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Institut d'histoire militaire comparée

Commission française d'histoire militaire

 

Conférences sur l'infanterie

Ecole Supérieure de Guerre (1911)

 

Le combat d'après le règlement de 1894

 

Répartition des troupes en vue du combat

Les principes généraux du combat sont exprimés de la ma­nière suivante par le règlement :

« L'ensemble d'un dispositif de combat offensif doit avoir pour objet une attaque concentrique sur un des points e la ligne ennemie ; ce point, quant on n'a pas de motifs sérieux d'agir au­trement, est le flanc ou, plus exactement, l'aile de l'adversaire la plus rapprochée de la ligne d'opérations.

« Les dispositifs ayant pour objet des actions divergentes doivent être proscrits d'une manière absolue. »

Le régiment et la brigade se forment sur deux ou trois li­gnes, suivant qu'ils sont encadrés ou isolés ; la division est tou­jours répartie sur trois lignes.

La 1e ligne mène le combat de front, elle ne manœuvre pas.

La 2e est intimement liée à la première, elle l'appuie sur son front et garde ses flancs.

La 3e constitue la ligne de manœuvre et la réserve ; elle est aux ordres directs du commandant des troupes.

La distance entre les lignes dépend de la configuration du terrain ; dans les exercices du temps de paix, elle est générale­ment comprise entre 300 et 600 mètres.

Les fronts de combat des grandes unités sont augmentés et portés jusqu'à 700 m pour le régiment, 1 400 m pour la brigade, 2 100 m pour la division. Dans la défensive, ils peuvent être encore plus étendus.

Observations

Cette répartition des troupes donne lieu à un certain nom­bre de remarques :

1.                  Le règlement n'admet aucune formation normale de combat pour les grandes unités et cependant il adopte une répar­tition des troupes sur trois lignes qui en a tous les inconvénients ; il semble qu'il y a là une contradiction.

2.                  Une deuxième remarque tout à l'avantage du règle­ment : il n'est plus question de remplacer la 1ère ligne par la 2e. On s'est enfin décidé à supprimer ce fameux passage de lignes contre lequel s'élevaient déjà la plupart des généraux du 1er Empire.

3.                  La préoccupation de mettre les exécutants en garde contre les déploiements en éventail procédé d'une idée juste, en rapport avec la puissance des armes actuelles.

Les déploiements en éventail étaient fréquents sous le 1er Empire. A Austerlitz, Iéna, Wagram, nous voyons l'empereur par­tir d'une formation massée pour exécuter son premier déploie­ment et suivre les péripéties de la lutte avec toutes ses réserves réunies en arrière du centre. C'est que l'armement de l'époque ne permettait pas les grandes concentrations de feu rendues possi­bles de nos jours, et qui donnent à la troupe enveloppante un avantage décisif sur la troupe enveloppée. Ce serait folie, aujour­d'hui, de vouloir déboucher du Danube et d'engager la bataille de Wagram dans les conditions où l'empereur a exécuté ces opéra­tions en 1809.

4.                  L'indépendance laissée à la 3e ligne est trop restreinte. En supposant les lignes distantes entre elles de 600 m, ce qui re­présente le maximum fixé par le règlement, la 3e ligne se trouvera éloignée de l'ennemi de 1 500 m au plus dans le fort du combat, ce qui lui enlèvera toute indépendance et la conduira à s'engager prématurément.

Une troupe ne peut être considérée comme réserve que si elle est libre de se mouvoir et de s'engager dans toutes les direc­tions, que si, par conséquent, le terrain ou la distance qui la sépa­rent de l'ennemi la mettent complètement à l'abri des coups.

5.                  Il y a lieu de relever la contradiction qui existe entre les deux obligations imposées aux troupes des 1ère et 2e lignes qui doi­vent, d'une part se diriger sur l'objectif assigné, et, d'autre part, conserver l'alignement et le parallélisme dans la marche.

La liaison vers l'avant, recherchée en vue de la convergence des efforts, exclut la liaison latéral. Il est inadmissible, en effet, que deux troupes partant, l'une de A, l'autre de B, pour attaquer l'objectif C, aient à se préoccuper de leur alignement, sinon leur élan se ralentira et leurs efforts pour utiliser le terrain seront illusoires.

En résumé, la répartition des troupes en vue du combat of­fensif, telle qu'elle figure dans le règlement de 1894, procède d'une conception juste des propriétés des armes modernes, en ce qui concerne l'effet à produire par la 1ère ligne, mais elle ne se préoc­cupe pas assez des avantages que l'on peut retirer de l'utilisation du terrain pour assurer la conservation matérielle et morale des troupes. L'initiative laissée à cet égard par le règlement aux di­vers degrés de la hiérarchie est tout à fait insuffisante.

 

Modifications apportées au règlement de 1875

 

Les principales modifications portent sur les points sui­vants :

1.                  Prise de contact – Organisation et emploi des éclai­reurs ;

2.                  Marche d'approche ;

3.                  Suppression du soutien ;

4.                  Règles pour les feux ;

5.                  Réglementation de l'assaut.

Prise de contact – Éclaireurs

L'augmentation de la vitesse du tir, de la portée et de la justesse des armes, combinées avec l'emploi des poudres sans fu­mée, ont rendu les reconnaissance de la cavalerie extrêmement difficiles. Des éclaireurs d'infanterie, doués d'une habileté parti­culière à utiliser le terrain, peuvent seuls, après avoir refoulé les patrouilles de l'ennemi, se rapprocher assez près de lui pour ren­seigner sur sa force et sur sa position.

"Toute troupe qui marchera à l'ennemi devra donc se faire précéder d'un groupe d'éclaireurs placé sous le commandement d'un officier. La mission de ce groupe d'éclaireurs placé sous le commandement d'un officier. La mission de ce groupe consistera à donner des renseignements sur l'ennemi et sur le terrain, et à faciliter par son feu l'accès du champ de bataille aux  troupes qui le suivent."

On ne peut qu'approuver de telles dispositions.

Marche d'approche

Le règlement de 1875 ne prévoyait, comme formation d'ap­proche, que l'échelonnement indiqué pour les unités de 1ère ligne, auquel on avait donné le nom de "Formation de combat". Cet échelonnement était considéré comme le dispositif le plus avanta­geux pour se mouvoir à l'aise dans toute espèce de terrains, sans éprouver de trop grandes pertes.

Le bataillon se rapprochait en ligne de colonnes de compa­gnie jusqu'à 2 000 m de l'artillerie ennemie et prenait alors seu­lement la formation de combat On estimait qu'il était dangereux de disposer la troupe plus tôt, par crainte de la voir échapper à la direction des chefs.

En 1884, la colonne de compagnie est considérée comme trop vulnérable ; on la fractionne en feux groupes, et la marche d'approche s'exécute en colonnes de pelotons jusqu'à 1 500 m de l'infanterie ennemie ; on passe ensuite directement à la formation de combat.

1n 1889, le bataillon est préalablement formé en colonne double ouverte sur deux lignes distantes de 250 à 300 m. Dès que les circonstances l'exigent, les compagnies de tête s'échelonnent par peloton ou par sections, ou se forment en échiquier en restant dans les limites du front attribué à la compagnie.

En 1894, l'attention est attirée sur les fronts que présen­tent les compagnies disposées en échiquier et même en échelons qui, de loin, ont l'aspect de lignes continues, et on pose le principe du fractionnement des compagnies en pelotons ou sections mar­chant par le flanc avec des intervalles aussi grands que le permet la zone d'action.

L'unité de combat tend ainsi à passer de la compagnie au peloton, puis à la section.

Les distances qui séparent les éléments de la colonne dou­ble sont portées à 400 ou 500 m en terrain découvert.

Suppression des renforts et des soutiens

Des expériences de vulnérabilité faites au camp de Châlons en 1878 démontrèrent que les renforts étaient aussi atteints que la chaîne (nous le savions déjà depuis 1870). La commission d'ex­périences proposa leur suppression qui aurait l'avantage de dimi­nuer le nombre des échelons de la formation de combat et les diffi­cultés du commandement.

Dès que les renforts furent supprimés (1884), les soutiens vinrent logiquement prendre la place des renforts et se mettre dans les mêmes conditions de vulnérabilité. Aussi fut-on amené, en 1894, à supprimer aussi les soutiens :

« Dans la formation actuelle, dit l'avant-propos du règle­ment, les soutiens ne sont pas à l'abri des feux dirigés sur la chaîne ; ils subissent des pertes sans prendre part directement au combat. La compagnie fractionnée échappe en partie à la direction immédiate du capitaine. Enfin, l'entrée en ligne du soutien contri­bue au mélange prématuré des unités, rend la direction laborieuse et nuit à la bonne exécution des feux de groupe.

« Dans la formation proposée, la compagnie entre en ligne tout entière et peut ainsi engager l'action avec vigueur dès le dé­but. Elle est bien dans la main de son chef, qui, n'ayant pas à  se préoccuper des fractions laissées en arrière, portera toute son at­tention sur la ligne de feu. Le mélange des unités est retardé. »

La formation de combat ne comprenait plus ainsi, au début, que deux échelons, une ligne de sections d'abord par quatre, puis sur un rang coude à coude, et de réserves à 500 m en arrière.

C'était substituer une formation normale à une autre. Or, comme on l'a déjà dit, une formation normale de combat ne peut être que l'expression d'une solution moyenne et elle en a tous les inconvénients. Il y a des cas où il faut aborder l'ennemi avec peu de monde ; dans d'autres, au contraire, on mettra en ligne un grand nombre de fusils. Ces deux manières d'opérer corres­pondant à deux situations différentes du combat moderne, à sa­voir, l'engagement et le combat proprement dit. La formation de 1875 pourrait être appelée une formation préparatoire à l'enga­gement, et celle de 1894, une formation préparatoire au combat.

Règles pour les feux

La modification qui précède n'avait, dans la pratique, qu'un intérêt secondaire ; elle pouvait, à la rigueur, se justifier. Ce que l'on comprend moins c'est le retour aux feux de salve dont on ne trouve aucun exemple d'emploi en 1870, malgré les prescriptions formelles des règlements à cet égard.

« L'emploi des salves, dit l'avant-propos, si favorable à la discipline, à la concentration et au réglage du feu se prolonge le plus longtemps possible dans l'offensive comme dans la défensive. Pour leur assurer un bon commandement, les salves ont généra­lement lieu par section. »

Réglementation de l'assaut

Le but essentiel poursuivi par les règlements d'infanterie qui se son succédés de 1884 à 1904, c'est à dire pendant 30 années, a été la réglementation de l'assaut.

On reprochait au Règlement de 1875 d faire absorber par la chaîne, au moment de l'assaut, toutes les troupes placées en ar­rière. Pour obvier à ce que l'on considérait comme un inconvé­nient, les instructions pour le combat prescrivirent de constituer, dans toute formation offensive, une troupe de choc distincte de la ligne de feu qui en joua plus, ainsi, qu'un rôle de préparation.

En 1884, nous voyons apparaître derrière la chaîne, au moment de l'assaut, des bataillons de 2e ligne avec compagnies en ligne déployée ou en colonne.

En 1887, paraît l'instruction pour le combat, sorte de marée montante qui doit s'avancer inébranlable sous le feu et absorber l'ennemi d'un élan ininterrompu. C'est l'attaque à coups d'hommes dans sa manifestation la plus brutale, une espèce de jeu de massa­cre.
Le règlement de 1889-1894 ramène l'assaut à des proportions moins grandioses, mais l'arrivée d'une troupe de choix distincte de la chaîne au moment d'aborder l'adversaire est considérée de plus en plus comme une nécessité inéluctable.

Sans vouloir, fixer d'une manière absolue, les formations que devront adopter les troupes appelées à entraîner à l'assaut la ligne de combat, le règlement de 1894 recommande l'emploi de petites colonnes disposées en ligne avec intervalles de déploie­ment, ou en colonnes doubles ouvertes.

Dans cette période du combat, le feu de la défense est ré­parti uniformément sur tout le front et ces colonnes espacées sont moins atteintes que les lignes déployées successives. D'autre part, elles sont plus maniables, ne se mélangent pas avec la ligne de combat et peuvent se déployer facilement dans diverses directions pour faire face à une contre-attaque."

Ce n'est que tout à fait exceptionnellement, d'après le rè­glement, la 1ère ligne prendra l'initiative de l'assaut. Le droit de prescrire l'assaut est réservé au général de brigade : "Sauf dans les cas exceptionnels où l'attaque aura été brusquée par la 1ère ligne, l'assaut sera donnée sur ordre du colonel, drapeau décou­vert au centre, les officiers au premier rang.


Marche générale du combat

 

Bataillon de 1ère ligne

(en terrain découvert)

 

 

 

Marche des éclaireurs : soit par petits groupes, soit dispersés – Ouver­ture du feu à 900 m.

300 ...........

 

Marche d'approche du bataillon en colonne double ouverte – 400 à 500 mètres entre la 1ère et la 2ème ligne. Les compagnies de tête formés en sections marchant par le flanc ; compagnies de réserve, en général, échelonnées.

1 300m.........

 

Déploiement par files des compa­gnies de tête.

900 m..........

 

 

Déploiement sur un rang et jonc­tion avec les éclaireurs qui ont ouvert le feu.

 

 

900 à 500 m.

 

 

Ouverture du feu par salve dès qu'on ne peut plus avancer ;

Marche par échelons de compa­gnie et resserrement sur le centre ;

Intervention successive des pelo­tons de la réserve.

400 m...........

 

Feu rapide – Reprise de la mar­che par bonds et par échelons de compa­gnie.

200 à 500 m.

 

Feu à répétition et assaut à l'aide des bataillons de 2e ligne.

Observations sur le Règlement de 1894

En ce qui concerne les Éclaireurs, la marche d'approche, la suppression des renforts et des soutiens, il n'y a rien à ajouter aux observations déjà faites au cours de l'exposé qui précède.

Au contraire, les règles pour les feux sont très différentes de celles admises par le règlement de 1875. D'une part, des tirail­leurs à 6 pas renforcés progressivement exécutent des feux à vo­lonté ; d'autre part, des sections sur un rang coude à coude n'em­ploient plus que des feux de salve jusqu'au moment de l'assaut. Il n'est plus question, en 1894, d'utiliser les munitions suivant le but tactique, c'est la vulnérabilité des objectifs qui décide seule de l'emploi du feu.

La compagnie d'infanterie est considérée comme une batte­rie de fusils ; les quatre sections représentent 4 pièces dont le feu est réglé et concentré au gré du capitaine. C'est la négation com­plète des enseignements de 1870.

Dans les grandes manœuvres exécutées à partir de 1895, on voyait se profiler sur la plaine une série de panneaux offrant de larges buts au feu de l'artillerie et de l'infanterie ennemies. Si les événements de la  guerre sud-africaine n'avaient enrayé cette ten­dance au formalisme, on ne peut prévoir à quel degré il serait par­venu.

Pour en revenir aux feux de salve, ils n'étaient pas exécu­tables dans la forme prescrite par le règlement, var, à partir du moment où les compagnies se resserraient sur le centre, il n'exis­tait plus d'intervalle entre les sections et il se produisait des confusions inévitables de commandement qui rendaient impossi­ble, même en temps de paix, l'exécution de ces feux.

La réglementation de l'assaut donne lieu également à des divergences fondamentales avec les lois du combat.

On a supprimé les renforts et les soutiens à cause de l'im­possibilité, pour ces groupes, d'échapper au feu dirigé sur la 1ère ligne, on reconnaissait que le feu produisait leur dissolution et leur fusion prématurée sur la chaîne.

Parce que les fractions disposées en arrière de la chaîne porteront, désormais, le nom de troupes de choc, elles seront af­franchies de tous les inconvénients attribués aux renforts, c'est à dire : qu'elles pourront se maintenir en arrière de la chaîne en formation compacte qu'elles entraîneront infailliblement la chaîne en avant.

Le règlement explique la possibilité de se maintenir en co­lonne en arrière de la chaîne par la raison que, dans la crise finale du combat, le feu de l'ennemi est réparti également sur le front, et que, dans cette situation, les colonnes sont moins atteintes que les lignes.

La comparaison entre la vulnérabilité relative de la ligne et de la colonne n'a rien à voir dans la question, attendu que, sous le feu, une troupe ne prendra ni l'une ni l'autre de ces formations. Poussée par le désir légitime de diminuer ses pertes, elle deman­dera au terrain toute la protection qu'il est susceptible de lui don­ner, et dans ce but, recourra à des procédés qui se rapprocheront davantage des r uses employées par les apaches que des forma­tions réglementaires.

Cette conception d'une troupe de choc distincte de la chaîne est un retour vers le procédé d'attaque du 1er Empire que l'expé­rience de 1870 avait condamné. Les exemples d'assaut en colonne que l'on trouve dans cette dernière guerre se rapportent tous à la défensive. Les tentatives faites, dans l'offensive, ont généralement échoué. A l'appui de cette affirmation, on peut citer l'ordre du Roi de Prusse interdisant formellement à la suite des pertes subies à Saint-Privat, non seulement d'attaquer en colonnes, mais même de présenter des colonnes sous le feu.

Le règlement admet difficilement que le signal de l'assaut puisse venir de la chaîne, et il réserve au général de brigade le privilège de donner l'ordre de l'assaut. On peut se demander pourquoi le général de brigade plutôt qu'un autre chef ?

Nous avons déjà dit que l'initiative de l'assaut, en 1870, a été pris le plus souvent par la chaîne : c'est elle, en effet, qui est le mieux à même d'en juger l'opportunité, de saisir cet instant fugitif où la supériorité morale lui est acquise. C'est à dire d'apprécier que la comparaison entre la terreur qu'elle croit inspirer et celle qu'elle éprouve est à son avantage.

En 1894, l'utilisation du terrain est complètement perdue de vue ou condamne même la "recherche exagérée du couvert qui occasionne des pertes de temps, rend les combats très longs, la marche lente et laisse la troupe trop longtemps sous le feu."

La marche générale du combat offensif  a pris une forme schématique qui dénote un mépris absolu du terrain, du feu de l'ennemi et de l'esprit d'initiative. Dans certains corps, on en était arrivé à piqueter sur les places d'exercices, les distances corres­pondantes aux diverses phases du combat. Non seulement la forme schématique du règlement est inadmissible, mais encore on pourrait contester la possibilité d'exécuter chacune des disposi­tions prescrites depuis la distance de 1 300 m jusqu'à l'assaut.

En résumé, les principes du Règlement de 1894 sont en dé­saccord avec l'expérience de la guerre. Leur influence sur l'ins­truction de l'infanterie a été néfaste.


Le combat d'après le règlement de 1901-1902[1]

 

Répartition des forces

Le 28 mai 1895, paraissait un règlement sur le service des armées en compagne qui divisait le combat en trois phases princi­pales : la préparation, l'action décisive, l'achèvement. De cette division, le règlement déduisait naturellement la répartition des troupes en trois groupes correspondant chacun à une des phases du combat.

« Les troupes chargées du combat de préparation ont pour mission de contenir l'ennemi sur tous les points où il montre des forces, de l'immobiliser, de l'user, en le tenant à tout instant sous la menace d'une crise décisive. »

Dans un combat de préparation, toute l'habileté consiste à obtenir ces résultats multiples en y employant des effectifs moin­dres que l'ennemi, afin de disposer de plus de monde pour l'acte décisif ; c'est l'application du principe de l'économie des forces.

L'objet de ce combat est de préparer l'entrée en scène des troupes de choc destinées à produire un effort violent et concentré sur le point décisif.

L'attaque décisive est l'acte important de la bataille.

La réserve doit être tenue soigneusement à l'abri des émo­tions de la lutte jusqu'à la solution définitive du combat ; elle est destinée à compléter le succès ou à limiter l'insuccès.

Le règlement de 1901-1902 prend à son compte cette doc­trine du combat et la répartition des troupes qui en est la consé­quence ; il donne pour le combat offensif de la division, les indica­tions générales qui suivent :

Dès que le général de division est fixé sur ses intentions, il fractionne ses troupes en :

1.                  Troupes chargées du combat de préparation, comprenant les bataillons de 1ère ligne et les bataillons disponibles ;

2.                  Troupes de choc destinées à donner le dernier coupe au point décisif ;

3.                  Réserve qui, soigneusement dissimulée et soustraite aux émotions de la lutte, est maintenue en arrière jusqu'au moment décisif ; elle sert alors, soit à appuyer l'attaque voir à compléter le succès, par la poursuite, soit à atténuer un échec.

Observations

On peut se demander si  cette préoccupation du règlement de vouloir imposer à toutes les troupes une mission permanente, dès le début du combat, est justifiée.

N'est-il pas illusoire, en effet, de fixer, à priori la quantité de troupes que nécessitera, par exemple, la conquête de tel ou tel point d'appui.

Dans certains cas, les troupes destinées à mener le combat dit de préparation seront impuissantes à accomplir leur tâche et il faudra, bon gré mal gré, faire des prélèvements sur la troupe de choc. Dans d'autres  cas, les troupes de préparation excéderont les besoins et une partie d'entre elles sera laissée momentanément sans emploi.

Que de fois, en effet, n'a-t-on pas vu aux manœuvres les troupes de préparations attendre, pour attaquer, l'arrivée des troupes de choc alors qu'elles auraient pu obtenir la décision par leurs propres moyens ?

Par la division du travail appliquée à la bataille, par cette spécialisation à outrance des troupes en vue de tel ou tel effort à produire, on arrivait à présenter une sorte de bataille de démon­tage que l'on affirmait être du type Napoléonien et dont l'erreur fondamentale était de ne pas tenir suffisamment compte des réali­tés du combat.

Le combat de préparation

Les troupes désignées pour mener le combat de prépara­tion se répartissent en bataillons de 1ère ligne et en bataillons dis­ponibles. Ces derniers suivent à une distance variable, suivant le terrain et la situation tactique.

La formation normale de combat est supprimée. Toute fois, le règlement recommande les procédés suivants :

Dans le marche d'approche, les bataillons de 1ère ligne sont en colonne double ouverte. Dès qu'ils entrent dans la zone des feux de l'artillerie, les distances et les intervalles sont augmentés.

Jusqu'à 1 200 m de l'ennemi, le règlement préconise la for­mation en lignes de sections ou de ½ sections par quatre ou par deux à 20 ou 25 mètres d'intervalle, de manière que deux élé­ments d'une même unité ne puissent se trouver à la fois exposés aux atteintes d'une même projectile.

En deçà de 1 200 m, les compagnies prennent la formation par files ouvertes à un  ou plusieurs pas d'intervalle. La marche se continue dans cette formation tant que le feu de l'ennemi le per­met.

Dès que les compagnies de tête ne peuvent plus avancer sans tirer, elles se déploient en tirailleurs et ouvrent le feu, feu à volonté.

Le mouvement en avant a lieu par petits bonds et en utili­sant avec soin tous les abris, en terrain découvert, on avance par petites fractions, ou même homme par homme. Pendant les arrêts, on ne brûle, chaque fois, que le nombre de cartouches nécessaires pour préparer le mouvement.

On arrive ainsi à la positon désignée généralement sous le nom de position principale de tir. Cette position doit être distante de 700 à 400 m de la ligne de résistance principale de l'ennemi, afin de ne pas gêner le tir de l'artillerie amie.

La ligne de feu est alors portée à son maximum de densité par l'arrivée sur la  chaîne des dernières compagnies des batail­lons de tête. Les bataillons disponibles ont suivi le mouvement et sont utilisés, au besoin, comme renforts.

Il s'agit, sur tout le front, de ne déployer que le minimum de forces nécessaire pour épuiser l'ennemi et le clouer sur place en le tenant constamment sous la menace d'une attaque.

Résumé

Il est intéressant de constater à quelles conditions la pré­paration doit se plier pour que l'attaque soit rendue possible.

Il faut que la troupe de préparation :

1.                  Contienne l'ennemi sur tous les points où il montre des forces ;

2.                  S'installe à portée de tir efficace de la ligne de résistance principale de l'ennemi sans s'aventurer cependant au-delà de 400 m, afin de permettre la préparation principale de tir pour donner à la troupe de choc le temps d'intervenir.

3.                  Immobilise l'ennemi en lui persuadant qu'elle va l'atta­quer et, néanmoins, qu'elle évite de se compromettre.

Observations

A) La première condition a un caractère trop absolu. Une troupe qui se préoccuperait, en toutes circonstances, de mouler son front sur celui de l'ennemi ferait le jeu de celui-ci et se place­rait volontairement dans une situation subordonnée.

B) La condition d'occuper une positon à distance de tir effi­cace (de 700 à 400 m) d'un adversaire établi sur la défensive n'est pas toujours facile à réaliser. Si avantageuse que soit cette posi­tion, elle sera toujours inférieure à celle de l'adversaire, à moins que celui-ci n'ait porté son choix sur un champ de tir défectueux.

Imposer à l'attaque l'occupation préalable d'une position de tir revient à dire que l'attaque ne sera tentée que là où cette posi­tion existera.

Il y a d'autres éléments que le terrain qui interviennent dans la décision du chef ; indépendamment de la situation tacti­que, un assaillant qui a pour lui le nombre, une artillerie puis­sante, des troupes d'un moral élevé, prendra la résolution d'atta­quer sans faire entrer en ligne de compte l'existence problémati­que d'une position de tir d'infanterie.

Le 16 août 1870, lorsque le général Alvensleben donna l'or­dre à la 6ème division en marche sur Mars-la-Tour de converser sur Vionville et d'attaquer avec toutes ses forces, il ne s'est certaine­ment pas préoccupé de savoir s'il existait une position principale de tir d'infanterie à la bonne distance des français ; sa conduite fut dictée par des considérations d'une autre ordre, et c'est le hasard seul qui a fait découvrir une position de tir en face de l'abreuvoir.

C) La troisième condition – occuper cette positon jusqu'à l'arrivée de la troupe de choc – pourra imposer à la troupe de pré­paration un arrêt prolongé.

Sous le 1er Empire, à 400 ou 500 m, une masse était à l'abri du feu de l'infanterie ; à 1 200 m, elle n'avait rien à craindre des boulets ; en 10 minutes, elle était à pied d'œuvre.

Aujourd'hui, une troupe en terrain découvert n'est en sécu­rité qu'au-delà de 5 km de l'ennemi. Pour franchir la distance qui la sépare de son emplacement de réserve à la 1ère ligne, elle met­tra plus d'une heure.

S'il se présente des obstacles sur la route, tels que bois, ri­vière, qui ralentissent sa marche, la constitution d'un dispositif d'attaque pourra exiger plusieurs heures. Pendant ce temps, l'en­nemi a pu recevoir des renforts, bousculer même la ligne de l'as­saillant... tant de choses peuvent se passer en deux heures !

D) Il est à prévoir, aussi, que l'ennemi ne se laissera pas user par un adversaire qui reste immobile sur ses postions ou qui n'attaque que faiblement, car la tactique du défenseur consiste précisément à ne faire usage du feu qu'au moment où l'assaillant avance hormis cette circonstance, le défenseur se tient coi et ré­serve ses munitions pour une meilleure occasion. L'assaillant use le défenseur en l'attaquant, il ne dispose d'aucun autre moyen et il s'aperçoit qu'il a la supériorité du feu quand il peut avancer. Mais si l'assaillant avance, il remporte la victoire, car vaincre c'est avancer ; et il n'y a pas lieu, dans ce cas, d'attendre l'entrée en action simultanée de toute la troupe de choc ; une fraction de cette troupe poussée en avant parle jeu successif du renforcement, et qui s'offre au moment opportun pour combler les vides de la chaîne, fera beaucoup mieux l'affaire qu'une masse trop imposante dont la vulnérabilité s'accroît dans une proportion supérieure à son effectif.

Comment reconnaître, en outre, si l'on se trouve réellement en présence de la ligne principale de résistance de l'adversaire ? Ne s'expose-t-on pas à lancer son dispositif sur une partie de la ligne avancée, et si cette fausse manœuvre a lieu, quel désastre pour l'attaque décisive dont les différents échelons viendront s'amonceler dans une zone repérée par l'ennemi !

Le procédé du renforcement progressif évitera de tomber dans un ensemble piège.

L'attaque et l'assaut (d'après le règlement)

« Dès que le dispositif d'assaut est constitué, on fait entrer en ligne les fractions nécessaires, le plus souvent par sections, de manière à maintenir la ligne de feu à son maximum de densité.

38 – L'arrivée sur la ligne de nouvelles fractions doit en principe, déterminer un mouvement en avant de la chaîne.

Devant une ennemi ébranlé par le feu, la marche pourra parfois être poursuivie sans interruption ; mais, le plus souvent, il sera nécessaire de procéder par bonds et par efforts successifs, les fractions ayant gagné du terrain facilitant par leurs feux la mar­che des groupes restés en arrière.

Dans ces arrêts, le feu et conduit avec la plus grande inten­sité : l'élan de la chaîne et l'énergie du feu sont constamment en­tretenus par l'arrivée de nouveaux renforts.

39 – Les troupes de choc se rapprochent progressivement et sont placées à l'objectif choisi. Chacun de leurs bataillons est dis­posé sur une ou deux lignes, les compagnies en ligne déployée, en ligne de sections par quatre ou en colonne de compagnie, séparées par les intervalles et les distances qui conviennent le mieux aux circonstances.

40 – La marche se poursuit ainsi jusqu'à distance d'assaut (150 m environ). A ce moment, les troupes de choc doivent être arrivés à 200 ou 300 m de la chaîne. Leur chef fait alors battre et sonner la charge qui est, pour la chaîne, le signal du feu à répéti­tion ; pou les troupes de choc, celui de la marche ininterrompue à l'adversaire ; la baïonnette est mise au canon, et la masse toute entière, entraînée par les officiers, aux cris de : "En avant à la baïonnette" se lance sur l'ennemi. »

Les lois du combat moderne et le règlement de 1901-02 (Comparaison)

Le règlement de 1901-1902 a, comme le précédent, la pré­tention d'exécuter l'assaut avec des colonnes et ne met pas en doute un seul instant la possibilité de réunir ces colonnes et de les faire marcher en ordre compact pour entraîner la chaîne. Il est, en cela, d'un avis diamétralement opposé au règlement du 1875 qui s'exprime ainsi :

« La marche de la réserve est un des problèmes les plus dif­ficiles à résoudre. Si tous les couverts du terrain ne sont pas utili­sés, si l'on ne profite pas avec soin de toutes les circonstances où l'attention de l'ennemi est concentrée sur les tirailleurs pour déro­ber à sa vue et à ses coups la marche des fractions à rangs serrés, celles-ci éprouveront bientôt des pertes considérables. »

De deux choses l'une, en effet, ou l'ennemi tient bon et les colonnes sont broyées par le feu, ou il cède, et ce défilé de parade au son des musiques et des tambours, pour saluer son départ, de­vient sans objet et ne peut que retarder le moment de l'assaut.

Le fait seul qu'une colonne puisse se former sous le feu est la démonstration la plus manifeste de son inutilité.

En préconisant l'emploi des colonnes d'assaut ; en enlevant à la chaîne le privilège de mener tout le combat ; en attribuant aux renforts seuls le pouvoir d'entraîner la chaîne : en admettant pas que le signal de l'assaut puisse être donnée par celle-ci, le rè­glement de 1901 est en opposition formelle avec les lois essentiel­les du combat moderne.

Le règlement maintient la doctrine de l'emploi du feu de 1894, mais il abandonne l'usage immodéré des feux de salve. Dans l'un et l'autre règlement, il est tenu d'ailleurs fort peu compte des fusils de l'adversaire.

L'importance du terrain, que le règlement s'était attaché à faire ressortir dans les préliminaires du combat, disparaît au mo­ment de l'attaque et tous les échelons du dispositif se présentent à découvert aux coups de l'ennemi.

Il n'y a plus, il est vrai, de formation normale de combat, mais il existe un dispositif d'assaut que les prescriptions des nos 39 et 40 de l'École de Bataillon tendent à réglementer. En dehors des considérations de vulnérabilité, énumérées plus haut, c'est une atteinte portée à l'initiative des exécutants.

En résumé, il apparaît nettement qu'aucune des lois du combat n'est plus respectée. L'expérience de la guerre de 1870 est tombée dans un oubli complet. Les prescriptions relatives au com­bat sont basées sur des conceptions surannées. C'est à l'étude de la bataille napoléonienne, entreprise il y a un vingtaine d'années, qu'il faut attribuer le retour à l'emploi des formations épaisse set des masses d'attaque.

Les procédés en usage sous le 1er Empire ne sont plus ap­plicables de nos jours. Les guerres du Transvaal et de la Mand­chourie se sont chargées de mettre les choses au point et de ré­duire à néant ces théories sur l'emploi des masses.

Avec l'armement actuel, fusil et canon à tir rapide, mi­trailleuses, poudre sans fumée, la vase de toute tactique doit être d'obtenir le mouvement par le feu.

Assurément, l'assaillant sera obligé d'aborder l'ennemi à la baïonnette, car il ne réussira pas en général à le déloger à coups de fusil ; mais le dernier bond, la baïonnette en mains, ne consti­tue pas un acte comparable à celui du long et rude combat par le feu exécuté sur un parcours qui dépassera souvent un millier de mètres. La possibilité de grossir la chaîne, dans le mouvement qui précédera l'assaut, augmentera sans doute les chances de succès, mais la forme sous laquelle le nombre interviendra ne doit faire l'objet d'aucune réglementation spéciale ; l'extrême confusion in­hérente à cette période de la lutte ne permettait d'ailleurs pas de la réaliser.


[1] Projet de règlement en 1901, devenu règlement provisoire en 1902.

 

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