L'actualité
est naturellement dominée par la guerre du Kosovo qui vient de s'achever
sur une victoire tactique et stratégique de l'OTAN, qui a fini par faire
plier la Serbie. Cette guerre qui n'a même pas osé dire son nom
(puisqu'on l'a officiellement qualifiée d'opération d'imposition de la
paix) pose des problèmes multiples d'interprétation stratégique. Pour
la première fois, une campagne purement aérienne a obtenu le résultat rêvé
par Douhet et Warden, à savoir une capitulation de l'adversaire sans
qu'il soit nécessaire de faire suivre la phase aérienne d'une phase
terrestre ou, pour reprendre des termes clausewitziens, sans que le combat
à feu, acte de préparation, ait été suivi d'un combat au corps à
corps, acte décisif. Encore au lendemain de la guerre du Golfe, le chef
d'état-major de l'armée de terre américaine faisait remarquer
ironiquement qu'on n'avait jamais vu une troupe ou un pays se rendre à un
avion. Pour la première fois, le cas s'est produit ; il reste à en évaluer
la portée.
On remarquera tout de même
que le résultat n'a pas été acquis aussi facilement qu espéré, en dépit
de l'écrasante disproportion des moyens. L'OTAN avait initialement engagé
environ 300 appareils et escomptait que l'affaire serait réglée en
quelques jours. Il a fallu déchanter et mener une campagne de plus en
plus dure avec des moyens sans cesse croissants (1 300 appareils engagés
à la fin) et des destructions très supérieures à ce qui était
initialement prévu (la guerre propre sans dommages collatéraux n'est
toujours pas arrivée) pour finir par obtenir, au bout de plusieurs
semaines, un résultat, qui n'est, en dépit des apparences, qu'un
compromis puisque les Etats-Unis et l'OTAN ont dû finalement reconnaître,
au moins de manière symbolique, la souveraineté de la Yougoslavie sur le
Kosovo et renoncer à l'idée d'une libre circulation (équivalente aux
yeux des Serbes à une occupation) des forces de l'OTAN à travers
l'ensemble du territoire yougoslave. Il faut maintenant se demander si le
succès stratégique qui a été obtenu par l'OTAN, à un prix beaucoup
plus élevé que prévu, pourra déboucher sur un règlement politique
durable ou s'il n'aura, au contraire, fait qu'aviver les haines
balkaniques et ouvrir la voie à des crises futures.
Il y aura beaucoup de
travail sur tous ces points pour les commentateurs dans les mois qui
viennent. Certains membres de l'Institut de Stratégie Comparée nous ont
reproché, parfois durement, de ne pas avoir immédiatement entrepris ce
travail et de n'avoir pas pris position durant les opérations elles-mêmes.
La vocation de Stratégique n'est pas de commenter à chaud l'actualité.
D'abord parce que beaucoup de commentateurs et d'analystes s'en chargent,
avec plus ou moins de bonheur et de talent, et qu'il est inutile de
rajouter un point de vue supplémentaire qui n'aura qu'un faible écho et
qui souffrira du même problème de base que toutes ces analyses "à
chaud" : le manque de sources fiables. Nous sommes, pour l'instant, dépendants
des informations officielles fournies par l'OTAN avec, comme toujours en
pareilles circonstances, un art consommé de la déformation historique.
Tout belligérant cherche à dissimuler, ou au moins à minimiser, les
dysfonctionnements de tous ordres, les ratés inévitables dans des
machines de guerre aussi complexes. Ce n'est que lorsque nous disposerons
des témoignages que les acteurs ne manqueront pas de publier, des
rapports que le Congrès américain ne manquera pas de demander, des
historiques que les forces armées américaines ne manqueront pas d'établir,
que l'on pourra entreprendre une analyse critique. Il faut du recul pour
disposer d'informations suffisantes et d'un regard dégagé des passions
du moment.
Le thème central de ce
numéro est donc consacré à un sujet purement théorique, bien éloigné
des contingences de l'actualité. Le grand juriste et politiste allemand
Carl Schmitt a posé la distinction ami-ennemi comme critère distinctif
du politique. Cette conception a naturellement été critiquée par ceux
qui préfèrent un critère moins polémique comme celui de la recherche
du bien commun. Mais, s'il n'est pas nécessairement le critère décisif
du politique, ce couple ami-ennemi n'en a pas moins ouvert des pistes de
recherche fructueuses et il s'impose particulièrement dans l'analyse
stratégique qui met aux prises des adversaires dont le but est de
s'imposer au détriment de l'autre. L'analyse stratégique contemporaine,
qui a largement emprunté aux concepts et aux méthodes de l'analyse économique,
a tenté de relativiser cet antagonisme et de faire ressortir la
communication qui s'établit nécessairement au coeur même du conflit.
Raymond Aron a popularisé le concept paradoxal de partenaire-adversaire.
Cette ambiguïté de la
relation dialectique entre les parties au conflit est aujourd'hui
largement admise. Il n'en reste pas moins que la dimension conflictuelle
ou polémique l'emporte largement sur la dimension communication. La
communication ne peut être qu'imparfaite, constamment brouillée par le
jeu complexe des passions et des intérêts, car le conflit ne doit pas se
terminer par un gain simultané des parties, mais bien par un gain pour
l'une des parties au détriment de l'autre. C'est, fondamentalement, même
si la réalité est souvent différente, un jeu à somme nulle dans lequel
ce que l'un gagne, l'autre le perd. C'est aussi un jeu qui se règle
principalement par la violence, même si des moyens non violents (au
premier rang la diplomatie) interviennent. C'est la différence avec la
politique, dans laquelle les conflits d'intérêt sont canalisés par des
institutions, ou avec le droit, dans lequel les conflits sont réglés par
l'intervention d'un tiers, le juge, qui va faire application, à travers
un jeu de procédures, de règles générales pré-établies. La stratégie,
quoi qu'en dise une dérive moderne, oublieuse de son sens premier, est
inséparable du conflit et celui-ci ne peut se concevoir sans ennemi.
L'imposition de la paix, à la différence du maintien ou de la
restauration de la paix, se fait contre un adversaire identifié comme étant
l'obstacle au maintien ou à la restauration de la paix. Il doit alors être
traité en ennemi et l'on peut exercer sur lui une action violente pour le
contraindre, dans la plus pure tradition clausewitzienne, à exécuter
notre volonté. Loin d'être excusé de son erreur, il est criminalisé
car l'opération d'imposition de la paix requiert, non seulement une légalité
au regard du système interétatique, mais aussi une légitimité morale
au regard de la société internationale. Il faut que l'adversaire soit
coupable. Tous les moyens sont bons pour lui imputer l'entière
responsabilité des opérations que la communauté des nations est obligée
de déclencher contre lui. Des auteurs comme Carl Schmitt et, dans son
sillage, Julien Freund avaient bien décelé, il y a plusieurs décennies
déjà, cette criminalisation de l'ennemi que nous voyons aujourd'hui
s'accomplir. La théorie a anticipé la pratique et sa connaissance peut
contribuer à une meilleure compréhension des événements actuels.
En ouverture de ce numéro,
le colonel Debleds aborde un sujet très différent, celui du bogue
informatique de l'an 2000. La France, à la différence d'autres pays, ne
semble pas avoir pris cette question très au sérieux jusqu'à une date récente.
Ce n'est que depuis quelques mois que des efforts réels ont été faits
pour porter remède au problème. Les résultats sont très inégaux selon
les secteurs. En septembre 1999, le secrétaire général du Directoire
des systèmes d'information et de communication, le général Michel
Asencto, a annoncé que l'informatique de l'armée française était
compatible an 2000 à 77 % et que l'objectif de rendre compatible la
totalité des systèmes classés 'Primordiaux" ou importants"
d'ici le 31 décembre restait "tout à fait jouable"1
C'est reconnaître très clairement que tous les systèmes ne seront pas
compatibles à cette date. Et la défense est l'une des administrations,
publiques ou privées, qui a pris le problème le plus au sérieux. On
peut donc nourrir quelques interrogations sur la compatibilité des systèmes
dans d'autres domaines. D'autres sources, y compris quelques grands
magazines, ont récemment répercuté des inquiétudes semblables (lire
notamment Guy Caudamine, Le krach informatique, Économica, 1999).
L'étude du colonel
Debleds a été rédigée il y a déjà plus d'un an, le retard accumulé
par la revue a empêché de la publier plus tôt 1.
Elle est publiée sans aucune modification, hormis la suppression des références
à un certain nombre de systèmes non compatibles an 2000, les fabricants
assurant que les efforts accomplis depuis quelques mois ont permis de les
rendre compatibles. Le retard avec lequel paraît ce numéro fait que nous
n'aurons pas besoin d'attendre longtemps pour avoir une réponse assurée.
Hervé COUTAU-BÉGARIE