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Institut d'histoire militaire comparée

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Le testament de Moltke

 

Mémoires concernant le commandement

Jamais des victoires n’ont été utilisées d’une façon plus immédiate et plus complète pour le développement d’une armée, que ne l’ont été chez nous les événements de 1866, et c’est au génie seul de Moltke que nous en sommes redevables. C’est dans son activité toujours en mouvement que se montre la grandeur de son talent. Fidèle à son inou­bliable souverain, il n’eut garde de s’endormir sur ses lau­riers.

Les écrits que nous allons examiner maintenant ap­partiennent au groupe B des œuvres publiées. En les parcou­rant, on reconnaît la grande influence du chef de l’état-major Général sur l’instruction et le commandement des troupes. L’autorité morale de Moltke, grandie par ses victoires, leur traçait la voie, et la volonté royale leur donnait la vie. Cette volonté se manifeste d’une manière remarquable dans les observations portées par Sa Majesté en marge du mémoire du 25 juillet 1868 et donne à ce traité un intérêt dramatique.

Le lecteur fera bien, en parcourant ce traité et les Ins­tructions sur le haut commandement qui lui sont annexées, de ne pas s’imaginer que tous les mots sont de la main même de Moltke. Ils restent néanmoins son œuvre propre, car ils dé­coulent de son génie ; d’ailleurs les passages principaux, ceux qui donnent le ton à l’ouvrage, sont de sa main magistrale. Il en est de même de tableaux de Raphaël, auxquels également ses élèves ont travaillé. La beauté des lignes, l’art des grou­pements, en font des œuvres personnelles du maître et leur assurent l’immortalité. Je tenais en commençant à faire ap­précier cette circonstance à sa juste valeur, car les princi­paux élèves de Moltke, que dans son génie il avait rassem­blés autour de lui, étaient des hommes de haute valeur, aux­quels l’armée doit une éternelle reconnaissance.

En commençant l’analyse des traités en question, je me vois obligé de diviser leur contenu en plusieurs parties pour en rendre l’examen plus clair. Les considérations tacti­ques de Moltke doivent constituer à mon sens un chapitre séparé, auquel il faudra joindre le premier groupe (A) de l’ouvrage. C’est de cette façon seulement qu’on pourra obte­nir, sur ce terrain également, l’unité dans les explications. Pour le moment je vais donc m’occuper des parties concer­nant la stratégie, qui se rattachent logiquement au chapitre précédent, relatif aux voyages d’état-major. Je respecte de cette façon la suite naturelle des idées en général, et l’abondance du sujet amène à ce groupement qui me paraît le plus instructif.

Moltke aperçoit le motif principal des fautes du com­mandement en 1866 « dans le fait qu’on s’est écarté arbitrai­rement de l’ordre de bataille donné une fois pour toutes, et dans l’impossibilité qui en résulta d’assurer la transmission méthodique des ordres ».

Ce point de vue, auquel les Mémoires sur les voyages d’état-major avaient déjà fait une place importante, conduit maintenant à une réforme sérieuse des ordres de marche et des formations. On les met en concordance avec les nécessi­tés immédiates du combat, pour lequel l’ordre de bataille, base de la composition fondamentale de l’armée, doit être respecté autant que possible : c’est la condition essentielle à remplir pour obtenir une organisation sûre en vue du com­bat. Ainsi disparaît complètement le type de l’avant-garde de Hotzler , composée d’un mélange de toutes les unités possi­bles. On devra dorénavant former en principe les avant-gar­des au moyen d’unités constituées, en relation directe avec celles qui suivent, en tête du gros. De cette manière l’action simultanée de ce qui est uni organiquement est assurée au moment du début d’un combat et les relations du comman­dement, restant normales, n’ont pas besoin d’être improvi­sées, ce qui est toujours et forcément défectueux. Les exem­ples tirés de la guerre de 1866 sont très convaincants, ce qui amène, en marge de l’un d’eux, cette observation de la main du roi : « Cela est péremptoire ».

Je veux citer ici un autre exemple, parce qu’il se rap­porte uniquement à des ordres de marche stratégiques, et qu’il eut des conséquences funestes. Le 1er corps marchait à son entrée en Bohème  en deux colonnes complètement sépa­rées, et pourtant il n’avait qu’une avant-garde, marchant devant la 1ère division. Mais comme la 2e division atteignit son ob­jectif de marche deux heures plus tôt, elle n’hésita pas à occuper l’important défilé de Trautenau , et cela manifeste­ment pour ne pas déranger encore davantage l’ordre de mar­che fixé une fois pour toutes. Cet exemple est frappant, lui aussi, et contribue à excuser la faute d’un homme qui avait rendu de grands services en ce qui concerne l’instruction des troupes et qui du reste ne survécut pas à cette campagne. L’échec du 1er corps a donc pour cause une mauvaise organi­sation de la marche, qui ne respectait pas l’ordre de bataille. Deux divi­sions d’un même corps marchant sur deux routes séparées doivent posséder chacune son avant-garde, ces avant-gardes doivent être également composées d’après les nouveaux prin­cipes.

Le corps de la Garde, marchant également en deux colon­nes, se conforme il est vrai à ces principes, bien qu’il ait mé­langé ses unités, comme c’était naturel à cette époque, seulement les divisions conservèrent cette formation après qu’elles furent parvenues d’Eipel  jusque sur le champ de bataille même de Königgraetz , sur une seule route cette fois. Le Mémoire montre ensuite combien cette façon d’agir contribua à isoler pour longtemps le rude combat de la 1ère division d’infanterie de la Garde autour de Chlum  et de Ros­berit z. Une déviation très faible de la direction de marche primitive conduisit l’avant-garde de la 2e division et plus tard son gros sur Lepa  et Langenhof . Le fait de ne pas avoir respecté l’ordre de bataille lors de la répartition des troupes amena dans les deux cas une désagrégation des unités, qui for­cément eut pendant la bataille les plus fâcheuses consé­quen­ces au point de vue des formations du combat et de la correc­tion des relations entre les divers organes du comman­de­ment. Le Mémoire comme le nouveau règlement recom­man­deront expressément d’éviter des déploiements inutiles avant le début du combat, et attacheront à cette recomman­dation la plus haute importance.

En adoptant le nouveau principe pour la formation des avant-gardes sur une route d’approche, on diminue il est vrai la valeur stratégique de chaque avant-garde prise isolément. Elles ont besoin, en cas de nécessité, pour atteindre leur but, de l’appui immédiat de ce qui les suit. Les vastes conceptions de la stratégie de Moltke font de ce procédé une nécessité. La nécessité d’une avant-garde d’armée se fait beaucoup moins sentir. Mais d’autre part cette nécessité est mise en lumière toutes les fois que les circonstances l’exigent. La petite armée de l’Elbe  forme, en 1866, à elle seule une avant-garde d’armée ; néanmoins cette mesure n’a plus le même effet, symbolique pendant les événements qui s’y rattachent à   Hüner­wasse r ; d’ailleurs il ne faut pas perdre de vue que la mar­che simultanée de la 1e armée et de l’armée de l’Elbe  pour entrer en Bohème  s’écartait beaucoup des idées de Moltke. Cette avant-garde elle aussi était un mélange de toutes les unités de l’armée de l’Elbe .

La nécessité d’une avant-garde d’armée ne se fera dé­sormais sentir que lorsqu’il s’agira de protéger pendant une journée le déploiement de l’armée avant la bataille, dans le cas par conséquent d’une concentration resserrée. Pour ren­dre parfaitement claire la pensée qui préside à cette néces­sité, je me servirai de l’exemple offert par le début de la campagne de 1870.

La forme de la frontière sur la rive gauche du Rhin, au sud de Landau, conduisit à un premier déploiement particu­lièrement resserré. On peut dire à cet égard que ce n’était pas encore un déploiement achevé. Aussi Moltke imagina-t-il l’emploi au début de l’action stratégique d’une grande avant-garde d’armée, dont la mission éventuelle était, en prenant une avance d’une étape, d’assurer l’achèvement de ce dé­ploiement. Il fallait pour cela gagner la largeur nécessaire à son exécution. Il est évident qu’une pareille avant-garde doit être organisée d’une façon indépendante, et capable de résis­ter pendant 24 heures sans recevoir de renfort. Raison de plus pour la former au moyen d’unités constituées de l’ordre de bataille. Moltke imaginait dans ce but un corps d’armée complété par de grands corps de cavalerie, comme sa corres­pondance en fait foi. On n’eut pas recours à cette mesure, car la situation de l’adversaire en rendit l’emploi inutile, mais nous en trouvons déjà le principe dans ses écrits.

Notons en passant ce phénomène remarquable : en 1866 le déploiement de l’armée Jitschin  Königinhof sut s’exécuter par un mouvement en avant concentrique, en 1870 par un mouvement excentrique. C’est la pratique et la forme des frontières qui furent cause de cette contradiction : elle pourra se reproduire souvent, mais n’entraîne aucune modi­fication dans les principes de la stratégie.

A ces événements se rattache un projet de Moltke : à la suite de l’expérience de la guerre de 1866, il avait pensé que la suppression des corps d’armée serait désirable en stratégie. Il avait enseigné lui aussi dans ses instructions sur les voyages d’état-major le principe que deux divisions, mar­chant sur deux routes parallèles avec un intervalle convenable, se trouvent mieux préparées au combat que sur une seule route, à condition qu’elles aient l’espace nécessaire. La Guerre de 1866 lui donna pleinement raison à ce point de vue. Le Mémoire fournit, par des exemples, les preuves que la transmission des ordres eût été bien facilitée au comman­dement par la suppression de cet échelon intermédiaire, le corps d’armée. Mais dans cette circonstance, la remarque portée en marge par le roi pesa puissamment dans la ba­lance, et il faut admettre, d’après les publications parues, que la parole énergique du roi a sauvé l’existence de l’unité corps d’armée. Moltke et Frédéric-Charles  ont lutté pour sa suppression. Cette différence d’appréciation est d’une impor­tance trop essentielle pour que nous ne nous y arrêtions pas un moment encore.

Lorsque deux divisions se meuvent sur deux routes sépa­rées, l’intervention du commandant de corps d’armée peut arriver à enrayer celle de l’armée, on peut appliquer dans cas le proverbe d’après lequel une sauce confectionnée par plusieurs cuisiniers est mauvaise. Si elles se meuvent sur une même route, l’absence d’un commandement unique de­vient un grand désavantage pour leur emploi, car leur lon­gueur de marche s’étend sur une journée et forme, en par­tant d’un point de déploiement, une ligne unique pour le combat. Le voisin seul est à même d’en fournir efficacement une deuxième au moment de la rencontre. Aussi reste-t-il très important, en pareil cas, que l’ordre de bataille ait prévu à l’avance l’unité du commandement, et le roi, dans son ob­servation portée en marge, démontre le contraire en citant les opérations de Steinmetz  à Nachod  et à Schwein Schädel . C’est évidemment par hasard seulement que la journée si importante de Schalitz  a été passée sous silence à cette occa­sion. Par contre, le roi nomma Jitschin , où les secondes divi­sions marchant sur les routes d’approche n’étaient pas re­liées aux premières, du moins en partie, par un lien com­mun. Il leur manque par suite le levier de l’action commune d’arrière en avant, dont l’importance a du reste été égale­ment signalée dans les observations portées en marge du mémoire de Veith . La distance d’une journée de marche, en profondeur et en largeur, constitue par conséquent la meil­leure mesure d’une opération à l’heure actuelle, pour la sé­paration et la réunion d’un corps d’armée. Pour le choix à faire la question se posa de savoir quels étaient les avanta­ges stratégiques les plus grands, et il faut reconnaître que l’expérience de la guerre de 1870 a donné pleinement raison à la parole royale. Déjà, pendant la campagne de 1866, la suppression du corps d’armée comme unité avait eu, à côté de certains avantages, de grands inconvénients : en 1870 elle fût devenue une calamité, lors de la 1ère marche en avant, en partant d’un front étroit, plusieurs corps d’armée de la IIe armée étant obligés de marcher sur une seule route.

Dans le cours de cette campagne, le maintien du corps d’armée comme unité a donc été d’une grande utilité, la question de la division de ce corps en trois divisions, qui offre il est vrai de grands avantages tactiques, et qui semble avoir en réalité inspiré le mémoire si souvent cité de Veith , ne fut pas examinée sérieusement. En conservant aux trois divi­sions leur effectif, le corps d’armée devenait ainsi une masse qui ni en largeur, ni en profondeur ne pouvait assurer d’une façon suffisamment sûre la concentration sur un point décisif du combat en avant du front, avec la condition de pouvoir être utilisée dans la même journée ; en réduisant l’effectif des divisions, on détruisait d’autre part tout l’ordre de ba­taille existant, ce qui amenait par suite un bouleversement complet de l’organisation de l’armée dès le temps de paix. C’est ainsi que le corps d’armée resta l’unité admise pour les mouvements à exécuter dans une même journée, en largeur et en profondeur ; selon l’espace disponible et selon les be­soins on disposait le corps soit sur une route unique, soit sur deux lignes de communication parallèles. On rejeta l’idée d’une séparation stratégique inférieure à la division pendant la marche d’approche. Ce n’est qu’au moment du départ du champ de bataille qu’une pareille séparation peut devenir nécessaire. Dans ce cas, il faudra revenir le plus tôt possible à l’organisation normale.

Il nous faut revenir à présent sur le problème qui nous occupe au point de vue stratégique, à savoir sur l’ordre de marche à adopter. C’est lui qui donna aux avant-gardes leur valeur et leur permit d’être prêts à la bataille d’après leur situation et les besoins. Par contre, les formations de réserve désignées et détachées à l’avance furent supprimées : on ne manquerait jamais en cas de besoin, disait-on, du temps né­cessaire à la préparation de ces formations. Par le fait, la profondeur normale de marche fut diminuée, ce dont les évé­nements survenus au Ve Corps à Nachod  démontrèrent l’importance.

Mais on dut faire en sorte également que l’ordre de marche permît une action plus rapide, en y plaçant l’artil­lerie d’une façon plus rationnelle qu’en 1866, où sa masse principale suivait le gros comme une véritable ré­serve. Les expériences des guerres les plus récentes ont mon­tré que la puissance de l’artillerie ne devait jamais faire dé­faut dès le début de l’action, même dans le cas d’un combat de ren­contre, et ce besoin ne devait que s’accroître lorsque plus tard l’adversaire fut armé lui aussi d’armes se char­geant par la culasse.

Je renvoie le lecteur, avec cette indication, au contenu même du Mémoire qui préconise un emploi plus développé des armes à feu. Ce sujet y est traité d’une façon si compé­tente et si claire que si je voulais y ajouter des explications de mon crû, ce serait porter des chouettes à Minerve, de l’eau à la rivière. Il est d’ailleurs universellement connu et appré­cié comme il convient. Il se produit encore des controverses sur cette partie si importante de la stratégie, mais on ne peut résoudre ces problèmes par un pur calcul et dans des limites définies ; ce sont des questions de stratégie, dans les­quelles les circonstances spéciales d’un cas donné ont une influence décisive. Ce qu’on ne peut nier, c’est qu’il faut dis­poser d’un espace suffisant pour permettre d’y utiliser pour le combat une avant-garde comprenant les deux armes, infante­rie et cavalerie. Ce qui reste important, dans cette analyse, c’est que le centre de gravité de l’artillerie, dans la colonne en marche, est porté vers la tête, et que les forces qui mar­chent ensemble sont également prêtes pour le combat, sans que l’ordre de bataille soit bouleversé.

Les colonnes de marche de 1870, organisées d’après ces principes, sont dès le début incomparablement mieux préparées au combat qu’au commencement de la guerre pré­cédente ; la séparation des masses de cavalerie vient de plus se greffer sur ce système. Nous allons maintenant examiner cette question.

Si toutes ces améliorations n’eurent pas pour résultat, lors de la Grande Guerre, et notamment à son début, d’aboutir à des procédés de combat réguliers, il ne faut pas oublier deux choses. D’abord l’ordonnance royale de 1870 était encore si nouvelle, que pour cette raison seule elle n’avait pas encore été complètement comprise. Elle avait d’autant moins profondément pénétré dans la chair et dans le sang de l’armée, que des prescriptions donnant seulement des directives générales, fruits de l’expérience, produisent toujours moins d’effet que des règlements nettement définis. Ces règlements, on les accueille toujours avec enthousiasme, on les applique avec amour jusqu’à ce que la troupe les connaisse pour ainsi dire par cœur : or, l’ordonnance en question se prête manifestement très peu à de pareils procé­dés. Elle veut être comprise dans son esprit général et ne permet au mécanicien que de faibles mouvements. Malgré cela, on vit encore lors du passage de la Seine  devant Paris , un Général de rang élevé s’entêter à former une avant-garde à la Katzler , au moyen de troupes appartenant à des unités mélangées. La nouvelle instruction sur la formation des avant-gardes n’existait pas encore pour lui, et certainement beaucoup de grands chefs, entre les mains desquels se trou­vait l’instruction secrète, ne l’avaient même pas lue avant la guerre. C’est la même raison qui explique qu’elle ait été si souvent négligée. Elle fut mise sous clef, puis égarée, puis finalement oubliée. Pareille aventure ne pourrait pas arriver à un règlement formel, d’un usage journalier, et ce seul fait conduit à renoncer à des instructions confidentielles. On est trop porté à ne pas les prendre en considération dans son propre camp et à les voir appliquer dans celui de l’adversai­re.

Il faut remarquer en outre que la réforme stratégique que comportait cette ordonnance n’était pas accompagnée de réforme tactique correspondante. Les conséquences n’en pourront être examinées que dans le prochain chapitre. Je termine ici mon exposé par la remarque suivante : ce prin­cipe stratégique respectait si bien dans les colonnes de mar­che les nécessités tactiques que les troupes conservaient in­tact l’ordre de bataille, et entraient dans la lutte, dans l’ordre même qui leur avait été assigné ; chacun des échelons du commandement conservait ainsi toute entière l’initiative que lui assurait le règlement.

Nous allons examiner maintenant la réforme que les Mémoires de Moltke amenèrent dans l’emploi de la cavalerie. Je réduirai d’ailleurs mes observations au strict nécessaire, au point de vue stratégique.

Il est indéniable que cette arme se trouvait en 1866 dans des conditions telles, que la solution de grands problè­mes stratégiques lui était pour ainsi dire impossible. Après la catastrophe de 1806, l’art d’utiliser la cavalerie indépen­dante, tant dans le domaine de la stratégie que pendant la bataille, art qui à l’époque frédéricienne était si florissant, s’était complètement perdu, et les guerres d’Indépendance n’avaient pas réussi à lui rendre la vie. Il en résulta, au dé­but de la guerre de 1866, une conception de l’idée de la ca­valerie de réserve, qui s’en tint au sens littéral du mot. On la traîna à la suite, à la queue de l’armée, soit comme un impe­dimen­tum de corps d’armée isolé (à la IIe armée), soit comme corps de réserve (derrière la Ie armée). Aussi fit-elle com­plète­ment défaut comme élément de découverte stratégique en avant du front de l’armée, jusqu’au moment de la bataille décisive. La conséquence fut qu’on joua pour ainsi dire avec l’ennemi à colin-maillard. La méthode autrichienne surpassa de beaucoup la nôtre à ce point de vue. (Edelsheim  devant l’Iser  et sur cette rivière).

Ce qui est extrêmement intéressant, c’est de lire dans le Mémoire de Moltke, de quelle façon originale et ration­nelle il essaie de rendre à la cavalerie son ancienne et glo­rieuse mission qu’elle avait perdue, mais non par sa faute. Tout d’abord, il la divise en cavalerie opérant devant le front stratégique, et en cavalerie adjointe aux unités constituées. Je cite à dessein ces deux cavaleries dans l’ordre corres­pondant à leur importance et à leur effectif. La cavalerie de réserve (le mot est conservé expressément dans la nomencla­ture de l’ordre de bataille), ne forme plus absolument une réserve, comme en 1866, au contraire elle marche en décou­verte en avant du front d’opérations. Il fallut pour cela lui prescrire des formations spéciales et lui donner un comman­dement unique, ce qui constitue déjà, d’un point de vue pure­ment théo­rique, une mission des plus difficiles, car ces corps, prenant les devants, devaient précéder une armée dont ils ne ces­saient de dépendre.

C’est dans ce fait que réside la principale difficulté de leur maniement pratique. Aussi revint-on aux dispositions napoléoniennes, qui offraient les derniers grands exemples de cet emploi de l’arme. Il faut reconnaître que cette méthode est des plus efficaces et qu’elle est la seule exacte et pratique. Napoléon  l’a dit lui-même textuellement, en mot décisifs. Mais il faut reconnaître en même temps, pour être juste, que depuis lors, l’esprit et la lettre de cette méthode stratégique se sont modifiés entre les mains habiles de Moltke, au fur et à mesure des changements que le temps faisait subir aux conditions de la guerre.

A notre époque de chemins de fer, à une époque où tous les États développent leur puissance militaire, les deux partis, au début d’une campagne, ne sont plus séparés par d’aussi grands espaces. Il n’est plus possible, par suite, dans la même mesure qu’autrefois, de modifier ses décisions, de prescrire la réunion ou la séparation de grandes masses de cavalerie pour les envoyer vers des objectifs variés. On man­quera la plupart du temps de l’espace et aussi des motifs né­cessaires pour prescrire des modifications de ce genre, si les opérations se succèdent avec autant d’unité et de rapidité que dans nos deux dernières guerres. Il faut lire et apprécier le Mémoire de Moltke à ce point de vue et étudier ce qu’il dit du rôle de Murat . Les Murat de l’avenir auront à remplir une mission plus limitée qu’autrefois et la conception d’un général commandant toute la cavalerie en avant du front, précédant le Général en chef dont il dépend, ne peut plus guère être admise aujourd’hui. Les opérations de Moltke ont pris, en regard de celles de Napoléon , une bien trop grande extension, tandis qu’en même temps la distance de l’ennemi diminuait dans les mêmes proportions.

On ne pourra plus modifier utilement, autrement que dans des limites restreintes, les manœuvres à exécuter en avant du front à éclairer, ce qui n’exclut pas pour nos divi­sions de cavalerie la possibilité de se grouper, le cas échéant, en un seul corps, ou de se séparer ensuite à nouveau. Il y aura donc des cas où on aura besoin d’un commandement unique. Dans le service d’exploration stratégique, un corps unique de cavalerie sera l’exception, la séparation des divi­sions sera la règle générale.

Moltke termine son coup d’œil rétrospectif sur l’époque de Murat  et de Napoléon  par les phrases suivantes :

« Par ces procédés, les services que put rendre à Na­po­léo n sa cavalerie, pour éclairer les mouvements de l’ennemi et masquer ceux de sa propre armée, furent très importants. Il fut il est vrai fort bien secondé par la passivité souvent com­plète de ses adversaires, et surtout de leur ca­valerie, passivité qui était due en partie à l’émiettement de cette arme, ratta­chée et liée aux corps d’infanterie ». (page 114).

Ces remarques nous font savoir la grande différence qui existe, dans des situations analogues, entre autrefois et aujourd’hui, différence que nous avons déjà cherché à mettre en lumière plus haut.

Napoléon  et Murat  n’avaient pas à se préoccuper, dans ces vastes espaces qu’ils avaient à parcourir, des mesures prises par l’ennemi pour s’opposer à leur action, cette passi­vité de la cavalerie chez leurs adversaires n’était due qu’en partie à l’émiettement de cette arme. Pendant une dizaine d’années, dans toutes les campagnes, l’esprit d’initiative leur fit complètement défaut, aussi bien en stratégie que dans la bataille. Ils se déclaraient satisfaits lorsque le « Dieu de la Guerre » voulait bien ne pas les rechercher ; quant à eux, ils ne s’approchaient de lui qu’en hésitant et à petits pas. Il est du plus haut intérêt de rechercher cet état d’esprit dans l’histoire militaire ; il fut cause en grande partie de la toute puissance militaire de Napoléon, qui fut à bon droit si vantée et dont l’Europe eut tant à souffrir. L’Archiduc Charles , à Aspern  et à Wagram , n’utilise même pas sa supériorité tacti­que évidente. Il se contente de ne pas être complètement écrasé.

Ainsi Murat , sur ses divers théâtres d’opérations, ne rencontra jamais d’adversaire digne de lui, et n’eut par suite pas à compter avec lui : cette situation se retrouvera diffici­lement à l’avenir. En présence du développement et de l’instruction générale, les natures d’élite, même les plus re­marquables, perdent de leur puissance de domination. On ne tremblera plus sans cesse devant un Frédéric  ou un Napo­léo n comme devant un spectre, et on ne renoncera pas à son initiative et à la lutte aussi facilement qu’autrefois. Aussi la cavalerie doit-elle compter à l’heure actuelle, en faisant son service d’exploration, avec un adversaire employant contre elle une tactique habile. C’est là le point de départ du Mé­moire ; combiné avec les remarques qui précèdent, il éclaire d’un bout à l’autre les explications de Moltke.

On y examine d’abord la manière dont les organes chargés de l’exploration doivent dépendre des forces qui les suivent. Murat  agissait toujours directement d’après les in­dications du Général en chef. Ce procédé répondait à l’instinct de commandement de Napoléon , mais aussi à sa stratégie qui cherchait toujours à conduire toute son armée comme une machine unique. La stratégie de Moltke qu’on a déjà suffisamment décrite dans les pages précédentes n’admet ce procédé que jusqu’à un certain point. Aussi le Mémoire examine-t-il même le cas où les divisions de cavale­rie dépendent d’un corps d’armée isolé (page 124 à 126).

Il est incontestable que le problème posé dans ce pas­sage du Mémoire n’est pas encore complètement élucidé. Cette nécessité s’est présentée bien nettement en 1870, par exemple à la IIe armée au moment du passage de la Mo­sell e près de Metz  et en d’autres points. En 1866 déjà, dans les instructions données par le Général de Steinmetz  à la divi­sion de cavalerie Hartmann  près de Roketnitz  (pages 117 et 118), le même cas s’est présenté. Les observations portées en marge par le roi complètent ces pensées de son chef d’état-major d’une manière bien instructive. On peut dire que ces pensées seront portées devant le tribunal de l’opinion qui devra les mettre à l’épreuve. En réalité elles avaient be­soin, pour achever la réforme projetée, de faire un pas de plus vers les idées de Napoléon  et de Murat . Les événements de 1870 l’ont bien démontré.

Il reste à définir les relations de la cavalerie « de ré­serve » avec les corps d’armée, car elles seront toujours de nature à éloigner la division de cavalerie de sa grande mis­sion stratégique. La volonté du général commandant le corps d’armée voudra toujours lui mettre des entraves, et ces entraves doivent être brisées. La différence entre l’époque de Napoléon  et la nôtre devrait donc consister en ceci : de même que Murat  ne recevait ses avis que de la main de l’Empereur, de même aujourd’hui les armées isolées devront recevoir, en même temps que l’indication de leurs objectifs, celle de la mission confiée à leurs divisions de cavalerie. Il faut que l’émancipation des corps d’armée isolés devienne plus com­plète. Même dans le cas où de pareilles unités sont entre el­les au contact stratégique, il ne faut pas que le commandant en chef dispose arbitrairement de la puissance du comman­dement. Cela ferait toujours pencher la balance dans un sens défavorable au commandant de la cavalerie, et par suite à l’idée générale stratégique. Les divisions de cavalerie de­vront leur rester affectées jusque dans la bataille. Quant à régler exactement leur rôle dans la bataille, ce sera du res­sort du commandement de l’armée correspondante : c’est à ce moment seulement que la tactique reprend ses droits. Même en réglant pour le mieux ces relations on pourra difficilement éviter qu’il ne se produise des frottements ; mais ces frotte­ments ne paraissent néanmoins plus faciles à écarter que dans le procédé opposé, d’abord parce que la règle émise s’appuie dans ce cas sur les vrais principes et que le fait de la transgresser met le commandant en chef dans son tort. Steinmetz  était matériellement et indubitablement dans son droit à Roketnitz  en rédigeant son instruction restrictive. La IIe armée ne pouvait porter remède à la situation, car elle devait arriver trop tard ; j’en conclus que cette autorité inter­médiaire doit être rendue inoffensive par le règlement. Elle ne se laisse aller alors à donner des ordres que dans le cas où la situation l’exige absolument, et où elle peut en porter la responsabilité.

Ces idées, je les donne comme étant de moi seul, elles peuvent par suite être discutées. La question se pose main­tenant de savoir si la mission donnée aux armées isolées, dans l’ensemble des opérations, n’exige pas également son Murat  pour la conduite de l’exploration stratégique par la cavalerie : bien des gens, en étudiant cette question, la ré­soudront par l’affirmative. Je me borne à émettre cette opi­nion, et reste fidèle à la résolution que j’ai prise de ne me laisser aller à une discussion approfondie de la technique de l’arme, qu’autant qu’il me paraîtra nécessaire de la faire pour le but que je me suis fixé. Je laisse les hommes qui sont véritablement du métier discuter ces sujets, certain que leurs arguments vont aller et venir comme la navette du tis­serand de Goethe .

Ce qui est certain, c’est qu’il se présentera des cas où les divisions de cavalerie, pour remplir leur mission, devront être réunies plus étroitement, d’autres où, au contraire, elles seront séparées par un plus grand intervalle. La concentra­tion préliminaire, avant le début des opérations, pourra conduire à la première de ces deux mesures ; il pourra en être de même pour tout arrêt dans les mouvements stratégi­ques, comme par exemple au moment du siège de Paris  ou lors des événements sur la Loire . Le commandement aura-t-il intérêt, pour assurer l’exécution de ces modifications, à se servir d’un organe intermédiaire à la Murat  ou pensera-t-il devoir assumer la situation par lui-même ? Je m’en rapporte, pour résoudre cette question, aux recherches des hommes compétents. En tout cas, il ne faut pas rejeter complètement l’idée de la réunion éventuelle de grands corps de cavalerie ; de même, on ne pourra jamais indiquer comme une méthode rationnelle l’adoption d’un front d’opérations occupé machi­nalement par des divisions de cavalerie réparties d’une façon absolument régulière. Le commandant en chef aura toujours le pouvoir de répartir selon les besoins, entre les différentes armées, les moyens dont il dispose, aussi bien les divisions de cavalerie que des corps d’armée. Ces deux éléments res­tent disponibles dans ses mains pour la formation des ar­mées. Le passage d’un corps d’armée d’une armée à une au­tre s’exécute en campagne plus facilement qu’un changement de garnison en temps de paix, d’autant plus facilement que ces corps sont moins étroitement liés à une division de cava­lerie. Cet enseignement nous a été donné par les exemples les plus convaincants en 1870 ; on peut l’appliquer sans diffi­culté aux divisions de cavalerie, quand bien même elles ne seraient aucunement rattachées à des corps d’armée. Le commandant en chef conserve ainsi le moyen de grouper se­lon les besoins des forces de cavalerie, ou de les amener dans la direction critique. Mais il semble qu’il soit inutile d’aller plus loin dans cette voie et de sauter l’échelon, le comman­dement de l’armée.

A l’origine, Moltke imaginait, d’après son Mémoire, la division de cavalerie forte de deux brigades à deux régi­ments, avec adjonction d’une batterie : mais la pratique nous montre en­suite ces corps composés la plupart du temps de trois brigades : ce fut une modification heureuse, qui fut conservée. Mais d’autres questions attendent encore leur solution. Des forces d’infanterie furent également confiées à Murat  pour remplir sa mission, et la question reste encore ouverte, à l’époque actuelle de savoir si cette méthode doit être conservée en principe. Il est bien difficile de la résoudre schématiquement et une fois pour toutes. L’avant-garde d’armée de Moltke, telle qu’il la signale dans son Mémoire et telle que sa corres­pondance militaire, au début de la campa­gne de 1870, nous l’indique mieux encore, nous aurait mon­tré un corps d’armée en union directe avec plusieurs divi­sions de cavalerie. Sa mission se limite à un éloignement d’une journée de marche. Il est permis de dire qu’il est abso­lument nécessaire de com­poser solidement cette avant-garde au moyen de troupes de toutes armes et de lui donner en ou­tre le commandement de la cavalerie (corps de cavalerie).

C’est précisément pour la première concentration des armées que la nécessité d’une pareille mesure pourra se faire sentir, elle pourra de même cesser d’être utile, lorsque les opérations deviendront pour un temps sédentaires, et que les positions ne risqueront pas d’être journellement modifiées. La 2e division de cavalerie utilisa avec beaucoup d’habileté sur la Loire , les deux bataillons d’infanterie qui lui étaient adjoints comme soutien, dans sa mission d’exploration de­vant la forêt de Marchenoir.

Mais dans la guerre de mouvements, de semblables soutiens pourraient devenir, pour les divisions de cavalerie, des impedimenta insupportables. Souvenez-vous par exem­ple, des grandes explorations que la cavalerie eut à effectuer au moment du changement de direction de Châlons  sur Seda n. En pareil cas, la cavalerie laisserait en panne sa bri­gade d’infanterie ; d’ailleurs la direction unique d’un Murat  eût été bien nécessaire dans ces circonstances.

Ces explications suffiront je pense à montrer combien sont changeantes et difficiles les situations qui nécessitent des solutions techniques précises. Il sera difficile dans l’avenir au moyen de prescriptions formelles de résoudre les problèmes beaucoup mieux que ne l’a fait le Mémoire. Mais le chef de la cavalerie aura certainement raison de faire en­trer toutes ces considérations en ligne de compte, pour les résoudre par des exemples pratiques. Ce procédé me paraît meilleur que celui qui consiste à discuter perpétuellement sur le nombre de routes que devront utiliser les divisions de cavalerie pour se rassembler en temps utile. Dans les consi­dérations qui précèdent, j’ai toujours négligé ces questions, parfai­tement convaincu qu’on trouvera dans l’arme elle-même des hommes capables de prendre des mesures conve­nant à un cas donné.

Une autre question, que le Mémoire laisse manifeste­ment sans solution, est de savoir jusqu’à quelle distance la cavalerie devra s’avancer dans son service d’exploration, et en particulier si les obstacles du terrain, et surtout les chaî­nes de montagnes, les arrêteront. Au début de la campagne de 1866, on était naturellement enclin à considérer comme impossible la marche des divisions jusque dans le bassin bohémien. Et pourtant les événements ultérieurs montrent quels importants résultats stratégiques une pareille marche eût amenés. Si l’un ou l’autre des défilés eût été barré, le danger eût été beaucoup moins grand qu’on l’admet souvent en théorie. Abstraction faite de ce que dans l’utilisation stra­tégique de tous les défilés, l’un d’eux ouvre la route de l’autre, et que l’adversaire ne peut jamais avoir l’idée d’appliquer comme méthode défensive le système du cordon, le danger local n’est pas aussi grand qu’on serait tenté de se l’imaginer. Le caractère de la guerre de défilés défend éga­lement à l’adversaire des déploiements débordants et par suite véritablement dangereux : dans nos zones cultivées on aura presque toujours la faculté de rendre libres les routes elles-mêmes. Avec son arme à répétition, la cavalerie a ac­quis au moins la faculté de se mouvoir dans tous les terrains, sinon d’accepter partout un combat décisif.

Une forêt épaisse, comme celle d’Orléans , est beaucoup plus dangereuse pour la cavalerie qu’un défilé de montagne. Il va sans dire que je ne parle pas ici des Balkans , mais des Vosges , de l’Erzgebirge , des monts de Silésie . Pour les Bal­kan s, il faudrait des lois stratégiques spéciales ; quant à nous, nous n’avons pas de motifs suffisants pour les recher­cher.

Les grands fleuves peuvent offrir des obstacles d’un autre genre, c’est le cas où les ponts ont été rompus et la question se posera toujours de savoir jusqu’à quel point la cavalerie, par ses propres moyens ou par des moyens trouvés sur place, saura se tirer d’affaire.

 D’une manière générale, la question de la délimita­tion des zones d’exploration se règle en un sens que la cava­lerie ne devra jamais perdre complètement la liaison avec les corps manœuvrant en arrière. Les risques croisent avec l’éloignement. Si l’on brisait complètement le lien stratégi­que,  l’entreprise deviendrait une aventure, car la cavalerie est incapable de conquérir seule un terrain ennemi, du moins dans les pays civilisés. Cette arme n’est pas apte à conserver ce qu’elle traverse au galop. L’imagination surexcitée des habitants prête à l’ennemi, à ce point de vue, beaucoup plus de puissance qu’il n’en a réellement. Souvenez-vous de 1866, et du spectre d’Edelsheim , qui, avant le début de l’action, est venu hanter les esprits dans la population civile prussienne.

D’ailleurs l’expérience de 1870 a montré que l’explora­tion de la cavalerie n’a pas besoin de se laisser arrê­ter ni par des chaînes de montagnes ni par des fleuves. Ce n’est que dans des pays peu civilisés comme dans le sud de l’Afrique , par exemple, que ce principe se modifie. Nous n’avons pas de motifs pour traiter ici cette question. Voilà encore un nouvel aspect de l’art si changeant du commande­ment.

Je laisse le thème de la découverte stratégique, sans en avoir abordé tous les points que traitent le Mémoire et l’Instruction, car la tâche que je me suis fixé ne consiste pas à en rendre la lecture inutile, mais au contraire à y inviter. C’est pour la même raison que je laisse de côté l’étude des devoirs de la cavalerie divisionnaire et de l’objectif à lui don­ner. Ce sujet est pour ainsi dire populaire, on le discute de façon variée pendant toutes les manœuvres et il n’a pas be­soin de commentaires.

Quant à la question tactique de la formation et de l’utilisation des corps et divisions de cavalerie et de la cava­lerie divisionnaire, je la réserve au contraire pour un chapi­tre suivant.

Pour conclure, je vais jeter un coup d’œil sur les passa­ges les plus remarquables du Mémoire et de l’Instruction, où Moltke traite des grands principes de la stratégie, et où il leur donne pour ainsi dire la consécration. Nous y ren­controns nos vieilles connaissances, celles qui donnaient aux voyages d’état-major leur haute signification. Les Mémoires dont nous avons parlé jusqu’à présent les ont fait tomber dans le domaine public, et ont créé le code stratégique. Il faut essayer de résumer ces lois en peu de mots : aussi vais-je me borner à réunir les passages les plus décisifs. Il me paraît inutile de faire des citations plus nombreuses, et toute addition nous conduirait à des formules mécaniques, qui gê­neraient la liberté de nos réflexions.

« 1 – Le maniement de grandes armées ne s’apprend pas en temps de paix. On est limité à l’étude de facteurs iso­lés, en particulier sur le terrain, et à l’expérience des campa­gnes pré­cédentes. Mais les progrès des sciences, la facilité plus grande des communications, les modifications de l’armement, en ré­sumé les changements apportés aux condi­tions de la Guerre, interdisent d’appliquer à l’époque actuelle les procédés qui autrefois ont assuré la victoire, et même les règles émises par les plus grands capitaines ». (p. 172)

« 2 – De très grands rassemblements de troupes sont en soi une calamité. L’armée concentrée sur un point ne peut que difficilement être nourrie, jamais elle ne peut être can­tonnée, elle ne peut ni marcher, ni manœuvrer, son existence même est en jeu au bout de peu de temps : elle ne peut que combat­tre.

« Il s’ensuit que c’est une faute de réunir toutes ses for­ces sans un but bien déterminé, et autrement que par la ba­taille décisive. Il est vrai que pour cette bataille on ne peut jamais être trop fort, aussi est-il indispensable de concentrer sur le champ de bataille jusqu’au dernier bataillon. Mais quiconque veut marcher à l’ennemi ne doit pas vouloir s’avancer concentré sur une seule route, ou sur plusieurs rou­tes peu nombreuses.

« Pour manœuvrer, rester séparé le plus longtemps pos­sible ; pour la bataille, rassembler ses troupes en temps utile, telle est la mission du chef de grandes masses.

« Il n’est pas de calcul d’espace et de temps qui puisse garantir le succès, car les hasards, les erreurs, les illusions constituent une partie des facteurs à considérer. A chaque pas que l’on fait vers le but final, on court des dangers, on risque d’échouer. On ne pourra atteindre ce but que si le des­tin ne vous est pas complètement défavorable. Mais à la guerre, tout est incertain, rien n’est exempt de danger, et on obtiendra dif­ficilement de grands résultats en prenant une autre voie.

« La victoire par l’effet des armes est le fait décisif à la guerre. Seule, la victoire brise la volonté de l’adversaire et l’oblige à se soumettre à la nôtre. Ce n’est pas l’occupation d’une portion de territoire ou la prise d’une place forte, mais bien la destruction des forces ennemies qui décidera en géné­ral du sort de la guerre. C’est donc cette destruction qui cons­titue le but principal des opérations.

« 3 – C’est une erreur de croire qu’on est concentré lorsqu’on fait marcher toutes ses forces ou une grande partie de ses for­ces sur une seule route. On perd en profondeur plus qu’on ne gagne en largeur, car deux divisions qui marchent pa­rallèle­ment à une distance d’une lieue à 1 lieue ½, se sou­tien­dront plus facilement et mieux que si elles se suivaient immé­diate­ment. Il est donc parfaitement évident que des forces considé­rables devront marcher sur plus d’une colonne. On ménage de cette façon d’une façon extraordinaire les for­ces des troupes, leur cantonnement et leur alimentation s’en trou­vent considé­rablement facilités.

« Il va sans dire que ce procédé est limité par le nombre des chemins disponibles, et par la nécessité de se soutenir mu­tuellement. On ne trouvera pas partout de routes se diri­geant à peu près parallèlement sur le même point, d’autre part il ne faut pas que des colonnes puissent être séparées par des obs­tacles de terrain empêchant complètement une action com­mune, lorsqu’on peut prévoir qu’une telle action deviendra nécessaire.

« 4 –  Le nombre des routes parallèles se trouve naturel­le­ment en rapport direct avec la base qui sert de point de dé­part à la marche en avant. L’armée rassemblée sur un point ne peut plus absolument se mouvoir qu’à travers champs ; pour mar­cher, il faut de nouveau qu’elle se sépare, soit en largeur, soit en profondeur : ces deux procédés sont également dangereux en vue de l’ennemi. Si donc on veut manœuvrer, il faut garder séparées les fractions de son armée. Il est impor­tant par conséquent que chaque colonne soit formée d’une fraction d’armée constituée, capable de combattre pour son propre compte ». (p. 183)

« 5 – Les conditions sont incomparablement plus favo­rables, lorsqu’on peut concentrer sur le champ de bataille, le jour même de l’action, les forces venant de points différents ; quand par conséquent les opérations ont été conduites de telle sorte que partout, de directions différentes une dernière mar­che, fort courte, amène les troupes en même temps sur le front et sur le flanc de l’ennemi. Alors la stratégie a fait son devoir le mieux possible et de grands résultats devront en être la conséquence. Il est impossible, il est vrai, de prédire et de ga­rantir que les opérations des armées séparées abou­tiront for­cément au succès final, ce succès dépend plutôt, non seule­ment des éléments dont il faut tenir compte, le temps et l’espace, mais aussi en grande partie de l’issue des combats partiels précédents, du temps, des fausses nouvelles, en un mot de tout ce que l’esprit humain désigne sous le nom de ha­sard et de bonheur. Il faut se dire, en somme, qu’à la guerre, de grands succès ne peuvent être obtenus sans de grands dangers. ». (p. 210 et 211)

Le lecteur attentif pourra rechercher lui-même dans le texte la façon dont ces paramètres se relient les uns aux au­tres : c’est pour lui faciliter cette tâche que j’ai noté les pages d’où ils sont tirés. Il était important de présenter ici ces pen­sées dégagées de toute enveloppe et accolées l’une à l’autre, car elles forment à elles seules le squelette de la stratégie de Moltke telle qu’il nous l’a laissée. Elles constituent la doc­trine la plus parfaite qu’ait jamais laissée aucun homme de guerre. Cette affirmation paraîtra paradoxale à plus d’un lecteur et je m’abrite à nouveau pour la justifier, derrière une pensée de Moltke ; elle se trouve à la page 172 de son testament et est ainsi conçue :

« 6 – La doctrine stratégique ne dépasse guère les pre­miers principes du bon sens : on peut à peine la décorer du nom de science ; sa valeur réside presque tout entière dans ses appli­cations concrètes. Il s’agit de concevoir avec le tact voulu, la situation, qui se modifie à tout instant, et d’adopter d’après cela avec fermeté et prudence la solution la plus sim­ple et la plus naturelle. La guerre devient ainsi un art, mais un art dont l’application nécessite l’emploi de beaucoup de sciences. Ces sciences sont loin de suffire pour faire un homme de guerre, mais si elles lui font défaut, il faut les rem­placer par d’autres ».

Si l’on est frappé par la sagesse de cette proposition, on devra se rendre compte combien il serait nuisible et témé­raire d’entasser des lois stratégiques et en particulier de les ériger en règles invariables. Le cas donné auquel elles étaient applicables, ne se présentera pas deux fois de la même façon. Aucun grand capitaine, ni César , ni Frédéric , ni Napoléon  ne sont jamais liés à des lois exactes. Toutes leurs actions portent l’empreinte, tout d’abord de leur propre per­sonnalité, puis aussi de celle de leur temps et des moyens dont ils disposaient à leur époque. La première des proposi­tions passées en revue plus haut exprime cette idée, et je crois devoir citer encore une fois à l’appui de cette idée l’aphorisme de Napoléon : « Il est de règle absolue qu’on ne doit jamais effectuer à proximité de l’ennemi la réunion de plusieurs fractions d’armée ».

Que l’on compare maintenant ce principe à ceux de Moltke que nous avons cités, et l’on sera forcé de reconnaître que l’espace d’une vie humaine a suffi pour modifier du tout au tout le principe fondamental d’une stratégie victorieuse.

Nous avons fait observer plus haut que nous retrou­vons dans les maximes reproduites ici de vieilles connaissan­ces, rencontrées déjà dans les instructions concernant les voyages d’état-major. C’est vrai pour les paragraphes de 1 à 4. Mais le paragraphe 5 y apporte une addition importante, grâce à laquelle seulement la stratégie de Moltke trouve sa véritable expression. Mais l’idée émise dans ce paragraphe ne date manifestement que de l’expérience fournie par la guerre de 1866, et surtout par la situation de l’armée avant Königgraetz . Cette situation détermina dorénavant les ma­gistrales opérations de Moltke. Elle se fait jour dès le début de la grande guerre franco-allemande sur la Sarre , dans les positions respectives adoptées par les 1ère et 2e armées, avec leur concentration étroite, et se trouve méconnue là par Steinmetz . C’est également cette idée qui conduit l’armée ennemie à la catastrophe de Sedan , mais il ne manque pas d’exemples où on la voit mal réussir. A Gravelotte  Saint-Pri­vat comme à Spicheren,  la conception stratégique initiale échoua devant les fausses manœuvres d’une partie de l’armée. Moltke annonce du reste prophétiquement ces er­reurs dans la phrase finale de ce paragraphe 5.

Pour épuiser ici le sujet de la stratégie moderne, je me vois forcé de citer ici trois autres passages plus éloignés du testament de Moltke. Je prends tout d’abord le dernier d’entre eux (page 292-Stratégie) parce qu’il résume avec beaucoup d’art tout ce qui précède, et qu’il explique d’une manière convaincante pourquoi il est impossible de donner en stratégie des principes absolument fixes. Le lecteur fera bien de rapprocher ce passage de l’ouvrage lui-même. Je puis me borner à citer deux paragraphes. Voici le premier :

« C’est le succès il est vrai qui fait avant tout la gloire d’un Général. Pour quelle part y influe son propre mérite, voilà qui est bien difficile à établir. L’homme le plus capable échoue souvent devant la force invincible des circonstances, et l’homme de capacité moyenne peut tout aussi souvent se trou­ver aidé par elles. Mais la fortune, à la longue, favorise pour­tant le plus souvent l’homme de valeur.

« Si donc à la guerre, depuis le début des opérations, tout est incertain, sauf ce que le chef porte en lui de volonté et d’énergie, les principes généraux de la stratégie, les règles ba­sées sur ces principes, et les systèmes édifiés sur ces rè­gles, ne peuvent absolument avoir aucune valeur pratique ».

Cette citation suffira pour empêcher le théoricien d’édifier à l’avenir des systèmes stratégiques. La conclusion du paragraphe couronne l’étude de la stratégie. Je souligne en la citant à nouveau la première phrase parce que, dans ces derniers temps, on l’a employée bien souvent, en la détachant des phrases voisines auxquelles elle devait rester liée, en l’appliquant ensuite d’une façon complètement erronée.

« La stratégie est un système d’expédients. Elle est plus qu’une science, c’est la science appliquée à la vie prati­que, le développement de la pensée initiale et directrice sous l’influence des circonstances qui se modifient sans cesse, c’est l’art d’agir sous la pression des conditions les plus difficiles ».

Ce n’est que par la juxtaposition de la deuxième phrase, que la première, que j’ai reproduite en la soulignant, acquiert sa complète signification scientifique. En la prenant séparé­ment, on risque d’y voir émise l’idée qu’un ignorant, possé­dant il est vrai des facultés intellectuelles saines, peut deve­nir un grand capitaine. C’est une opinion que l’on en­tend défendre trop fréquemment dans les brasseries. Mais en li­sant le paragraphe entier, on s’aperçoit qu’il n’exprime que l’opinion déjà formulée par Moltke (parag. 6).

Le système des expédients employés par le général en chef dérivera, lui aussi, de sa méthode générale de guerre, et cette méthode repose sur la science et sur l’art avec lequel ils seront appliqués dans un cas donné. Là où ces qualités man­quent à l’homme de guerre, elles devront être remplacées par d’autres (parag. 8). Et c’est bien ce qui arrive dans la réalité : je citerai par exemple Blücher et Gneisenau , ainsi que Bene­dec k et Krismanic . Au contraire, un cas unique dans l’histoire universelle est celui du monarque puissant qui sut dominer les circonstances, précisément parce qu’il laissa une liberté aussi étendue que possible à l’homme d’état et au gé­néral de son choix. C’est ainsi que l’Empereur  Guillaume sut être, entre ces deux hommes, le chef suprême dont l’autorité resta décisive.

L’attaque du Feld-Maréchal-Lieutenant von Nagy,  telle qu’elle est décrite dans Streffleur,  donna au Général en chef prussien de 1866 l’occasion cherchée d’émettre une nouvelle maxime stratégique. Elle se trouve aux pages 279 et suivan­tes. L’incomparable modestie du chef victorieux y éclate dès le début. Ce traité avait accusé le haut commandement prus­sien de s’être à peine élevé au-dessus du niveau de la moyenne. Moltke répond simplement : « C’est possible », mais démontre que cette moyenne est précisément la plus exacte et la plus simple. Toute sa démonstration nous dé­peint une fois de plus en termes expressifs, et en s’appuyant sur un des cas pris dans l’histoire militaire, la tendance gé­nérale de sa stratégie offensive, nous l’avons exposée jusqu’ici dans cette étude. Ce qui est particulièrement inté­ressant, c’est la re­marque d’après laquelle la stratégie autri­chienne, avec des moyens analogues, aurait pu être portée au niveau de la stra­tégie prussienne. Le paragraphe en question est ainsi conçu :

« Nous croyons donc que la concentration en vue de la bataille décisive, l’alimentation, le cantonnement et la mar­che d’approche de l’armée autrichienne eussent été bien faci­lités, si cette armée avait été, au début de la campagne, ras­semblée en deux groupes principaux au lieu d’un seul, à Ol­müt z et à Prague  ; sans même tenir compte des avantages stra­tégiques qu’eût assurés la présence, dès le début, d’une masse importante de forces dans le nord de la Bohème . De même nous ne voyons pas l’avantage qu’aurait eu, comme le dit l’auteur, l’armée prussienne à entasser plus de 200 000 hommes dans la région boisée et marécageuse de la Lusace.

Toute la sagesse de la stratégie de Moltke se fait jour dans ces lignes ; aussi la fin du Mémoire reproduit-elle en­core une fois, et avec raison, la quintessence de sa conception stratégique :

« Toute concentration étroite de grandes masses de troupe est en soi une calamité. Elle s’impose dans le cas où elle conduit immédiatement à la bataille. Il est dangereux de séparer de nouveau des corps d’armée en présence de l’ennemi, une fois qu’ils sont réunis, et impossible de les lais­ser concentrés pendant longtemps.

« La difficulté de la tâche pour un commandant d’armée, consiste à garder ses masses séparées mais en conservant en même temps la possibilité de les rassembler en temps voulu.

« Il est impossible de donner pour cela des règles géné­rales ; la solution variera d’un cas à l’autre ».

Je crois avoir exposé ainsi le Leitmotiv de toutes les opérations de Moltke dans deux grandes guerres. Ce Leitmotiv consista dans l’emploi vraiment artistique d’une offen­sive stratégique de grande envergure. Une question resterait à résoudre, celle de savoir si les mêmes principes auraient un résultat analogue dans la stratégie défensive, si dans ce cas ses lois auraient la même valeur ; mais Moltke y a ré­pondu dès 1859 par un mémoire sur les « positions de flanc » (p. 261) et nous a donné à ce sujet des renseignements desti­nés à nous satisfaire.

On a discuté de tous côtés la question de savoir pour­quoi Moltke qui avait, en théorie, montré une prédilection particulière pour les positions de flanc, ne les a jamais em­ployées dans la pratique. Le mémoire en question nous donne la seule réponse exacte à cette question : Moltke n’avait aucune raison pour appliquer cette idée dans ses opé­rations offensives. Dans l’offensive, l’action stratégique de­vait amener, tout naturellement, sur le champ de bataille, à des actions de flanc. La stratégie défensive devra pour la dé­cision finale, arriver au même résultat. On devait voir effec­tuer dans ce cas des retraites excentriques, comme dans le cas de la marche en avant, des mouvements concentriques. Dans les deux cas, les différents corps parvenaient sur-le-champ de bataille pour l’action commune, soit que l’un des adversai­res restât sur la défensive pendant que l’autre atta­quait, ou que tous deux en arrivassent à cette action tacti­que. On vou­dra bien reconnaître par conséquent que ce Mé­moire consti­tue la conclusion théorique de la doctrine de Moltke sur la stratégie, qu’il savait manier d’une façon si parfaite. Dans ce Mémoire, sa doctrine nous eût paru quel­que peu incomplète, puisqu’il s’entendait toujours et magis­tralement, à vaincre par l’offensive. Le Mémoire prépare les voies à la véritable doctrine sur les procédés à employer par la défensive, si elle ne veut pas être battue. Le principe reste le même : action simultanée des corps au moment de la déci­sion, sans concen­tration préalable. L’occupation des positions a perdu, dans la stratégie de Moltke, toute sa signification d’autrefois. Il s’agit toujours, dans cette stratégie, de l’action simultanée de deux armées venant de directions différentes, et c’est ainsi que la bataille devient le produit final de l’action stratégique. Nous retrouverons de nouveau la consé­quence logique de cette conception, dans la partie tactique du testament de Moltke.

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