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LES CONCEPTIONS D'ALFRED MAHAN DANS L'EVOLUTION DE LA PENSEE NAVALE

André Vigarié 

 

Selon l’expression de l’auteur lui-même, l’ouvrage de Mahan1 est une histoire de la puissance maritime, dont les exemples ou références sont puisés dans les 25 siècles écoulés ; mais la période couverte par des analyses minutieuses va de 1660 à 1783 : elle fournit une mine de renseignements, car les conflits s’y sont multipliés au cours de neuf grandes guerres qui ont eu des prolongements sur mer et outre-mer, soit quelque 55 années de luttes effectives. La matière est donc abondante.

Cependant, il ne s’agit pas d’une simple analyse historique, non plus que d’un manuel de stratégie ; et la présente étude n’en prendra pas non plus l’allure. L’objectif est de faire sentir l’effet de la capacité d’intervention sur mer dans le devenir politique des nations et dans leur prospérité économique ; cette optique avait été considérée comme trop délaissée par les historiens jusqu’alors, et il convenait de restaurer une vision plus complète de l’évolution du monde. L’auteur le fait dans une période de transition (1889-1890) au cours de laquelle la propulsion à voile cède devant la vapeur ; et cette dernière donne aux navires une indépendance de manœuvre qui doit aider à mieux percevoir des principes régissant la guerre sur mer, principes sans doute valables pour toutes les circonstances du passé, et qui seraient indépendants de la notion d’échelle, c’est-à-dire de l’extension spatiale des conflits. Pourtant, dans l’ouvrage ici analysé, ils ne sont pas exprimés ou regroupés avec netteté : à l’analyste de les découvrir, avec les risques d’imprécision qu’implique l’interprétation de la pensée de l’auteur.

Cette pensée a connu une très large audience aux Etats-Unis et en Europe et a été perçue comme un encouragement à une conception géopolitique des nations les poussant à une expansion maritime multiforme, sur tous les océans, donc étendue à l’ensemble du globe, avec l’acquisition des moyens nécessaires.

Malgré la remarque faite ci-dessus, les idées de Mahan restent fréquemment évoquées comme le point de départ d’une doctrine de stratégie navale. Sous cet aspect, il peut être utile d’en faire un bilan au moins approché, à partir du regroupement des avis et jugements répartis tout au long du livre. Pour ce faire, il est proposé de rechercher successivement : sur quelle vision générale du monde s’appuient ces conceptions, quelle esquisse de doctrine d’utilisation des flottes apparaît nécessaire pour influencer les perspectives géopolitiques exprimées, quelle stratégie navale peut en découler avec les prolongements vers la tactique dominant la manœuvre des navires ; c’est à travers tout cela que peuvent s’exprimer les principes généraux précédemment évoqués et qui doivent avoir valeur de permanence.

 

UNE CERTAINE CONCEPTION DU MONDE

La pensée de l’auteur doit être replacée dans l’interprétation du monde telle qu’il la perçoit à la fin du XIXe siècle ; c’est celle d’un marin, d’un soldat, conscient des rapports de forces entre les Etats, rapports qui relèvent de la puissance, la richesse, la prospérité des peuples. Le moyen de parvenir à cette puissance favorable, c’est l’utilisation de la mer : elle unit les territoires dispersés où peut s’exercer une domination, elle est l’instrument de cette dernière qui doit être universelle.

La notion de puissance maritime selon Mahan

Sans en donner une définition concise, il en discute longuement les éléments constitutifs2, car cette notion est au cœur de l’ouvrage.

Au point de départ, est la libre pratique de l’exploitation systématique des routes commerciales, ainsi que la force que donne le grand négoce comme celui que pratiquait la Hollande au XVIIIe siècle. Le commerce de mer est l’un des deux fondements de la puissance, de toutes les formes de la puissance. Cela sous-entend la mise en œuvre d’une marine marchande de grand développement et aux possibilités vastes et différenciées. Tout naturellement, une flotte de combat apparaît nécessaire pour la protection de ces activités d’échanges lointains : elle est le second fondement nécessaire, "elle naît donc de l’existence de la marine marchande, elle disparaît avec elle, sauf dans le cas d’une nation… ayant des visions agressives". Les acquisitions coloniales sont conséquences des faits précédents : pour asseoir ce négoce sur des bases assurées et diverses, pour justifier cette force navale de sécurité.

Cette conception économique d’un monde est très vigoureusement affirmée : "L’explication de la plus grande partie de l’histoire et de la politique des peuples riverains de la mer (noter au passage qu’il y a ici un rejet péjoratif des Etats purement ou majoritairement continentaux) se trouve dans trois faits : production d’une nécessité d’échanger les produits, navigation par laquelle se font les échanges, colonies qui facilitent les opérations maritimes et les protègent en multipliant les abris".

C’est une conception mercantiliste. L’auteur est conduit inévitablement, par l’existence nécessaire des empires coloniaux, à une interprétation géopolitique du globe ; il en fournit les mécanismes, il en explique les résultats. Dès lors, l’histoire, dans ses aspects principaux, ceux qui caractérisent les rapports des nations entre elles, relève de relations de force, de rivalités de puissances maritimes, de modalités de défense d’intérêts majeurs dont la mer est le vecteur : de la géopolitique l’on passe ainsi à la géostratégie, en particulier à la géostratégie des océans.

L’influence du modèle anglais

Elle est évidente, surtout pour tous les faits relatifs à la période dont traite le livre ; mais elle a valeur de généralité.

* L’Angleterre, qui est en phase de grande puissance, est expressément indiquée comme un modèle à étudier. Sous cet aspect, mais ce n’est pas le seul, l’auteur est très marqué par son époque et par la culture socio-économique qu’elle implique, même lorsqu’il choisit des exemples d’opérations navales pris dans l’Antiquité ; il l’est jusque dans ses conceptions philosophiques et doctrinales.

A ce modèle anglais, il oppose l’état des autres pays qui ne sont pas engagés dans cette voie mercantiliste : "l’aveuglement des autres Etats… ; il est indéniable que la suprématie absolue de l’Angleterre sur mer pendant presque toute la période choisie pour notre sujet était de beaucoup le plus puissant des facteurs militaires qui déterminent l’issue finale… de la politique européenne dans cette période". Et quand le gouvernement britannique se départira, occasionnellement, de sa vraie politique traditionnelle, et se lancera dans la guerre continentale de l’Indépendance des Etats-Unis, il en supportera lourdement et douloureusement les conséquences.

La puissance appartient donc aux Etats commerçants, et la force navale en découle ; ce n’est pas l’inverse qui s’impose. Il y a un lien entre l’aptitude au négoce des peuples et leur grandeur maritime. La France n’est pas, ou pas durablement, de ceux-là. Mahan l’explique par une différence de tempérament entre les deux peuples. L’anglais est fait de boutiquiers ayant une propension spontanée au négoce ; une part de la population fournit les manufacturiers : l’industrie s’y est accrue par les besoins du commerce ; ainsi s’explique la marche à la suprématie sur mer. La France dispose d’un bon pays, d’un climat propice ; mais le peuple y est épargnant, économe, il thésaurise et fuit le risque ; il n’a pas le courage de l’aventurier ; puis, elle a supporté des erreurs dans les priorités accordées aux faits militaires de conception trop continentale ; les nombreuses guerres de Louis XIV ont usé les forces de la nation dans des voies plutôt stériles parce qu’insuffisamment fondées sur le grand négoce ; le roi - les rois - méconnaissent les questions maritimes, ignorent physiquement la mer. Quand l’Angleterre triomphe finalement de la Hollande, au XVIIe siècle, la France ne peut lui disputer sa durable maîtrise des faits océaniques.

Cependant, occasionnellement, cette dernière a perçu l’appel de l’océan, et en a mesuré le rôle pour l’avenir. Evidemment, Mahan pense alors à Colbert, mais il préfère citer la curieuse proposition de Leibnitz qui, en 1672, suggère au roi de construire sa grandeur et son prestige en se lançant à la conquête de l’Egypte décadente, c’est à dire de s’installer sur la route du Levant et de l’Asie grâce au développement de sa flotte3. D’autres efforts, méritoires, sont cités après, dont au XVIIIe siècle ; mais chaque fois, la politique permanente de la Grande Bretagne consiste à interdire une force concurrente susceptible de remettre en cause les formes de sa puissance sur mer : celle du commerce, celle de son développement colonial, celle de sa capacité navale.

On saisit très bien que, dans la pensée de Mahan, il y a transposition de ces idées en dehors du temps.

* L’acceptation du modèle anglais influence l’auteur jusque dans ses convictions de philosophie politique. Il insiste longuement sur l’idée que le régime parlementaire est le plus favorable au développement du grand négoce lointain, parce qu’il est "en pleine communauté de tendance avec son peuple et devait favoriser à tous égards sa prospérité…", et aussi parce que ce régime est "imbu de l’esprit du peuple et conscient de son génie". Dans ce type de régime, le gouvernement est entre les mains d’une classe unique, l’aristocratie territoriale, particulièrement apte à maintenir une saine tradition : celle du grand commerce de mer, "les deux chambres faisant assaut pour le protéger… tout en laissant aux plus humbles d’extraction la porte des plus hautes dignités".

Par opposition, il faut conclure qu’un régime réellement démocratique, républicain, ne peut garder longtemps la puissance maritime, ce qui explique l’échec final de la Hollande, et "qu’un pouvoir despotique a créé parfois un grand commerce de mer et une brillante marine" sans pouvoir les garder. L’allusion, là encore, à Colbert, est visible, dont l’œuvre est jugée admirable, mais qui n’a pu pérenniser les forces de la France sur l’océan.

Telle est la vision du monde dans laquelle s’inscrit la pensée de Mahan ; telle est la conception de la puissance maritime dont la stratégie navale n’est que l’appui, et qui s’en trouve orientée et conditionnée : en dehors de cette vision, elle perd l’essentiel de sa signification.

Quant à cette stratégie, il reste toutefois deux données à prendre en compte

La première est "l’équation personnelle (qui) se retrouvera donc sûrement toujours, bien que variable en quantité et en qualité dans chaque cas particulier". La nature de l’homme, qui transcende le temps, reste la même, avec ses dosages de courage, d’initiatives, de jugements ; ces mélanges de qualités et de défauts créent des tempéraments qui sont capables de modifier les situations politiques ou militaires, mais toujours dans le cadre de l’organisation des économies et des gouvernements ci-dessus exposé. Et Mahan de conclure que l’étude des caractères humains est indispensable, en particulier pour chacun des officiers, quelle que soient leurs responsabilités ; cette connaissance leur est aussi nécessaire à l’égard de leurs subordonnés ; et il faut insister "sur le bon effet d’un peu de cordialité et de bienveillance témoignées par les chefs… elles ajoutent un souffle de vie grâce (auquel) l’impossible devient facile".

Cette équation personnelle prend une autre signification quand Mahan porte jugement sur la qualité des marins. Il affirme fréquemment la supériorité générale des officiers et équipages anglais sur les français ; ces derniers sont trop souvent éloignés des activités navales, surtout quant au commandement. Cela n’en donne que plus d’intérêt aux pages laudatives qu’il écrit à propos de Suffren pour ses campagnes dans l’Océan Indien ; il en tire quelques conclusions relatives à la façon d’entraîner les escadres qui doivent être fréquemment à la mer, et à la façon de concevoir stratégie et tactique.

Puis, seconde donnée, Mahan fait une part à l’imprévisible et accepte les hasards, le destin, la fatalité antique, "la fortune à laquelle il faut toujours accorder une part". Une saute de vent peut changer l’issue d’une bataille ; au niveau d’un combat, un ordre aveugle et inattendu venu d’un gouvernement, un contre-ordre ministériel modifiant les perspectives d’une rencontre lointaine, dans l’océan Indien ou les Caraïbes. peuvent bouleverser les perspectives. Certes, il faut replacer ces idées dans la période d’étude où la transmission des informations était lente.

Il apparaît donc, dans ce qui précède, que la pensée exprimée reste très marquée par la culture d’une certaine époque, d’un certain milieu occidental, ce qui pourrait apparaître en contradiction avec la volonté affirmée de dégager des principes immanents de stratégie navale, c’est à dire qui s’imposent en permanence par la nature même de la guerre, dès l’instant où l’on dispose, avec plus ou moins d’ampleur, de la puissance maritime.

 

LA DOCTRINE D’UTILISATION DE LA PUISSANCE MARITIME

La mission de la marine marchande est simple : transporter les richesses au profit des peuples de la mer. Il suffit pour cela qu’elle soit abondante, qu’elle accède en sécurité aux routes océaniques qui doivent rester libres, et que ces routes soient défendues si elles supportent quelque menace.

Alors apparaît le rôle des flottes de combat

Au niveau des principes les plus élevés, ce rôle réside dans la défense des intérêts commerciaux de la nation du pavillon. Tout le reste en découle, en particulier les choix supérieurs de la stratégie ; ils en sont les éléments conséquents : abattre la puissance française, c’est supprimer sa capacité à contrôler commercialement la mer ; même la politique continentale de l’Angleterre vise à atteindre cet objectif en détournant la France du domaine d’intervention océanique, en la poussant à de coûteuses annexions ou pertes de territoires qui rendent difficile ou impossible l’onéreuse constitution d’une marine militaire. C’est parce que Napoléon n’a pas introduit à sa juste place cette marine dans sa doctrine des armes qu’il a finalement échoué dans ses immenses entreprises ; c’est parce qu’il lui a réservé un rôle par trop secondaire ; sa seule exception, malheureuse, est l’expédition d’Egypte (3) ; à partir de Trafalgar, il se détourne de la mer : même le camp de Boulogne relève de l’idée principale d’une invasion insulaire, c’est à dire terrestre. Pour Mahan, il y a un parallélisme entre l’effondrement du royaume de France à la fin du règne de Louis XIV et la chute finale de l’Empire, malgré de brillantes victoires sur tout le continent : les causes sont semblables.

Les conditions et les limites de l’utilisation des forces navales

Les modalités d’usage des flottes ne sont pas totalement libres ; elles dépendent de points d’appui, de concentration, de réparation, d’avitaillement, répartis sur le globe grâce à la nécessaire possession de colonies ; elles sont déterminées également par la nécessité de maintien des contacts et liaisons avec la base nationale - on dirait aujourd’hui toutes formes de transmissions - de cette base où se forge la doctrine supérieure, et où se pense, en conséquence, la stratégie qui mettra en œuvre la puissance maritime.

* Mahan énumère les conditions qui affectent cette doctrine d’utilisation de la puissance navale ; il tend à les rattacher à des facteurs déterministes. Chacun des points ci-dessous est étudié avec une grande minutie.

a) La localisation et les dispositions géographiques des Etats sont essentielles. Ainsi, pour la France, il est une donnée foncière : la possession de deux façades océaniques, ce qui entraîne à la fois l’obligation d’entretenir deux forces navales, et dans les grands conflits, la nécessité de passage d’un espace marin à un autre. Gibraltar est source de difficultés : durée de ce passage, dangers éventuels, discrétion des opérations…

b) La conformation physique est à prendre en compte, et le point précédent s’y rattache ; le climat, le sol conditionnent les productions nationales, dont le commerce par mer.

c) L’étendue territoriale est à retenir.

d) Le nombre d’habitants, leur vocation naturelle aussi : "on admettra qu’une population nombreuse adonnée à des métiers touchant à la mer est maintenant comme autrefois un élément important de la puissance maritime". L’évocation du tempérament des citoyens, dont il y a ci-dessus un exemple, fait appel avant la lettre à la psychologie des peuples.

e) Les caractères du gouvernement et des institutions nationales sont des données essentielles ; on retrouve là la préférence pour le parlementarisme anglo-saxon. Ailleurs, Mahan y ajoute les alliances politiques contractées par les Etats : celles de la France, dans la période étudiée, constituent des réseaux variables à la veille des différentes guerres, et qui sont établis sur des motivations dans lesquelles les faits maritimes sont secondaires ou absents ; de tels réseaux ne sont pas sans peser sur la doctrine d’utilisation des flottes marchandes aussi bien que militaires.

D’autre part, cette puissance maritime peut s’exprimer sans bataille, et c’est une autre façon de la mettre en œuvre. Il suffit qu’elle soit indiscutée ou appréciée à son juste développement ; à propos de la guerre de Succession d’Espagne (1701-1714) et pour les cinquante années qui suivent, sans réels engagements navals d’envergure, cette puissance "ressort des faits, avec ses caractères de pression silencieuse, constante, épuisant l’ennemi, le privant de ressources en conservant les siennes, entretenant la guerre dans les lieux où elle-même n’intervient qu’en arrière-plan". C’est un peu la méthode de dissuasion avant la lettre.

* Il est une contrainte que Mahan souligne clairement et qui découle de ses idées mercantilistes : les intérêts du commerce prévalent toujours sur les nécessités militaires. A propos de la guerre navale des Antilles pendant le conflit de l’Indépendance des Etats-Unis, le commandement français interdit pendant cinq mois à 200 bateaux chargés de riches marchandises d’appareiller pour la France, afin de ne pas prélever sur les flottes de combat les navires nécessaires à leur escorte "Si le gouvernement britannique avait sanctionné, ou si un amiral anglais avait adopté une telle mesure, le premier eût été renversé, le second pendu… Le commerce passe avant toute perspective de victoire maritime, avant la sécurité de la flotte militaire. C’est… le point faible des Etats commerçants, dotés d’un gouvernement représentatif à l’égard des nations purement militaires". En l’occurrence, la France représente ces dernières. Ne touche-t-on pas ici de quelque façon à une contradiction dans la pensée : le régime parlementaire est le plus propre à créer une grande puissance maritime, mais il peut conduire à affaiblir l’élément actif de cette dernière, la flotte de combat, non pour sauvegarder l’existence des relations de négoce, mais simplement pour n’en pas retarder l’exécution ?

Enfin, une autre limitation apparaît vis-à-vis des neutres. Pendant la même guerre de l’Indépendance américaine, l’Angleterre connaît des difficultés graves et se défend avec toutes ses armes : elle interdit les échanges avec la France et avec l’Espagne. C’est la négation de la liberté des routes maritimes, et le refus du commerce avec ces deux nations ; affectée dans ses intérêts, la Russie en 1780 constitue une coalition avec la Suède et le Danemark afin d’exiger, même par la force, le retour à la liberté perdue de navigation et d’échanges, y compris dans la prise en charge des cabotages nationaux, selon le principe usuel que le pavillon couvre la marchandise. Le refus britannique a donc conduit à une neutralité armée, laquelle d’ailleurs n’a pas eu, de fait, de répercussion grave.

 

L’usage de la puissance militaire conduit à une certaine organisation du monde

Le modèle anglais, comme ci-dessus indiqué, implique l’acquisition de points d’appui extérieurs pour les flottes et le commerce ; c’est la justification mercantiliste de l’expansion coloniale. Dans la période étudiée (1660-1780), s’élaborent les premiers grands empires ; il faut défendre les intérêts des Etats européens qui les dominent, par l’envoi des troupes ; et en cas de conflits, il paraît judicieux d’attaquer ces territoires adverses. Cela a largement nourri les guerres sur mer ; pendant celle de l’Indépendance des Etats-Unis, "les difficultés de l’Angleterre sont à l’étendue du globe" : en Europe, en Amérique, aux Indes ; elles touchent tous les océans, y compris le Pacifique. C’est l’universalisation des problèmes de la géopolitique britannique, que constate Mahan, comme conséquence du caractère universel des intérêts commerciaux ; cela découle de la doctrine première.

Mais ses conceptions vont au-delà quand il propose d’apporter solution aux grands problèmes qui se posent à la fin du XIXe siècle dans lequel il vit : il suggère la systématisation d’une politique internationale fondée sur la puissance maritime d’un petit nombre d’Etats, et par conséquent sur l’organisation de leur commerce, avec l’appui des différentes flottes. Cela permettrait : de restaurer les forces des Etats-Unis dont les activités océaniques ont fort mal survécu à la Guerre de Sécession, d’assurer leur domination sur l’isthme de Panama où la compagnie fondée par de Lesseps est en faillite, de régler la Question d’Orient face à une Turquie décadente, de renforcer les responsabilités dans le complexe des Antilles et des Caraïbes, etc. C’est une planification géostratégique du