| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Les Stratégiques
La stratégie génétique dans la stratégie des moyens
Joseph Henrotin
V – Le niveau opérationnel de la stratégie génétique
En
tant que méthode, la stratégie est traditionnellement représentée
suivant ses quatre paliers d’action politique, stratégique, opératif et
tactique[1],
bien que la légitimité du troisième soit souvent discutée[2].
Leur fonction a évolué avec les conflits, aboutissant à un brouillage des
référents où la hiérarchie des paliers stratégiques a été modifiée.
En particulier, les actions tactiques tendent à impacter de plus en plus
systématiquement le niveau politique (et vice-versa), alors que les débats
sur leur pertinence vont toujours bon train, notamment quant à leur
actualité dans une période de changement technologique majeur[3]. La
portée universelle du brouillage des référents tactique, opératique et
stratégique reste toutefois à démontrer, car elle serait surtout le fait
d’armées technologiquement intensives et qui, à l’image de la
renaissance des études opérationnelles des années 80 et les plans de
l’USN de cette époque, misent nettement sur les progrès de la
missilerie, de la mobilité, de la complexification corrélative des systèmes
d’armes et de leur interconnexion[4],
et finalement de l’offensive. Or, la stratégie opérationnelle mise sur
une manœuvre permettant des gains plus importants, mais elle fait aussi
prendre plus de risques aux commandants, car elle recherche une charge
offensive nécessitant une concentration des forces les vulnérabilisant[5]. Dans
le même temps, les théoriciens de la défense défensive prônaient une
instrumentalisation de la technologie dans le sens d’une usure des forces
adverses, de sorte que les défaites tactiques n’impliqueraient la défaite
stratégique que passé un seuil critique plus rapidement atteint avec la
manœuvre[6].
Dans la foulée, ils proposent une dispersion assurant la survie des forces,
qui trouve par extension et d’elle-même un prolongement en stratégie génétique :
la répartition ou la concentration des investissements sur un secteur donné
permet d’éviter ou de prendre un risque technologique. A cet égard, en
matière d’interdiction, l’USN, comme finalement l’USAF, a poursuivi
dans les années quatre-vingt une politique prudente, entre des missiles de
croisière et un A-12 tous deux capables de mener des missions aussi bien
conventionnelles que nucléaires[7].
Dans
la même optique de parallélisme, la manœuvre génétique peut impliquer
une mise en service/modernisation dans des secteurs considérés comme stratégiques,
alors que l’usure génétique vise à soutenir défensivement une course
technologique et à combler d’éventuelles fenêtres de vulnérabilité
sans nécessairement chercher la supériorité. Dans le même temps, une manœuvre
génétique de nature offensive telle que l’annonce du programme A-12[8]
se transforme en usure lorsque des appareils existant sont modernisés et
que l’Avenger II est abandonné. Le statut de cette usure est
cependant ambivalent, au même titre que la défensive[9] :
constitue-t-elle l’abandon de la capacité d’attaque médiane par
l’USN ou le prélude à une contre-offensive (mise en service du F-18E) ?
Dans
leur articulation aux niveaux stratégiques, les postures défensives et
offensives et leurs liens à la technologie sont généralement considérées
comme centrales et les études des années quatre-vingt sur le « culte
de l’offensive » et ses liens au dilemme de la sécurité en sont
exemplaires, y compris dans ses conséquences organisationnelles[10].
Mais ces postures ne permettent pas en soi de nécessairement atteindre les
objectifs fixés : la défensive d’usure de la Ligne Maginot et du déploiement
avancé de chars généralement supérieurs à leurs équivalents allemands
n’a pas empêché la défaite française de 1940. L’impact
cumulatif d’actions tactiques et opératiques permet des résultats stratégiques
et montre les limites des déterminismes technologiques dans leurs
applications à la défensive et à l’offensive[11]. 1)
Tactique et opératique dans la stratégie des moyens D’un
point de vue historique, les guerres du Kippour et du Vietnam sont souvent
citées comme les premières où les aspects tactiques ont le plus nettement
impacté le niveau politique des opérations et de leur poursuite[12]. Dans
la généalogie de cette transition, les Première et Seconde guerres
mondiales ont démontré l’impact politique des actions opératiques,
alors que l’impact opératique des actions tactiques était déjà
largement démontré par de nombreux auteurs. Dans cette articulation, le rôle
de la bataille d’anéantissement, souligné par plusieurs auteurs comme la
voie occidentale de la guerre[13]
a souvent été vu comme permettant de développer les options
technologiques, mais aussi comme déterminantes dans l’oubli d’une
tactique qui n’a souvent été abordée que sous l’angle parfois trop
historique de l’étude des batailles antiques[14],
de l’apport de la poliorcétique[15]
ou des apports du Moyen-Age au combat[16].
Des études à proprement parler tactiques subsistent néanmoins[17],
alors que la prise en compte des guérillas et plus généralement des stratégies
indirectes revalorisent une tactique où l’opératique interfère régulièrement,
notamment lorsque l’USAF s’impose dans les missions de contre-terrorisme[18],
éventuellement dans un environnement urbain. Plus
loin dans le temps, un auteur comme Ardant du Picq s’était attaché dans
ses Etudes sur le combat à des facteurs aussi tactiques à la base
que le moral des troupes[19].
La liaison entre les niveaux tactique et stratégique est patente lorsque
l’on applique les raisonnements de du Picq à l’effondrement des armées,
qui serait d’abord moral et qui précèderait la défaite physique[20]
– et par extension matérielle –, une optique reconnue par Beaufre[21].
Mais nous pouvons aussi considérer que la technologie impacte le moral :
que l’on se repose trop sur le facteur technologique dans la conduite du
combat (les Etats-Unis en Somalie)[22]
ou qu’elle amplifie la détermination des combattants à vaincre (Israël
dans les guerres israélo-arabes), elle reste présente. Du côté adverse,
le feu abasourdi et paralyse, plus encore s’il atteint directement les
positions adverses[23]
et la technologie devient une composante de la manœuvre psychologique[24],
tant tactique qu’opératique. La
tactique est actuellement considérée comme surdéterminée par une
technologie opérant tant aux niveaux tactique qu’opératique, en raison
de l’application à la stratégie de la métaphore des feux croisés :
des systèmes d’armes parfois très éloignés/dispersés, comme des
croiseurs et/ou des bombardiers dotés de missiles de croisière, peuvent
traiter des cibles tactiques concentrées. Il s’agit d’une tendance
observée depuis les années 70 et 80 dans le domaine terrestre du combat
(le combat nucléaire tactique[25]
puis le programme Assault Breaker[26]),
mais depuis plus longtemps pour les forces aériennes ou navales[27].
Cette relativité trouve en Beaufre une conceptualisation de la stratégie génétique
au moyen de référents tactiques aux causalités et aux impacts stratégiques :
Tableau
4 – Equivalence des stratégies idéelle et matérielle – application au
cas de l’A-12.
Source :
adaptation du tableau n°II, Beaufre, A., Introduction à la stratégie,
op cit., pp. 34-35. * :
André Beaufre avait placé un point d’interrogation dans cette case Sur
un plan génétique, il existe une évolution dans la conceptualisation de
l’impact militaire de la technologie : d’essentiellement tactique
chez Napoléon ou Schlieffen, elle devient opératique durant la Seconde
Guerre mondiale pour Fuller ou Liddell Hart. Or la tactique et sa pratique
continuent d’impacter les choix technologiques. D’abord parce qu’il
existe des boucles de rétroaction entre les niveaux d’action et la
conception/adoption des matériels. Au-delà, l’augmentation de la
puissance de feu disponible, la létalité croissante des systèmes
d’armes[28]
et la décentralisation des structures de combat donne à l’officier un rôle
de directeur non seulement du combat, mais aussi des moyens employés dans
l’accomplissement de sa mission[29].
Il existe là une forme tactique de la stratégie génétique au travers du
choix des moyens[30]
et non un déterminisme génétique tel que chez Fuller ou Guderian[31],
que peu d’auteurs, mis à part Beaufre, ont directement souligné. 2)
Stratégie génétique et niveaux stratégiques Indirectement,
on sent toutefois chez Liddell Hart, Fuller ou de Gaulle une tension de leur
vision en direction du stratégique, du fait même du manque de légitimité
perçue du niveau opératique. Entre petite stratégie et grande tactique,
l’opératique ne constitue un niveau en soi que dans une acception
mondiale d’une stratégie projetée et projetable à l’envi, ne limitant
les ambitions que par les limitations technologiques et cachant la centralité
de ses moyens. Les acceptions changent cependant avec un nucléaire génétiquement
hyper-intensif. La France développe une capacité stratégique alors que
l’essentiel de sa stratégie des années soixante ne se centre pourtant
que sur l’Europe, et atteindre des objectifs sur une zone opératique
(survie de la métropole) se fait par l’acquisition de capacités stratégiques
(capacité de mener un conflit nucléaire). Ces
distorsions dans la liaison entre les niveaux opératiques et stratégiques
sont patentes dans le domaine de l’aviation et de l’aéronavale. Le
porte-avions est un instrument de nature stratégique de par sa capacité de
projection dans les zones capables de l’accueillir, mais sa légitimité
stratégique lui provient essentiellement de la combinaison des capacités
de frappes de son groupe[32],
et dont l’A-12 devait faire partie intégrante. Capable de contrer les défenses
adverses, disposant d’une capacité de ravitaillement en vol et disposant
en propre d’une large autonomie de combat, l’Avenger II devait pouvoir
attaquer des objectifs stratégiques en Union soviétique. A contrario,
des appareils plus légers comme l’A-7 Corsair II ou le F-18 Hornet
avaient une capacité essentiellement tactique[33],
mais l’assertion est relative, car basée sur des options stratégiques de
spécialisation des équipements qu’annule un armement adéquat
transformant l’avion en plate-forme d’armement travaillant à distance.
C’est notamment dans cette optique que l’USN s’est engagée dans une
logique de polyvalence dès le milieu des années 80[34] :
chaque appareil devant être capable de remplir plusieurs types de missions,
alors que leurs successeurs devaient être polyvalents dès leurs
conceptions. Le F-35, qui doit notamment remplacer les F-16 américains et
qui sera proposé à l’exportation, et le F-18E, version élargie du
premier[35],
sont typiques de cette approche, politiquement poussée par
l’administration Clinton mais militairement réfrénée, avant que D.
Rumsfeld ne remette le premier programme en question[36].
Orientée
vers la standardisation des équipements des membres de coalitions – et en
particulier de l’OTAN[37]
– la politique américaine s’était alors orientée vers la pratique
d’un multilatéralisme militairement plus tactique, contre un unilatéralisme
plus opératique. Ce dernier aurait pu prendre la forme d’un A-12, trop
cher pour pouvoir être opéré par des Alliés à qui il avait souvent été
reproché de ne pas investir dans leurs défense[38],
mais s’est finalement concentré sur des missiles de croisière utilisés
systématiquement là où les USA interviennent. Dans une optique
multilatérale aux forts relents stratégiques, les Etats-Unis auraient
assuré le leadership d’une coalition basée non sur la
standardisation technologique mais sur le charisme et les capacités d’un
commandant[39].
Cette vision est couplée à une division des tâches laissant aux autres
membres de la coalition d’assurer les missions les plus exposées[40]
dépendantes de principes de la guerre eux-mêmes au cœur de l’approche génétique.
3) Principes de la guerre et opérations génétiques S’il
est difficile de désigner un principe premier au sein de la hiérarchie des
principes stratégiques, la première approche stratégique peut passer par
les concepts de stratégie directe et indirecte. Entendue comme le choc
frontal de deux forces, la stratégie directe est celle d’un A-12 visant
les cibles stratégiques de l’adversaire, alors que l’optique indirecte
voit en l’A-12 la réponse à des défis périphériques tels que
les futurs porte-avions soviétiques[41].
Mais à cette approche s’en ajoute une autre, d’un niveau stratégique
plus élevé et considérant que l’objectif d’une stratégie
technologique est d’« atteindre directement la volonté de résister »
de l’adversaire[42]
ou encore de viser « l’interdiction, la paralysie, la négation
de toute forme de puissance militaire hostile »[43].
Les concepts de stratégies directes et indirectes se montrent ainsi
relatifs dans leurs application à la stratégie génétique qu’à la
stratégie de combat[44],
mais renvoient surtout aux concepts de symétrie et d’asymétrie ainsi
qu’aux principaux principes opérationnels de la guerre. 3.1.
Principe stratégique d’économie des forces et principes génétiques
qualitatifs et quantitatifs L’économie
des forces est généralement citée comme un des premiers principes de la
guerre. Définie par Foch comme « l’art de peser successivement
sur les résistances que l’on rencontre, du poids de toute ses forces et
pour cela monter ces forces en système »[45],
elle peut aussi intégrer une vision minimisant la force engagée où elle
se caractérise par « (l’emploi de) toute la puissance
combattante disponible de la manière la plus efficace possible ;
(le fait d’allouer) aux efforts secondaires que le minimum de puissance
combattante indispensable »[46],
permettant ainsi l’engagement du feu vers l’adversaire. Sa première
application à la stratégie génétique trouve dans la répartition des
investissements à destination des équipements un révélateur des options
prises dans le courant de ce qui est envisagé comme une confrontation
technologique ou comme une guerre en soi chez Possony et Pournelle[47].
Dans cette acception, les fenêtres de vulnérabilité sont des fronts dont
les investissements, la R&D, les achats, les concepts d’emploi[48]
et les unités constituent les forces déployées. Poussée encore plus
loin, l’économie des forces vise chez Beaufre à dégager une liberté de
manœuvre élargissant le champs de l’action stratégique. L’A-12 aurait
du permettre de donner aux Etats-Unis et en particulier à l’USN un
potentiel de traitement des objectifs de haute valeur. Or, le principe
d’objectif – qui vise à la définition d’un but clair pour chaque
action – n’a pas été respecté, car la course à la légitimation
programmatique a clairement fait déborder les missions assignées à
l’A-12 et a fini par diluer sa fonction principale[49].
Dans le même temps, le concept de spécialisation des forces aériennes américaines[50]
limite la liberté d’action à la disposition de l’ensemble de la
panoplie aéronautique, érigée en un système dont ne sauraient être évacuées
des composantes telles que l’entraînement[51],
voir une culture particulière. Cette
articulation entre objectifs, cultures et économie des forces par
l’attribution prioritaire d’investissements trouve un équivalent en
stratégie génétique dans l’opposition entre les stratégies
qualitatives et quantitatives. Elle à pris une tournure nette dans le
courant de la guerre froide, lorsque des auteurs comme Holloway[52],
Sapir, Possony, Pournelle et Kane considéraient que les Etats-Unis menaient
une politique qualitative fondée sur des sauts technologiques majeurs alors
que les Soviétiques misaient sur la quantité tout en basant leurs
innovations sur des technologies éprouvées[53].
On pourrait aussi y trouver une transcription en génétique des modes séquentiels
(Etats-Unis) et cumulatifs (URSS) de la stratégie. La
pertinence de l’opposition entre qualité et quantité (résultant de
l’impossibilité de construire massivement des équipements de très haute
qualité) c’est cependant estompée dans les années nonante avec
l’effondrement du modèle quantitatif. Non seulement l’URSS avait fini
par reconnaître avec Ogarkov et Akhroméev la nécessité de développer
des options qualitatives[54],
mais des Etats toujours plus nombreux ont développé des stratégies
d’essence qualitative. La recherche d’une puissance de feu précise,
d’une forte mobilité tactique, de marges de manœuvres plus large peuvent
ainsi partiellement expliquer les développements génétiques saoudiens,
malaisiens ou indonésiens et il y a sans doute lieu de se poser la question
de l’impact des enseignements de la guerre du Golfe dans le développement
de telles stratégies. 3.2.
Principes stratégiques de surprise et d’initiative et principe génétique
de supériorité. Le
rapport entretenu par la technologie à la notion d’innovation est généralement
associé à des principes manœuvriers plutôt que d’usure. Cependant,
cette acception se traduit par un rapport spécifique à la prise
d’initiative, qui renvoie elle-même à la surprise. S’ils constituent
des classiques stratégiques rapidement incorporés aux principaux corps
doctrinaux, ces principes trouvent aussi et assez naturellement une
extension en stratégie génétique, dans le secteur nucléaire (acquisition
des armements[55],
missilerie)comme dans le conventionnel, renouvellant la dialectique évolution-révolution.
L’introduction
du F-117 et du B-2 a constitué une percée affectant le discours autant que
la pratique stratégique. Sans plus constituer une surprise technologique
(la furtivité s’était déjà révélée au cours de l’opération Just
Cause[56]),
l’A-12 permettait une exploitation des percées technologiques par
la conservation d’une initiative visant la supériorité sur les défenses
aériennes soviétiques[57].
Cette exploitation peut elle-même prendre en compte les modes qualitatifs
et quantitatifs de la stratégie génétique. Le F-117 n’a ainsi été
produit qu’à cinquante-neuf appareils, bien peu en regard de l’emphase
discursive systématique sur ses qualités. Durant la guerre du Golfe, les
42 F-117, en ne menant que 2% des sorties, ont mené 40% des missions contre
des objectifs qualifiés de stratégiques[58],
donnant une idée de ce que trente fois plus d’A-12 auraient eu comme
incidence sur les capacités américaines d’interdiction. D’autres
missions, de nature tactique comme la lutte anti-radar[59],
avaient en outre été évoquées pour les deux types d’appareils. La
conception de matériels technologiquement supérieurs à leurs adversaires
a souvent été vue comme systématique, voire comme un facteur monocausal
de la course aux armements. L’A-12 répondait ainsi à la même rationalité
que celle qui avait prévalu à la conception du B-2 : un appareil
capable de percer des défenses aériennes soviétiques auxquelles la
plupart des analystes occidentaux attribuaient alors une grande efficacité[60].
Lorsque la guerre froide s’est terminée et que les Etats-Unis ont annulé
l’A-12 (7 janvier 1991), les évaluations du Pentagone prenaient toujours
en compte la possibilité d’un redressement de la Russie en tant que
grande puissance[61].
Mais les préoccupations américaines allaient à ce moment vers le Golfe
persique, une zone où les technologies américaines – y compris non
furtives – allaient démontrer leur supériorité, y compris contre une défense
aérienne formatée sur le modèle soviétique[62].
La supériorité américaine dans le conflit avait alors été largement
attribuée aux capacités technologiques autant qu’à une application
quasi sans failles de la doctrine[63].
Si
l’argumentation alors présentée par R. Cheney lors de l’annonce de
l’annulation du programme était d’essence économique, elle renvoyait
aussi au mismanagement de la stratégie industrielle de McDonnell
Douglas et de General Dynamics[64].
Dans le même temps, d’autres analyses montraient clairement que la supériorité
technologique américaine en tant qu’agglomérat de systèmes était
atteinte[65],
appelant à une réduction et à un étalement du programme A-12[66].
Dans cette optique, le potentiel technologique à disposition et la
poursuite des efforts en R&D suffisaient amplement à faire face à une
future menace (principe de veille technologique). La supériorité de
l’USN n’était pas menacée et pouvait s’obtenir par des moyens déjà
disponibles, éventuellement via un recadrage de ses missions sur ses
aspects strictement navals[67].
Dans le même temps, la Navy montrait une capacité d’adaptation plus
rapide aux changements technologique que l’USAF et se serait, au plan
conventionnel, méfiée de missions d’interdiction[68].
Peu efficaces en Corée et au Vietnam, elles incitèrent l’USN à se
concentrer sur le niveau tactique. D’autres programmes de forte intensité
technologique de la Navy furent ainsi sacrifiés[69],
y compris la version « F » de l’A-6, ôtant tout espoir de
disposer à nouveau d’un interdicteur naval spécialisé. Conséquemment,
les derniers A-6 ont été retirés en 1997[70].
Il
faut cependant relativiser la notion de supériorité technologique, qui ne
garantit pas la victoire. La bataille de Crécy[71],
la Seconde Guerre mondiale[72]
ou Allied Force[73]
sont autant d’exemples d’une supériorité délégitimée par d’autres
principes aux connotations génétiques : respectivement l’entraînement,
la combinaison de l’industrie et de feu et l’oubli des principes élémentaires
de sûreté[74].
L’entraînement des hommes, l’intégration optimale des moyens dans les
structures des forces, les paramètres logistiques et la mise en place de
doctrines adaptées – autant de champs d’action technologiques en soi
– restent centraux et aucune estimation de la force d’une armée[75]
voire de la politique de défense d’un Etat[76],
ne peut se faire sans prendre en compte ces paramètres. Par ailleurs, en
vertu d’une réciprocité active tant en stratégie génétique que dans
le dilemme de la sécurité, la supériorité n’est que transitoire chez
un auteur comme Canby[77],
alors que Possony, Kane et Pournelle ne l’envisagent que comme un effort
cumulatif et permanent[78]
et que Panofsky la critique pour son simplisme[79].
3.3.
Principe stratégique de sûreté et équivalence génétique Si
la sûreté n’est pas systématiquement citée au titre des principes
stratégiques, y compris chez les stratèges généticiens, il n’en
demeure pas moins qu’elle est une des composantes majeures de la conduite
de la plupart des opérations militaires et prend des formes différenciées.
Si elle exige d’un point de vue stratégique que toutes les mesures soient
prises pour que les forces amies ne soient pas découvertes et mises en
danger par l’adversaire, elle commande aussi des aspects génétiques dont
la sûreté technologique peut être le premier. Maintenir l’initiative
technologique implique de maintenir le secret des découvertes et justifie
un renseignement technologique à finalité industrielle (reverse
engeenering des équipements adverses[80]),
stratégique (poursuite d’une course aux armements[81])
ou tactique (évaluation des capacités adverses). Des points de vue
politique et industriel et aux Etats-Unis, cette forme de sûreté connaît
une institutionnalisation au sein des industries de défense que l’on ne
retrouve nulle part ailleurs. Les départements Skunk Works
(Lockheed-Martin) ou Phantom Works (Mc Donnell Douglas, d’où était
issu l’A-12) sont à l’origine d’appareils aussi prestigieux que
l’U-2, le F-117 ou le SR-71, mais leurs statuts de black works ont
limité le contrôle politique des travaux qui y étaient menés aux
seules branches concernées de l’exécutif et aux membres dûment accrédités
des commissions de la défense de la Chambre et du Sénat[82].
Par contre, il est acquis qu’il y existe un très fort degré de symbiose
entre les industriels et les opérationnels, y compris lors des phases de
test dans des polygones spécialisés[83].
Du
point de vue de la tactique génétique, entendue comme l’intégration des
visions génétiques au sein même des équipements, la furtivité n’est
que la composante défensive de la sûreté des opérations aériennes.
Cette dernière recouvre aussi la lutte anti-radar[84],
menée par des unités de l’USAF, de l’USN, comme de l’armée de terre[85].
Les Etats-Unis poursuivent toujours le renforcement des optiques défensives
et offensives de la sûreté aérienne : tous les équipements
actuellement en test incluent des technologies furtives – sans atteindre
l’intensité des premiers appareils furtifs et qui pénalisait leurs
performances[86]
- et connaissent une intégration doctrinale compatible aux aspects
offensifs. Du
point de vue de l’articulation entre stratégie génétique et
industrielle, une concentration excessive des investissements sur un projet
donné peut mettre en péril la sûreté d’une stratégie. Le F-111 avait
été conçu comme un interdicteur ayant une capacité de supériorité aérienne,
un élargissement des missions laissant perplexe les ingénieurs et exagérant
un adage « bon en tout, excellent en rien » qui aurait pu
s’appliquer à l’A-12. Finalement, le seul interdicteur terrestre est
entré en service, obligeant l’USN à développer le F-14. Insidieusement,
les leçons du F-111 ont marqué les concepteurs, confrontés aux demandes
des politiques et des militaires et devant y articuler les technologies à
leur disposition. L’élargissement à outrance des missions a ainsi été
posée à l’égard de la nouvelle génération d’appareils de combat. La
combinaison technologique qu’ils représentent est présentée comme
devant pallier leur polyvalence pour les spécialiser à la demande[87].
Mais l’omnipotence de la technologie laisse certains perplexes, du fait
notamment qu’il existerait une logique propre de la percée technologique
ou que la diversité des intervenants ne respecte pas le principe d’unité
du commandement, ne facilite pas la définition d’objectifs clairs.
Par
ailleurs, le principe de sûreté connaît des ramifications jusque dans les
sphères industrielles et logistiques de la conception génétique. La
recherche de sources d’approvisionnement sûres est nettement moins
patente aujourd’hui que durant les Guerre mondiales – en partie du fait
de l’intervention technologique -, mais conserve une validité dans le cas
de certaines matières premières rares[88].
Mais dans le même temps, la diversification des sources
d’approvisionnement s’est doublée de la mort virtuelle du concept
d’autarcie et de phénomènes économiques dépassant parfois l’a
priori stratégique[89].
La dépendance logistique est aussi avérée autant dans la conduite de
programmes[90]
que lors de l’utilisation tactique des équipements et s’est jusqu’ici
renforcée en fonction de l’intensité technologique. La simplification
des procédures de maintenance des équipements est à ce titre un des
enjeux militaro-industriels majeurs qui n’aurait guère sied à l’A-12[91].
4.
Critique du parallélisme strato-génétique Le
parallélisme que nous venons d’opérer entre génétique et principes
stratégiques montre la relativité de la première en tant que stratégie
autonomisée ou encore les limites de l’externalité de la technologie à
son environnement et semble imposer une vision interactive et réticulaire
des relations entre un idéel relatif dans sa diffusion en niveaux stratégiques
et un réel loin du monolithisme. A
titre d’exemple, nous avons déjà vu que le principe d’objectif est très
relatif, en fonction d’intérêts et de stratégies différenciées le
dissipant au point de faire perdre à la technique toute capacité de
l’atteindre, aux plans idéel comme réel. De façon identique, le
principe de simplicité, inscrit dans le FM-100.5, est gage de réussite car
minimisant le risque de friction, ne s’applique que tout aussi
relativement à la conceptualisation génétique. Stratégiquement, les
tribulations techniques, industrielles et politiques des programmes les
retardent et constituent autant d’arguments en faveur de leur abandon. Opérationnellement,
la mise en œuvre des solutions génétiques de pointe n’est pas systématique
et contrevient parfois au principe[92].
Toutefois, l’histoire montre aussi de nombreux exemples de programmes
respectant les règles de la simplicité, généralement lorsque les
objectifs étaient clairement fixés. On peut citer le chasseur à long
rayon d’action P-51, le bombardier embarqué A-3 ou le F-16. Dans
la foulée, le principe d’unité de commandement ne semble guère plus
assis. La diversité des intervenants et de leurs intérêts contrevient à
un principe considéré comme essentiel dans un contexte où la complexité
des opérations multinationales actuelles oriente au plan idéel et selon M.
Janowitz les systèmes militaires occidentaux vers des « constabulary
force » professionnelles, parées à l’action, utilisant le
minimum de force et « cherchant des relations internationales
viables plutôt que la victoire »[93].
Prégnante dans certaines littératures stratégiques de la guerre froide,
la recherche de la victoire et, corrélativement, des études telles que
celles développées par C-P. David dans les années quatre-vingt se
heurtent elles-mêmes à une récurrence de leurs remise en question qui a
sans doute participé dans le réel de l’annulation de l’A-12. En
particulier, le développement des options de combat à distance et son
corollaire strato-génétique – la munition tirée à distance de sécurité
par des plate-formes aériennes – déplace l’attention de l’avion à
l’armement[94],
y compris dans les missions air-air, où pouvaient s’exprimer le glamour
de l’ethos héroïque du combat[95].
A moyen-terme, et en ce qui concerne les Etats-Unis, les visions actuelles
évacuent peu à peu toute possibilité de contact entre l’adversaire et
un appareil piloté, de sorte que les UCAV (Unmanned Combat Air Vehicles)
sont vus comme le futur des armes aériennes[96],
au côté des bombardiers pilotés[97].
Au-delà, il s’agit d’une véritable remise en question du développement
opérationnel de la stratégie et de son résumé à la question ou non de
la frappe et de son intensité, qu’exprimeraient des lasers spatiaux de
frappe terrestre ciblant leurs objectifs très précisément, quelque soient
les conditions stratégiques ou climatiques[98]
et où, in fine, le politique apparaît comme apuré des contraintes
militaires. Or,
les enjeux d’une telle approche ne se situent pas tellement au niveaux des
principes stratégiques ni de la stratégie elle-même. Fondamentalement,
les uns comme l’autre ne sont en soi qu’affectés légèrement par la
disparition d’un brouillard de la guerre et de frictions que
l’abstraction théorique avait tôt fait de minimiser[99]
pour faire répéter une fois de plus le vieil adage selon lequel no plan
survives the start line. Une fois poussé dans le retranchement de
principes stratégiques en soi orientés vers l’action plutôt que vers
ses raisons, l’articulation entre politique et stratégie montre la limite
des modèles externalisant l’impact de la technologie sur la stratégie
d’une part, mais aussi d’une stratégie purifiée de tout aspect autre
que le combat – ou la dissuasion – d’autre part. A
ce stade, la question la plus pertinente serait plutôt de savoir en quoi
l’action politique est réellement affectée par le brouillage des référents
politique, stratégique, opératique et tactique qu’autorise la
technologie. [1]
Mathey, J-M., Comprendre la stratégie,
Economica, Paris, 1995. [2]
Conceptualisé en tant que niveau du théâtre d’opérations, le
niveau opératique (le terme opérationnel est aussi utilisé) est
soumis à des questionnements depuis plus d’un siècle. Plusieurs
auteurs lui dénient ainsi toute légitimité en fonction d’une hypothétique
grande tactique. Toutefois, la tactique semble plus seyante au combat au
contact de l’adversaire qu’à une fonction qui, si elle est nécessaire,
n’en demeure pas moins de nature logistique et de soutien qui relèverait
plus pratiquement de l’opératique. La tendance se renforce depuis les
années septante, du fait d’une plus grande décentralisation du
combat, de sorte que la charge de travail (pour les fonctions de combat)
au niveau opératique se réduit. La charge logistique reste en évolution
positive. Murawiec, L., La guerre au XXIème siècle, Editions
Odile Jacob, Paris, 2000. [3]
Sur cette question, la lecture du numéro qu’y a consacré la revue
Stratégique se révèle d’un grand intérêt : Rosinski, H.,
« Frontières conceptuelles entre stratégie, opérations et
tactique dans l’art de la guerre », Stratégique, n°68,
1997/4 (pour les aspects philosophico-stratégiques) ; Francart,
L., « L’évolution des niveaux stratégique, opératifs et
tactiques », Stratégique, n°68, 1997/4 (le point de vue
d’un opérationnel devenu académique en fonction de ses responsabilités
dans la réflexion doctrinale française) ; de Guili, J-M. et
Faucon, F., « Les champs d’engagement futurs », Stratégique,
n°68, 1997/4 (la relativité d’une distinction dans les niveaux
d’engagement dans le contexte d’une technicisation émergente des
forces armées). Par ailleurs, la lecture du Traité de stratégie,
d’H. Couteau-Bégarie reste d’une grande utilité pour une première
approche de la question. Avec la France, l’Allemagne reste un des
grands champs d’investigation dans cette matière : les grands
« classiques » tels que Clausewitz, Schlieffen, Scharnhorst
ou Moltke en ont tous traité. Les Etats-Unis sont restés relativement
en retrait de la réflexion. Pour cause de brouillage des référents dû
à une technicisation de leurs forces ? [4]
IISS Annual Conference, The changing strategic landscapeI, II, III,
Adelphi Papers n°235, 236, 237, Oxford, Spring 1989, David, C-P., (et
collaborateurs), Les études stratégiques. Approches et concepts,
op cit. [5]
Luttwak, E.
M., Les paradoxes de la stratégie, Odile Jacob, Paris, 1989. La
manœuvre est généralement prônée avec prudence chez la plupart des
stratégistes, à l’exception sans doute des théoriciens de
l’offensive à outrance, tels que Foch ou des amiraux américains
partisans de l’escalade horizontale. David,
C-P., « Le culte de l’offensive » in
David, Charles-Philippe (et collaborateurs) Les
études stratégiques : approches et concepts, op cit.. Sur la
conception des armements offensifs, Quester, G.H., op cit. et Jervis.,
R., « Cooperation under the security dilemma », World
Politics, Vol. 30, n°2, 1978.
[6]
La référence à la recherche de l’usure est notamment très nette
chez Brossolet et Afheldt, qui cherchent dans leur conceptualisation du
combat à éviter le choc de la bataille décisive. Afheldt, H., Pour
une défense non-suicidaire en Europe, La Découverte, Paris,1985 et
Brossollet, G., Essai sur la
non-bataille, Belin, Paris, 1975. [7]
Le parallélisme entre les deux visions dans la dualisation des choix
technologiques de l’avion et du missile de croisière trouve une
excellente présentation chez Bresson, M., « B-2 ou missiles de
croisière », Science & Vie Hors Série, Aviation 1989,
n°167, juin 1989. [8]
Suivant le principe suivant lequel le discours est action en soi. [9] Selon Clausewitz, la défensive est supérieure à l’offensive, notamment parce qu’elle permet cette dernière. Cette ambivalence est revalorisée par la disposition d’équipements dont la valeur offensive ou défensive dépends de leur utilisation opérationnelle. Burt, R., « New weapons technologies : directions and debate », in Alford, J. (Ed.), The impact of military technology, Gower/IISS, Westmead, 1981. [10] L’école du « culte de l’offensive » a été très fertile dans les années quatre-vingt et s’est principalement focalisée sur la Première Guerre mondiale. Elle montre notamment l’intérêt de l’offensive pour des organisations militaires cherchant à accroître leurs moyens et leur puissance. Van Evera, S., « The cult of the offensive and the origins of the First World war », International Security, Vol. 9, Summer 1984 ; Snyder, J., « Civil-military relations and the cult of the offensive, 1914 and 1984 », International Security, Vol. 9, Summer 1984 et David, C-P., « Le culte de l’offensive », op cit. [11]
Une vision que l’on retrouve chez Welch, T.J., « Technology
change and security », op cit. [12]
Henry Kissinger, dans A la Maison Blanche, développe ainsi son
concept de « syndrome de la salle opérationnelle », selon
lequel Johnson pensait qu’il pouvait diriger l’ensemble des opérations
vietnamiennes depuis le poste de commandement de la Maison Blanche.
Kissinger, H., A la
Maison-Blanche. 1968-1973,
Tome 1,
Fayard, Paris, 1979. [13]
C’est surtout le cas de la phalange hoplitique. Henson, V.D., Le modèle
occidental de la guerre, Les Belles Lettres, Paris, 1990. [14]
Vernant, J-P. (Dir.), Problèmes de la guerre en Grèce ancienne,
3ème Ed., Coll. « Points – histoire »,
Seuil/EHESS, Paris, 1999. [15]
L’art de la guerre de siège, dont la charge génétique est forte
(fortifications et moyens de s’en emparer, catapultes, feux grégeois,
proto-artillerie, etc.) est souvent rattaché à Vauban. Toutefois, les
trop rares écrits sur la pensée orientale en la matière nous ont
laissé des enseignements toujours valables aujourd’hui et
malheureusement trop peu souvent exploités. [16]
Un âge très tactique pour lequel le nom de Végèce revient souvent.
Des arts souvent oubliés et à forte connotation tactique, comme
l’escrime, ont pourtant connu des développements majeurs durant cette
période. A. Beaufre en tire des enseignements qui l’aideront à
conceptualiser sa vision de la stratégie génétique. Forgeng,
J.L., « Joachim Meyer. Encyclopédiste
du combat médiéval », L’Art de la Guerre, n°1,
Avril-Mai 2002. [17]
Hubin, G., Perspectives tactiques, Economica, Paris, 2000. [18]
Brookes, A., « Air power against terrorism », Air Forces
Monthly, n°164, November 2001. La
vision est tempérée par Lewis, R., « War in the shadows » Air
Forces Monthly, n°164, November 2001. [19]
Liardet, J-P., « Charles Ardant du Picq. La prépondérance du
facteur moral », L’Art de la Guerre, n°1, Avril-mai
2002. [20]
Si l’assertion semble exacte pour l’Egypte de la fin-juin 1967, elle
le semble moins pour la Werhmacht de 1945. [21]
Beaufre, A., Introduction à la stratégie, op cit. [22]
Bowden, M., La chute du faucon noir, Plon, Paris, 2002. Son étude
romancée des combats urbains ayant précédé le retrait américain de
Somalie est historiquement bien menée, mais laisse toutefois des traces
d’un certain messianisme. [23]
Elstob, D., « L’artillerie moderne au combat – l’effrayante
efficacité des MLRS dans Desert Storm », Armées et Défense, n°31,
Paris, août 1992. | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||