| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Les trente tyrans qui gouvernèrent Athènes entre 404 et 403, se réclamant de l’oligarchie thalassophobe, furent installés par Lysandre, amiral spartiate vainqueur de la flotte athénienne à Aigospotamos en 405.
Dans son Discours sur la paix, Isocrate condamne l’impérialisme athénien, dont il tente de démontrer l’injustice tout en mettant en lumière les graves inconvénients qui en résulteront pour la cité. Sa politique est celle d’un tenant du patriotisme attique ; il veut une union de tous les Grecs contre les Barbares perses. Un peu "lacédémonien" dans ses conceptions, il n’entrevoit pas une marine athénienne exerçant la suprématie dans les mers grecques :
et plus loin,
Athènes n’est pas la seule cité pour qui la possession de l’empire des mers a été une erreur ; Isocrate pense que ce qui est arrivé à Sparte est comparable quand celle-ci eut pour un temps, l’hégémonie sur mer :
Comme Platon et Aristote, Isocrate fait là allusion à la licence des peuples maritimes qui ont plus de penchant pour le désordre que les peuples continentaux généralement cultivateurs. Mais Isocrate va plus loin, il considère la thalassocratie comme ne différant en rien d’une tyrannie qu’il appelle pouvoir monarchique :
Il reprend la même accusation dans un autre de ses discours :
Isocrate, dans l’Aréopagitique, revient une fois de plus sur le comportement des Lacédémoniens qui s’emparèrent de l’empire de la mer "et quand ils eurent pris plus d’orgueil qu’il ne fallait... tombèrent dans les mêmes périls que nous" (Aréopagitique, 7). Le discours sur la Paix a été composé au moment où Athènes se trouvait en pleine "guerre sociale", où les cités de la confédération athénienne s’étaient détachées de la métropole car elle avait abusé de son droit et indisposé ses alliés. Le discours de l’Aréopagitique est postérieur à la "guerre sociale" et a été écrit au moment de la perte des possessions athéniennes de Thrace. En somme, Isocrate a joué le rôle du rhéteur idéologue peu au contact des réalités de tous les jours ; il eut pour successeur un de ses partisans, Eubule, plus au fait des choses matérielles et adversaire déclaré de Démosthène.
Peut-on avancer sérieusement que Platon, dans son réquisitoire excessif contre l’activité maritime, se souvenait de ses mésaventures sur mer ? Denys, tyran de Syracuse, l’ayant fait venir à sa cour, impatient après quelque temps de se défaire de ce censeur, l’embarqua traîtreusement sur un navire spartiate qui le déposa dans l’île d’Egine, alors en guerre avec Athènes ; il y fut vendu comme esclave, mais bientôt racheté par un Cyrénéen qui lui donna la liberté. Le refus des activités maritimes pour la cité idéale est clairement exprimé dans les Lois ; ce refus possède un caractère idéologique très marqué, conduisant à une thalassophobie clairement établie pour sa cité utopique que Platon place curieusement en Crète qui, aux dires de certains, était une thalassocratie avec la marine minoenne de Cnossos. "C’est un réquisitoire contre la mer, principale cause, dans la paix, dans la guerre, de la corruption sociale politique"1. Il est intéressant de voir comment Platon conçoit sa cité : elle sera d’abord éloignée de la mer de 80 stades (environ 9 kilomètres) ; elle aura toutefois de bons ports et son territoire ne manquera d’à peu près aucun produit de la terre. Il n’y aura pas de ville proche et elle sera bâtie sur un terrain accidenté. C’est à ce point de l’entretien avec Clinias le Crétois que Platon par la bouche de l’interlocuteur athénien, va préciser sa pensée sur sa cité idéale :
Dans cette remarque, Platon oppose sa cité idéale, située relativement loin de la mer et pourvue de bons ports, sur une terre aux ressources diverses mais raisonnablement suffisantes, à la cité à vocation maritime et mercantile, au territoire peu fertile, manquant de plusieurs produits, de matières premières et de métaux dans son sous-sol, bâtie sur la mer avec de bons ports. Bref Athènes et son port du Pirée, Corinthe et ses deux ports, chacun sur une mer, Mégare au sol improductif avec une marine active ; toutes ces cités qui s’enrichirent dans le commerce maritime sont considérées comme des exemples à ne pas suivre. Platon pour sa cité idéale, pense d’abord à Sparte, à son territoire, à ses ressources qui correspondent passablement à celles qu’il souhaite pour sa cité, d’autant plus que la Laconie ne possède pas de bonnes rades et que l’unique port, Gytheion, l’arsenal de Sparte, jouissait d’une très mauvaise réputation. Platon continue en présentant une image quelque peu outrée de la cité maritime :
On sait que Platon n’a pas gardé un bon souvenir de ses relations avec les gens de mer qu’il a pu rencontrer au cours de ses nombreux voyages, d’où une part de son ressentiment ; mais c’est surtout en tant que citoyen d’Athènes admirateur zélé de Sparte qu’il condamne le maniement de la monnaie d’or ou d’argent, la passion du gain, les tromperies des marchands, les moeurs des étrangers, la corruption dans les bas quartiers des ports. Il réprouve aussi la cité qui ne vit que de produits d’importation et possède une marine marchande pour le transport et une marine de guerre pour la protéger. En effet, Platon refuse à sa cité idéale la possession de forêts ayant des essences d’arbres convenant à la construction navale :
Ce sont bien en effet, le pin et le sapin qui servent à la construction des trières et font défaut dans les forêts du territoire de la cité idéale. Quant au platane, il est utilisé pour les aménagements intérieurs (Théophraste, Histoire des Plantes, V, 7, 1 à 5). Platon est satisfait que les forêts dont il est question ne puissent fournir du bois de construction navale car :
et il explique plus loin ce qu’est une "imitation perverse" :
Dans ce passage, Platon fait allusion au tribut légendaire de sept garçons et sept filles que devaient payer les Athéniens au Minotaure. Platon se montre bien dur et injuste envers les épibates de la flotte grecque. Un coup de main sur une côte ennemie n’a pas pour objectif une occupation du terrain ; les nombreuses incursions de la flotte athénienne sur les côtes de Laconie pendant la guerre du Péloponnèse avaient pour but d’opérer des diversions, de dévaster le pays et, quand cela était possible, de s’attaquer à des points fortifiés. Si on se reporte à Thucydide, on se rend compte des succès remportés par les épibates aidés par les hoplites embarqués (Thucydide, II, 25 et 26, 55 à 57). A ce propos, on retrouve encore Isocrate, dans Panathénaïque, 116, qui compare la force terrestre à la force navale ; la première exige l’obéissance, l’ordre et la maîtrise de soi, tandis que la seconde ne se contente d’être qu’un ensemble de techniques. C’est d’ailleurs pour cette raison que Platon condamne les victoires navales qui sont à ses yeux, le seul fait de techniciens :
Sans discuter l’opinion de Platon, qui est évidemment exagérée, on peut affirmer que la tactique des marines de son temps, en particulier celle de la marine athénienne qui fait appel au coup d’oeil du triérarque (Platon ne parle pas de cet officier qui, probablement plus souvent qu’on ne le dit, était un manœuvrier et un marin), à l’habileté de l’homme de barre et à l’endurance des rameurs, relève de l’art nautique le plus accompli dans ses phases les plus spectaculaires comme la succession de manoeuvres : le diekplous, l’anastrophe et le periplous. Il est intéressant de rappeler les paroles que Thucydide met dans la bouche de Périclès, à propos de l’expérience maritime des Péloponnésiens :
Il est clair que la tactique navale a exercé une influence sur la tactique terrestre, comme l’a noté P. Vidal-Naquet : "La flotte fut à la fois modèle et facteur de déséquilibre, de destruction de la vieille organisation... On se contentera de signaler, d’un mot, le développement du corps des archers, celui des troupes légères en général, qui fut extrêmement lent, celui non moins lent de certains corps de spécialistes très largement emprunté à l’étranger, celui de la cavalerie"2. Ainsi, peu à peu, la technè fera son apparition dans les forces terrestres, avec l’emploi de troupes légères dont la tactique rappelle celle des divisions de trières et s’écarte de celle de la phalange qui ne peut opérer sur n’importe quel terrain. D’autre part la guerre de "coups de mains", de "guérilla", de "commandos" va de plus en plus prendre de l’importance et faire concurrence à la bataille3. En outre, à son refus de la technè, Platon ajoute son ressentiment contre les gens de mer en général et son mépris pour les petites gens, comme ces thètes qui composaient les équipages de rameurs des trières. En réalité, c’étaient des citoyens qui s’entraînaient tous les ans lors des exercices de la flotte ; comme le rapporte Plutarque (Périclès, XXII) et comme le disait Aristophane, ils représentaient "le peuple des thranites sauveurs de la cité" (Acharniens, 162). Dans les Lois, il n’est prévu aucun exercice militaire pour la marine de guerre, absente de l’organisation de défense de la cité idéale. Toutefois, la marine marchande semble être admise pour assurer les importations et les exportations des produits à une échelle restreinte, excluant ainsi une grande extension du commerce maritime (République, I, 370e à 371e). En définitive, Platon est critique d’une cité-Etat qui se transformerait en association commerciale sans frein rejetant toute discipline et tous principes moraux ; il condamne l’acquisition du progrès matériel au prix très lourd, d’une régression spirituelle. En vérité, les théories sur la cité idéale de Platon n’eurent que peu d’influence sur la vie sociale et politique athénienne car, malgré leur intérêt philosophique, elles restaient du domaine de l’utopie réservée à des penseurs isolés acquis aux idées conservatrices de l’oligarchie fondées sur l’exploitation exclusive du sol, en somme sur une conception "continentale" du monde contredisant celle de l’ouverture sur l’extérieur grâce au commerce maritime. En fait, c’est Athènes s’opposant au Pirée, malgré les Longs Murs qui symbolisaient cette ouverture. C’est ainsi que deux penseurs grecs de la fin du Ve siècle avant J.C. ont condamné la thalassocratie d’une cité dont ils étaient eux-mêmes citoyens.
On ne peut s’empêcher de rappeler qu’à Rome, héritière de la Grèce, Cicéron, en 54-51 avant J.C., dans sa République (II, 79-80), tenait à peu près le même discours que Platon dans ses Lois ;
________ Notes: L. Robin, commentaire en tête du Livre quatrième des Lois dans Platon, Oeuvres complètes, II, Bibliothèque de la Pléiade, 1964, p. 745 (IV, 704). Pierre Vidal-Naquet, “La tradition de l’hoplite athénien” dans Jean-Pierre Vernant, Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, rééd. Paris, Editions de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Civilisations et Sociétés, II, 1985, pp. 172 et ss. Pierre Vidal-Naquet, op. cit., p. l75 et Platon, Lachès, 190e-191c.
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