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Les Stratégiques

 

Le problème du porte-avions

 

Hervé Coutau-Bégarie

 

 

Chapitre III — Les porte-avions résiduels

 

Avec le désarmement progressif des porte-avions issus de la Seconde Guerre mondiale, la plupart des pays qui s’étaient dotés d’unités de ce type ont disparu de la liste des marines à porte-avions. Il n’en reste plus que trois : l’Inde, l’Argentine et le Brésil. La première ayant reconverti les siens en porte-aéronefs, ne res­tent plus que deux pays possédant des porte-avions classiques, tous deux du type Colossus britannique (20 000 tonnes à pleine charge), l’Argentine et le Brésil.

1 – ARGENTINE

Le 25 de Mayo (ex Karel Doorman hollandais) a été acheté en 1968 pour remplacer l’Independencia acheté en 1955 au Ca­nada et qui devait être désarmé. Après une importante refonte, il a rallié l’Argentine en 1971. Il embarque une vingtaine d’appareils dont des avions d’attaque Skyhawk. Il a été refondu de 1980 à 1982 pour mettre en œuvre les Super-Etendard achetés à la France mais ceux-ci n’étaient pas encore embarqués lors du dé­clenchement de la guerre des Malouines. Le 25 de Mayo a cepen­dant pris la mer, le 27 avril 1982, avec ses Skyhawk, accompagné de deux destroyers, pour se porter à la rencontre de la Task Force britannique.

À quelques heures d’intervalle, dans la soirée du 30 avril et la matinée du 1er mai, les adversaires ont engagé les hostilités. Le 25 de Mayo a reçu liberté de manoeuvre pour lancer des attaques contre les bâtiments britanniques, tandis que le sous-marin Splendid recevait l’autorisation de couler le porte-avions s’il le repérait. Mais il ne l’a pas trouvé, alors que les avions argentins localisaient l’armada britannique. Le 25 de Mayo se préparait à lancer ses avions le 2 mai à l’aube, mais cette attaque n’a finale­ment pas eu lieu. Les motifs de cet abandon ne sont pas exacte­ment connus : l’explication la plus couramment avancée est qu’il n’y avait pas assez de vent pour permettre le lancement de Sky­hawk lourdement chargés en bombes et en carburant. Mais il se peut aussi que les avions de reconnaissance argentins aient perdu le contact ou qu’ils se soient aperçus que l’effet de surprise ne jouerait pas (il y avait entre le 25 de Mayo et l’escadre britannique des chalutiers espions soviétiques et, au milieu, un piquet radar britannique). En tout cas, ce porte-avions introuvable inquiétait suffisamment les Britanniques pour les amener à couler, dans un but dissuasif évident, k vieux croiseur General Belgrano en dehors de la zone d’interdiction qu’ils avaient eux-mêmes instituée. Le 25 de Mayo a fait demi-tour pour regagner sa base et n’a plus parti­cipé aux opérations jusqu’à la fin de la guerre [1]. Il a ensuite connu des difficultés de machines qui l’ont immobilisé pendant des mois.

Le 25 de Mayo est totalement hors d’âge (il a été mis sur cale en 1942 et n’a pas fait l’objet d’une refonte totale depuis vingt ans). Son activité opérationnelle a été de plus en plus réduite après la guerre des Malouines (d’autant que la crise économique a sérieusement amputé le budget de la marine, les bâtiments n’effectuant plus en moyenne que 20 jours de mer par an) et il n’a plus mis en œuvre les Super-Etendard que sa trop faible vitesse (les 24,5 noeuds annoncés sont depuis longtemps théoriques) ne lui permettait de lancer que dans des conditions idéales. C’est pour remédier à cet inconvénient qu’a été lancée en 1988 une grande refonte devant durer deux ans (nouvel appareil propulsif, etc.) pour le maintenir en service jusqu’à la fin du siècle et lui as­surer une vitesse effective de 25 nœuds pour le catapultage des Super-Etendard. Mais les travaux ont été arrêtés au début de 1990 pour des raisons budgétaires (la situation est tellement dra­matique que les chantiers navals de Buenos Aires n’ont plus d’eau, celle-ci ayant été coupée par suite de factures impayées). Il est douteux qu’ils soient jamais repris, même si le président Me­nem a récemment annoncé un programme de modernisation des forces armées.

2 – Brésil

Le Brésil dispose d’un porte-avions identique, l’ex Ven­geance britannique qui avait été prêté à l’Australie au début des années 50 pour compenser le retard de livraison du Melbourne. Il a été acheté par le Brésil en décembre 1956, pour faire pièce à l’Independencia argentin acquis l’année précédente. Après une longue refonte, il est entré en service dans la marine brésilienne comme porte-avions anti-sous-marins en 1960. Cette acquisition n’a pas été vue avec bienveillance par l’US Navy (avec laquelle la marine brésilienne a des liens très anciens et très étroits), qui l’a considérée comme une opération de prestige (ce qui était bien le cas), nais la rivalité militaire avec l’Argentine était si intense [2] qu’il n’était pas possible d’abandonner à celle-ci le monopole des ponts plats en Amérique Latine. Héritage d’un rapport de forces au sein des forces armées, les avions du Minas Gerais appartien­nent à l’armée de l’air. La marine a essayé par tous les moyens de s’affranchir de cette dépendance, allant jusqu’à acheter clandesti­nement des avions, mais sans succès.

Le Minas Gerais a exactement le méme âge que le 25 de Mayo, mais il est théoriquement en meilleur état à la suite d’une refonte d’ensemble intervenue entre 1976 et 1981. Il ne met en œuvre que des avions anti-sous-marins S2E Tracker et des héli­coptères, le projet d’achat des Skyhawk australiens mis en vente à la suite du désarmement du porte-avions Melbourne en juin 1982 n’ayant pas abouti. Depuis quelques années, son activité est très faible et il ne navigue pratiquement plus.

3 – Un remplacement hypothétique

La question du remplacement de ces deux unités se pose depuis la fin des années 70 au moins. La construction de nouveaux porte-avions classiques est tout à fait exclue pour des raisons fi­nancières. La solution moins coûteuse du porte-aéronefs a été un moment envisagée et certains auteurs brésiliens ont sérieusement proposé de le construire en coopération avec l’Argentine, mais elle aussi s’est révélée trop dispendieuse. En désespoir de cause, on a été jusqu’à étudier la conversion d’un porte-conteneurs en trans­port d’avions à décollage court ou vertical, sur le modèle du HMS Reliant utilisé par les Britanniques aux Malouines (et qui a été désarmé en raison de ses inconvénients). En fait, il semble plus que probable que les porte-avions actuels n’auront pas de succes­seurs, à la fois pour des raisons financières et parce que la guerre des Malouines a montré avec éclat qu’un sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) aurait été pour les Argentins au moins aussi utile qu’un porte-avions pour la défense des îles.

Le Brésil et l’Argentine devraient donc quitter le club des pays possédant des porte-avions au cours de la prochaine décen­nie, à moins que l’un des protagonistes ne décide malgré tout d’en acquérir un (solution d’autant plus hypothétique que le marché de l’occasion a disparu ; ne serait éventuellement transférable que le Clemenceau français après 1998). Le Chili, qui espérait acquérir l’Hermes britannique, a dû y renoncer, enlevant à son rival argen­tin un motif supplémentaire de renouveler son porte-avions.



[1] Autant la littérature anglaise sur la guerre des Malouines est surabondante, autant son homologue française est pauvre. Mais on devrait bientôt disposer de la grande thèse de Henri Masse sur le sujet.

[2] Cf. Hervé Coutau-Bégarie, Géostratégie de l’Atlantique Sud, PUF, 1985, p.144-149.

 

 

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