Le général Bru était
ancien élève de l'École polytechnique. Après une campagne difficile en
Indochine, dont il était revenu avec une santé ébranlée, puis un temps
de service en Algérie, il a accompli toute sa carrière dans le génie de
l’air. Dans les années 60, il a été affecté au Centre de prospective
et d’évaluation du ministère des Armées où il a travaillé à l’élaboration
du modèle français de dissuasion avec une pléiade de brillants esprits
et notamment le colonel Lucien Poirier avec lequel il s’est lié d’une
amitié profonde. Esprit encyclopédique, il a accumulé un savoir
immense, tant scientifique qu’historique, dont ses nombreux articles ne
donnent qu’une faible idée. Il n’a publié de son vivant qu’un
livre, bref mais très riche, sur l’évolution des matériels militaires
1939-1945 (Économica, 1990), mais il laisse un manuscrit gigantesque sur
l’histoire de la guerre
vue à travers les progrès de l’armement qui constitue probablement
le livre d’histoire militaire le plus important depuis la somme de Delbrück.
L’Institut de stratégie comparée aura à cœur d’éditer cet ouvrage
monumental, à la fois pour le progrès de la science historique et des études
stratégiques et en hommage au collaborateur de Stratégique et à un
homme véritablement hors du commun dont la foi chrétienne ardente
accompagnait une érudition prodigieuse et un sens de l’humour qui
transformait les comités de rédaction en d’étonnants moments de détente.
Jusqu’à la fin, le général
Bru aura continué à travailler. Il nous reste encore plusieurs articles
de lui qui paraîtront dans les prochains numéros. Quelques jours
seulement avant sa dernière et brève hospitalisation, j’évoquais avec
lui le projet d’un numéro sur la stratégie française à la lumière
de la réforme fondamentale annoncée par le président de la République.
Fidèle à son habitude, il m’adressa, trois ou quatre jours après, son
dernier article qui ouvre ce numéro Il est suivi d’une note sur l’armée
de Terre qu’il avait rédigée avant l’annonce de la fin de la
conscription et qui a été complétée par des articles sur l’évolution
des moyens de l’armée de l’Air et de la Marine ainsi que sur le
renseignement et les forces spéciales.
Ce numéro paraît avec
beaucoup de retard par rapport au calendrier initial. L’Institut de
stratégie comparée a connu des moments difficiles du fait du manque de
moyens et de la parution des Théories stratégiques de l’amiral Castex :
la publication de cet opus magnum a absorbé toutes nos énergies pendant
plusieurs mois. La conséquence en est un retard inadmissible de ce numéro
qui ne correspond pas au projet beaucoup plus ambitieux que nous avions
envisagé avec le général Bru.
Il faut ajouter que, de
manière paradoxale, l’annonce d’une réforme de fond a plutôt eu
tendance à paralyser le débat. On ne peut manquer d'être surpris par la
rareté des analyses relatives au nouveau modèle d’armée qui va résulter
de l’abandon de la conscription. La volonté de préserver le consensus
qui avait fini par s’établir autour de la doctrine héritée du général
De Gaulle a abouti à un conformisme, à une passivité dont on ne se défait
pas en quelques mois. Pourtant, les questions se bousculent, dans tous les
domaines. Si la décision a été prise, il reste à la mettre en œuvre
et ce ne sera pas facile. Il s’agit là d’un chantier stratégique
impressionnant, seulement comparable à l’effort qui a présidé à la
constitution de la force de frappe et de la doctrine française de défense
dans les années 60. Mais cette rupture se déroule dans un climat économique
beaucoup moins favorable et les difficultés en seront accrues d’autant.
Ce n’est pas un motif de renoncement et il faut être singulièrement
ignorant des leçons de l’histoire pour en tirer la conclusion que
l’exception française est désormais révolue. Ce doit être, au
contraire, une incitation à poser le plus clairement possible les données
du problème afin que le nouveau modèle qui va se mettre en place réalise
une adéquation entre les ambitions affichées et les moyens disponibles.
Il n’est pas sans
signification symbolique que le président de la République ait procédé,
en même temps, à un "toilettage" des responsabilités en matière
nucléaire : le décret du 14 janvier 1964, qui ne concernait que les
forces aériennes stratégiques, est remplacé par le décret du 12 juin
1996 qui couvre l’ensemble des forces nucléaires, mettant fin à un
vide juridique étonnant à propos de la force océanique stratégique.
Pris peu après
l’annonce de la fin de la conscription, ce texte est passé à peu près
inaperçu. Un tel oubli témoigne moins du déclin du nucléaire que de la
pauvreté de l’analyse de défense.
Un prochain numéro de
Stratégique abordera les problèmes doctrinaux. Celui-ci ne constitue
qu’une première approche de l’héritage et des problèmes matériels
auxquels les armées françaises se trouvent aujourd’hui confrontées.
Hervé Coutau-Bégarie