Editorial par Hervé
Coutau-Bégarie
Le prince de Ligne
s’est acquis une place dans l’histoire des lettres grâce à ses Mémoires
militaires, littéraires et sentimentaires en 34 (!) volumes dont on
a extrait, longtemps après sa mort, un petit recueil intitulé Fantaisies
militaires. La réputation de son auteur et le titre retenu se
conjuguent pour lui ôter tout caractère sérieux. Bien à tort, car on
y trouve maintes observations perspicaces. Éternel amoureux, comploteur
et mondain, le prince était aussi maréchal des armées autrichienne et
russe et il avait une réelle pratique de l’art de la guerre.
On pourrait qualifier
de fantaisies stratégiques des recherches contemporaines qui sont
d’un abord austère et aux antipodes des conversations mondaines ou
pseudo-académiques qui emplissent l’actualité. La réflexion
fondamentale, dans notre domaine au moins, a été à ce point délaissée,
qu’elle n’apparaît plus, à beaucoup, que comme une fantaisie.
C’est pourtant à ce secteur que stratégique entend, envers et
contre tout, se consacrer. Le présent numéro en porte témoignage avec
cette série d’essais sur l’évolution de la pensée militaire.
Ce thème a été
maintes fois abordé, notamment dans le n° 49. De Monteccuccoli à
Poirier, les interrogations se sont naturellement transformées mais la
préoccupation fondamentale, la conduite de l’action en milieu
guerrier hier, en milieu conflictuel aujourd’hui, est restée en
substance la même. La stratégie, dans son acception classique,
perdure, elle connaît des évolutions techniques et conceptuelles dont
Gilles Polycarpe donne un aperçu. Ce n’est que dans un passé très récent
que sa nature s’est trouvée remise en cause avec l’émergence
d’une stratégie d’entreprise à laquelle réfléchit ici Anne
Marchais-Roubelat.
Ce numéro s’articule
ainsi autour de deux volets complémentaires : d’une part, la redécouverte
des auteurs classiques qui nous fournissent une "base de données"
à partir de laquelle nous pouvons comparer nos questions et nos éléments
de réponse à ceux des époques antérieures ; d’autre part, la
réflexion sur les problèmes les plus contemporains de la stratégie.
Dans ces deux directions, le défrichement à entreprendre est immense.
Il existe quantité d’auteurs méconnus ou carrément inconnus.
Ferruccio Botti, dans sa monumentale histoire de la pensée militaire et
navale italienne, vient de tirer d’un oubli absolu le colonel Nockern
de Schorn, l’un des premiers, sinon le premier théoricien de la stratégie,
après Joly de Maizeroy. Le professeur Curt Ochwadt a redécouvert le
comte de Schaumbourg-Lippe, précurseur ignoré de Clausewitz.
L’Institut de Stratégie Comparée a entrepris l’édition des textes
inédits d’Herbert Rosinski. Il reste beaucoup de découvertes de ce
genre à faire. C’est par la lecture de ces pionniers que les voies
nouvelles de la recherche apporteront un véritable enrichissement et
non un simple habillage du vocabulaire dissimulant la réaffirmation de
vérités connues de longue date.
Hervé Coutau-Bégarie
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