| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Bibliothèque Stratégique
De la manoeuvre napoléonienne à l'offensive à outrance La tactique générale de l'armée française - 1871-1914
Dimitry Queloz
Le livre
de Dimitry Queloz explore, comme jamais on ne l’avait
fait auparavant, l’une des grandes questions de l’histoire
militaire: comment l’Armée
française en est-elle arrivée à entrer en guerre en 1914 avec une
doctrine de “tactique générale” (tactique des grandes unités)
résolument offensive et manœuvrière, alors que la fin du Second Empire
avait été marquée par le culte des “bonnes positions” et que les
débuts de la IIIe République avaient été défensifs et
très respectueux du feu? En d'autres termes, qu’était
exactement cette notion d’offensive
à outrance, qui a fait couler tellement d'encre, à
laquelle on a généralement imputé les échecs et les lourdes pertes du
côté français au début de la guerre? Quelles étaient ses origines? On
sort de la lecture de l’ouvrage
avec des réponses claires et très neuves à ces questions, reposant sur
des recherches considérables dans les archives, dans les règlements
militaires de l’époque,
dans l’énorme
corpus des écrits (ouvrages et
revues) d’une
période où la pensée et la parole militaires étaient libres. On
saluera en particulier la description du rôle, dans le domaine doctrinal,
de l’École Supérieure de Guerre, créée après
la guerre de 1870, quand on prit conscience du retard intellectuel des
militaires français par rapport à leurs collègues allemands. Pour la
première fois, grâce à l'ESG, l’Armée
française put se doter d’une doctrine, et d’une
doctrine unique. On comprend le processus de réflexion des professeurs à l’ESG
et leurs méthodes de travail, on comprend en particulier le rôle des deux
grandes méthodes pratiquées à l’École,
l’“historique”
et la “positive”, ainsi que leurs limites (en particulier le côté
artificiel de la méthode historique, fondée en outre sur une analyse
historique biaisée des campagnes napoléoniennes et de la guerre de 70). À
partir de là, Dimitry Queloz nous montre où se trouve le véritable
problème: le grand défaut de cet enseignement en effet est de privilégier
la notion de “mission”, à exécuter coûte que coûte, par rapport à
l'appréciation objective de la situation (la fameuse “Beurteilung
der Lage” de L’étude privilégiée et même quasi exclusive
des campagnes napoléoniennes, qui aboutit à la systématisation
schématique de la “manœuvre napoléonienne”, ramenée en fait à un
ensemble de recettes tactiques coupées d’une
observation objective des méthodes de l'Empereur et de ses échecs,
allait grandement contribuer par la suite, couplée avec le dogme de la
“mission” à accomplir coûte que coûte, à susciter l'apparition de
doctrines résolument offensives. Mais,
heureusement, à partir de 1900 environ, se multiplient les débats,
tandis que foisonne la pensée militaire française, certes au prix de la
perte de l’unité de doctrine, en particulier à cause
des expériences tirées des conflits extérieurs (guerre des Boers, guerre
russo-japonaise, conflit des Balkans) et de l’apparition
des armes nouvelles. En particulier, le paradigme de la bataille
napoléonienne est fortement ébranlé, et d’abord
à la suite de la guerre des Boers, qui conduit à l’émergence
de deux écoles, celle du feu et celle du moral. Ce
bouillonnement comporte un inconvénient: la perte de l’unité
de doctrine fait que les leçons des conflits contemporains ne sont pas
clairement assimilées, ce qui, pour le rôle de l’artillerie
lourde et de la fortification de campagne en particulier, ne manquera pas de
conséquences. La mauvaise organisation du commandement et des structures,
ainsi que du ministère de On peut
tirer des conclusions du même genre à propos des armes nouvelles:
contrairement à la légende, l'Armée française est friande de progrès
techniques (l'aviation en est la preuve), elle n’y
est pas opposée pour des raisons doctrinales, mais les considérations
budgétaires et la mauvaise organisation des services (ajoutons le trop rare
appel à l'industrie privée) freinent la modernisation. Il reste que l’on
se montre en général incapable d'aboutir à une doctrine d'emploi claire
des nouveaux matériels: que ce soit pour l'artillerie ou pour les
mitrailleuses, les écoles s’affrontent.
Comme pour les conflits extérieurs, on observe, on réfléchit, mais on ne
conclut pas. Sur
toutes ces questions ce livre apporte des réponses très originales. Il
arrive à son point culminant quand l’auteur décrit la doctrine en
vigueur en 1914, mais en la dégageant des mythes, et en soulignant que les
problèmes rencontrés par l’Armée
française au début de la guerre tiennent beaucoup moins à la doctrine qu’à
sa mauvaise interprétation et à la mauvaise instruction des troupes,
ainsi qu’à
la qualité insuffisante d’un
corps d’officiers
victime de la démagogie suscitée par les suites de l’Affaire
Dreyfus. On le voit très bien avec les nouveaux règlements, à la veille
de la guerre : ils sont en fait bien meilleurs que les précédents, et
relativement prudents. Mais ils n’ont pas encore vraiment été
étudiés, encore moins compris, dans les corps de troupe, où l’instruction
régulière est d’ailleurs largement en friche et les grandes
manœuvres très largement artificielles. L’organisation de l’Armée
et son instruction, toutes deux défectueuses, sont beaucoup plus en cause
dans les déboires de 1914 qu’une
doctrine et des règlements moins excessifs qu’on
ne l’a
cru, et qu’un
matériel certes loin d’être
totalement satisfaisant mais qui avait ses qualités, et, dans le cas de
l'artillerie de campagne, sa cohérence. En effet
l’analyse
de la doctrine de l’offensive
à outrance telle qu’elle est proclamée par exemple par
Grandmaison, est ici neuve et nuancée, et souligne son vrai problème, qui
n’est
pas où on le voit trop souvent, dans une sorte de fuite en avant
sacrificielle irréfléchie: c’est
bien la priorité à la “mission”, à l’exécution
par rapport à la conception, qui est en cause. Dans un climat général de
nationalisme, dans un contexte international où, depuis 1890, l’Alliance
franco-russe s’est
progressivement muée en alliance offensive, comme le rappelle justement l’auteur,
à partir des traditions de “manœuvre napoléonienne”, dans la
confusion entre le fait que l’offensive
est en principe nécessaire pour une victoire décisive, et d’autre
part le fait que son opportunité au niveau tactique est éminemment
variable, on comprend les dérives. En même
temps l'auteur montre bien l’aspect
positif, et finalement salvateur, de l’effervescence intellectuelle de
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