| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Géoscopie de la deuxième guerre du Soudan, 1983-2002 Thierry
Braspenning Depuis 1955, la guerre du Soudan n’a cessé de cristalliser la scène politique interne autour d’un axe Nord-Sud[1]. L’enchevêtrement insurrectionnel des acteurs aux intérêts nécessairement divergents se situe à deux niveaux qui recouvrent en majeure partie cette polarisation géographique. Le premier est dit “ethnico-religieux” et oppose le Nord arabe et musulman au Sud négro-africain peuplé d’animistes et de chrétiens[2]. L’émergence du second niveau est plus récente. Il s’agit du contentieux économique né de la découverte des gisements pétrolifères dans la région marécageuse du Bar el-Ghazal à partir des années 80. Il faut dire qu’en dehors d’une timide accalmie entre 1972 et 1983, le Soudan n’a jamais connu de réelle quiétude[3]. Le conflit endémique qui l’affecte peut être divisé en deux grandes vagues, l’une aussi meurtrière que l’autre, la seconde étant néanmoins plus complexe que la première. Cette dernière, déclenchée en août 1955, était animée par une volonté de reconnaissance du Sud[4]. Elle fut essentiellement conduite par les mutins de la garnison de Bor. Le conflit s’est achevé par un accord conclu à Addis Abeba le 3 mars 1972. Quant à la seconde guerre du Soudan, elle a éclaté en 1983[5]. Elle a été provoquée en très grande partie par la remise en cause des accords durement négociés et signés en Éthiopie onze ans auparavant. C’est cette guerre qui sera analysée dans cet article. Nous procéderons en trois étapes. La première dévoile les forces sous-jacentes à la rupture Nord-Sud. La deuxième section, qui se trame à partir des accords d’Addis Abeba, analyse les raisons de la scission de 1983. La dernière discute des facteurs et acteurs du conflit et débouche sur une délimitation de ce que nous appelons “l’enjeu soudanais”. Notre étude se veut donc à la fois géostratégique et géoscopique. Elle est géostratégique, parce qu’elle vise à circonscrire les liens entre ce que les États font et les traits naturels de la géographie. C’est aussi et surtout une géoscopie, parce qu’elle cherche à donner une image de cette guerre en se concentrant sur les rapports entre la situation géographique du Soudan et la physionomie du conflit dans un intervalle de temps détermini, à savoir 1983-2002. Brève généalogie des inimitiés contemporainesÀ dire vrai, l’indépendance du Soudan a été le résultat d’un effet de contamination, puisqu’elle n’a commencé à prendre forme qu’après la révolution égyptienne de 1952[6]. Préoccupée par ses propres questions internes, l’Égypte, qui assurait avec la Grande-Bretagne un condominium sur le Soudan depuis 1899[7], a quelque peu desserré son étau autour des exigences d’autonomie affichées par les leaders soudanais. Les élections de 1953 ont été remportées par le Parti National Unioniste (NUP) suivi du Parti Umma (UP)[8]. C’est sous l’impulsion du premier que l’indépendance a été votée le 1er janvier 1956, ce qui a entraîné de facto le retrait des troupes britanniques. Cependant, un problème de perception minée par les rivalités Nord-Sud est venu perturber cet accomplissement de l’autodétermination. En effet, pour le Nord, l’indépendance signifiait l’établissement d’un pouvoir politique souverain et unitaire au Soudan, dont le Sud fait partie. Ce qui revenait à réduire toute revendication d’indépendance séparée, comme cela s’était fait entre l’Inde et le Pakistan, à une atteinte à la sécurité nationale. Par contre, pour le Sud, le retrait du pouvoir colonial marquait le début de la domination arabe, qui mettait son identité et sa survie en péril. Durant le condominium anglo-égyptien, le Soudan comprenait deux armées. L’une était stationnée au Nord et l’autre au Sud du pays. Celle du Sud, appelée “Forces de l’Equatoria”, avait été instituée en 1910 par les Britanniques soucieux de contenir les velléités de certaines patrouilles égyptiennes proches du mouvement mahdiste, qui avait déjà secoué Khartoum en 1881. De plus, comme le note Robert O. Collins, “la création du Corps de l’Equatoria, qui comptait 5 000 Sud-Soudanais chrétiens, entraînés et commandés par des officiers britanniques, était un gage en cas d’insurrection musulmane dans le Nord”[9]. L’armée du Nord nommée “Forces de Défense du Soudan” (SDF), était un corps de soldats bien entraînés et très disciplinés, dont la formation remontait à 1924. La
rupture entre les deux forces intervint en août 1955, lorsque les forces
de l’Equatoria furent invitées à faire mouvement vers le Nord afin
d’aller célébrer l’indépendance du jeune État. Leur refus d’exécuter
cet ordre était nourri par une présomption d’absorption et de réduction
en esclavage dans les garnisons du Nord. Un soupçon identique a été à la
base de l’éclatement de la seconde guerre du Soudan. La guerre qui a débuté
en 1955 opposait les mutins des forces de l’Equatoria, qui ont pris le nom
d’Anya-Nya[10],
aux forces gouvernementales.
Elle a duré dix-sept ans et n’a trouvé de solution qu’à l’issue
d’âpres négociations dans la capitale éthiopienne, Addis Abeba, le 3 mars
1972. Les accords d’Addis AbebaÀ
l’origine, l’accord d’Addis Abeba est considéré comme une réalisation
majeure d’apaisement à l’intérieur du système régional pénétré
par la guerre froide. Il est décrit comme la victoire de la paix sur les
“forces de la tyrannie” et les “forces de l’anarchie”, où les
premières désignent la répression menée par une autorité centrale
(Khartoum), alors que les secondes relèvent de la violence entre différents
groupes, c’est-à-dire une violence décentralisée[11]. Les
résultats obtenus au terme de cet accord laissent entrevoir la fin de la
guerre, tant ils reconnaissent et intègrent les diversités religieuses et
ethniques du Soudan. De plus, ils accordent au Sud une place égale à
celle du Nord au sein de l’échiquier institutionnel. Ils posent quatre
principes : (1)
le regroupement des trois provinces du Nord (Haut-Nil, Bar el-Ghazal
et Equatoria) au sein d’une région ayant sa propre assemblée et un exécutif
élu ; (2)
la capacité juridique, pour la région, de lever l’impôt afin
d’assurer la sécurité intérieure et la bonne administration dans les
domaines économique, social et éducatif ; (3)
la reconnaissance de l’anglais comme principale langue du Sud ;
(4)
la reconstitution de la force de l’Equatoria. Elle est donc
stationnée au Sud comme elle l’avait toujours souhaité[12].
Cet accord est ratifié par le chef d’Anya-Nya, Joseph Lagu, et le
Ministre des Affaires étrangères du gouvernement Neymeri, le 28 mars 1972.
Néanmoins, un groupuscule d’Anya-Nya refuse cet accord et prend le nom
d’Anya Nya II. Comme
on le sait, l’écart est grand entre les principes et les faits, entre
l’abstrait et la pratique, bref, entre l’aspiration à un idéal démocratique
inscrit dans des accords difficilement négociés, et la réalisation
d’une relation équitable. Il est donc peu étonnant de voir comment le
cadre pacifique des accords d’Addis Abeba a volé en éclats sous les
coups de boutoir répétés du gouvernement de Neymeri qui , après son coup
d’Etat du 25 mai 1969, avait tiré une grande partie, sinon toute sa légitimé
internationale de la conclusion de cette entente fraternelle. Par ses
actions opportunistes, Neymeri a continuellement miné et provoqué l’érosion
progressive des fondations d’Addis Abeba, jusqu’à l’émiettement
physique et institutionnel[13]. L’inéluctable
reprise du conflit s’explique par deux couples cardinaux de raisons
directes et indirectes. Les causes indirectes peuvent être considérées à
leur tour comme des mobiles utilisés par le gouvernement sous la forme que
nous appelons “causes directes” du second conflit soudanais. La première
est associée à la découverte de gisements pétrolifères dans la région
de Bentiu dans le Bar el-Ghazal. Cette découverte pousse Neymeri à craindre
que le Sud ne puisse atteindre une certaine autosuffisance économique, grâce
à cette source de revenues annuels fixes. Il décide par conséquent
d’instituer une nouvelle région qui comprend les réserves de pétrole,
tout en prenant soin de la rattacher directement au pouvoir central de
Khartoum dont il est le maître. Ceci ouvre une première brèche de
ressentiment au Sud qui voit dans cette réforme administrative très ciblée,
une volonté de spoliation de la part du Nord. Ce ressentiment est aggravé
par la construction d’un oléoduc chargé d’acheminer le brut extrait
vers Port Soudan, au bord de la mer Rouge. Paradoxalement, la deuxième
cause indirecte de rupture est inhérente aux groupes du Sud. Elle touche à
deux points. D’une part, la confiscation des postes administratifs et
politiques par les Dinkas entre 1972 et 1983 et, d’autre part, la fracture
de génération entre anciens leaders du groupe rebelle Anya-Nya qui se sont
embourgeoisés, et des recrues aspirant au même confort de vie. Les
causes directes de la cassure sont tributaires des deux précédentes. En
effet, le gouvernement de Khartoum, sous prétexte de “dé-dinkaïser”
la région autonome du Nord, va fragiliser le socle des accords d’Addis
Abeba. Les manquements à ces accords recouvrent deux volets, politique et
militaire. Au niveau politique, l’accord prévoyait un double quorum (référendaire
-3/4- et parlementaire -2/3-) afin de pouvoir modifier le statut de la région
du Sud. Malgré ce verrou institutionnel, Neymeri décide, en mars 1981, de
dissoudre cette région et de ré-instaurer trois provinces distinctes, rétablissant
par ce biais la situation antérieure à 1972. Au niveau militaire, le texte
ratifié le 28 mars 1972 prévoyait que les garnisons sudistes resteraient
stationnées dans leur région d’appartenance. Le président ordonne néanmoins
aux bataillons 105 (Bor), 110 (Aweil) et 111 (Rumbek) d’entamer leur
transfert vers le Nord. La deuxième cause directe de la rupture se situe
dans l’adoption des lois de septembre 1983 instituant la loi islamique (Charia)
et officialisant la volonté d’arabisation de tout le Soudan et
ce, malgré l’opposition du pouvoir judiciaire et de certains musulmans du
Nord[14]. En
fait, sous Neyme, le processus d’islamisation a commencé dès 1977, avec
notamment l’interdiction de vendre et de consommer de l’alcool, ainsi
que l’imposition de la zakat, un
impôt religieux. De plus, Neymeri a mis en place une cour de comparution
rapide (court of prompt justice) et
nommé de nouveaux juges, plus favorables à sa politique, afin de faire
respecter l’application des nouvelles lois[15].
Ces nouvelles institutions ont été les instruments de l’appareil répressif
neymerien qui, en retour, ont progressivement et irréversiblement érodé
son pouvoir. À ceci s’est ajouté l’échec des projets
agro-industriels et la corruption massive de l’État, qui ont consolidé
le mécontentement populaire culminant dans un soulèvement, dont la conséquence
immédiate a été la perte des rênes du pouvoir par Neymeri le 6 avril
1985. Constitution de la SPLA/MLes
bataillons 105, 110 et 111 sont attaqués par celui de Juba. Beaucoup de
soldats sont capturés ou tués, mais la grande majorité de ces garnisons
et celle de Pochala s’enfuient en Éthiopie, emportant tout le matériel
militaire. Au mois de juillet 1983, après d’intenses discussions, quatre
officiers, William Nyuon Bani, John Garang de Mabior, Kerubino Kwanyin et
David Rieck fondent l’Armée de Libération des Peuples du Soudan (SPLA),
dont l’aile politique prend le nom de Mouvement de Libération des Peuples
du Soudan (SPLM)[16].
Le commandement
de ces troupes est assuré par le colonel John Garang. Une
déclaration de John Garang résume les objectifs du SPLM. Celui-ci a pour
but d’instituer “un Soudan uni au sein d’un système socialiste qui
assure la démocratie et le respect des droits de l’homme à toutes les
ethnies et de garantir la liberté à toutes les religions, croyances et
points de vue”[17].
Le manifeste du SPLM affirme que son combat est d’abord politique. Il vise
à libérer tout le Soudan de ses ennemis que sont la bourgeoisie, l’élite
du Nord et du Sud-Soudan, le fondamentalisme religieux et les commandants réactionnaires
d’Anya-Nya II[18].
En d’autres termes, le SPLM, mouvement mu par l’idéologie socialiste,
ne recherche pas du tout la scission du pays. Dans sa vision, le Nord et le
Sud forment le Soudan et toute partition ne ferait que desservir la vraie
cause de la guerre révolutionnaire en cours, opposée à la reproduction
des schémas de fragmentation coloniale[19].
La crédibilité du mouvement repose sur l’établissement d’un nouvel
ordre sociopolitique, basé sur la remise en cause du pouvoir monopolistique
exercé par les familles, les partis politiques, les sectes et l’armée.
On pourrait rétorquer que la lutte armée n’est pas le meilleur moyen
pour atteindre des objectifs politiques. À cela, le SPLM répond que toute
négociation politique sans contrôle territorial n’est ni tenable ni
coercitive dans le long terme. Durant
les années 80, le SPLA/M travaille sur un double front, politique et
militaire. Le premier versant (politique) est concentré autour de la
recherche d’alliés, tant internes qu’externes. La SPLA réussit, grâce
à l’aide de l’URSS, à obtenir l’appui du gouvernement éthiopien
dirigé par Mengistu. De plus, il parvient à obtenir le ralliement plus de
la moitié des troupes d’Anya-Nya II. Le restant des troupes d’Anya-Nya
se transmue en combattants supplétifs de Khartoum. Sur le second volet
(militaire), la SPLA arrache de nombreuses victoires qui lui permettent de
s’installer dans le Haut-Nil, en Equatoria et dans le Bar el-Ghazal. Vers
la fin des années 80, la SPLA contrôle plus de 90% de la région sudiste. La transition manquée de Sadiq eL-MahdiAprès
le renversement de Neymeri, l’opinion internationale espérait que les
lois de septembre 1983 seraient abrogées et que le pays retrouverait le
chemin de la démocratie et de la paix. C’est dans cet esprit qu’en mai
1986, alors que le gouvernement transitoire se mettait en place, le SPLM
s’était retrouvé avec d’autres partis politiques à Koka Dam en Éthiopie.
À l’issue de cette rencontre, les participants avaient adopté la déclaration
de Koka Dam qui exigeait : (1) la reconnaissance de l’opposition au
pouvoir comme phénomène national et non pas simplement régional ;
(2) la levée de l’état d’urgence ; (3) l’abrogation des lois de
septembre 1983 ; (4) l’annulation des pactes militaires qui violaient
la souveraineté nationale ; (5) la conclusion d’un cessez-le-feu ;
et (6) le rétablissement de la Constitution transitoire de 1956 telle
qu’amendée en 1964. De
toutes ces exigences, la troisième posait problème. En effet, au Nord,
quelques leaders éclairés ne pouvaient concevoir que l’islam fût séparé
de la politique. Ils trouvaient inopportune l’idée de laïcité de l’État.
Elle était, selon eux, une importation occidentale qui ne cadrait en rien
avec le contexte soudanais. Bien que partageant un tel entrelacement entre
religion et pouvoir politique, le nouveau premier ministre, Sadeq el-Mahdi,
membre du parti Umma, élu en 1986, voulait se présenter comme un
conciliateur scrupuleux et soucieux de l’unité nationale. Il défendait
un islam libéral, dont le premier pilier était le respect de la liberté
religieuse. Ce qu’il fallait combattre, selon lui, c’était à la fois
le racisme de la SPLA et l’intolérance de ses frères musulmans. Il
reprochait à Neymeri l’instrumentalisation de l’islam en vue
d’occulter les problèmes réels du peuple soudanais. el Mahdi promettait
donc de concilier l’islam avec le caractère plurireligieux du Soudan.
Cependant, ces aspirations se sont heurtées à l’exercice du pouvoir au
sein d’une coalition. el Mahdi devait, en effet, partager le pouvoir avec
la Front National Islamique (NIF), moins disposé à lâcher du lest sur
le plan religieux. De plus, le fait qu’aucun des partis signataires de la
déclaration de Koka Dam n’ait obtenu un nombre suffisant de suffrages
pour faire pression sur le gouvernement a entraîné un approfondissement
du clivage Nord-Sud[20],
dans la mesure où l’Etat est resté organisé selon les principes théologiques
dictés par l’intelligentsia islamique de Khartoum. La
jonction avec le NIF, en 1988, avait pour but de créer un système légal régi
par les principes de l’Islam. Cet accord NIF-Parti Umma entraîna une
crispation violente à l’intérieur du gouvernement. En novembre 1988, le
Parti Démocratique Unioniste (DUP), animé par la peur d’être marginalisé,
passa un accord avec le SPLM. L’objet de cette entente était de juguler
l’avancée islamique et de réduire la fracture du Soudan. Le texte commun
qui en a résulté demandait au pouvoir de suspendre les lois de septembre
1983 et d’organiser une conférence nationale constitutionnelle. Comme
cela était prévisible, les recommandations du DUP et du SPLM ont été
rejetées par le NIF et l’UP. Les membres du DUP ont démissionné du
gouvernement en décembre 1988, laissant ainsi le champ libre à tous les
abus de Khartoum[21]. Le
30 juin 1989, le Soudan a connu un changement brutal de régime politique,
suite à un coup d’État militaire qui a propulsé le lieutenant-général
Omar Hassan el Béchir au sommet de l’état, secondé par Hassan el
Tourabi, l’idéologue du NIF. Cette confusion des genres politique,
militaire et religieux constituera, tout au long des années 90 et
jusqu’en 2000, l’une des principales sources de dissension à l’intérieur
de l’appareil gouvernemental, el Tourabi, président du Parlement, se
prenant parfois pour une sorte d’Ayatollah soudanais, chapeautant le
pouvoir politique et militaire. La chape de plomb idéologique est posée en
1991, à la suite de la proclamation de la République Islamique du Soudan
en 1991. Les soutiens externes du SPLMLa
SPLA aurait pu gagner la guerre durant les années 90. En effet, durant
cette période, elle a atteint sa maturité politique et militaire. Son armée,
très structurée et bien équipée[22],
comptait plus de 45 000 hommes et put obtenir l’allégeance des
tribus Nubas installées dans le Darfour. Dans la foulée, le SPLM a repris
politiquement position dans le Nord, puisqu’il a mis en place, avec les
divers partis politiques opposés à el Béchir, l’Alliance Démocratique
Nationale (NDA). La SPLA contrôlait un cinquième du territoire national, même
si les villes garnisons du Sud, telles que Juba, Malakal et Wau, lui résistaient
encore. Par ailleurs, les hommes de la SPLA ont également réussi à
stopper le projet de barrage de Jonglei[23],
sur lequel John Garang avait rédigé sa thèse à l’Université de
l’Iowa aux États-Unis[24].
Enfin, le SPLM a réussi à s’insérer au sein d’un réseau constitué
de l’Éthiopie, de l’Ouganda, du Tchad, du Kenya, de l’Égypte,
d’Israël, des États-Unis et de l’Arabie Saoudite, viscéralement opposés
au régime islamiste de Khartoum. L’Éthiopie
a été l’alliée le plus précieux du SPLM. Son soutien n’était pas
aveugle, encore moins injustifié. En effet, pour Mengistu, soutenir le
SPLM, c’était faire obstacle et répondre au gouvernement de Khartoum qui
avait aidé les sécessionnistes érythréens. L’aide de Mengistu avait
trois dimensions : (1) offrir un sanctuaire au SPLA ; (2) lui
servir de base politique sûre ; et (3) lui fournir un appui
logistique. De plus, le SPLM disposait d’une station de radio puissante
qui émettait à partir du territoire éthiopien. Celle-ci avait deux
objectifs : assurer une information continue des activités du SPLM et
convaincre les nordistes du bien-fondé de leur combat. En d’autres
termes, la radio jouait un double rôle de propagande et de légitimation. (1)
Sanctuaire : l’Éthiopie de Mengistu offrait au SPLA la surface
nécessaire à la construction de ses camps d’entraînement. C’était
aussi une base à partir de laquelle les attaques étaient lancées vers le
Soudan. Ainsi, en janvier 1990, plusieurs attaques victorieuses ont-elles été
menées en Equatoria contre les garnisons de Kaya et de Yei. C’est également
à cette époque que le plateau de Kajo Kaji fut pris. (2)
Base politique : en plus de ses bureaux de liaison à Nairobi et
à Londres, le SPLM avait son siège politique à Addis Abeba. Elle
jouissait d’une sorte de reconnaissance diplomatique de la part du pouvoir
en place. (3)
Appui logistique : même si cela n’est pas formellement établi,
on soupçonne Mengistu d’avoir fourni avions, hélicoptères et camions
afin de transporter les troupe de la SPLA à l’Ouest de l’Éthiopie, et
peut-être même à l’intérieur du Soudan. Ce qui est par contre certain,
c’est que la SPLA a bénéficié de l’appui de l’artillerie éthiopienne,
ce qui lui a permis de bombarder régulièrement les villes soudanaises à
partir du sol éthiopien, sans risque de représailles. Le
soutien de la Libye était motivé par la volonté de nuire à Neymeri, qui
avait permis au Front National de Libération Libyen, de diffuser des
diatribes anti-Kadhafi à partir d’une radio émettant de Khartoum. La
Libye a fourni matériel, argent et camp d’entraînement aux forces opposées
à Neymeri. Mais ces relations ont évolué en faveur de Khartoum à partir
de 1985, avec l’arrivée au pouvoir d’el Mahdi. Dans le cadre du
protocole militaire signé avec le gouvernement transitoire, Kadhafi a
fourni, non seulement des armes en grande quantité, mais aussi des avions
Mig qui ont bombardé les positions tenues par la SPLA. el Mahdi a ouvert
les portes du Soudan à Kadhafi, permettant à la Lybie de stationner ses
troupes dans le Darfour afin de porter main forte à la guérilla
tchadienne. Sous la pression égyptienne et américaine, le Soudan a
demandé à Khadafi de retirer ses troupes du Darfour en 1988. Ceci n’a
pas empêché les relations des deux Etats de continuer à s’améliorer, même
si Kadhafi est resté réservé sur l’association du Front National
Islamique du gouvernement. Le
rôle de l’Égypte s’est d’abord limité à la recherche d’une
solution pacifique entre les parties au conflit. Deux tentatives de médiation
méritent d’être signalées. La première a eu lieu au sommet de
l’Organisation de l’Unité Africaine en juillet 1986. Le Caire a permis
au SPLM et à Sadiq el Mahdi de se rencontrer et de discuter d’un réglement
de la guerre. La deuxième tentative notable venant du Caire est intervenue
entre 1987 et 1988. Toutefois, les deux essais se sont soldés par des échecs. Les
années 90 ont été marquées par un revirement anti-Khartoum. Deux événements
semblent expliquer ce repositionnement. D’une part, le soutien du Soudan
à Saddam Hussein durant la guerre du Golfe, matérialisé par
l’abstention active de Khartoum lors du vote de la Ligue arabe en août
1990 condamnant l’invasion du Koweit. D’autre part, l’implication
soudanaise dans la tentative d’assassinat de Moubarak en Éthiopie en mai
1995. La
position de l’Ouganda est moins claire. Même si la conquête de la région
de l’Equatoria doit beaucoup à l’aide ougandaise, surtout en matière
de ravitaillement, Kampala a toujours pu garder un certain équilibre, gérant
au mieux ses rapports de force avec Karthoum. D’ailleurs, Museveni a
proposé ses bons offices aux deux principaux belligérants, el Béchir et
Garang, sans grand succès. Les raisons d’un enlisementMalgré cet avantage en termes militaires, la SPLA ne remporte pas la guerre aussi rapidement qu’elle et ses parrains l’espéraient. De fait, des événements inattendus vont profondément et durablement modifier la scène conflictuelle soudanaise. Trois faits majeurs expliquent la modification de l’écart des capacités entre adversaires, entraînant un enlisement du conflit[25]. (1) L’aide iranienne. Téhéran achète du matériel militaire chinois pour plus de 400 millions de dollars pour le compte de Khartoum, lui offre des conseillers militaires, crée les Forces de défense nationale, très motivées, qui assistent les forces gouvernementales et leur permettent de se repositionner avantageusement sur le terrain de bataille en quelques mois. (2) La chute de Mengistu. Alors que la SPLA engrangeait quelques victoires remarquables, le départ précipité et forcé de Mengistu en mai 1991 a provoqué un renversement de tendance. Les réfugiés sudistes ont été chassés, la radio et les camps d’entraînement de la SPLA ont été démantelés. Par ces actions, le nouveau régime d’Addis Abeba a marqué sa reconnaissance à l’égard de Khartoum, qui lui a apporté son assistance tout au long de sa progression vers la capitale éthiopienne. (3) La scission du SPLM. La perte d’influence du SPLM occasionnée par la chute du régime de Mengistu, principal allié, exacerbe les velléités internes jusqu’à la décomposition du SPLA/M comme une poupée gigogne. Tout s’enchaîne très rapidement. Deux grandes cassures vont se réaliser au sein du mouvement de John Garang. La première commence en 1991 et s’achève en 1994, alors que la seconde est plus ponctuelle et date de 1993. Tout commence le 28 août 1991, lorsque trois officiers de la région de Nasir, Lam Akol, Gordon Kong et Rieck Machard, décident de prononcer sans appel la destitution de John Garang, accusé de trahir les principes de la rébellion, de diriger celle-ci de façon autocratique, de manquer de vision politique, bref, de mener la SPLA à une perte certaine. Dès lors, la guérilla sudiste se fractionne. Deux groupes naissent de cette division : la faction Nasir et la faction Torit. La première, qui est constituée par une succession de divisions, est animée dans un premier temps par Lam Akol et Rieck Machar. En 1992, Nuyon Bani s’écarte de la faction Nasir pour former les Forces de l’Unité (FU). La contre-dissidence s’organise au cours d’un meeting tenu à Torit entre le 6 et le 12 septembre 1991, d’où le qualificatif de “faction Torit” qui l’accompagne. Pour contrer le radicalisme indépendantiste de la faction Nasir, les fidèles de John Garang regroupés au sein de la faction Torit élargissent leurs objectifs. Le spectre des revendications va de l’exigence d’un Soudan laïc, unitaire et démocratique, à l’association de deux États ou l’autodétermination, en passant par l’idée de confédération. Bref, ce qui est inédit, c’est que la possibilité d’une rupture physique entre le Nord et le Sud est désormais inscrite dans l’agenda politique du SPLM. Durant les mois suivants, les affrontements entre la faction Nasir et la faction Torit se doublent d’un enjeu ethnique opposant essentiellement les Dinkas, représentés par John Garang, aux Nuers sous la conduite de Rieck Machar. Après avoir écarté Lam Akol en février 1994, Machar dirige tout seul son mouvement, qu’il appelle dans un premier temps la SPLA Unifié (SPLA-U) et, dans un second temps, le Mouvement pour l’Indépendance du Sud-Soudan (SSIM). Le tableau devient encore plus trouble en décembre 1994, au moment du schisme interne au SSIM. Une partie des troupes de Machar rejoint Lam Akol, qui forme son mouvement et reprend le nom abandonné par Machar, SPLA-U. Pour distinguer les deux SPLA-U, nous désignons celui de Machar par l’indice 1 et celui d’Akol par l’indice 2. Un autre groupuscule coupe ses liens d’avec le SSIM et prend le nom de SPLM/Bahr el-Ghazal (SPLM/BGG). Il sera placé sous le commandement de Kerubino Kwanin Bol. La
deuxième secousse interne à la SPLA intervient en 1993. Le bloc
politico-militaire qui en résulte se baptise Mouvement Patriotique de Résistance
(PRM). Implanté dans l’Equatoria, ce groupe dispose de sanctuaires en
Ouganda et défend un SPLM pluriethnique assurant l’égale représentation
de tous les autres groupes ethniques. Arbre
des scissions du SPLA/M Au total, le théâtre conflictuel du Sud Soudan offre un panorama assez confus, que nous essayons de démêler schématiquement comme suit[26] : De la petite guerre à la privatisation du conflitSous
l’autorité d’el Béchir, la nouvelle armée, dont le but est de conquérir
et de soumettre le Sud au nom du Jihad,
reste incapable d’atteindre ses objectifs, et ce pour deux
raisons. La première est géographique. Les soldats du Nord, habitués au
Sahel, ne connaissent pas les méandres et les pièges des marécages du
Sud. La seconde raison est plus technique, mais tout aussi critique pour
l’armée de Khartoum. Cette dernière est équipée par l’Iran et,
parfois, par l’Irak. Le problème est qu’elle n’a pas reçu
l’instruction nécessaire au maniement des armes fournies. Cette double
impasse, dont les conséquences sont désavantageuses sur le terrain, amène
el Béchir à changer de mode de guerre. Le conflit quitte le champ de ce
que Calwell appelle les “petites guerres”[27].
Khartoum réoriente
et/ou renforce sa politique militaire dans un triple sens,
“civiliation”, subversion et privatisation. Le volet “civiliation”
consiste à armer les populations civiles afin d’en faire des milices
pro-gouvernementales. L’État central habilite les civils, par un
arsenal juridique taillé sur mesure, à agir en son nom. Par exemple, le National
Popular Defense Act du 6 novembre 1989 permet aux forces paramilitaires
d’opérer avec l’armée au niveau de la zone tampon entre le Nord et le
Sud. La “subversion” consiste à se rallier les faveurs des anciens
compagnons de John Garang, qui deviennent des forces supplétives de
Khartoum. Le volet “privatisation” consiste à impliquer massivement les
mercenaires des compagnies pétrolières. Ces trois points ressortissent
à deux facteurs, l’économique et le religieux. Ci-dessus, nous développons
brièvement la civiliation et la subversion. La privatisation sera analysée
au niveau du facteur économique. (1)
La civilisation. Un exemple marquant de ce procédé est celui des
razzieurs baggaras, des milices murahéléennes, des groupes toposas et Béchir.
En réalité, les razzieurs baggaras sont un legs du gouvernement de Sadiq
el Mahdi. Face aux victoires des forces de la SPLA et de son avancée
soutenue vers le Nord, le général Burina Nasr de l’ethnie baggara (éleveurs
musulmans arrivés dans le Sud du Kordofan au XVIIIe siècle) avait poussé
el Mahdi à fournir des armes à son ethnie afin d’endiguer et de harceler
en permanence les troupes de Garang, qui se faisaient de plus en plus menaçantes
pour Khartoum. Les baggaras continuent d’opérer essentiellement dans le
Bahr el-Ghazal[28].
Khartoum s’est acheté les services des milices murahéléennes qui procèdent,
depuis les années 80, à des opérations de nettoyage dans la région du
Darfour. Le gouvernement d’el Béchir s’est également assuré le
soutient des milices toposas qu’il arme depuis 1991 et dont le rôle est
de faire pression sur les Dinkas. Enfin, la milice Béchir, évoluant aux
alentours de Juba, composée d’islamistes éclairés et ultra orthodoxes,
prêts à tout pour le gouvernement de Khartoum, se croit investie d’une
mission prophétique. (2)
La subversion. Elle est plus subtile et peut-être davantage
pernicieuse. Le but d’el Béchir est de montrer aux différents belligérants
et à la communauté internationale qu’il est disposé à faire la paix.
Au niveau interne, Khartoum réactive l’administration tribale créée en
1922, afin de montrer à ses détracteurs qu’il est un gouvernement démocratique,
respectueux des traits spécifiques des différentes familles ethniques et
religieuses. Par ailleurs, au mois de septembre 1994, un Haut Conseil pour
la Paix, dirigé par un Dinka, a été mis en place. Son but officiel était
de ramener les groupes rebelles autour d’une table de négociation.
Toutefois, dans les faits, il jouait un rôle de subversion, signant des
accords de paix séparée avec certaines forces rebelles, qu’il mettait
ensuite à son service. Ainsi, le 10 avril 1996, le SSIM de Rieck Machar a
signé un accord de cessez-le-feu avec Khartoum. Le SPLMBGG a suivi la même
voie. Ces ralliements ont entraînés des dissidences internes, certains
voyant en ces accords, à juste titre, une trahison du Sud[29].
Ils sont venus étoffer la liste des forces supplétives qui gravitent
autour d’el Béchir. Les facteurs qui alimentent la guerreLe facteur économiqueEn
exportant ses premiers barils de pétrole le 30 août 1999, le Soudan est
entré sur le marché des matières premières les plus rentables. En moins
de 3 ans, le gouvernement de Khartoum a réussi à réaliser et maintenir
une moyenne d’exportation respectable, 15 000 barils par jour, pour
des recettes annuelles d’environ 500 millions de dollars. Les
premières réserves de pétrole sont découvertes par Chevron Overseas en
1967, à la frontière entre le Kordofan et le Bahr el-Ghazal. Si ces réserves
sont facilement accessibles, étant donné qu’elles se situent entre le
Nord et la savane du Sud, les découvertes ultérieures entraînent Chevron
plus au Sud, près de la région de Bentiu. La compagnie déplace donc son
camp à Rubkona dans le Bhar el-Ghazal. Cependant, en 1984, suite à une
attaque des forces de Anya-Nya II, Chevron se retire. La concession pétrolière
connaîtra bien d’autres fortunes. Signalons simplement qu’elle passera
de Chevron à un consortium entièrement soudanais en 1991, avant de
devenir la propriété d’Arakis, une compagnie canadienne. Pour des
raisons techniques, tributaires elles-mêmes de raisons financières,
Arakis est revendu en 1998 à une autre compagnie canadienne, la Talisman
Energy Inc. qui, par ce truchement, acquiert aussi 25 % des parts de la
Greater Nile Petroleum Company. Comme pour consolider sa position, la
Talisman se lie avec d’autres partenaires tels que la China National
Petroleum Corporation, Petronas et Sudapest qui est la partie soudanaise de
cette association. Contrairement à Chevron qui projetait de construire un
oléoduc le long de la frontière éthiopienne, Talisman Energy Inc
et ses partenaires décident de l’établir à l’intérieur,
sur une distance de près de 1 600 kilomètres. Cet oléoduc couvert
acheminera le brut vers Port Soudan, sur la mer Rouge. Il
existe une corrélation très forte entre l’augmentation des dépenses
militaires et l’accroissement des pétrodollars. Entre 1998 et 2000, le
budget de la défense est passé de 170 à 340 millions de dollars, c’est-à-dire
qu’il a englouti plus de la moitié des recettes du pétrole. Khartoum achète
armes et munitions, paie ses milices, son armée et veut mettre en place une
industrie d’armement pour venir plus rapidement à bout de la guérilla
sudiste. Par ailleurs, le gouvernement d’el Béchir encourage la
privatisation de la guerre. En avril 2001, le rapport de Georgette Gagon a
bien mis à jour les exactions et les crimes commis par la Talisman à
partir d’hélicoptères de combat qui cherchent à vider le périmètre
des champs de pétrole de ses populations. Les compagnies Talisman Energy
(canadienne), Petrochina, Lundin Oil (suédoise) travaillent de concert.
Elles brûlent des villages, bombardent le bétail, pour affamer la
population et nourrissent les conflits interethniques en finançant les
milices pro-gouvernementales. Entre
le 11 et le 14 juin 2001, des affrontements violents ont lieu dans la région
de Wau et de Bor. Ceci est certainement justifié par le désir de
Khartoum de libérer ces zones dans lesquelles la compagnie française
Total/Fina/Elf possède une immense concession pétrolière, la plus vaste
au Soudan. Même si, au début juin, elle déclarait ne pas être prête à
exploiter cette concession, il est difficile de croire que les bombardements
très ciblés de l’armée du Nord n’étaient inscrits que dans le cours
“normal” de la guerre[30]. Au
total, les compagnie impliquées sont représentées dans le tableau suivant[31] :
L’internationale islamisteLes
lois de septembre 1983, qui n’ont jamais été abolies, sont on ne peut
plus explicites. Elles visaient à faire de l’islam la religion de tous
les Soudanais qui, de plus, devaient adopter l’arabe comme langue
officielle. Ces lois ont été renforcées par la proclamation de la République
Islamique du Soudan en 1991. Le but de cette partie est de montrer les
rouages de cet islam politique et de montrer sa volonté d’expansion régionale,
dans la perspective de ce que l’on peut appeler une internationale
islamiste. En
tenant une Conférence populaire arabo-islamiste en 1991, le NIF et le
gouvernement d’el Béchir sont sortis de l’ombre, manifestant avec plus
de véhémence leur identité islamiste. Cette affirmation émergeait en même
temps que l’opposition de Khartoum à la guerre du Golfe et le soutien
apporté au Ba’ath irakien.
Ceci pourrait paraître paradoxal, vu l’oppression que Saddam Hussein
faisait subir aux potentiels islamistes irakiens. Sur quoi reposait donc le
soutien du Soudan ? On peut dire qu’il était guidé par un
opportunisme politique. En effet, pour le gouvernement de Khartoum, qui
participait à un échange d’officiers en vue de stages avec Bagdad,
s’allier à l’Irak, c’était marquer clairement, sans complaisance,
son anti-américanisme, et prendre le leadership d’une telle opposition,
afin de créer, in fine, les
conditions propices à l’élaboration d’un nouvel ordre au
Proche-Orient. Pour assurer une telle position, le Soudan se proposait, à
la fois, de récolter des fonds à travers la zakat
et la manne du pétrole et de construire des relations avec les
mouvements islamistes de la région, leur ouvrant même son territoire
afin qu’ils puissent s’y entraîner et y développer leurs activités en
toute liberté. Sous la houlette d’el Tourabi, le Soudan a établi des
liens de coopération islamique avec le Parti du travail et le Jihad
Islamique égyptiens, le groupe tunisien En-Nahda, le Hamas palestinien, le
parti yéménite Al-Isla. Le tout a été couronné par un accueil très
fraternel des groupuscules afghans, qui ne pouvaient plus se rendre ni en
Syrie ni en Irak, et encore moins en Libye, pour des raisons liées à la
conjoncture de l’époque. En effet, la Syrie se rapprochait des États-Unis
sur la question du Golan et voulait donc ménager Israël ; le
gouvernement irakien était confronté à une perturbation islamiste interne ;
et la Libye était en pleine turbulence face à une coalition internationale
menaçante. Le
plus célèbre des hôtes de l’État soudanais sera le Saoudien Oussama
Ben Laden. Il va conclure quelques affaires avec le régime qu’il finance,
notamment pour la construction de routes. C’est à partir de là qu’il
lance son attaque terroriste contre les bases américaines en Arabie
Saoudite en novembre 1995. L’autre hôte de Khartoum, Cheikh Omar
Abd-el-Rahman du Jihad Islamique égyptien, sera condamné pour
l’attentat contre le World Trade Center en janvier 1995. Enfin, Khartoum
sera impliquée dans la tentative d’assassinat perpétrée à l’égard
du président Moubarak en Éthiopie. Ces
politiques de Khartoum entraînent une rupture avec certains alliés, une
attitude plus tranchée de certains États, et favorisent surtout une
reconstruction de la SPLA. Cette reconstruction se fait grâce à la
politique des États-Unis, de l’Égypte, de l’Éthiopie et de l’Érythrée. La recomposition du SPLMÀ
l’exception d’une aide alimentaire énorme, mais qui transitait par le
gouvernement islamiste, la politique américaine est restée très
attentiste, à cause, au départ, d’un manque d’intérêt stratégique.
Cette passivité était aussi guidée par une perception biaisée de la
situation et des capacités du couple el Tourabi-el Béchir. Washington
croyait que le nouveau gouvernement de 1989 serait de courte période. Une
série d’actes portant atteinte aux vies, mais surtout aux intérêts américains
sont venus changer la donne. Les États-Unis ont pris une position plus
radicale, amorcée dès l’attentat du World Trade Center du 26 février
1993, qui impliquait des individus en possession de passeport soudanais. Le
Département d’État américain classe de facto le Soudan dans la
catégorie des “Rogue States” (États voyous). Il est désormais
considéré comme une plaque tournante du terrorisme international, du
blanchiment d’argent servant à financer ces groupes radicaux, bref, comme
un paradis pour l’anti-américanisme. Cependant, cette politique manque de
constance, parce que les États-Unis mettent toujours en avant le
positionnement économique. Ainsi, en août 1996, le président Clinton fait
suspendre la loi antiterroriste, afin de permettre à l’Occidental
Petroleum de
passer un accord d’exploitation de 2,5 milliards de barils de pétrole
avec le gouvernement d’el Béchir[32] Le
gouvernement égyptien est devenu véritablement pro-Alliance Démocratique
Nationale [33]
lorsque la
commission d’enquête éthiopienne a démontré que le Soudan avait abrité
les terroristes qui avaient essayé de tuer Moubarak. Il s’est montré
plus intransigeant sur le différend territorial concernant le “triangle
de Halaib”, une bande de 17 000 km au Nord-Est du Soudan, s’ouvrant
sur la mer Rouge. L’Égypte a voulu aussi pousser Khartoum à accepter une
solution pacifique avec la SPLA, parce qu’elle savait qu’une sécession
serait dommageable pour la répartition des eaux du Nil. Ces relations
vitales avec le voisin soudanais expliquent sans doute la position égyptienne
lors du vote sanctionnant le Soudan en 1996 à l’ONU [34].
En effet, l’Égypte n’a pas voulu que ces sanctions touchent à l’économie.
Elles ont donc été limitées au volet politique, ce qui en a réduit la
portée. Les
relations avec l’Érythrée et l’Éthiopie ne sont guère paisibles. En
effet, depuis l’attentat manqué de 1995, les rapports avec l’Éthiopie
sont devenus très froids. De son côté, Asmara a accusé Khartoum
d’apporter de l’aide au groupe rebelle du Jihad erithrea. La
rupture a été consommée en janvier 1997, lorsqu’el Béchir a accusé
l’Éthiopie et l’Érythrée de soutenir la SPLA en lui permettant
d’ouvrir de nouveaux fronts militaires, notamment à l’Est du pays. C’est
dans ce climat qu’a lieu la renaissance de la SPLA depuis 1995, tant à
l’intérieur qu’à l’extérieur du Soudan. Du point de vue interne, la
SPLA bénéficie de deux évolutions favorables. D’un autre côté, la
SPLA a vu se recomposer l’opposition nordiste au sein de l’Alliance Démocratique
Nationale, avec laquelle il partage un certain idéal démocratique. Les
composantes les plus actives de la NDA sont : le Parti Umma (UP), le
Parti Démocratique Unioniste (UDP), le Parti Communiste Soudanais (SCP), le
Congrès Bedja (BC) et le Commandement Légitime formé en 1990 par des
officiers attachés à la démocratie. Le siège de PNDA se trouve à Asmara
dans les locaux de l’ancienne ambassade soudanaise. La branche armée de
la NDA est constituée du SCP ; des forces du BC et de la SPLA. Dans
les faits, c’est la SPLA qui dirige les opérations. Le plus passif de
tous est le PC qui dit attendre l’extension du conflit aux zones urbaines
qu’il a infiltrées. Par contre, les forces du BC sont plus actives et
attaquent les forces armées soudanaises à partir de l’Erythrée. Il est
aussi remarquable que le Congrès des tribus Bedja, fondé en 1958, soit
resté longtemps très pacifique. Il n’est entré en rébellion qu’à la
suite d’expropriation de terrains menée par le gouvernement au profit de
particuliers. notamment Ben Laden. Autre trait interne. après le décès de
Rieck Machar, le SSIM s’est rattaché au SPLA. Au
niveau externe, des changements remarquables sont intervenus à partir de
mai 1995. La SPLA a pu revenir à Addis Abeba et de consolider la coalition
internationale contre le gouvernement de Khartoum. Celle-ci est surtout
faite d’anciens “parrains” qui n’attendaient qu’une occasion pour
légitimer leur soutien au SPLM. Soutenue par les États-Unis, l’Égypte,
l’Érythrée, l’Éthiopie et l’Ouganda, la SPLA a pu étoffer sa
logistique et reprendre pied sur les terrains militaire et politique. Changer d’imageEn
1999, el Béchir a lancé une offensive diplomatique sur plusieurs fronts,
visant à modifier son image auprès d’autres États, ainsi qu’auprès
du Fonds Monétaire International (FMI). Au niveau régional, a réussi à rétablir
des relations diplomatiques avec l’Érythrée d’Issayas Afeworki. Les
deux États ont agrémenté ce rapprochement d’un accord de coopération
en mai 1999. En retour, l’ambassade érythréenne a pu rouvrir ses portes
à Khartoum le 20 janvier 2000. Avec l’Ouganda, Khartoum a décidé de
signer un pacte de non-ingérence et de non-subversion. Chacun des
partenaires s’est promis de s’abstenir de soutenir la rébellion opposée
à l’autre État. Ainsi, l’Ouganda devait abandonner son aide à la
SPLA. Quant au Soudan, il devait suspendre et arrêter son soutien à
l’Armée de Résistance du Seigneur de Joseph Kony. Cet accord est resté
très formel et fragile, les deux pays s’accusant régulièrement de ne
pas respecter leurs engagements. Enfin, l’Égypte et la Libye ont apporté
une “vision arabe de la paix” au Soudan en août 1999, sans grand succès. Le
Soudan, pays surendetté – pour 25 milliards de dollars environ –
cherche aujourd’hui a regagner la confiance du FMI, qui a adopté une
position plus critique à son égard à la fin des années 90. Grâce à des
réformes économiques et sociales, l’inflation est passée de 133 %
en 1996 à 14 % en 1999. Face à ces efforts, le FMI a accepté de renégocier
avec le Soudan en mars 1999, établissant un programme de deux ans. Il faut
dire que, malgré les sommes consacrées à la poursuite de la guerre, l’économienomie
soudanaise est alimentée par les revenus du pétrole dont le pays exporte désormais
près de 18 000 barils de brut par jour. Ces
efforts d’el Béchir ne doivent pas masquer la crise que traverse l’État
soudanais depuis l’accession au pouvoir du tandem el Tourabi-el Béchir.
En effet, il a toujours existé entre les deux hommes une rivalité portant
sur le contrôle effectif du pouvoir. Même après la transformation du NIF
en Parti National du Congrès (NPC) en 1992, la répartition des fonctions
entre les deux, bien qu’officiellement claire, est restée une source de
perplexité pour les Soudanais, et une source de conflit entre l’idéologue,
chef du parlement, et le militaire
devenu politique, maître de l’exécutif. Ces dissensions sont devenues
manifestes à la fin de l’année 1999, lorsqu’el Tourabi a voulu passer
une réforme qui lui tenait à cœur. Celle-ci comportait deux points :
le rétablissement du poste de premier ministre et l’élection des
gouverneurs des 26 provinces soudanaises, qui sont nommés par le président.
Le refus d’el Béchir a conduit à un raidissement des deux parties.
Cependant, le 24 janvier 2000, tout était revenu dans l’ordre. el Tourabi
restait chef du Parti National du Congrès et continuait d’assurer la
direction idéologique du gouvernement. La
rupture définitive est néanmoins intervenue entre Tourabi et el Béchir en
2001. En effet, Tourabi a été incarcéré le 21 février 2001, après
avoir signé un accord avec la SPLA de John Garang qui exigeait une solution
pacifique de la guerre. Si l’on considère attentivement cet accord, on
comprend qu’il servait qu’un seul but pour el Tourabi renverser el Béchir.
Tout laisse croire que, si cela avait fonctionné, la guerre du Sud
n’aurait probablement pas connue d’issue favorable, puisqu’el Tourabi
serait revenu aux idéaux islamistes qui constituent la toile de fond de son
action politique et sur lesquels il a construit son image internationale
auprès de partenaires tels que l’Iran. Enfin, il semble que les événements
du 11 septembre 2001 aient scellé définitivement le sort de l’ancien
leader de l’intégrisme islamique[35].
Nul n’ose croire que Tourabi puisse revenir au pouvoir à Khartoum
face à la nouvelle politique américaine, réactive à tout ce qui arbore
un parfum islamique. *
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