombreuses
exportations
que
cela
permettrait
l’infecteraient
en
retour
d’une
monnaie
d’argent
et
d’or,
ce
qui
est,
on
peut
le
dire,
la
pire
calamité,
pour
une
cité
qui
doit
se
faire
des
habitudes
de
justice
et
de
noblesse.
(Lois,
705
a
à
c)
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|
On
sait
que
Platon
n’a
pas
gardé
un
bon
souvenir
de
ses
relations
avec
les
gens
de
mer
qu’il
a pu
rencontrer
au
cours
de
ses
nombreux
voyages,
d’où
une
part
de
son
ressentiment ;
mais
c’est
surtout
en
tant
que
citoyen
d’Athènes
admirateur
zélé
de
Sparte
qu’il
condamne
le
maniement
de
la
monnaie
d’or
ou
d’argent,
la
passion
du
gain,
les
tromperies
des
marchands,
les
moeurs
des
étrangers,
la
corruption
dans
les
bas
quartiers
des
ports.
Il
réprouve
aussi
la
cité
qui
ne
vit
que
de
produits
d’importation
et
possède
une
marine
marchande
pour
le
transport
et
une
marine
de
guerre
pour
la
protéger.
En
effet,
Platon
refuse
à
sa
cité
idéale
la
possession
de
forêts
ayant
des
essences
d’arbres
convenant
à
la
construction
navale :
|
Il
n’y
a
pas
de
sapins
qui
vaillent
la
peine
d’en
parler
ni
de
pins
maritimes
non
plus ;
le
cyprès
n’abonde
pas ;
par
contre
on
y
trouverait
en
petite
quantité
le
mélèze
et
le
platane,
dont
les
constructeurs
doivent
se
servir
pour
la
structure
interne
des
navires.
(Lois,
705
c)
|
|
Ce
sont
bien
en
effet,
le
pin
et
le
sapin
qui
servent
à
la
construction
des
trières
et
font
défaut
dans
les
forêts
du
territoire
de
la
cité
idéale.
Quant
au
platane,
il
est
utilisé
pour
les
aménagements
intérieurs
(Théophraste,
Histoire
des
Plantes,
V,
7,
1
à
5).
Platon
est
satisfait
que
les
forêts
dont
il
est
question
ne
puissent
fournir
du
bois
de
construction
navale
car :
|
Il
est
bon
qu’une
cité
ne
puisse
pas
facilement
imiter
ses
ennemis
d’une
imitation
perverse.
(Lois,
705
d)
|
|
et
il
explique
plus
loin
ce
qu’est
une
"imitation
perverse" :
|
Minos
un
jour
soumit
les
habitants
de
l’Attique
au
paiement
d’un
lourd
tribut,
puissant
qu’il
était
sur
mer,
tandis
que
les
autres
n’avaient
pas
encore,
comme
maintenant,
de
flotte
de
guerre,
ni
non
plus
un
pays
assez
riche
en
bois
de
construction
pour
équiper
facilement
des
forces
navales ;
ils
ne
purent
donc
tout
de
suite
imiter
ses
matelots
en
se
faisant
marins
eux-mêmes
et
repousser
leurs
ennemis.
Il
aurait
mieux
valu
pour
eux
perdre
encore
une
fois
sept
enfants
que
de
se
transformer
d’hoplites
de
terre
et
de
pied
ferme
qu’ils
étaient
en
hoplites
de
marine,
et
prendre
l’habitude
de
partir
constamment,
de
se
retirer
en
toute
hâte,
au
pas
de
course,
sur
leurs
navires,
de
croire
qu’il
n’y
a
aucune
honte
à
refuser
de
se
faire
tuer
sur
place
devant
l’ennemi,
à
trouver
naturelles
et
tenir
toutes
prêtes
leurs
excuses
quand
ils
perdraient
leurs
armes
et
fuiraient
de
ces
fuites
que
l’on
prétend
sans
déshonneur.
Voilà
les
expressions
qui
se
rencontrent
ordinairement
chez
des
hoplites
de
marine,
et
qui
méritent
non
“une
infinité
de
louanges”,
mais
le
contraire ;
car
jamais
il
ne
faut
laisser
prendre
à
des
citoyens
des
habitudes
perverses,
surtout
quand
ils
sont
l’élite.
(Lois,
706
b
à
d)
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Dans
ce
passage,
Platon
fait
allusion
au
tribut
légendaire
de
sept
garçons
et
sept
filles
que
devaient
payer
les
Athéniens
au
Minotaure.
Platon
se
montre
bien
dur
et
injuste
envers
les
épibates
de
la
flotte
grecque.
Un
coup
de
main
sur
une
côte
ennemie
n’a
pas
pour
objectif
une
occupation
du
terrain ;
les
nombreuses
incursions
de
la
flotte
athénienne
sur
les
côtes
de
Laconie
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