Par Hervé Coutau-Bégarie
Parmi les publications entreprises par
l’Institut de Stratégie Comparée, la plus importante est assurément
la réédition intégrale des Théories stratégiques de
l’amiral Castex. La première, et jusqu’alors unique, édition était
parue en cinq volumes de 1929 à 1935. Seuls les deux premiers volumes
avaient fait l’objet d’une deuxième édition, respectivement en
1937 et 1939. La guerre avait empêché la mise en chantier du troisième
tome, dont les compléments étaient prêts. Après 1945, l’éditeur
avait définitivement renoncé à une réédition coûteuse qui ne
pouvait intéresser qu’un public restreint. L’amiral Castex a
regroupé ses réflexions des années 1940 et 1950 dans un sixième tome
qui est paru après sa mort, en 1976, sous le titre Mélanges stratégiques.
La présente réédition se compose de
sept volumes. Les cinq premiers correspondent aux cinq volumes de la
première édition, enrichie pour les tomes III, IV et V des compléments
inédits que l’amiral avait rédigés, le sixième correspond aux Mélanges
stratégiques, et le septième regroupe un certain nombre
d’articles que Castex n’avait pas repris dans le tome VI mais qui
apportent des éclairages utiles, ainsi qu’un index général, par
tomes, des noms de personnes, des noms de lieux, des noms de navires et
des matières qui doit faciliter l’utilisation de cet opus magnum dont
l’immensité n’incite guère à une lecture continue.
Cette réalisation a été rendue
possible grâce à une coopération exemplaire avec l’enseignement
militaire supérieur (Collège Interarmées de Défense et Centre
d’enseignement Supérieur de la Marine) et, surtout, grâce au
dynamisme de notre éditeur, Économica. La stratégie n’est rien sans
la logistique et il convient de lui rendre ici l’hommage qui lui est dû.
Après une longue période d’indifférence
(le projet de réédition avait été proposé dès 1985), les plus
hautes autorités de l’État ont manifesté leur intérêt pour cette
publication. Monsieur le Président de la République a bien voulu
honorer l’ouvrage de stratégie en langue française le plus important
de ce siècle d’une préface. Monsieur le Ministre de la Défense
devait en recevoir solennellement le premier exemplaire au cours d’une
cérémonie organisée dans les salons du rectorat à la Sorbonne par
l’Université de Paris-Sorbonne et par l’Institut de Stratégie
Comparée. Appelé au dernier moment par une réunion internationale, il
a délégué le chef de son Cabinet militaire, le général de corps
d’armée Raymond Germanos, qui a lu en son nom le discours qu’il
avait préparé. Nous publions ci-après ce discours ainsi que la réponse
qui lui a été faite.
par Charles Millon, Ministre de
la Défense
La réédition des Théories stratégiques
de l’Amiral Castex est un événement qui doit mettre en lumière
l’importance de la réflexion et du rayonnement français dans le
domaine de la stratégie.
Du vivant de leur auteur, les œuvres
de l’Amiral Castex ont connu un grand rayonnement. Elles ont été
traduites en espagnol, en japonais et en anglais et résumées en
allemand. Elles ont été étudiées aux Pays-Bas, en Suède et en
Italie. Aujourd’hui encore l’US Navy s’en inspire dans la
construction de sa propre doctrine stratégique.
Si elles ont cette notoriété, c’est
que ses Théories stratégiques ne sont pas seulement une synthèse
historique de la guerre sur mer, ni une adaptation de principes anciens
à des procédés nouveaux. Elle sont un essai de penser la guerre sur
mer dans sa globalité et d’intégrer des données de plus en plus
complexes dans un cadre d’analyse unifié et cohérent.
Mais Castex ne fut pas seulement un
penseur. Il fut officier et largement récompensé ou cité à ce titre,
il fut aussi l’homme qui sut en son temps favoriser le développement
de la réflexion sur les questions de défense en créant le Collège
des Hautes Études de Défense Nationale, devenu depuis Institut des
Hautes Études de la Défense Nationale.
Ce collège avait pour objet d’étudier
l’ensemble des problèmes généraux que soulèvent la préparation de
la nation à la guerre ainsi que la conduite des forces armées, de
terre, de mer et de l’air. Il devait, en outre, créer entre tous ses
auditeurs une unité de sentiment, de pensée et de doctrine qui devait
être le meilleur gage de l’unité d’action pour préparer en temps
de paix, et pour assurer en temps de guerre, la défense du pays.
La réédition des œuvres de Castex était
une tâche importante, car elle apporte aux chercheurs modernes un texte
fondamental et renoue le lien entre la réflexion de défense
contemporaine et le plus illustre de ses fondateurs.
Je voudrais aujourd’hui rendre
hommage à Hervé Coutau-Bégarie, directeur de l’Institut de Stratégie
Comparée, et aux éditions Économica à qui nous devons cet ouvrage.
Ces deux organismes occupent dans le
domaine de la publication sur les questions stratégiques une place
importante puisque la Bibliothèque stratégique des éditions Économica
vient de publier son 25e ouvrage en moins de dix ans, alors
que l’Institut de Stratégie Comparée édite une revue trimestrielle,
Stratégique, et des ouvrages de stratégie. Ces activités,
comme d’autres, contribuent utilement à la réflexion française sur
la stratégie qui n’est dynamique que si elle se développe dans le débat
et la diversité, c'est-à-dire si elle trouve les moyens d’une
diffusion.
De nos jours, la stratégie théorique
est une composante d’un ensemble plus vaste : celui des études
de défense. Tout ce domaine a connu un développement récent en trois
grandes étapes.
La première génération fut celle de
la formation d’une doctrine française, fondée sur l’autonomie et
la dissuasion nucléaire. Quatre généraux : Beaufre, Poirier,
Gallois, Ailleret… et un civil : Raymond Aron en ont été, en
particulier, les concepteurs. Le Centre de Prospective et d’Évaluation
du ministère de la Défense en fut le moteur. La Revue de Défense
nationale et l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale
diffusèrent cette doctrine.
La deuxième génération fut celle de
l’ouverture, intellectuelle et institutionnelle. Une nouvelle génération
d’experts et d’analystes, prenant en compte la dimension
internationale, émergea. Une Fondation pour les Études de Défense
Nationale fut créée, marquée par une revue de haute tenue, avec la
participation du général Poirier. On vit naître le Centre d’Études
et de Recherches Internationales (CERI) puis l’Institut Français des
Relations Internationales (IFRI) Une géopolitique à la française,
dans Hérodote et le Centre d’Analyse et de prévision du Quai
d’Orsay, traduisit cette évolution dans les institutions.
La troisième génération a été
celle du développement d’un véritable milieu de la recherche stratégique
en France et du foisonnement des instituts : le CREST, l’IRIS,
l’OEG, le GRISP/ CIRPES, le CASE… Elle a vu la création de filières
de formation avec la multiplication, à l’université, des DEA et DESS
de défense, d’études stratégiques et de relations internationales.
Au niveau gouvernemental, la Délégation aux Affaires Stratégiques fut
créée, et des liens furent tissés avec les instituts, par de
nombreuses études. L’expérience du Livre Blanc fit participer de
nombreux experts au processus de réflexion. Enfin, la Fondation pour
les Études de Défense fut créée pour pérenniser cette
collaboration.
Aujourd’hui arrive le temps de la
consolidation et de l’adaptation aux données politiques et stratégiques
nouvelles.
Le cadre général de notre stratégie
a été profondément bouleversé. Le monde a changé. Notre système de
défense connaît une mutation profonde, et les dimensions européenne
et euro-atlantique de notre politique sont désormais primordiales.
C’est la fin d’un cycle : hier, l’édification de notre système
de défense avait été fondée sur la dissuasion nucléaire et le
retrait de l’organisation militaire intégrée, et codifiée par le
Livre Blanc de 1972.
Aujourd’hui, un nouveau cycle
s’ouvre, la réforme des forces armées appuyée sur un nouveau Livre
Blanc : celui de 1994. Un nouvel équilibre entre dissuasion nucléaire
et moyens conventionnels s’impose, de même que le rapprochement avec
une Alliance rénovée et au sein de laquelle l’Europe doit
s’exprimer et agir en tant que telle.
Parce que la contrainte budgétaire est
désormais structurelle, il y a un besoin de rationalisation. Tout en
encourageant, y compris sur le plan financier, le développement d’une
capacité d’analyse stratégique en France, l'État doit gérer au
mieux et au moindre coût ses capacités de recherches et ses relations
avec les instituts.
Je souhaite que la France dispose, dans
la mouvance du ministère de la Défense, d’un véritable instrument
de rayonnement, ce qui suppose un organisme d’un volume suffisant
capable de conquérir une notoriété comparable à celle des grandes
institutions étrangères dont il doit être l’interlocuteur.
Une organisation solide où peuvent
coexister des missions diverses doit être, en premier lieu, fondée sur
sa propre capacité de recherche et c’est de ses travaux qu’elle
doit avant tout tirer sa notoriété. Il est nécessaire également que
les chercheurs puissent trouver une institution capable de les informer,
de les soutenir et de les stimuler, un lieu d’échanges et de réunions
et une capacité de publication. Cet organisme doit permettre le
rayonnement de la pensée stratégique française, chez nous et à l’étranger.
Il s’agit aussi d’assurer dès
maintenant la prise en compte des axes d’efforts du ministère, la
mise en œuvre et les suites de la réforme, chantier de longue haleine,
sur les plans conceptuel, organisationnel, économique et humain.
Ainsi, il est nécessaire de définir
nos intérêts et notre rôle, dans le contexte post-guerre froide, dans
les grandes régions du monde, Afrique, Moyen-Orient, Asie-Pacifique…
Il faut également réfléchir sur le rôle
et les missions des forces armées dans le cadre de stratégies de plus
en plus globales. Les liens entre sécurité intérieure et sécurité
extérieure, l’importance des aspects économiques et sociaux, doivent
être étudiés, ainsi que les concepts stratégiques futurs, liés
notamment aux évolutions technologiques, concernant l’espace,
l’information, etc.
Dans un contexte budgétaire contraint
et alors qu’il existe déjà de nombreux organismes de recherche, il
ne saurait être question de les supprimer ni d’ajouter des structures
nouvelles. Il s’agit aujourd’hui de rationaliser ce qui existe, en
rapprochant pour les fusionner les deux organismes les plus proches de
la Défense, la Fondation pour les Études de Défense et le Centre de
Recherche et d’Études Stratégiques et Techniques, la FED et le
CREST.
Ces deux organismes fonctionnent déjà
aujourd’hui de manière complémentaire : l’un fait de la
recherche, l’autre organise, stimule, soutient et réunit. Je souhaite
maintenant que leur fusion permette de les renforcer, de tirer de leur
complémentarité le meilleur résultat. La réunion de leurs moyens et
de leurs équipes donnera naissance à une structure de taille
suffisante dotée de moyens importants. Cela répondra au besoin que
j’exprimais plus haut d’une institution comparable à celles qui
existent chez nos partenaires.
J’ai voulu qu’une démarche
progressive et pragmatique soit suivie. Je compte pour cela sur le président
de la FED, Monsieur de Montbrial, qui garantira la qualité et la
croissance de cette nouvelle structure.
Je souhaite, en effet, que cette première
étape soit suivie d’autres mesures destinées à poursuivre le
renforcement d’un pôle de recherche et de publication autour duquel
je souhaite regrouper les moyens aujourd’hui dispersés, consacrés
aux études de défense. Je pense en particulier qu’il sera rapidement
nécessaire que la nouvelle FED soit dotée de capacités éditoriales
et qu’elle tisse des liens avec ceux qui étudient aujourd’hui les
questions de défense sous les angles historique, sociologique ou économique.
Finalement, l’Amiral Castex nous a
projetés assez loin dans l’avenir. Il ne serait certainement pas mécontent
que la réédition de ses Théories stratégiques soit
l’occasion d’évoquer un projet de long terme : la rénovation
d’une institution qui sera le lieu où se poursuivra la réflexion
stratégique et deviendra un partenaire essentiel de l’IHEDN que
l’Amiral Castex a lui-même conçu il y a plus de cinquante ans.
Charles Millon, Ministre
de la Défense