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Le testament de Moltke

 

Moltke tacticien

 

Il résulte de l’étude du Testament de Moltke comme chef du Grand état-major que la stratégie est un art, et les chefs d’œuvre d’une si magistrale unité qu’il a accomplis au cours de ses deux prestigieuses campagnes nous en fournis­sent la preuve. Si nous les considérons dans leur ensemble, elles s’offrent à nous comme les monuments puissants d’un style original, dans lequel toutes les parties se subordonnent harmonieusement à un tout, comme dans le style de la Re­naissanc e ou de l’époque gothique.

Pour les manifestations et les problèmes de la tacti­que, on ne pourra plus employer une semblable image. Elle évoque bien plutôt l’idée de métier, de métier artistique di­rons-nous pour ennoblir quelque peu ses fonctions. Pour pas­ser maître dans ce métier, il faut la pratique continuelle, l’exercice constant. La théorie pure ne saurait jamais venir à bout de confectionner l’ouvrage le plus simple et le plus élé­mentaire : une table, une serrure.

Il faut pour cela l’habileté technique dans le manie­ment des outils ; pour former un maître habile, il y a les an­nées d’apprentissage et de voyage.[1] En tactique, il est bien plus difficile qu’en stratégie de se contenter du seul travail intel­lectuel.

Or, c’est une règle élémentaire et pratique qui a man­qué à notre grand stratège dans le cours de sa vie.

Depuis le grade d’officier de chasseurs, en passant successivement par tous les degrés de la hiérarchie, il n’eut jamais le commandement d’une unité quelconque, et j’oserai affirmer, à ce point de vue très restreint, que Moltke ne fut jamais un tacticien au sens pratique du mot. Des critiques contemporaines lui ont même refusé le don de la tactique. On pourrait dire qu’il y avait là une lacune : elle nous apparaît dans toute sa carrière, mais aussi dans le fond même de sa nature.

Dans ce domaine de la tactique, nous manquent par conséquent les éléments qui nous ont permis de mesurer la valeur de Frédéric  ou de Napoléon . Moltke ne sut jamais di­riger une bataille en maître et en tacticien. Quand nous voyons Frédéric  à Rossbach  ou à Leuthen , chevaucher en tête de son grand corps d’infanterie, examinant et décidant exactement la formation à prendre pour l’attaque et le mo­ment précis de son exécution ; ou bien Napoléon arriver en personne pendant la construction de la tête de pont de Lo­ba u, avant Aspern , et décidant de la forme à lui donner, ou de même pendant la construction des ponts destinés à per­mettre l’entrée en action à Wagram  ; quand nous voyons ces deux chefs d’armée intervenir personnellement au point cri­tique, où ils veulent la décision finale, il nous faudra bien reconnaître qu’on ne voit jamais de Moltke intervenir de cette façon. Cela ne cadre d’ailleurs ni avec sa nature, ni avec ses capacités pratiques.

On s’est fréquemment appuyé sur cette particularité pour contester à notre héros le titre de grand capitaine, mais on peut se demander à quoi aurait bien pu servir, pour la conduite de la bataille, à Königgraetz , à Gravelotte , à Se­da n, l’intervention de Moltke, brandissant comme Bonaparte à Arcole , le drapeau d’un régiment. Napoléon  a su jouer na­guère, en magicien, de ces procédés ; ils n’apparaissent plus de nos jours que comme le geste de quelque chef subalterne auquel, dans des moments de crise aiguë, des moyens plus rationnels de se tirer d’affaire ne viennent pas à l’esprit.

Les exigences de la tactique sont devenues tout autres : le chef d’armée doit s’abstenir aujourd’hui de vouloir inter­venir par la puissance de sa personnalité sur un point quel­conque du champ de bataille, si vaste, en comparaison de ceux d’autrefois, qui représente le terme final de ses opéra­tions stratégiques. Les fils si ténus, et si longs maintenant, à l’aide desquels il dirige l’action, lui échapperaient des mains ou se briseraient, et il perdrait toute vue d’ensemble. Pour commander, il a besoin du concours technique, plus déve­loppé qu’autrefois, de ses sous-ordres ; il lui faut s’en rappor­ter à leurs décisions, qu’il leur soit ou non supérieur à ce point de vue. Le Frunsberg  d’aujourd’hui – je veux dire le tacticien technique – devra reconnaître par lui-même, non seulement la formation et le dispositif à choisir, mais encore le front, l’objectif, et le moment de l’attaque.

Ces considérations préliminaires ont paru nécessaires pour nous permettre d’opposer à l’idée émise dans le précé­dent chapitre, celle toute différente qui doit guider dans l’étude de la tactique de Moltke. Ce n’est pas un tacticien dans le sens étroit du mot. Dans le domaine de la stratégie, il fut à lui seul un créateur, dans celui de la tactique, il ne fut qu’un chercheur à côté de beaucoup d’autres. Cette distinc­tion n’est pas tellement subtile qu’elle ne puisse être à la portée de tout le monde ; et j’en ai besoin pour établir soli­dement le point de vue auquel je me placerai pour étudier les questions que je vais examiner.

De ce que j’ai dit jusqu’ici, il ressort déjà que dans les Mémoires tactiques de Moltke, les grands et vastes problè­mes de la doctrine du combat ont été traités par lui avec beaucoup plus de clarté que les petits : par suite les progrès dans l’armement acquièrent à ses yeux une grande impor­tance, beaucoup plus tôt qu’à la masse des officiers de l’armée ; il examina de préférence les modifications de la tac­tique, au point de vue de leur mise en harmonie avec ses pro­cédés stratégiques. A cet égard, le 1er groupe « A » de ses Études conserve une valeur historique durable, bien que l’expérience de la guerre soit venue le modifier.

Somme toute, ses recherches tactiques ont eu plus d’effet utile que tous les raffinements techniques que les soi-disant praticiens opposaient ou appliquaient à l’augmenta-tion des effets des armes. Si dans ce groupe A tous les mots sont de la plume même de notre maître dans l’art de la guerre, dans le groupe B il est permis d’attribuer beaucoup de passages aux officiers de son entourage, bien qu’il les cou­vre de sa responsabilité. On y verra en tout cas que la doc­trine tactique est bien plus variable encore que la doctrine stratégique.

Le tableau que Moltke nous trace dès l’an 1858, c’est-à-dire aussitôt après sa nomination à l’emploi de chef d’état-major de l’armée, tableau dont l’idée lui a peut-être été sug­géré par l’introduction du fusil à aiguille dans toute l’infanterie prussienne, n’est encore qu’ébauché et reste très général. Mais il demeure malgré cela très important comme base de notre étude, car il représente la forme défensive du combat comme prépondérante, dans un tout autre sens il est vrai que Clausewitz . J’attire tout particulièrement l’atten-tion du lecteur sur ce fait, qui marque comme d’un trait de couleur toutes les œuvres de l’immortel Maréchal jusqu’à la campagne de 1866. Il est intéressant de voir avec quelle in­fluence il cherche à mettre cette idée en harmonie avec son audacieuse stratégie, car lui aussi veut attaquer, mais seu­lement après coup : c’est le procédé que nous dési­gnons habi­tuellement sous le nom de défensive offensive. L’idée ainsi émise était certainement celle qui théoriquement se présen­tait le plus naturellement à l’esprit. L’armée fran­çaise en 1870 s’y est conformée pratiquement ; en adoptant la straté­gie des positions, elle ne trouva pas le moyen de pas­ser à l’offensive. La discussion des Mémoires suivants de Moltke, du groupe A, montre quelles sont les difficultés à surmon­ter dans ce procédé.

Nous rencontrons tout d’abord cette phrase : « L’avan-tage qu’on a à se laisser attaquer, malgré l’effet mo­ral pro­duit, dépasse celui que possède l’assaillant lui-même ».

Sans doute le Maréchal Niel  a eu la même pensée ; mais de ce que deux hommes partent du même principe, il ne s’ensuit nullement que pour l’appliquer ils emploient forcé­ment les mêmes procédés. Il nous faut ensuite citer une au­tre assertion que l’expérience a démentie, mais qui eut pen­dant longtemps droit de cité dans les exercices du temps de paix : « L’infanterie est devenue encore plus indépendante qu’elle ne l’a jamais été jusqu’ici. Le feu d’une section en ti­railleurs surpasse en portée et en efficacité le tir à mitraille de la pièce de 6 livres ».

Cette phrase prouve que Moltke ne pense qu’à des ac­tions combinées, puisqu’il compare entre elles les deux ar­mes. Mais pour l’époque actuelle, son assertion est pour le moins vieillie et nous ne discutons pas la question de savoir si dès ce moment elle était déjà très pratique, quelque plau­sible qu’elle paraisse. Avec un armement équivalent chez les deux adversaires, avec des canons rayés et des fusils se chargeant par la culasse et même aujourd’hui des fusils à répétition, l’infanterie dans toutes les grandes actions tacti­ques est moins indépendante qu’autrefois. Pour l’attaque, il est facile de démontrer que l’infanterie dépend de la supério­rité du feu de l’artillerie. L’action imposée à l’infanterie la force au mou­vement, alors que l’adversaire bien abrité sur ses positions dirige son feu sur elle sans bouger. La puis­sance, qui ne ré­side que dans son arme, ne peut plus être utilisée ou du moins est sensiblement diminuée, et il n’y a pas de formation qui puisse la lui rendre. C’est sur ce fait d’ailleurs que s’appuie la proposition fondamentale placée en tête du mé­moire, à savoir que la défensive est devenue la forme de combat la plus avantageuse. L’infanterie a donc besoin pour l’attaque, et plus qu’autrefois, de l’appui d’une artillerie ayant acquis la supériorité du feu, et lui ayant frayé sa voie. C’est en cela que réside la transformation com­plète de la doc­trine tactique depuis l’époque de Napoléon . Son grand corps d’attaque, formé au centre du champ de ba­taille de Wagram,  n’avait pas besoin, même sur cette plaine complètement dé­couverte, du feu supérieur d’une artillerie placée à ses côtés. La baïonnette employée en masse avait raison de la grêle des balles ennemies, si peu dense en ré­a­lité, mais ce temps est à jamais disparu !

D’après le même principe, il faut évidemment aussi que la défensive utilise les deux armes dans une combinaison des plus étroites, si elle ne veut pas se priver des plus grands avantages.

Le problème qui consiste à obtenir la supériorité du feu n’est pas résolu par ce premier Mémoire. Mais son mérite est d’avoir réclamé cette supériorité du feu comme la condi­tion essentielle du succès ; la seule acceptation de cette vé­rité aurait dû nous conduire à une révision complète de nos procédés d’attaque, tels que nous les pratiquions sur nos plans d’exercices et sur nos terrains de manœuvres. Du reste, le résultat de son étude est encore d’ordre négatif, bien que les bases pour une doctrine positive ne fassent pas com­plètement défaut. Cette doctrine reste incomplète et suscep­tible de perfectionnement, elle contient même les germes d’une nouvelle ivraie qui nous paraissent, il est vrai, bien peu visibles et qui parviennent à éclore très innocemment.

La porte est ouverte au « procédé normal » qui devait plus tard et surtout après une grande guerre, nous causer tant de soucis. Moltke reconnaît lui-même ce mauvais génie de toute action tactique indépendante et lui jette à la face, dans un de ses mémoires postérieurs, quelques vérités sur lesquelles nous reviendrons plus tard. Mais les épigones  s’emparèrent malgré cela de ce principe, comme les Rüchef et consorts adoptèrent les échelons de Frédéric .

Vient ensuite, dans l’ordre chronologique, un mémoire très remarquable de 1860, qui réfute quelques allégations du futur général von Ollech . Ce dernier avait vu l’armée fran­çaise en 1859 après son retour d’Italie et s’était enthou­siasmé au plus haut point pour l’esprit d’offensive qui, au cours de deux campagnes, avait conduit cette armée à la vic­toire. Il demandait entre autres au roi de prononcer une pa­role magique destiner à donner un nouvel élan à notre tacti­que d’Infanterie. Il n’est pas besoin d’insister davantage là-des­sus, car ce n’est manifestement pas d’un mot qu’il fal­lait at­tendre la réforme de la tactique. Ce sujet si grave exige un travail intellectuel soutenu et le maniement de la troupe pendant des années et ce n’est pas avec des mots à effet, même tombés d’une bouche royale, qu’on pouvait résoudre la question. Moltke réfute cette partie de l’ouvrage d’Ollech  avec une intelligence et un propos remarquables. Cet ou­vrage admettait a priori l’action unilatérale d’un adversaire poussant constamment en avant, et recommandait comme remède une simple défensive offensive partant d’un front égal, et aussi opiniâtre que possible. On sait que plus tard ce ne furent pas les Français mais bien les Autrichiens qui adoptèrent le principe de l’assaut à outrance contre les fusils se chargeant par la culasse et les événements de Bohème  prouvèrent combien les mots à effet sont dangereux en géné­ral, et dans le domaine de la tactique en particulier. Cette science est une doctrine bien coordonnée, qu’il est impossible, si elle fait défaut, de rem-pla­cer par des mots magiques.

Ce qui semble le plus important au point de vue du développement de notre armée, c’est la création préconisée par Ollech  d’une infanterie véritablement légère et manifes­tement sur le modèle français. La réponse de Moltke nous apprend que c’est surtout à lui que nous devons d’avoir su éloigner de nous ce calice, si contraire à la théorie de Scharnhorst . Une telle conception aurait pu démolir complè­tement la superbe organisation de notre armée, en revenant aux modèles de Napoléon . La formation de jeunes et vieilles gardes, dans le genre de celles de Napoléon, diminue la va­leur de la masse de l’armée au profit d’une troupe d’élite et ne convient plus à une « Nation armée », sans compter que dans une bataille, à notre époque, il est impossible de déter­miner, à l’avance, où et quand l’entrée en ligne de cette élite pourrait être d’une importance particulière.

Nos gardes à nous ne sont pas des troupes d’élite dans le sens vieilli de ce mot, mais bien une troupe recrutée comme les autres, destinée spécialement, en raison de la belle stature des hommes qui la composent, à orner les résidences royales. On sait du reste combien il est difficile de trouver utilement l’emploi sur le champ de bataille des bataillons de chasseurs avec leur recrutement spécial, et leurs bons ti­reurs. Nos gardes n’ont donc pas, dans l’ensemble de la ba­taille, de destination spéciale et si les bataillons de chasseurs ont été maintenus, c’est qu’ils rendent de grands services à l’administration forestière. Aussi Moltke répond-il avec beaucoup d’à propos à ces considérations : « Au point de vue de la haute stratégie, ce ne sont pas des bataillons légers qui sont à désirer mais bien une armée légère ». Suit une des­crip­tion classique des arguments en faveur d’une armée lé­gère, et des moyens destinés à leur venir en aide dans toutes les armes. Le feld-maréchal parle encore ici en stratège tout en poursuivant ses études tactiques ; il ne songe pas un ins­tant à déchirer son programme stratégique. La guerre, c’est le mouvement ! et non l’immobilité et c’est ce point de vue qui doit rester le seul dominant, dans la stratégie offensive ou dans la défensive, bien qu’une chose se recommande en tac­tique, c’est de se laisser tout d’abord attaquer, surtout dans le cas où l’idée stratégique comporte cette solution.

Nous nous trouvons ainsi au carrefour, où la défensive offensive doit décider quelle route stratégique elle devra sui­vre. Moltke en choisit une et le Maréchal Niel  une autre. On renonce à l’occupation des positions : c’est la manœuvre qui impose le choix du champ de bataille, et la forme que pren­dra le combat devra également se conformer au développe­ment de cette manœuvre. Se laisser attaquer, tel sera tou­jours le desideratum, mais ce ne sera pas toujours possible. C’est dans ce sens aussi que s’exprime Moltke, comme conclusion de son Mémoire. Cette conclusion répondait à une conférence du Major von Döring , où ce dernier recommandait une défensive stratégique avec une offensive tactique : « Je serais presque tenté d’affirmer le contraire, dit Moltke, à sa­voir que notre stratégie doit être offensive, notre tactique dé­fensive ». 

Aussi la forme de combat adoptée par les Français en 1870 est-elle à rejeter. Comment celle que Moltke entre­voyait théoriquement devait-elle se présenter dans la prati­que ? Ceci restait à démontrer par l’expérience mais certai­nement elle devait se conformer à la stratégie.

Suivent deux Mémoires qui examinent avec plus de détails les modifications apportées à la tactique par l’adoption des armes rayées. Entre la publication des deux Mé­moires, se place la guerre danoise, mais cette guerre n’a pas donné, au point de vue tactique, d’enseignement suffi­sant. Moltke utilise pourtant le petit combat de Schlutter­bach, et en outre la guerre de Crimée et les exemples tirés de ses ba­tailles. Le combat de Hagelsberg  en 1813 avec ses atta­ques à la baïonnette peut peut-être passer pour un exemple un peu vieilli.

Il est difficile de résister à la tentation de suivre pas à pas ces Mémoires, mais on dépasserait ainsi les limites du présent ouvrage. Il est plus utile pour le lecteur, qu’on veut engager à les parcourir, de ne lui donner qu’un court aperçu des matières traitées, en lui citant quelques passages remar­quables.

Il s’agit ici de la défensive de front de corps impor­tants, de leur attaque et de leur enveloppement en partant d’une position de rassemblement.

Cette description un peu unilatérale des phases de combat doit être tout d’abord admise comme théoriquement nécessaire, mais il ne faut pas considérer par là la matière comme épuisée, encore faut-il la discuter.

Moltke se sert du corps d’armée comme base de ses re­cherches dans les deux sens (défensive et offensive) et dans les deux Mémoires ; de cette façon la conclusion ne pouvait faire aucun doute : la défense devait avoir le dessus, l’atta-que de­venait même impossible contre un ennemi ins­tallé dans une position choisie, avec un champ de tir décou­vert, choisi par lui en avant de son front. L’exemple de Schlutter­bach prouve d’une manière irréfutable qu’à cette époque déjà et dans de telles conditions, le fusil se chargeant par la culasse avait une grande supériorité, parce qu’il infli­geait à l’ennemi des pertes énormes, sans en éprouver lui-même de bien sensi­bles. Moltke montre également que le mouvement envelop­pant, commencé seulement sur le terrain de l’attaque pour répondre à une contre-attaque effectuée en temps utile, a beaucoup plus de chemin à parcourir, et que dans le cas où les deux adversaires se comportent également bien, elle doit choisir le plus court.

Je n’entre pas davantage dans le détail, très intéres­sant sans doute, de la répartition la plus favorable des forces dans la défensive et je renvoie le lecteur aux Mémoires eux-mêmes. Je ne lui ferai remarquer qu’une chose, c’est que Moltke place les réserves selon les anciens errements, der­rière le centre, au lieu de les placer derrière les ailes, comme c’est devenu à peu près la règle aujourd’hui. Comme  les ar­mes nouvelles augmentent, dans de vastes proportions, la puissance d’une position en avant de son front, il y aura plus d’avantages à renforcer le centre par des sections de muni­tions au lieu de le faire par une accumulation de défenseurs. Cette expérience manquait encore à cette époque : on n’en tient pas encore un compte suffisant, même de nos jours, surtout aux manœuvres qui, pourtant doivent être pour les troupes la meilleure école de préparation à la guerre. La pro­fondeur des positions, à laquelle Moltke attache un grand prix, n’est diminuée que fort peu par ce procédé ; mais sa force offensive, dont il proclame lui aussi la nécessité, en est très augmentée, en ce sens que cet emplacement des réserves permet de s’opposer directement et par le chemin le plus court à l’enveloppement de l’ennemi. Tout cela s’applique au combat du corps d’armée.

« La seule tactique, dit Moltke, ne permet plus d’enve­lopper une armée en position. Son front atteint un mille et même davantage. Pour obtenir l’enveloppement, il faut effec­tuer une marche après laquelle il ne reste plus dans la jour­née le temps nécessaire pour combattre ». (p. 64).

Cette affirmation est indéniable tant que l’envelop­pement succède à une concentration préalable de l’armée. Mais Moltke nous a précisément montré qu’un enveloppe­ment efficace sur le champ de bataille doit être le résultat direct des marches d’approche stratégiques, pendant les­quelles les forces doivent être jusqu’à la fin conservées sépa­rées ; la défensive, elle non plus, ne peut parer à ce dan­ger qu’en supprimant autant que possible les grandes réser­ves, en d’autres termes, en conservant la séparation straté­gique de ses forces. Il est vrai que cette conclusion n’avait pas en­core été formulée à cette époque. Il faut toujours commencer par le commencement [2]. Ces Mémoires forment les fondations d’une nouvelle doctrine, qui se trouvent mas­quées mainte­nant par la construction qui les a recouvertes. Qu’on s’imagine les généraux anglais du Sud-Africain au courant de cette doctrine : ils n’auraient jamais attaqué comme ils ont fait sur la Tugela  et sur la Modder , et sacrifié inutile­ment tant de vies humaines. Ces Mémoires consti­tuent sim­plement le clef d’une doctrine nouvelle ; Moltke en traitant la question de l’emploi des différentes armes dans leur action commune y a parlé d’or et ce sont ses idées à ce sujet que je veux réunir ici.

Tout d’abord Moltke prévoit déjà d’un regard prophé­tique l’augmentation de la portée efficace des armes moder­nes, et par suite l’augmentation de la profondeur des champs de bataille. Depuis cette époque, et même dans la guerre de 1870, ces facteurs se sont accrus dans une proportion sensi­ble, et ils produisent pour la conduite des troupes de toutes autres conditions de temps et d’espace que celles des champs de bataille de Napoléon , qui pouvait, d’un point élevé, em­bras­ser d’un coup d’œil toutes ses troupes massées en vue de la bataille et regarder son adversaire, pour ainsi dire les yeux dans les yeux.

La portée des armes est augmentée : il en résulte na­turellement que l’attaque enveloppante de l’assaillant par­tant d’une position de rassemblement invisible, a plus de chemin à parcourir : aussi les conditions de temps sont-elles augmentées de telle sorte que le défenseur a toute facilité pour établir son flanc défensif, c’est-à-dire pour former un nouveau front : on en trouve l’explication très claire à la page 35. Mais à l’avenir nous demanderons certainement autre chose à notre formation défensive, – nous la voulons, en ré­sumé, capable de former un flanc offensif et nous ne pour­rons remplir cette condition qu’en abandonnant les anciens procédés et en plaçant nos réserves non plus derrière le cen­tre, mais sur l’aile qui est menacée ou qui n’est pas appuyée.

En somme, il faut retenir des explications de Moltke que la défensive de front est devenue tellement supérieure à l’attaque de front que vouloir cette dernière devient une faute.

Moltke préconise comme on l’a déjà indiqué une défen­sive normale, et c’est aussi le nom qu’il lui donne page 35, tout en prévoyant à cette forme normale d’innombrables conceptions et modifications. Le feld-maréchal ne réfléchis­sait pas combien la masse des troupiers [3] (officiers de troupe) est sensible à de pareilles recettes, avec quelle joie elle les accepte car elles lui épargnent le travail de la ré­flexion. C’est ce qui explique également tous ces travaux d’épigones , qui inventèrent après 1870 l’attaque normale. Ils prétendaient ébranler, et même réduire à néant, le principe affirmé maintenant par la théorie et par la pratique, d’après lequel l’attaque de front, surtout en terrain découvert et contre un ennemi en position, est devenue une impossibilité.

Les données de Moltke lui-même sur cette question ne peuvent pas nous satisfaire complètement. D’après lui, étant donné qu’on aura choisi le terrain relativement le plus cou­vert pour l’exécution de l’attaque, on devra amener rapide­ment les troupes, en ordre dispersé, jusqu’aux distances rap­prochées, au lieu de retarder leur marche par l’émission des feux. Cette doctrine dans sa forme impérative ne s’est pas montrée d’une application facile. Toutes ces mesures sont des palliatifs sur lesquels je ne veux pas ici m’étendre davan­tage : chaque chef pourra les appliquer selon son propre ju­gement. L’attaque nécessite des procédés essentiellement différents, pour égaler, puis pour surpasser la défense, et cette règle, l’auteur ne la fait pas entrer en ligne de compte, bien qu’elle dût lui être particulièrement facile à concevoir. Il eût fallu pour cela une étude plus approfondie que j’appel­lerais volontiers stratégique ; on n’en fit pas de sembla­ble avant 1866, ou du moins il ne nous en a pas été transmis de trace écrite.

En particulier, les conditions sont tout autres pour l’assaillant, s’il s’est conformé avec son corps d’armée aux prescriptions de la doctrine stratégique de Moltke et s’il s’est approché sur deux lignes d’opération. Ce procédé lui permet d’attaquer sans faire de détours, par les voies les plus cour­tes, et en partant de deux fronts différents, un adversaire immobile sur ses positions, et lui assure avec les armes nou­velles à longue portée, une supériorité que les attaques d’autrefois n’auraient pu même entrevoir.

Qu’on se représente la position des Français dans le bois de La Garenne  et sur le plateau d’Illy . Si dans ce cas l’adversaire tente sur un des flancs de passer à l’attaque, il est évident qu’il manœuvre sur lignes intérieures tactiques et ce procédé, avec les armes actuelles, conduit sûrement à une défaite complète, à moins que grâce à des conditions de ter­rain particulièrement favorables, on ne réussisse à empêcher les différents corps de l’assaillant de concentrer leur feux. Des ruptures par le centre des fronts ennemis, à la Napo­léo n, sont devenues impossibles. Il me reste donc à prier le lecteur, en parcourant ces Mémoires de Moltke, d’y joindre la phrase suivante qu’il a écrite plus tard, et que j’ai déjà citée dans la partie stratégique de cette brochure. Elle est ainsi conçue :

« Les conditions sont incomparablement plus favora­bles, lorsqu’on peut concentrer sur le champ de bataille, le jour même de l’action, les forces venant de points différents ; quand par conséquent les opérations ont été conduites de telle sorte que, partant de directions différentes, une der­nière mar­che, fort courte amène les troupes en même temps sur le flanc et sur le front de l’ennemi. Alors la stratégie a fait ce qu’elle a pu faire de mieux et de grands résultats de­vront en être la conséquence ».

Par cet emprunt, à la stratégie qui ne résulte il est vrai que de l’expérience de 1866, je romps la suite des idées de l’ouvrage. La stratégie seule permet de résoudre le di­lemme dans lequel le nouvel armement a enfermé l’attaque.

Il me reste à aborder quelques points de détail, dignes d’une attention spéciale.

Moltke se sert de l’exemple de la bataille de l’Alma , pour montrer l’avantage de la formation en lignes pour l’attaque, contre les formations en profondeur de la défense, et attribue à cette circonstance le succès des Anglais. Il faut reconnaître évidemment que de grandes colonnes profondes et conservées longtemps n’amènent pas à de grands résul­tats, depuis que c’est la supériorité du feu qui décide des ba­tailles. Mais à cette époque les deux adversaires n’avaient pas encore de fusils se chargeant par la culasse, et les An­glais seuls possédaient des fusils Minié . Aussi cet exemple me paraît-il vieilli. De plus, l’idée d’une marche en avant en longues lignes, sous un terrain accidenté, et sur une lon­gueur d’un ou plusieurs milles, donne forcément à réfléchir. Les difficultés qui s’accumulent en pareils cas se trouvent décrites d’une façon suffisamment explicite à la page 60. Il est douteux cependant qu’avec l’armement de cette époque, une colonne d’assaut unique dirigée sur le point décisif, comme celles de Napoléon  à Wagram  et ailleurs, n’eût pas réussi à briser les minces lignes rouges. Les Russes furent constamment battus alors, parce qu’il leur manquait l’esprit d’offensive.

Moltke se montre plus loin partisan du procédé qui consiste à s’approcher le plus près possible de la position en­nemie, avant d’ouvrir le feu, et cette idée, présentée sous cette forme générale, ne trouve pas de contradicteurs parmi les tacticiens de métier. Il reste entendu que la mise à exécu­tion de ce principe doit toujours rester subordonnée à la si­tuation du moment ; il ne faut pas vouloir fixer de distances précises, la pratique l’a suffisamment démontré. Ainsi Moltke lui-même (p. 52) n’entend pas interdire absolument les feux à grandes distance dont l’emploi devient nécessaire dans certains cas exceptionnels, mais il veut n’en confier l’exécution qu’aux meilleurs tireurs.

Quelque plausible que paraisse ce principe, que toute l’armée acceptait alors avec vénération (feux individuels exé­cutés par les meilleurs tireurs à grande distance et feux de masse aux distances rapprochées), ce procédé a été aban­donné. Si des objectifs grands et décisifs se présentent à des distances considérables, mais qu’il soit possible d’atteindre, on ne peut obtenir de résultats qu’au moyen de feux de masse bien dirigés, parfaitement gouvernés, et exécutés sur plusieurs hausses, encadrant ce but. L’étude approfondie du fusil et des propriétés de dispersion qu’il possède nous a donné cette conviction.

J’attire l’attention du lecteur sur quelques maximes isolées très importantes, qui ont certainement conservé leur droit de cité dans notre enseignement tactique. Nous trou­vons page 38, la phrase suivante :

« Mais qu’on n’oublie pas que la bravoure, même la plus éclatante, échouera devant un obstacle infranchissable, non seulement devant un fossé d’eau profond de 6 pieds, mais bien aussi devant une ligne absolument découverte et abordable, dans laquelle les feux ont acquis une efficacité écrasante. Un ca­valier, si bon qu’il puisse être, ne parviendra pas à pousser le cheval le plus in­trépide vers un obstacle qu’il ne peut pas aborder ».

Cette affirmation, que j’ai toujours considérée comme une thèse essentielle de la tactique moderne, n’a pas été suf­fisamment répandue dans l’armée : sortie de la plume de Moltke, elle aurait probablement paru évidente. Venant de cette source autorisée, elle s’imposera enfin, après les expé­riences de Saint-Privat et du Point-du-Jour . Le stratège re­connaît donc, avec une remarquable sûreté de coup d’œil, la transformation radicale qui est la conséquence de l’emploi des armes nouvelles dans le domaine de la tactique ; il fait cette constatation le premier, avant même que ces armes ne soient entre les mains de nos adversaires. En prenant cet aphorisme pour base, toutes les dispositions prises pour la bataille de Gravelotte  se seraient transformées, sans pour cela qu’on renonçât à l’offensive. Moltke continue en effet comme il suit :

« Il serait absurde de vouloir affirmer dans un règle­ment qu’il est interdit à une troupe de s’avancer contre un ennemi établi à couvert ; il faudra que les chefs se rendent compte dans chaque cas de la difficulté de l’entreprise ».

Cette proposition sera pour la postérité l’expression de la vérité ; nos règlements actuels ont d’ailleurs été conçus dans ce sens. L’attaque à travers une plaine découverte, lorsqu’elle deviendra indispensable, devra se servir de procé­dés de combat spéciaux. Les ouvrages de fortification eux-mêmes, avec leurs faces à l’abri de l’escalade et leurs glacis bien battus, succombent sous l’action de la supériorité du feu et finalement de la baïonnette ; aussi l’attaque en plaine, quand elle devient inévitable, doit-elle utiliser dans leur sens général les prescriptions en usage dans la guerre de siège. En appelant à son secours de semblables procédés, qui sont suffisamment expliqués dans nos règlements actuels, l’offen­sive, même dans ces cas extrêmes, retrouvera encore sa pro­digieuse puissance, contre un défenseur qui a sacrifié sa li­berté de mouvement en se cramponnant au terrain.

Nous trouvons encore à la page suivante, dans une remarque, une deuxième pensée de Moltke. Je la transcris ici, en raison de son importance :

« On ne peut imposer à une offensive de tâche plus pénible que celle de franchir une plaine découverte, pour marcher contre un adversaire pourvu des trois armes, et en particulier comme ici (à Solférino ) d’une artillerie puissante, et qui s’est posté solidement au delà de cette plaine ».

Et pourtant on ne disposait pas encore à cette époque de la terrible puissance de destruction du fusil se chargeant par la culasse !

Tout comme dans ce cas spécial, Moltke entrevoit clai­rement la transformation complète que devait subir notre méthode d’instruction, à la suite de l’introduction des armes nouvelles. Tout d’abord le terrain de manœuvre doit renon­cer à son pouvoir d’autrefois avec sa prétention de préparer la guerre, pouvoir que lui avait transmis l’époque de Fré­déric  et qu’il n’abandonne, même aujourd’hui, qu’avec une certaine répugnance.

Il est indispensable de citer ici des phrases entières de l’ouvrage, avec toute leur puissance de démonstration car jamais, ni auparavant ni depuis, la diminution de l’impor­tance du terrain de manœuvres n’a été décrite d’une façon plus éloquente (p. 39).

Il remarque tout d’abord que nos prescriptions régle­mentaires d’alors répondaient également aux conditions nouvelles. Cette remarque est très indulgente, car les règle­ments laissaient le choix entre deux systèmes de combat. Moltke le dit en termes très fins : « Le règlement nous offre tout ce qui est nécessaire, peut-être même un peu plus ». L’un des systèmes pouvait être appliqué sur-le-champ de manœu­vre, mais était complètement vieilli ; l’autre (les co­lonnes de compagnie et la tactique des directives) ne pouvait prouver sa supériorité qu’en terrain varié, dans une situa­tion de guerre, et c’est à lui que Moltke voulait désormais borner toute l’instruction tactique. Mais il eût fallu pour cela sup­primer officiellement l’autre système tout entier.

Il continue textuellement :

« L’influence des armes perfectionnées ne se montrera donc pas du tout sur le champ de manœuvre mais bien déjà d’une façon très sensible en terrain varié.

« Ce que nous avons appris sur la place d’exercices ne se transforme en quelque chose qui ressemble à un combat véri­table que par la combinaison des armes et par l’applica­tion qu’on en fait sur le terrain : alors seulement l’exercice de­vient manœuvre.

« Un soi-disant exercice avec thème nécessite une cri­ti­que des plus indulgentes. Il y faut faire complètement abs­traction  non seulement du terrain, mais encore des dimen­sions : aussi cet exercice devient-il une abstraction, et offre-t-il une image absolument fausse. Comment peut-on s’imaginer la marche d’une masse d’Infanterie en ordre serré dans une plaine, avec une attaque à la baïonnette à 200 ou 300 pas de distance ? Où cette troupe se serait-elle formée, comment se serait-elle jusque là comportée sous le feu ? Nos terrains de manœuvre même les plus grands, ne sont pas assez étendus pour tenir compte des effets de l’artillerie rayée ».

Suit une description charmante et presque comique de la manière dont se déroulerait dans la réalité une attaque contre un ennemi qui se serait établi devant Berlin  au Tem­pelho f. Elle éviterait complètement le terrain d’exercices, c’est-à-dire l’espace où les manœuvres se trouvent limitées là-bas : précisément parce que c’est un terrain d’exercices, c’est-à-dire une plaine découverte.

Moltke conclut ainsi :

« Le terrain des manœuvres reste absolument néces­saire pour l’étude des mouvements réglementaires pour le maniement des masses, mais il ne peut servir qu’aux exerci­ces. Pour la manœuvre, il faut forcément faire entrer en li­gne de compte le terrain, les grands espaces, l’initiative de chacun des chefs, et étudier l’action selon les circonstances ».

Le lecteur reconnaîtra donc clairement combien les prescriptions réglementaires actuelles répondent aux idées de Moltke, sans que ces dernières eussent été connues à cette époque. Il faut donc admettre maintenant qu’il en a été l’inspirateur. Les idées étaient en avance, et la publication de son testament contribuera puissamment à détruire l’oppo­sition de ceux qui résistent encore à un semblable em­ploi du terrain d’exercices. Les lois tactiques de détail, telles que le règlement les établit, peuvent être figurées et mises en lu­mière sur ces terrains plats. Des actions qui se dérou­lent d’après une situation de guerre donnée sont étroitement li­mitées et devront toujours se borner à mettre en lumière dans leurs péripéties un petit nombre de principes bien défi­nis, sinon on tombe dans « l’abstraction pure et dans de faus­ses images ». L’influence fâcheuse de ces procédés sur le ca­ractère des chefs et sur l’idée qu’on se fera de la guerre, est attestée par Moltke lui-même.

La totalité des idées que ce groupe de propositions contient, n’est pas examinée dans mon analyse : elle ne se proposait pas ce but, d’ailleurs, et ne doit que servir de guide dans cette étude. Je ne m’occuperai plus en détail des re­marques concernant les différentes armes prises séparé­ment. Elles trouveront leur place dans le dernier groupe. Je terminerai ici mon étude en résumant les résultats des re­cherches de Moltke.

Il dit page 31 :

« L’attaque d’une position est devenue notablement plus difficile que sa défense : la défensive pen­dant la 1ère phase de la bataille offre une supériorité décisive. La tâche d’une offensive stratégique habile consistera à contraindre notre adversaire à attaquer une position choisie par nous, et ce n’est que  lorsque les pertes, l’émotion et la fa­tigue l’auront épuisé, que nous pourrons arriver, nous aussi, à l’offensive tactique ».

 Le maître a été amené ainsi à parler en faveur de la défensive offensive. Il est vrai que la pratique seule pouvait démontrer la possibilité d’appliquer ce principe à la méthode stratégique. Mais Moltke n’était pas seul alors dans l’armée à avoir cette conception. L’Instruction de 1861 étudiait cette idée jusque dans ses dé­tails, et réduisait pour ainsi dire le combat à un problème d’arithmétique sur les effets des projectiles des armes se chargeant par la culasse. Moltke ne prit aucune part à l’élaboration de ce document comme son testament le prouve. Il eut paraît-il pour auteur les deux Alvensleben    (Gustave et Constantin), et montre quelle conception les esprits les plus distingués se faisaient alors du combat. La pensée de Moltke dans son ensemble est facile à saisir, mais dans cette déduc­tion, elle s’affine à l’excès. Elle ne gagna pas de terrain dans l’armée, dont l’esprit resta imbu jusque dans les moelles des idées d’offen­sive tactique, comme le prouva suffisamment l’année 1866.

Mais les idées fondamentales de Moltke elles-mêmes ne furent guère appliquées. On admit tout d’abord, il est vrai, qu’il fallait opposer à l’attaque de l’ennemi le feu de fu­sil à tir rapide, jusqu’à ce que les renforts fournis peu à peu par la colonne en marche permissent de progresser sur le terrain, comme à Nachod  par exemple. Mais cela n’était pas encore de la défensive offensive tactique. Le même phéno­mène s’était produit dans toutes les guerres précédentes. Jamais en 1866 une « offensive stratégique habile » n’a su obliger l’adversaire à attaquer une position choisie par elle. Les positions à occuper ne devaient pas s’offrir selon les be­soins de la manœuvre, et on vit bien la fausseté de la maxime d’après laquelle une armée exécutant librement une manœuvre stratégique trouverait facilement une forte posi­tion au point décisif (p. 32. IIe paragraphe). La forte posi­tion française de Gravelotte  à Roncourt  par exemple amena un bouleversement de toutes les conditions stratégiques, par le renversement du front.

Jamais en 1866 les corps d’armée, à leur entrée sur les champs de bataille, n’éprouvèrent le besoin de se soumettre à de pareilles conditions. Avec le principe de la défensive of­fensive on n’eût jamais pu traverser les défilés de la Bohème . En fait d’utilisation du terrain, on dut se borner à répondre à l’occasion par le feu à une furieuse attaque, mais en somme on ne peut pas perdre de vue un seul instant les progrès de l’action. De tout temps, du reste depuis l’invention de la pou­dre, l’offensive tactique a obéi à de pareilles lois, par exemple Frédéric  à Rossbach .

C’est dans l’exécution d’ensemble de la manœuvre prussienne de 1866 que se manifesta le plus clairement l’impossibilité d’appliquer ce principe. La IIe armée obéit à l’idée stratégique de Moltke en traversant les défilés jusqu’à l’Elbe  et apparaît en temps utile, conformément au plan d’opérations. Quant à la 1ère armée, elle poursuit son idée de défensive offensive tactique. Le prince Frédéric-Charles , dans l’ordre qu’il lance immédiatement avant son entrée en action, s’en déclare partisan. Or, c’est à cette idée que sont dus les rassemblements prématurés et les à-coups dans les marches en avant. L’action stratégique subit de ce fait une interruption et un retard notables ; de même, si le Prince se décida de sa propre initiative à attaquer précipi­tamment, à un moment où il eût nécessairement fallu pour les armées, une direction unique, et où le quartier général se trouvait à Jitschin , ce sont ces pertes de temps du début qui expliquent sa détermination avec le plus de vraisemblance. Mais à ce moment, l’attaque de front ne pouvait plus amener de résul­tat, et il fallut la remplacer par une attaque venant d’une direction différente. En résumé, la campagne de 1866 prouva surabondamment que les principes tactiques de­vaient céder le pas à la doctrine purement stratégique de Moltke. Ses prescriptions doivent être suivies sans restric­tions et les me­sures de détail, en tenant compte des circons­tances, doivent être laissées au soin des commandants par­tiels. On pouvait dès lors appliquer d’autant mieux cette mé­thode que l’expérience de la campagne mit en lumière un principe tac­tique tout nouveau. Le procédé le plus sûr pour obtenir la supériorité du feu consiste à faire agir concentri­quement sur un même objectif deux fronts différents. Cette doctrine se fit jour à Jitschin sur le plateau de Diebenetz , et enfin dans la cuvette de Königgraetz .

Moltke, avant 1866, était donc lui aussi dans l’erreur, mais ce qui le protégeait comme nous-mêmes, contre les conséquences de cette erreur, c’est la stricte observation de sa doctrine stratégique si supérieure. Il avait recommandé, il est vrai de se laisser attaquer autant que possible dans la première phase du combat. Mais il était loin de penser alors à un schéma : la libre application de sa stratégie le prouva bien, et il y mit d’autant moins d’arrière-pensée qu’il savait sa propre armée pourvue d’un fusil supérieur. A la fin de la campagne, la barrière que la théorie pure s’était dressée à elle-même en face des nouvelles armes, était tombée. C’est ce que démontrent les Mémoires parus après l’année 1866, et sur lesquels je veux maintenant appeler l’attention du lec­teur.

Nous voyons de nouveau Moltke et Niel  appliquer d’une manière différente un même principe tactique fonda­mental. Niel  amena le pavillon de la stratégie, à la vue des propriétés des armes nouvelles ; Moltke au contraire le re­leva d’une main d’autant plus ferme et lui édifia de nouveaux supports. La tactique doit lui obéir sans condition, tant dans les mouvements en avant que dans les mouvements en re­traite d’une armée.

Les Mémoires que je vais étudier à présent vont mon­trer l’influence que Moltke a également exercée sur l’armée dans le domaine de la tactique, et font ressortir la collabora­tion de ses lieutenants. Il s’agit de deux ouvrages séparés – le Mémoire adressé le 25 juillet 1868 à Sa Majesté, et l’Instruction de 24 juin 1869 pour les officiers exerçant de grands commandements, qui fut la conséquence du premier. Comme l’analyse de leur contenu au point de vue stratégique a déjà été faite plus haut, il ne s’agit ici que de questions tac­tiques aussi puis-je me résumer en peu de mots. Je m’efforcerai de me rattacher en  même temps à ce qui a été dit précédemment. Avant l’année 1870, la doctrine d’ensem­ble de la guerre en stratégie et en tactique n’arrivaient pas à s’harmoniser complètement. Le temps avait manqué, la voie secrète qu’on suivait était semée d’obstacles, et de plus la tactique en elle-même n’était pas suffisamment départagée entre les différents facteurs dont elle dépendait. Au contraire, dans le domaine de la stratégie, nous voyons ce but atteint. C’est ce que je veux examiner et prouver par les considérations suivantes.

Le point le plus important pour nous sera d’étudier les réformes qu’avait à accomplir l’Infanterie. Cette arme avait porté pour ainsi dire seule le poids des succès dans la dernière guerre, elle avait montré des vertus brillantes, mais partout ainsi au cours des combats, son action avait échappé aux mains des chefs. Cette faute avait été si générale qu’il fut impossible de l’attribuer aux tendances personnelles et à l’intervention de tels ou tels officiers pris en particulier. Moltke en cherche donc, et avec raison, la cause dans les ins­titutions militaires. On a vu déjà quel soin il mit à réformer dans cet ordre d’idées, les Instructions stratégiques concer­nant les ordres de marche et les formations. Mais cela ne suffit pas à obvier au mal, son siège était plus profond ; il fallait en même temps réformer le règlement. Étant donné la prédilection bien connue du roi pour le règlement en vigueur, Moltke choisit très prudemment ses expressions pour lui soumettre les propositions qui lui paraissaient nécessaires.

Il dit, à la page 93 de son mémoire :

«  Dans les combats presque toujours heureux de 1866, le défaut de commandement en haut, l’action indé­pendante des unités inférieures en bas, restèrent sans grand inconvé­nient ; mais dans une campagne nouvelle, ce laisser aller pourrait avoir de funestes conséquences.

« Notre règlement d’Infanterie s’est montré excellent. Il permet, pour chaque situation de combat, de prendre la for­mation voulue, même celle des demi-bataillons, sans qu’il y ait lieu pour cela de modifier les règles actuelles du Com­mandement qui sont établies depuis longtemps.

« Il contient même un peu plus que le nécessaire. Les journaux d’opération ne montrent nullement qu’on ait eu l’occasion d’employer ces évolutions artistiques qui ne sont plus exigées aux inspections, mais que l’on continue à prati­quer. Leur disparition définitive simplifierait le règlement et faciliterait l’instruction des bataillons ».

Il faut remarquer qu’en employant cette expression « plus que le nécessaire », Moltke réédite celle que j’ai déjà citée comme caractéristique dans mon analyse d’un mémoire précédent. Ce « plus » créa un dualisme dans le choix des moyens, ce qui contribue souvent à pousser à l’arbitraire (ti­tre 5 du règlement de tactique des colonnes de Compagnie). Sa Ma­jesté approuve les remarques d’un Oui noté en marge. Elles étaient destinées à donner un goût au Menu qui allait suivre. Examinons le de plus près.

L’Emploi des colonnes de Compagnie dans le combat y est décrit comme le seul en vigueur, la tactique des ½ ba­taillons, improvisée par Steinmetz,  est rejetée et l’ordre dis­persé avec feux de tirailleurs, feux de salve, et enfin attaque à la baïonnette est indiqué comme la forme la plus fré­quente du combat.

Mais cette manière d’envisager les phases du combat devait nécessairement amener une organisation nouvelle de ce qu’il faut considérer comme l’unité tactique d’infanterie la plus forte. C’est par là seulement que la cognée fut portée sur les racines du règlement en usage ; le roi dans sa haute sagacité le reconnut bientôt. La partie du Mémoire qui s’occupe de cette question, avec les notes royales portées en marge, et reproduites de la page 95 à la page 102, est le plus remarquable de tout l’ouvrage.

Si ces idées avaient été admises, le règlement de l’infanterie se fût trouvé, dès cette époque, établi sur les ba­ses actuelles. D’après la pensée de Moltke, les régiments d’une brigade ne devaient plus combattre l’un derrière l’autre, mais bien accolés l’un à l’autre. Le Maréchal a-t-il reconnu toute la portée de cette modification ? La question reste sans réponse, car il n’était nullement un tacticien pra­tique. Il est probable que, comme conséquence de ses propo­sitions stratégiques sur les ordres de marche, il était guidé par la pensée que ce procédé devait assurer au combat de rencontre un développement plus facile et plus naturel. Au fur et à mesure de leur arrivée sur le lieu du combat, les uni­tés recevaient, dans le même ordre, l’indication de leurs ob­jectifs et leurs missions spéciales, et devaient former elles-mêmes leurs lignes successives, dans le sens de la profon­deur. Il convient de remarquer ici, pour se faire une idée du développement historique de notre tactique, que cette pensée créatrice, qui nous permit de nous débarrasser de l’ancienne tactique des lignes, ne fut pas énoncée d’abord par Moltke, et qu’elle ne provient pas non plus de ses disciples. Cette pen­sée ne fut pas non plus le résultat de l’expérience récente de la guerre. Constantin d’Alvensleben , le vainqueur de Jion­vill e, qui, comme commandant de régiment et de brigade, utilisa constamment le terrain d’exercices pour y essayer de nouvelles formations de combat, a employé cette formation avant même la campagne de 1866, y a exercé ses troupes, l’a expérimentée et fait expérimenter. Sa Majesté elle-même vit à cette époque appliquer cette méthode et la rejeter par les mêmes arguments que nous trouvons exposés dans ce Mé­moire.

Ce fait est facilement explicable. Un pareil pas en avant ne constituait pas une simple enjambée pardessus un sillon, mais en un véritable saut d’obstacle, qui devait paraî­tre impossible à un homme habitué pendant toute sa vie à tenir compte de cet obstacle. Une pareille révolution était en opposition avec la vieille expérience, qui avait ses racines dans la pure tactique de ligne telle qu’elle avait été trans­mise par les époques frédéricienne et napoléonienne, avec les attaques en masse d’alors. On s’explique alors très naturel­lement, au point de vue psychologique et historique, com­ment une modification aussi profonde dans la tactique n’ait pu être exécutée qu’après la mort du roi. L’Empereur  Guil­laume était le principal dépositaire de la tactique d’infante­rie de son temps, depuis les Guerres de l’Indépen­dance, et celui qui la connaissait le mieux. La seule concession qu’il se laissa arracher se trouve dans les paroles rapportées dans l’Instruction suivante : « Il peut donc être également avanta­geux dans certains cas pour la brigade d’Infanterie de s’écarter de la formation normale de combat, dans laquelle les deux Régiments sont placés l’un derrière l’autre, de les acco­ler l’un à l’autre par leurs ailes, mais en laissant leurs ba­taillons l’un derrière l’autre en ligne. Le commandant du ré­giment aurait alors la possibilité d’utiliser ses propres ba­taillons pour renforcer son front, couvrir ses flancs, et soute­nir le combat, tant que le commandant de la brigade ne les aura pas gardés à sa disposition exclusive en « guise de ré­serves ».

C’était évidemment une concession : mais les conces­sions, conduisent le plus souvent, on le sait, à des demi-me­sures. Dans le cas présent, elle ne pouvait amener aucune fa­cilité, ni à plus forte raison constituer un remède. La règle devient l’exception ; on laissait bien au colonel le droit d’em­ployer ses forces en unités constituées, mais en principe il avait à les former en lignes. Il est évident que la formation de l’Infanterie en lignes, entourée de pareilles précautions, devait n’en devenir que plus obscure.

Mais les procédés appliqués pendant des générations et devenus de vieilles habitudes ne s’abandonnent qu’à contre-cœur, et la tactique de lignes est si vieille que Frieds­ber g déjà l’avait employée, aussi ce que nous trouvons exposé en grand dans ces mémoires doit s’y reproduire en petit. Tous, du général au caporal, se cramponnèrent à ces vieilles habitudes, et ne s’en détachèrent qu’en résistant, et après des luttes de plusieurs années. Il est impossible de ne pas remarquer que cette idée, qu’on pourrait appeler celle d’Al­vens­leben, était nouvelle, et la génération qui vit et tra­vaille en ce moment, peut facilement se rendre compte des efforts que nécessite son introduction dans les mœurs mili­taires, même depuis qu’elle est devenue réglementaire. Il arrive même bien souvent encore qu’on revient à la concep­tion des lignes, et qu’on y est conduit lorsqu’au cours d’exercices exécutés sur des terrains découverts on poursuit en vain une idée tactique. La méthode des lignes constitue souvent alors le plus commode des expédients. Même dans les bataillons, le Commandant est bien vite prêt à former des lignes, qui lui permettent de garder ses unités à la même hauteur, et d’enrayer ainsi leur initiative par ce moyen mé­canique.

Rappelons à cette occasion le mot déjà cité de Moltke : les exercices de ce genre, dit-il, conduisent à des abstrac­tions et à des idées fausses. Le rôle des terrains de manœu­vres s’est également modifié, et cette modification doit entrer en ligne de compte, si l’on veut habituer notre Infanterie à l’idée du combat par unités constituées. Nous avons vu suffi­sam­ment comment se présente dès lors le nouveau rôle des ter­rains de manœuvres.

Imaginons maintenant cette loi tactique, lors d’une prochaine guerre, complètement entrée dans les mœurs de l’armée et je veux admettre que tel est le cas partout : cette loi sera en harmonie avec toutes les autres maximes tacti­ques et stratégiques de Moltke, qui ont été adoptées déjà. D’après cette loi il faudra indiquer à toutes les unités, jusqu’aux plus petites d’après l’ordre de bataille, les objectifs à battre ; les liens tactiques n’en sont pas relâchés pour cela, et les formations de combat dérivent naturellement des for­mations de marche.

Comme les accidents de terrain ne sont pas en ligne droite, le combat d’Infanterie en ordre dispersé ne comprend plus davantage de front aligné ; l’ordre donné pour le com­bat, combiné avec les besoins de la situation, qui se modifie constamment, détermine seul son action.

Je ne poursuis pas plus loin l’étude de l’idée d’Alvens­leben et de Moltke, je n’y ajoute non plus de détails, et j’affirme simplement qu’elle a été la première à donner une base sérieuse à la tactique d’Infanterie de nos jours. Je vou­drais prouver par là que ceux qui se mettent en opposi­tion avec notre règlement élémentaire actuel, ou même s’atta­chent aux formations en ligne, ne sont pas seulement en contradiction avec le règlement, mais aussi avec ses grands inspirateurs qui ont indiqué le chemin de la terre promise des formations rationnelles de combat, sans avoir pu toute­fois l’atteindre eux-mêmes. Moltke peut être compté tout particulièrement parmi les créateurs de notre tactique d’infanterie et il devient de jour en jour plus improbable qu’on se détourne des voies qu’il a si clairement tracées pour revenir en arrière. Sans doute ces voies sont susceptibles d’amélioration, à mesure que les facteurs du combat se per­fectionnent, mais il est impossible de les détruire désormais, ce serait détruire en même temps un travail intellectuel de 30 années, bien que le règlement lui-même ne date que de 1888.

La mission imposée à l’artillerie est traitée tout à fait d’après les mêmes principes dans les Mémoires dont nous nous occupons ici. Nous devons dans notre étude chercher à rapprocher cette mission de celle de l’infanterie, d’autant que la tactique de cette arme, comme nous l’avons remarqué déjà, dépend plus encore aujourd’hui de celle de l’artillerie qu’à l’époque napoléonienne. Je n’entre pas dans les détails que le lecteur pourra étudier en parcourant lui-même l’ouvrage. Cette arme, elle aussi, a vu de grandes modifica­tions apportées à son armement, jusque dans ces dernières années ; elles lui assurent une mobilité plus grande avec une plus grande efficacité, et le perfectionnement des principes de l’organisation des troupes lui a assuré une situation pré­pondérante dans l’ensemble de la bataille. Tout cela était l’objet des préoccupations de Moltke. Il faut noter seulement qu’il considère déjà comme une grande erreur de séparer en temps de paix cette arme de l’unité auxquelles elle appar­tient. Il dit par exemple page 132 : « C’est du reste à cette sé­paration du temps de paix qu’il faut attribuer le fait que sou­vent l’artillerie ne reçut aucun ordre des commandants de division, et d’autre part que l’artillerie attendait des ordres dans des cas où elle n’aurait eu qu’à suivre au combat les ar­mes auxquelles elle était affectée ».

En ce qui concerne la tactique de la cavalerie sur le champ de bataille, je ne citerai qu’un passage sur lequel je désire attirer l’attention. Il recommande en résumé l’emploi de la colonne de pelotons pour les mouvements de grands corps de la cavalerie, qui doivent se diriger droit sur le point de l’attaque, c’est-à-dire généralement le flanc de l’adver­saire.

« Si ce point peut-être atteint, en faisant aboutir une at­taque convergente, venant de plusieurs directions différen­tes, l’effet en sera d’autant plus considérable et déjouera la plu­part du temps les contre attaques de l’ennemi ».

Cette phrase donne au Murat , je dirai plus exactement ici au Seydlitz , de l’avenir, c’est-à-dire au Commandant d’un grand Corps de Cavalerie, une notion exacte de la position à donner au début de la bataille à ses divisions. En laissant aux masses de cavalerie de l’espace pour se mouvoir, on leur permet d’exercer en temps utile une action combinée, bien mieux qu’en les disposant dans une position centrale, ce qui leur fait perdre un temps précieux. Du reste il vaut mieux laisser au lecteur le soin de parcourir lui-même les considé­rations de Moltke sur l’action tactique des divisions de cava­lerie et de la cavalerie divisionnaire ; en ce qui concerne la mission stratégique de l’arme, les citations nécessaires ont déjà faites.

Je crois avoir montré suffisamment, dans son ensem­ble, l’influence puissante que Moltke a exercée jusqu’à nos jours sur la tactique et je vais résumer plus encore que je ne l’ai fait jusqu’ici les citations tirées de la dernière partie de « l’Instruction pour les généraux en chef » (XI. Conduite du combat et poursuite, p. 206 et suivantes). Pour plus de clarté je modifie mon exposé en mettant les idées de l’auteur en harmonie avec les conditions actuelles de la guerre. Au cha­pitre XI manquent les enseignements de la guerre de 1870, aussi n’est-il plus à hauteur ; il ne peut que nous enseigner où doit nous conduire dans l’avenir la doctrine tactique de Moltke et quels doivent être les progrès à réaliser.

Moltke, nous l’avons dit, a prévu quelle révolution de­vait s’opérer dans la tactique de l’infanterie. Les règlements des différentes armes ont donné raison depuis à ses prévi­sions, car la cavalerie elle-même les a suivies d’une façon notable ; elle tend en effet à former ses lignes en tenant compte des unités tactiques. Pour sa tactique de combat (at­taques en grandes masses) cette répartition des unités a une toute autre valeur que dans l’infanterie. Mais cette tactique de combat sera d’autant plus simplifiée qu’on réussira mieux à identifier les unités avec les lignes d’attaque. Former ces lignes au début, en tenant compte des unités, mais sacrifier ensuite ces unités à cette formation, au cours d’une action se déroulant rapidement, ne constitue encore qu’une demi-me­sure. Il faudra toujours se convaincre qu’en appliquant le principe des unités, les actions d’ensemble seront plus sim­ples à réaliser. D’ailleurs, il n’est aucun principe de tactique qu’on ne puisse appliquer machinalement et d’une manière inintelligible. Il ne se produira plus de combats sérieux sans désordre et sans mélange d’unités ; il faudrait pour cela en revenir aux procédés frédériciens, ce qui est devenu impossi­ble. Mais ces désordres s’augmenteront encore si on ne fait pas intervenir l’intelligence, qui peut seule diriger la ma­chine et conduit toujours à l’emploi des meilleurs expédients. Le général en chef ne sera pas le seul à utiliser cette faculté qui échappe à la codification. Malheur à l’armée qui voudrait pour chaque cas d’exception prescrire une règle exception­nelle. Elle s’écarterait complètement de la voie tracée par Moltke.

Dans l’artillerie, il est vrai, il n’y a pas de lignes, il n’y a que des unités. Mais dans l’emploi de cette arme en masse, il est d’autant plus important de conserver cette division en unités. Dans cette arme, il faut continuer à établir une dis­tinction entre les unités qu’il y a lieu de laisser dans les mains des commandants de troupes, et celles que le com­mandant en chef garde à sa disposition. Le Mémoire de Moltke tient parfaitement compte de ces principes, qu’on dé­signe en fractions sous les noms d’artillerie de corps et divi­sionnaire, ou qu’on leur donne des dénominations différen­tes.

Telles sont les réformes qui constituent la conclusion du Mémoire de Moltke, et l’Instruction, comme on l’a déjà établi, ne les applique pas encore. La campagne de 1870 seule établit la nécessité de faire des distinctions dans la tactique de combat. La guerre de 1866 avec son fusil supérieur, et sa tactique unilatérale, que nous désignons maintenant sous le nom de tactique du combat de rencontre, avait toujours conduit à des solutions rapides. A l’exception du cas de la 1ère armée à la bataille de Königgraetz , on ne s’était jamais heurté à une position déjà occupée par l’ennemi, pourvu d’un champ de tir découvert, et là l’entrée en action de la IIe armée et de l’armée de l’Elbe , c’est-à-dire une manœuvre su­périeure, per­mit de sortir rapidement d’une situation tacti­que pénible et sanglante. Il n’est donc pas précisément éton­nant de voir que la voix de Moltke, indiquant les difficultés de l’attaque de front, ait résonné comme celle d’un prédicateur dans le dé­sert. Spicheren , Wörth  et enfin Gravelotte -Saint-Privat, mon­trèrent plus tard jusqu’à l’évidence même aux officiers de troupes la vérité d’une doctrine aussi essentielle et en même temps aussi délicate.

Cette doctrine trouve son expression légale dans la distinction établie entre le combat de rencontre et le combat livré contre une position préparée. Il est absolument superflu d’insister davantage sur ce sujet, car cette distinction est parfaitement connue maintenant et suffisamment admise avec tous ses procédés théoriques. On voit dans ces Mémoi­res que Moltke, en se servant d’expressions pittoresques et prophétiques, a montré quelles difficultés présenterait dans l’avenir l’attaque de front contre une position préparée. Pour les combats de rencontre, que l’expérience de 1866 a si bien permis d’étudier, l’Instruction fait plus encore. Je me borne à citer une phrase de la page 212 : « En même temps que l’artillerie se portait en avant, pour occuper ses positions de tir, les troupes étaient dirigées vers les points qu’elles de­vaient occuper pendant le combat. Tant que leur sécurité le permet, elles restent en formation de marche, car un dé­ploiement prématuré retarderait leur entrée en action et userait nota­blement leur force ».

La perte de temps que les déploiements entraînent peut se calculer d’après les longueurs de marche des grandes unités, et cette perte de temps est inutile : elle peut être considérée comme l’adversaire le plus dangereux de la stra­tégie de Moltke au début de la bataille. On peut démontrer que plusieurs grandes unités de la IIe armée ont engagé de cette façon leurs mouvements avant leur entrée en action à Königgraetz , ce qui a été très préjudiciable à la simulta­néité de l’arrivée des troupes sur le champ de bataille. Ce fut la cause du long isolement où restèrent les troupes de la 1ère Division d’Infanterie de la Garde : ces corps virent de ce fait augmenter en même temps leur propre fatigue. Ce n’est pas du reste le seul passage de son testament où Moltke nous met en garde contre des déploiements inutiles, et conseille par suite d’utiliser dans certains cas la tête même des colon­nes pendant que le reste continue à serrer, en tenant compte de la force de cette tête, force qui viendra s’accroître peu à peu. Plusieurs de ces thèmes académiques roulaient sur ce sujet ; car l’expérience des anciennes guerres et l’enseigne­ment qu’on en avait tiré avaient fait pénétrer pro­fondément dans l’armée la tendance d’attendre le plus long­temps possi­ble avant de tirer le premier coup de canon, de façon à avoir le temps d’amener ses troupes dans la forma­tion de bataille. La concentration et le combat étaient alors toujours deux actions bien distinctes. Moltke devint ainsi le créateur de la tactique du combat de rencontre. Mais il man­quait alors un motif pour lui opposer la conduite à tenir contre un ennemi déjà installé dans une position choisie, c’est à ce point de vue seulement que la doctrine émise reste incomplète et par suite un peu dangereuse.

Je ne note plus qu’un seul point. L’Instruction dit, page 198, en décrivant le combat de l’infanterie : « La forma­tion de bataille doit rester toujours souple, tout en consti­tuant une ligne continue ».

Ce principe, que dans sa généralité je considère comme un peu vieilli, comporte, même à notre époque, beau­coup d’inconvénients et même de dangers. Des espaces mé­nagés entre les corps, au moment de leur entrée au combat, sont le plus souvent couverts d’une façon bien plus efficace par les feux des deux unités qui les encadrent que par le contact direct de ces unités, obtenu par l’allongement des lignes de tirailleurs. L’énergie et l’ensemble dans le com­mandement n’empêchent pas dans ce cas de subir des pertes sensibles. Les effets des armes actuelles rendent souvent ces contacts absolument inutiles, et la formation de combat n’a plus besoin aujourd’hui de consister en une ligne continue. Cette vérité était déjà reconnue à cette époque, car dans le chapitre XI de l’Instruction, page 210, se trouve un passage relatif à l’exécution du mouvement enveloppant, et dont le 3e paragraphe se termine par la phrase suivante : « Dans tous les cas il y a là pour nous une division des forces ».

Cette manière d’envisager les choses modifie essen­tiellement les anciennes formations de combat et les font paraître vieillies. A la bataille de Königgraetz , on trouve déjà des exemples prouvant que le principe du contact dans l’en­semble de la bataille n’a rien perdu de son importance. L’avant-garde de la 1ère division d’infanterie de la garde se hâte d’accourir à l’appel de la division Fransecki  vers le bois de Swibwald , pour la soutenir directement, alors que la vraie manière de la soutenir eût été de marcher en avant sur les hauteurs de Horenhowes , puis sur Chlum .  Un contact coude à coude ne résolvait pas le problème. Ce qui se présentait ainsi en grand, nous le voyons se reproduire souvent en petit, même aujourd’hui. Des corps accourant de directions diffé­rentes cherchent le plus souvent tout d’abord à prendre entre eux le contact, pour n’agir qu’ensuite simultanément. Cette manière de faire nécessite tout d’abord au moins un détour, mais cause en outre le plus souvent un affaiblissement dans tous les cas où l’action combinée des armes peut être assurée par une marche en avant directe de chaque corps vers un but unique, car un adversaire qui se trouve ainsi entre les deux branches d’une fourche est incapable de défendre sa position. Les idées de forcement qui régnaient à l’époque de Napoléon  sont impraticables partout où l’espace découvert est battu par les feux provenant des deux flancs.

Il me reste à jeter un coup d’œil d’ensemble sur les modifications que la technique des armes, et à leur suite les Mémoires de Moltke, ont apportées à la tactique du combat. Il ne nous a pas laissé, sans doute, de recette infaillible per­mettant de conduire une opération, à plus forte raison de gagner une bataille. Il laisse plus ou moins cette tâche in­grate à des mécaniciens intelligents à tous les degrés du commandement. Par contre, il est facile de se rendre compte de la transformation subie par les divers facteurs du combat par suite de l’augmentation de l’effectif des armées et des progrès de l’armement. Grâce à ces facteurs, la bataille de­vient la dernière phase de la manœuvre ; le corps d’armée trouve sur le champ de bataille sa mission spéciale, et doit en grande partie savoir la reconnaître lui-même. Un dispositif de bataille unique, comme Napoléon  cherchait toujours à l’obtenir, est destiné toujours à disparaître. Ce procédé donna, à Königgraetz  et surtout à Sedan , de magnifiques ré­sultats.

Non pas sans doute que, dans toutes circonstances, le vrai procédé consiste toujours à éviter une entrée en action un peu avant le début de la bataille. Cette entrée en action peut avoir quelquefois des avantages très réels ; le cas de Gravelotte -Saint-Privat le prouve de deux façon différentes.

Par ce qui précède, par notre règlement lui-même, nous savons qu’un combat mené uniquement de front contre une position fortement occupée nécessite une tactique toute particulière. Il faut commencer par concentrer ses corps, et préparer l’attaque suivant un plan mûrement combiné comme la guerre de siège. D’ailleurs, il faut bien remarquer que le 17 août 1870 les circonstances favorables, que dans les autres cas la stratégie de Moltke avait soin de préparer, fi­rent fortement défaut.

Les corps de la IIe armée durent abandonner une di­rection que l’on venait de reconnaître fausse et durent être déployés sur un front absolument différent, en face d’un en­nemi déjà installé sur ses positions. La situation était cri­tique le 18 ; une manœuvre tournante discutable, dans la­quelle le déploiement et le combat eurent lieu en même temps, ne put réussir que grâce à la passivité absolue de l’armée ennemie.

On peut tirer de cette expérience une conclusion géné­rale : le général en chef, avant la bataille, ne doit pas croire sa mission remplie, lorsqu’il a laissé ses corps d’armée s’écouler sur le champ de bataille dans des directions qui leur ont été désignées et qui les laisse agir d’après leur conception propre, qui est forcément limitée par la nature même des choses. Le général en chef devra bien plutôt avoir le soin de donner à ses forces, dans la dernière marche en avant, un groupement tel qu’elles se trouvent affectées par exemple, à celle des ailes à qui doit incomber l’action déci­sive. Il suffira souvent pour cela de faire changer de direction en temps opportun les têtes de colonne, puisque les immen­ses dispositifs de bataille actuels n’ont plus besoin de former une ligne continue, et que comme on le sait, le centre est de­venu pour l’adversaire le point relativement le plus difficile à attaquer. La stratégie et la tactique ont donc subi dans la deuxième moitié du XIXe siècle de grandes modifications, et Moltke est l’Atlas qui les supporte. Mais elles sont loin d’être définitives, et il serait faux de croire que la doctrine et la science militaire ont atteint maintenant leur apogée. C’était ce que pensaient de leur civilisation les paysans lacustres dont parle Vischer dans sa charmante nouvelle.

Les Mémoires de Moltke nous enseignent, au contraire, que l’art militaire est un art vivant, changeant comme le vent, la femme et la fortune ! Contre ces éléments fugitifs, le marin possède son baromètre et ses instruments, Don Juan sa connaissance du cœur féminin, et le joueur lui-même le calcul des probabilités. Quant au général il en est réduit à tenir compte d’une simplification continuelle de l’action, à utiliser ses dons naturels, et les qualités de l’armée qu’il conduit. Dans ce dernier ordre d’idées, la confiance de Moltke a toujours été illimitée, quand bien même il eut souvent, au cours de ses campagnes, à réparer des erreurs et des concep­tions anormales. Aussi vais-je terminer ma causerie militaire par quelques mots sur Moltke lui-même.



[1] Le Tour de France des artisans d’autrefois.

[2] En français dans le texte.

[3] En français dans le texte.

 

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