Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

 Revenir au sommaire général

  

Portail Nouveautés Etudes stratégiques Publications ISC- CFHM- IHCC Liens Contacts - Adhésion

 

Dossiers :

 

  . Théorie de la stratégie

  . Cultures stratégiques

  . Histoire militaire

  . Géostratégie 

  . Pensée maritime

  . Pensée aérienne

  . Profils d'auteurs

  . Outils du chercheur

  . BISE

  . Bibliographie stratégique

 

Publications de référence

 

Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

Les Stratégiques

 

La stratégie génétique dans la stratégie des moyens

 

Joseph Henrotin

 

 

III – Racines et champs d’influence de la technique dans l’environnement stratégique

 

Lorsque des chercheurs centrent leurs réflexions sur la technologie, ils n’envisagent que rarement le rapport entre son histoire et la structuration mentale qu’elle induit, car très souvent la technologie n’est perçue qu’en tant que moyen-terme dans l’équation adaptant les fins aux moyens[1]. Ses tenants, ses aboutissants et ses racines sont cependant complexes et démontrent un enracinement dans les Lumières, dans l’idée de progrès, et aussi dans le positivisme de Comte[2], avant qu’émerge le concept de déterminisme technologique, et ses projections dans les méthodologies de la planification stratégique ; dans les organisations militaires et dans le rapport au combattant. 

 

1) Science, technique et technologie : concepts ponctuels ou système conceptuel ? 

 

En soi, la technique est variablement appréhendée et ne vise pas systématiquement sa rentabilité – et encore nécessite-t-elle une définition, différente de l’ingénierie en tant que science appliquée[3], d’une suite d’innovations[4] ou plus simplement, des seuls matériels[5]. Ross voit ainsi en elle la combinaison d’un hardware (la machine) et d’un software (ses impacts organisationnels et son procès)[6] et soutien la définition de Robert Merrill, pour qui la technologie est « un corps de techniques, de savoirs et de procédures pour fabriquer, utiliser et faire des choses utiles »[7]. Plus loin, Saunders inclut dans le concept de technologie les techniques d’apprentissage et le savoir-faire inhérent à une technique[8], une vision qui trouve un relais dans l’actuelle émergence d’une technologie du commandement[9]. Reprenant l’équation dans le sens inverse, Nef voit dans la technologie le symbole d’une progression vers les méthodes scientifiques et mathématiques qui s’incarnerait, pour ce qui concerne ce mémoire, dans l’artillerie, mais aussi dans les applications à la tactique terrestre et navale des mathématiques et de la géométrie[10]. Il existe ainsi une dichotomie entre les tenants d’une technologie entendue au sens large – dans sa conception, son impact autant technique, politique que social et sa mise en oeuvre – et ceux d’une technologie au sens restreint, limitée à ses seules racines scientifiques et... ethnocentriques. Visant en soi à la rentabilité, faisant fi de toute exception culturelle et ayant en lui une portée universelle, le second type de conceptualisation technologique s’envisage aussi comme un ensemble relativement linéaire, dégageant son praticien de toute contrainte et de tout frein social[11]. Or, la technologie et les armes sont d’abord des objets socialement construits[12] (et dont la construction est datée[13]), perçus et soumis à des résistances qui leurs sont propres[14], y compris dans le monde militaire[15], comme le montre M. Van Creveld[16] ou, dans le cas des systèmes de guidage des missiles stratégiques, et de façon fort stimulante, McKenzie[17].

 

1.1. Les formes du déterminisme technologique

 

Par ailleurs, le passage de la technologie du niveau du concept à celui de facteur ne peut se faire sans en évaluer son emprise sur la pensée du décideur politique comme militaire, ce que tente d’expliciter le concept de déterminisme technologique. Partant du constat que la révolution industrielle a engendré des référents techniques ayant influé les développements politique, militaire et économique, plusieurs auteurs ont tenté d’en apprécier son impact sur la culture américaine[18] et y ont vu une transition d’un déterminisme souple (soft determinism, ou constructivisme social) ver un dur (hard determinism)[19]. Défini comme « la croyance que les forces techniques déterminent les changements sociaux et culturels »[20], le hard determinism est envisagé comme une idéalisation de la technique qui autorise un lien entre puissance et technologie, notamment lorsque la technologie permet l’autarcie[21] et qu’elle représente à la fois l’exemple et la garantie du progrès[22]. Derrière cette descendance conceptuelle du positivisme comtien[23] - dont on sent l’influence dans toute étude sur le sujet – se profile aussi pour les auteurs l’émergence d’une culture américaine typiquement technologique, que l’on retrouve lorsque le Pentagone considère les USA une nation aérospatiale, une position aux accents politiques[24]. Dans leurs rapports aux modes de production, les classifications marxistes de l’histoire seraient elles aussi technologiquement déterministes, comme chez Nef, un point que conteste toutefois Bimber[25] au nom de l’objectif social que Marx attribue à sa théorie.  

Il existe une variation critique du déterminisme dur, représentée par des auteurs tels qu’Ellul[26], Mumford[27] ou Winner[28] et qui craint une autonomisation de la technologie par rapport à la société, sans guère proposer de solutions[29]. On doit toutefois nuancer ces points de vue : si Ellul et, dans une moindre mesure, Mumford, voient clairement une technique autonomisée absorbant la société au risque d’en exclure l’homme, Winner assume plutôt une combinaison relativement harmonieuse entre la première et la seconde[30]. Plus tard, Winner cherchera à développer une philosophie du contrôle de la technologie par la société qui le rapproche des constructivistes sociaux[31], mais aussi de technophiles modérés évaluant les politiques technologiques par le biais d’un Constructive Technology Assessment assurant une conduite politique de la technologie contre un technology assessment lié au déterminisme pur et qui serait trop axé sur de simples calculs de coûts/bénéfice[32]. Dans la même optique, le constructivisme social a d’emblée une charge politique selon Bijker ou Pinch[33], car il envisage un contrôle de la technique par le politique et la société civile[34], tout en y articulant l’élément culturel. Si cette vision autorise une pluralité de solutions face à un problème et légitime des approches autres qu’occidentales, force est aussi de constater les faiblesses d’un dirigisme sous lequel tout scientifique travaillerait, freinant l’innovation et déresponsabilisant le scientifique[35]. Dans le même temps, l’approche constructiviste connaissait elle aussi un courant contestataire lorsque certains des travaux de l’école de Francfort développaient une attitude radicale à l’encontre d’un homme menacé par le déterminisme et perdant – malgré la pratique constructiviste – le contrôle d’une société techniquement oppressante. Des auteurs critiquant l’utilisation des technologies militaires comme moyen de l’expansion  coloniale et de l’impérialisme n’en sont pas très éloignés[36].

 

1.2. La projection stratégique des déterminismes

 

Tout en représentant des apports indéniables, les approches souples et dures du déterminisme technologique laissent cependant sceptique à leur examen pratique, surtout dans le champs stratégique. Le changement technique et sa charge déterministe est rarement pris au comptant par des acteurs dont la technophilie/technophobie est variable ; qui sont soumis à des sociologies propres et qui doivent assimiler le changement technique pour l’intégrer dans des doctrines et des stratégies. Dans les années cinquante, toute percée dans l’avionique impactant la masse d’un avion de combat était mal vue de pilotes continuant à considérer que la manœuvrabilité et la capacité d’emport étaient primordiales. Dans le sens d’une technophilie, le combat spatial ou l’avion nucléaire n’ont jamais été concrétisés par la science. Là comme ailleurs, la possibilité d’erreur d’appréciation existe, ruinant les apports technologiques potentiels[37].

A ce stade, les hard et soft determinist constituent les reflets du débat primautaire visant à établir la prééminence de l’homme (soft) ou de la technique (hard) sur la société et par extension, sur les études stratégiques. La diffusion de ce débat dans les organisations et dans les pensées stratégiques se projette au travers de la très économiste dichotomie des technology push/pull[38] montrant les schèmes relationnels entre offre scientifique et demande politique et/ou militaire. Dans le premier cas de figure (ou discovery push), une dynamique technologique autonomisée produirait des outputs structurellement et doctrinalement intégrés, alors que le second modèle (ou demand pull) renvoie à une demande politique.

Si Szyliowicz considère qu’environ 70% des matériels répondent à un technology pull[39], force est aussi de constater que les push et du pull ne constituent pas en soi des instruments absolus. Eisenhower autorisa le Manhattan Projet après qu’Einstein l’eut informé de la faisabilité d’une arme atomique et des présumées avancées allemandes en la matière[40]. Le résultat final est-il alors le résultat d’un push scientifique ou d’un pull politique ? Chiffrer l’impact du « Push » s’avère relatif de la valeur imputée à un système et cette valeur est plus politique que scientifique. Dans la foulée, Canby considère que ces catégories sont réductrices, le premier manquant d’emprise sur le dilemme de la sécurité et le second trivialisant la science[41].  

Pour dépasser la trop stérile dichotomie entre soft et hard determinism, Hughes propose une notion de technological momentum[42] devant démontrer l’interaction entre la société et la technologie et faisant alterner les déterminismes[43]. Cette vision n’est pas nécessairement médiane : plutôt, il s’agit de prendre en compte une certaine forme d’interactivité renvoyant à Schumpeter, à la dynamique de l’innovation[44] et à son intégration dans tous les aspects de la vie, nécessitant la prise en compte de l’évolution de tous les acteurs impliqués[45] et dépassant un monolithisme des déterminismes que Possony, Pournelle et Kane contestent[46]. Une vision suivant laquelle le hard determinism serait plus approprié aux macro-analyses et le soft determinism aux micro-analyses en est proche[47]

Si le technological momentum semble limiter l’impact conceptuel du déterminisme technologique en le remplaçant par un agrégat aux contours flous, il renvoie aussi à une dynamique suivant laquelle la percée technologique devient action dans la course aux armements, tout en utilisant une rationalité de nature économique. Le domaine de recherche est fertile et constitue toujours un des champs les plus actuels des relations internationales, tout en ne constituant qu’une partie de l’épistémologie de la théorie génétique.

La pratique de cette dernière par ses auteurs montre une connection au domaine stratégique (et à son paradigme) plus qu’à une autonomisation du facteur technologique (qui se répercute dans une très actuelle dichotomie entre évolution et révolution), de sorte que « la guerre technologique est un mélange de stratégie et de technologie et de leurs interactions » pour Possony, Kane et Pournelle[48]. Ces analyses présentent la technologie comme un facteur certes dynamique mais externe à la société, quand elles ne sont pas centrées sur quelques systèmes en évitant de les contextualiser ou de retracer leur histoire, pourtant riche en enseignements pour l’analyste et le praticien[49]. C’est une des raisons pour lesquelles le seul déterminisme technologique, ses variations et ses modalités de contrôle se révèlent insuffisant à appréhender de façon monocausale les développements des stratégies génétiques. La spécificité des systèmes militaires et décisionnels, les racines culturelles et stratégiques d’un certain nombre d’entre-eux et l’influence de phénomènes aussi dynamiques que le dilemme de la sécurité est mal rendue par la vision finalement généraliste du déterminisme. Et si la prégnance du facteur génétique doit beaucoup selon C. Hables Gray à la tendance récurrente depuis la fin de la Première Guerre mondiale[50] de la recherche systématique de la plus grande efficacité possible[51], elle se diffuse dans le réel et plus particulièrement dans trois grands champs d’action s’empilant et encadrant la stratégie : la méthode ; l’organisation et le combattant. 

 

2) OR, OA et SA : optimiser mathématiquement les appareils stratégiques

 

Dans l’optique d’une rentabilisation des moyens disponibles, l’utilisation des mathématiques et des méthodes prévisionnelles est systématique dès la Première Guerre mondiale et donne naissance aux techniques de l’Operationnal Analysis (OA) [52] et de l’Operationnal Research (OR)[53]. Prioritairement affectées à la gestion d’armées mécanisées dont la demande logistique explose[54], elles permettent aussi d’optimaliser la conduite des opérations de bombardement sur l’Allemagne et le Japon, avant de se diffuser dans les sciences sociales[55], participant de facto à la légitimation de la théorie du déterminisme technologique.

Les militaires ont rapidement critiqué l’approche défendue par les tenants de l’OR et de l’OA, qui négligeaient des variables humaines peu quantifiables[56], alors que des analystes civils feront les mêmes remarques[57]. Par ailleurs, la quantification induit l’illusion d’une science de la guerre alors que la guerre reste par essence le domaine de la friction et du « brouillard de la guerre »[58] que même des auteurs généto-centrés reconnaissent. De ces critiques naîtra le system analysis (SA), qui croise les données de l’OR et celles issues des sciences humaines, tout en cherchant à déterminer l’efficacité des armements futurs[59] et dont la guerre du Vietnam serait l’expression la plus aboutie[60], alors que la Seconde Guerre aurait été le triomphe de l’OR. L’approche promue est toutefois restée largement cantonnée aux USA, bien que de nombreux exercices de l’OTAN aient fait appel aux techniques de la SA, notamment lorsque le combat en ambiance nucléaire a été conceptualisé[61], en bonne partie d’ailleurs par les thinks tanks américains[62]. Surtout, elle reste largement dépendante de variables quantitatives qui s’accommodent mal de comportements que l’on ne sait que peu déterminer à l’avance[63], en particulier lorsque l’histoire ne fournit pas de cas d’étude[64].

Si cette approche ne fait pas l’unanimité au sein des cercles militaires européens, il faut aussi constater que les concepts mathématiques – et au-delà d’OR et de SA – trouvent aujourd’hui un second souffle, au travers notamment des concepts de prospective et de l’émergence contestée de sciences de la prévision[65]. Si leurs praticiens se défendent de tout déterminisme technologique[66] et se conçoivent en tant que prospectivistes[67] plus qu’en tant que futurologues[68] ils envisagent des applications scientifiques précises à leurs concepts. En particulier, les théories du chaos et leur application à la biologie ou à la météorologie laisse espérer la résolution de questions mondiales aux répercussions sur la sécurité[69]. Par contre, appliquée aux sciences sociales, la méthode prospective reste soit : 1) du domaine de l’isolation de tendances lourdes sur des périodes historiques données et de l’extrapolation socio-polititique et éventuellement mathématique d’une série de scénarios. C’était notamment le cas chez Fuller[70] et c’est aussi le sentiment qui domine à la lecture de la plupart des documents américains envisageant le futur de la guerre[71]. C’est sans doute ainsi qu’il faut voir une certaine vision de la planification stratégique lorsque McNamara déclarait que « lorsque j’étais secrétaire à la Défense, j’ai été contraint à maintes reprises de décider quelles forces nous devions développer aujourd’hui (…). Ces décisions reposaient sur de simples hypothèses et elles se fondaient sur des informations incomplètes, souvent contradictoires et en évolution constante »[72] ; ou 2) de l’application des modèles économétriques à l’extrême limite entre chaos et anarchie[73], mais surtout très vulnérables aux critiques[74].

La place tenue par la rationalité dans les modèles économétriques est patente, mais elle choque le praticien des sciences sociales dans son rapport à la réalité plus que dans celui à la construction intellectuelle[75]. Par ailleurs, la surprise, positive ou négative, stratégique ou technologique, est insuffisamment prise en compte dans ces modèles[76]. On y trouve là une justification économique et militaire au renseignement, mais aussi un avertissement quant au trop de valeur que l’on pourrait lui attribuer[77], ainsi qu’un plaidoyer pour la conservation des concepts issus des sciences sociales dans les analyses[78]. Pratiquement, la réalité des armées permet de nuancer et montre pour les USA une différenciation des méthodes selon les armes[79] ; un des meilleurs exemples d’utilisation des méthodes prospectives dans la planification des achats autant que des menaces émergentes[80] ; la récurrence de la demande prospective[81] ; mais aussi une institutionnalisation de ces méthodes[82]. Mais quelle que soit la méthode, la capacité prévisionnelle des analystes a cependant été maintes fois démentie dans la pratique, y compris lorsque les plus reconnus s’y essayaient[83], de sorte que l’application aux sciences sociales de modèles mathématiques issus de l’économétrie apporte une aide. C’est le cas en matière d’art du commandement ou de décision dans un environnement marqué par le brouillard de la guerre. Dans le sens inverse, J. Sapir tire des leçons stratégiques applicables à l’économie[84], dévoilant avec d’autres la forte congruence théorique entre les concepts de gestion économétriques et militaires, mais aussi entre les méthodes de gestion des entreprises et des armées[85], une tendance à l’assimilation forte dans les années cinquante[86], au moment même où le béhaviorisme est le plus marqué dans les sciences sociales. Actuellement, la liaison existant entre la RMA américaine et le concept de Revolution in Business Affairs (RBA)[87] est claire[88] et perpétue la « tradition mathématique » dans la gestion des programmes militaires, mais aussi des opérations et des organisations. Toutefois, la pertinence de la RBA est largement contestée[89], en raison notamment de la récurrence dans le temps des concepts qui la sous-tendent.

 

3) Bureaucratisation et organisations militaires

 

Politiquement encouragées, l’OR, l’OA puis la SA visaient à l’optimalisation d’organisations dont la physionomie a radicalement changé depuis l’époque classique et qui disposent de leurs propres modèles de développement qui s’accommodent variablement des raisonnements rationnels des visions  précédentes[90]. Dès 1789, la conscription induit une massification des armées, qui accroît considérablement les besoins logistiques des forces par rapport aux armées précédentes[91]. Les guerres totales n’auraient su se faire sans un approvisionnement démographique qui a connu des formes différenciées d’aménagement[92] et qui ont toutes nécessité de fortes capacités techniques et idéologiques de mobilisation et d’entretien. Au plan technique, si Napoléon puis les stratèges révolutionnaires[93] trouveront dans le ravitaillement sur le terrain un expédient aussi pratique que chrono-stratégiquement significatif[94], force est aussi de constater que la logistique dépasse l’approvisionnement alimentaire et le soutien médical pour, selon Chaliand et Blin, inclure les fonctions « entretien-transport », « évacuation » et « remise en condition »[95]. C’est surtout le cas lorsque les états-majors réalisent la valeur du chemin de fer dans la manœuvre stratégique: dès 1866 et plus encore durant la guerre de 1870, Berlin utilise massivement le rail comme moyen de projection, la défaite des Français à la même époque étant partiellement attribuable à une gestion incorrecte de leur réseau ferré selon Dandecker[96]. La logistique renforce sa centralité dans la stratégie lorsque Schlieffen conçoit ses attaques en fonction de réseaux ferrés russes et français moins bien développés que ceux de la Prusse et compte sur ce déficit pour freiner les mobilisations et permettre des offensives brèves et victorieuses. 

De la sorte, la technologie intervient comme un moyen terme unifiant les capacités démographiques et stratégiques des Etats[97]. Au cours des vingt dernières années, la démassification des armées[98] n’a pas fait décroître la demande logistique. La nécessité de projeter les forces, essentiellement depuis les années septante et quatre-vingt[99] n’a fait qu’augmenter, au point de constituer un véritable débat stratégique[100], la suite logistique des matériels modernes s’accroissant en permanence[101]. Technique et stratégie se sont ainsi substituées à la démographie comme légitimation de la logistique.

Déjà centrale dans les processus de mobilisation, la technologie intègre la préparation de la guerre lorsque l’industrie est massivement impliquée lors de la guerre de Sécession et, pour ce qui concerne l’Europe, la Première Guerre mondiale : alors que l’Allemagne utilise 871 000 obus durant la guerre de 1870, la France en tire 81 000 000 pour la seule année 1918[102]. Les historiens s’accordent pour relever une explosion de la demande dans de nombreux secteurs[103] et dans tous les Etats engagés dans la guerre le département « fournitures » devient le premier des ministères de la défense. Conséquemment, la puissance politico-militaire d’un Etat devient proportionnelle à sa puissance économique pour P. Kennedy[104]. La planification des achats, de la production comme des opérations impacte la structure et l’organisation des ministères de la défense comme des états-majors. Remontant à la France du 18ème  siècle[105], « (leur) nouveauté (…)ne résidait pas dans leurs activités, mais plutôt dans leurs performances dans une structure d’administration complexe et différenciée : le « cerveau » des organisations militaires devenait collectivisé »[106]. De simples exécutants, les états-majors devinrent ensuite des acteurs en soi, mettant en évidences forces et faiblesses, développant des stratégies partiellement portées par la médiatisation de militaires de haut niveau[107]. La proportionnalité existant entre besoins logistiques et bureaucratisation des forces est assez rapidement démontrée, tout comme celle entre forte intensité technologique d’une armée et degré de bureaucratisation[108]. Dans le même temps, la « civilianisation » des institutions de défense[109] s’est diffusée, et a participé en retour à la diffusion des concepts d’OA, d’OR et de SA[110]. Si plusieurs auteurs reconnaissent la civilianisation comme un des phénomènes classiques de la technicisation des forces, la tendance a connu des variations importantes dans le temps et dans l’espace : si les Etats-Unis ont rapidement intégré des civils à des échelons allant jusqu’à l’escadron de combat[111] et que l’Allemagne en a systématiquement utilisé jusqu’au bataillon[112], la Russie s’est montrée réticente jusqu’au cœur des années quatre-vingt[113]. Au plan politologique et stratégique, cette intégration des civils a souvent été vue comme un signe marquant le passage des institutions militaires à une posture ouverte à l’innovation/révolution, comme à l’objectivation des problématiques opérationnelles, aux Etats-Unis et en Europe[114] comme en Russie. Surtout, elle est envisagée comme un méthode de rentabilisation des organisations militaires[115] le plus souvent politiquement imposée[116]. Toutefois, la hiérarchisation des organisations militaires, la réticence aux idées innovatrices proposées[117] ou le manque de perspective de certains commandants face aux innovations opérationnelles[118] ont largement contribué à présenter ces organisations comme rétives au progrès[119]. Pratiquement cependant, la différenciation fonctionnelle au sein des états-majors s’est régulièrement accrue, pour connaître une explosion dans le courant de la Première Guerre mondiale, lorsque certains réclamaient la création d’un état-major de guerre économique, pourtant initialement refusé par Moltke[120]. L’impact sur la stratégie et sa structuration ne saurait y être négligé : la militarisation de branches historiquement considérées comme civiles indique un élargissement des prérogatives tant du stratège politique et militaire que du champs d’investigation du stratégiste. On pourrait ainsi y trouver – la question, bien que très large, mérite d’être posée – certaines des racines des actuelles écoles sécuritaires/pluralistes[121]. 

La technicité du métier militaire fait connaître une évolution profonde à des forces armées qui ont été peu à peu marquées par la professionnalisation, les évolutions de la spécificité du métier militaire[122], celles de leur recrutement[123] et la redéfinition de leurs missions[124]. A cet égard, la typologie introduite par Moskos et Burk schématise des évolutions implémentées en une petite centaine d’années :

 

Tableau 1 : Evolution des caractéristiques des organisations militaires 

Variables

Armée pré-moderne

Armée moderne

Armée postmoderne

Menaces perçues

Invasion ennemie

Guerre nucléaire

Sous-nationale et non militaire

Structure des forces

Armée de masse

Grande armée professionnelle

Armée professionnelle plus petite disposant de réserves

Impact sur le budget de la défense

Positif

Neutre

Négatif

Militaire dominant

Leader militaire

Manager ou technicien

Soldat-homme d’Etat

Soldat-académique

Employés civils

Composante mineure

Composante moyenne

Composante majeure

Source : Moskos, C.C. and Burk, J., “The postmodern military” in Burk., J., The military in new times : adapting armed forces to a turbulent new world, Westview Press, Bouler (CO.), 1994, cité par Manigart, P., “Force restructuring : the postmodern military organization” in Jelusic, L. And Selby, J., Defense restructuring and conversion  : sociocultural aspects, COST Action A10, European Commission, Directorate-general research, Brussels, 1999. 

Sur ce point, l’impact de la technique, dès la Seconde Guerre mondiale est net et Janowitz met en avant l’évolution du combattant d’un ethos héroïque vers un modèle du manager, avant que le combattant ne devienne post-héroïque[125]. De plus en plus, la diffusion des modèles de combat occidentaux aboutit à une minimisation de l’usage de la violence, à la crainte des pertes et à l’émergence des conceptions de type « zéro mort »[126]. Souvent liées au paradigme de l’Airpower et amplement critiquables, ces visions sont impossibles sans l’usage d’armes guidées de précision (PGM – Precision Guided Munitions) ou la possibilité d’engager l’adversaire à distance.

Parallèlement, l’évolution des missions confiées aux forces induit une pratique décentralisant le combat de façon exponentielle et qui nécessite pour sa viabilité les apports de la technique[127]. Les forces affectent une spécialisation à chaque soldat de chaque équipe de combat[128] au détriment d’un savoir commun à l’équipe – parfois vu comme une vulnérabilité[129] -, une tendance contestée pour ce qui concerne les forces mécanisées[130]

La place de l’évolution technologique dans le raisonnement est centrale et marquerait le passage à un modèle postmoderne de la conduite de la guerre. Elle fait transparaître par extension une préoccupation pour une méthodologie « réseau-centrique » de la guerre plutôt que hiérarchique, telle qu’elle a été définie par l’amiral Owens[131], et qui se traduirait notamment par l’adoption de nouvelles structures de combat[132]. Dans la même veine, la technologie influence les changements des organisations militaires, au-delà des organisations logistiques. Les études menées sur l’A-12 n’ont ainsi pas modifié les cultures organisationnelles américaines (y compris dans le cadre du développement de programme secrets), car en relevant parfaitement, d’autres systèmes l’ont fait. La transition du char M-60 au M-1 a modifié la structure de l’US Army[133], alors qu’on peut constater une évolution dans la structuration de l’USN[134] dû à l’adoption d’une posture de polyvalence plutôt que de spécialisation dans l’aéronavale.  

 

4)Le combattant et la technique : au cœur du débat primautaire

 

La place même du combattant dans ces nouvelles structures et sa conceptualisation du combat sont elles-mêmes évolutives en fonction du paramètre technologique. Pour Hables Gray, depuis la Première Guerre mondiale, il existe une évolution progressive et non-linéaire vers le modèle du cyborg (cybernetic organism), liant définitivement l’homme à la machine afin de dépasser les insuffisances humaines. Si l’approche représente a priori une science-fiction ethnocentrée, elle n’en reste pas moins argumentée. Avant même les projets d’exosquelettes, l’identification des équipages de chars et d’avions de combat à leur équipement, leurs ergonomies[135], l’utilisation massive des sciences médicales et de modèles mathématiques de prévision comportementale[136] ont progressivement créé un véritable modèle technologique de l’intégration de l’homme à la machine en évolution quasi-permanente[137]. Les photos du cockpit de l’A-12 démontrent sans ambiguïtés la recherche d’une interface homme-machine, autant dans le pilotage que dans les fonctions d’armement de l’appareil[138], une tendance récurrente en matière d’aviation. Les derniers développements en la matière et la pratique de ces dernières années montre de nombreuses études sur un combattant devenu système d’armes, essentiellement en France[139] ou aux Etats-Unis[140]. Au-delà, certains modèles embrayent et montrent un humain-système, conceptuellement découpé en wetware (sous-systèmes hormonaux, cardiaques, cognitifs) ; software (entraînement, réflexes acquis et innés) et hardware (sous-systèmes musculaires et intégration corporelle)[141]

Dans le même temps, une argumentation précautionneuse face à la technologie peut donner des effets contraires à ceux recherchés : en mettant en avant l’humain et ses capacités, R. Peters ouvre la voie à son amélioration biochimique[142], reconnue comme un objectif par les Etats-Unis[143]. Mais qu’il s’agisse de l’une ou l’autre tentation techno-humaine, plusieurs auteurs y trouvent un signe de l’érotisation des rapports entre les hommes et leur équipements et à la guerre[144]. Le combattant représente en soi une expression de virilité que le lien à la technique décuple : c’est surtout le cas pour les pilotes et les membres des forces spéciales[145]. Mais si la position d’Hables Gray et de sa rhétorique de déshumanisation peut ponctuellement trouver un relais[146], la pratique ne coïncide pas nécessairement avec la linéarité conceptuelle du modèle. Le FELIN français est moins avancé que le très humanoïde ECAD[147] et les options choisies par Washington pour son Land Warrrior sont moins axées sur ses performances que sur son intégration aux réseaux C3I[148]. Si ce choix semble prendre en défaut l’application d’un modèle hard determinist, c’est que le facteur humain reste central dans la conceptualisation du combat, d’ailleurs plus chez les praticiens que chez les théoriciens, comme la SA était plus pratiquée par les théoriciens que par les praticiens. Conséquemment, les armes de soutien, essentielles à la viabilité technologique sur le terrain, restent sociologiquement déconsidérées par rapport aux armes de contact. Les exemples historiques montrent ainsi la réticence des combattants face à de nombreuses nouvelles technologies ou à des évolutions sociologiques telle que la féminisation des forces[149], de sorte que la primauté nette de l’ethos guerrier fait de la technologie un auxiliaire plus qu’une panacée.

 

5) Dynamiques déterministes et sortie des schémas isolationnistes

 

Si l’examen du champs technologique et de sa diffusion au travers des figures de l’organisation militaire et du combattant offre les clefs épistémologiques permettant de tracer les origines des théories génétiques, il faut aussi en souligner la dynamique au cours du temps. Dans le rapport qu’ils affichent à la technologie, les « généticiens » comme d’autres auteurs étudiant le rapport entre stratégie et technologie mettent clairement en évidence la non-linéarité de ce même rapport. S’il s’établit fermement à partir de la révolution industrielle, son évolution montre des progressions séquentielles et cumulatives[150] différenciées suivant que l’on prenne un angle macro (les politiques génétiques) ou micro (les programmes) analytique. Ainsi estime-t-on que les USA produisent leurs équipements de façon séquentielle, lorsque les nécessités du remplacement de matériels plus anciens sont là et lorsqu’ont été gagnées les longues batailles politiques et bureaucratiques quant à la réelle nécessité dudit équipement. Pour ce qui concerne notre cas d’étude, le développement de l’A-12, dès 1988, semble s’enraciner dans des desiderata de l’USN remontant en fait au début des années quatre-vingt, lorsqu’il devenait clair que l’A-6, malgré les modernisations dont il avait fait l’objet, arrivait au terme d’un carrière entamée dans la première moitié des années soixante. Bureaucratiquement parlant, la décision fut prise mécaniquement, car dans le contexte stratégique de l’époque, l’A-6 était considéré comme une pièce importante de la stratégie navale américaine, dite « de l’avant ». Devant mener des missions offensives au-dessus de cibles fortement défendues, l’Avenger II bénéficia dans sa conception des technologies furtives intégrées à la même époque dans le bombardier stratégique B-2. S’il procédait de la continuité dans la volonté de la Marine de disposer d’un appareil d’attaque à long rayon d’action – partiellement du fait de la volonté bureaucratique de disposer d’un pendant des bombardiers de l’USAF – il relevait d’un séquençage dans la progression technologique américaine, exploitant la rupture technologique induite par l’arrivée des premiers F-117 furtifs, dès 1983. 

Mais le statut de cette furtivité, sans doute plus encore que sa diffusion, est emblématique de questionnements à la fois économiques et politologiques sur la dichotomie entre nature évolutionnaire ou révolutionnaire de l’innovation dans le domaine militaire. Couplée à la disposition de PGM, la furtivité maximise la probabilité de réussite d’une mission d’attaque et permet de réduire les forces disponibles tout en maximisant leur potentiel militaire. Mais elle pose aussi des questions quant au sens donné à la technologie autant qu’aux stratégies génétiques en tant que telles. Car si les sociologues et les historiens de la technologie cherchent un sens à ces dernières, il se situe pour le politologue comme pour le stratégiste quelque part entre la légitimation des discours qu’elles permettent et l’usage qui en est fait. En particulier, les acceptions données à la technologie militaire varient et nécessitent la prise en compte de nodes externes à la technologie : 1) les facteurs culturels constituent autant une méthode dans l’optique d’un constructivisme technologique qu’un facteur d’influence dans une optique hard determinist et 2) la charge strato-politique de l’influence des doctrines sur la conception de matériels devant les servir. De ce point de vue, il est nécessaire de dépasser une stricte conceptualisation intellectuelle pour se projeter dans un discours stratégiques qui est action en soi.    



[1] La plupart des ouvrages de L. Poirier cherchent ainsi à établir « ce qu’il se passe dans la tête du stratège ». Poirier L., Stratégie théorique II, op cit., Poirier L., Les voix de la stratégie, généalogie de la stratégie militaire – Guibert, Jomini, Fayard, Paris, 1988, Poirier, L., La crise des fondements, Economica/ISC, Paris, 1994, Poirier, L., Stratégie théorique III, Economica/ISC, Paris, 1996, Poirier, L., Le chantier stratégique – Entretiens avec G. Chaliand, Hachette, Paris, 1997, Poirier, L., Stratégie théorique, Economica/ISC, Paris, 1997.

[2] Une idée très répandue chez tous les auteurs ayant traité de la révolution industrielle, mais aussi de la sociologie et de l’histoire des technologies. De nombreux économistes assument aussi une telle filiation, y compris ceux qui s’attachent aux économies de défense. Bellais, R., Production d’armes et puissance des nations, op cit.

[3] Une différenciation qu’effectue Pacey, A ., Technology in a world civilization : a thousand years history, MIT Press, Cambridge (MA.), 1990. Toutefois, pour King, technologie et science sont symbiotiques, rendant inutile la distinction entre elles. King, A., « Science, technology and international relations : some comments and a speculation », in Hieronymi, O., (Ed.), Technology and international relations, St Martin’s, New-York, 1987. Salomon est plus nuancé et souligne que science et technologie sont de plus en plus difficilement distinguables. Salomon, J.J., Prométhée empêtré. La résistance au changement technique, Coll. « Futuribles », Pergamon, Oxford, 1981.

[4] Une vision que l’on retrouve notamment chez Basalla, G., The evolution of technology, Cambridge University Press, Cambridge, 1988. Basalla établit notamment la préséance de la technologie sur la science.

[5] Plus préoccupé de la technologie en tant que moyen du réalisme, B. Buzan échappe à une véritable définition de la technologie, comme d’ailleurs à la prise en compte plusieurs éléments-clés des études stratégiques, comme le terrorisme. Buzan, B., op cit.  

[6] Ross, A. L., op cit.

[7] Merrill, R. S., « The study of technology » in Sills, D.L. (Ed.), International encyclopaedia of the social sciences, McMillan and The Free Press, New-York, 1968, cité par Ross, A. L., « The dynamics of military technology », op cit., p. 108.

[8] Sanders, R., International dynamics of technology, Greenwood Press, Westport (CT.), 1983.

[9] Devant être replacé dans le cadre de la présumée RMA, la technologie du commandement implique aussi bien le concept de C3I (Command – Control – Communications – Intelligence) que la psychologie, la sociologie ou la médecine. Hables Gray, C. op cit. et Williams, P., « Emerging technology, exotic technology, and arms control », in Jacobsen, C.G. (Ed.), The uncertain course : new weapons, strategies and mind-sets, Oxford University Press (for the SIPRI), Oxford, 1987. 

[10] Nef., J., War and human progress, Norton, New-York, 1963. A. Gat met notamment en évidence la méthode géométrique des conceptions tactiques de l’Archiduc Charles et de Bülow. Gat, A., The origins of military thought. From the Enlightment to Clausewitz, Clarendon Press, Oxford, 1989.   

[11] Cooper et Hollick envisagent la technologie comme « the systematic application of human and financial resources toward the development of useful knowledge ». Cooper, E.D and Hollick, A.L., « International relations in a technologically advanced future», in Keatley, A.G., Technological frontiers and international relations, National Academy Press, Washington, 1985 cité par Ross, A. L., op cit., p. 109.

[12] Nourrissant la reproduction de modèles sociaux militaristes pour un constructiviste tel que Waever, O., « Securitization and desecuritization » in Lipschutz, R.D., (Ed.), On security, Columbia University Press, New-York, 1995.

[13] Sur ce point, nous renvoyons le lecteur aux nombreuses études historiques et économiques sur la révolution industrielle et sa relation avec l’émergence d’une « civilisation techno-centrée ». Voir notamment, Cochet, F., Henry, G.M., Les révolutions industrielles. Processus historiques, développements économiques, Coll « U – Economie », Armand Colin, Paris, 1995.

[14] Salomon, J.J., Prométhée empêtré. La résistance au changement technique, op cit. Malgré ses vingt ans, l’ouvrage n’a que peu perdu de son actualité.

[15] Si nous y reviendrons, les résistances à l’innovation dans le monde militaire se produisent aux trois niveaux stratégique (réticences à une utilisation de l’arme biologique contre le Japon), opératif (scepticisme allemand à l’utilisation d’armements chimiques en Belgique) et tactique (refus des pilotes américains d’utiliser des radars de conduite de tir durant la guerre de Corée). Meyer, Claude, L’arme chimique, Coll. « Perspectives stratégiques », Ellipses/FRS, Paris, 2001 ; Riche, D., La guerre chimique et biologique, Belfond, Paris, 1982 et Davis, J. F., Histoire de la guerre aérienne, Elsevier/Séquoia, Paris/Bruxelles, 1976.

[16] Qui définit la technologie en tant que « système abstrait de savoir, une attitude à l’égard de la vie et une méthode pour résoudre ses problèmes ». Ross considère que la vision du versant « non-matériel » de la technologie est fort diffuse chez Van Creveld. Van Creveld, M., Technology and war from 2000 B.C. to the present, Free Press, New-York, 1989, p. 312 et Ross, A. L., op cit.     

[17] L’auteur montre au travers d’une analyse essentiellement centrée sur la sociologie des organisations le processus d’interactions entre les instances décisionnelles privées et publiques américaines qui a conduit à la mise au point des différentes générations de systèmes de guidage des missiles stratégiques. McKenzie, D., Inventing accuracy : a historical sociology of nuclear missile guidance, The MIT Press, Cambridge (MA.)1990. 

[18] Smith, M.R. and Marx, L., (Eds.), Does technology drives history ? The dilemma of technological determinism, The MIT Press, Cambridge (MA.)/London, 1996.

[19] Et ce bien que plusieurs auteurs considèrent que le constructivisme social, tout en étant complètement opposé au hard determinism, ne doit pas être compris comme sa simple antithèse, mais bien comme une théorie en soi.

[20] « The belief that technical forces determine social and cultural change », Hughes, T.P., « Technological momentum » in Smith, M.R. and Marx, L., (Eds.), op cit., p. 102.

[21] Une vision très présente chez Coxe, aux Etats-Unis et qui se retrouve aussi derrière la guerre de blocus que mène la Grande-Bretagne à l’égard de l’Allemagne, poussant celle-ci à développer ses propres matières premières de synthèse.

[22] Y compris dans l’imagerie populaire. La rhétorique des « hommes de progrès » qui assurent le progrès par leurs inventions et leur capacité d’entrepreunariat était tout aussi promue dans l’Europe du 19ème siècle.

[23] Et plus largement d’une idée de progrès solidement enracinée dans les Lumières et l’idée d’universalité de la Raison. Braud, P., s.v. « Progrès (idée de) » in Hermet, G., Badie, B., Birnbaum, P. et Braud, P., Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques, Coll. « Curus », Armand Colin, Paris, 1996 et Braud, P., s.v. « Positivisme » in Hermet, G., Badie, B., Birnbaum, P. et Braud, P., Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques, op cit.

[24] Par son rapprochement du néo-isolationnisme lorsque le chef d’état-major de l’USAF déclare en 1997 que « Les USA sont principalement reliés au reste du monde non par les voies terrestres et navales, mais bien par les voies aériennes ». Contrairement à ce que laissaient penser les stratèges de l’Airpower, la géopolitique n’est pas morte. Grasset, P., « Le XXIème siècle selon l’US Air Force », Science & Vie Hors Série, Aviation 1997, n°199, juin 1997, pp. 121-122.  

[25] Qui reconnaît toutefois le déterminisme se cachant derrière la vision marxiste de l’histoire. Bimber, B., « Three faces of technological determinism » in Smith, M.R. and Marx, L., (Eds.), op cit. 

[26] Telle que l’on peut le retrouver dans : Ellul, J., Le système technicien, Coll. « Liberté de l’esprit », Calmann-Lévy, Paris, 1977; Ellul, J., The technological society, Vintage, New-York, 1967. L’auteur argue essentiellement de l’autonomisation de la technologie par rapport à la société et de ses mécanismes d’action.  

[27] Ayant d’abord travaillé sur la mécanisation du corps humain, Mumford s’est ensuite ravisé pour devenir critique à l’égard de la sur-mécanisation de la société. Smiths, M.R., « Technological determinism in american culture », op cit.

[28] Winner, L., Autonomous technology : technics-out-of-control as a theme in political thought, MIT Press, Cambridge (MA.), 1977. 

[29] Rip. A., Misa, T.J., Schot, J., « constructive technology assessment : a new paradigm for managing technology in society » in Rip. A., Misa, T.J., Schot, J., Managing technology in society. The approach of constructive technology assessment, Pinter, London/New-York, 1995.  

[30] Smith, M.R., « Technological determinism in american culture », op cit.

[31] Winner, L., « Upon opening the black box and finding it empty : social constructivism and the philosophy of technology», cité par Smith, M.R., « Technological determinism in american culture », op cit.

[32] Le concept  a émergé dans les années septante, dans la foulée de l’émergence d’une préoccupation environnementale. Rip. A., Misa, T.J., Schot, J., op cit.

[33] Bijker, W.E., The social construction of technological systems : new directions in the sociology and history of technology, MIT Press, Cambridge (MA.), 1987.  

[34] Sans toutefois que les auteurs revendiquant cette approche ne définissent ce qu’est la société civile ou l’opinion publique, qu’ils veulent « raisonnablement » informée des progrès technologiques. Une telle approche a déjà été critiquée en raison du fait que la vulgarisation n’est pas en soi la connaissance technique. Roqueplo, P., Le partage du savoir, Seuil, Paris, 1974. J. Ellul considère que l’appréciation de l’auteur est correcte, mais le critique pour le simplisme de son objectif d’un partage du savoir qui ne serais effectif qu’une fois la France transformée en Etat socialiste.   

[35] Paskins, B., « Prohibitions, restraints and scientists » in Sims, N. (Ed), Explorations in Ethics and International Politics, Croom Helm, London, 1981. Selon l’auteur, le scientifique de la défense n’est pas soumis aux mêmes contraintes que le soldat et devrait prioritairement viser le respect des lois de la guerre.

[36] Leurs thèses, d’inspiration historique, mettent en évidence le rôle joué par les technologies militaires de la fin des 18ème et 19ème siècles dans la colonisation. Parker, G., The military revolution. Military innovation and the rise of the West. 1500-1800, Cambridge University Press, Cambridge, 1988 ; Hedrick, M., The tools of Empire : technology and european imperialism in the nineteenth century, Oxford University Press, Oxford, 1981 ; Mendelsshon, K., The secret of european domination. How science became the key to global power and what it signifies for the rest of the world, Praeger, New-York, 1976.

[37] L’introduction de la mitrailleuse dans les forces française constituait une percée cependant mal gérée. Intégrées à l’artillerie au cours de la guerre de 1870, les mitrailleuses ne furent jamais à portée utile de leurs adversaires.

[38] Szyliowicz, J.S., « Technology, the nation-state : an overview » in Szyliowicz, J.S. (Ed.), Technologya and international affairs, Praeger, New-York, 1991. La distinction est fréquemment répandue et est notamment utilisée par Sapir, J., Le système militaire soviétique, op cit et Sapir, J., « Information, décision, coordination : enseignements de l’histoire militaire pour l’économiste », op cit.

[39] Szyliowicz, J.S., « Technology, the nation-state : an overview » in Szyliowicz, J.S. (Ed.), Technologya and international affairs, Praeger, New-York, 1991.

[40] Delmas, C., 1945 La bombe atomique, Coll. « La mémoire du siècle », Editions Complexe, Bruxelles, 1985.

[41] Canby, S., « The quest for technological superiority – A misunderstanding of war ? » in IISS Annual Conference, The changing strategic landscape III, Adelphi Papers n°237, Oxford, Spring 1989.

[42] Que l’on pourrait maladroitement traduire par « mouvement (dans le sens d’une force inertie) technologique ». 

[43] Hughes, T.P., « Technological momentum » in Smith, M.R. and Marx, L., (Eds.), op cit.

[44] Cochet, F., Henry, G.M., op cit. 

[45] Salomon, J-J., Prométhée empêtré. La résistance au changement technique, op cit.

[46] Notamment lorsqu’ils considèrent la nature de la technologie : « the primary fact about technology in the 20th Century is that it has a momentum of its own. Although the technological stream can to some extent be directed, it is impossible to dam it ; the stream flows on endlessly ». Possony, S.T.; Pournelle, J.E. ; Kane, F.X., op cit., p. 14.