| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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HAUTES ÉTUDES MILITAIRES
LE
SERVICE DE SANTÉ DES ARMÉES ENTRE GUERRE ET PAIX
Actes
du colloque organisé par la Délégation Méditerranée de la Commission
Française d’Histoire Militaire (CFHM), l’Association Marseille-Provence
des Anciens Auditeurs Ouvrage
publié avec le concours de
Il
est d’usage que le président de l’organisme à l’origine d’un
colloque en tire les conclusions, même quand il n’a aucune compétence
pour le faire. C’est bien le cas ici puisque l’histoire de la médecine,
même militaire, constitue un domaine particulier, peu accessible au
profane en raison de sa technicité. Et pourtant, j’ai au moins un titre
à revendiquer pour présenter une telle conclusion : j’ai été, moi
aussi, membre du Service de Santé des Armées, certes pas au même rang que
les médecins généraux et les médecins en chef qui se sont succédé
durant cette journée. En effet, j’ai fait mon service militaire à la
Direction régionale du Service de Santé des Armées de Bordeaux et je
l’ai terminé comme brancardier-secouriste de 1re classe, grade
de faveur puisque je n’avais pas le brevet de secouriste, mais comme me
l’avait dit mon capitaine, sans aucune trace d’humour : “C’est
le plus haut grade auquel vous puissiez prétendre”. Il n’avait pas
tort, puisque ma carrière militaire s’est arrêtée là. Heureusement
que ma carrière d’historien s’est poursuivie, ce qui me donne le privilège
d’être là. Philippe
Richardot l’a bien souligné dans son introduction : l’histoire
de la médecine militaire est une dimension fondamentale et pourtant occultée
de l’histoire militaire, car les armes tuent finalement beaucoup moins que
les microbes. On ne compte pas les armées décimées par l’épidémie,
jusqu’à l’armée d’Égypte victime de la peste et à l’armée
franco-britannique en Crimée victime du choléra. En 1778-1779, la guerre
de Succession de Bavière (“la guerre des chiens”) se passe en manœuvres
interminables, sans aucun combat notable ; et pourtant, elle se termine
par près de 50 000 morts, presque tous par maladie. Pendant longtemps,
les guerres ont été synonyme d’épidémie, elles en ont souvent été
les principaux vecteurs, moins par usage intentionnel (encore que l’on
connaisse des cas très anciens de guerre bactériologique par
empoisonnement des puits, voire envoi par catapultes de cadavres de pestiférés
au-dessus des remparts d’une ville assiégée) que par méconnaissance
des mécanismes de contagion : durant la guerre du Péloponnèse,
l’entassement des réfugiés derrière les Longs Murs d’Athènes, avec
l’hygiène déplorable qui en découle, provoque une épidémie de peste
qui décime la population et fait disparaître Périclès ; encore sous
Louis XIV les armées traversant la France, pour passer des Pyrénées
aux Flandres, véhiculaient leur cortège de maladies. Ce n’est que très
tardivement que le lien entre armée et épidémie s’est inversé :
en 1720, l’armée a efficacement contribué à l’instauration d’une
quarantaine qui a limité l’extension de l’épidémie de peste qui s’était
déclenchée à Marseille. À
côté de ces phénomènes massifs qui ont joué un très grand rôle dans
l’histoire démographique du monde, se pose aussi le problème des
blessures et de leurs suites. Beaucoup de blessures, qui n’étaient pas a
priori mortelles, le devenaient faute de soins et les hôpitaux, si
l’on peut les appeler ainsi, n’étaient le plus souvent que des
mouroirs, à tel point que la première préoccupation des blessés les
moins graves était généralement de se sauver au plus vite. Sous
l’Empire, les morts à l’hôpital (ou ce qui en tient lieu) sont trois
à quatre fois plus nombreux que les morts sur le champ de bataille. Il a
fallu attendre la guerre de Sécession pour qu’apparaissent les premiers
soins systématiques en zone des combats, avec l’invention des trains-hôpitaux,
et la Première Guerre mondiale pour que se modifie en profondeur le rapport
entre morts et blessés. On notera au passage à quel point l’absence de
grandes épidémies au front a été surprenante, durant ces quatre années
de misère, tant le manque d’hygiène des premières lignes était
flagrant et même épouvantable. L’épidémie ne s’est manifestée qu’à
l’extrême fin de la guerre, lorsque la grippe espagnole a fauché en
quelques mois près de 20 millions de personnes souvent affaiblies par
les privations, faisant deux fois et demi plus de victimes que les opérations
militaires qui n’avaient coûté “que” 8 millions de morts. Les
grandes lignes du problème sont connues. La difficulté pour les historiens
est de parvenir à une connaissance plus précise en présence de sources
lacunaires et souvent incertaines. La démographie historique a fait des
progrès extraordinaires en un demi-siècle, principalement sous
l’impulsion décisive de l’école historique française. Elle a mis au
point des méthodes perfectionnées et efficaces, dont Jean-Nicolas
Corvisier a même montré qu’elles pouvaient être appliquées, avec
prudence, à l’histoire ancienne. Mais, s’agissant de la démographie
militaire, nous sommes confrontés au double problème de l’incertitude
sur les effectifs initiaux, que les chroniques anciennes ont volontiers
tendance à surestimer, et sur le devenir de ces combattants dont on a
beaucoup de mal à retracer le sort : jusqu’à la fin du xviiie
siècle, les armées perdent souvent autant, sinon plus, d’hommes par désertion
que par mort ou captivité. Ce n’est qu’à l’époque moderne que
l’on commence à disposer de séries homogènes et fiables ; on
sait le parti qu’André Corvisier a pu tirer des contrôles de troupes
pour sa thèse sur le soldat de l’armée d’Ancien Régime (1964), mais
lesdits contrôles ne donnent qu’une vision d’ensemble. Nous savons désormais
qu’“au xviiie
siècle, la guerre fait mourir les soldats, mais surtout de maladie,
probablement à cause des intempéries et des plus mauvaises conditions
d’alimentation ou de cantonnement, à cause aussi des épidémies”,
le maximum des décès se situant habituellement “pendant les quartiers
d’hiver où l’on ne combat pas”… Il est infiniment probable
que ce qui est vrai au xviiie
siècle l’est encore plus au xviie
siècle[1].
Mais cette source ne nous permet guère d’accéder aux destins
individuels. Nous sommes mieux renseignés sur les officiers grâce à leurs
dossiers individuels. Mais ceux-ci sont-ils fiables ? La savante et
savoureuse communication du docteur Jean-François Lemaire incite à
manifester le plus grand scepticisme à ce sujet. Jusqu’au xixe
siècle, les données sont trop rares et incertaines pour que l’on puisse
aventurer des conclusions sûres. Il
est vrai que le travail ne fait que commencer, qu’il s’agit d’un
chantier de longue haleine et que l’on parviendra probablement, dans
quelques décennies, à des résultats d’une précision qui nous étonnerait
fort aujourd’hui. La communication du docteur Arzalier ouvre des pistes
prometteuses, qu’il faudra explorer, préciser, par des travaux longs et
difficiles. La communication du docteur Marc Lemaire sur la guerre de Crimée
est significative des travaux qu’il est possible de réaliser sur le xixe
siècle pour lequel on commence à disposer de sources relativement
solides. C’est
avec la Première Guerre mondiale que tout change de dimensions :
l’ampleur du problème à traiter pour les contemporains, l’ampleur des
sources à exploiter pour les historiens. La communication de Sophie
Delaporte sur les débats chirurgicaux, complétée dans les actes par l’étude
de Pierre Darmon et de Caroline Gillet sur le problème des mutilés
permettent d’avoir un écho des débats au sein du corps médical et des
problèmes pratiques posés par l’arrivée d’une masse de grands blessés,
pas toujours réinsérables. Il y a quelques années est mort aux Invalides
un tétraplégique qui s’y trouvait depuis 1918. Le film La chambre des
officiers, dont Sophie Delaporte a été le conseiller historique, a
attiré l’attention du public sur le sort cruel des blessés de la face,
regroupés au sein de l’Association “Les gueules cassées”. La France
ne les a pas oubliés puisqu’elle leur a affecté un pourcentage des
revenus de la loterie nationale qui a fait des “Gueules cassées” une
association riche à milliards. Les intéressés auraient préféré ne pas
avoir à profiter de cette manne. Avec
la Première Guerre mondiale, les techniques se sont diversifiées, le champ
de la médecine aussi. On a ainsi vu les premières évacuations aériennes
dont le rapide développement nous a été présenté par le médecin-général
inspecteur Michel Larive. Également les premières interventions de la
psychiatrie de l’avant. Les Russes y avaient recouru les premiers durant
leur guerre contre le Japon en 1904-1905, mais à une échelle tout à fait
artisanale. Là aussi, le problème s’est démesurément accru durant la
Première Guerre mondiale, avec des millions de traumatisés, dont des
centaines de milliers ont gardé des séquelles durables. La tentation fréquente
de nier le problème et de faire des malades des simulateurs ou des
embusqués, n’a pas résisté à la réalité et la Seconde Guerre
mondiale a été marquée par une extension encore plus grande du phénomène.
Les
années 1939-1945 n’ont n’a pas été abordées dans notre colloque.
Lacune gênante, mais pas scandaleuse, c’est la loi du genre :
paradoxalement, aucune communication sur la Seconde Guerre mondiale n’a été
proposée alors que c’est probablement la guerre aujourd’hui la plus
étudiée. Cela n’empêche pas les incertitudes de rester grandes, ne
serait-ce que sur l’estimation globale du coût humain de la guerre, pour
laquelle les chiffres vont de 35 à 60 millions de morts. Récemment,
des essais et romans ont rouvert la polémique sur le bombardement de Dresde :
on avait parlé de 120 000 morts, les évaluations récentes sont
beaucoup plus basses, entre 25 et 30 000. Illustration d’une
tendance classique à surestimer les pertes : dans un récent
colloque sur la campagne de 1940, le docteur Arzalier a pu montrer que le
chiffre communément accepté des pertes françaises en 1940, au moins 90 000
hommes, était exagéré et que la réalité se situait plutôt aux
alentours de 50-60 000. Le comptage est encore plus difficile
lorsqu’il s’agit de civils, les déplacés et réfugiés faussant tous
les calculs. Alors que les morts de la Première Guerre mondiale étaient
encore massivement militaires (hors l’épidémie de grippe espagnole), la
grande nouveauté de la seconde est que la moitié au moins des victimes
sont civiles. Le
Service de Santé est également intervenu outremer. Le lieutenant-colonel
Renaud a évoqué son rôle durant la pacification du Maroc. Il devait
soigner les soldats, exposés aux fièvres, surtout paludéennes. La démonstration
devrait être étendue à l’ensemble des colonies. Les hôpitaux
militaires français d’Indochine ont participé à la mise au point du BCG
et bon nombre de médecins militaires ont laissé un nom dans l’histoire
de la médecine, là aussi dans les domaines les plus divers. On doit
rappeler que le véritable inventeur des immunodépresseurs, Henri
Laborit, était un médecin militaire qui a mis au point les premiers
traitements à base de ce qu’un autre a, plus tard, appelé immunodépresseurs
pour soigner les combattants d’Indochine. Le
problème se pose aujourd’hui sous d’autres formes avec la
multiplication des opérations extérieures. Aux États-Unis comme en France
a ainsi été posé le problème de l’existence d’un syndrome du Golfe
qui frapperait les militaires ayant participé à la guerre contre l’Irak
en 1991. La même interrogation resurgit déjà à propos de la guerre du
Kosovo, notamment du fait de l’utilisation de munitions à uranium
appauvri. Le professeur Jean-Paul Boutin a présenté le bilan des
investigations officielles menées par le ministère de la Défense sur ce
syndrome dont les cliniciens ont bien du mal à saisir la substance. Mais
les enquêtes les plus poussées ne suffiront pas à faire disparaître le
soupçon, tant les enjeux symboliques, mais aussi financiers, ces derniers
terriblement concrets, sont importants. Bien
évidemment, un colloque limité à une journée ne pouvait pas couvrir le
champ immense de l’histoire de la médecine militaire. Nous n’avons pu
que procéder à quelques sondages dans une réalité immense. Personnellement,
je souhaiterais que l’on s’intéressât à l’immense corpus des écrits
de médecine militaire, aussi abondant que peu connu. On y trouve de tout,
du plus sévère au plus fantaisiste. À titre d’exemple, citons
quelques-uns des remèdes proposés par le chef de partisans L.M. de Jeney
au xviiie siècle,
dans son livre Le partisan paru en 1759. Il recommande de lutter
contre la colique par des cataplasmes de vinaigre assaisonnés de cendre ;
contre les ulcères à la bouche, on utilisera une pierre de vitriol de
Chypre ; contre les engelures de la térébenthine de Venise ; sur
les brûlures de l’huile d’olive et de la céruse… Sans parler de
quelques remèdes à déconseiller aux personnes délicates :
l’inflammation des amygdales se soigne en usant “de l’urine propre
nouvellement rendue en forme de gargarisme”… Heureusement pour les
blessés et les malades, toute la littérature médicale n’est pas de ce
niveau. On
peut regretter ce développement tardif de l’histoire de la médecine aux
armées qui témoigne de la trop lente mutation de l’histoire militaire.
Trop souvent, on en reste à une vision aseptisée de la guerre dont les
horreurs sont soigneusement dissimulées. Comment ne pas noter la différence
d’esprit entre les musées militaires classiques, comme les Invalides,
qui célèbrent les gloires militaires d’un pays, et certains musées
nouveaux ou rénovés, qui s’emploient simultanément à montrer les
fastes militaires d’un pays mais aussi les horreurs de la guerre ?
L’un des derniers colloques internationaux d’histoire militaire a eu
lieu à Stockholm en 2000, les participants ont pu visiter le nouveau musée
militaire dont certaines salles sont d’un réalisme pour le moins brutal.
Il ne faut pas qu’une vision chasse l’autre, les deux doivent être reçues
simultanément. L’histoire de la médecine militaire contribuera à une
compréhension globale du phénomène-guerre appelée de ses vœux par le
fondateur de la polémologie Gaston Bouthoul.
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