Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

 Revenir au sommaire général

  

Portail Nouveautés Etudes stratégiques Publications ISC- CFHM- IHCC Liens Contacts - Adhésion

 

Dossiers :

 

  . Théorie de la stratégie

  . Cultures stratégiques

  . Histoire militaire

  . Géostratégie 

  . Pensée maritime

  . Pensée aérienne

  . Profils d'auteurs

  . Outils du chercheur

  . BISE

  . Bibliographie stratégique

 

Publications de référence

 

Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

La fin de l'armée romaine

 

 

INTRODUCTION

 

L’image collective du soldat romain, réduite au légionnaire, est attachée à la période des ier-iie siècles de notre ère, apogée de l’Empire. S’il existe une bibliographie colossale sur le sujet, paradoxalement rares sont les ouvrages qui traitent spécifi­quement des derniers siècles de l’armée romaine. L’armée romaine des ive-ve siècles est aujourd’hui l’objet d’un intérêt tardif et mesuré, généralement lié à une étude sur l’armée de Byzance, son héritière orientale[1].

À partir de 235, la Paix romaine s’effondre et l’Empire sombre dans un cycle de guerres civiles et d’invasions barbares. Les frontières sont brisées et les provinces pillées par les Barbares : Germains en Europe, Perses en Orient. Les peuples germaniques s’unissent dans de nouvelles confédérations (Francs, Saxons, Alamans) et forment un ennemi beaucoup plus redoutable. La dynastie sassanide redonne aux Perses les moyens et le goût de l’impérialisme militaire. Faits sans précé­dents, deux empereurs trouvent la mort au combat : Dèce tué en 251 par les Goths, Valérien capturé et exécuté par les Perses en 260. L’armée est au cœur de cette histoire tumultueuse. Inca­pable d’enrayer les invasions, elle est source d’instabilité politi­que, assassinant vingt-quatre empereurs sur vingt-sept. En neuf ans de règne, Gallien (259-268) affronte dix-huit usurpateurs avant de succomber lui-même... Le vieux principe romain affir­mant que “les armes cèdent devant la toge” n’a plus de sens. L’État romain est désormais aux mains de ses généraux. Des généraux factieux entraînent l’Empire sur la voie du sépara­tisme : Empire des Gaules de Postumus, (Grande‑)Bretagne de Carausius, Orient glissant sous le protectorat de Palmyre... Des empereurs courageux - Gallien, Aurélien – rétablissent l’unité impériale et contiennent les Barbares. Signe des temps, Rome cesse d’être une ville ouverte et s’entoure de murailles. Après un millénaire d’existence, Rome est désertée par les empereurs au bénéfice de villes proches des frontières menacées.

Militaire et politique, la crise que traverse l’Empire s’avère aussi économique et morale. Le refroidissement du climat entraîne un recul des terres cultivées au profit du pastoralisme et de la forêt. Dans le nord-est des Gaules, l’habitat rural se réduit considérablement à partir de la seconde moitié du iiie siècle : 80 % des hameaux disparaissent. L’Empire abandonne la Batavie dont les terres sont devenues incultivables à la suite d’une transgression marine[2]. Les petits paysans, incapables de payer l’impôt, deviennent les colons des grands propriétaires terriens dont les villas fortifiées fixent la population rurale. Filles de la misère, des jacqueries sporadiques éclatent dans les campagnes entre le iiie et le ve siècle. L’Histoire a gardé le nom de ces émeutiers : circoncellions en Afrique, bagaudes en Gaule. Les Romains se détournent de la carrière des armes et l’armée de métier ne parvient plus à recruter suffisamment d’hommes. Il faut trouver de nouveaux modes et de nouvelles sources de recru­tement. Avec des ressources économiques diminuées et un con­texte social dégradé, l’Empire romain affronte une menace réac­tivée à toutes ses frontières qui s’étendent de l’Écosse à l’Irak d’aujourd’hui. Comment défendre un Empire immense avec une armée réduite et une société en crise ?

Deux empereurs militaires essaient d’apporter une réponse générale au défi mortel lancé à la civilisation romaine. Le premier est Dioclétien dont l’avènement, daté de 284, inaugure la période du Bas-Empire. Dioclétien impose une vigoureuse réforme politique et militaire avec la division de l’Empire entre l’Orient et l’Occident. Au plan moral, Dioclétien espère que les persécutions antichrétiennes ramèneront la faveur des dieux. Le second grand réformateur de l’Empire est Constantin. Après une longue guerre civile, il réunifie l’Empire sous son autorité en 324.

En 330, Constantin fait de Byzance, rebaptisée Constanti­nople, la seconde Rome, capitale de l’Orient romain. Avec Constantin, l’Empire romain change non seulement d’armée mais aussi de civilisation, mais en fait, Constantin fait surtout preuve de tolérance religieuse: il donne une place à la religion chrétienne à laquelle il ne se convertit que vers 325. Ce sont Gratien et Théodose ier qui ferment les temples païens après 384. Désormais, le serment militaire prêté par les recrues ainsi que les mots de passe prennent à témoin Dieu, le Christ et le Saint-Esprit[3]. Toutefois, les réponses de Dioclétien et de Constantin, pour être opposées religieusement, relèvent de la même école de pensée. La culture du Haut commandement romain envisage trois réformes essentielles : tentative de réarmement moral par la religion, réorganisation parallèle de l’Empire et de l’armée. Par contre, au ve siècle, il n’y a plus de tentative pour sauve­garder l’unité de l’Empire: l’Orient et l’Occident, dissociés politi­quement, évoluent vers des destins différents.



[1]        R. Grosse, Römische Militärgeschichte von Gallienus bis zum Beginn der Byzantinischen Themenverfassung, Berlin, 1920 ; W. Treadgold, Byzan­tium and its Army 284-1081, Stanford, Stanford University Press, 1995 ; K.R. Dixon et P. Southern, The Late Roman Army, Londres, Batsford, 1996.

[2]        G. Depeyrot, Le Bas-Empire. Économie et numismatique (284-491), Paris, Errance, 1987 ; id., “Les conditions naturelles au Bas-Empire romain”, RH, 588, 1993, pp. 337-378.

[3]        Végèce, DRM, II, 5.

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin