Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Institut d'histoire militaire comparée

Commission française d'histoire militaire

 

 

Conférences sur l'infanterie

 

Ecole Supérieure de Guerre (1911)

Colonel Pétain  


Avant-propos

 

Pendant la période de 1870 à 1904, l'infanterie française a appliqué trois règlements successifs :

Le règlement de 1875 ;

Le règlement de 1884 modifié en 1887 (Instruction pour le combat) ; en 1889 et en 1894 ;

Le projet de règlement de 1901 transformé, l'armée sui­vante, en règlement provisoire.

La commission chargée, après la guerre, de réviser le rè­glement de 1869 déclare que les formations à rang serrés (les seules en usage avant 1870, si on en excepte les tirailleurs) ne sont plus de mise sous le feu des armes se chargeant par la culasse.

Ces formations peuvent être maintenues pour les réserves, mais doivent être abandonnées par les troupes dès leur entrée dans la zone efficace du fusil.

Les unités de 1ère ligne devront donc prendre l'ordre dis­persé déjà à grande distance de l'ennemi, car, du fait de l'augmen­tation considérable de la portée des armes, "le combat s'engage aujourd'hui à des distances où on manœuvrait jadis."

Cette expression d'ordre dispersé ne s'applique d'ailleurs pas exclusivement à la formation en tirailleurs, mais au fraction­nement en petits groupes de tous les éléments exposés au feu de l'ennemi.

« La dislocation des unités qui manœuvrent en ordre dis­persé, leur fractionnement en groupes de plus en plus petits à mesure qu'ils se rapprochent de l'ennemi, le développement dans chacun d'eux d'une initiative et d'une activité qui leur soient pro­pres, enfin, dans tout l'ensemble, une cohésion qui permette de faire converger utilement et en temps opportun les efforts de tous vers un but commun, telles sont les exigences auxquelles les ré­dacteurs du règlement se sont efforcés de satisfaire. »

Dans ce but, ils ont conservé, pour être utilisées en dehors du feu, la plupart des formations à rangs serrés des règlements antérieurs et ils ont créé de toutes pièces, en s'inspirant du règle­ment allemand, un nouveau mode d'action à l'usage des bataillons de 1ère ligne. Le règlement est devenu ainsi un code de manœuvre de combat. Afin d'éviter toute difficulté d'application, la commis­sion s'est décidée à adopter pour le bataillon une formation nor­male de combat, estimant que par "l'usage répété d'une manœuvre simple toujours la même, l'ordre de combat deviendrait prompte­ment familier aux exécutants."

Cette étude se trouve donc nouvellement divisée en deux parties, la 1ère traitera de la manœuvre et des évolutions en de­hors de la zone des feux ; la 2e du mode d'action des troupes de 1ère ligne, c.a.d. du combat.

 

Les évolutions d'après les règlements de 1875 à 1894

 

La commission de 1875 considère l'ordre dispersé comme l'ennemi de la cohésion. Elle indique comme palliatifs de l'ordre dispersé une éducation militaire plus forte donnée aux chefs de toutes les unités, même les plus petites, une régularité et une pré­cision plus parfaites dans l'exécution des mouvements à rangs serrés.

Le but principal poursuivi étant de faire des manœuvres à rangs serrés une école de discipline, la Commission n'a jugé à pro­pos de les dégager de leur formalisme ancien, et elle s'est conten­tée d'en réduire le nombre, en maintenant celles qui lui ont paru d'un emploi avantageux.

Ces manœuvres subiront avec le temps quelques modifica­tions de détail, mais leur même esprit subsistera jusqu'en 1901. Il est donc sans intérêt d'analyser tous les règlements qui se sont succédés de 1870 à 1901 ; il suffit, pour être renseigné sur la va­leur des formations réglementaires en usage pendant cette pé­riode d'ouvrir l'un quelconque de ces règlements. Nous nous contenterons donc d'analyser le plus rapproché de nous, celui de 1894.

La compagnie

La compagnie est devenue l'unité de combat.

Les formations de la compagnie sont :

La ligne déployée sur 2 rangs – formation de revue et de manœuvre ;

La colonne de compagnie – formation de revue, de manœu­vre et de rassemblement. Les quatre sections sont placées l'une derrière l'autre à distance de 6 pas ;

La colonne à distance entière – formation de manœuvre, de défilé et de route. Les sections sont placées l'une derrière l'autre à distance de front de section ;

La formation par le flanc par quatre – formation de toute et de manœuvre ;

La colonne contre la cavalerie – formée en partant de la co­lonne de compagnie (La 4e section serre sur la 3e, les faces latéra­les sont fermées par les 2e et 3e sections).

Nota – En terrain varié, la compagnie manœuvre d'après les mêmes principes que sur la place d'exercices, mais on peut sacrifier un alignement rigoureux à l'avantage d'utiliser un abri.

Le bataillon

Le bataillon est resté l'unité de tactique, mais non de com­bat, cette dernière dénomination étant réservée à la compagnie.

Les formations du bataillon sont :

La ligne déployée – formation de revue et de manœuvre ;

La ligne de colonnes de compagnie :

-                                           à 6 pas – formation de rassemblement,

-                                           à 24 pas – formation de manœuvre et de revue,

-                                           à intervalles de déploiement – formation exceptionnelle de manœuvre.

La colonne de bataillon – formation de manœuvre et de dé­filé.

La colonne double :

-                                           à 6 pas – formation de rassemblement,

-                                           à 24 pas – ouverte – formation de manœuvre.

Le bataillon en masse – formation de revue, de défilé et de rassemblement ;

La colonne à distance entière :

-                                           par section – formation de manœuvre, de défilé et de route,

-                                           par compagnie – formation de défilé.

La colonne par le flanc – formation de manœuvre et de route.

Le régiment

a)                 Formations en ligne

-                                            ligne déployée,

-                                            ligne de colonnes de com­pagnie,

-                                            ligne de colonnes doubles,

-                                            ligne de bataillons en masse.

Nota – Les bataillons sont à 30 pas d'intervalles ; dans les formations en ligne de colonnes de compagnies et de bataillons en masse, les compagnies et les bataillons peuvent aussi être à inter­valles de déploiement.

b)                 formations en colonne

-                                            colonne de régiment : les bataillons, formés en colonne de bataillon, sont placés l'un derrière l'autre à distance de front de section plus 12 pas.

-                                            colonne double de régiment : les bataillons, formés en colonne double à 24 pas, sont placés l'un derrière l'autre à dis­tance de front de section plus 12 pas.

-                                            colonne de bataillons en masse : les bataillons sont pla­cés l'un derrière l'autre à distance de front de compagnie plus 12 pas.

-                                            colonne à distance entière : par section ou par compagnie à distance de front de subdivision plus 30 pas.

-                                            formation par le flanc : distance de 30 pas entre les ba­taillons.

c)                  Formations de rassemblement

Le régiment peut se rassembler, les bataillons formés, soit en colonne double à intervalles de 6 pas, soit en ligne de colonnes de compagnie à intervalles de 6 pas, soit en masse ; les bataillons peuvent être placés sur une seule ligne à intervalles de 30 pas, ou sur plusieurs lignes à distance de 30 pas.

Observations

Telles sont les formations réglementaires dont l'usage se continuera jusqu'en 1901. Ces formations sont plus ingénieuses que par le passé[1], mais elles ont conservé le caractère formaliste du règlement de 1869.

Une heureuse innovation, les évolutions par assouplisse­ment, inaugurées en 1889, viennent en tempérer les rigueurs.

On verra alors coexister dans les corps de troupe deux sys­tèmes de manœuvre, l'un, réglementaire et rigide destiné à disci­pliner le soldat, l'autre, souple et rapide, employé dans les exerci­ces en terrains variés.

Ce dualisme subsistera jusqu'au moment où les officiers d'infanterie, frappés des avantages de la nouvelle méthode, récla­meront la suppression des manœuvres d'école et le maintien uni­que des manœuvres par assouplissement.

Ce sont les manœuvres d'automne et la pratique des exer­cices à l'extérieur qui donnèrent naissance à cette lutte contre le formalisme qui succomba définitivement en 1901.

Nota – Comme la partie du règlement de 1901 qui traite de la manœuvre a été reproduite dans le règlement de 1904, nous le discuterons lorsque nous aborderons l'étude de ce dernier règle­ment.

 

Le combat  

Nous ne suivrons pas pour l'étude du combat, le procédé collectif que nous avons adopté pour la manœuvre. Chaque règle­ment a son caractère particulier, porte l'empreinte des idées du moment et marque un pas une précision dans le domaine tactique. Nous serons donc amenés à discuter successivement les trois rè­glements par ordre de date :

Le règlement de 1875,

Le règlement de 1884-1894,

Le règlement provisoire de 1901-1902.

 

Le combat d'après le règlement de 1875

Répartition des troupes en vue du combat

La division d'infanterie est l'unité de bataille. C'est, en effet la première unité qui comprend les trois armes. Elle jouit, assure-t-on, de la faculté, marchant en une seule colonne, d'amener tousse éléments en temps utile sur le champ de bataille.

« Le front de combat de la division encadrée et livrant un combat décisif a rarement dépassé 1 500 mètres en 1870. Sur ce front de 1 500 mètres, l'artillerie, établie soit au centre, soit aux ailes, groupée ou fractionnée, peut, grâce à la portée de ses pièces, concentrer un feu efficace sur un point quelconque en avant du front.

« De même, la cavalerie, quelle que soit la place qui lui aura été primitivement assignée, pourra exercer son action par les ailes de la ligne amie sans avoir à parcourir un espace trop considéra­ble. »

C'est sur ces données que le règlement base l'étendue du front de la division[2].

Le front d'action du bataillon étant de 300 à 350 mètres, la division encadrée mettra en 1ère ligne quatre bataillons. On ob­tiendra ainsi une densité de 7 à 8 hommes par mètre courant, suf­fisante pour satisfaire à tous les besoins du combat.

Le principe est de ne mettra en 1ère ligne que les forces in­dispensables, et de conserver à l'abri celles qui ne sont pas immé­diatement appelées à prendre part à la lutte.

Trois combinaisons sont possibles :

1.                  La 1ère brigade forme la 1ère ligne ; chacun des deux ré­giments engage deux bataillons, le 3e reste disponible – La 2e bri­gade forme la 2e ligne.

2.                  Les brigades sont accolées et se forment sur deux lignes ; un régiment para ligne, dans chaque brigade.

3.                  Les quatre régiments sont accolés et ont leurs trois ba­taillons l'un derrière l'autre, les 3e bataillons formant la 2e ligne.

Rôle des lignes

La 1e ligne a pour mission d'engager et de conduire le com­bat sur le front avec ses propres moyens.

La 2e n'est pas destinée, en principe, à se fondre sur la li­gne de feu ; elle est prête à remplacer, soit partiellement, soit en entier, les premières troupes engagées ; elle garantit les résultats obtenus en occupant les points importants conquis par la 1ère li­gne. Elle peut être appelée à exécuter un mouvement offensif en avant du front ou sur un des flancs, à occuper des oints favorables en arrière en prévision d'une retraite. Les unités de 2e ligne sont groupées ou séparées suivant le terrain et les conditions tacti­ques ; elles sont à la disposition du général de division et ne doi­vent pas s'engager sans son ordre.

Les principes de combat du règlement de 1875 – Leur com­paraison avec le lois du combat moderne –

On a reproché au règlement de 1875 de manquer d'esprit offensif. Le règlement se borne, il est vrai, à donner les moyens de combattre dans l'offensive et dans la défensive, mais, quoiqu'il s'efforce de tenir la balance égale entre ces deux modes d'action, la complaisance avec laquelle il s'étend sur l'offensive, les réserves faites à l'égard de la défensive, laissent deviner une préférence marquée pour la première de ces formes.

Le règlement s'exprime ainsi au sujet de la défensive (Rap­port au ministre, p. 45) :

« En principe, l'hypothèse d'une défense passive est repous­sée absolument. La défense active, la seule que l'on suppose ici ne doit chercher dans le choix du terrain et dans la situation d'at­tente qu'un surcroît de force, que les moyen d'attirer le combat sur une région qu'elle connaît, où elle a disposé ses troupes à l'avant afin de frapper l'ennemi plus sûrement et dans de meilleures conditions. »

Le reproche fait au règlement ne paraît donc pas de fonder.

L'importance prépondérante du feu est mise en relief d'une façon saisissante par le règlement :

« Les effets dus à l'augmentation de la portée, de la justesse et de la rapidité du tir ont dépassé toutes les prévisions. A l'avenir on ne pourra plus compter obtenir la supériorité morale qui donne le succès qu'après avoir ébranlé l'adversaire par un feu supérieur, d'où la nécessité, 1° d'augmenter l'effet utile de son feu, 2° de se soustraire autant que possible aux atteintes de l'ennemi. »

C'est à l'efficacité du feu que le règlement rapporte toutes les modifications survenues dans les procédés de combat de l'in­fanterie. On ne peut refuser à la commission des vues absolument justes sur cette question. L'importance du feu sera de nouveau contestée dans les années qui suivront, comme elle le fut dans la deuxième période du 1er Empire, et avec moins de raison encore. L'expérience des guerres du Transvaal et de Mandchourie impo­sera finalement silence aux détracteurs de la puissance meur­trière du fusil.

Le nécessité d'adopter l'ordre dispersé, cad le fraction­nement par petits groupes des unités exposées au feu, est un des principes fondamentaux du règlement qui s'exprime ainsi :

« L'expérience a prouvé que des troupes massées en colonne ou en ligne pleine ne sauraient plus, sous le feu, manœuvrer, combattre, ni même se tenir en position, à moins qu'une configu­ration avantageuse du terrain ne compensât les inconvénients d'une disposition devenue trop vulnérable. Ces formations offrent au tir de l'adversaire des buts trop étendus ; elles ne permettent pas aux armes actuelles de produire tout leur effet utile ; elles n'ont pas une mobilité suffisante, ni assez de souplesse et d'élasti­cité pour qu'on puisse utiliser tous les couverts du terrain. Dans ces conditions, elles ne présentent même plus, en raison des effets destructeurs du feu, les garanties de solidité ni les ressources qu'elles offraient jadis pour maintenir la cohésion et faciliter au chef la direction de la troupe ; d'où la nécessité de fractionner les troupes de 1e ligne et d'adapter pour elles l'ordre dispersé. »

                                                           

L'obligation de transférer le combat  sur la ligne des ti­railleurs est également érigée en principe par le règlement. Ce sera remis en question quelques années plus tard et on reviendra à l'ancienne forme de combat consistant à préparer l'attaque par des tirailleurs à l'exécuter par d'autres troupes disposées en co­lonne.

                                                           

Le règlement admet que des tirailleurs répartis à raison d'un fusil par mètre produisent toute l'efficacité dont le tir est susceptible. Un accroissement de densité  ne peut qu'augmenter la vulnérabilité, sans bénéfice pour l'efficacité. Aussi longtemps que l'on ne recherchera que l'effet matériel on ne devra donc pas dé­passer cette densité qui ne doit pas, d'ailleurs, être obtenue im­médiatement "afin d'introduire la progressivité dans l'effort, de ménager les forces physiques et morales de l'assaillant, et de maintenir jusqu'au dernier moment les liens tactiques."

Il convenait de prendre aussi en considération la diminu­tion de la vulnérabilité des combattants. En effet, plus une chaîne est diluée, plus les tirailleurs ont de facilité pour dérober leur marche et mettre à profit les couverts du sol, autrement dit, plus le facteur vulnérabilité s'affaiblit ; mais il est à remarquer que toute réduction apportée à la densité porte également atteinte à l'efficacité.

Dans les terrains couverts, il y aura généralement intérêt à mettre en action autant de tirailleurs que les abris en peuvent contenir ; c'est dans ces conditions que le rapport : efficacité ten­dra vers son maximum.

Vulnérabilité

Le règlement partage cet avis sur la densité de la chaîne quand il dit : "Il ne faut pas perdre de vue que des hommes postés peuvent, sans se nuire, être plus rapprochés que pendant la mar­che ; qu'il faut, dans la défensive, assurer à la ligne de feu tout son effet utile, et que la proportion d'un fusil par mètre, fixée comme un maximum dans l'offensive, peut être considérée dans la défen­sive comme un minimum."

On peut conclure que la densité des tirailleurs variera avec la facilité de les abriter. Les attaques s'effectueront avec des chaî­nes clairsemées en terrain découvert, et avec des chaînes denses en terrain couvert. L'appui de l'artillerie compensera l'infériorité de l'infanterie dans les terrains découverts et ainsi on sera en me­sure d'attaquer dans toute espèce de terrains.

Pour obtenir l'effort progres-sif dont il est parlé plus haut, les bataillons de 1ère ligne s'échelonnent sur une profondeur totale de 1 000 mètres et forment 4 groupes :

Tirailleurs, Soutiens, Ren-forts, Réserve. L'en­semble de ces éléments constitue la formation de combat[3].

 

150

 

 

330

 

500

Ti­railleurs

 

Ren­forts

 

 

Sou­tiens

 

 

Ré­serve

 

 

 

 

 

 

En ce qui concerne  les dimensions du front, on admet que l'effectif réglementaire de 250 hommes atteindra le  chiffre de 200 peu après le début des hostilités et tombera à 170 par suite des pertes, soit 150 hommes, en retranchant les  cadres. Deux compa­gnies en 1ère ligne occuperont donc un front de 300 mètres, soit un homme par mètre, au moment où toutes les fractions seront sur la chaîne.

L'importance du terrain est reconnue par le règlement : « Des troupes massées, dit-il, ne pourront plus manœuvrer, com­battre ou stationner sous le feu, à moins qu'une configuration avantageuse du terrain ne vienne compenser les inconvénients d'une disposition devenue trop vulnérable.

« En terrain couvert ou coupé, dit-il encore, les distances des échelons de combat pourront être réduites, à cause de la facilité qu'offrent les accidents et ondulations du sol pour abriter les diffé­rents groupes. »

Le règlement (École du Soldat) recommande aux tirail­leurs de se dérober, non seulement aux coups de l'ennemi, mais encore à sa vue, de se porter lestement d'un abri à un autre, de traverser rapidement les espaces découverts, en se couchant de distance en distance lorsque l'ordre en est donné. Il y a donc ac­cord entre l'expérience et le règlement. Mais, parce que le pas de course n'aura pas été mentionné spécialement, beaucoup de chefs de corps se refuseront à l'employer en temps de paix, à cause de la fatigue que cette allure impose aux hommes chargés. Sur le champ de bataille, entre la nécessité de traverser les espaces dé­couverts aux allures rapides et l'inconvénient d'abandonner les sacs, les fantassins n'ont jamais hésité, toujours les sacs ont été sacrifiés. La leçon n'a pas encore porté ses fruits, 40 ans après la guerre. Quand se décidera-t-on à alléger définitivement le fantas­sin ?

Le règlement se préoccupe de soustraire les soutiens et les réserves aux effets du feu, mais les renforts ne sont pas com­pris parmi les fractions qui doivent recourir à l'utilisation du ter­rain pour avancer. La discussion à laquelle se livre le règlement pour justifier la place des renforts est un peu spécieuse :

« On supposera, dit-il, les tirailleurs du bataillon arrivés à 400 mètres de ceux de l'ennemi, dont le feu, à cette distance, sans avoir toute sa puissance décisive, possède déjà une efficacité considérable.

« En prenant le cas le plus défavorable, le terrain uni, on peut se rendre compte que les renforts, si on les place à 150 mè­tres des tirailleurs, seront en dehors de la zone dangereuse, et même à l'abri d'une partie des ricochets. Cette distance, du reste, n'est point exagérée, car elle peut être franchie en moins d'une minute et demie par les renforts, lorsque ceux-ci devront se porter sur la chaîne ; d'un autre côté, si elle était dépassée, les tirailleurs seraient un peu en l'air et sans appui immédiat (Rapport au mi­nistre, page 32). »

L'emplacement des soutiens est déterminé d'après les mê­mes considérations.

On s'apercevra que ni les renforts, ni les soutiens, ne sont à l'abri du feu dirigé sur la chaîne et on les supprimera.

Le règlement ne se rallie pas à cette loi, du moins en ap­parence ; peut-être a-t-il raison de poser en principe que l'arrivée d'un renfort doit être, pour la chaîne, le signal d'un nouveau bond ; mais quand il admet que la marche de l'attaque pourra subir des temps d'arrêt, malgré l'arrivée sur la chaîne de renforts successifs, il cesse d'être en contradiction avec la loi et accepte ses conclu­sions par une vois détournée.

10° Le règlement, partagé entre le désir de supprimer les feus d'ensemble, qu'il juge impraticables, et celui d'éviter le gas­pillage des munitions, adopte un moyen  terme et réserve les feux à commandement pour les grandes distance ; il acquiesce ainsi à la loi dans la grande majorité des cas.

La discipline du feu doit être absolue. Le principe est qu'aucun coup de fusil ne soit tiré sans l'assentiment du chef im­médiat.

Dans le feu rapide, on demande aux soldats, non plus un tir ajusté, mais des feux de masse nourris et rasants.

En ce qui concerne l'emploi du feu, la théorie du règlement est simpliste : se rapprocher de l'adversaire à portée efficace du fusil (400 mètres environ, avec le fusil modèle 1874), l'ébranler par un feu puissant exécuté par une ligne de tirailleurs agissant concentriquement, s'il est possible, et passer à l'attaque, dès que l'on estime que le feu a produit un effet suffisant[4].

11° Le perfectionnement des armes donne à la défense une force de résistance de plus en plus grande sur le front. Le pont faible est le flanc. C'est pourquoi le règlement (École de bataillon p. 61) recommande de combiner, quand on le peut, l'attaque de front avec une attaque de flanc. La grande portée des armes favo­rise, en effet, la concentration des feux ; une troupe agissant de flanc ou d'écharpe, même à grande distance, est susceptible de produire un effet matériel et moral considérable.

12° Sous le 1er Empire, ce combat offensif comprenait le feu et le choc, ce dernier se manifestait par la charge. Le peu d'effica­cité du feu et la faible distance d'où partait la charge (150 ou 200 mètres) permettaient d'atteindre l'ennemi d'un seul bond. En 1785, la distance des feux décisifs est aux environs de 400 mètres. On en peut plus avoir la prétention d'aller à l'ennemi d'un mou­vement ininterrompu sans l'aide du feu : l'ancienne charge est devenue "l'attaque" et on a divisé celle-ci en deux phases : la 1ère de 400 ou 300 à 50 mètres, représente le combat par le feu en avançant, la 2e de 50 mètres jusqu'à l'ennemi, est l'assaut.

Le combat offensif est ainsi réparti en trois étapes : l'ap­proche jusqu'à distance des feux décisifs, le combat par le feu, l'as­saut.

Le combat offensif se divise encore en préparation et exécu­tion, consistant en l'approche et le feu  rapide préparatoire à l'at­taque, l'exécution, ou l'attaque proprement dite, comprenant le combat par le feu combiné avec le mouvement et l'assaut.

Le rôle du bataillon, dans le combat offensif, peut se résu­mer ainsi :

A 200 mètres de l'artillerie ennemi, le bataillon prend le formation de combat, se fractionne en chaîne, renforts, soutiens, réserve et s'avance dans cet ordre, précédé de ses éclaireurs.

Préparation

à 300 mètres, les groupes de la chaîne se déploient ;

à 600 mètres, les tirailleurs rejoignent les éclaireurs et ou­vrent le feu ;

de 600 à 300 mètres, des fractions des renforts viennent progressivement s'incorporer à la chaîne ; elles sont remplacées par des éléments correspondants des soutiens qui viennent se fondre sur la chaîne à leur tour ;

A 300 mètres, la ligne de combat, grossie par ces apports successifs, a acquis une densité de un homme par mètre ; elle exé­cute le feu rapide. Une compagnie de la réserve à paris la place des soutiens.

Exécution

Si l'ennemi ne se laisse pas ébranler par le feu rapide de la chaîne, celle-ci "n'a d'autre ressource que de reprendre la marche en échelons par bonds successifs, en utilisant les haltes pour exé­cuter des feux rapides de très courte durée.

A ce moment, on ne peut plus donner de règles, indiquer de procédés : une portion quelconque de la ligne, favorisée par la proximité d'un obstacle, s'y porte vivement et aide la marche des autres portions par un feu ajusté et nourri ; ce ne sont plus des unités qui agissent, ce ont des fractions non déterminées, dont le nombre et l'effectif ne peuvent être réglés que par les circonstan­ces.

Cette marche par bonds successifs et par fractions aura pour effet, d'amener toute la ligne de combat à 50 mètres environ de l'ennemi. A cette distance, on peut habituellement regarder l'attaque comme réussie ; dans tous les cas, le moment est décisif, le combat corps à corps étant excessivement rare ; un dernier ef­fort, « et l'on est dans la position. La ligne entière se jette en avant avec la plus grande énergie, tambours battant et baïonnette basse. » (Rapport au ministre, p. 42)

C'est en somme, la chaîne grossie par les renforts, les sou­tiens et une partie de la réserve qui a exécuté l'attaque depuis le feu rapide jusqu'à l'assaut final.

Quoique ces dispositions d'attaque soient présentées sous une forme qui peut paraître trop schématique, elles sont accepta­bles dans leur ensemble.

Quant à décider qui donnera le signal de l'assaut, la ques­tion ne se pose pas. C'est le chef, il est vrai, qui met la chaîne dans une situation favorable pour donner l'assaut, mais l'impulsion vient habituellement de la chaîne. Le règlement n'admet pas d'ailleurs de règles absolues à ce sujet.

13° Nous avons eu l'occasion de constater l'abus du relève­ment des troupes sur les champs de bataille de 1870, et cependant on trouve dans le règlement de 1875 (École du Soldat) des pres­criptions relatives au relèvement des fractions de la chaîne. Il semble qu'il y a là une erreur. Il devrait être posé en principe que le combattant n'est jamais autorisé à abandonner la lutte ; le manque de munitions, le désir de secourir les blessés, ne consti­tuent aucun droit à cet égard.

Le ravitaillement en cartouches doit être le souci constant du commandement, afin que les combattants ne se trouvent ja­mais désarmés en présence de l'ennemi, et qu'ils n'aient pas dans le manque de munitions un prétexte à défaillance.

14° D'après le règlement, l'acteur du commandement dans le combat se manifeste, 1° par l'attitude personnelle du chef, 2° par l'intervention de celui-ci sur la marche du combat.

Attitude personnelle « Il faut que l'attitude person­nelle du chef soit, en toutes circonstances, irréprochable ; tout symptôme d'hésitation est fâcheux. Le chef doit constamment sa­voir ce qu'il veut, le faire sentir à sa troupe, et prévoir ce qu'il peut en obtenir. Il doit prendre ses résolutions avec maturité et rapi­dité, et les exécuter ensuite avec la plus grande énergie ; l'impor­tant pour lui est moins d'être brillant que d'être calme et résolu.

« Le calme et le sang-froid ont une influence considérable ; une troupe obéit comme elle est commandée. Ces qualités indis­pensables n'excluent ni l'entrain ni l'esprit d'initiative ; elles per­mettent au contraire, de les régler et de les contenir jusqu'au mo­ment où le chef, donnant lui-même l'exemple, fait appel sans ré­serve à tout l'élan et à toute l'énergie de sa troupe. » (École de ba­taillon, n° 90)

Action sur la marche du combat« après avoir donné ses instructions aux capitaines et l'ordre ou le signal de l'exécution, le chef de bataillon se porte en arrière de la ligne de combat, sur le point d'où il peut le plus facilement surveiller et diriger la marche de l'action ; si le terrain trop couvert ne lui per­met pas d'embrasser du regard toute sa troupe, il se tient en communication avec les fractions qui échappent à sa vue, à l'aide d'ordonnances ou de signaux convenus. Il observe l'attitude de l'ennemi et le tournure du combat, accélère ou retarde l'entrée en ligne des différents échelons, et n'oublie pas que cet emploi suc­cessif des réserves est souvent le seul moyen d'intervention effi­cace dont il puisse disposer ». (École de bataillon, n° 94)

Lorsque la commission chargée de réviser le règlement de 1869 étudia, dans son rapport au ministre, les caractères géné­raux du combat moderne, elle prit pour cadre se son exposé le ba­taillon à quatre compagnies ; elle n'appliqua donc les conclusions de son travail qu'à une réunion de troupes égales ou inférieures à 800 fusils.

Il semble qu'il eût été plus logique de tirer les principes de la tactique nouvelle de l'étude de la manœuvre et du combat de la division, et de suivre l'application de ces principes dans les éche­lons inférieurs, brigades, régiments, bataillons.

La commission n'a pas été de cet avis ; elle s'est bornée à étendre aux grosses unités les règles qui avaient été établies pour le bataillon et ne convenaient qu'à lui.

C'est ainsi que la division, au combat, devra se former sur deux lignes. Le nombre des bataillons à répartir entre les lignes sera prévu à l'avance, ainsi que le rôle de chaque ligne. Le règle­ment tolérera à peine quelques variantes dans les cas imprévus.

Cette sorte de formation normale de combat appliquée à la division aura pour inconvénients :

1.                  redonner à la division un front invariable dans tous les cas ;

2.                  de compromettre l'action de la réserve.

En effet, une troupe ne peut être considérée comme dispo­nible :

1.                  que si son stationnement est en complète sécurité ;

2.                  que si, au moment se son intervention, elle est en mesure d'exécu­ter toutes les manœuvres préparatoires nécessaires (placement face à l'objectif, déploiement) sans être exposée aux coups.

Ces deux conditions seront remplies quand il existera un mouvement de terrain important susceptible de masquer le dé­ploiement de la réserve, ou une grande distance entre celle-ci et la 1e ligne.

L'extension de la réserve sur un front parallèle à la 1e li­gne peut avoir pour effet de précipiter son entrée en action et de l'enlever prématurément à l'autorité du général de division. Ces dispositions sont rendues plus défectueuses encore par l'absence d'un système de liaisons destiné à mettre le commandement au courant de la situation des unités subordonnées pendant le com­bat.

En résumé, les rédacteurs du règlement de 1875 ont com­pris que le commandement direct à la voix ne pouvait plus s'exer­cer sur des troupes en ordre dispersé, que le chef, incapable de tout voir par ses yeux, d'être partout à la fois, avait besoin d'agents spéciaux pour porter ses ordres et recueillir des rensei­gnements. L'emploi des agents de liaison a donc été recommandé par le règlement, mais le procédé, d'ailleurs insuffisamment pré­cisé, était en opposition si complète avec les usages anciens, qu'il ne fut pas appliqué tout d'abord. Dans les manœuvres du temps de paix, le commandement supérieur, oubliant que son action sur la marche du combat ne peur et ne dit se manifester que sur les troupes disponibles, conserva l'habitude de rester à cheval dans la zone des feux et de diriger la ligne des tirailleurs, sans se préoc­cuper de se mettre en ration avec les parties du front qui échap­paient à sa vue ; il abandonnait ainsi la direction générale du combat.

Le règlement ne faut peut-être pas assez ressortir le rôle glorieux et si important de l'officier de rang. En effet, si le rôle du commandement supérieur, au cours du combat, se trouve réduit à l'emploi de réserves, par contre celui de l'officier de rang a consi­dérablement grandi ; c'est lui qui assume la responsabilité de la conduite des feux, qui introduit un peu de cohésion dans le groupe des tirailleurs qu'il entraîne à sa suite vers l'ennemi, qui, par l'exemple de ses vertus guerrières, donne aux combattants l'éner­gie et la confiance nécessaires pour persévérer, sous une pluie de projectiles, dans la conquête de l'objectif assigné à leurs efforts.

                                                           

15° « L'initiative des chefs de tous grades doit être encoura­gée. Ainsi, les commandants des unités de combat, pourvus des renseignements et des instructions nécessaires, manœuvrent et agissent de leur propre mouvement ; sans attendre de nouveaux ordres, ils choisissent, parmi les formations réglementaires, celles qui leur paraissent les plus convenables, conservent enfin, dans l'exécution de leur tâche que leur est confiée, leur initiative et par suite toute leur puissance d'action. Le chef n'intervient qu'au mo­ment où cette liberté d'action lui paraît compromettre la cohé­sion. » (École de bataillon n° 89).

Nous avons définit l'initiative :

Agir suivant les vues du commandement supérieur.

Cette formule n'est pas toujours facile à appliquer ; pour suppléer le chef, il faut savoir ce qu'il veut et comment il le veut. La possibilité de faire acte d'initiative suppose donc l'existence d'une doctrine commune qui ne s'acquiert que par le travail en commun.

Le règlement[5] oppose l'action commune à l'initiative.

« Il est difficile, dit-il, à cause de l'antagonisme sur lequel ils reposent, d'obtenir à la fois, à un degré suffisant, les deux élé­ments essentiels qui préparent et assurent ce double mode d'ac­tion :

La subordination qui garantit l'action commune et par suite la cohésion ;

L'initiative sans laquelle l'action individuelle n'existe pas.

Ou le premier absorbe le second, ou le second s'affranchit du premier. »

L'initiative, telle que nous la comprenons, ne peut gêner l'action commune, puisque son but est précisément de permettre à une troupe de travailler au profit de cette action commune dans de meilleures conditions. Mais la notion de cette initiative n'avait pas encore pénétré dans les mœurs militaires de l'époque. Faute d'une définition précise, le mot effrayait encore les auteurs du règlement de 1875, d'où ces réserves que nous devons considérer comme inutiles.

On a reproché au règlement d'avoir adopté un ordre normal de combat dont le but était de fournir automatiquement la pro­gressivité de l'effort vers l'avant, tant en facilitant l'utilisation du terrain. Cette disposition, qui représentait d'ailleurs plutôt un échelonnement d'approche qu'un ordre de combat proprement dit, a été considéré, à cause de l'absence de variantes, comme consti­tuant un procédé trop exclusif qui devait conduire à un tâtonne­ment obligatoire, même si les dispositions de l'ennemi étaient par­faitement connues. En effet, la progressivité de l'effort, qui s'ex­plique et s'impose dans les situations incertaines, devient une cause d'infériorité en face d'un ennemi reconnu ; dans cette situa­tion, il est presque toujours avantageux d'ouvrir le feu avec la quantité de fusils nécessaires pour produire dès le début le maxi­mum d'efficacité.

En autre, la formation en profondeur, qui se prêtait très bien, en terrain couvert, à l'utilisation successive des divers acci­dents du sol, cessait d'être favorable en terrain découvert puisque tous les échelons pouvaient tomber sous le même feu.

Au fond, toute discussion sur les avantages et les inconvé­nients d'une formation quelle qu'elle soit ne peut conduire à aucun résultat. Chaque formation porte en soi, il est vrai, une tare origi­nelle qui est de ne correspondre qu'à un nombre restreint de si­tuation, mais, par elle, bien des recherches et des hésitations sont évitées, et il peut en résulter un gain de vitesse appréciable dans l'orientation de l'attaque.

Quoiqu'il en soit, on peut dire à l'excuse de règlement, qu'en 1785 les esprits n'étaient pas mûrs pour l'émancipation complète. Des habitudes d'initiative ne s'introduisent pas brus­quement dans un corps hiérarchisé. Si on avait     ré à cette épo­que qu'il n'existait pas de formations normale de combat    acharné ne serait récrié et le règlement qui aurait proclamé une­telle indépendance et aurait été accueilli parles protestations de tout le corps des officiers d'infanterie.

Le règlement reconnaît la nécessité de transformer les mé­thodes d'instruction, de donner aux petites unités une indépen­dance dont l'homme sera aussi appelé à bénéficier au cours du combat. Mais il considère cette indépendance comme un mal né­cessaire et, au lieu d'établir un large courant, il s'attache sans relâche à le réduire après avoir proclamé sa nécessité.

Le but de l'instruction est sans doute la préparation à la guerre, et le succès à la guerre n'est obtenu que par la mise en œuvre et l'effort concomitant de toutes les individualités. Le rè­glement le reconnaît et affirme ainsi l'importance du développe­ment de l'individualisme. Mais les membres de la commission ont encore devant les yeux le spectacle du désordre et de la confusion dont ils ont été les témoins attristés sur les champs de bataille de 1870 et ils cherchent à en empêcher le renouvellement. Le forma­lisme leur semble devoir atteindre ce but. De là un double système d'instruction : à la fois formaliste, pour discipliner la troupe, et individualiste, pour développer l'initiative. L'excès d'individua­lisme sera corrigé par un retour énergique vers l'École. C'est le travail de manège exécuté concurremment avec le travail à l'exté­rieur. Il n'est pas certain que cette méthode, préconisée pour le dressage du cheval, soit favorable au développement de l'homme de recrue.

Le but du dressage est de dompter la volonté sur cheval, d'assouplir et de développer ses muscles. Le travail au manège est le plus propre à agir sur la volonté du cheval.

Pour l'homme, c'est moins sur sa volonté que l'on veut agir que sur son intelligence. Il paraît donc plus judicieux de frapper l'imagination de l'homme de recrue dès son arrivée au corps, de lui enseigner sa véritable raison d'être son arrivée au corps, de lui enseigner sa véritable raison d'être, de l'initier, dès le début, aux exigences primordiales de son métier de combattant, en se conte­nant d'abord d'à peu près que l'on perfectionnera par la suite.

Toutefois, la manœuvre rigide n'est pas à proscrire d'une façon absolue. Il peut être utile d'exécuter quelques mouvements d'ordre serré avec une très grande précision, soit pour préparer les réflexes des hommes à l'obéissance immédiate, soit pour faire briller la troupe à une parade ; mais il doit être entendu que les mouvements destinés à la parade ne seront pas ceux employés aux évolutions en terrains variés et réciproquement. C'est qu'en effet, les procédés de commandement et d'exécution varient sui­vant qu'on recherche la précision ou la vitesse ; ces deux modes d'activité s'excluent dans une certaine mesure. Vouloir les pro­duire par les mêmes moyens, c'est s'exposer à faire naître la confusion ou à n'obtenir que des résultats incomplets qui, on l'es­père, se traduiront par des évolutions trop rigides en terrain varié et pas assez précises à la parade.

Il est juste se reconnaître qu'il était bien difficile à la com­mission de 1875 de faire des distinctions aussi subtiles, de se dé­gager du même coup de tous les errements du passé, et on doit lui savoir grès d'avoir ouvert la porte à l'individualisme.

Il est vrai que les tendances formalistes étaient tellement enracinées dans l'armée qu'elles ne tardèrent pas à reprendre le dessus, encouragées par la négligence du commandement supé­rieur qui continua à ne juger la troupe que d'après son attitude sur la place d'exercice.

Appréciation sur le règlement de 1875

Malgré les quelques imperfections signalées, le règlement de 1875 et une œuvre remarquable pour l'époque. Ses rédacteurs ont pris part à la guerre de 1870-71 et ils ont encore tellement présents à l'esprit, même après les quatre années qui viennent de s'écouler, les effets destructeurs du canon et du fusil, qu'ils n'hési­tent pas à formuler les principes énoncés plus haut, principes ba­sés sur l'importance acquise par le feu et qui ont servi à établir les lis du combat moderne.

Dans les années qui vont suivre ces lois subiront une éclipse, leur valeur sera discutée et de plus en plus contestée à mesure que l'on s'éloignera de l'expérience de 1870.

Après les guerres du Transvaal et de la Mandchourie, ces lois s'imposeront à nouveau et avec une telle autorité que les es­prits les plus réfractaires seront forcés de les admettre, au moins en théorie, sauf à s'en tenir aucun compte dans l'application.



[1] Ex : L'intervalle de 24 pas, fixé entre les compagnies dans la ligne de colonnes, permet de passer directement à la colonne de bataillon sans modifier l'intervalle.

[2] Ces raisons n'ont qu'une valeur médiocre. Les armes subordonnées n'ont rien à voir dans l'étendue d'un front de combat offensif. C'est l'infanterie qui mène le combat ; les autres armes doivent se plier à ses exigences sans les discuter.

[3] L'expression "Formation de combat" dont se sert le règlement pour désigner cette formation est impropre, c'est formation d'approche qu'il faudrait dire. En effet, les échelons en arrière de la chaîne ne combattent pas ; ils sont destinés à se fondre sur la chaîne qui constitue seule la véritable formation de combat.

[4] On s'apercevra que l'ennemi est ébranlé, dit le règlement, lorsqu'il se manifestera une grande hésitation dans ses mouvements, lorsque ses soutiens et sa réserve se porteront précipitamment sur la ligne, enfin lorsque son feu subira un ralentissement marqué.

[5] Rapport au ministre, page 65. 

 

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