| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Wolgast connaît et cite les classiques anglo-saxons de la pensée navale, préférant l’analyse de Corbett à la théorie de Mahan sur la recherche de la bataille décisive entre flottes organisées. Castex est également cité par Wolgast, qui manie avec entendement les concepts liés à la puissance maritime. Le terme de "Seemacht" désigne, en allemand, à la fois le concept de puissance maritime et la nation qui la possède. Ceci amène Wolgast à proposer une typologie des puissances maritimes à travers l’Histoire, typologie qui semble par ailleurs très directement empruntée à Mackinder8. Le cas de l’Angleterre présente un intérêt particulier en raison de son aptitude à prendre plusieurs formes au regard de cette typologie : au cours des siècles, l’Angleterre aura, en effet, été une île en marge de l’Europe, un membre à part entière du système politique continental, une puissance de blocus et, enfin, une puissance mondiale, capable même, si besoin était, de se retirer dans ses colonies éloignées pour survivre à une agression. Ce polymorphisme de la nation britannique fascine Wolgast, pour qui il existe une conception spécifiquement maritime de l’Etat, par opposition à la tradition essentiellement terrestre ("landhaft") qui a présidé à l’unité allemande. Athènes, au Ve siècle, est un autre exemple de polymorphisme, trouvant son prolongement dans une forme d’organisation constitutionnelle et favorisant la prise de décisions stratégiques au sommet de l’Etat. Ainsi, lorsque Périclès décide la construction des "Longs murs", il transforme, selon Wolgast, Athènes en île, lui conférant un avantage spécifiquement maritime. De même, la construction ex nihilo d’une flotte pouvait se fonder sur un héritage culturel marin. Pour Wolgast, une question demeure centrale : l’Allemagne pourra-t-elle s’affirmer face aux puissances (maritimes) anglo-saxonnes sans se doter des mêmes atouts ?
Et plus loin (pp. 68 et suivantes) :
La question qui est posée est également celle des facteurs de la puissance maritime, à une époque où la grande majorité des Allemands continue à identifier, dans la lignée de Tirpitz, puissance maritime et flotte de guerre. Certes, les enseignements du premier conflit mondial9 avaient apporté un correctif, brillamment exprimé par le contre amiral Wolfgang Wegener10 dans la définition de la puissance maritime comme un produit de deux facteurs : la flotte et la position géographique, c’est-à-dire la possessions de bases de ravitaillement et l’occupation des côtes. Si l’un des facteurs est nul, le produit le sera aussi. Pourtant Wolgast ne se satisfait pas de cette thèse, qu’il dénonce comme réductrice et met l’accent sur les nombreux autres facteurs de la puissance maritime, provenant du domaine social, politique, économique ou culturel et constituant en réalité le préalable de toute politique navale susceptible d’être mise en œuvre par une nation dans la durée11. Sans méconnaître le rôle des facteurs géographiques, Wolgast ne voit pas de déterminisme dans la géographie physique des nations. Une puissance maritime n’a pas besoin d’être une île, en dépit des avantages certains que cette position procure, mais elle a surtout besoin d’une conception flexible de sa zone d’influence, donc de ses frontières stratégiques. Pour Wolgast, l’enjeu central n’est pas l’occupation par l’Allemagne de l’ensemble des côtes du continent euro-asiatique (l’Ile mondiale de Mackinder), mais la prise de conscience, par les organes dirigeants de l’Etat, du mode de pensée propre à la puissance maritime. Concrètement, Wolgast demande la création d’une chaire consacrée à l’étude de la pensée navale au sein de la faculté de droit de l’Université de Würzburg.
Au concept classique de "Seemacht" ou puissance maritime, Wolgast associe le corollaire "Seegeltung", que l’on pourrait tenter de traduire par existence en tant que puissance maritime. "Seegeltung" a surtout été employé en Allemagne au cours des premières années de la République de Weimar, dont la flotte était soumise à de sévères restrictions de la part des alliés, ce qui imposait une terminologie qui ne fût pas guerrière. "Seegeltung" fait référence à une présence maritime allemande durable sur les océans qui ne soit pas automatiquement synonyme de guerre, connotation indissociable de "Seemacht", mais qui demeure l’objectif à long terme. Cette dualité, qui ressemble au couple naval/maritime, sert tout à fait le propos de Wolgast : il n’y aura pas de puissance navale allemande sans une prise de conscience d’un destin marin, jusque dans la forme d’organisation politique de l’Etat12. "Seegeltung" traduit davantage une aspiration qu’un état existant. Pour Wolgast, le type le plus achevé de cette aspiration se trouve en Polynésie, dont les habitants vivent en symbiose avec la mer, et qui mérite le nom de thalassocratie. Quels que soient les éléments, indéniables, de tradition maritime en Allemagne (la Hanse, le négoce, l’exploration des mers du Sud) ce modèle semble très éloigné de la réalité ! A la fin de l’article de 1961, Wolgast pose la question de savoir si, au regard des critères de la puissance maritime, l’Allemagne a finalement jamais été une puissance maritime, en dépit d’un instrument naval important. Il est une conclusion que, paradoxalement, le constitutionnaliste Wolgast ignore : la Grande-Bretagne et Athènes sont des références en matière de démocratie, alors que l’organisation politique du IIIe Reich se situe aux antipodes de ce modèle. Certes, Périclès est présenté comme l’homme providentiel et Wolgast, dans son analyse de 1944, ne sembla pas douter du rôle providentiel de Hitler et du parti national-socialiste, préférable à la République de Weimar. En cela, Wolgast pense comme la majorité de l’Establishment universitaire allemand, acquis aux thèses nationalistes. Cette contradiction dans la pensée de Wolgast reste entière, comme demeure étonnante la publication à Berlin, en 1944, c’est-à-dire sous les bombardements alliés, d’un ouvrage faisant l’éloge du système politique anglais ! ________ Notes: Le principal ouvrage d’Ernst Wolgast, Seemacht und Seegeltung Entwickelt an Athen und England, Berlin, Carl Heymanns Verlag, 1944, 105 pages, comporte une bibliographie des questions navales d’un point de vue international et allemand, pp. 96 et suivantes. Dr. Werner Rahn, “La réflexion stratégique dans la marine allemande de 1914 à 1945”, L’évolution de la pensée navale II. Voir notamment son étincelant Terre et mer, trad. française, Paris, Le Labyrinthe, 1985. Wolgast est mentionné brièvement dans l’introduction de l’ouvrage collectif Seemacht und Aussenpolitik, Dr. Mahncke et H.P. Schwartz eds, Forschungsinstitut der DGAP, Francfort/Main, Alfred Metzner Verlag, 1974, 554 pages, ainsi que par Friedrich Ruge et Edward Wegener. Seemacht und Seegeltung , pp. 39 et 98, avec un hommage pourtant appuyé à l’égard de “l’esprit véritablement marin” du général. Dans l’article “Über Seefahrt und Luftfahrt in der Machtauffassung der Staaten”, Z.f.Üf.R., 1941, Wolgast se montre plus critique à l’encontre de l’œuvre de Haushofer, dont il déplore le style et l’absence d’impact concret sur les objectifs de guerre allemands (p. 323). Wer ist Wer, Editions de 1935 et 1958. Préfacé par Friedrich Ruge. Sir John Halford Mackinder, Democratic Ideals and Reality, 1919, en particulier en ce qui concerne les concepts de pivot, de “rimland” et d’effet de levier des puissances maritimes. Voir aussi la classification de Toynbee. Mackinder ne trouve pas de place dans la bibliographie de Wolgast. Au cours de la bataille navale du Skagerrak le 31 mai 1916, la flotte allemande infligea des pertes importantes à la Royal Navy sans pour autant influencer la conduite stratégique de la guerre sur mer. Voir Vice-Amiral Wolfang Wegener, Die Seestategie des Weltkrieges, Berlin, Mittler, 1929. Dans son analyse, Wolgast distingue entre : Inversement, Wolgast écrit : “dans la pratique et abstraction faite des caractéristiques subtiles liées à l’âme marine, on peut dire que la puissance navale (Seemacht) a le devoir d’assurer à long terme l’existence en tant que puissance maritime” (Seegeltung), p. 58.
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