| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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La fin de l'armée romaine
L’image
collective du soldat romain, réduite au légionnaire, est attachée à la période
des ier-iie
siècles de notre ère, apogée de l’Empire. S’il existe une
bibliographie colossale sur le sujet, paradoxalement rares sont les ouvrages
qui traitent spécifiquement des derniers siècles de l’armée romaine.
L’armée romaine des ive-ve
siècles est aujourd’hui l’objet d’un intérêt tardif et mesuré, généralement
lié à une étude sur l’armée de Byzance, son héritière orientale[1]. À
partir de 235, la Paix romaine s’effondre et l’Empire sombre dans un
cycle de guerres civiles et d’invasions barbares. Les frontières sont
brisées et les provinces pillées par les Barbares : Germains en
Europe, Perses en Orient. Les peuples germaniques s’unissent dans de
nouvelles confédérations (Francs, Saxons, Alamans) et forment un ennemi
beaucoup plus redoutable. La dynastie sassanide redonne aux Perses les
moyens et le goût de l’impérialisme militaire. Faits sans précédents,
deux empereurs trouvent la mort au combat : Dèce tué en 251 par les
Goths, Valérien capturé et exécuté par les Perses en 260. L’armée est
au cœur de cette histoire tumultueuse. Incapable d’enrayer les
invasions, elle est source d’instabilité politique, assassinant
vingt-quatre empereurs sur vingt-sept. En neuf ans de règne, Gallien
(259-268) affronte dix-huit usurpateurs avant de succomber lui-même... Le
vieux principe romain affirmant que “les armes cèdent devant la toge”
n’a plus de sens. L’État romain est désormais aux mains de ses généraux.
Des généraux factieux entraînent l’Empire sur la voie du séparatisme :
Empire des Gaules de Postumus, (Grande‑)Bretagne de Carausius, Orient
glissant sous le protectorat de Palmyre... Des empereurs courageux -
Gallien, Aurélien – rétablissent l’unité impériale et contiennent
les Barbares. Signe des temps, Rome cesse d’être une ville ouverte et
s’entoure de murailles. Après un millénaire d’existence, Rome est désertée
par les empereurs au bénéfice de villes proches des frontières menacées. Militaire
et politique, la crise que traverse l’Empire s’avère aussi économique
et morale. Le refroidissement du climat entraîne un recul des terres cultivées
au profit du pastoralisme et de la forêt. Dans le nord-est des Gaules,
l’habitat rural se réduit considérablement à partir de la seconde moitié
du iiie siècle :
80 % des hameaux disparaissent. L’Empire abandonne la Batavie dont
les terres sont devenues incultivables à la suite d’une transgression
marine[2].
Les petits paysans, incapables de payer l’impôt, deviennent les colons
des grands propriétaires terriens dont les villas fortifiées fixent la
population rurale. Filles de la misère, des jacqueries sporadiques éclatent
dans les campagnes entre le iiie
et le ve siècle.
L’Histoire a gardé le nom de ces émeutiers : circoncellions en
Afrique, bagaudes en Gaule. Les Romains se détournent de la carrière des
armes et l’armée de métier ne parvient plus à recruter suffisamment
d’hommes. Il faut trouver de nouveaux modes et de nouvelles sources de
recrutement. Avec des ressources économiques diminuées et un contexte
social dégradé, l’Empire romain affronte une menace réactivée à
toutes ses frontières qui s’étendent de l’Écosse à l’Irak
d’aujourd’hui. Comment défendre un Empire immense avec une armée réduite
et une société en crise ? Deux
empereurs militaires essaient d’apporter une réponse générale au défi
mortel lancé à la civilisation romaine. Le premier est Dioclétien dont
l’avènement, daté de 284, inaugure la période du Bas-Empire. Dioclétien
impose une vigoureuse réforme politique et militaire avec la division de
l’Empire entre l’Orient et l’Occident. Au plan moral, Dioclétien espère
que les persécutions antichrétiennes ramèneront la faveur des dieux. Le
second grand réformateur de l’Empire est Constantin. Après une longue
guerre civile, il réunifie l’Empire sous son autorité en 324. En
330, Constantin fait de Byzance, rebaptisée Constantinople, la seconde
Rome, capitale de l’Orient romain. Avec Constantin, l’Empire romain
change non seulement d’armée mais aussi de civilisation, mais en fait,
Constantin fait surtout preuve de tolérance religieuse: il donne une place
à la religion chrétienne à laquelle il ne se convertit que vers 325. Ce
sont Gratien et Théodose ier
qui ferment les temples païens après 384. Désormais, le serment militaire
prêté par les recrues ainsi que les mots de passe prennent à témoin
Dieu, le Christ et le Saint-Esprit[3].
Toutefois, les réponses de Dioclétien et de Constantin, pour être opposées
religieusement, relèvent de la même école de pensée. La culture du Haut
commandement romain envisage trois réformes essentielles : tentative
de réarmement moral par la religion, réorganisation parallèle de
l’Empire et de l’armée. Par contre, au ve
siècle, il n’y a plus de tentative pour sauvegarder l’unité de
l’Empire: l’Orient et l’Occident, dissociés politiquement, évoluent
vers des destins différents. [1]
R. Grosse, Römische Militärgeschichte
von Gallienus bis zum Beginn der Byzantinischen Themenverfassung,
Berlin, 1920 ; W. Treadgold, Byzantium
and its Army 284-1081, Stanford, Stanford University Press, 1995 ;
K.R. Dixon et P. Southern, The
Late Roman Army, Londres, Batsford, 1996. [2]
G. Depeyrot, Le
Bas-Empire. Économie et numismatique (284-491), Paris, Errance,
1987 ; id., “Les
conditions naturelles au Bas-Empire romain”,
RH, 588, 1993, pp. 337-378. [3]
Végèce, DRM, II, 5.
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