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Le testament de Moltke

 

 

Moltke, chef de l’état-major général

 

J’emprunte la devise que j’inscris en tête de mes considérations sur la stratégie à un navire qui m’amena jadis en Orient. Je voudrais l’appliquer maintenant à un sujet qui me semble tout aussi variable en admettant qu’une vie d’homme ne compte guère pour plus d’un instant dans l’his-toire militaire.

Si l’on se sert de cette échelle pour apprécier les évé­nements du siècle qui vient de s’écouler, on reconnaîtra que la stratégie est aussi changeante que le vent, la femme ou la fortune. Or, à ces trois points de vue, l’expérience de la vie nous oblige à tenir compte de la durée dans le changement même, ou de rechercher les causes qui motivent ce change­ment, pour nous efforcer de nous en rendre maître ; il en est de même du stratégiste, qui doit suivre d’un œil vigilant les changements qui se produisent autour de lui pour se main­tenir à la hauteur de sa mission.

Sur ce terrain fécond, on voit constamment éclore, en temps de paix comme en temps de guerre, des germes nou­veaux qui viennent remplacer les branches mortes. La stra­tégie peut se comparer à un arbre qui renaît continuellement des mêmes racines ; mais qui a besoin des soins vigilants et ininterrompus du jardinier.

Au début du XIXe siècle, les premiers enseigne­ments nous sont donnés par les événements qui ont marqué la courte période allant de 1796 jusqu’à la catastrophe de 1806. Le génie de Napoléon  a conduit à la victoire les armées tou­tes nouvelles de la Révolution  française ; il l’a fait par une méthode et dans une forme que l’on ne soupçonnait pas en­core du temps de Frédéric  ; l’armée prussienne sombra de­vant elle pour avoir voulu se cramponner aux idées du passé, qui naguère l’avaient aidé à se couvrir de gloire. Les vastes conceptions qui après avoir, il est vrai, manqué leur but à Kollin , avaient fait de Leuthen  la victoire la plus éclatante du siècle s’étaient transformées en un simple jeu d’adresse et devaient infailliblement succomber devant la tactique et la stratégie de Napoléon. Toutes ces lois vieillies manquèrent  leur effet, tant celle des bases magasins sur le théâtre des opérations que celle des échelons sur le champ de bataille. Leur temps était passé. Frédéric  utilisait le terrain pour éta­blir ses belles formations, et devait pour cela, comme par exemple à Rossbach , se retirer au préalable avant d’entamer son mouvement d’offensive victorieuse. Napoléon, à Iéna , utilisa le terrain, peu favorable pourtant, pour choisir son point d’attaque, ce qui lui réussit sans peine contre un en­nemi qui ne connaissait qu’une formation, et qui la prenait comme sur le terrain de manœuvres. La combinaison des différentes armes (ordre de bataille) et l’utilisation des trou­pes (règlement), tout chez l’un des adversaires était nou­veau et excellent, chez l’autre vieilli et atrophié. Un arbre vigou­reux et jeune, aux mains d’un jardinier habile, couvrit de son ombre les branches mouvantes d’un chêne naguère encore puissant. Pourtant, la vitalité de ce chêne restait in­tacte, et de nouveaux rejetons y poussèrent bientôt par les soins d’un nouveau jardinier.

Le génie créateur de Scharnhorst  naquit des désastres d’Iéna  et de Friedland . Il refit de la stratégie un art et créa l’atelier intellectuel où maintenant encore, nous forgeons et nous charpentons. C’est là aussi que Moltke alla chercher les outils destinés à édifier sa propre œuvre, bien plus encore que dans l’histoire des guerres napoléoniennes ; il y joignit bien entendu les enseignements fournis par ces guerres. C’est ainsi que nous acquîmes alors le droit bien réel de parler d’une stratégie nationale ; nous n’avons vaincu ni en 1813 ni de nos jours avec un produit d’importation : elle avait bien été « Made in Germany ». Elle repose sur la dé­pendance et la responsabilité de la pensée dans les opéra­tions militaires et ne s’appuiera plus jamais, il faut l’espérer, sur un formalisme sans vie.

Clausewitz , le grand penseur, a exprimé l’opinion qu’aucun homme n’eût été apte, comme Scharnhorst,  à conce­voir une théorie pratique de la guerre, si la destinée lui eût ac­cordé une vie plus longue et lui eût permis ainsi de mettre en valeur l’expérience qu’il avait acquise pendant la guerre de l’Indépendance. Même dans la courte période dont il disposa de 1807 à 1813, il put jeter les bases de notre dé­veloppement progressif jusqu’à l’époque actuelle. C’est par lui déjà, nous le savons officiellement à présent, que, dans le domaine de la stratégie, la maxime fondamentale « marcher séparés pour combattre réunis », nous est parvenue. Loin d’être une doc­trine napoléonienne, elle constitue au contraire sur elle un réel progrès ; à cause tout d’abord de l’accroisse­ment des masses armées, dû au service obligatoire, puis de l’utilisation de tous les moyens de locomotion sur le théâtre de la guerre. Il laisse encore une moisson incompa­rablement plus riche dans le domaine de la moyenne et de la petite tac­tique, dans toutes ses instructions et ses mémoires. Ses œu­vres sont une source où l’on puise encore à l’époque actuelle.

C’est donc là que se trouve le foyer intellectuel à qui Moltke et nous-mêmes nous devons tout.

A la suite de Clausewitz , nous avons vu fleurir une pé­riode classique de littérature militaire qui, issue de cette époque tourmentée, nous a fourni de nombreux sujets philo­sophiques et historiques. La source de notre développement pratique et progressif au XIXe siècle porte malgré tout la marque de Scharnhorst . C’est elle aussi qui m’a servi de guide dans mes investigations à travers le Testament de Moltke.

On institua d’abord les grandes manœuvres, au per­fectionnement desquelles nous travaillons encore continuel­lement. On reconnut la nécessité de mettre les troupes dans des situations se rapprochant le plus possible de celles de la guerre. On entrait ainsi dans la voie des applications prati­ques.

C’est l’esprit d’initiative qu’il faut développer en temps de paix ; il permet d’acquérir des notions d’expérience que l’on pourra appliquer en temps de guerre, avec un sentiment légitime de confiance en soi-même.

Les grandes manœuvres constituent une forme d’exercice que nous possédions déjà depuis plus de 50 ans, avant qu’elles ne deviennent un bien commun à toutes les armées étrangères. Quelle n’était pas la valeur de tels ensei­gnements quand on les compare aux manœuvres françaises du camp de Chalon , où l’on s’épuisait en reproduction des glorieuses batailles du passé, d’Austerlitz  et de Friedland , oubliant que jamais, en fait de guerre, une situation tactique du passé ne pourra se reproduire exactement dans l’avenir.

Les chefs brillants qui se succédèrent au cours du XIXe siècle à la tête de notre grand état-major appliquè­rent cette idée pratique en lui donnant le plus d’ampleur possible, et en l’étendant aux exercices à grande échelle sur le terrain, même sans troupes.

Pour s’exercer à la guerre, il faut imaginer avant tout des situations vraisemblables et par conséquent possibles. Le chef, dans ce cas, doit devenir un poète, car le poète lui, aussi, n’instruit et n’émeut vraiment que si ses pensées et ses créations sont conformes à la vérité. C’est ainsi que pri­rent naissance les voyages d’état-major, avec toute la série d’exercices de cadres qui viennent s’y ajouter aujourd’hui. La pratique prouva bientôt qu’on arrivait à un bien meilleur résultat en manœuvrant sans troupes, tout au moins en ce qui concerne la stratégie. Leur créateur fut Krauseneck, et il est regrettable que ses remarques sur le but et l’essence des voyages d’études n’aient pas été publiés en tête des commen­taires de Moltke sur le même sujet. L’instruction de Reyber  leur donna ensuite, en 1854, une forme plus méthodique : ce chef si remarquable a du reste rendu de grands services en ce qui concerne les services de sûreté, d’exploration et d’organisation des troupes. Il a joué ainsi le rôle de l’apôtre, qui prépare l’œuvre du maître et lui aplanit sa voie.

A la période de guerres violentes du commencement du XIXe siècle, succéda une ère de paix de près de 50 an­nées. C’est pendant de telles périodes qu’il s’agit de dévelop­per, avec ordre et méthode, l’expérience acquise pendant la guerre. L’enseignement de la stratégie ne doit pas s’endormir pour cela. Les événements lui imposent des modifications qui doivent être étudiées sérieusement en théorie. Dans ces lon­gues périodes de paix, les enseignements tirés de la guerre ont le temps de vieillir et doivent subir des transformations. Mais ces transformations, la théorie ne permet bien souvent de les évaluer que d’une manière insuffisante. En temps de paix, on est prompt à l’invention, ce qui conduit même sou­vent à des raffinements exagérés ou bien à un méthodisme que n’anime plus comme autrefois, le génie de la victoire. Il en a été ainsi chez nous : les études du temps de paix n’ont pu éviter de tomber dans ces deux défauts. Souvenons-nous de la période pendant laquelle nous pratiquions le dressage (drill) méthodique, période de torpeur dont l’année 1848 vint nous réveiller, rappelons-nous aussi ces raffinements subtils qui eurent plus tard la prétention de remplacer l’expérience de la guerre, expérience que nous n’avions plus. Sans répit, le génie de notre grand état-major a veillé pendant toute la durée du siècle, dominant ces erreurs éphémères, et a conti­nué à travailler, avec un remarquable esprit de suite, à éta­blir la véritable doctrine. Les principes posés par Scharn­hors t y restèrent bien vivants, et c’est à sa tête que fut placé au bon moment l’homme qui répondait le mieux aux nécessi­tés de son temps.

Avant d’exposer son œuvre, qu’il me soit permis de rappeler les modifications qui, dans l’intervalle, avaient com­mencé à se produire dans les conditions de la guerre. Ces modifications se produisirent soit avant, soit pendant l’en­trée en ligne de Moltke et se continuèrent pendant toute son œuvre. Le mérite principal du grand penseur fut surtout d’avoir compris la valeur de ces faits et d’avoir su en tenir compte. Les transformations que les progrès de la civilisation imposaient à la stratégie, il ne les a jamais perdues de vue dans l’ensemble de son œuvre comme chef de l’état-major général, et jamais pourtant elles n’ont été plus décisives.

C’est à cette époque que l’Europe se couvrit de lignes de chemins de fer, que les routes se multiplièrent, que les télégraphes firent leur apparition, que l’armement se trans­forma complètement. En même temps, les armées devinrent peu à peu gigantesques. Moltke sut organiser ses armées et ses instruments de guerre à la lumière de ces inventions récentes, et ne négligea aucun de ces nouveaux facteurs. Oui, la stratégie est changeante comme le vent ; s’il veut faire preuve d’habileté, le capitaine doit tendre ses voi­les ou les carguer en tenant compte de ces changements. Il est absurde de vouloir comparer entre elles les valeurs res­pectives des capi­taines d’époques différentes : il suffit que Moltke ait su ré­gner sur la sienne. Cela suffit pour lui – si­non pour nous – car il nous reste à continuer son œuvre. Le passé nous ensei­gne que l’art de la guerre s’est transformé sans cesse, il en sera de même dans l’avenir : je ne l’oublierai pas dans les pages qui vont suivre.

 

Mémoires concernant les voyages d’état-major

 

Krauseneck s’était imposé au début, pour les voyages d’étude, un objectif des plus restreints, se bornant à des si­tuations choisies immédiatement avant le combat tactique ; le choix de la discussion des positions d’attaque et défense, sur le terrain, les dispositions à prendre pour le combat y jouaient le rôle principal.  Reyber  vint ensuite ; il choisit pour ses travaux des formations bien définies, qu’il déter­mina avec précision. Moltke enfin introduisit le courant d’idées stratégiques qui domine tous ses mémoires. Ce ne fut plus le terrain qui demeura le facteur principal du combat, mais bien la pensée stratégique, le terrain n’étant que son auxi­liaire. « On ne livre pas un combat à la guerre sans avoir un but bien défini », disait Moltke, et c’est d’après ce principe qu’il détermina la forme des voyages d’études.

Mémoire de 1858

Il est bien regrettable que l’introduction qu’il écrivit en tête de sa première grande Instruction de mars 1858 n’ait pas été publiée. Il y recom­mande de ne pas placer les deux partis, au début de l’exercice, dans la situation qui précède immédiatement la décision. Il faut que, par les conditions de temps et de lieu qu’on leur impose, ils soient dans la possibi­lité, et dans l’obligation de prendre leurs décisions en pleine indépen­dance, d’après le thème, la situation générale qui leur est donnée, et les conséquences qui en découlent : de cette façon le terrain n’aura pas l’influence qu’il doit avoir. On ne se bute pas aujourd’hui dans une position favorable et demain dans une mauvaise, parce que cela correspond à la mission qui vous est imposée. C’est ainsi que la tactique mène à la stratégie par le seul point de contact que ces deux sciences aient l’une avec l’autre ; les exercices pratiqués jus­que là dans le domaine de la recherche des positions avaient pu, il est vrai, frayer un chemin aux études nouvelles.

Le profit qu’en tirèrent le directeur aussi bien que l’exécutant fut considérable, et si ces remarques, si classi­ques et si simples, ont été laissées de côté par les éditeurs, c’est sans doute qu’ils ont pensé que ces considérations peu­vent passer aujourd’hui pour des axiomes évidents. Je n’ai pu les passer ici sous silence, d’abord parce qu’elles mar­quent un pas dans la vie de notre instruction, puis parce que nous avons le devoir de continuer encore à faire des progrès dans cette voie. C’est particulièrement dans cet ordre d’idées que nous ne devons pas nous arrêter à l’endroit indiqué par Moltke.

Le directeur dut alors s’exercer à trouver des situa­tions vraisemblables obligeant les corps d’armée imagi­naires à se mouvoir dans la direction voulue par lui. L’exécutant de son côté fut poussé vers le domaine de la stra­tégie, comme il arrive constamment au corps d’armée seul à la guerre, s’il doit vaincre dans les limites restreintes qui lui sont assi­gnées. La sagacité des officiers peut s’exercer ainsi sur un terrain tout nouveau pour elle. La partie mécanique du com­bat perdit de sa valeur ; la réflexion et la stratégie vinrent prendre la place qu’il leur revenait.

Un autre progrès heureux consista, pour Moltke, à donner comme sujet d’étude, dans les voyage d’état-major de Corps d’Armée qu’il organisait, une division d’infanterie sur le pied de guerre. La division constitue l’unité stratégi­que la plus faible, dans l’ensemble de l’armée, et quiconque veut s’exercer pratiquement au maniement des opérations de guerre aura tout intérêt à chercher à acquérir cet art en se servant de cette unité élémentaire. C’est de la réunion de plusieurs organes semblables et de leur action commune, que naît la stratégie, comme la pensée maîtresse d’un discours, ressort de la réunion de ses différentes propositions qui le composent.

Pour poursuivre le développement de notre pensée nous devons remarquer que la direction des voyages d’état-major ne devra pas s’arrêter à ce premier pas dans le do­maine de la stratégie, car une division n’est jamais seule à l’époque actuelle sur le théâtre de la guerre.

L’action combinée de plusieurs divisions sera toujours nécessaire et devra, dans le cas où elle manquerait, être remplacée par des hypothèses correspondantes. Les diffi­cultés que cette circonstance apporte à la direction des ma­nœuvres ou des voyages d’état-major, devront sauter aux yeux au cours de leur développement. Nous nous arrêterons d’abord à ce que nous enseignent les opérations de la divi­sion.

Moltke se vit autorisé à rattacher à cette forme élé­mentaire d’exercices stratégiques tous les grands préceptes qui devaient conduire notre stratégie vers le progrès en face de celle de Napoléon,  et c’est dans cet ordre d’idées que je veux commenter les ouvrages classiques de notre illustre chef, qui viennent d’être portés à la connaissance de l’ensemble de l’armée.

Au moment où ils prirent naissance, ils restèrent la propriété jalousement gardée de l’état-major. Il est très re­grettable que les pensées de Moltke sur la stratégie n’aient pas été connues de l’armée et surtout n’y aient pas fait auto­rité, car on y resta attaché à l’idée que représentait la figure de Napoléon  comme celle du « Dieu même de la guerre » au sommet d’un rocher inébranlable, ou même à celle qui par delà la catastrophe de 1806 se reportait aux modèles frédéri­ciens. (Tactique d’Infanterie de Möllendorf  et exercices contre un ennemi marqué).

L’officier soi-disant cultivé lisait bien son Clausewitz  : je suis loin de vouloir rabaisser la haute importance d’une pareille occupation. Mais l’œuvre de ce grand écrivain mili­taire est de celles qui peuvent facilement être mal comprises. C’est le sort commun qu’elle partage avec d’autres œuvres célèbres, la Bible, la Divine Comédie, le Messie de Klopstock, Faust , don Quichotte. En tout cas, il ne faudrait pas lui confier un enseignement militaire simple, à la portée de tout le monde.

Nous avons éprouvé les conséquences de tout ceci en 1866. Moltke avait inculqué à son état-major une autre pen­sée stratégique, mais elle était inconnue de ses contempo­rains, des généraux. Ils suivaient une autre doctrine, avec laquelle ils avaient été élevés, et combattirent de maintes manières les procédés stratégiques qui leur furent proposés alors. Ces procédés leur paraissaient étranges et par consé­quent défectueux (Steinmetz , Falkenstein , Gustave Alven­s­lebe n, etc.)

Après cette digression nécessaire, je me retourne vers le contenu des mémoires de Moltke eux-mêmes. Le premier, en date de mars 1858, établit déjà le cadre des opérations qui devaient donner leur base aux voyages d’état-major, où la tactique devait n’être considérée que comme le résultat des libres décisions stratégiques. Ce sont là les principes concer­nant l’ordre de bataille et l’organisation (les formations) des troupes, la façon de donner et de transmettre des ordres, les marches et les études de terrain, qui devinrent et restèrent fondamentaux pour les opérations faites d’après ces idées.

Je ne puis naturellement pas me proposer de suivre, proposition par proposition, les pensées de Moltke, je désire­rais seulement en faciliter la lecture par la mise en lumière de quelques points de vue particuliers. Ces propositions paraîtront aux élèves d’état-major de l’époque actuelle des alouettes qui sont venues toutes rôties se mettre sous leur dent. Elles pourront leur paraître absolument évidentes. Il est bon, par conséquent, de se souvenir qu’elles n’existaient pas encore il y a moins de 50 ans.

Remarquons du reste l’obscurité qui régnait sur les notions d’ordre de bataille, opposé à l’organisation des trou­pes et aux formations de marche, obscurité qui se propagea longtemps après 1858 ; remarquons les ordres débordants qui avaient la prétention de tout prévoir, même ce que l’exécutant seul peut ordonner efficacement. C’est dans nos anciennes prescriptions concernant l’exécution des manœu­vres contre un ennemi marqué et supposé, prescriptions dans lesquelles le détail même des actions était fixé phase par phase, qu’on peut se rendre compte d’une manière frap­pante de l’importance que pouvait avoir, dans cet ordre d’idées, un éclaircissement. C’étaient pour ainsi dire encore des vestiges des procédés de guerre du temps de Frédéric . C’est avec de tels errements que Moltke vint rompre tout d’abord, pour l’état-major et dès son premier Mémoire, au moyen d’une de ces paroles magiques qui se trouvaient quel­quefois sous sa plume :

« Il faut fixer comme règle qu’un ordre doit contenir tout ce que l’inférieur ne peut pas décider de lui-même pour atteindre un but donné, mais rien que cela ».

Ce principe s’applique à tous les cas sans exception, contient toutes les règles de la rédaction des ordres, laissant à des mains expertes le choix entre des prescriptions à exé­cuter à la lettre, ou des directives générales, et écarte tout lest inutile. Nous possédons ainsi un principe de doctrine, qui a trouvé sa place dans tous les règlements, jusque dans le service en campagne et le Règlement d’Infanterie.

Il est bien vrai que ce n’est pas la forme correcte don­née à un ordre qui fera un grand général ; mais c’est un des outils dont le maniement habile par tous les organes de l’armée a le plus d’importance. Au temps de Napoléon , on pouvait encore se passer de répandre systématiquement cette science parmi tous les organes du Commandement, car on cherchait à faire sentir partout l’influence personnelle d’une volonté unique et toute puissante. Mais l’ampleur plus vaste des opérations et du combat à l’époque actuelle exige l’obéissance intelligente jusque dans les dernières ramifica­tions de l’armée. Cela devient une nécessité  primordiale et indispensable pour l’action commune des parties éloignées l’une de l’autre et séparées par de grands intervalles.

Moltke ne pouvait plus réussir avec la sûre méthode de guerre que Clausewitz  reconnaît aux armées de Napo­léo n ; elle doit être dans bien des cas remplacée par l’initiative des subordonnés ; aussi, fallut-il modifier le sys­tème des ordres, en introduisant une répartition rationnelle à tous les échelons de la hiérarchie. Souvenez-vous à ce pro­pos des nombreux reproches adressés au commandant autri­chien en 1866 au sujet du manque d’ordres, et rappelez-vous qu’en 1870 les chefs des troupes françaises aimaient à atten­dre, pour agir, des ordres explicites venus de haut lieu. Tout cela constituait des vestiges d’une époque vieillie. Perfec­tionner de plus en plus l’art de donner des ordres reste un des problèmes que l’avenir pose à notre art militaire.

Remarquons également l’importance des éléments que ce premier mémoire fixe déjà concernant les formations de marche stratégique, qui devait constituer un sujet important d’exercices. Là déjà, Moltke ne se fait pas faute d’attirer l’attention sur la longueur de marche d’une division et sur l’intérêt qui en découle, de séparer si possible les corps d’armée en deux parties, marchant sur deux routes voisines, de façon à permettre d’accélérer son déploiement en vue du combat.

Le passage en question indique également la conduite à tenir avant la bataille, dans le cas où l’espace manque pour étendre ainsi ses troupes en largeur, et où des unités profon­des sont réduites à utiliser une route unique. Il s’agit dans ce cas, en résumé, de déployer les troupes derrière un pli de terrain, en envoyant en avant, au delà de ce pli une avant-garde de sûreté. Il nous faut mettre cette idée en évidence, car nous en aurons besoin plus tard pour le développement de la doctrine stratégique.

Dans le cas actuel, le procédé a surtout pour but de diminuer le temps nécessaire à l’entrée en ligne le lendemain et de faire en sorte que les troupes soient plus rapidement prêtes à l’action. On verra bientôt quel contraste existe entre cette solution intermédiaire et le procédé qui consiste à en­voyer directement ses troupes de la colonne en marche au combat.

Mémoire de 1864

Le mémoire de 1864 ajoute à ces considérations fon­damentales d’autres idées essentiellement nouvelles et qui doivent les compléter. Elles se condensent déjà dans cet ou­vrage en des formules plus nettes sur la stratégie. Il en res­sort plus clairement encore ce qu’il est possible de faire dans les voyages d’état-major pour préparer la guerre.

Je vais essayer de le résumer brièvement, en en fai­sant ressortir les idées principales. Le traité commence par définir nettement le but des deux différentes formes d’exerci­ces, les manœuvres et le voyage d’études. Les ma­nœuvres servent plus spécialement à l’étude de la tactique. Elles doi­vent enseigner aux troupes le combat : ces troupes, au cours d’une opération stratégique, ne seraient que des spectateurs intéressés et se borneraient quand même au rôle des colon­nes en marche. Aussi, ces exercices tactiques peu­vent-ils être pratiqués plus efficacement autour des garni­sons, comme c’est le cas du reste pour les manœuvres. La partie la plus importante du travail stratégique est déjà faite lorsque le thème est élaboré.

C’est ce travail au contraire qui constituait le but des voyages d’état-major. C’est par eux qu’avant tout les direc­tions de marche atteignent leur véritable signification pour la préparation des opérations tactiques. Un exercice dont le plan fermerait les portes à ces considérations serait une er­reur. En outre, les relations à établir entre l’avant-garde et l’arrière-garde et, d’autre part, la longueur de marche et la division, de l’autre son éloignement de l’ennemi, doivent être soumises à un examen détaillé. C’est d’après ces données que se déterminent les décisions à prendre, ainsi que le contenu et la forme des ordres à donner.

Moltke arrive ainsi à évaluer la grandeur variable de l’éloignement à garder de l’ennemi, et tout naturellement les effets, produits par les armes nouvelles, des conditions nou­velles. L’armée prussienne est armée du fusil à aiguille, et l’ennemi lui aussi est en possession de fusils et de canons rayés.

Aussi la nécessité intervient-elle de rester plus éloigné de l’ennemi, tant qu’on ne veut pas entrer immédiatement dans le combat. Une marche d’approche en ordre déployé à proximité des rassemblements ennemis et durant des jour­nées entières, comme à Austerlitz , est devenue une impossi­bilité, parce qu’elle lie trop tôt les mains de l’assaillant et oblige les troupes pendant trop longtemps à garder les dispo­sitions de combat.

Le passage le plus important de cette mémorable Ins­truction est le suivant. Je le transcris in extenso à cause de sa haute signification tant stratégique que tactique :

« Les lignes des sentinelles, éloignées l’une de l’autre à portée de fusil, restent constamment en position d’alerte. Si avec cela le gros ne se trouve pas dans une position lui per­mettant de combattre immédiatement, si ses réserves sont à grande distance en arrière, il est évident que sa situation, en cas d’une offensive éventuelle de l’ennemi, se trouve être très critique. Si les deux partis veulent un combat décisif, il s’approcheront sans doute l’un de l’autre dès la veille. Dans ce cas, il reste peu de place pour l’avant-garde, surtout pour celle du défenseur. Il peut être souvent avantageux de bi­vouaquer, prêt au combat sans avant-garde, avec une simple ligne de sentinelles, plutôt que de commencer la bataille par la re­traite d’un détachement placé tout près du front, le masquant par conséquent. Ceci est, il est vrai, non pas la rè­gle, mais l’exception ; de même, le combat décisif est le but, mais l’état complet de préparation au combat n’est pas l’état normal et ne peut se prolonger ».

Nous nous trouvons cette fois en présence d’une de ces propositions classiques de Moltke, qui a pris une valeur du­rable pour le commandement, et qui par suite a été intro­duite dans le service en campagne. Ce règlement indique clairement les différentes mesures de sécurité qui devien­nent nécessaires pendant la période du repos, c’est-à-dire quand l’intervalle stratégique qui sépare l’armée de l’ennemi a été franchi.

Le traité de Moltke établit encore des règles importan­tes, par delà la période de repos, pour le maniement des avant-gardes et des arrière-gardes, en ce qui concerne les instructions à leur donner et l’initiative à leur laisser. Je vous laisse le soin de consulter l’ouvrage à ce sujet. En ré­sumé, elles font voir pour les avant-gardes combien leur li­berté de manœuvre est réduite, combien leur distance du gros est diminuée, en regard des missions qu’elles avaient à remplir au début du XIXe siècle (avant-garde de l’armée de Blücher  commandée par Katzler ). Même dans les cas les plus exceptionnels, elles restent dans la dépendance du gros de la division qui les suit, et il ne peut jamais être question que de la durée de la résistance dont elles seront capables dans une même journée.

Les traités de Moltke ne disent pas un mot de plus sur les grandes avant-gardes d’armée, dans le genre de celle de Katzler , bien que ce point de vue n’échappe jamais complè­tement à l’esprit de Moltke. Nous le retrouvons pour l’année 1870 dans sa correspondance militaire pour une situation bien définie.

Les conditions dans lesquelles agissent les arrière-gardes se sont certainement modifiées dans une moindre mesure ; malgré cela nous trouvons dans ce traité des indica­tions nouvelles à ce sujet ; elles offrent au général intelligent de l’époque actuelle un sujet d’études intéressant.

Les arrière-gardes ne doivent résister que jusqu’au moment où leur gros est entré dans la colonne de marche ; elles ont par suite à organiser devant leur front un obstacle qui oblige l’ennemi à un mouvement enveloppant et occa­sionne ainsi une perte de temps.

A cette recommandation qui s’étend jusque sur le do­maine de la tactique Moltke a ajouté une importante remar­que : ces couverts artificiels ne sont nullement à désirer dans le cas d’un combat décisif. Des pentes douces qui, avec un ter­rain donnant un abri suffisant, offrent le champ de tir le plus favorable tout en laissant la liberté de mouvements la plus entière, rendent sur le front des services incomparable­ment plus précieux. Cette idée, elle aussi, a eu une influence ré­formatrice. Si Benedeck  lui avait obéi, il aurait choisi tout autrement son terrain à Königgraetz  pour une bataille défen­sive, étant donné déjà les difficultés de mouvement qui lui étaient imposées : il aurait utilisé d’une façon plus heureuse sa position de Dubenetz .

Pour l’école de Moltke, il n’y a plus de bataille sans li­berté d’opérations. Par contre, il recommande d’appuyer toujours ses ailes. On pourrait ajouter ici que si ce point d’appui manque, l’existence d’une forte réserve d’ailes de­vient indispensable, surtout lorsqu’il s’agit de fronts étendus. Je sais bien que cette addition, à cet endroit de l’ouvrage, est un empiètement, mais je tiens à la faire car elle apporte de la clarté dans ce qui sera exposé plus loin.

Je désirerais terminer mes explications concernant le traité en question par la citation de cette phrase qu’il contient, et qui mérite d’être reproduite en gros caractères :

« Quiconque engage son gros contre l’ennemi, ne pourra que bien rarement rompre volontairement le combat ; il sera forcé de faire entrer en ligne ses réserves pour combattre jusqu’à ce qu’on ait obtenu un résultat décisif ».

Combien de fois, aux manœuvres le commandement agit-il maintenant encore à l’encontre de ce principe tactique, le plus important de tous ! Mais les mauvaises habitudes du temps de paix deviennent facilement en temps de guerre des fautes néfastes. Il en est exactement de même de la tendance qu’ont à s’imiter deux armées combattant côte à côte, ten­dance qu’une fausse éducation a contribué à développer jusqu’à l’époque actuelle.

Il ressort clairement de l’étude que nous venons de faire de ce mémoire, combien Moltke, dans les voyages d’état-major, met l’enseignement tactique au-dessous de ce­lui de la stratégie. Pour cette époque, ce point de vue était certaine­ment très sage : il répondait aussi à ses dons per­sonnels. Comme perfectionnement pour l’avenir, on fera bien néan­moins dans ces ouvrages de pousser plus loin que de son temps l’étude du développement de grands combats. Même à ce point de vue on peut arriver, sans troupes, à étudier bien des choses à fond, à prendre plus sérieusement certaines dispositions, qu’en présence des troupes. Aux manœuvres par exemple, les pertes sont nulles : dans les voyages d’état major, l’imagination y supplée en les évaluant d’une manière incomparablement plus exacte. De même, dans ces voyages, l’action n’est pas subordonnée à des conditions convention­nelles.

Mémoire de 1865

Le point culminant de l’enseignement de la stratégie est atteint par les considéra­tions contenues dans le mémoire de Moltke de septembre 1865 sur les voyages d’état-major. Il faut s’imaginer l’époque où il paraît. La guerre contre le Da­nemark vient de se termi­ner, celle contre l’Autriche est im­minente.

C’est l’époque du traité de Gastein , celle où le chef s’exprime d’une manière  décisive sur sa propre stratégie. Il abandonne par ce fait le terrain de la tradition de Napoléon  et de Jomini , rompt avec la manière de voir de son Clause­wit z  si prisé jusque là, et avec toute l’école de ce dernier : on peut dire, d’une manière imagée, qu’il franchit un Rubicon devant lequel sans doute sa pensée s’était arrêtée depuis longtemps. Le rôle, si réduit jusque là, des voyages d’état-major ne pouvait évidemment pas à lui seul le pousser dans cette voie. La conviction qu’il avait de l’imminence d’une guerre nationale dirigeait sa plume pour lui imposer cette idée tout à fait générale. L’instruction sur les voyages d’étude lui offrit seulement l’occasion désirée. Je reproduis ici en entier la phrase décisive, pour ne pas obliger mon lec­teur à interrompre par des recherches personnelles le travail qui lui fait suivre ma pensée.

« Les difficultés dans les mouvements croissent avec l’effectif des troupes. Il est impossible de mettre en mouve­ment sur une route plus d’un corps d’armée, dans une jour­née. Mais ces difficultés croissent également avec la conver­gence qui limite le nombre des routes à utiliser.

« Il en résulte qu’aux armées, la séparation des corps est le cas normal, et que leur réunion, hors le cas d’un but très défini, est une faute. La concentration, lorsqu’elle se pro­longe, est une calamité au point de vue de l’alimentation, souvent même une impossibilité : elle conduit au combat dé­cisif, et ne doit pas être employée, par conséquent, lorsque le moment favorable n’est pas arrivé.

« L’armée une fois rassemblée ne peut plus marcher, elle ne peut plus se mouvoir qu’à travers champs. Pour mar­cher, il faut de nouveau en séparer les parties, ce qui devient un danger lorsqu’on est à proximité de l’ennemi.

« Comme malgré tout la réunion de toutes les forces en vue de la bataille est indispensable, l’essence même de la stra­tégie consiste à organiser des marches séparées, en pré­vision d’une concentration faite au moment opportun ».

C’est dans le même style élevé que la plume de Moltke expose, dans ce mémorable traité, le maniement des impedi­menta, c’est-à-dire de tout ce que dans le langage des ma­nœuvres de cette époque, on désignait d’habitude sous le nom de « bagages » ; les échelons des voitures régimentaires, les trains et les colonnes, et leurs longueurs de marche si considérables, qui, si on négligeait d’en tenir compte, enta­cheraient d’erreur tous les calculs de temps.

La stratégie n’est pas une opération d’arithmétique, c’est vrai, mais elle contient toujours une de ces opérations et ne peut se développer qu’à cette condition.

Aussi Moltke ajoute-t-il à son remarquable ouvrage un tableau complet de toutes les longueurs normales de marche.

Rappelons du reste qu’après la publication de ce mé­moire, il n’y eut plus, avant la guerre, de voyage d’état-ma­jor : l’état-major lui-même ne put donc pas expérimenter la valeur et les conséquences de cette théorie. En dehors des limites de l’état-major, elle resta complètement inconnue du reste de l’armée. Le chef d’état-major général de l’armée n’avait alors, pas plus du reste qu’aujourd’hui, à s’immiscer en rien dans le commandement des troupes : on manquait donc d’une passerelle pour s’entendre. Il n’est donc pas éton­nant qu’en 1866 des frottements se soient produits entre les lois anciennes de la stratégie et les nouvelles. Ces frotte­ments nous montrent quel contraste existe entre les unes et les autres, contraste dont tant d’officiers contestent de nos jours l’existence. Je vais essayer maintenant d’établir l’ensei­gnement qu’il faut tirer des points que nous avons examinés jusqu’ici :

La division mobilisée constitue le plus petit pion du jeu des combats. Il peut encore opérer isolément sur une seule route. Deux divisions sur deux routes voisines et pa­rallèles sont, en ce qui concerne le temps, deux fois plus prê­tes à combattre que si elles se suivaient sur une seule route, lorsque l’objectif se trouve devant leur front de marche ; car un corps d’armée occupe sur une route une longueur de toute une journée de marche. Il faut donc en règle générale, adop­ter de pareilles séparations, lorsqu’on dispose de l’intervalle de manœuvre nécessaire. On prépare ainsi au combat décisif un espace de développement plus considérable, et on double en même temps sa puissance dès le début des opérations. Ce procédé garantit à la rencontre, c’est-à-dire à l’entrée au combat par un déploiement simultané, l’influence de l’écono­mie de temps.

Deux corps d’armée sur deux routes parallèles peuvent doubler la distance qui les sépare sans augmenter d’une ma­nière exagérée leur intervalle de déploiement (2 milles alle­mands, environ 15 kilomètres). De deux corps qui se suivent sur une seule route, le premier seul peut prendre part le même jour au combat ; le second ne peut agir qu’avec sa tête très tard, à condition de hâter sa marche, à condition aussi qu’on ait prudemment, dès le début, laissé en queue du se­cond les impedimenta du premier. Un troisième corps, sur la même route, forme une réserve d’armée qui se trouve exclue de la bataille ce jour là. La marche massée des 1ère et 2e ar­mées sur Metz  en fournit un exemple classique.

De ces considérations résulte la nécessité d’élargir en principe le front d’opérations, mieux encore de l’amener vers l’objectif unique en partant de bases différentes, ce qui oblige à tenir compte des distances de l’ennemi aux différentes co­lonnes. (Distances de Torgau , de Görlitz  et de Meiffe  d’une part, de Atmütz de l’autre à Gitschin ).

Ce mode d’opération exige que chacune des fractions de l’armée s’inquiète davantage de la situation de ses voisins, sur les côtés et en arrière. De là la nécessité de répartir le front de manœuvre d’un théâtre d’opérations entre des ar­mées séparées, entre lesquelles se répartit ainsi la mission stratégique. Clausewitz  mettait en garde contre de pareilles divisions, que Napoléon  évita constamment, et que le génie de Scharnhorst  fit employer aux alliés en 1813 : on dut ne tenir aucun compte des avertissements de Clausewitz. La mise en pratique de la stratégie de Moltke l’exige également.

Moltke osa diriger par sa seule volonté des armées sé­parées et la télégraphie électrique lui en fournit le moyen. Je répète ici l’affirmation déjà émise que toutes les parties d’une armée moderne doivent marcher, s’arrêter ou changer de direction d’après un mot d’ordre donné, comme autrefois les troupes de Frédéric  obéissaient aux signaux de l’esponton de ses caporaux.

C’est ainsi que Moltke a imaginé sa stratégie, c’est ainsi qu’il l’a mise à exécution. Les événements des deux grandes guerres le prouvent. Pour se figurer la dose de sang-froid et d’audace que nécessite une pareille méthode, il faut considérer qu’elle était théoriquement nouvelle, ce que l’on cherche tant à révoquer en doute après coup. Il suffirait, pour étayer cette affirmation, de remarquer que les adver­saires de Moltke ont tous employé un procédé contraire, ce qui les conduisit à des défaites telles que l’histoire militaire en pré­sente à peine de semblables.

D’où provenait leur méthode ? De ce qu’on nomme la tradition, qu’elle fût empruntée à la pratique napoléonienne, à la théorie de Jomini , ou peut-être à une simple routine ac­quise dans l’armée.

On aime à objecter que Napoléon , au cours de ses gran­des opérations, a lui aussi employé à l’occasion, tous les procédés auxquels les Allemands  doivent leurs grands suc­cès ; cette objection ne prouve que l’étendue de ses talents de général, qui sut toujours utiliser les circonstances et faire tourner à son profit la force des choses, lorsqu’elle lui impo­sait la séparation de ses corps d’armée. Ces manifestations chez Napoléon doivent être reléguées dans le domaine des expédients, dont Moltke parle également, et qu’il a employés lui aussi dans certains cas.

Ce sont eux seuls qui font la gloire des grands capitai­nes, dont il n’y a pas lieu de s’occuper ici, car aucune théorie ne peut la procurer.

Il s’agit ici tout d’abord d’établir un terrain théorique qui forme la base de la stratégie. Or cette théorie, on peut le prouver, était chez Napoléon  ou chez Jomini  toute opposée à celle de Moltke, et appropriée à l’époque où ils agissaient ou enseignaient. Je vais prouver par un exemple, combien ces contradictions sont évidentes aujourd’hui encore.

L’auteur de La guerre populaire sur la Loire  blâme le déploiement des 3 corps d’armée contre Orléans  au sud de Paris  ; ces corps sont séparés et juxtaposés, déployés, dit l’auteur, en cordon.

Or le cordon est dans le langage scientifique militaire, le caractéristique d’une ligne de sûreté : cette ligne comporte une extension en largeur qui lui enlève partout sa force in­time de résistance.

Pendant la guerre de Sept Ans, on eut recours à de pa­reils procédés pour sortir de ses quartiers d’hiver et les res­tes des lignes de Wissembourg  et d’Etling  nous montrent au­jourd’hui encore les vestiges de ces conceptions stratégiques du temps passé. Elles suffisaient dans une guerre de dé­monstration.

Cette caractéristique ne s’applique nullement à ce dé­ploiement à hauteur de Pithiviers  Beaune-la-Rolande , car ces corps se soutinrent très efficacement, malgré leur sépara­tion voulue, dans des batailles défensives victorieuses. Mais une défensive prolongée dans cette formation n’est pas exempte de critiques, du moins je ne veux pas le prétendre ici. Par contre, je combats l’affirmation qui s’y rattache, d’après la­quelle un rassemblement de l’armée sur son centre eût été dans ce cas une solution meilleure. Cette affirmation corres­pond à une conception stratégique vieillie, qui, d’après la doctrine de Moltke, peut passer pour une faute impardon­na­ble. Cette faute nous aurait amenés inévitablement, nous aussi, à une bataille défensive dans la forme de Königgraetz  ou de Sedan  et c’est dans cette forme qu’il était possible aux masses françaises, mal organisées, mais bien armées, de triompher par un feu concentrique des vétérans allemands. La bataille offensive d’Orléans  montra enfin, d’une manière évidente, qu’on avait raison de pratiquer ces divisions straté­giques. Elles étaient dues à l’influence de la doctrine de Moltke, qui depuis 1866 s’était fait sentir également d’une manière plus marquée dans la méthode de commandement du prince Frédéric-Charles . L’auteur exprime la même idée quand il examine ensuite la conduite des Allemands  à Beaune-la-Rolande.

Pour mettre au point ces affirmations, je transcris ici la conclusion de la doctrine stratégique de Moltke. Elle trouve sa place ici comme elle l’a déjà trouvée plus haut.

Mais l’expérience acquise en 1866 engagea Moltke à la formuler d’une façon plus formelle encore. Aussi la ren­contrerons-nous encore plus loin. Moltke demande donc ex­pressément, dans ses instructions aux officiers pourvus de hauts commandements, de garder aussi longtemps que pos­sible séparées les différentes parties de l’armée mais de les réunir en temps opportun pour le combat. Rappelons à cette occasion au lecteur, que Napoléon  avait indiqué, comme prin­cipe primordial, de ne jamais attendre qu’on fût à proximité de l’ennemi pour entreprendre la réunion des parties de son armée.

Qu’en présence de pareils faits on nie tant qu’on vou­dra la contradiction de ces deux doctrines : je persévère dans mon intention de la mettre scientifiquement en lumière. Ce n’est pas là une discussion futile, on peut dire bien plutôt qu’elle est nécessaire à notre développement ultérieur.

Deux armées séparées par un assez grand intervalle, sur un théâtre d’opérations, ne pourront pas choisir à leur guise entre ces deux principes, car la perte de temps occa­sionnée de ce fait à l’une des deux armées devient fatale pour l’autre et anéantit l’harmonie de l’action en commun.

En somme c’est en conservant ses corps judicieuse­ment séparés jusqu’au dernier moment que Moltke obtint un aussi grand succès dans la bataille décisive de 1866 : toutes les parties de l’armée prussienne furent amenées à la posi­tion la plus efficace. Ainsi les critiques formulées par l’auteur de la Guerre populaire sur la Loire , ne peuvent pas se souder rationnellement à la doctrine stratégique de Moltke. Au contraire, elles sont en contradiction avec elle.

Il faut noter encore un autre principe, qui s’est com­plètement modifié depuis le commencement du XIXe siècle. Les prescriptions pour les voyages d’état-major n’en font pas mention, mais c’est uniquement parce qu’il sort complète­ment du cadre qui leur est assigné. Quoiqu’il en soit, il eut une influence décisive sur la modification apportée à la doc­trine stratégique.

C’est de la concentration de l’armée avant son entrée dans l’action que je veux parler.

Cette concentration est devenue un acte indépendant, tout différent de ce qu’il était au temps de Napoléon . En 1806 par exemple, l’Empereur fit partir du cœur même de la France une partie de son armée pour l’amener sur la Saale , attira pendant sa marche en avant des corps isolés dans la sphère d’opérations et fit ainsi peu à peu sa véritable concen­tration au fur et à mesure des besoins. Aujourd’hui que les chemins de fer amènent en très peu de temps à la frontière les forces des deux belligérants, le premier pas sur le théâtre de la guerre devient une opération stratégique qui doit être combinée à l’avance et à laquelle s’appliquent les lois établies plus haut, qui régissent la séparation des corps et leur concentration.

La concentration de l’armée contient donc en germe le plan d’opérations de l’armée, autant du moins qu’un pareil plan est valable : c’est en effet d’après cette concentration qu’on est forcé de régler ses mouvements, ensuite d’agir, d’où il découle que des fautes commises lors de la concentration sont difficilement réparables au cours de la campagne. Com­parez les deux cas si différents des guerres de 1866 et de 1870 ; dans les deux cas, les mesures prises par Moltke triomphèrent de celles de l’adversaire à cause, entre autres, de l’utilisation méthodique des voies ferrées. Cette utilisa­tion était dès cette époque devenue chez nous un art qui exi­geait la connaissance de ses propres lois.

Je crois avoir ainsi réuni le matériel dont se servit l’état-major prussien pour organiser depuis 1865 son ins­trument stratégique. A l’exception d’un point de détail qui ne peut trouver sa place dans les 3 mémoires sur les voyages d’état-major, c’est sur ces travaux que repose toute cette or­ganisation. Le recueil de cette législation est assez simple en soi et c’est pour cela qu’aujourd’hui encore elle est si diver­sement appréciée. Les uns y trouvent, avec moi, la sagesse, qui équivaut à une seconde vue sur la stratégie de l’avenir. Les autres considèrent, il est vrai, ce sujet si puissant avec reconnaissance mais y voient une mise en œuvre toute natu­relle des modifications apportées depuis 1815 aux moyens de communication etc. Mais Napoléon  reste malgré tout pour eux… le Dieu de la guerre en personne. En fait, ce dieu ne peut plus agir que dans le domaine archéologique. On se trouve, en somme, en présence de deux monde différents. Ce­lui de Moltke permet de résoudre toutes les questions que soulève la guerre de notre époque. Dans le monde napoléo­nien, il faut séparer avec soin la paille du froment, avant de pouvoir retirer du moulin, pour la donner au boulanger, de la farine directement utilisable. Et c’est en cela également qu’apparaît la grandeur de l’œuvre de Moltke dans sa prépa­ration de la victoire, car elle fournit tout le pain stratégique.

Le meilleur instrument du monde, il est vrai, ne per­met pas de se passer du maître qui l’utilise. On peut en jouer bien ou mal : il ne contient pas en lui-même les sonates divi­nes de Beethoven  ou de Mozart  : c’est le musicien, c’est mieux encore le compositeur, qui les crée. Il ne faut pas que la théorie s’enorgueillisse : elle ne peut jamais prévoir que la perfection technique et c’est là que nous nous sommes arrê­tés en ce moment.

Lorsque l’on prétend que dans les guerres récentes on a fait des emprunts au passé et qu’on y doit beaucoup à l’expérience et aux actions des Capitaines d’autrefois, cette affirmation est exacte pour toutes époques. Alexandre  appuie ses progrès dans l’art de la guerre sur les batailles des Thé­bains, César  les siens sur les hauts faits de Marius  et Goethe  a chaussé les bottes de Lessing . Quant au principe « Marcher séparer pour combattre réunis », Moltke le tient de Scharn­hors t, nous le savons maintenant. Néanmoins il me paraît injuste de refuser pour cela à Moltke le renom de grand gé­néral, car c’est lui qui le premier a donné la vie à cette pen­sée, en créant réellement les moyens de la mettre en prati­que. En 1813 et 1814 ce principe n’était encore appliqué en partie que comme pis aller.

Les Chefs d’œuvre de l’art dramatique : Hamlet, Mac­beth, Le Marchand de Venise, sont-ils des créations moins importantes d’un poète de génie depuis que nous savons, par des recherches de spécialistes, qu’ils ont eu pour origine des fables, des contes, des paraboles anciennes ? Ces fables étaient relativement de faible valeur. Cela reviendrait à mon avis, à vouloir mettre le génie de Shakespeare en pa­rallèle avec celui de Charlotte Brick-Pfeiffer . Dans le déve­loppe­ment de l’esprit humain, les pensées forment une chaîne qui relie l’une à l’autre les générations successives. C’est à l’usage que l’héritier d’une de ses pensées sait en faire qu’on peut reconnaître son génie, et celui de Moltke dé­daignait, tout comme celui du Grand Anglais, l’imitation ser­vile : sa main sut en faire des créations originales.

On reproche d’autre part à ces prescriptions d’être simples et évidentes : mais tout ce qui est grand doit être simple, surtout en stratégie en présence des frottements vio­lents qui se produisent dans la machine militaire, à mesure que croissent les dangers courus. C’est comme l’œuf de Christophe Colomb. Le problème une fois résolu, l’action se présente comme le résultat d’un travail intellectuel des plus simples, voilà précisément en quoi consiste la grandeur de l’art.

L’étude que nous venons de faire des écrits de Moltke jusqu’en 1866 nous fait voir clairement qu’à cette époque son génie possédait déjà avec une parfaite sûreté les procédés que comportait sa stratégie. Ils ne diffèrent en rien de ceux qu’il appliqua en pénétrant dans un terrain d’action d’une étendue peu commune (1866) ou dans un autre remarqua­blement resserré, comme en 1870. Ce fut uniquement la poli­tique qui, avec la forme géographique des frontières, fut cause de ce contraste.

Cette constatation a déjà été faite et nous la reprodui­sons pour réfuter l’opinion erronée d’après laquelle Moltke n’aurait été amené à une conception stratégique plus exacte et plus élevée que par l’expérience acquise pendant sa pre­mière campagne.

Il reste toujours fidèle à son principe primordial qui est de garder aussi longtemps que possible séparées les par­ties de son armée. Ce principe a été aussi bien appliqué sur la Sarre  que sur l’Elbe  supérieur et c’est uniquement pour l’avoir méconnu qu’on provoqua les à-coups qui se produisi­rent à Spicheren .

Moltke n’a donc pas cru utile, pendant la période de paix, d’ajouter quoi que ce soit dans ce sens à ses Instruc­tions sur les voyages d’état-major. Aussi leur publication ne nous en conserve-t-elle que des fragments. Ils s’occupent de consolider et d’achever la doctrine adoptée et non pas de l’accroître, encore moins de la transformer. Nous  n’avons donc besoin ici que de mettre en évidence quelques points de détail.

La signification stratégique des exercices est soulignée de nouveau, leur valeur tactique reste absolument en deuxième ligne. Aussi l’importance des prescriptions concer­nant les marches et les objectifs croît-elle de plus en plus ; l’étude sur le papier de plusieurs journées d’opérations, avant d’aborder la partie pratique sur le terrain, devient une habitude : elle conduit à un prologue stratégique dont on ne peut plus se passer. Les modifications apportées aux ordres de marche, particulièrement en ce qui concerne la place à af­fecter à l’artillerie, furent mises en lumière, les tableaux donnant les longueurs de marche furent renouvelés d’après les nouveaux effectifs. C’est à l’art de la direction stratégique que revient le principal intérêt, par la rédaction de rapports courts et nourris qui établissent la situation de guerre du moment, au lieu d’entreprendre des empiètements arbitrai­res et parfois d’employer plusieurs jours d’exercice pour exé­cuter le travail d’un seul jour d’opérations, etc.

Au milieu de ces instructions rapidement résumées, se trouve un court extrait d’une Instruction du général Veith , alors chef de section au Grand état-major, sur les longueurs et les ordres de marche, qui intéressera le lecteur à cause des observations de Moltke qui ont été reproduites. En particu­lier, l’observation finale de Moltke peut avoir sur maint lec­teur une grande influence et c’est pourquoi je ne puis la pas­ser sous silence.

La situation forcée d’un rassemblement d’armée étroit dans laquelle Moltke se place ici, se réalisa effectivement au début de la guerre de 1870 et c’est elle sans doute qu’il avait déjà dans l’idée au moment de la publication de l’Instruction de Veith .

Mémoire de 1870

La suite des pensées de Moltke nous est exposée d’une manière plus détaillée et avec leur rapport organique par son mémoire du 6 mai 1870 (Corres­pondance. Mémoire de Moltke, IIe partie, n° 20), c’est pourquoi je ne parle que de celui-là.

La forme de la frontière de cette époque, sur la rive gauche du Rhin, nécessitait, pour la première concentration des armées, un rassemblement étroit. On ne pouvait risquer à l’employer qu’en se fiant à notre organisation militaire su­périeure, et il fallait que la stratégie vînt nous tirer d’affaire. Ce mémoire plein d’intérêt nous fournit les expédients à em­ployer éventuellement dans ce but. Il se garde bien d’expri­mer une préférence pour les rassemblements étroits, mais indique les procédés à mettre en œuvre pour sortir à proxi­mité de l’ennemi d’une situation forcée. Moltke était obligé de faire sa concentration entre la Moselle  et la Lauter , s’il ne voulait pas d’abord sacrifier le Palatinat , exécuter son mouve­ment avec le Rhin devant son front, et se créer ainsi une position défensive stratégique. Il avait à compter avec les décisions coupables du Congrès de Vienne, qui avait laissé entre les mains du conquérant les pays allemands ar­rachés jadis à l’Allemagne. Il est superflu de remarquer qu’étant donné le tracé actuel de la frontière, surtout grâce à la reprise de Strasbourg , la concentration de nos armées pré­senterait maintenant un tout autre aspect.

Mais en 1870 déjà, il eut l’audace de se créer la zone de manœuvre dont il avait besoin en faisant précéder ses ar­mées par une avant-garde ayant une avance d’une journée de marche. La véritable concentration devait donc se faire devant lui, et il désigne dans ce but la ligne Lunéville-Pont-à-Mousson. Le traité s’explique de la manière suivante sur cette nécessité :

« Outre la résistance que nous pourrons rencontrer plus tôt que nous le pensons, cette marche en avant d’une quin­zaine de milles offre surtout de la difficulté parce qu’elle com­porte la mise en mouvement dans un espace restreint des grandes masses avec lesquelles nous aurons à l’exécuter… ».

Telles étaient donc les conditions du cas dans lequel Moltke devait se décider à avancer en plusieurs échelons de marche sur les routes qu’il avait à sa disposition, en atten­dant qu’il pût trouver sur le sol ennemi un terrain plus vaste. L’armée se trouvait dans une position de rassemble­ment, où, d’après la propre doctrine de Moltke, elle devait à tout prix marcher au combat décisif tel qu’il lui était offert. Il n’a choisi cette position que parce qu’il avait plus de confiance dans l’organisation de sa propre armée et dans ses méthodes que dans celles de l’ennemi. Il l’estimait même, on le sait, au dessus de sa valeur, et aurait pu se passer de la mesure de sûreté de l’avant-garde.

Ces lignes devraient suffire pour écarter l’idée que Moltke aurait modifié depuis 1866 ses principes de straté­gie : il ne fit que les utiliser avec art selon les circonstances. En cela il égala Napoléon  comme tous les grands capitaines du passé. Cela ne veut dire en aucune façon que leurs concep­tions de principe sur la stratégie fussent identiques. En ce qui concerne Moltke, on en trouve la preuve dans la suite de la campagne ; (mes lecteurs trouveront du reste des remar­ques plus détaillées sur le traité si important dans les Prin­cipes actuels de tactique et de stratégie, (IIe partie, p. 149 et IIIe partie, p. 55 à 58). Nous reviendrons d’ailleurs sur ce sujet lorsque nous examinerons la nouvelle organisation des avant-gardes.

Nous savons par conséquent que notre concentration resserrée au début de cette campagne était un pis aller im­posé par la forme de la frontière. On put se tirer en partie de cette situation fâcheuse au moyen du mouvement en avant excentrique de la 3e armée, mais on n’en fut maître com­plè­tement que lorsque la 2e armée eut franchi la Moselle  au des­sus de Metz . La marche sur Paris  par Chalons  pré­sente en­suite l’image bien nette de la méthode stratégique qu’emploie Moltke lorsqu’il dispose d’un espace libre suffi­sant. On pour­rait poursuivre la démonstration en examinant la manœuvre de Sedan  et tout le reste de la campagne jusqu’à la Lisaine . Mais ce que nous avons dit doit suffire ; Moltke n’a pas modi­fié sa méthode après la campagne de 1866. Il ne fit qu’en modifier l’application suivant les circons­tances.

En guise de preuve nouvelle, j’ajoute ici une autre ci­tation empruntée à la doctrine de Moltke. Elle date à peu près de la même époque que le traité de Veith , et se trouve à la fin de la remarquable réfutation des critiques du Feld-marchal lieutenant von Nagy  sur la guerre de 1866 (Mémoires tactiques et stratégiques de Moltke, p. 286) :

« La tâche d’un bon commandement, c’est de conserver ses masses séparées, en conservant la possibilité de les ré­unir en temps opportun.

« On ne peut fixer pour cela de règles précises, le pro­cédé sera différent dans chaque cas ».

A Jitschin -Königinhof, l’armée prussienne, répartie d’abord sur un front de 60 lieues allemandes, s’était concen­trée ensuite sur un front de 5 à 6 lieues [1].

En 1870, la première concentration des armées alle­mandes s’était faite sur une étendue de 10 lieues allemandes seulement, et se développa continuellement au cours d’une manœuvre victorieuse. Au moment du siège de Paris  elle com­prit dans sa périphérie Amiens , Orléans , Le Mans  et la Lisaine . Les distances qui séparent des armées en action ont, elles aussi, leurs limites, mais ces limites varient avec le be­soin, la situation, la distance de l’ennemi. Moltke n’était pas sans posséder pour ces distances une règle normale, et ce qui reste étonnant pour qui étudie l’histoire militaire, c’est le tact si sûr avec lequel le grand stratège sut les conserver dans des conditions aussi vastes.

Il est inutile d’étudier les Instructions sur les voyages d’état-major en ce qui concerne leur aptitude à se développer dans le présent. Le statu quo est toujours voisin d’un pas en arrière dont l’armée allemande ne voudra pas se rendre cou­pable. A l’époque où l’action de Moltke commença à se faire sentir, on dut d’abord fixer l’unité stratégique minimale, c’est-à-dire la division, et compter avec le fait que les officiers de troupe qui prennent part à la manœuvre ne possédaient pas le même degré d’instruction dans les questions stratégi­ques. Dans ces deux ordres d’idées, on pourrait à l’heure ac­tuelle sortir de ce cadre si étroit. L’officier de troupe, lui aussi, doit avoir plus étudié qu’autrefois ; la pratique des voyages d’étude, combinée avec l’expérience de la Guerre, ont contri­bué également à pousser son instruction à un niveau plus élevé : d’autre part, tout le monde sait que des divisions n’opèrent jamais isolément sur un théâtre d’opérations. La division Goeben dans la traversée du Spessart en juillet 1866 offre un exemple exceptionnel et fut le résultat d’une faute, bien explicable du reste, du Commandement. Cette faute amena ce chef éminent à séparer sa division sur deux routes, ce qui réduisit à Laufoch  la brigade Wrangel à ses propres for­ces. La séparation stratégique s’arrête en général au corps d’armée, une séparation éventuelle de la division dans les marches d’approche doit répondre à un but tactique pour être justifiée. Nous reviendrons là-dessus plus tard. Mais en tout cas il ne faut ériger en règles de semblables exceptions.

Le progrès dans notre instruction repose par suite sur l’élargissement du domaine stratégique. La division, lors des exercices, doit être mise en relation avec d’autres forces voi­sines, d’une manière conforme à la vérité historique, comme l’expérience de nos Grandes Guerres nous en fournira le moyen dans une si riche mesure. L’art du commandement consistera alors à faire intervenir d’une manière plus ou moins esquissée l’opération qui régit les mouvements de la division. Dans cet ordre d’idées on peut observer dès mainte­nant un progrès en ce qui concerne le sujet des exercices en général, auquel tous les cercles d’officiers peuvent prendre part désormais avec un égal succès.

La stratégie elle aussi devient un domaine commun à tous, jusqu’ici ce domaine n’était constitué que par le terrain de manœuvres.

Malgré cela, ce seront encore les divisions et les dé­tails de leur maniement qui fourniront après comme avant, la matière de l’enseignement et je désire expliquer ici prati­quement mon opinion par un exemple tiré de l’histoire mili­taire.

La 2e Division d’Infanterie de la Garde opère isolé­ment en 1866 pour entrer en Bohème  sur une route formant défilé ; mais les mouvements qu’elle aura à exécuter à la sor­tie du défilé dépendent des forces voisines distantes d’une faible journée de marche. Elle a la faculté, le 27 juin, de se diriger vers Nachod  en marchant au canon et, comme on le sait, elle ne le fait pas. Cette abstention permit de diriger le corps entier de la Garde le 28 juin sur Trautenau . Une situa­tion correspondante est donc toute indiquée comme situation de début d’un voyage d’étude ; d’autant qu’elle peut se trans­former de différentes manières. Par exemple : la division de la Garde marche au canon le 27 juin et le général comman­dant le corps d’armée se décide en conséquence à la faire ren­forcer le 28 par la 1e division partant de Eipel , pour assurer le succès dans cette direction, mais en revanche à abandon­ner complètement l’idée du déploiement contre Trautenau. Cette solution, personne ne voudra le contredire, est dans l’ordre des choses possibles. Le 1er Corps prussien et le 1er Corps autrichien se trouvent par suite exclus dans deux des batailles des jours suivants. Quelle mine de décisions diffé­rentes à prendre, une pareille situation ne fournit-elle pas aux deux divisions, d’une part par l’entrée en action à Na­cho d, d’autre part par l’abandon des défilés de Roatsch-Stau­den z ?

Ces indications suffiront pour montrer combien les sujets des voyages d’état-major de Corps d’Armée et les exer­cices de cadres pourront être élargis à l’avenir. Je ne di­rai rien du grand voyage d’état-major qui n’est dirigé que par des stratèges. Il est dans la main du maître, et n’a pas par suite trouvé sa place même dans le testament de Moltke. Ce voyage seul embrasse par son thème de grands théâtres d’opérations. Abstraction faite de ce voyage, un développe­ment stratégique des sujets d’étude a une grande impor­tance ; ce n’est que par ce développement que la division peut être amenée à prendre des décisions conformes à celles de la Guerre, en limitant naturellement le domaine de son action. C’est précisément lorsque les troupes manquent sur le ter­rain qu’on peut représenter matériellement, en envisageant des situations simples, les différents partis à prendre avec leurs conséquences, qu’on peut les mettre dans les conditions voulues et les apprécier à leur juste valeur. Les manœuvres constituent un service bien inférieur à celui-là dans leurs résultats. L’action réciproque de deux forces, dont l’une se bat déjà tandis que l’autre accourt, ne serait-ce que d’une distance d’un tiers de journée, peut à peine y être figurée, car la durée réelle manque dans les combats du temps de paix. Les voyages d’état-major peuvent la leur fournir, et ce n’est que grâce à cela qu’ils arrivent à la vérité. Mais c’est aussi pour le combat que les voyages d’études peuvent aujourd’hui dépasser en mainte occasion les programmes primitifs de Moltke. A beaucoup de points de vue la critique sur le terrain sera plus claire, plus efficace et plus exacte, dans le cas du voyage d’état-major, que la critique faite, dans celui du com­bat figuré, avec l’aide des arbitres. Les projectiles manquent dans les deux cas et c’est précisément pour cela que leurs effets peuvent être plus exactement supputés lorsque l’action des troupes n’est qu’imaginaire. Aux manœuvres, les pertes ne peuvent être évaluées, et l’action, avec des changements de décors continuels, pousse aux dénouements hâtifs. C’est ainsi qu’on voit la résistance d’une division, qui dans la ré­alité remplirait une ½ journée, brisée souvent aux manœu­vres en une ½ heure.

Je ne puis pousser les comparaisons dans cet ordre d’idées plus loin qu’il n’est nécessaire pour mettre en lumière l’utilité et le but des voyages d’exercices. Ils peuvent traiter avec autant de fruit la question des combats que celle des marches stratégiques et des formations. Il est certain qu’au­cune forme d’exercices ne pourra remplacer l’expérience de la guerre elle-même, il y manque en effet le fer et le sang. Mais le voyage d’état-major n’en reste pas moins la meil­leure forme d’exercices d’application pour l’étude de la haute stra­tégie. Les manœuvres servent avant tout à l’instruction des troupes. Là aussi il y a naturellement des décisions à pren­dre, mais toujours avec un résultat durable, à condition de conserver avec l’action générale le degré de liaison voulu. C’est ce point de vue restreint qui fait la difficulté de donner à des corps de troupes de faible effectif des situations exac­tes, et malheureusement il arrive trop souvent encore qu’on n’apprécie pas suffisamment l’importance de ces considéra­tions.

Dans le domaine de ces exercices, les problèmes essen­tiels attendent encore une solution : on ne la trouvera qu’en prenant la doctrine de Moltke pour fil conducteur. D’un côté, on entend, même à l’époque présente, attaquer le principe des séparations stratégiques pendant les marches d’approche et pourtant on voit, au cours de petites manœuvres, quelques bataillons avec leurs accessoires placés sur une route, dans une situation générale très large et appelés à prendre des décisions indépendantes ; aussi ne faut-il pas s’étonner de voir souvent les combats qui en sont la conséquence prendre des proportions abusives, qui laissent loin derrière elles la théorie de Moltke sur la dispersion. La remarque critique ajoutée par Moltke au traité de Veith  sur l’aptitude d’un corps d’armée, même à 3 divisions, à s’étendre en largeur, fournit à ce sujet le meilleur commentaire critique. Tous les exercices compris de la sorte sont faits pour entretenir de fausses conceptions militaires.

De petites manœuvres, comme les manœuvres de bri­gade, qui ne servent qu’à des buts tactiques, pourront donc être ajoutées plus efficacement aux exercices sur le terrain. Nos vastes champs de manœuvre offrent toujours pour cela l’espace nécessaire, où les rapports avec les troupes voisines, au moment du début d’un combat, peuvent aisément s’imaginer ou même être figurés. On devra laisser de côté la grande stratégie. Les manœuvres de corps d’armée seules possèdent le vrai moyen d’offrir aux partis l’unité stratégique la plus faible, et présentent, entre les mains d’un chef digne de ce nom, la meilleure forme des exercices de troupes. Au-delà de ces limites commencent de nouveau les difficultés stratégiques dont il a été parlé, dans un sens opposé, consis­tant à amener des forces stratégiques encore en marche dans une action où d’autres forces se trouvent déjà employées. On ne peut pas, en tout cas, représenter en temps de paix la ba­taille avec des troupes : le voyage d’état-major permet de le faire.

J’ai fait à la fin de ce chapitre une tentative pour es­quisser les limites imposées aux formes d’exercices, où on veut les conformer à la doctrine de Moltke. La solution de toutes ces questions est un des problèmes de l’époque pré­sente.




[1] 7 500 mètres environ.

 

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