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HAUTES ÉTUDES MILITAIRES

 

 

LE SERVICE DE SANTÉ DES ARMÉES ENTRE GUERRE ET PAIX

Philippe Richardo (Dir.)

 

Actes du colloque organisé par la Délégation Méditerranée de la Commission Française d’Histoire Militaire (CFHM), l’Association Marseille-Provence des Anciens Auditeurs
de l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale (IHEDN), l’Institut de Médecine Tropicale du Service de Santédes Armées (IMTSSA) et du Pharo, Marseille,le 5 octobre 2002

Ouvrage publié avec le concours de
l’Association Marseille-Provence des anciens auditeurs
de l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale

 

 

Conclusion

Hervé Coutau-Bégarie

 

Il est d’usage que le président de l’organisme à l’ori­gine d’un colloque en tire les conclusions, même quand il n’a aucune compétence pour le faire. C’est bien le cas ici puisque l’histoire de la médecine, même militaire, consti­tue un domaine particulier, peu accessible au profane en raison de sa technicité. Et pourtant, j’ai au moins un titre à revendiquer pour présenter une telle conclusion : j’ai été, moi aussi, membre du Service de Santé des Armées, certes pas au même rang que les médecins généraux et les médecins en chef qui se sont succédé durant cette journée. En effet, j’ai fait mon service militaire à la Direction régionale du Service de Santé des Armées de Bordeaux et je l’ai terminé comme brancardier-secouriste de 1re classe, grade de faveur puisque je n’avais pas le brevet de secouriste, mais comme me l’avait dit mon capitaine, sans aucune trace d’humour : “C’est le plus haut grade auquel vous puissiez prétendre”. Il n’avait pas tort, puisque ma carrière militaire s’est arrêtée là. Heu­reusement que ma carrière d’historien s’est poursuivie, ce qui me donne le privilège d’être là.

Philippe Richardot l’a bien souligné dans son intro­duction : l’histoire de la médecine militaire est une dimension fondamentale et pourtant occultée de l’histoire militaire, car les armes tuent finalement beaucoup moins que les microbes. On ne compte pas les armées décimées par l’épidémie, jusqu’à l’armée d’Égypte victime de la peste et à l’armée franco-britannique en Crimée victime du choléra. En 1778-1779, la guerre de Succession de Bavière (“la guerre des chiens”) se passe en manœuvres interminables, sans aucun combat notable ; et pourtant, elle se termine par près de 50 000 morts, presque tous par maladie. Pendant longtemps, les guerres ont été synonyme d’épidémie, elles en ont souvent été les princi­paux vecteurs, moins par usage intentionnel (encore que l’on connaisse des cas très anciens de guerre bactériolo­gique par empoisonnement des puits, voire envoi par catapultes de cadavres de pestiférés au-dessus des rem­parts d’une ville assiégée) que par méconnaissance des mécanismes de contagion : durant la guerre du Pélopon­nèse, l’entassement des réfugiés derrière les Longs Murs d’Athènes, avec l’hygiène déplorable qui en découle, provoque une épidémie de peste qui décime la population et fait disparaître Périclès ; encore sous Louis XIV les armées traversant la France, pour passer des Pyrénées aux Flandres, véhiculaient leur cortège de maladies. Ce n’est que très tardivement que le lien entre armée et épidémie s’est inversé : en 1720, l’armée a efficacement contribué à l’instauration d’une quarantaine qui a limité l’extension de l’épidémie de peste qui s’était déclenchée à Marseille.

À côté de ces phénomènes massifs qui ont joué un très grand rôle dans l’histoire démographique du monde, se pose aussi le problème des blessures et de leurs suites. Beaucoup de blessures, qui n’étaient pas a priori mortel­les, le devenaient faute de soins et les hôpitaux, si l’on peut les appeler ainsi, n’étaient le plus souvent que des mouroirs, à tel point que la première préoccupation des blessés les moins graves était généralement de se sauver au plus vite. Sous l’Empire, les morts à l’hôpital (ou ce qui en tient lieu) sont trois à quatre fois plus nombreux que les morts sur le champ de bataille. Il a fallu attendre la guerre de Sécession pour qu’apparaissent les premiers soins systématiques en zone des combats, avec l’inven­tion des trains-hôpitaux, et la Première Guerre mondiale pour que se modifie en profondeur le rapport entre morts et blessés. On notera au passage à quel point l’absence de grandes épidémies au front a été surprenante, durant ces quatre années de misère, tant le manque d’hygiène des premières lignes était flagrant et même épouvantable. L’épidémie ne s’est manifestée qu’à l’extrême fin de la guerre, lorsque la grippe espagnole a fauché en quelques mois près de 20 millions de personnes souvent affaiblies par les privations, faisant deux fois et demi plus de victimes que les opérations militaires qui n’avaient coûté “que” 8 millions de morts.

Les grandes lignes du problème sont connues. La difficulté pour les historiens est de parvenir à une con­naissance plus précise en présence de sources lacunaires et souvent incertaines. La démographie historique a fait des progrès extraordinaires en un demi-siècle, principale­ment sous l’impulsion décisive de l’école historique fran­çaise. Elle a mis au point des méthodes perfectionnées et efficaces, dont Jean-Nicolas Corvisier a même montré qu’elles pouvaient être appliquées, avec prudence, à l’histoire ancienne. Mais, s’agissant de la démographie militaire, nous sommes confrontés au double problème de l’incertitude sur les effectifs initiaux, que les chroniques anciennes ont volontiers tendance à surestimer, et sur le devenir de ces combattants dont on a beaucoup de mal à retracer le sort : jusqu’à la fin du xviiie siècle, les armées perdent souvent autant, sinon plus, d’hommes par déser­tion que par mort ou captivité. Ce n’est qu’à l’époque moderne que l’on commence à disposer de séries homogè­nes et fiables ; on sait le parti qu’André Corvisier a pu tirer des contrôles de troupes pour sa thèse sur le soldat de l’armée d’Ancien Régime (1964), mais lesdits contrôles ne donnent qu’une vision d’ensemble. Nous savons désor­mais qu’“au xviiie siècle, la guerre fait mourir les soldats, mais surtout de maladie, probablement à cause des intempéries et des plus mauvaises conditions d’alimen­tation ou de cantonnement, à cause aussi des épidémies”, le maximum des décès se situant habituellement “pendant les quartiers d’hiver où l’on ne combat pas”… Il est infiniment probable que ce qui est vrai au xviiie siècle l’est encore plus au xviie siècle[1]. Mais cette source ne nous permet guère d’accéder aux destins individuels. Nous sommes mieux renseignés sur les officiers grâce à leurs dossiers individuels. Mais ceux-ci sont-ils fiables ? La savante et savoureuse communication du docteur Jean-François Lemaire incite à manifester le plus grand scep­ticisme à ce sujet. Jusqu’au xixe siècle, les données sont trop rares et incertaines pour que l’on puisse aventurer des conclusions sûres.

Il est vrai que le travail ne fait que commencer, qu’il s’agit d’un chantier de longue haleine et que l’on parvien­dra probablement, dans quelques décennies, à des résul­tats d’une précision qui nous étonnerait fort aujourd’hui. La communication du docteur Arzalier ouvre des pistes prometteuses, qu’il faudra explorer, préciser, par des travaux longs et difficiles. La communication du docteur Marc Lemaire sur la guerre de Crimée est significative des travaux qu’il est possible de réaliser sur le xixe siècle pour lequel on commence à disposer de sources relative­ment solides.

C’est avec la Première Guerre mondiale que tout change de dimensions : l’ampleur du problème à traiter pour les contemporains, l’ampleur des sources à exploiter pour les historiens. La communication de Sophie Delaporte sur les débats chirurgicaux, complétée dans les actes par l’étude de Pierre Darmon et de Caroline Gillet sur le problème des mutilés permettent d’avoir un écho des débats au sein du corps médical et des problèmes pratiques posés par l’arrivée d’une masse de grands blessés, pas toujours réinsérables. Il y a quelques années est mort aux Invalides un tétraplégique qui s’y trouvait depuis 1918. Le film La chambre des officiers, dont Sophie Delaporte a été le conseiller historique, a attiré l’attention du public sur le sort cruel des blessés de la face, regroupés au sein de l’Association “Les gueules cassées”. La France ne les a pas oubliés puisqu’elle leur a affecté un pourcentage des revenus de la loterie nationale qui a fait des “Gueules cassées” une association riche à milliards. Les intéressés auraient préféré ne pas avoir à profiter de cette manne.

Avec la Première Guerre mondiale, les techniques se sont diversifiées, le champ de la médecine aussi. On a ainsi vu les premières évacuations aériennes dont le rapide développement nous a été présenté par le médecin-général inspecteur Michel Larive. Également les premières interventions de la psychiatrie de l’avant. Les Russes y avaient recouru les premiers durant leur guerre contre le Japon en 1904-1905, mais à une échelle tout à fait artisanale. Là aussi, le problème s’est démesurément accru durant la Première Guerre mondiale, avec des millions de traumatisés, dont des centaines de milliers ont gardé des séquelles durables. La tentation fréquente de nier le problème et de faire des malades des simula­teurs ou des embusqués, n’a pas résisté à la réalité et la Seconde Guerre mondiale a été marquée par une exten­sion encore plus grande du phénomène.

Les années 1939-1945 n’ont n’a pas été abordées dans notre colloque. Lacune gênante, mais pas scanda­leuse, c’est la loi du genre : paradoxalement, aucune communication sur la Seconde Guerre mondiale n’a été proposée alors que c’est probablement la guerre aujour­d’hui la plus étudiée. Cela n’empêche pas les incertitudes de rester grandes, ne serait-ce que sur l’estimation globale du coût humain de la guerre, pour laquelle les chiffres vont de 35 à 60 millions de morts. Récemment, des essais et romans ont rouvert la polémique sur le bombardement de Dresde : on avait parlé de 120 000 morts, les évaluations récentes sont beaucoup plus bas­ses, entre 25 et 30 000. Illustration d’une tendance classi­que à surestimer les pertes : dans un récent colloque sur la campagne de 1940, le docteur Arzalier a pu montrer que le chiffre communément accepté des pertes fran­çaises en 1940, au moins 90 000 hommes, était exagéré et que la réalité se situait plutôt aux alentours de 50-60 000. Le comptage est encore plus difficile lorsqu’il s’agit de civils, les déplacés et réfugiés faussant tous les calculs. Alors que les morts de la Première Guerre mondiale étaient encore massivement militaires (hors l’épidémie de grippe espagnole), la grande nouveauté de la seconde est que la moitié au moins des victimes sont civiles.

Le Service de Santé est également intervenu outre­mer. Le lieutenant-colonel Renaud a évoqué son rôle durant la pacification du Maroc. Il devait soigner les soldats, exposés aux fièvres, surtout paludéennes. La démonstration devrait être étendue à l’ensemble des colonies. Les hôpitaux militaires français d’Indochine ont participé à la mise au point du BCG et bon nombre de médecins militaires ont laissé un nom dans l’histoire de la médecine, là aussi dans les domaines les plus divers. On doit rappeler que le véritable inventeur des immuno­dépresseurs, Henri Laborit, était un médecin militaire qui a mis au point les premiers traitements à base de ce qu’un autre a, plus tard, appelé immunodé­presseurs pour soigner les combattants d’Indochine.

Le problème se pose aujourd’hui sous d’autres formes avec la multiplication des opérations extérieures. Aux États-Unis comme en France a ainsi été posé le problème de l’existence d’un syndrome du Golfe qui frapperait les militaires ayant participé à la guerre contre l’Irak en 1991. La même interrogation resurgit déjà à propos de la guerre du Kosovo, notamment du fait de l’utilisation de munitions à uranium appauvri. Le professeur Jean-Paul Boutin a présenté le bilan des investigations officielles menées par le ministère de la Défense sur ce syndrome dont les cliniciens ont bien du mal à saisir la substance. Mais les enquêtes les plus poussées ne suffiront pas à faire disparaître le soupçon, tant les enjeux symboliques, mais aussi financiers, ces derniers terriblement concrets, sont importants.

Bien évidemment, un colloque limité à une journée ne pouvait pas couvrir le champ immense de l’histoire de la médecine militaire. Nous n’avons pu que procéder à quelques sondages dans une réalité immense. Personnel­lement, je souhaiterais que l’on s’intéressât à l’immense corpus des écrits de médecine militaire, aussi abondant que peu connu. On y trouve de tout, du plus sévère au plus fantaisiste. À titre d’exemple, citons quelques-uns des remèdes proposés par le chef de partisans L.M. de Jeney au xviiie siècle, dans son livre Le partisan paru en 1759. Il recommande de lutter contre la colique par des cataplasmes de vinaigre assaisonnés de cendre ; contre les ulcères à la bouche, on utilisera une pierre de vitriol de Chypre ; contre les engelures de la térébenthine de Venise ; sur les brûlures de l’huile d’olive et de la céruse… Sans parler de quelques remèdes à déconseiller aux personnes délicates : l’inflammation des amygdales se soigne en usant “de l’urine propre nouvellement rendue en forme de gargarisme”… Heureusement pour les blessés et les malades, toute la littérature médicale n’est pas de ce niveau.

On peut regretter ce développement tardif de l’histoire de la médecine aux armées qui témoigne de la trop lente mutation de l’histoire militaire. Trop souvent, on en reste à une vision aseptisée de la guerre dont les horreurs sont soigneusement dissimulées. Comment ne pas noter la différence d’esprit entre les musées mili­taires classiques, comme les Invalides, qui célèbrent les gloires militaires d’un pays, et certains musées nouveaux ou rénovés, qui s’emploient simultanément à montrer les fastes militaires d’un pays mais aussi les horreurs de la guerre ? L’un des derniers colloques internationaux d’his­toire militaire a eu lieu à Stockholm en 2000, les partici­pants ont pu visiter le nouveau musée militaire dont certaines salles sont d’un réalisme pour le moins brutal. Il ne faut pas qu’une vision chasse l’autre, les deux doivent être reçues simultanément. L’histoire de la médecine militaire contribuera à une compréhension globale du phénomène-guerre appelée de ses vœux par le fondateur de la polémologie Gaston Bouthoul.

Il y a là un immense chantier et il faut remercier Philippe Richardot et tous ceux qui ont participé à l’élaboration de cette journée d’étude, d’avoir apporté une contribution notable, en espérant qu’elle suscitera des prolongements.


[1]     André Corvisier, Les hommes, la guerre et la mort, Économica, 1985, pp. 378-379.

   

Cet ouvrage est disponible aux éditions ECONOMICA

 

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