Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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"AMI - ENNEMI" - n°72

Sommaire

 

Sommaire

ÉDITORIAL

L'AFFAIRE DU TEMPS CONTAMINÉ Jean-Philippe DEBLEDS 1

Ami-ENNEMI

LES CONFLITS D'APRÈS-GUERRE FROIDE André GLUCKSMANN

REPENSER LE CONCEPT D'ENNEMI DANS L'APRÈS-GUERRE FROIDE Frédéric RAMEL

"Ami-ENNEMI". LES IMAGES DANS LA POLITIQUE INTERNATIONALE Thomas LINDEMANN

L'ENNEMI DANS LES RELATIONS INTERNATIONALES David CUMIN

JULIEN FREUND: LA GUERRE ET LA PAIX FACE AUX PHÉNOMÈNES POLITIQUES Gilles RENAUD

 

Editorial : 

RETOUR A LA THEORIE

L'actualité est naturellement dominée par la guerre du Kosovo qui vient de s'achever sur une victoire tactique et stratégique de l'OTAN, qui a fini par faire plier la Serbie. Cette guerre qui n'a même pas osé dire son nom (puisqu'on l'a officiellement qualifiée d'opération d'imposition de la paix) pose des problèmes multiples d'interprétation stratégique. Pour la première fois, une campagne purement aérienne a obtenu le résultat rêvé par Douhet et Warden, à savoir une capitulation de l'adversaire sans qu'il soit nécessaire de faire suivre la phase aérienne d'une phase terrestre ou, pour reprendre des termes clausewitziens, sans que le combat à feu, acte de préparation, ait été suivi d'un combat au corps à corps, acte décisif. Encore au lendemain de la guerre du Golfe, le chef d'état-major de l'armée de terre américaine faisait remarquer ironiquement qu'on n'avait jamais vu une troupe ou un pays se rendre à un avion. Pour la première fois, le cas s'est produit ; il reste à en évaluer la portée.

On remarquera tout de même que le résultat n'a pas été acquis aussi facilement qu espéré, en dépit de l'écrasante disproportion des moyens. L'OTAN avait initialement engagé environ 300 appareils et escomptait que l'affaire serait réglée en quelques jours. Il a fallu déchanter et mener une campagne de plus en plus dure avec des moyens sans cesse croissants (1 300 appareils engagés à la fin) et des destructions très supérieures à ce qui était initialement prévu (la guerre propre sans dommages collatéraux n'est toujours pas arrivée) pour finir par obtenir, au bout de plusieurs semaines, un résultat, qui n'est, en dépit des apparences, qu'un compromis puisque les Etats-Unis et l'OTAN ont dû finalement reconnaître, au moins de manière symbolique, la souveraineté de la Yougoslavie sur le Kosovo et renoncer à l'idée d'une libre circulation (équivalente aux yeux des Serbes à une occupation) des forces de l'OTAN à travers l'ensemble du territoire yougoslave. Il faut maintenant se demander si le succès stratégique qui a été obtenu par l'OTAN, à un prix beaucoup plus élevé que prévu, pourra déboucher sur un règlement politique durable ou s'il n'aura, au contraire, fait qu'aviver les haines balkaniques et ouvrir la voie à des crises futures.

Il y aura beaucoup de travail sur tous ces points pour les commentateurs dans les mois qui viennent. Certains membres de l'Institut de Stratégie Comparée nous ont reproché, parfois durement, de ne pas avoir immédiatement entrepris ce travail et de n'avoir pas pris position durant les opérations elles-mêmes. La vocation de Stratégique n'est pas de commenter à chaud l'actualité. D'abord parce que beaucoup de commentateurs et d'analystes s'en chargent, avec plus ou moins de bonheur et de talent, et qu'il est inutile de rajouter un point de vue supplémentaire qui n'aura qu'un faible écho et qui souffrira du même problème de base que toutes ces analyses "à chaud" : le manque de sources fiables. Nous sommes, pour l'instant, dépendants des informations officielles fournies par l'OTAN avec, comme toujours en pareilles circonstances, un art consommé de la déformation historique. Tout belligérant cherche à dissimuler, ou au moins à minimiser, les dysfonctionnements de tous ordres, les ratés inévitables dans des machines de guerre aussi complexes. Ce n'est que lorsque nous disposerons des témoignages que les acteurs ne manqueront pas de publier, des rapports que le Congrès américain ne manquera pas de demander, des historiques que les forces armées américaines ne manqueront pas d'établir, que l'on pourra entreprendre une analyse critique. Il faut du recul pour disposer d'informations suffisantes et d'un regard dégagé des passions du moment.

 

Le thème central de ce numéro est donc consacré à un sujet purement théorique, bien éloigné des contingences de l'actualité. Le grand juriste et politiste allemand Carl Schmitt a posé la distinction ami-ennemi comme critère distinctif du politique. Cette conception a naturellement été critiquée par ceux qui préfèrent un critère moins polémique comme celui de la recherche du bien commun. Mais, s'il n'est pas nécessairement le critère décisif du politique, ce couple ami-ennemi n'en a pas moins ouvert des pistes de recherche fructueuses et il s'impose particulièrement dans l'analyse stratégique qui met aux prises des adversaires dont le but est de s'imposer au détriment de l'autre. L'analyse stratégique contemporaine, qui a largement emprunté aux concepts et aux méthodes de l'analyse économique, a tenté de relativiser cet antagonisme et de faire ressortir la communication qui s'établit nécessairement au coeur même du conflit. Raymond Aron a popularisé le concept paradoxal de partenaire-adversaire.

Cette ambiguïté de la relation dialectique entre les parties au conflit est aujourd'hui largement admise. Il n'en reste pas moins que la dimension conflictuelle ou polémique l'emporte largement sur la dimension communication. La communication ne peut être qu'imparfaite, constamment brouillée par le jeu complexe des passions et des intérêts, car le conflit ne doit pas se terminer par un gain simultané des parties, mais bien par un gain pour l'une des parties au détriment de l'autre. C'est, fondamentalement, même si la réalité est souvent différente, un jeu à somme nulle dans lequel ce que l'un gagne, l'autre le perd. C'est aussi un jeu qui se règle principalement par la violence, même si des moyens non violents (au premier rang la diplomatie) interviennent. C'est la différence avec la politique, dans laquelle les conflits d'intérêt sont canalisés par des institutions, ou avec le droit, dans lequel les conflits sont réglés par l'intervention d'un tiers, le juge, qui va faire application, à travers un jeu de procédures, de règles générales pré-établies. La stratégie, quoi qu'en dise une dérive moderne, oublieuse de son sens premier, est inséparable du conflit et celui-ci ne peut se concevoir sans ennemi. L'imposition de la paix, à la différence du maintien ou de la restauration de la paix, se fait contre un adversaire identifié comme étant l'obstacle au maintien ou à la restauration de la paix. Il doit alors être traité en ennemi et l'on peut exercer sur lui une action violente pour le contraindre, dans la plus pure tradition clausewitzienne, à exécuter notre volonté. Loin d'être excusé de son erreur, il est criminalisé car l'opération d'imposition de la paix requiert, non seulement une légalité au regard du système interétatique, mais aussi une légitimité morale au regard de la société internationale. Il faut que l'adversaire soit coupable. Tous les moyens sont bons pour lui imputer l'entière responsabilité des opérations que la communauté des nations est obligée de déclencher contre lui. Des auteurs comme Carl Schmitt et, dans son sillage, Julien Freund avaient bien décelé, il y a plusieurs décennies déjà, cette criminalisation de l'ennemi que nous voyons aujourd'hui s'accomplir. La théorie a anticipé la pratique et sa connaissance peut contribuer à une meilleure compréhension des événements actuels.

 

En ouverture de ce numéro, le colonel Debleds aborde un sujet très différent, celui du bogue informatique de l'an 2000. La France, à la différence d'autres pays, ne semble pas avoir pris cette question très au sérieux jusqu'à une date récente. Ce n'est que depuis quelques mois que des efforts réels ont été faits pour porter remède au problème. Les résultats sont très inégaux selon les secteurs. En septembre 1999, le secrétaire général du Directoire des systèmes d'information et de communication, le général Michel Asencto, a annoncé que l'informatique de l'armée française était compatible an 2000 à 77 % et que l'objectif de rendre compatible la totalité des systèmes classés 'Primordiaux" ou importants" d'ici le 31 décembre restait "tout à fait jouable"1 C'est reconnaître très clairement que tous les systèmes ne seront pas compatibles à cette date. Et la défense est l'une des administrations, publiques ou privées, qui a pris le problème le plus au sérieux. On peut donc nourrir quelques interrogations sur la compatibilité des systèmes dans d'autres domaines. D'autres sources, y compris quelques grands magazines, ont récemment répercuté des inquiétudes semblables (lire notamment Guy Caudamine, Le krach informatique, Économica, 1999).

L'étude du colonel Debleds a été rédigée il y a déjà plus d'un an, le retard accumulé par la revue a empêché de la publier plus tôt 1. Elle est publiée sans aucune modification, hormis la suppression des références à un certain nombre de systèmes non compatibles an 2000, les fabricants assurant que les efforts accomplis depuis quelques mois ont permis de les rendre compatibles. Le retard avec lequel paraît ce numéro fait que nous n'aurons pas besoin d'attendre longtemps pour avoir une réponse assurée.

 

Hervé COUTAU-BÉGARIE

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L'AFFAIRE DU TEMPS CONTAMINÉ Jean-Philippe DEBLEDS 1

Ami-ENNEMI

LES CONFLITS D'APRÈS-GUERRE FROIDE André GLUCKSMANN

REPENSER LE CONCEPT D'ENNEMI DANS L'APRÈS-GUERRE FROIDE Frédéric RAMEL

"Ami-ENNEMI". LES IMAGES DANS LA POLITIQUE INTERNATIONALE Thomas LINDEMANN

L'ENNEMI DANS LES RELATIONS INTERNATIONALES David CUMIN

JULIEN FREUND: LA GUERRE ET LA PAIX FACE AUX PHÉNOMÈNES POLITIQUES Gilles RENAUD

 

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Notes :

1    Cet article est paru sur ; / dès le 3 octobre 1999, en avance sur la livraison du n°72.

 

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