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"La défense française : état des lieux" - n°61

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Hommage au général Alain Bru (Jean-Baptiste Margeride)

par Hervé Coutau-Bégarie

 

Le général Alain Bru est mort en avril 1996. La plupart des lecteurs de Stratégique n’ont jamais entendu parler de lui et pourtant il fut le collaborateur le plus fidèle et le plus constant de la revue depuis sa fondation. Simplement, il avait choisi de conserver le pseudonyme qu’il avait utilisé quelquefois lorsqu’il était en activité, celui de Jean-Baptiste Margeride, choisi en souvenir de son pays natal auquel il était resté passionnément attaché. Jean-Baptiste Margeride a écrit dans presque tous les numéros de la revue et parfois deux fois par numéro. Il signait alors un article Alain Bru et l’autre Jean-Baptiste Margeride. Son esprit farceur l’avait même incité à placer un article sous la double signature d’Alain Bru et de Jean-Baptiste Margeride, en précisant que le premier était scientifique et le deuxième historien et que l’arbitrage entre les approches des deux auteurs avait parfois été délicat. Une autre fois, il avait cosigné un article avec Françoise Margeride, sa femme, qui ne découvrit "sa" collaboration qu’après parution. Elle est morte presqu’en même temps que lui et de la même maladie. Leur union s’est maintenue jusqu’au bout.

Le général Bru était ancien élève de l'École polytechnique. Après une campagne difficile en Indochine, dont il était revenu avec une santé ébranlée, puis un temps de service en Algérie, il a accompli toute sa carrière dans le génie de l’air. Dans les années 60, il a été affecté au Centre de prospective et d’évaluation du ministère des Armées où il a travaillé à l’élaboration du modèle français de dissuasion avec une pléiade de brillants esprits et notamment le colonel Lucien Poirier avec lequel il s’est lié d’une amitié profonde. Esprit encyclopédique, il a accumulé un savoir immense, tant scientifique qu’historique, dont ses nombreux articles ne donnent qu’une faible idée. Il n’a publié de son vivant qu’un livre, bref mais très riche, sur l’évolution des matériels militaires 1939-1945 (Économica, 1990), mais il laisse un manuscrit gigantesque sur l’histoire de la guerre vue à travers les progrès de l’armement qui constitue probablement le livre d’histoire militaire le plus important depuis la somme de Delbrück. L’Institut de stratégie comparée aura à cœur d’éditer cet ouvrage monumental, à la fois pour le progrès de la science historique et des études stratégiques et en hommage au collaborateur de Stratégique et à un homme véritablement hors du commun dont la foi chrétienne ardente accompagnait une érudition prodigieuse et un sens de l’humour qui transformait les comités de rédaction en d’étonnants moments de détente.

Jusqu’à la fin, le général Bru aura continué à travailler. Il nous reste encore plusieurs articles de lui qui paraîtront dans les prochains numéros. Quelques jours seulement avant sa dernière et brève hospitalisation, j’évoquais avec lui le projet d’un numéro sur la stratégie française à la lumière de la réforme fondamentale annoncée par le président de la République. Fidèle à son habitude, il m’adressa, trois ou quatre jours après, son dernier article qui ouvre ce numéro Il est suivi d’une note sur l’armée de Terre qu’il avait rédigée avant l’annonce de la fin de la conscription et qui a été complétée par des articles sur l’évolution des moyens de l’armée de l’Air et de la Marine ainsi que sur le renseignement et les forces spéciales.

Ce numéro paraît avec beaucoup de retard par rapport au calendrier initial. L’Institut de stratégie comparée a connu des moments difficiles du fait du manque de moyens et de la parution des Théories stratégiques de l’amiral Castex : la publication de cet opus magnum a absorbé toutes nos énergies pendant plusieurs mois. La conséquence en est un retard inadmissible de ce numéro qui ne correspond pas au projet beaucoup plus ambitieux que nous avions envisagé avec le général Bru.

Il faut ajouter que, de manière paradoxale, l’annonce d’une réforme de fond a plutôt eu tendance à paralyser le débat. On ne peut manquer d'être surpris par la rareté des analyses relatives au nouveau modèle d’armée qui va résulter de l’abandon de la conscription. La volonté de préserver le consensus qui avait fini par s’établir autour de la doctrine héritée du général De Gaulle a abouti à un conformisme, à une passivité dont on ne se défait pas en quelques mois. Pourtant, les questions se bousculent, dans tous les domaines. Si la décision a été prise, il reste à la mettre en œuvre et ce ne sera pas facile. Il s’agit là d’un chantier stratégique impressionnant, seulement comparable à l’effort qui a présidé à la constitution de la force de frappe et de la doctrine française de défense dans les années 60. Mais cette rupture se déroule dans un climat économique beaucoup moins favorable et les difficultés en seront accrues d’autant. Ce n’est pas un motif de renoncement et il faut être singulièrement ignorant des leçons de l’histoire pour en tirer la conclusion que l’exception française est désormais révolue. Ce doit être, au contraire, une incitation à poser le plus clairement possible les données du problème afin que le nouveau modèle qui va se mettre en place réalise une adéquation entre les ambitions affichées et les moyens disponibles.

Il n’est pas sans signification symbolique que le président de la République ait procédé, en même temps, à un "toilettage" des responsabilités en matière nucléaire : le décret du 14 janvier 1964, qui ne concernait que les forces aériennes stratégiques, est remplacé par le décret du 12 juin 1996 qui couvre l’ensemble des forces nucléaires, mettant fin à un vide juridique étonnant à propos de la force océanique stratégique.

Pris peu après l’annonce de la fin de la conscription, ce texte est passé à peu près inaperçu. Un tel oubli témoigne moins du déclin du nucléaire que de la pauvreté de l’analyse de défense.

Un prochain numéro de Stratégique abordera les problèmes doctrinaux. Celui-ci ne constitue qu’une première approche de l’héritage et des problèmes matériels auxquels les armées françaises se trouvent aujourd’hui confrontées.

Hervé Coutau-Bégarie

 

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