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Le testament de Moltke

 

Moltke Chef d’Armée

 

Moltke était un chef d’armée dans toute l’acception du terme, et non pas seulement le chef d’état-major de l’armée. Cette dénomination peut lui être donnée, ne serait-ce que parce que son auguste maître la lui a attribuée lui-même à plusieurs reprises. Les relations entre l’Empereur  Guil­laume, son Général en chef et son homme d’État sont à peu près uniques dans l’histoire universelle. Il accordait à ses grands conseillers une confiance sans limites, et leur laissait dans leur domaine respectif toute latitude pour leur œuvre intel­lectuelle, convaincu qu’un roi ne peut réunir en soi tou­tes les forces et tous les dons nécessaires à la conduite du navire de l’État à travers les mers agitées par la tempête. Aussi ces deux hommes ne travaillaient-ils que pour lui, et conformément à ses idées. C’est grâce à de tels procédés qu’il sut gagner et accroître son influence personnelle et souve­raine sur son ar­mée et sur son peuple, qu’il devint l’empe­reur allemand, adoré de ses sujets ; il ne gouverna pas seu­lement, il régna personnellement et particulièrement sur les sentiments in­times et profonds de l’âme populaire.

Ceux de mes lecteurs qui s’attendent de ma part à un long chapitre, destiné à leur développer pour ainsi dire en la codifiant, l’œuvre de Moltke comme chef d’armée, vont être déçus dans leur attente. On ne peut se rendre compte de la valeur de Moltke comme chef d’armée que par l’étude même de ses campagnes ; là encore il a pris soin que les faits se présentassent immédiatement d’une manière rationnelle. Il les a présentés lui-même avec cette hauteur de vues qui lui assure l’immortalité. Je me contente donc simplement d’inviter mes lecteurs à étudier les faits eux-mêmes. Ils cons­tituent son plus beau testament. Il n’y a pas de recette in­faillible, pour vaincre dans les guerres et les batailles, et c’est pour cette raison seule que Moltke ne nous en a pas donné. La tactique au contraire et en particulier la straté­gie obéissent à des lois simples et fondamentales : elles sont d’ordre élémentaire, et ce sont elles qu’il nous a léguées avec une ardeur et une clarté qu’aucun capitaine n’avait atteintes jusque là. Il a été le génie de son temps et a marqué une date dans l’histoire des guerres européennes. Les lois auxquelles il a obéi sont en grande partie nouvelles, mais ne sont appli­cables que dans les pays civilisés : il ne faut pas oublier en effet que la guerre dans les pays incultes sera soumise à des procédés stratégiques différents.

Aussi Moltke présentait-il la stratégie comme un art, aidé par beaucoup de science ; il a mis cette affirmation en évidence au cours de deux grandes guerres. Ces deux guerres sont de réelles œuvres d’art, bien distinctes l’une de l’autre, et si Delbrück  considère, avec beaucoup de raison et après une démonstration complète, la campagne de 1866 comme son œuvre la plus importante, la guerre de 1870-71, elle aussi, par sa durée et son développement, offre un champ d’une si vaste étendue, d’une telle variété d’aspects, avec sa suite in­nombrable de faits d’armes toujours victorieux, que depuis les hauts faits de César , on n’en avait pour ainsi dire jamais vu de semblables.

La stratégie, elle non plus ne sera pas plus invariable que celles qui l’ont précédée ; aussi la recherche de l’imitation est-elle dans ce vaste domaine d’un bien faible secours ; mais par contre, grâce aux lois si simples auxquel­les elle obéit, elle constitue la seule base sûre pour notre dé­veloppement progressif, et c’est dans ce sens que le Testa­ment de Moltke est de la plus haute valeur. C’est la quintes­sence de la doctrine de Guerre nationale allemande, qui nous indique les buts à atteindre dans notre instruction ; et qui fortifie autant qu’il est permis de le faire la conscience que nous avons de notre valeur.

 

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