| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
|
||||||||||||||||||||||
|
|||||||||||||||||||||||
|
Institut d'histoire militaire comparée Commission française d'histoire militaire
Conférences sur l'infanterie
Ecole Supérieure de Guerre (1911) Colonel Pétain Avant-propos
Pendant
la période de 1870 à 1904, l'infanterie française a appliqué trois règlements
successifs : Le
règlement de 1875 ; Le
règlement de 1884 modifié en 1887 (Instruction pour le combat) ; en
1889 et en 1894 ; Le
projet de règlement de 1901 transformé, l'armée suivante, en règlement
provisoire. La
commission chargée, après la guerre, de réviser le règlement de 1869
déclare que les formations à rang serrés (les seules en usage avant
1870, si on en excepte les tirailleurs) ne sont plus de mise sous le feu
des armes se chargeant par la culasse. Ces
formations peuvent être maintenues pour les réserves, mais doivent être
abandonnées par les troupes dès leur entrée dans la zone efficace du
fusil. Les
unités de 1ère ligne devront donc prendre l'ordre dispersé
déjà à grande distance de l'ennemi, car, du fait de l'augmentation
considérable de la portée des armes, "le combat s'engage
aujourd'hui à des distances où on manœuvrait jadis." Cette
expression d'ordre dispersé ne s'applique d'ailleurs pas exclusivement à
la formation en tirailleurs, mais au fractionnement en petits groupes de
tous les éléments exposés au feu de l'ennemi. « La
dislocation des unités qui manœuvrent en ordre dispersé, leur
fractionnement en groupes de plus en plus petits à mesure qu'ils se
rapprochent de l'ennemi, le développement dans chacun d'eux d'une
initiative et d'une activité qui leur soient propres, enfin, dans tout
l'ensemble, une cohésion qui permette de faire converger utilement et en
temps opportun les efforts de tous vers un but commun, telles sont les
exigences auxquelles les rédacteurs du règlement se sont efforcés de
satisfaire. » Dans
ce but, ils ont conservé, pour être utilisées en dehors du feu, la
plupart des formations à rangs serrés des règlements antérieurs et ils
ont créé de toutes pièces, en s'inspirant du règlement allemand, un
nouveau mode d'action à l'usage des bataillons de 1ère ligne.
Le règlement est devenu ainsi un code de manœuvre de combat. Afin d'éviter
toute difficulté d'application, la commission s'est décidée à
adopter pour le bataillon une formation normale de combat, estimant que
par "l'usage répété d'une manœuvre simple toujours la même,
l'ordre de combat deviendrait promptement familier aux exécutants." Cette
étude se trouve donc nouvellement divisée en deux parties, la 1ère
traitera de la manœuvre et des évolutions en dehors de la zone des
feux ; la 2e du mode d'action des troupes de 1ère
ligne, c.a.d. du combat.
Les
évolutions d'après les règlements
|
||||||||||||||||||||||
|
|
150
330
500
|
Tirailleurs Renforts Soutiens Réserve |
|
En
ce qui concerne les dimensions
du front, on admet que l'effectif réglementaire de 250 hommes atteindra le
chiffre de 200 peu après le début des hostilités et tombera à 170
par suite des pertes, soit 150 hommes, en retranchant les
cadres. Deux compagnies en 1ère ligne occuperont donc
un front de 300 mètres, soit un homme par mètre, au moment où toutes les
fractions seront sur la chaîne.
6°
L'importance du terrain est reconnue par le règlement : « Des
troupes massées, dit-il, ne pourront plus manœuvrer, combattre ou
stationner sous le feu, à moins qu'une configuration avantageuse du terrain
ne vienne compenser les inconvénients d'une disposition devenue trop vulnérable.
« En
terrain couvert ou coupé, dit-il encore, les distances des échelons de
combat pourront être réduites, à cause de la facilité qu'offrent les
accidents et ondulations du sol pour abriter les différents groupes. »
7°
Le règlement (École du Soldat) recommande aux tirailleurs de se dérober,
non seulement aux coups de l'ennemi, mais encore à sa vue, de se porter
lestement d'un abri à un autre, de traverser rapidement les espaces découverts,
en se couchant de distance en distance lorsque l'ordre en est donné. Il y a
donc accord entre l'expérience et le règlement. Mais, parce que le pas
de course n'aura pas été mentionné spécialement, beaucoup de chefs de
corps se refuseront à l'employer en temps de paix, à cause de la fatigue
que cette allure impose aux hommes chargés. Sur le champ de bataille, entre
la nécessité de traverser les espaces découverts aux allures rapides et
l'inconvénient d'abandonner les sacs, les fantassins n'ont jamais hésité,
toujours les sacs ont été sacrifiés. La leçon n'a pas encore porté ses
fruits, 40 ans après la guerre. Quand se décidera-t-on à alléger définitivement
le fantassin ?
8°
Le règlement se préoccupe de soustraire les soutiens et les réserves aux
effets du feu, mais les renforts ne sont pas compris parmi les fractions
qui doivent recourir à l'utilisation du terrain pour avancer. La
discussion à laquelle se livre le règlement pour justifier la place des
renforts est un peu spécieuse :
« On
supposera,
dit-il, les tirailleurs du bataillon arrivés à 400 mètres de ceux de
l'ennemi, dont le feu, à cette distance, sans avoir toute sa puissance décisive,
possède déjà une efficacité considérable.
« En
prenant le cas le plus défavorable, le terrain uni, on peut se rendre
compte que les renforts, si on les place à 150 mètres des tirailleurs,
seront en dehors de la zone dangereuse, et même à l'abri d'une partie des
ricochets. Cette distance, du reste, n'est point exagérée, car elle peut
être franchie en moins d'une minute et demie par les renforts, lorsque
ceux-ci devront se porter sur la chaîne ; d'un autre côté, si elle
était dépassée, les tirailleurs seraient un peu en l'air et sans appui
immédiat (Rapport au ministre, page 32). »
L'emplacement
des soutiens est déterminé d'après les mêmes considérations.
On
s'apercevra que ni les renforts, ni les soutiens, ne sont à l'abri du feu
dirigé sur la chaîne et on les supprimera.
9°
Le règlement ne se rallie pas à cette loi, du moins en apparence ;
peut-être a-t-il raison de poser en principe que l'arrivée d'un renfort
doit être, pour la chaîne, le signal d'un nouveau bond ; mais quand
il admet que la marche de l'attaque pourra subir des temps d'arrêt, malgré
l'arrivée sur la chaîne de renforts successifs, il cesse d'être en
contradiction avec la loi et accepte ses conclusions par une vois détournée.
10°
Le règlement, partagé entre le désir de supprimer les feus d'ensemble,
qu'il juge impraticables, et celui d'éviter le gaspillage des munitions,
adopte un moyen terme et réserve
les feux à commandement pour les grandes distance ; il acquiesce ainsi
à la loi dans la grande majorité des cas.
La
discipline du feu doit être absolue. Le principe est qu'aucun coup de fusil
ne soit tiré sans l'assentiment du chef immédiat.
Dans
le feu rapide, on demande aux soldats, non plus un tir ajusté, mais des
feux de masse nourris et rasants.
En
ce qui concerne l'emploi du feu, la théorie du règlement est simpliste :
se rapprocher de l'adversaire à portée efficace du fusil (400 mètres
environ, avec le fusil modèle 1874), l'ébranler par un feu puissant exécuté
par une ligne de tirailleurs agissant concentriquement, s'il est possible,
et passer à l'attaque, dès que l'on estime que le feu a produit un effet
suffisant[4].
11°
Le perfectionnement des armes donne à la défense une force de résistance
de plus en plus grande sur le front. Le pont faible est le flanc. C'est
pourquoi le règlement (École de bataillon p. 61) recommande de combiner,
quand on le peut, l'attaque de front avec une attaque de flanc. La grande
portée des armes favorise, en effet, la concentration des feux ; une
troupe agissant de flanc ou d'écharpe, même à grande distance, est
susceptible de produire un effet matériel et moral considérable.
12°
Sous le 1er Empire, ce combat offensif comprenait le feu et le
choc, ce dernier se manifestait par la charge. Le peu d'efficacité du feu
et la faible distance d'où partait la charge (150 ou 200 mètres)
permettaient d'atteindre l'ennemi d'un seul bond. En 1785, la distance des
feux décisifs est aux environs de 400 mètres. On en peut plus avoir la prétention
d'aller à l'ennemi d'un mouvement ininterrompu sans l'aide du feu :
l'ancienne charge est devenue "l'attaque" et on a divisé celle-ci
en deux phases : la 1ère de 400 ou 300 à 50 mètres, représente
le combat par le feu en avançant, la 2e de 50 mètres jusqu'à
l'ennemi, est l'assaut.
Le
combat offensif est ainsi réparti en trois étapes : l'approche
jusqu'à distance des feux décisifs, le combat par le feu, l'assaut.
Le
combat offensif se divise encore en préparation et exécution, consistant
en l'approche et le feu rapide
préparatoire à l'attaque, l'exécution, ou l'attaque proprement dite,
comprenant le combat par le feu combiné avec le mouvement et l'assaut.
Le
rôle du bataillon, dans le combat offensif, peut se résumer ainsi :
A
200 mètres de l'artillerie ennemi, le bataillon prend le formation de
combat, se fractionne en chaîne, renforts, soutiens, réserve et s'avance
dans cet ordre, précédé de ses éclaireurs.
à
300 mètres, les groupes de la chaîne se déploient ;
à
600 mètres, les tirailleurs rejoignent les éclaireurs et ouvrent le feu ;
de
600 à 300 mètres, des fractions des renforts viennent progressivement
s'incorporer à la chaîne ; elles sont remplacées par des éléments
correspondants des soutiens qui viennent se fondre sur la chaîne à leur
tour ;
A
300 mètres, la ligne de combat, grossie par ces apports successifs, a
acquis une densité de un homme par mètre ; elle exécute le feu
rapide. Une compagnie de la réserve à paris la place des soutiens.
Si
l'ennemi ne se laisse pas ébranler par le feu rapide de la chaîne,
celle-ci "n'a d'autre ressource que de reprendre la marche en échelons
par bonds successifs, en utilisant les haltes pour exécuter des feux
rapides de très courte durée.
A
ce moment, on ne peut plus donner de règles, indiquer de procédés :
une portion quelconque de la ligne, favorisée par la proximité d'un
obstacle, s'y porte vivement et aide la marche des autres portions par un
feu ajusté et nourri ; ce ne sont plus des unités qui agissent, ce
ont des fractions non déterminées, dont le nombre et l'effectif ne peuvent
être réglés que par les circonstances.
Cette
marche par bonds successifs et par fractions aura pour effet, d'amener toute
la ligne de combat à 50 mètres environ de l'ennemi. A cette distance, on
peut habituellement regarder l'attaque comme réussie ; dans tous les
cas, le moment est décisif, le combat corps à corps étant excessivement
rare ; un dernier effort, « et l'on est dans la position. La
ligne entière se jette en avant avec la plus grande énergie, tambours
battant et baïonnette basse. » (Rapport au ministre, p. 42)
C'est
en somme, la chaîne grossie par les renforts, les soutiens et une partie
de la réserve qui a exécuté l'attaque depuis le feu rapide jusqu'à
l'assaut final.
Quoique
ces dispositions d'attaque soient présentées sous une forme qui peut paraître
trop schématique, elles sont acceptables dans leur ensemble.
Quant
à décider qui donnera le signal de l'assaut, la question ne se pose pas.
C'est le chef, il est vrai, qui met la chaîne dans une situation favorable
pour donner l'assaut, mais l'impulsion vient habituellement de la chaîne.
Le règlement n'admet pas d'ailleurs de règles absolues à ce sujet.
13°
Nous avons eu l'occasion de constater l'abus du relèvement des troupes
sur les champs de bataille de 1870, et cependant on trouve dans le règlement
de 1875 (École du Soldat) des prescriptions relatives au relèvement des
fractions de la chaîne. Il semble qu'il y a là une erreur. Il devrait être
posé en principe que le combattant n'est jamais autorisé à abandonner la
lutte ; le manque de munitions, le désir de secourir les blessés, ne
constituent aucun droit à cet égard.
Le
ravitaillement en cartouches doit être le souci constant du commandement,
afin que les combattants ne se trouvent jamais désarmés en présence de
l'ennemi, et qu'ils n'aient pas dans le manque de munitions un prétexte à
défaillance.
14°
D'après le règlement, l'acteur du commandement dans le combat se
manifeste, 1° par l'attitude personnelle du chef, 2° par l'intervention de
celui-ci sur la marche du combat.
Attitude
personnelle – « Il faut que l'attitude
personnelle du chef soit, en toutes circonstances, irréprochable ;
tout symptôme d'hésitation est fâcheux. Le chef doit constamment savoir
ce qu'il veut, le faire sentir à sa troupe, et prévoir ce qu'il peut en
obtenir. Il doit prendre ses résolutions avec maturité et rapidité, et
les exécuter ensuite avec la plus grande énergie ; l'important pour
lui est moins d'être brillant que d'être calme et résolu.
« Le
calme et le sang-froid ont une influence considérable ; une troupe obéit
comme elle est commandée. Ces qualités indispensables n'excluent ni
l'entrain ni l'esprit d'initiative ; elles permettent au contraire,
de les régler et de les contenir jusqu'au moment où le chef, donnant
lui-même l'exemple, fait appel sans réserve à tout l'élan et à toute
l'énergie de sa troupe. »
(École de bataillon, n° 90)
Action
sur la marche du combat – « après
avoir donné ses instructions aux capitaines et l'ordre ou le signal de l'exécution,
le chef de bataillon se porte en arrière de la ligne de combat, sur le
point d'où il peut le plus facilement surveiller et diriger la marche de
l'action ; si le terrain trop couvert ne lui permet pas d'embrasser
du regard toute sa troupe, il se tient en communication avec les fractions
qui échappent à sa vue, à l'aide d'ordonnances ou de signaux convenus. Il
observe l'attitude de l'ennemi et le tournure du combat, accélère ou
retarde l'entrée en ligne des différents échelons, et n'oublie pas que
cet emploi successif des réserves est souvent le seul moyen
d'intervention efficace dont il puisse disposer ». (École de
bataillon, n° 94)
Lorsque
la commission chargée de réviser le règlement de 1869 étudia, dans son
rapport au ministre, les caractères généraux du combat moderne, elle
prit pour cadre se son exposé le bataillon à quatre compagnies ;
elle n'appliqua donc les conclusions de son travail qu'à une réunion de
troupes égales ou inférieures à 800 fusils.
Il
semble qu'il eût été plus logique de tirer les principes de la tactique
nouvelle de l'étude de la manœuvre et du combat de la division, et de
suivre l'application de ces principes dans les échelons inférieurs,
brigades, régiments, bataillons.
La
commission n'a pas été de cet avis ; elle s'est bornée à étendre
aux grosses unités les règles qui avaient été établies pour le
bataillon et ne convenaient qu'à lui.
C'est
ainsi que la division, au combat, devra se former sur deux lignes. Le nombre
des bataillons à répartir entre les lignes sera prévu à l'avance, ainsi
que le rôle de chaque ligne. Le règlement tolérera à peine quelques
variantes dans les cas imprévus.
Cette
sorte de formation normale de combat appliquée à la division aura pour
inconvénients :
1.
redonner à la division un front invariable dans tous les cas ;
2.
de compromettre l'action de la réserve.
En
effet, une troupe ne peut être considérée comme disponible :
1.
que si son stationnement est en complète sécurité ;
2.
que si, au moment se son intervention, elle est en mesure d'exécuter
toutes les manœuvres préparatoires nécessaires (placement face à
l'objectif, déploiement) sans être exposée aux coups.
Ces
deux conditions seront remplies quand il existera un mouvement de terrain
important susceptible de masquer le déploiement de la réserve, ou une
grande distance entre celle-ci et la 1e ligne.
L'extension
de la réserve sur un front parallèle à la 1e ligne peut
avoir pour effet de précipiter son entrée en action et de l'enlever prématurément
à l'autorité du général de division. Ces dispositions sont rendues plus
défectueuses encore par l'absence d'un système de liaisons destiné à
mettre le commandement au courant de la situation des unités subordonnées
pendant le combat.
En
résumé, les rédacteurs du règlement de 1875 ont compris que le
commandement direct à la voix ne pouvait plus s'exercer sur des troupes
en ordre dispersé, que le chef, incapable de tout voir par ses yeux, d'être
partout à la fois, avait besoin d'agents spéciaux pour porter ses ordres
et recueillir des renseignements. L'emploi des agents de liaison a donc été
recommandé par le règlement, mais le procédé, d'ailleurs insuffisamment
précisé, était en opposition si complète avec les usages anciens,
qu'il ne fut pas appliqué tout d'abord. Dans les manœuvres du temps de
paix, le commandement supérieur, oubliant que son action sur la marche du
combat ne peur et ne dit se manifester que sur les troupes disponibles,
conserva l'habitude de rester à cheval dans la zone des feux et de diriger
la ligne des tirailleurs, sans se préoccuper de se mettre en ration avec
les parties du front qui échappaient à sa vue ; il abandonnait
ainsi la direction générale du combat.
Le
règlement ne faut peut-être pas assez ressortir le rôle glorieux et si
important de l'officier de rang. En effet, si le rôle du commandement supérieur,
au cours du combat, se trouve réduit à l'emploi de réserves, par contre
celui de l'officier de rang a considérablement grandi ; c'est lui
qui assume la responsabilité de la conduite des feux, qui introduit un peu
de cohésion dans le groupe des tirailleurs qu'il entraîne à sa suite vers
l'ennemi, qui, par l'exemple de ses vertus guerrières, donne aux
combattants l'énergie et la confiance nécessaires pour persévérer,
sous une pluie de projectiles, dans la conquête de l'objectif assigné à
leurs efforts.
15°
« L'initiative des chefs de tous grades doit être encouragée.
Ainsi, les commandants des unités de combat, pourvus des renseignements et
des instructions nécessaires, manœuvrent et agissent de leur propre
mouvement ; sans attendre de nouveaux ordres, ils choisissent, parmi
les formations réglementaires, celles qui leur paraissent les plus
convenables, conservent enfin, dans l'exécution de leur tâche que leur est
confiée, leur initiative et par suite toute leur puissance d'action. Le
chef n'intervient qu'au moment où cette liberté d'action lui paraît
compromettre la cohésion. » (École de bataillon n° 89).
Nous
avons définit l'initiative :
Agir
suivant les vues du commandement supérieur.
Cette
formule n'est pas toujours facile à appliquer ; pour suppléer le
chef, il faut savoir ce qu'il veut et comment il le veut. La possibilité de
faire acte d'initiative suppose donc l'existence d'une doctrine commune qui
ne s'acquiert que par le travail en commun.
Le
règlement[5]
oppose l'action commune à l'initiative.
« Il
est difficile, dit-il, à cause de l'antagonisme sur lequel ils reposent,
d'obtenir à la fois, à un degré suffisant, les deux éléments
essentiels qui préparent et assurent ce double mode d'action :
La
subordination qui garantit l'action commune et par suite la cohésion ;
L'initiative
sans laquelle l'action individuelle n'existe pas.
Ou
le premier absorbe le second, ou le second s'affranchit du premier. »
L'initiative,
telle que nous la comprenons, ne peut gêner l'action commune, puisque son
but est précisément de permettre à une troupe de travailler au profit de
cette action commune dans de meilleures conditions. Mais la notion de cette
initiative n'avait pas encore pénétré dans les mœurs militaires de l'époque.
Faute d'une définition précise, le mot effrayait encore les auteurs du règlement
de 1875, d'où ces réserves que nous devons considérer comme inutiles.
On
a reproché au règlement d'avoir adopté un ordre normal de combat dont le
but était de fournir automatiquement la progressivité de l'effort vers
l'avant, tant en facilitant l'utilisation du terrain. Cette disposition, qui
représentait d'ailleurs plutôt un échelonnement d'approche qu'un ordre de
combat proprement dit, a été considéré, à cause de l'absence de
variantes, comme constituant un procédé trop exclusif qui devait
conduire à un tâtonnement obligatoire, même si les dispositions de
l'ennemi étaient parfaitement connues. En effet, la progressivité de
l'effort, qui s'explique et s'impose dans les situations incertaines,
devient une cause d'infériorité en face d'un ennemi reconnu ; dans
cette situation, il est presque toujours avantageux d'ouvrir le feu avec
la quantité de fusils nécessaires pour produire dès le début le maximum
d'efficacité.
En
autre, la formation en profondeur, qui se prêtait très bien, en terrain
couvert, à l'utilisation successive des divers accidents du sol, cessait
d'être favorable en terrain découvert puisque tous les échelons pouvaient
tomber sous le même feu.
Au
fond, toute discussion sur les avantages et les inconvénients d'une
formation quelle qu'elle soit ne peut conduire à aucun résultat. Chaque
formation porte en soi, il est vrai, une tare originelle qui est de ne
correspondre qu'à un nombre restreint de situation, mais, par elle, bien
des recherches et des hésitations sont évitées, et il peut en résulter
un gain de vitesse appréciable dans l'orientation de l'attaque.
Quoiqu'il
en soit, on peut dire à l'excuse de règlement, qu'en 1785 les esprits n'étaient
pas mûrs pour l'émancipation complète. Des habitudes d'initiative ne
s'introduisent pas brusquement dans un corps hiérarchisé. Si on avait
ré à cette époque qu'il n'existait pas de formations normale de
combat acharné ne
serait récrié et le règlement qui aurait proclamé unetelle indépendance
et aurait été accueilli parles protestations de tout le corps des
officiers d'infanterie.
Le
règlement reconnaît la nécessité de transformer les méthodes
d'instruction, de donner aux petites unités une indépendance dont
l'homme sera aussi appelé à bénéficier au cours du combat. Mais il
considère cette indépendance comme un mal nécessaire et, au lieu d'établir
un large courant, il s'attache sans relâche à le réduire après avoir
proclamé sa nécessité.
Le
but de l'instruction est sans doute la préparation à la guerre, et le succès
à la guerre n'est obtenu que par la mise en œuvre et l'effort concomitant
de toutes les individualités. Le règlement le reconnaît et affirme
ainsi l'importance du développement de l'individualisme. Mais les membres
de la commission ont encore devant les yeux le spectacle du désordre et de
la confusion dont ils ont été les témoins attristés sur les champs de
bataille de 1870 et ils cherchent à en empêcher le renouvellement. Le
formalisme leur semble devoir atteindre ce but. De là un double système
d'instruction : à la fois formaliste, pour discipliner la troupe, et
individualiste, pour développer l'initiative. L'excès d'individualisme
sera corrigé par un retour énergique vers l'École. C'est le travail de
manège exécuté concurremment avec le travail à l'extérieur. Il n'est
pas certain que cette méthode, préconisée pour le dressage du cheval,
soit favorable au développement de l'homme de recrue.
Le
but du dressage est de dompter la volonté sur cheval, d'assouplir et de développer
ses muscles. Le travail au manège est le plus propre à agir sur la volonté
du cheval.
Pour
l'homme, c'est moins sur sa volonté que l'on veut agir que sur son
intelligence. Il paraît donc plus judicieux de frapper l'imagination de
l'homme de recrue dès son arrivée au corps, de lui enseigner sa véritable
raison d'être son arrivée au corps, de lui enseigner sa véritable raison
d'être, de l'initier, dès le début, aux exigences primordiales de son métier
de combattant, en se contenant d'abord d'à peu près que l'on
perfectionnera par la suite.
Toutefois,
la manœuvre rigide n'est pas à proscrire d'une façon absolue. Il peut être
utile d'exécuter quelques mouvements d'ordre serré avec une très grande
précision, soit pour préparer les réflexes des hommes à l'obéissance
immédiate, soit pour faire briller la troupe à une parade ; mais il
doit être entendu que les mouvements destinés à la parade ne seront pas
ceux employés aux évolutions en terrains variés et réciproquement. C'est
qu'en effet, les procédés de commandement et d'exécution varient suivant
qu'on recherche la précision ou la vitesse ; ces deux modes d'activité
s'excluent dans une certaine mesure. Vouloir les produire par les mêmes
moyens, c'est s'exposer à faire naître la confusion ou à n'obtenir que
des résultats incomplets qui, on l'espère, se traduiront par des évolutions
trop rigides en terrain varié et pas assez précises à la parade.
Il
est juste se reconnaître qu'il était bien difficile à la commission de
1875 de faire des distinctions aussi subtiles, de se dégager du même
coup de tous les errements du passé, et on doit lui savoir grès d'avoir
ouvert la porte à l'individualisme.
Il
est vrai que les tendances formalistes étaient tellement enracinées dans
l'armée qu'elles ne tardèrent pas à reprendre le dessus, encouragées par
la négligence du commandement supérieur qui continua à ne juger la
troupe que d'après son attitude sur la place d'exercice.
Malgré
les quelques imperfections signalées, le règlement de 1875 et une œuvre
remarquable pour l'époque. Ses rédacteurs ont pris part à la guerre de
1870-71 et ils ont encore tellement présents à l'esprit, même après les
quatre années qui viennent de s'écouler, les effets destructeurs du canon
et du fusil, qu'ils n'hésitent pas à formuler les principes énoncés
plus haut, principes basés sur l'importance acquise par le feu et qui ont
servi à établir les lis du combat moderne.
Dans
les années qui vont suivre ces lois subiront une éclipse, leur valeur sera
discutée et de plus en plus contestée à mesure que l'on s'éloignera de
l'expérience de 1870.
Après
les guerres du Transvaal et de la Mandchourie, ces lois s'imposeront à
nouveau et avec une telle autorité que les esprits les plus réfractaires
seront forcés de les admettre, au moins en théorie, sauf à s'en tenir
aucun compte dans l'application.
[1] Ex : L'intervalle de 24 pas, fixé entre les compagnies dans la ligne de colonnes, permet de passer directement à la colonne de bataillon sans modifier l'intervalle.
[2] Ces raisons n'ont qu'une valeur médiocre. Les armes subordonnées n'ont rien à voir dans l'étendue d'un front de combat offensif. C'est l'infanterie qui mène le combat ; les autres armes doivent se plier à ses exigences sans les discuter.
[3] L'expression "Formation de combat" dont se sert le règlement pour désigner cette formation est impropre, c'est formation d'approche qu'il faudrait dire. En effet, les échelons en arrière de la chaîne ne combattent pas ; ils sont destinés à se fondre sur la chaîne qui constitue seule la véritable formation de combat.
[4] On s'apercevra que l'ennemi est ébranlé, dit le règlement, lorsqu'il se manifestera une grande hésitation dans ses mouvements, lorsque ses soutiens et sa réserve se porteront précipitamment sur la ligne, enfin lorsque son feu subira un ralentissement marqué.
[5] Rapport au ministre, page 65.
Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin