| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Institut d'histoire militaire comparée Commission française d'histoire militaire
Conférences sur l'infanterie
Ecole Supérieure de Guerre (1911) Colonel Pétain
Situation
de la brigade au moment d'aborder le chemin de Vionville à la statue de
la Vierge
Au
moment où le feu cessa devant Vionville, la 11e brigade présentait
le dispositif suivant : -
Le 1er/35e, le seul
bataillon qui eut été arrêté jusqu'alors, avait ses 1er et
2e compagnies face à la lisière S.O. de Vionville, à 2 ou
300 mètres à peine, prêtes à se jeter sur le village, tandis
que ses 3e et 4e compagnies, dirigées sur le
cimetière, étaient sur le point de l'atteindre. -
Aucun des autres bataillon n'avait suspendu
sa marche. -
A droite, le IIIe/35e
était sur le point d'atteindre la cote 269 ; -
Au centre, le IIe/35e parti
un peu après les autres,
arrivait à la hauteur et à droite des compagnies 1 et 2 ; -
A quelques centaines de pas en arrière, le
20e régiment franchissait le ravin 278-268. -
Le IIIe/20e passait près
de 268, marchant sur le cimetière ; -
Le Ie/20e passait un
peu au nord de 278, marchant sur 291 ; -
Le IIe/20e s'avançait
à hauteur et au nord du précédent. Tous
ces éléments, en franchissant la crête à l'est de Tronville avaient
plus ou moins aperçu, par le couloir de Vionville (275-281), la fumée du
combat vers le NE de Vionville, mais aussitôt après en descendant dans
le ravin 268, tout ce qui se passait au delà de l'artillerie avait échappé
à leur vue. L'ennemi
allait se révéler à eux de sanglante façon dès qu'ils auraient abordé
la ligne de crête dont quelques centaines de pas les séparaient encore. Pour
bien comprendre le désordre qui va se produire et qui semble
inextricable, au premier aspect, il semble nécessaire de dire quelques
mots de l'attitude du défenseur de du terrain : Des
abords du cimetière, on voyait devant soi l'infanterie française qui
venait d'abandonner Vionville pour s'établir sur la croupe 292, tenant
les boqueteaux à l'ouest et l'abreuvoir. Une autre ligne d'infanterie était
installée à l'ouest de Flavigny sur le crête basse 280-272. Les
feux de toutes ces troupes battaient complètement la crête du cimetière
et les pentes qui en descendant vers l'est, laissant seulement subsister
un angle mort dans le fond de la dépression que suit la route de
Vionville à Gorze, aux environs de 279. Il
convient, d'ailleurs, d'ajouter que les défenseurs de la crête 280,
menacés sur leur droite par l'évacuation de Vionville, se replièrent très
vite jusqu'à la hauteur de Flavigny. De là, ils continuèrent de battre
efficacement les pentes orientales de la croupe du cimetière, et le petit
angle mort signalé plus haut s'étendit alors sur tout le rebord ouest du
mouvement du terrain marqué 287-280. Mais cette particularité ne pouvait
encore être devinée des premiers éléments de la 11e
brigade, et, pour les hommes qui osèrent regarder devant eux, le
spectacle fut sans doute impressionnant, car on voyait descendre de la
croupe 312-306 (2 Km. NE de Vionville) d'épaisses lignes d'infanterie
française qui venaient au secours des défenseurs de Flavigny et de la
croupe 292. Tel
était l'obstacle contre lequel allaient se heurter les bataillons de la
11e brigade, affrontant le feu pour la première fois de la
campagne et soumis depuis la veille à des
fatigues excessives. En
outre, par suite de la hâte avec laquelle ils avaient été engagés, les
bataillons étaient peu orientés sur le but à atteindre. A
l'exception du[1]
F/35e, qui a pris dès le début sa direction de marche sur
Flavigny, les autres bataillons de la brigade seront irrésistiblement
entraînés sur Vionville où se produira une accumulation de forces
dont une partie aurait trouvé un meilleur emploi en face de Flavigny. Lorsque
les unités de la 11e brigade franchiront la crête 281-294, le
feu des tirailleurs français causera tant de ravages dans leurs rangs que
toute transmission d'ordre deviendra impossible. Il ne sera plus
question, à partir de ce moment, de modification à la répartition
initiale des forces, de conduite d'une action d'ensemble quelle qu'elle
soit. Il
n'y aura plus, dès lors, que des fractions de bataillons de compagnies,
le plus souvent que de simples pelotons qu'un grand souffle offensif
continuera à pousser vers l'avant, que des chefs subalternes énergiques
dirigeront suivant leur inspiration ou la possibilité du moment et qui,
finalement, viendra se fondre en une longue chaîne à coure distance de
l'ennemi, et sur le rebord ouest de la crête 287-280-272. Pour y parvenir
certains éléments vont descendre bravement les pentes orientales de la
croupe du cimetière, oscillant plus ou moins, à droite ou à gauche,
sous les projectiles. D'autres,
rebutés par un premier accueil meurtrier sur la crête 294-281, feront un
long détour pour gagner Vionville par le revers ouest de cette crête et
se rabattront dans le couloir défilé que suit la route de Vionville à
Gorze. Ils n'auront, par ce cheminement, qu'un court espace découvert
à franchir pour doubler le prolongement septentrional de la hauteur de
cimetière. D'autres
enfin, trop ébranlés par les pertes du début ne pourront être arrachés
des murs du cimetière derrière lesquels ils auront été irrésistiblement
attirés. La
brigade franchit la crête et atteint la portée efficace du tir
1e
et 2e – A 11 h 30; le
feu des lisières ouest et sud de Vionville cesse, et, à la gauche des
1ère et 2e compagnies du 35e, le 64e
régiment tout entier déployé se jette sur le village, tandis que le 64e
aborde la lisière ouest. On
constate que l'ennemi évacue le village pour se replier vers l'est. Le
64e gagne alors la lisière est de Vionville à cheval sur la
route de Rezonville. Les
2 compagnies du 35e, longeant la lisière sud, arrivent près
de la route de Gorze et s'établissent à la droite du 64e, au
coude même de la route. L'assaillant
se trouve alors en présence des français qui tiennent la ligne des
boqueteaux situés un peu en deçà de 292 et refoulent les tirailleurs
prussiens qui tentent de déboucher de Vionville. Une vive fusillade
s'engage de part et d'autre. IIe/35e
– Le 2e/35e s'avançait en arrière et à droite
des 1e et 2e compagnies dans le but de prendre part
à l'action engagée devant Vionville. Au
moment où ses compagnies de tête arrivaient à hauteur des 1e
et 2e compagnies, celles-ci s'ébranlaient précisément pour
gagner le village évacué par l'ennemi. Le
commandant du IIe/35e modifie sa direction et marche
droit vers l'est . Les 6e et 7e compagnies abordent
ainsi la crête, à peu près à égale distance entre le cimetière et la
cote 281. Elles ne tardent pas à être accueillies par une fusillade
violente venant principalement de la crête 280. Le
mouvement en avant continue, mais des fluctuations se produisent. La
compagnie de droite (la 6e) dévie instinctivement vers la
droite pour faire face à l'ennemi de la cote 280 et gagner au plus vite
le fond de la dépression vers 279. Elle s'établira un peu au nord de
cette dernière et tirera efficacement sur l'ennemi replié dans Flavigny. La
compagnie de gauche (la 7e), ne suit pas la 6e dans
son mouvement vers la droite. Elle continue à s'avancer droit sur
l'Abreuvoir, mais, au moment où elle dépasse le mouvement de terrain
287-280, elle est fusillée de toutes parts et ses pertes sont telles,
qu'elle est obligée de e replier et se s'établir sur le revers ouest de
la crête. Cependant,
les compagnies de guerre (5e et 8e), suivent à 150
pas de distance, se présentent à leur tour au nord du cimetière dans
la formation habituelle, c'est à dire en ligne de colonnes de compagnie
sans intervalle. En
moins de cinq minutes, 8 officiers et 185 hommes, c'est à dire plus du
tiers de l'effectif, sont mis hors de combat. Le reste tourbillonne et
court instinctivement se blottir contre le mur du cimetière. Rien désormais
ne leur fera quitter cet abri. 3e
et 4e/ 35e – Après
avoir déboîté à droite, les 3e et 4e compagnies
s'étaient dirigées vers le cimetière. A leur gauche retentissait la
fusillade de l'attaque de Vionville ; à leur droite, quatre
batteries amies tonnaient sur la hauteur 294. Leur moral fut vivement
impressionné par ce début de combat. En
arrivant au cimetière, elles s'abritent et déposent les sacs. Vionville
venait de tomber au pouvoir des troupes amies ; néanmoins, les deux
compagnies ne se pressent pas de poursuivre leur mouvement ; elles ne
se décident à le reprendre qu'au moment où elles aperçoivent les 2
compagnies de tête du II/35e franchir la route de Vionville
au cimetière. Les
deux compagnies partent dans la formation habituelle, colonne précédée
du peloton de tirailleurs. En
franchissant la crête, elles commencent à subir des pertes. Devant
elles, passe à ce moment la 6e compagnie qui obliquait vers
Flavigny. Les
deux compagnies se disloquent : -
à gauche, le peloton
de tirailleurs de la 3e, suivant le mouvement de la 7e
compagnie, s'avançait droit sur l'abreuvoir, mais le gros de la compagnie
subissait l'attraction du ravin 279, et appuyait à droite, comme la 6e
compagnie. -
à droite, le peloton de tirailleurs de la 4e
marchait également sur Flavigny, en suivant la 6e compagnie,
mais le gros, manquant de force, regagnait en désordre l'abri du cimetière. Ses
chefs ne tentèrent pas de le reporter en avant. Ils le dirigèrent à
l'abri de la crête 281 jusqu'à la lisière sud de Vionville. Il put
gagner, de là, un intervalle de la ligne de combat, face à l'abreuvoir. IIIe/35e
– Cependant le IIIe/35e s'avançait, de son côté,
sur Flavigny en suivant le ravin 269-272. C'est
seulement en franchissant le chemin de Vionville à Sainte-Marie qu'il
commença à recevoir les premiers projectiles de l'ennemi. Ceux-ci
semblaient venir des directions de Flavigny et de l'abreuvoir. La
compagnie de droite (10e), qui suivait le fond du ravin,
parvient à continuer sa marche, grâce aux couverts qui lui offrait un
terrain coupé de bois et de vergers. La
compagnie de gauche (11e), qui s'avançait à mi-côte sur les
pentes septentrionales du ravin, exécuta alors un changement de direction
vers le nord ; soit que, ignorant encore que la brigade s'avançait
sur les traces des deux premiers bataillons envoyés en avant, elle ait
voulu gagner du terrain vers la gauche pour faire face à l'ennemi aperçu
vers l'abreuvoir ; soit qu'elle ait seulement cherché, d'instinct,
à retarder son entrée dans la zone des feux ? C'est ce qu'il est
difficile d'établir. Quoi
qu'il en soit, laissant son peloton des tirailleurs continuer dans la
direction primitive, elle abandonne cette direction et, par une marche défilée
en arrière de l'artillerie établie à 294, elle se porte à la gauche de
celle-ci vers le cimetière. Elle
est désormais perdue pour son bataillon. Celui-ci
continuait à s'avancer dans le fond du ravin sans éprouver de grandes
pertes. A sa vue apparaissaient plusieurs compagnies de la 5e
division qui descendaient rapidement les pentes dans la direction de
Flavigny. Sur sa gauche, il apercevait deux compagnies dévalant du cimetière
qui se rapprochaient de plus en plus de lui. La
marche continuait ainsi, et le bataillon atteignait presque sans coup férir
la cote 272, quand il vit d'épaisses lignes françaises aborder
Flavigny par l'ouest et refouler vers le sud les fractions de la 5e
division qui venaient d'y pénétrer. Le
bataillon, qui a maintenant deux compagnies en première ligne (la 9e
s'est portée à hauteur de la 10e), ouvre un feu rapide sur la
contre attaque française, mais ne se porte pas en avant. A
gauche, des 9e et 10e, se sont déployées les 3e
et 6e et tout ce groupe entame une lutte par le feu contre les
nouveaux défenseurs de Flavigny. Cependant,
les deux pelotons de la 11e compagnie ont dû d'apercevoir, au
cours de leur marche sur le cimetière, que les bataillons de la brigade
affluent vers l'espace compris entre ce dernier et Vionville. Leur chef
veut se redresser à partir du cimetière pour reprendre sa marche vers
l'est. Au
franchissement de la crête qui doit avoir lieu un peu après celui des 3e
et 4e compagnies, les deux pelotons de la 11e
tourbillonnent sous les balles. Il
en résulte qu'une partie continue à marcher et gagne la chaîne qui
commence à se constituer, par tous ces rapports successifs, au-delà de
la route de Vionville à Gorze ; qu'une autre partie, la plus
importante, se replie derrière les murs de cimetière. Les chefs
parviennent à remettre de l'ordre ; ils ne tentent pas de reporter
leurs hommes en avant, mais les dirigent sur Vionville et gagnent de là,
par l'angle mort, la ligne de tireurs établie face à l'abreuvoir. Ier
et IIe/20e
–
Les deux bataillons franchissent le ravin 278, quand un ordre du général
de division leur prescrit de s'arrêter pour
constituer la réserve générale. Les
bataillons suspendant aussitôt leur marche et rappellent leurs
compagnies de tête. Dans
le Ier/20e (bataillon de droite), la 3e
compagnie, par suite d'une transmission d'ordre défectueuse, ne rallia
pas. Elle continua droit sur la cote 291, direction primitive assignée,
la dépassa et, longeant la lisière sud de Vionville, déboucha un peu
au sud des 1e et 2e/35e. Poursuivant
toujours sa marche, elle franchit la crête 287 dans l'instant même où
les fractions françaises repliées sur les pentes de 292, après
l'abandon de Vionville, se retiraient pour faire place à des renforts
considérables qui descendaient de la croupe 300. Devant
la 3e compagnie apparaissait, au fond du vallon et à courte
distance, le petit bouquet de peupliers qui constituait l'abreuvoir. Elle
s'y précipite, mais en est bientôt chassée par les nouveaux arrivants.
La retraite en terrain complètement découvert fut des plus pénible,
ses débris vinrent chercher un refuge en arrière de la crête 287-280. Cependant
les Ier et IIe/20e recevaient
presque immédiatement du général de division l'ordre de se
rapprocher de Vionville. Ils reprenaient, en conséquence, leur marche
dans les directions primitives. Parvenues
à hauteur de la cote 291, ils recevaient de nouvelles instructions. Tandis
que le bataillon de gauche, le IIe/20e, était appelé
au nord de la route de Mars-la-Tour, le Ie/20e avait
l'ordre de marcher sur l'abreuvoir[2]. Le
bataillon n'avait qu'à continuer droit devant lui. Il longea la lisière
sud de Vionville, et, se rabattant légèrement sur la droite, vint déployer
ses trois compagnies en arrière de la crête 287-280. IIIe/20e
–
Cependant, le IIIe/20, en débouchant du ravin 268 avait
continué tout d'abord à s'avancer sur le cimetière, mais maintenant que
l'ennemi avait ouvert le feu sur les premières troupes qui cherchaient à
déboucher du terrain compris entre le cimetière et la cote 281, un grand
nombre de projectiles, rasant la crête, venaient fouiller les pentes
occidentales du mamelon 294. Parvenu
à mi-côte, le IIIe/20e commence à éprouver des
pertes importantes. Il oscille, hésite et finalement oblique vers la
gauche dans la direction de Vionville. L'une
des compagnies de tête, celle de droite 11e, était déjà
suffisamment rapprochée du cimetière pour subir l'attraction de cet
abri. Elle s'y arrête sans se préoccuper du changement de direction
des autres compagnies. Après
l'avoir remise en mains, son capitaine parvient à lui faire franchir la
crête et à la porter dans un vide de la ligne de combat du 35e,
face à l'abreuvoir. Cependant,
le reste du IIIe/20e, en approchant de la cote 281,
voyait défiler devant lui le Ie/20e qui, comme on
vient de la voir, se dirigeait alors vers l'abreuvoir. Suivant
son exemple, il redresse et s'avance sur ses traces. Ses mouvements
s'effectuèrent alors, parait-il, avec une grande précision. Il
vint ainsi se placer à la gauche du Ie/20e dans les
environs mêmes de la croupe 287. La
brigade se lance à l'assaut
Situation
de la 11e brigade vers midi Encadrée
à droite des fractions de la 5e division qui investissent
Flavigny par le sud, à gauche par la 12e brigade déployée à
l'est de Vionville, la 11e brigade est maintenant établie à
bonne portée de mousqueterie, en face de l'adversaire qui tient la ligne
292 – abreuvoir-Flavigny. La ligne de feu s'est constituée péniblement,
mais enfin elle existe. Si
on excepte les 1e et 2e compagnies du 35e
qui, placées à la droite de la 12e brigade près de
Vionville, lieront désormais leur sort à celui de cette brigade, et le
IIe/20e qui a été envoyé au nord de Vionville, la
11e se trouve dans une situation qui présente à peu près les
caractères suivants : 1.
à gauche, face à l'abreuvoir et déployés entre 287 et 280 (11
compagnies) : -
IIIe/20e
- la 11e
compa gnie I/20 -
Ie/20e
- la 3e compa gnie, fraction des 7e, 11e,
4e /35e et 3e, 11e/ 20e à
droite, face à Flavigny et déployés entre 280 et 272 (5
compagnies) : -
IIIe/35e - la 11e
compa gnie, fraction des 3e, 6e/35e 2.
La densité est considérable car seize compagnies (à la vérité
plus ou moins diminués par les pertes et les défaillances) occupent un
espace de 800 m au plus. 3.
La brigade ne sera jamais plus forte, car elle ne peut compter sur
aucun homme de renfort. 4.
Elle a sur l'ennemi la supériorité des feux combinés
d'infanterie et d'artillerie. En effet, bien que l'artillerie allemande
dut lutter contre les nombreuses batteries françaises établies depuis
la cote 296 jusqu'à la voie Romaine, il lui restait encore assez d'unités
disponibles pour couvrir d'obus les positions françaises. Elle dirigeait,
en particulier, ses coups sur Flavigny qui devenait bientôt un amas de
ruines. D'autre
part, les troupes françaises établies aux boqueteaux, à l'abreuvoir
et à la lisière de Flavigny se trouvent placées légèrement en
contrebas par rapport à la crête 287-280-278 occupée par la 11e
brigade. Elles étaient fusillées par un ennemi peu visible et à portée
efficace de tir du fusil Dreyse (environ 350 mètres). Telles
sont les conditions dans lesquelles se trouvait vers midi la 11e
brigade, momentanément clouée au sol, mais n'ayant pas encore épuisé
toute l'aptitude offensive qui l'avait jusqu'ici fait tendre vers
l'ennemi. Pour
joindre ce dernier, il restait un vigoureux effort à accomplir. Il
fallait, de plus, s'exposer de nouveau en terrain découvert, sur
plusieurs centaines de mètres, avec la perspective d'une extermination
totale si l'on n'arrivait pas jusqu'au bout. L'effort
fut tenté là où l'obstacle paraissait le moins grand, l'ennemi le plus
faible, la distance la plus courte, devant l'abreuvoir. Assaut
de l'abreuvoir – On n'a pas à se demander
comment l'assaut fut organisé et conduit, puisque les troupes ne
formaient plus qu'une chaîne unique. Il est vraisemblable d'admettre, qu'à
un moment donné, quelques chefs de peloton audacieux ont eu l'impression
d'une proie facile à saisir, et qu'ils ont réussi à faire partager ce
sentiment par leurs hommes. Ou bien s'est-il trouvé quelque héros obscur
qu'un patriotisme exalté aura poussé en avant et que ses camarades
auront suivi, l'exemple et l'imitation étant à ce moment de la lutte les
principaux facteurs de succès ? « Par
une course rapide, sans tirer un coup de fusil, c'est ainsi que se précipitèrent
les Brandebourgeois, en poussant des hourrahs, sur l'abreuvoir. Il
subirent de grandes pertes, mais arrivés à 100 mètres de la position,
ils virent l'ennemi s'enfuir »...
(Historique du 20e régiment). Les
français, en effet, constatant que le feu rapide était impuissant à arrêter
une attaque si supérieure débouchant à
courte distance, avaient tourné les talons. Cependant
les prussiens, en complet désordre, s'engouffrent dans le petit bois de
peupliers où ils sont criblés de balles par des fractions françaises établies
plus à l'est, sur les pentes qui remontent vers Rezonville. Dans
cette situation critique où ils sentent que l'arrêt devient aussi périlleux
que la reculade, l'instinct va les pousser à la fuite en avant. On
entendit alors, de tous côtés, les cris de "à la chaussée"
et, d'un nouvel élan, on atteignit la route de Flavigny à Saint-Marcel.
On avait des chances de trouver là un talus pour abriter les tirailleurs. En
tous les cas, cette chaussée avait l'avantage d'offrir à la masse
confuse des prussiens une sorte de jalon naturel qui devait leur permettre
de constituer une nouvelle ligne de feu. Devant
cette menace, les français reculèrent encore de quelques centaines de mètres. Prise
de Flavigny – La 11e brigade se
trouvait ainsi avancée comme un coin dans la ligne ennemie qui occupait
toujours 292 et Flavigny. Cette situation anormale eut une solution immédiate :
les français, abandonnant ce dernier village, se retirèrent rapidement
dans la direction de Rezonville. Le groupe des III/35 et 3e, 6e/35
qui se trouvait en face de Flavigny, se porta en avant dès que l'ennemi
commença à évacuer le village. Traversant celui-ci, les prussiens gagnèrent
la lisière est. Devant eux, les français se retiraient dans un sauve
qui peut général. L'assaillant veut alors s'élancer à leur poursuite,
mais il est contenu par un feu violent partant d'une haie située un peu
à l'est du village. Les
français qui occupaient cette haie ne tardèrent pas à se retirer à
leur tour et à se mettre hors de portée. Les
troupes qui venaient de pénétrer dans Flavigny se reconstituaient
alors et occupaient ce point d'appui. Remarques
sur les évolutions de la 11e brigade
Ce
que nous avons déjà dit de la souplesse manœuvrière des prussiens se vérifie
sur le champ de bataille. La division, la brigade, marchent et manœuvrent
en formation de rendez-vous : les bataillons de première ligne se
disloquent et prennent entre eux des intervalles variables pour s'engager
dans les cheminements qui conduisent aux objectifs qui leur ont été
assignés. En se rapprochant de l'ennemi, les bataillons eux-mêmes se
fractionnent par compagnies, et celles de tête poussent en avant d'elles
leur peloton de tirailleurs. L'ensemble
est bien articulé, souple, mobile. Les chefs aux différents degrés ont
contracté l'habitude de prendre des décisions, de conduire leur troupe
à travers pays, de parer à l'imprévu. Qu'importe que les
prescriptions pour le combat soient surannées ? La souplesse des
petites unités prussiennes leur permettra de se plier aux nouveaux procédés
imposés par une arme dont on ignorait la puissance meurtrière. Ces unités
seront surprises, mais non déconcertées ? C'est,
d'ailleurs, un fait d'expérience que les procédés de combat du temps de
paix sont toujours en retard
sur la réalité. Une
troupe manœuvrière peut, sur le champ de bataille même, apporter des
modifications à sa manière de combattre. Une troupe non-manœuvrière
est vouée à l'exécution rigoureuse des procédés du temps de paix ;
elle est impuissante à réparer la moindre erreur. Remarques
sur le combat de la 11e brigade
Le
règlement prussien prévoyait le fractionnement du bataillon en une série
d'échelons destinés à donner à la chaîne un développement
progressif, et à la porter ensuite à l'attaque à l'aide de la réserve
du bataillon maintenue en colonne. Toutes ces prévisions du règlement s'évanouissent
sous le feu. Examinons
les faits : Les
compagnies de tête s'avancent précédées de leur peloton de
tirailleurs, fractionné lui-même en deux morceaux, tirailleurs et réserve
de tirailleurs. Déjà, aux distances de 1 200 mètres ou de 1 000 mètres,
le peloton de tête subit des pertes poussé par le double désir de réduire
sa vulnérabilité et d'atteindre la distance d'où il pourra rendre
coup pour coup à l'adversaire, il se lance à la course pour gagner au
plus tôt une position de tir favorable. Le
gros de la compagnie qui, aux termes du règlement, doit marcher à une
centaine de pas en arrière du peloton de tête, recevant des coups
autant que la chaîne et même plus qu'elle parce que sa densité le rend
plus vulnérable, renonce bien vite à s'avancer en ordre compacte.
Comme, d'autre part, la constitution d'une forte ligne de feux s'impose
pour répondre au tir de l'ennemi, le capitaine, à moins qu'il ne trouve
à sa portée un abri avantageux, reconnaît sans difficulté que la présence
de ses hommes sera plus utile, sur la chaîne qu'en arrière ; s'il
avisait, d'ailleurs d'être d'une opinion contraire, ses hommes lui
feraient bien vite sentir son erreur en raison de leur hâte inductive à
participer au feu de la chaîne. Le chef ne peut sauvegarder son autorité
qu'en dirigeant les hommes dans le sens de leurs aspirations, c'est à
dire en les acheminant vers le théâtre de la lutte par les voies les
moins meurtrières. La
réserve ne tarde pas à suivre l'exercice des compagnies de première
ligne et son intervention se produit non pas en colonne, comme l'aurait
prévu le règlement, mais en tirailleurs. Que
font pendant ce temps les bataillons de 2e ligne ? Leur
mission, d'après le règlement, consiste à appuyer l'attaque de la 1e ligne,
lorsque celle-ci ne réussit pas à enlever la position avec ses seules
forces. Cette action doit s'effectuer en colonne d'attaque. Mais, dès
que les bataillons de la 2e ligne par suite de leur
progression, tombent sous les coups dirigés sur la 1e ligne,
ils sont irrésistiblement entraînés vers l'avant et viennent s'incorporer
aux tirailleurs ! Dans
cette ligne surpressée, où le commandement est impuissant à exercer,
tout le monde tire. L'artillerie tire aussi ; elle couvre de
projectiles la ligne ennemie et sa présence contribue à maintenir le
moral de la troupe. Tout
à coup, un tronçon de la ligne se porte en avant ; l'exemple se
communique aux voisins, et, de proche en proche, toute la ligne s'ébranle
vers l'ennemi. Nous
voilà revenus aux grandes bandes de tirailleurs de la Révolution. La génération
du système aux temps du fusil à silex était prématurée ; on dut
faire un retour en arrière et remettre les tirailleurs sans la dépendance
des troupes en ordonnance. Le fusil se chargeant par la culasse ramène
les tirailleurs en grandes bandes et en impose l'usage, à l'exclusion
de tout autre système. Ce
court exposé met en lumière l'importance considérable acquise par le
feu ; cette importance a dépassé toutes les prévisions. Voilà
le fait fondamental qui se dégage de la guerre de 1870. Le progrès des
armes imposera à l'infanterie des procédés de combat nouveaux. Dans
les milieux allemands, on n'attendit pas la fin de la guerre pour se
rendre compte de cet état de choses, et reconnaître la nécessité de
modifier le mode d'attaque de l'infanterie. Voici ce que dit, à ce sujet,
le duc Guillaume de Würtenberg : « Les
combats de la première période de la campagne nous présentèrent la
preuve irréfutable que l'attaque en ligne de colonnes, en terrain découvert,
était un sacrifice d'hommes inutile... « L'attaque
en ordre déployé, préparée par des tirailleur fut adaptée depuis
comme seul mode d'offensive en terrain découvert et l'on défendit sévèrement
de présenter, à moins de 2 000 pas, des fractions massées au feu de
l'ennemi... et encore faut-il s'attendre à ce que ce mode d'attaque coûte
beaucoup de sang. » Ces
observations, sur la mode d'attaque de l'infanterie, ne sont pas les
seules à signaler. Une étude une peu plus approfondie des faits de la
guerre de 1870 en révèle beaucoup d'autres, et, quoiqu'elles aient
toutes pour origine le perfectionnement apporté à l'armement, elles se
présentent sous des aspects ou des points de vue, variés, qui permettent
de faire à chacune une place à part dans la discussion. Toutes
ces observations, groupées et commentées dans le chapitre suivant,
forment, pour ainsi dire, la synthèse des engagements de la guerre de
1870 et constituent la base des règles nouvelles à introduire dans les règlements,
en ce qui concerne les procédés de combat de l'infanterie.
Conséquences
de l'emploi du
fusil
se chargeant par la culasse
(Lois
du combat moderne) 1.
Le progrès des armes maintient à l'offensive sa supériorité. 2.
Importance prépondérante du feu. 3.
Nécessité d'employer l'ordre dispersé. 4.
Translation du combat sur la ligne des tirailleurs chargés à la
fois de la préparation et de l'exécution. 5.
Une chaîne de tirailleurs représente la formation qui réalise la
plus grande puissance de feu et réduit au minimum la vulnérabilité des
combattants. 6.
Importance du terrain. 7.
Recherche de l'invisibilité. 8.
Difficulté pour les renforts ou les troupes de 2e ligne
exposés au feu de se maintenir en arrière de la chaîne. Tendance de ces
éléments à grossir la chaîne prématurément. 9.
L'arrivée des renforts sur la chaîne ne détermine pas, en général,
le mouvement en avant. 10.
10° – Les feux d'ensemble ne trouvent plus leur emploi dans le
combat ; le feu de tirailleurs y est seul pratiqué. 11.
Le progrès des armes favorise les actions concentriques. 12.
Les assauts on lieu, en général, en tirailleurs, et c'est la chaîne
qui en donne la signal. 13.
Le relèvement des troupes au combat est un procédé surannée,
mieux vaut le approvisionner sur place en munitions. 14.
L'action du commandement supérieur au combat ne peut plus
s'exercer que sur les troupes soustraites aux émotions de la lutte.
Importance du rôle de l'officier se rang. 15.
Importance du développement de l'initiative à tous les degrés. 1.
"Le progrès des armes maintient à l'offensive sa supériorité."
En
1870, l'Armée française, rompant brusquement avec ses anciennes
traditions, abandonne la forme offensive. C'est le résultat de vices
d'organisation qui ont compromis sa mobilité, et d'une conception
particulière de la puissance meurtrière du nouveau fusil qui l'entraîne
à faire reposer la conduite du combat sur l'emploi du feu dans la défensive,
autrement dit, sur l'exploitation d'avantages purement matériels. Cette
conception doit être discutée. Voici
ce qu'écrivait, en 1820, un officier[3]
du 1er Empire : « Celui
qui attaque n'a qu'un seul objet en vue, et il est le maître de porter
ses forces principales, ses meilleures troupes, la plus grande partie de
son artillerie sur le point qui lui paraît le plus faible, ou dont la
possession doit lui procurer les plus grands avantages : il donne le
change à l'ennemi, en menaçant par de fausses attaques d'autres points ;
il a, de plus, l'immense avantage de savoir ce qu'il va faire, sur quel
point il va s'engager, et de ne combattra que lorsqu'il le veut, et
lorsqu'il a pris toutes ses dispositions. « L'attaqué,
au contraire, est forcé de se battre quand cela convient à son ennemi,
quelquefois même avant d'avoir pris toutes ses mesures, et lorsque
l'heure, le temps, ou d'autres circonstance lui feraient peut-être désirer
de remettre la partie. L'attaqué a encore le désavantage d'ignorer les
manœuvres que fera son adversaire ; il et forcé de se défendre
de tous côtés, il ne peut souvent reconnaître qu'au bout de quelques
heures quelle est la véritable attaque, et il craint encore de se
tromper et de porter ses forces principales sur une fausse attaque, en
laissant sans défense suffisante le point par où l'ennemi va faire son
plus grand effort, ce qui arrive très souvent, de sorte que l'attaqué
peut se perdre par un seul faux mouvement ; aussi, quelle que soit sa
prévoyance, sa défaite a lieu quelquefois par suite même de précautions
qu'il n'avait prises pour assurer sa défense. Il ne suffit pas,
d'ailleurs, au défenseur de repousser une ou plusieurs attaques, il faut
qu'il les repoussent toutes, car si sa ligne est forcée sur un seul
point, il sera infailliblement vaincu ; tandis que l'attaquent peut
être repoussé plusieurs fois et sur plusieurs points, sans que ses
affaires soient désespérées pour cela, puisqu'il lui suffit d'avoir
l'avantage sur un seul point pour mettre son ennemi en désordre et le
vaincre. Il est encore à considérer que presque tous les hasards imprévus
sont en faveur de l'attaquant, et l'on a vu plusieurs fois l'armée qui
avait l'offensive, être repoussée dans son attaque principale, et
remporter la victoire, parce qu'un hasard heureux avait favorisé une de
ses fausses attaques qui devenait pour lors l'attaque essentielle. » L'auteur
conclut en disant que l'attaquant aura toujours un grand avantage sur
l'attaqué. Les campagnes de Frédéric, de Napoléon et, en général,
celles de tous les grands capitaines, le prouvent incontestablement. La
guerre de 1870 ne contredit en tien ce plaidoyer en faveur de l'offensive.
Les allemands ont pris constamment l'offensive dans la première période
de la campagne et si, dans la deuxième période, ils ont dû recourir
quelquefois à la défensive, leur succès n'a été obtenu, en définitive,
qu'en passant à l'offensive dans le cours de l'action. Si
l'offensive est la condition nécessaire de la victoire, pour vaincre il
faudra donc attaquer. Or, la difficulté ne consiste pas précisément à
prendre l'offensive, mais à maintenir l'attitude offensive. C'est,
qu'en effet, la possibilité de persévérer dans l'attaque n'appartient
qu'à celui des deux adversaires qui a la supériorité morale ;
par elle, il impose sa volonté à l'autre, l'oblige à s'arrêter et à
accepter le combat sur une position qu'il n'a pas préparée, et lui enlève
ainsi se meilleurs chances de succès. Mais la supériorité morale ne
consiste pas uniquement dans la réunion de toutes les passions généreuses
qui animent les combattants ; il s'y mêle, forcément, des données
matérielles dont il peut être intéressant de rechercher la valeur. C'est
pourquoi il semble à propos d'indiquer : I.
la relation qui peut exister entre le facteur moral et le facteur
matériel ; II.
les précautions matérielles qu'il convient de prendre pour
diminuer les causes de démoralisation. I
– Relation entre le facteur moral et le facteur matériel
Il
n'est pas rare d'entendre émettre cette opinion que si l'attaque a
l'avantage moral, l'avantage matériel est acquis à la défense, c'est à
dire que cette dernière, grâce à l'utilisation d'un bon champ de tir et
d'un défilement particulièrement favorable, est susceptible d'infliger
à l'ennemi plus de pertes qu'elle n'en subit elle-même. C'est
dans ce sens que peut être interprétée cette phrase de l'instruction de
1867 : « Avec
les armes actuelles, l'avantage appartient à la défense. » La
relation des pertes entre vainqueurs et vaincus à beaucoup varié
suivant la nature des armes employées. Dans les combats à l'arme
blanche de l'antiquité, le vainqueur ne perd presque rien, la vaincu est
anéanti. Dans les grandes batailles du commencement du 19e
siècle, la comparaison des pertes entre les deux partis accuse des différences
très peu sensibles. Au contraire, l'arme se chargeant par la culasse rend
les batailles plus meurtrières pour l'assaillant que pour le défenseur.
(Sedan est la seule bataille de 1870 qui a moins coûté à l'assaillant
qu'au défenseur. On
pourrait conclure de ce fait que le perfectionnement des armes est
favorable à la défense. Néanmoins, celle-ci n'a pas à se prévaloir de
cet avantage matériel ; il ne lui donne aucune garantie de succès,
puisqu'elle l'ignore. Il est impossible, en effet, d'établir la
comparaison des pertes entre les deux partis, au cours du combat ; on
ne distingue ses propres pertes que dans un rayon restreint ; celles
de l'ennemi sont complètement ignorées. Au contraire, la puissance
morale qui s'affirme par la facilité d'avancer, est perceptible pour
les deux adversaires. C'est la seule qui compte en réalité, et il n'y a
qu'un moyen de convaincre l'ennemi que l'on possède sur lui le double
avantage moral et matériel, c'est de gagner du terrain. Éviter des
pertes ne constitue donc pas une supériorité ; celui-là manifeste
sa supériorité qui peut supporter les plus grandes pertes sans fléchir ;
il fait preuve ainsi d'un moral élevé, d'une haute aptitude combative et
c'est à juste titre que la victoire se range de son côté. S'ensuit-il
que la puissance matérielle soit négligeable ? Gardons-nous de la
croire. La puissance matérielle, unie à la force, à des effets
autrement redoutables que si on ne dispose que de la dernière de ces
forces. Néanmoins, ces deux valeurs ne doivent pas être comparées
entre elles, attendu que l'une, la force morale, constitue l'élément
essentiel du combat, tandis que l'autre, la force matérielle n 'est que
l'auxiliaire de la puissance moral ; elle augmente ou diminue son
coefficient, suivant le cas, mais elle ne le remplace pas. II
– Nécessité de réduire les causes de la démoralisation. Lorsque
l'infanterie combattait en rangs serrés, les projectiles y faisaient
des trouées profondes ; les hommes voyaient tomber leurs camarades
autour d'eux en grand nombre et subissaient une démoralisation pour ainsi
dire proportionnelle au nombre de leurs pertes. Cette impression démoralisatrice'
ne se produit plus au même degré sur des troupes en ordre dispersé.
Assurément, le fracas des obus, le sifflement des balles, impressionnent
vivement les combattants, mais les pertes dans les rangs clairsemés sont
moins sensibles que dans les formatons serrées d'autrefois et n'ont pas
le même pouvoir de démoralisation. Une chaîne de tirailleurs, en avançant,
se débarrasse de ses tués et de se blessés, les renforts seuls
suivent une route ensanglantée, aussi se démoralisent-ils plus vite que
la chaîne. La
première ligne de la défense, au contraire, immobilisée sur le sol, vit
avec ses morts et ses blessés. Les agents de démoralisation sont plus
nombreux en avant qu'en arrière. On peut en conclure que la défense est
moins apte à supporter les pertes que l'attaque. Pour soustraire les défenseurs
aux effets pernicieux de la démoralisation, des dispositions doivent être
prises pour débarrasser la 1ère ligne de ses morts et de
ses blessés. On
voit, par ce qui précède, que tous les éléments capables de faire naître,
de développer ou de maintenir l'ardeur à combattre d'une troupe,
c.a.d. sa valeur morale, ont leur origine dans la volonté persistance
d'avancer. Cette volonté d'avancer doit, quand la troupe ne peut plus
progresser, se manifester encore par une ténacité indéfectible à
maintenir la possession du terrain conquis. L(histoire montre que cette ténacité
a souvent produit des résultats de première valeur. Il
est arrivé en effet que des troupes, épuisées à la suite d'une
combat violent, dans lequel elles n'avaient pas réussi à rompre
l'ennemi, se soient quand même résolu à passer la nuit sur leurs
positions. Cette preuve de ténacité leur a quelquefois procuré la
victoire. La bataille d'Eylan était restée indécise ; les attaques
avaient échoué de part et d'autre ; les russes, en abandonnant le
champ de bataille se déclarèrent vaincus. La bataille de
Vionville-Mars-la-Tour pouvait être considérée comme une victoire
française le 16 août au soir ; le 17 au matin, après la retraite
des français, la victoire passait dans le camp opposé. Plus récemment,
le combat de Langson a fait deux vaincus ; français et Pavillons
noirs quittèrent le lieu de combat pendant la nuit et chacun des deux
partis fut très étonné au lever du jour, de ne pas avoir l'adversaire
sur se talons. On
peut dire que, toutes conditions égales, ce sont les chefs les plus opiniâtres
qui gagnent les batailles. Interrogé
sur les conditions morales du combat, un jeune capitaine japonais, qui
venait de prendre part à la guerre de Mandchourie,[4]
répondit : "Les qualités primordiales du combattant, sont la
patience et la ténacité. Au
champ d'honneur, personne n'arbitre les deux paris et personne n'annonce
la victoire ou la défaite. Celui qui, le premier, reconnaît à son
adversaire une force supérieure, se déclare vaincu. Au
surplus, sur la ligne des tirailleurs, on n'a aucune notion des
pertes." Après
la bataille de Lias-Yang, le capitaine fut interrogé par ses hommes :
pourquoi, lui demandèrent-ils, l'ennemi est-il battu ? pour quelle
raison avons-nous remporté la victoire, bien que nous ayons eu les plus
grandes peines à avancer ? "Parce que, leur répondit leur
capitaine, la victoire est à ceux qui, comme nous, restent sur place sans
les ordres de leurs chefs." En effet, il n'y a pas de règle qui
indique que la vaincu est le parti qui a perdu tel nombre d'hommes ou
consommé tant de munitions. La victoire est à celui qui demeure le
dernier, à celui qui affirme par là sa volonté de continuer la lutte.
Résumé a.
A la guerre, c'est le moral qui l'emporte, et sa suprême
expression réside dans le mouvement. b.
La puissance matérielle, même la plus perfectionnée, ne doit être
considérée que comme l'auxiliaire de l'élément moral, c'est à dire du
mouvement. c.
Des troupes à rangs serrés, exposées au feu, sont plus sujettes
à se démoraliser que des troupes en ordre dispersé. C'est le contraire
qui se produit dans les combats à l'arme blanche. Dans ces sortes de
combat, en effet, la mort ne frappe pas en aveugle, et la troupe puise
dans une formation ordonnée un sentiment plus conscient de sa force. d.
La défense est moins apte que l'attaque à supporter les pertes. e.
La ténacité, chez les troupes épuisées, est encore une
manifestation très efficace de leur valeur morale. f.
L'aptitude à l'offensive représente la synthèse de toutes les
vertus guerrières. 2.
"Importance prépondérante du feu"
Dès
l'apparition dus premières armes à feu, l'importance qu'on leur attribua
fut telle, que toute autre considération dut céder le pas devant la
production d'un feu efficace sur tout le front. Jusqu'à la fin du 18e
siècle, la tactique ne poursuit pas d'autre but. A
cette époque, une réaction se produit. Les armées de la Révolution
sont devenues manœuvrières ; elles ont pour elles le nombre et la
qualité, le feu ne joue plus le rôle principal dans les combats, il
n'intervient que comme procédé éventuel de préparation au choc
(Instructions du général Schérer, commandant l'armée des Alpes en
1795). Au
début du 1er
Empire, le feu reconquiert une part de son influence passée et il s'établit
un juste équilibre entre le feu et le choc. Mais le choc ne tardera pas
à reprendre le dessus ; la tendance à contester l'importance du
feu ira sans cesse en s'accentuant et, à la fin de l'Empire, l'action
du canon aura grandi, mais celle du fusil sera considérée comme de nul
effet. C'est la continuation de la fameuse lutte entre le feu et le
choc, avec des alternatives de faveur pour l'un ou l'autre procédé. En
1870, la puissance meurtrière de l'arme se chargeant par la culasse donne
tout à coup au feu une valeur insoupçonnée
jusque là. On constate qu'une troupe ne peut plus s'avancer dans la zone
d'efficacité du fusil, en présence d'un ennemi en pleine possession de
ses moyens, qu'au pris des plus grandes pertes. Le premier devoir qui
s'impose est donc de chercher à diminuer l'intensité du f eu de
l'ennemi, soit en lui tuant du monde, soit en l'emprisonnant de telle
sorte qu'il arrive à tirer mal. L'assaillant est ainsi amené à entamer
le combat par le feu et à le reprendre sur les emplacements successifs
occupés par lui, jusqu'à ce qu'il ait gagné assez de terrain pour
pouvoir atteindre de défenseur d'un bond. Il
est rare que la décision puisse être obtenue sans l'aide du feu. Il
existe, au contraire, des exemples fréquents de décisions obtenues par
le feu, combiné avec une progression méthodique de la chaîne. Ces
faits nouveaux tendent à donner à l'emploi du feu une importance prépondérante. 3.
"Nécessité d'employer l'ordre dispersé"
En
1870, la doctrine française proscrit l'emploi de grosses colonnes et
revient aux procédés de combat de 1806 : feu par des tirailleurs
auxquels succèdent des lignes déployées quand leur intervention est jugée
nécessaire, choc par de petites colonnes de bataillon. Les
allemands pratiquent également la doctrine du feu et du choc : le
feu sera exécuté uniquement par des tirailleurs convenablement renforcés,
le choc par des colonnes de ½ bataillon ou de bataillon. La
ligne déployée sur 2 rangs des français se montre inapte à exécuter
les feux préparatoires au choix ; la formation manque de souplesse
et ne se prête pas à l'utilisation du terrain ;elle est exposée,
par suite, à subir des pertes considérables. Les lignes pleines n'osent
pas s'aventurer sans le feu redoutable du canon et du fusil de
l'adversaire ; elles se fixent instinctivement au sol et sont amenées
à appliquer les théories de 1867 sur la défensive. Les
colonnes de bataillon, de ½ bataillon et de compagnie des allemands ne réussissent
pas davantage à se pouvoir ou à stationner sans un feu qui a acquis la
propriété de dissoudre tous les éléments en ordre compact qu'il est
susceptible d'atteindre. Il en résulte la nécessité pour les troupes
exposées au feu, de se fractionner en groupes très faibles
susceptibles de mettre à profit les moindres abris du sol pour diminuer
leur vulnérabilité et d'échapper au tir concentré de l'adversaire. 4.
"Translation du combat sur la ligne des tirailleurs chargés à la
fois de la préparation et de l'exécution."
Les
remarques faites précédemment montrent que les prévisions des règlements
ne se réalisent pas au combat. Les fractions destinées à agir soit en
ligne, soit en colonne, sont amenées à s'incorporer aux tirailleurs ;
dans cette chaîne, indéfiniment épaissie par des apports nouveaux, règne
une grande confusion ; l'autorité des chefs supérieurs est méconnue,
les tirailleurs ne gagnent du terrain que par l'effet d'initiatives
localisées ou de suggestions isolées. C'est dans ces conditions que la décision
est souvent obtenue. Ce
sont donc les tirailleurs qui ont entamé le combat et l'ont mené jusqu'à
l'assaut. Comme
les mêmes faits se reproduisent dans toutes les attaques de 1870, il
est naturel d'y voir une loi tactique. Il
est à remarquer les chaînes épaisses des tirailleurs allemands sont
aussi vulnérables que les lignes sur 2 rangs des français. Mais
l'absence de rigidité des premières leur donne plus d'aptitude que les
secondes à se mouvoir et à utiliser le terrain. 5.
"Une chaîne de tirailleurs représente la formation qui réalise la
plus grande puissance de feu et réduit au minimum la vulnérabilité des
combattants."
La
ligne de feu susceptible de produire la plus grande puissance meurtrière
est celle dont le rapport efficacité, à la valeur la plus élevée. Vulnérabilité Cette
affirmation peut se préciser par une démonstration théorique : Supposons
deux bataillons A et B de 600 hommes, opposés l'un à l'autre et armés
tous deux du même fusil, modèle 1866 par exemple. Le bataillon A combat
en ligne sur 2 rangs, le bataillon B est fractionné en tirailleurs et réserve,
les tirailleurs ayant entre eux un mètre d'intervalle d'axe en axe (c'est
l'espacement qui donne au tireur l'aisance nécessaire pour manier son
arme). Les
deux bataillons en ligne sur deux rangs ; il en résulte que le
bataillon A aura déployé la totalité de son effectif, tandis que le
bataillon B n'en aura mis en ligne que le 1/3, le reste étant abrité
derrière les tirailleurs et prêt à les renforcer. Les
combattants des deux partis tirent 8 coups à la minute, ceux du bataillon
A à genou, ceux du bataillon B couché. En
une minute, A enverra 600 x 8 = 4 800 balles et B 200 x 8 = 1 600. Mais
la vulnérabilité de B est très inférieure à celle de A parce que :
1° B a un effectif trois fois moindre et que 2° B tire dans la position
couché, dont la vulnérabilité est égale à environ la moitié de celle
de la position à genou. La vulnérabilité de B, produit de 1/3 x ½
est donc 1/6 de celle de A ; ce qui revient à dire que chaque balle
de B vaut 6 balles de A et que les 1 600 balles de B équivalent, en réalité,
à 9 600 balles de A (1 600 x 6). B peut donc être considéré comme
ayant tiré 9 600 balles, c'est à dire de double de A. Si
on admet qu'il faille 300 balles pour mettre un homme hors de combat
(c'est une hypothèse), A perdra pendant la 1ère minute 9 600
/ 500 = 32 hommes et B la moitié 4 800 / 300 = 16, ces derniers pouvant
être remplacés presque aussitôt. En cinq minutes, A aura perdu 160
hommes[5]
et B 80 seulement. Si
la vitesse de tir était double, B obtiendrait contre A une efficacité
double de la précédante, ou le même effet utile en doublant
l'intervalle entre les tirailleurs, c'est à dire en réduisant le nombre
de ceux-ci de moitié. Un
calcul analogue appliqué au fusil à silex, tirant un coup par minute,
donnerait les résultats suivants : A n'aurait que 4 hommes hors de
combat dans une minute (1 200 / 300), et comme le tir ne devient efficace
qu'à partir de 250 ou 200 mètres, on voit tout de suite l'impossibilité,
pour les tirailleurs, de tenir contre l'attaque d'une troupe en ordre serré
ayant le même front. Les succès obtenus quelque fois par les tirailleurs
de l'époque ne s'expliquent que par l'étendue de leur front, qui leur
permettait d'agir d'écharpe ou d'enfilage, et par leur peur de vulnérabilité,
comparée à celle de la ligne sur trois rangs. Résumé a)
Avec le fusil à silex, les tirailleurs ne peuvent pas tenir contre
des lignes déployées ; le facteur efficacité des tirailleurs est
trop faible. b)
Avec une arme à chargement rapide; c'est le contraire que se
produit ; les troupes en ordre serré ne tirent pas contre les
tirailleurs, le facteur vulnérabilité des lignes déployées devient
excessif. Les deux adversaires sont donc amenés à adapter la formation
en tirailleurs. c)
Une ligne de tirailleurs a une puissance meurtrière d'autant
fois plus considérable qu'elle est plus dense (cette densité ne pouvant
toute fois dépasser un homme par pas, condition nécessaire pour que
les tireurs aient la libre disposition de leurs armes). Mais la vulnérabilité
d'une ligne de tirailleurs augmente également avec sa densité particulièrement
en terrain découvert. La
constitution d'une ligne de combat doit donc répondre à deux conditions
contradictoires : densité à rechercher, vulnérabilité à éviter. Sans
densité, pas d'effet utile ; d'autre part, l'excès de densité
augmente la vulnérabilité. La question est complexe, sa solution est
à la fois d'ordre moral et d'ordre matériel. Toutefois on peut déduire
de ce qui précède qu'une chaîne pourra être d'autan plus dense qu'elle
sera mieux abritée. C'est le cas de l'offensive en terrain couvert ou de
la défensive organisée. La
densité d'une ligne de combat oscillera donc entre un maximum, qui est un
fusil par pas, et un minimum, qui dépendra de la puissance de l'armement,
du terrain et d'une infinité d'autres considérations morales et matérielles
difficiles à préciser en dehors du domaine pratique. "Dans
les combats de la 2e période de la guerre de 1870, dit le duc
Guillaume de Wurtemberg, l'espacement des prussiens fut beaucoup plus
grand que pendant la 1ère période. La cause n'en doit pas être
attribuée seulement à l'infériorité de leurs adversaires, mais les
formations serrées, se multiplient d'une façon effrayante, et que la
force de l'attaque ne réside nullement dans la masse des agresseurs, mais
dans leur habileté et dans l'art de trouver à propos la côté faible de
l'adversaire." 6.
"Importance du terrain."
Les
troupes recherchent instinctivement les couloirs défilés pour retarder
l'échéance redoutable de leur entrée dans la zone des feux :
couloirs de Vionville et de Flavigny, seuil surbaissé au sud de
Vionville, mur du cimetière qui sert de refuge à quelques groupes très
éprouvés, crête basse à c'est du cimetière où vient se condenser la
ligne de feu de l'assaillant. L'influence
du terrain s'exerce également sur les fractions qui combattent, dont
elles diminuent la vulnérabilité. En
outre, d'après ce qui a été établi précédemment, la nature du
terrain devient un élément important d'appréciation pour déterminer la
densité à donner à la chaîne ; celle-ci pourra être d'autant
plus dense qu'il existera un plus grand nombre de couverts pour abriter
les tirailleurs. La
tendance à utiliser le terrain comme bouclier s'affirmera avec le progrès
des armes. On constatera même, plus tard, une adhérence au couvert telle
que l'élan de l'assaillant s'en trouvera considérablement ralenti. 7.
"Recherche de l'invisibilité."
Rechercher
l'invisibilité pour acquérir l'invulnérabilité était déjà, en
1870-71, l'objet d'une pratique courante chez les allemands, notamment
dans la 2e période de la guerre . Pour atteindre ce but, ils
utilisèrent tour à tour les accidents du sol la position couchée, les
formations diluées et les mouvements rapides. L'utilisation
des accidents du sol a fait l'objet du paragraphe 6. L'emploi
de la position couchée, pour faire feu, est la conséquence de la mise
en service du nouvel armement. Malgré la prévention des vieux
officiers contre le tir couché, qu'ils accusent de briser l'élan
offensif de la troupe, cette position s'imposera pour les tirailleurs qui
quitteront leur sac pour la prendre plus commodément. Dans
la première partie de al guerre, la ligne de combat des allemands était
formée d'une chaîne de tirailleurs très dense. Ce procédé fut
abandonné dans la 2e période , et les allemands prirent
l'habitude de constituer leurs lignes de feu par des apports successifs très
faibles. Par ce moyen, ils réussirent, dans plusieurs circonstances, à
établir leurs lignes de combat à bonne portée et à ouvrit un feu
efficace contre les français qui en étaient encore à douter de leur présence. L'emploi
des bonds exécutés à la course, outre qu'il surexcite l'élan des
combattants, contribue aussi à réduire le temps pendant lequel une chaîne
reste exposée eux vues et aux coups de l'ennemi. Ce procédé, aussi bien
en Allemagne qu'en France n'avait pas été enseigné aux troupes. On
trouvait même nécessaire en France, de réagir contre la précipitation
des attaques à la baïonnette telles que l'usage s'en était établi sur
les champs de bataille d'Italie. « En
approchant de l'ennemi, dit l'instruction de 1867, nos troupes, surexcitées
par leur ardeur naturelle, outre une tendance à se précipiter au cri :
en avant ! et à une allure qui se transforme presque instantanément
en celle du pas de course. Cette tendance nous a procuré, il est vrai,
quelques beaux succès ; mais bonne pour des troupes légères, on ne
saurait se dissimuler les dangers qu'elle présente en ligne. » L'instruction
recommande, en conséquence, l'emploi du pas de charge, à l'exclusion du
pas de course qui conduit au désordre. « Régulariser,
discipliner l'élan, ce n'est pas l'anéantir ; c'est, au contraire,
le rendre plus complet, plus sûrement efficace. » Sous
la pression des circonstances, les procédés méthodiques du temps de
paix furent abandonnés et les troupes adaptèrent d'elles-mêmes une
manière de faire plus conforme aux exigences du combat. Ces
sortes de prestations édictées en vue du maintien de la discipline
atteignent rarement leur but. L'instruction
du temps de paix devrait surtout avoir pour objet de régulariser ce que,
fatalement, inévitablement, les troupes exécutent d'elles-mêmes à la
guerre. | ||||||||||||||||||