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La géographie
militaire
et les géographes militaires en Argentine
depuis les origines
Roberto J.M.
Arredondo et Horacio Esteban
Avila
La
géographie militaire en Argentine connaît son apogée aux xixe
et xxe siècles. Son
développement dépend étroitement des modes d’appropriation de ce
vaste territoire sud-américain. À peine exploré lors de son indépendance
en 1810, l’espace argentin fait l’objet de nombreuses études menées
par des officiers géographes. Ils participent aux premières explorations,
élaborent un inventaire de l’état du pays par une approche physique et
humaine. Leur rôle dans l’identification des Argentins à leur espace
national est donc fondamental. Les géographes militaires, dont
l’influence est grande au sein des institutions militaires, participent
directement à l’aménagement territorial et à l’exploitation des
immenses ressources économiques naturelles, surtout depuis les années
quarante. Leur pensée géographique apporte aussi beaucoup aux conceptions
stratégiques et tactiques de la défense territoriale. Aujourd’hui
encore, leur fonction est essentielle au sein de l’armée et de la société
argentine grâce à la maîtrise des nouvelles technologies géographiques.
Quelles sont les grandes étapes de la formation de la géographie militaire
argentine ?
Trois
grandes phases peuvent se distinguer : les origines espagnoles de la
pensée géographique militaire, l’essor, de la période de l’indépendance
au xixe siècle,
l’apogée lors de la formation de l’État moderne argentin.
LES ORIGINES ESPAGNOLES DE
LA PENSéE GéOGRAPHIQUE MILITAIRE
Les premières
traces de pensée géographique apparaissent lors de la fondation du Corps
royal des ingénieurs militaires par le roi Philippe V en 1711. Cette
nouvelle institution forme des officiers spécialisés pour la mise en
valeur militaire des colonies, en matière de fortification, de topographie
et de cartographie. Certains jouent alors un rôle décisif dans l’éclosion
d’une pensée géographique militaire. L’un des premiers est José
Bermudez de Castro. Il est affecté à Buenos Aires en 1702, après
plusieurs campagnes militaires pour réaliser les premières fortifications
urbaines. Sa pensée géographique apparaît surtout urbaine. Il élabore
en 1713 un plan complet de la ville et, surtout, réalise la carte de la
province du Rio de la Plata depuis l’île de Santo Domingo jusqu’à la
chaîne de montagnes de Maldonado.
La
Couronne espagnole attache plus d’importance à la connaissance géographique
de ses possessions lorsqu’est créée la vice-royauté du Rio de la
Plata en 1776. Face à la puissance portugaise, les enjeux géostratégiques
de la maîtrise de cette partie de l’Empire sont considérables. Une
grande flotte commandée par le général Pedro de Cevallos, nommé
premier vice-roi, est envoyée dans ce but. Elle remporte plusieurs
victoires à Santa Catalina et permet de conclure un statu quo avec le
Portugal par le traité de San Idelfonso en 1777. Celui-ci fixe la frontière
théorique entre les deux domaines coloniaux en Amérique du Sud. Dans la
pratique, ce sont des géographes, topographes, cartographes et mathématiciens
qui sont chargés de cette mission. L’un d’entre eux, Félix de Azara (né
en 1746), ingénieur dessinateur militaire, se distingue par son efficacité
et ses œuvres. Nommé commissaire principal sur un tronçon frontalier,
plus tard capitaine de vaisseau, il réalise la première carte du Paraguay
et du Rio de la Plata à partir de mesures astronomiques, des observations
du milieu naturel, des études ornitologiques et zoologiques. Il est le
premier à s’occuper de l’histoire naturelle et des aspects économiques
et sociaux de cette partie du continent américain. Enrique Udaondo dit à
son sujet : “avec moins de
science, mais avec plus de travail, Azara a fait au Rio de la Plata ce que
Humboldt a fait au Mexique et dans les régions équinoxiales d’Amérique
du Sud”. Il laisse à sa mort une somme de connaissances, publiées
dans Voyage pour l’Amérique millénaire,
Notes pour l’histoire naturelle des
Quadrupèdes du Paraguay et du Rio de la Plata, Notes
pour l’histoire naturelle des Oiseaux du Paraguay et du Rio de la Plata.
D’autres
officiers devenus géographes par nécessité se distinguent après Azara.
Digeo de Alvear en fait partie. Originaire de Cordoue et diplômé du collège
royal de Gardes marines, il débarque au Rio de la Plata comme lieutenant de
vaisseau et commissaire principal de l’un des secteurs frontaliers situé
entre l’Atlantique et la Lacune Merin. Il y effectue des reconnaissances
topographiques et hydrologiques, y étudie le territoire à peine exploré
et ses populations indigènes. Au cours de ses explorations, il découvre
notamment la rivière Paraña jusqu’au Salto Grande, analyse les phénomènes
célestes, la géodésie, la flore et la faune. L’ensemble de ses observations
est plus tard publié dans plusieurs ouvrages comme Histoire
de la délimitation avec les routes, les descriptions, les rivalités avec
les commissions portugaises et
les observations astronomiques pratiquées aux mêmes endroits, Histoire
naturelle de cette zone de l’Amérique,
Rapport géographique et historique de la province des Misiones.
Bien
d’autres officiers réalisent des travaux semblables durant le xviiie
siècle. Juan Francisco de Aguirre, d’origine espagnole lui aussi, en fait
partie. Il bénéficie d’une solide formation scientifique à l’Académie
des nobles chevaliers de Gardes marines. Après plusieurs campagnes
militaires, il est nommé commissaire principal d’un secteur frontalier
avec le Paraguay. Dans son Journal de
voyage, il rédige des observations effectuées durant son séjour sur
l’organisation politique régionale, l’administration, le commerce, la géographie
et l’histoire de la vice-royauté de la Plata. José Varela y Ulha,
Bernado Lecocq, José Maria Cabrer, Joaquim Gundi, Andrés Oyarvide,
Sourriere de Souvillac, Pedro Andrés Garcia participent à leur tour à la
découverte de la dimension physique et humaine d’une frontière dont le
tracé est définitivement fixé en 1801.
Ainsi la
géographie militaire argentine puise ses origines dans cette longue phase
d’explorations du pays effectuées par des militaires dont certains rédigent
les premières études pratiques à des fins politiques et stratégiques.
Elle connaît un essor important au siècle suivant.
L’ESSOR DE LA GéOGRAPHIE
MILITAIRE
(1810-1860)
Les débuts
de la géographie militaire au xixe
siècle sont en rapport avec des aménagements concrets du territoire sur un
plan militaire. Il faut sécuriser l’espace exploré par des constructions
nouvelles contre les assauts répétés des populations indiennes qui
supportent difficilement la politique espagnole puis argentine à partir
de 1810. L’un des premiers aménagements importants, qui suscite des réflexions
géographiques, porte sur les fortifications à la périphérie de Buenos
Aires. Le colonel Pedro Andrés Garcia en est l’un des principaux représentants.
Né en 1758 dans la province de Santander et formé dans le Corps royal des
ingénieurs, il est affecté en Argentine en 1777 pour procéder à la
reconnaissance du golfe de San José. Il se distingue en combattant aux côtés
des Révolutionnaires face aux troupes anglaises. En 1810, il est chargé de
la construction des nouvelles fortifications de Buenos Aires par le nouveau
régime politique, puis de l’inventaire des ressources naturelles de
l’Argentine indépendante. Il dirige une expédition qui part en octobre
de la Garde de Lujàn, et s’entoure alors de brillants scientifiques dont
le géomètre Francisco Mesura. L’expédition a pour but une meilleure
connaissance des chaînes de montagnes de Guamini et de la Ventana et de la
région de la Lacune des Animas. En 1811, Garcia rédige Géographie
des terres explorées qui tient compte des résultats de cette mission :
Les
mesures générales de la campagne doivent partir, selon moi, de la même
place de la Victoria, suivant l’ordre établi par Juan de Garay. Pour
cette opération, on doit choisir des individus intègres en plus de leurs
connaissances scientifiques. Ils devront travailler jusqu’à obtenir
une performance sur le plan topographique, celui-ci devra marquer,
exactement, les territoires de chaque arrondissement, ses limites et ses
propriétés rurales.
Il
conclut : “celui-ci [le
plan] sera le document officiel qui assure le patrimoine de notre famille
commune, sur ce plan Votre Excellence va envisager la grandeur et la
puissance de la République”. Il suggère en outre d’occuper les
abords des rivières Colorado et Negro, d’établir le quartier général
à Salina afin de peupler les chaînes de montagnes de Guamini, de la
Ventana et du Volcan. Pour des raisons diverses, cette dernière proposition
n’est pas réalisée, mais son travail de connaissance géographique (levés
topographiques, ressources naturelles, développement agricole,
questions démographiques et ethniques) se révèle fondamental. Il est
considéré aujourd’hui comme le premier géographe militaire
argentin. On lui doit les premières études historiques et statistiques sur
plusieurs arrondissements de la province de Buenos Aires, sur la
navigabilité de la rivière Rio Tercero, un recensement général des
habitants de la campagne, la cartographie du Centre-Ouest, de la
vice-Royauté de la Plata et du Chili.
En raison
de la nécessité de mieux connaître la géographie de l’Argentine, des
institutions scientifiques sont créées. L’École de mathématiques, fondée
en septembre 1810 par Manuel Belgrano, répond ainsi à cette large
mission. Des préoccupations militaires en sont à l’origine. Les élèves
suivent une formation poussée en art militaire, comme l’exprime le
lieutenant-colonel Felipe Sentenach, premier directeur, dans son programme
d’études le 16 août 1810 :
Les
mathématiques sont la science la plus utile et la plus nécessaire pour un
militaire. Grâce à elle, on peut arranger un plan de défense, une
attaque, on connaît les avantages et les inconvénients qu’un pays offre,
on peut avoir une idée de ce qu’une carte géographique ou topographique
représente, on peut élaborer des fortifications qui sont la défense
principale de certains points, on pourra former un camp et on pourra avoir
des connaissances profondes de la tactique dont la maîtrise est
indispensables.
Le
fonctionnement de cette institution est cependant rapidement mis en cause
lorsque Sentenach s’engage en 1812 dans une tentative contre-révolutionnaire
espagnole. Celle-ci échoue et ses instigateurs sont mis à mort. Après une
brève ouverture en 1813, sous la direction de Pedro Antonio Cervino, géographe
militaire et collaborateur d’Azara, elle est définitivement fermée.
L’essor
de la géographie militaire repose aussi sur d’autres bases moins éphémères,
notamment sur des initiatives personnelles de plusieurs officiers. Par exemple,
Felipe Senillosa est l’une des grandes figures de la géographie militaire
argentine. D’origine espagnole, il étudie à l’Académie militaire
d’Alcalà puis entre au corps des ingénieurs de l’armée de l’Empire
napoléonien. Il participe, entre autres, à la bataille de Leipzig dans le
camp français en 1813. À la chute de Napoléon en 1815, il part
s’installer en Argentine où il tend à développer un enseignement de
type militaire inspiré des modèles européens, fondé sur les mathématiques,
la fortification, la cartographie et le dessin militaire. Il participe ainsi
à la fondation de l’académie militaire argentine et à celle de
l’artillerie, en janvier 1816, qu’il commande à sa demande, avant même
l’acte officiel de création. Il achève sa carrière comme directeur de
la Commission topographique de la province de Buenos Aires pour laquelle
il effectue le tracé de la frontière près de Tandil.
Parallèlement,
José San Martin participe au développement de la géographie militaire
argentine. Après des faits d’armes dans les forces patriotiques du pays,
il est nommé chef de l’armée du Nord et doit assurer le contrôle de la
frontière dans la région de Mendoza. Il conçoit notamment un plan stratégique
exploitant le relief montagneux pour soutenir les mouvements d’indépendance
du Pérou et du Chili. Entouré de subordonnés dévoués, tels José
Antonio Alvarez de Condarco ou Antonio Arcos, il installe son armée dans la
Cordillère des Andes où il effectue les premiers travaux de reconnaissance
géographique. Son apport à la défense de l’espace national se révèle
là aussi fondamental pour l’avenir de l’Argentine.
José
Alberto Bacler d’Albe participe aussi, à sa manière, au développement
de la géographie militaire. D’origine française, fils d’un général
de Napoléon, il élabore des croquis et des plans topographiques à la
frontière chilienne et au Chili, avant de s’engager dans l’armée du
Libérateur au Pérou.
La
connaissance de l’intérieur de l’Argentine n’en demeure pas moins
dans une phase de développement important au début du siècle. Les populations
indiennes de la province de Buenos Aires s’attaquent plus violemment
aux intérêts des nouveaux occupants. Pour faciliter leur soumission et
accentuer la colonisation devenue un enjeu de politique intérieure
essentiel, plusieurs expéditions sont organisées. Celle du colonel Pedro
Andres Garcia dans le sud permet de réaliser la carte de la région, un
plan de construction des ports fluviaux de Yi et Santa Lucia, une étude du
régime des eaux et la délimitation des frontières internes (les départements).
Celle du colonel Feliciano Mariano Chiclana, en 1833-1834, permet la
reconnaissance des deux rives de la rivière Negro dans le Sud qui conduit
à la rédaction, par Alvaros Barros, de Frontières
et territoires fédéraux de la Pampa du Sud.
Celle menée par le colonel Alfredo du Graty en 1860, des abords
septentrionaux du corridor entre Jujuy et le littoral atlantique, qui forme
l’ancienne route espagnole de l’Empire Inca à l’Océan, aboutit à la
réalisation de la première carte régionale. Enfin, celles menées par
Ramon Calirac, Basilio Villarino et bien d’autres dans les années
1881-1885 en Patagonie, territoire à peine exploré et peuplé par les
Indiens, conduisent aussi à plusieurs études géographiques et cartographiques.
À la fin
du xixe siècle, les
études descriptives de la géographie militaire de l’Argentine sont
nombreuses. L’une des plus complètes est celle de Juan Antonio Victor
Martin de Moussy. En 1855, il se voit confier par le président de l’époque,
Urquiza, la rédaction d’une étude géographie complète de la confédération
accompagnée d’un atlas. Il achève la
Description géographique et statistique de la confédération argentine
en 1858. Celle-ci comprend deux volumes, abordant pour le premier la géographie
physique dans une approche régionale (la Mésopotamie, la Pampa, les chaînes
de montagne, la Patagonie) et thématique (l’hydrographie, l’orographie,
la formation géologique et la production minérale). Le second étudie les
données de géographie humaine comme l’agriculture, les modes de
peuplement, le commerce et l’industrie, les institutions, les moyens de
transport, les potentialités de développement. Son atlas est achevé après
sa mort en 1868 par le cartographe Bouvet et comprend trente-quatre cartes
dont dix-neuf correspondant à l’Empire espagnol et à la Confédération
argentine.
Un autre
géographe se distingue aussi par sa production : Roberto Adolfo
Chodasiewicz. Débarquant de Pologne en 1865, il participe à la guerre du
Paraguay et effectue des travaux de cartographie militaire. Il réalise
notamment des plans de localisation de l’armée de Lopez en plaçant par
triangulation les positions de ses tranchées et de ses fortifications. Il
est l’auteur de plusieurs théories de géographie tactique, novatrices
pour l’époque, comme les mouvements offensifs sur les flancs, des postes
de guet spécifiques selon le milieu naturel et emploie le ballon captif
pour faciliter les localisations géographiques.
À partir
des années 1860, de nouvelles nécessités d’organisation imposent à
l’État argentin de réformer le cadre de la formation de ses officiers géographes.
La plupart d’entre eux, par le passé, étaient d’origine européenne
et avaient bénéficiaient d’une formation géographique traditionnelle.
Ceux-ci avaient donc exploité des savoirs-faire géographiques étrangers
et les avaient mis au service du nouvel État. Une nouvelle étape du développement
de la géographie militaire s’engage en conséquence.
LA GéOGRAPHIE MILITAIRE
AU SERVICE DE LA FORMATION DE L’éTAT ARGENTIN
L’influence
de la géographie militaire dans la formation de l’État argentin est déterminante.
Elle participe directement à la mise en valeur et à l’exploitation de
l’espace national jusqu’à aujourd’hui. Cette influence se rencontre
surtout à plusieurs niveaux : la formation des officiers, la
colonisation par des expéditions, l’exploitation du milieu et des
ressources naturelles.
La
formation des officiers à la géographie est l’objet de réformes après
1860. En octobre 1869, le président Domingo Faustino Sarmiento propose au
Congrès un projet de réforme complète de l’enseignement militaire. Une
École militaire de la Nation est ainsi officiellement fondée. Sa direction
est confiée à un émigrant, Juan F. Czetz, né en 1822 en Hongrie, formé
à l’Académie militaire de Wiener-Neustadt avant d’entrer à la section
topographique de l’état-major hongrois. Débarquant en Argentine vers
1850, il conquiert rapidement un grade élevé dans l’armée. Il se
distingue par la réalisation de cartes représentant la frontière avec le
Brésil et le Paraguay en tant que chef de la section d’ingénieurs de
l’inspection général d’œuvres. Son expérience est mise en valeur
dans la constitution des programmes d’enseignement qui sont toujours en
rapport avec les différentes expéditions.
Les expéditions
géographiques militaires suscitent de nouvelles découvertes et inventions
techniques en matière de cartographie. Par exemple, dans les années 1860,
le colonel Lucio V. Mansilla cartographie pour la première fois la province
de Corboba alors occupée par les Indiens. En 1865, le commandement général
invente une table d’ingénieurs pour la réalisation cartographique. Czetz
l’utilise pour rédiger ses Rapports
et travaux topographiques pratiqués par les ingénieurs militaires dans
les territoires sur et hors des lignes frontalières, publiés dans les Mémoires
de guerre (1873). Ce travail présente une série de plans partiels et
complets de l’expédition, précisant les zones de peuplement, les forts,
les fortins et les garnisons, les zones occupées par les Indiens et les
possibilités de défense contre ces populations indigènes. L’ingénieur
Franscico Host y apporte des observations géologiques ainsi que des calculs
et de latitude. Ces progrès techniques permettent d’élargir la
connaissance de plusieurs régions frontalières à cette époque, notamment
celles du Chaco et de la Pampa. Plusieurs générations d’officiers géographes
utilisent par la suite cette table d’ingénieurs pour la cartographie du
pays, tel Jordan Czeslaw Wisocki lorsqu’il effectue la cartographie complète
de la Confédération dans les années 1870.
Les différentes
expéditions menées pendant plusieurs décennies conduisent à établir
une nouvelle cartographie du territoire. Elles comprennent toutes
d’ailleurs un géographe militaire pour compléter les connaissances
acquises. Frederico Melchert conçoit ainsi en 1875 une nouvelle carte de La
Pampa après une expédition lancée peu avant. Celle-ci doit permettre de
connaître les axes de passage évitant les tribus indiennes hostiles. Des
plans de l’Alsina sont ensuite réalisés pour la création de nouveaux
postes de commandement avancés dans ces territoires peu occupés par le
gouvernement (Puan, Carhué, Guamini, Trenque, Lauquen et Italo). La géographie
militaire sert plus qu’avant à aménager le contrôle du territoire
argentin. Des fortins reliés entre eux, jusqu’au débouché de la rivière
Negro, l’île Choele Choel et San Antonio, sont construits grâce aux
informations transmises. En 1877, le nouveau ministre de la Guerre Julio
Argentino Roca accentue cette tendance. Il propose un plan d’extension des
frontières en s’introduisant plus profondément dans les terres des
Indiens jusqu’aux flancs orientaux des Andes. L’enjeu est de mettre fin
à la pénétration des Araucans depuis le Chili jusqu’à la région de La
Pampa et d’installer des populations créoles du pays voisin sur le
territoire argentin. Cette opération s’achève en juin 1879 et le rôle
des géographes militaires s’est révélé fondamental dans ce processus.
Il en est
ainsi du lieutenant-colonel Manuel José Olascoaga dans la région sud de
Mendoza en 1878. Après une étude détaillée de la région, il dénonce
l’abandon de la province face aux invasions des Indiens et des Chiliens
venant de l’Ouest et du Sud. Lorsqu’il présente une carte de la région
à son commandement, il y ajoute des mesures militaires pour contrer les
Indiens Araucans qui se soulèvent. Une campagne militaire est alors menée,
en 1879, au cours de laquelle Olascoaga est le géographe militaire
officiel. Il y rédige les Etudes
topographiques de La Pampa et de la rivière Negro en 1880. Son
efficacité lui permet d’obtenir la direction du Bureau topographique
militaire, créé à la suite de cette campagne, pour renforcer l’action
des géographes militaires durant les campagnes de colonisation. Celui-ci
est à l’origine de l’actuel Institut géographique militaire. L’année
suivant, le président de la République le désigne comme chef de la
Commission scientifique d’exploration, de relèvement et d’études
militaires dans la région des Andes du Sud. Il y organise une expédition
en 1881 pour effectuer la triangulation de la région entre Mendoza et les
rivières Neuquen et Negro. Il participe en fait directement à
l’administration de la région témoignant de l’influence des géographes
militaires dans l’occupation des territoires périphériques de
l’Argentine. Il devient le gouverneur du Territoire de Neuquen pour
lequel il fonde la capitale Chos Malal et construit un canal d’irrigation
en 1884.
À la
charnière du xixe et du xxe
siècle, une profonde restructuration caractérise le corps des géographes
militaires. La 4e section des ingénieurs militaires de l’État
remplace le Bureau topographique militaire, puis devient la 1ère
division technique qui comprend le service géographique et cartographique
militaire. En 1893, enfin, une nouvelle réforme fonde l’Institut géographique
militaire qui se compose de sections géodésique, topographique,
cartographique, archivistique et du personnel. Au début du xxe
siècle, l’Institut coordonne toutes les entreprises cartographiques à
l’échelle nationale. Dépendant directement du ministère de la Guerre,
il est chargé de l’exécution des travaux géodésiques dans un but militaire.
Dans la réalité, sa mission est de répondre à des besoins nationaux
beaucoup plus étendus. L’un des ses directeurs, Ladislao M. Fernandez,
dit en 1929, que “la fonction de
l’Institut géographique militaire n’était pas limitée aux grands intérêts
de l’armée, il a un effet direct et intense sur les vastes problèmes
d’ordre civil que la nation doit résoudre”. Ses moyens sont accrus
par la loi dite “Loi de la Charte” en 1941 pour satisfaire les besoins
en matière de connaissances géographiques et cartographiques.
LA PLACE DE LA GéOGRAPHIE
MILITAIRE AUJOURD’HUI
Aujourd’hui
encore, la géographie militaire cherche à améliorer la connaissance de
l’Argentine en matière de géodésie et de topographie à des fins
appliquées aux domaines militaire et civil. La participation de l’IGM aux
grands programmes de développement nationaux est constante. En 1993 et
1994, l’Institut mesure et calcule, en collaboration avec d’autres établissements,
un cadre de référence géodésique national lié au système de satellite
WGS84. Celui-ci permet, en 1999, d’établir un réseau de satellites à
l’échelle du pays. Quant à l’élaboration cartographique de base, un
programme est en cours, depuis 2000, pour réaliser de nouvelles cartes au
1/250 000e sur support digital avec des informations planimétriques
et altimétriques.
Les
officiers-géographes sont conscients du rôle important de la géographie
dans la défense de l’État moderne. Ils s’adaptent constamment aux
nouvelles technologies tels la cartographie digitale, les systèmes
d’information géographique et les outils informatiques. Ils sont formés
pendant trois à quatre ans à l’École supérieure technique de l’armée
fondée en novembre 1930 sous l’égide du lieutenant-colonel Manuel
Nicolas Savio. Les enseignements reposent sur l’armement, les constructions,
l’électronique, la mécanisation, la géographie et la chimie. Ils
permettent d’assurer un bon niveau de formation pour favoriser ultérieurement
le développement de tout le pays. L’œuvre de Savion reste en vigueur
aujourd’hui. Elle permet, depuis les années trente, la consolidation
de la souveraineté nationale. Son dernier discours tenu en octobre 1947, le
souligne : “Ayons en mémoire
que les grands faits et la grandeur des peuples ne sont jamais la conséquence
de miracles ; ils sont le résultat de la persévérance, de la morale,
de l’étude, du travail et aussi des sacrifices”. Les implications
directes de la géographie militaire ne concernent ainsi pas seulement le
domaine stratégique et tactique, mais aussi, et d’abord, le développement
économique du pays.
L’exploitation
des ressources naturelles du territoire national demeure l’une des priorités
des géographes militaires. Dans les années trente, le colonel Agustin P.
Justo, ministre de la Guerre, mettait en évidence cet aspect : “L’exploitation insuffisante des ressources naturelles a conduit à des
importations des machines, outils, métaux, indispensables à la production
du matériel de guerre et portant préjudice aux intérêts du pays.
L’industrie nationale a besoin de l’appui du gouvernement pour être
indépendant de l’étranger et pour que les bénéfices, résultant du
travail de ses hommes, ne s’expatrient pas”. Ainsi, dès 1936, des
programmes économiques importants
sont appliqués pour exploiter les ressources minières sous l’égide du
ministère de la défense. En mai 1938, une loi organique sur les
fabrications militaires est adoptée dans cette logique sous l’impulsion
de Savio, directeur général du matériel de l’armée. Une Direction générale
de fabrications militaires est ainsi créée pour disposer d’une autonomie
complète. Les géographes militaires de l’IGM sont des acteurs importants
des politiques de développement. Ils procèdent à la recherche des sites
d’exploitation miniers en application de plans définis, tels les plans de
la Cordillère du Nord, du Centre géologique minier, de Promotion
industrielle du Nord-Est argentin, etc. Ceux-ci forment les bases de
l’expansion industrielle du pays depuis les années quarante. Savio en
matière industrielle, le général Enrique Mosconi dans le domaine pétrolier
et aéronautique, Luis J. Dellepiane en géodésie et cartographie et bien
d’autres géographes militaires ont été les artisans de cette phase
d’essor économique[1].
Ils ont exercé une influence essentielle sur la vie de la nation toute entière.
*
* *
La géographie
militaire occupe une place essentielle dans la formation du territoire
argentin. Elle participe à la préparation des opérations militaires, à
la conquête d’un immense territoire et à la mise en valeur des
ressources économiques du pays. Dès la période espagnole, à partir du xviiie
siècle, elle sert la Couronne pour répondre aux besoins de connaissances géographiques.
Bien qu’elle soit sans fondement scientifique et surtout descriptive, elle
participe déjà à une forme de conquête territoriale. Durant l’indépendance,
au début du xixe siècle,
de nouvelles réflexions se font jour et les géographes militaires sont
appelés à servir les besoins considérables d’un État moderne à
peine exploré. La géographie militaire sert donc encore à inventorier
la diversité de ses territoires. À partir de 1860, elle sert d’autres
objectifs liés à la maîtrise et au contrôle de l’espace national, à
étendre la frontière intérieure face aux populations indiennes devenues
menaçantes, à fixer de nouvelles frontières internationales. La
cartographie y occupe une place importante mais pas unique. En cartographiant
les nouveaux territoires, le peuple argentin a appris à s’identifier au
nouvel État.
Grâce
à la modernisation des procédés techniques, la cartographie est devenue
une branche indispensable de la géographie militaire. Aujourd’hui encore,
celle-ci exerce une influence essentielle dans le développement économique,
permettant d’obtenir une autonomie en matière de production d’armement
dont les bases ont été posées dans les années quarante. Les procédés
cartographiques modernes, notamment la cartographie digitale, offrent à
l’Argentine de nouvelles perspectives pour améliorer les systèmes
d’armes et obtenir des capacités opérationnelles supérieures.
BIBLIOGRAPHIE
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