| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
|
||||||||||||||||||
|
|||||||||||||||||||
|
Les Stratégiques
La stratégie génétique dans la stratégie des moyens
Joseph Henrotin
VI-
Conclusions
Relire
l’Introduction à la stratégie de Beaufre ou la Strategy of
technology de Kane, Possony et Pournelle laisse un goût d’évidence
dans une approche cherchant fondamentalement à donner à la stratégie
les moyens de son action. Cependant, les approches défendues sont
restreintes, car cherchant à conscientiser le décideur et prônant
souvent de façon prescriptive une technique instrumentalisée au plus
haut niveau de la stratégie. Dans le même temps, l’ouverture de ces
visions à d’autres approches – moins spécifiquement génétiques et
plus axées sur l’impact de la technologie sur les études stratégiques
et les relations internationales – fait courir le risque d’un
brouillage des enjeux, parallèle au brouillage des référents politique,
stratégique, opératique et tactique laissant au lecteur l’impression
d’une stratégie à mi-chemin entre la chimère d’un techno-déterminisme
et le brouillon. 1)
Champs des possibles politiques et technologiques et générations de la
dynamique génétique Or,
c’est la complexité même des enjeux, des chaînes de causalités et de
ses niveaux d’action qui donne à l’approche génétique une richesse
conceptuelle qui cherche dans ses racines les éléments qui limitaient
les auteurs dans leurs théories. A ce stade, les théories génétiques
telles que celles de Beaufre, Possony, Kane et Pournelle sont
historiquement datées. Prescriptives dans l’ordre international
bipolaire, elles semblent manquer de souffle dans la perception actuelle
des conflits pré et post-modernes, mais trouvent un nouvel essor dans la
présentation de la dynamique technologique comme un enjeu des relations
internationales et dont des auteurs comme Ross ou Cohen sont représentatifs.
Dès
la fin des années quatre-vingt, au moment où les études stratégiques
mutaient pour peu à peu sortir du référent de la guerre froide et
prendre en compte des phénomènes qu’elles avaient partiellement ignoré,
des conceptualisations génétiques plus fortes dans leur articulation au
politique et que l’on pourrait qualifier de seconde génération avaient
émergé. Si Buzan pouvait encore faire œuvre de pionnier dans technology
and international relations, il s’inscrivait encore largement dans
le contexte bipolaire, mais augurait de nouvelles formes conceptuelles que
développeront des auteurs comme Ross, mais qui ressortent assez
clairement d’un niveau supérieur à la génétique de Beaufre, Possony,
Pournelle et Kane. S’appuyant
sur un « champs des possibles » s’ouvrant de façon
exponentielle sous le coup d’une dynamique scientifique raffinant les
disciplines au gré des percées, ces auteurs de seconde génération
semblent renforcer, mais en filigrane, l’ancrage politique de la
technologie et donc, sa conduite stratégique. A ce stade, il existe un
certain manque de conceptualisation de la technologie. Considérée comme
une force externe, elle conduit les auteurs à minimiser les interactions
existant entre les centres de recherche et les autorités civiles et
militaires mais aussi à minimiser les approches bureaucratiques. De ce
point de vue, l’apport des analyses de programmes et des relations
industrielles, qui agissent à un niveau inférieur à celui que des stratégies
génétiques, est non négligeable.
En
fait, les lectures de la dynamique technologique que les auteurs de la
seconde génération offrent manquent d’assurance et, assez singulièrement,
déconnectent parfois leur objet des dynamiques stratégiques et
politiques, ce que nous ne ressentions pas chez des auteurs de la première
génération mieux ancrés dans une réalité du temps privilégiant les
études stratégiques et, par extension, le réalisme. 2)
Les enjeux génétiques S’il
faut bien admettre à l’instar de C-P. David que les études stratégiques
traversent une période de remise en question depuis la fin de la guerre
froide[1],
on pourrait peut-être y voir une migration paradigmatique allant dans le
sens d’un plus grand partage conceptuel. On ne peut nier que la sécurité
militaire est une des composantes principales d’une sécurité qui reste
à définir en tant que telle autant que dans ses champs d’action, mais
qui tends à minimiser la stratégie. Aussi,
les emprunts à l’économie, à l’histoire, à la science politique et
aux relations internationales montrent l’émergence d’enjeux renvoyant
1) à la conceptualisation de l’Etat en tant qu’acteur stratégique et
2) aux questionnements politologiques sur l’articulation pouvant exister
entre interne et externe. 2.1.
L’actant stratégique dans sa vision du monde Il
est un fait que l’évolution des systèmes stratégique et des complexes
de sécurité participe indubitablement des perceptions de la stratégie
et des études stratégiques. Dans leur relation au politique, les généticiens
de la première génération s’inscrivent ainsi pleinement dans une
orientation conseillère de prudence et utilisant massivement des concepts
d’essence stratégique. C’est ainsi que Beaufre produit une véritable
stratégie, tant dans ses fondements et sa construction que dans sa
liaison aux Armes, alors que Possony, Pournelle et Kane s’orientent plus
spécifiquement vers le domaine politique en utilisant une méthodologie
plus proche de l’étude technologique de la seconde génération et
prenant plus spécifiquement en compte les dynamiques industrielles. Dans
le même temps, ces mêmes auteurs éprouvent des difficultés à désigner
les responsables de leur stratégie, et constatent que si elle n’est pas
enseignée, elle reste du domaine d’un informel tendant à la cohérence
et se rapprochant des analyses bureaucratiques de programmes. Peut être
plus en stratèges qu’en politologues, les généticiens de la première
génération personnalisent l’influence plutôt qu’il ne l’intègrent
dans une vision bureaucratique, quoique les auteurs américains semblent
plus sensibles à des approches bureaucratiques bien nécessaires dans
leur interactions à la conduite des programmes mais aussi à la définition
des stratégies technologiques. Les
approches bureaucratiques et stratégiques n’en viennent cependant pas
à s’opposer. S’il existe une « vision américaine »
engendrant plus spécifiquement des analyses programmatiques, l’approche
« française », plus classiquement axée sur la stratégie et
sa théorie, reste d’une grande utilité dans l’appréhension
politico-stratégique d’un programme tel que l’A-12. Couplée avec la
position téléologique de Possony, elle force ainsi à remettre
l’Avenger II dans la perspective du développement de la grand
strategy américaine et lance de la sorte un pont conceptuel vers les
notions de culture tant stratégique et de sécurité que technologique ou
organisationnelle. 2.2
L’actant dans sa relation à l’interne et à l’externe En
ce sens, la stratégie génétique renvoie à un effacement des frontières
conceptuelles entre le national et l’international et qui, au sein même
des deux, opacifie quelque fois les distinctions entre le privé et le
public. De ce point de vue, la conceptualisation génétique présente une
pertinence qui, si elle est poussée, dépasse l’oubli de l’interne
dans les études stratégiques classiques et se rattache à une certaine
forme de continuum de la sécurité systématisant les synergies
entre les instances de sécurité civiles et militaires, dans la foulée
de conceptions telles que celles développées par S. Bédar[2].
Au-delà, la génétique se perpétue pour trouver une légitimité hors
du cadre de la guerre froide en démontrant son impact dans la conduite de
programmes intensifiant la recherche technologique, comme semblent
l’indiquer des études comme Air Force 2025. Il y a là un
constructivisme technologique qui en renverrait presque au constructivisme
développé dans les champs ressortant de la politologie[3]
et qui ouvre les portes d’un futur conçu aujourd’hui. Au sein des conceptualisations génétiques de première comme de seconde génération, plusieurs questions restent cependant pendantes. Pour ce qui concerne notre cas d’étude, la première pourrait bien être celle de la place de la guerre du Golfe et du bémol technologique somalien dans la syntaxe stratégique américaine et dans le choix de la polyvalence plutôt que de la spécialisation. L’efficience de plate-formes déjà existantes, des questions plus pertinentes comme le développement des forces légères et des capacités de projection en 1991 et la capacité de maîtrise la violence urbaine en 1993 semblent avoir plus nourri les débats stratégiques que l’adjonction de nouvelles capacités d’interdiction à celles déjà existantes[4]. Deuxièmement, à l’hyper-guerre un moment évoquée et utilisant les concepts développés contre l’Union soviétique, faut-il adjoindre l’hypothèse d’une technologie omnipotente qui, sans être déterminante, tends vers sa propre autonomie sur la zone de bataille[5], un hyper-technologisme ? Doit-on nier l’existence d’une tension s’orientant vers la primauté technologique et se fondant en amont à la fois aux déterminismes critiques des visions d’Ellul ou de Mumford en tant que positionnement académique et à la fois au technological momentum de Hughes en tant que champs de croissance du concept de génétique ? On entrevoit là les limites d’une analyse programmatique ne prenant en compte qu’un seul cas d’espèce, invitant à une analyse comparative et peut être aussi diachronique potentiellement plus riche. 3)
L’A-12 : une vision du monde ? Dans
son positionnement hypothétique, un hyper-technologisme n’annulerait
aucunement les principes stratégiques selon la plupart des interprétations[6]
et légitimerait sans doutes plus encore les pistes de réflexions
culturelles et perceptives. Ces dernières constituent un apport dans le
sens d’un politique à la fois décisionnaire de l’action stratégique,
mais aussi arbitral entre la pluralité des acteurs et de leurs analyses.
Pour ce qui concerne plus particulièrement le cas de l’A-12, sa demande
puis la suite de décisions politiques ayant abouti à la réduction du
programme puis à son annulation montre la prise en compte des changements
intervenus dans les relations internationales et ensuite coulés
doctrinalement. Dans
le même temps, le développement dans les années 80 d’options
technologiques partiellement implémentées dans la conduite stratégique
des Etats-Unis a directement contribué à sa propre évolution. En
particulier, l’intégration des technologies furtives dans les appareils
de combat de l’USAF et de l’USN les vulgarisent sans pour autant
qu’elles n’en viennent à pénaliser les performances des futurs
appareils. C’est dans ce sens que le F-35 ou le F-22, tout en bénéficiant
de potentiels défensifs non négligeables seront plutôt semis-furtifs
que complètement furtifs, ce qui était le cas d’un A-12 dont la
recherche de furtivité s’est transformée en dépassements budgétaires,
en retards et en goulôts d’étranglement technologiques. Présentés
comme monocausaux de l’abandon de l’Avenger II, ils n’en demeurent
pas moins insuffisants à l’expliquer et tendraient plutôt à masquer
un changement d’orientation génétique. Dès le début des années
nonante, la dynamique technologique sous-tendant les programmes américains
montre une tendance toujours plus lourde vers des engagements à distance,
minimisant le contact à l’adversaire et libérant les capacités de développement
techniques, ce vers quoi l’A-12 se montrait inadapté. Renvoyant
au culturalisme, cette tendance vers l’engagement à distance peut
effectivement démontrer que des visions du monde peuvent se cacher derrière
la conception d’un équipement militaire. Mais surtout, elle démontre
que la valeur de l’instrument génétique se situe dans sa projection au
sein d’un réseau théorique auquel il serait articulé et qui renvoie
d’une certaine façon à l’analyse programmatique qu’avaient fait
Law et Callon[7].
Et ce, que le niveau d’adéquation de la théorie à la réalité se
situe au plan de sa pertinence politologique comme aux plans opératiques
de son utilisation en tant qu’outil du renseignement ou d’instrument
d’optimisation des stratégies industrielles, en particulier
transnationales. 4)
Incarnation stratégique de la génétique et perspectives théoriques Au
sein de la dynamique du réseau théorique – voire épistémique dans la
relation de filiation qu’il entretient à d’autres approches économiques
et stratégiques – dont dépendent les théories génétiques, on ne
saurait éviter l’étape de la qualification des déterminants et
finalement, de donner une réponse à notre interrogation de départ.
Surtout, même si les auteurs l’ayant défendue ne le montrent pas, la
conjonction des aspects internes et externes invite à une très réticulaire
et systémique interaction entre les enjeux et les forces techniques
percolant au travers des conceptualisations stratégiques. De
ce point de vue, la génétique ne peut être que transversale à la stratégie,
la perméabilisant à l’innovation technique et ce même si le fondement
de sa décision découle plus directement qu’aucune autre forme du
niveau politique. L’intervention d’acteurs aux rationalités et aux
cultures aussi différents que les personnels militaires, politiques,
scientifiques mais aussi commerciaux pose en soi la question de la détermination
des causalités mais aussi de rivalités potentielles que ne restitue pas
(Beaufre) ou peu (Possony, Pournelle et Kane) les généticiens . Mais si
le fonctionnalisme de l’examen des rôles des acteurs pourrait nous
montrer les interactions pouvant exister entre eux, l’abordage de la
question sur un plan plus spécifiquement de nature politico-stratégique
permet d’apprécier une rentabilité conceptuelle qui s’essoufflerait
trop rapidement sous le coup de la seule prise en compte des facteurs
internes. Et
de constater que si le facteur technologique affecte virtuellement chaque
dimension de la stratégie et des organisations militaires, sa potentielle
omnipotence oblige et revalorise la décision dans le choix des moyens, en
tactique comme en stratégie. Elle ne peut toutefois s’opérer sans une
connaissance dont le processus d’acquisition est peut-être la clef de
l’articulation entre déterminants technologiques et idéels.
L’emphase mise sur les procédures de simulation ou le rehearsal
(projection prospective d’un engagement) met la technique au service
d’un commandant qui continue à définir les paramètres d’une
simulation qui utilisera des principes stratégiques dont la présence
restera symptomatique de la supériorité intrinsèque d’une décision
d’ordre idéelle et qui seule ordonne le mouvement et l’exploitation
de la technique. Dans une telle perspective, la question de
l’automatisation ne trouve que des réponses partielles. Elles ne
peuvent cependant se passer ni de l’idéel et en particulier de sa
projection dans l’action ni d’une décision politique de la mettre en
œuvre. C’est notamment la position de plusieurs soft determinist
selon lesquels l’idéel en tant que schème conceptuel du réel donne au
premier un rôle de déterminant. Dans
cette optique, la détermination des avancées technologiques relevant
essentiellement d’une tactique génétique oscillant entre dynamique de
la découverte d’une part et éthique du scientifique de la défense
d’autre part, la stratégie génétique en resterait cantonnée à
l’idéel. Dans la structuration de ce dernier, les schémas
montrant une stratégie des moyens périphérique, courants dans les
ouvrages en la matière, restituent mal une place fondamentalement disputée
où entrent en tension des logiques et des dynamiques techniques
virtuellement infinies d’une part et une dynamique stratégique a
priori finie dans ses fondements
d’autre part. De
ce point de vue, les théories génétiques, dans la complémentarité de
leurs générations et dans les relations qu’elles entretiennent avec
leur réseau épistémique, trouvent des champs opératoires
potentiellement fertiles dans l’hypothèse d’une RMA qui dépasserait
les strictes approches matérielles et historiques pour se réticulariser
entre elles. [1]
David, C-P., La guerre et la paix. Approches contemporaines de la sécurité
et de la stratégie, op cit. [2]
Bédar, S., « La stratégie américaine entre libéralisme
globalisé et militarisation », op cit. [3]
Sur cette question et bien que C-P. David s’interroge sur sa
pertinence en tant que théorie, de paradigme de posture
intellectuelle : Hopf, T., « The promise of constructivism
in international relations theory », International Security,
n°23, Summer 1998. L’ouvrage de Buzan, Waever et De Wilde offre une
pratique académique du concept : Buzan, B., Waever, O., De
Wilde, J., Security : a new framework for analysis, Lynne
Rienner, Boulder (CO), 1998. [4]
Bien que l’emphase académique et opérationnelle mise sur l’Airpower
nuance une telle position. Pour un plaidoyer en faveur de
l’interdiction : Bingham, P.T., « Revolutionnizing
warfare through interdiction », Air Power Journal, Spring
1996. [5]
Les Etats-Unis travaillent sur plusieurs drones et missiles tactiques
qualifiés de « rôdeurs » et disposant d’une capacité
de reconnaissance automatique de leurs cibles (fire and forget).
[6] Coutau-Bégarie, H., op cit., Murawiec, L., op cit., Echevarria, A.J., op cit. [7] Law, J. and Callon, M., « Engineering and sociology in a military aircraft project : a network analysis of technological change », op cit.. |
||||||||||||||||||
|
|
Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin |
||||||||||||||||||