| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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GÉOGRAPHIE
ET POLITIQUE EN AFRIQUE AU xxie
SIÈCLE
Marc-Louis
Ropivia L’INÉVITABLE DÉVELOPPEMENT DE LA GÉOGRAPHIE POLITIQUE ET D’UNE PENSÉE GÉOPOLITIQUE AFRICAINESRéévaluer, en cette fin de siècle, les stratégies d’insertion de l’Afrique dans l’espace mondial par l’éclairage de la géographie, c’est prendre en compte toutes les mutations économico-politiques qui ont reconfiguré l’espace mondial et placé l’Afrique subsaharienne comme enjeu fondamental de cette reconfiguration. Cette reconfiguration de l’espace mondial est la conséquence la plus importante du nouveau rapport de forces qui s’est établi entre les grandes puissances de l’hémisphère nord. Ce nouveau rapport de forces, caractérisé par la disparition du contre-système communiste à économie planifiée, a consacré la mondialisation du libéralisme en tant qu’idéologie dominante, et le triomphe de l’économie de marché. Dans ce cas, la mondialisation signifierait l’intégration d’espaces et d’économies retardataires au système de maillage communicationnel et aux normes de consommation des besoins artificiels modernes façonnés par le mode de production capitaliste aux fins de lui redonner un souffle nouveau. Dans les stratégies des grandes institutions régulatrices de l’économie mondiale - institutions de Bretton Woods, CNUCED, OMC - l’Afrique apparaît comme l’un des théâtres privilégiés de cette mondialisation, les autres étant l’ex-Europe communiste, la Russie et l’Asie centrale. Ainsi, la seule forme de géographie qui puisse cerner avec pertinence les rapports de force qui s’instaurent désormais entre l’Afrique et le monde, qui puisse identifier les nouveaux enjeux dont l’espace africain est le théâtre, qui puisse en même temps élaborer les scénarios les plus plausibles et les stratégies les plus efficaces d’insertion de l’Afrique dans l’économie mondiale, cette géographie-là ne peut être que fondamentalement politique. Cette géographie politique revêt deux formes essentielles : elle est à la fois géopolitique et géostratégique. Ces deux dimensions induisent d’abord une vision prospective du devenir de l’Afrique au xxie siècle à partir d’une problématique essentielle d’ontologie spatiale. Les questionnements relatifs à cette problématique sont donc les suivantes : l’Afrique au xxie siècle sera-t-elle acteur ou spectateur du système international ? Continuera-t-elle de demeurer un lieu de projection de puissances extérieures ou irradiera-t-elle son influence hégémonique vers d’autres parties du monde ? Inspirera-t-elle une révolution universelle ou survivra-t-elle continuellement comme réceptacle de modèles extérieurs ? D’un autre côté, la géopolitique et la géostratégie, en tant que dimensions de géographie prospective appliquées aux évolutions de la politique étrangère et de la conflictualité, dessinent des nouvelles configurations spatiales dont la conséquence majeure est de modifier, à l’intérieur même du continent, les réseaux d’alliances interétatiques établies. Une seconde problématique du devenir de l’Afrique, suscitée par les turbulences de sa mutation socio-politique endogène, gravite autour des notions centrales de recomposition territoriale et de conflictualité multidimensionnelle. En effet, de nouvelles conceptions de la territorialité déclenchent des recompositions géopolitiques internes et externes aux États et engendrent de nouvelles formes de conflictualité. Les moteurs de ces nouveaux conflits sont : la montée des micronationalismes identitaires qui revendiquent à l’intérieur des États une décentralisation administrative ou une autodétermination plus poussée ; les irrédentismes qui remettent en cause les frontières internationales héritées de la colonisation ; l’apparition d’hégémonies régionales nouvelles ; enfin, l’expansion des frontières régionales des espaces d’intégration économique, caractéristiques d’une conflictualité des zones de contact entre deux aires de construction communautaire. Afin de réorienter la pensée géopolitique et géostratégique africaine dans le sens de la conception de doctrines ou de stratégies qui prennent en compte les intérêts de l’Afrique en matière de politique étrangère, de coopération internationale et de résolution des conflits, il importe de proposer de nouveaux axes de réflexion, sous la forme de scénarios ou de stratégies porteuses d’un rôle nouveau du continent sur la scène internationale du xxie siècle. Mais auparavant, il y a lieu de signaler aux nombreux imposteurs, praticiens d’une géopolitique absconse, l’existence de cadres théoriques et conceptuels fiables qui confèrent à la géopolitique universitaire un statut scientifique indiscutable, ignoré de ceux qui croient qu’ils peuvent s’improviser en spécialistes de géopolitique ou de géostratégie sans avoir au préalable été formés à la géographie générale ou politique. UNE EXIGENCE FONDAMENTALE : LE BESOIN DE THÉORIELa résurgence de la géopolitique d’expression française, notamment hexagonale, semble se faire à l’écart de tout édifice conceptuel ou théorique. On y note également l’absence d’architectures doctrinales. Ropivia (1991, 1994) avait déjà souligné l’absence de théorie et la méthode journalistique propre à la géopolitique française. Claval (1993) à son tour confirme le même constat : La tradition géopolitique met l’accent sur l’ensemble des facteurs de conflit et sur les relations stratégiques entre les partenaires. Ces études ne s’embarrassent guère de cadre théorique. Leur intérêt tient à ce qu’elles font l’inventaire de l’ensemble des tensions et des problèmes au sein de chaque partie du monde. Chaque État est saisi dans sa complexité : la multiplicité de ses ressources, leurs insuffisances dans certains domaines et les dépendances que cela lui impose sont soulignées. On insiste sur les caractères de son peuplement. Ses frontières incorporent-elles des groupes nationaux susceptibles de constituer des minorités irrédentes - ou déstabilisatrices ? Les études de géopolitique évaluent les forces armées et recensent les bases extérieures dont peuvent bénéficier des belligérants éventuels. Elles s’intéressent de près aux phénomènes d’information et de désinformation. La propagande apparaît comme un des aspects majeurs dans la montée des tensions et le déroulement des conflits. Entre les situations de guerre franche et la paix véritable, on se montre attentif à tous les conflits larvés, à toutes les formes indirectes de la guerre. Une revue comme Hérodote s’est affirmée en pratiquant ce genre d’analyse. Dans un tel contexte, une pensée géopolitique africaine ne saurait être féconde en puisant son inspiration uniquement dans l’école française. Il importe dès lors de retracer l’évolution théorique doctrinale et conceptuelle de la Science géopolitique en nous tournant vers l’école anglo-saxonne (tableau suivant).
Dès son avènement à la fin du xixe siècle, la géopolitique exprime le choc des impérialismes et sa méthode avait été dominée par l’empire. Celle-ci avait consisté en un raisonnement sur un planisphère qui conduisait à détecter l’enjeu principal ou les enjeux d’où émergerait l’antagonisme entre deux puissances. Cette méthode avait fini par produire une conceptualisation binomiale antithétique à l’instar de la puissance maritime opposée à la puissance continentale (Mahan, 1890) ou du Heartland (Mackinder, 1904) opposé au Rimland (Spykman, 1944). Du fait de la volonté de domination idéologique d’une puissance sur l’autre ou d’une puissance sur le monde, cette méthode était à la fois spéculative et prédictive. Elle se traduisait par la formulation d’aphorismes syllogistiques (Mackinder, 1904, Spykman, 1944, Sokol, 1961) visant à ancrer chez des stratèges rivaux la notion de fatalité dans la domination ou la faiblesse d’une nation (schéma). La deuxième méthode de la géopolitique classique fut conçue par l’école allemande et identifiée à Karl Haushofer (cité par Cohen, 1973, et par Chaliand et Rageau, 1983). Elle peut être qualifiée de prescription fatalitaire. Il s’agit d’une macro-régionalisation où la conflictualité entre les grandes puissances s’exprime en sphères d’influence rivales et verticales prescrivant à chaque puissance de l’Hémisphère Nord la mission de dominer une grande zone de l’Hémisphère sud fatalement vouée à sa soumission. Ces macro-régions furent la Pan-Amérique sous le contrôle des États Unis, l’Eurafrique vouée à la domination du Reich allemand, la Pan-Russie comme espace de projection de la Russie vers l’Asie du Sud et la sphère de coprospérité asiatique définie comme espace d’expansion du Japon impérial vers l’Extrême-Orient et l’Océanie. Cohen (1963,1973) s’inscrit dans la même perspective de régionalisation chère à l’impérialisme allemand retardataire. En procédant au découpage de l’espace mondial en sphères d’influence antagonistes, il établit lui aussi que la régionalisation géostratégique du monde est le fondement principal du rapport de forces entre les grandes puissances. Chacune devant dès lors s’efforcer de régionaliser ses alliances et ses adversités. La véritable première innovation théorique dans le champ de la géopolitique apparut à partir des années 80, lorsque les géographes politiques, s’inspirant des économistes, abandonnèrent la méthode classique de la spéculation binomiale antithétique pour adopter une méthode d’analyse et de raisonnement privilégiant les forces, les faiblesses, les menaces et les opportunités de tous les acteurs en confrontation sur la scène nationale et internationale. Dès lors, les questions centrales de la géopolitique devinrent : quels sont les enjeux ? Comment modifient-ils le rapport des forces ? Quelles sont les stratégies alternatives d’adaptation et de victoire ? Avec cette terminologie nouvelle, la géopolitique passe de classique à moderne, c’est-à-dire de la méthode prédictive à la méthode prospective (Valaskakis, 1980) dont la caractéristique essentielle est la construction des scénarios. Valaskakis en distingue deux types. Le premier est de type projectif : il part du présent et projette les images du futur émanant de ce présent. Le point de repère est le scénario dit tendanciel, celui qui prolonge les tendances lourdes perçues dans le présent... l’ensemble de l’exercice de simulation exploratoire aboutit à la construction... de l’univers des possibles. Le second est du type normatif ? Dans ce cas, on oublie pour un moment le présent et on construit à la place des scénarios souhaitables d’avenir. La scénarisation normative, elle-même basée sur des jugements de valeur explicites, permet éventuellement le retour au présent. Ce retour se fait par l’élaboration d’une planification à long terme qui trace un chemin entre le présent et l’avenir souhaité. Il construit un pont entre ce qui est souhaitable et ce qui est faisable. Ainsi défini, le scénario devient inséparable de tout effort de théorisation en matière de réflexion géopolitique ou géostratégique. Et c’est grâce à la méthode prospective et à l’inspiration de Valaskakis que l’Afrique fut inscrite pour la première fois, à partir d’un effort de conceptualisation endogène, dans le champ théorique de la géostratégie internationale. La vision élaborée par Ropivia (1986) pour permettre à l’Afrique de jouer, sur la scène internationale, un rôle d’acteur qui tienne compte de ses propres intérêts, a fini par déboucher sur une doctrine d’action diplomatique dénommée Impérialisme Tropical Gondwanien. Cette doctrine récuse tout d’abord la prescription fatalitaire de domination par l’Occident.
Figure 1 À ce système de domination par le Nord (verticale ou boréocentrique), il oppose une autre conception de la domination dans les rapports sud-sud (horizontale et tropicale) en mettant l’accent sur l’entrée en scène d’autres acteurs dans le champ diplomatique africain, notamment les deux puissances moyennes, l’Inde et le Brésil, situées aux extrémités ultramarines du continent africain.
Figure 2Tout en préconisant cette coopération, il met en même temps en garde les diplomaties africaines contre les velléités hégémoniques de ces deux puissances. C’est la hantise de cette domination du continent qu’il modélise sous la dénomination d’Impérialisme Tropical Gondwanien. Figure 3 – l’impérialisme tropical gondwanien
Figure
4 - LES DOUBLES FLUX DE LA COOPÉRATION TROPICALE
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Et si la géographie politique de l’Afrique au xxie siècle veut prétendre cerner rigoureusement les rapports que ce continent va devoir entretenir à son avantage avec les autres parties du monde, elle doit obligatoirement s’inscrire dans une perspective théorique et doctrinale qui permette de forger les concepts les plus appropriés à son insertion dans le nouvel espace mondial. Il s’avère donc indispensable d’esquisser dès à présent les nouveaux axes de réflexion vecteurs des nouvelles problématiques, doctrines et concepts opératoires capables de guider les théoriciens de la pensée géopolitique et les praticiens de la politique étrangère africaine au troisième millénaire. AXE 1 : INSERTION DANS L’ÉCONOMIE MONDIALE ET NOUVELLE GÉOGRAPHIE DES ÉCHANGESAprès cinq siècles d’échanges économiques inégaux quasi exclusifs avec l’Europe et après un siècle de colonisation et de domination politique par ce même continent, telle qu’il l’avait programmé dans la prescription fatalitaire, l’insertion de l’Afrique dans l’espace mondial au xxie siècle passe par une révision déchirante des conceptions par lesquelles les Africains ont jusqu’à présent appréhendé le monde et le système international. Les deux idées-forces qui devraient résulter de cette rupture sont le renversement des courants d’échanges économiques et diplomatiques et l’inversion de la polarité mentale du globe. L’horizontalité du système international et l’urgence d’une coopération tropicale gondwanienneTreize
ans après la formulation de la doctrine de l’Impérialisme Tropical
Gondwanien, les évolutions politiques intervenues depuis en Afrique ainsi
qu’au sein des trois puissances moyennes du Brésil, de l’Afrique du Sud
et de l’Inde commandent que l’on use de la méthode de la
conceptualisation binomiale antithétique pour faire muer une hantise hégémonique
en volonté de coopération. Ainsi la Coopération
Tropicale Gondwanienne se substitue-t-elle désormais à l’Impérialisme
Tropical Gondwanien et l’un des faits les plus significatifs de cette
mutation doctrinale est sans conteste la transformation du paysage
politique en Afrique du Sud. Depuis l’avènement d’un pouvoir politique noir, l’Afrique du Sud post-apartheid s’est employée à améliorer son image diplomatique en s’intégrant politiquement et économiquement dans le concert des nations africaines. Cette nouvelle doctrine de sa politique diplomatique inaugure avec l’ensemble du continent une coopération multiforme et transforme son image passée d’État hostile en image de bon voisinage et de partenariat. Du même coup, les États africains abandonnent progressivement la vision hégémonique qu’ils lui prêtaient et transforment parallèlement leur hantise de l’Impérialisme Tropical Gondwanien en Coopération Tropicale Gondwanienne. Cette visée de coopération de l’Afrique noire avec les trois puissances moyennes du monde intertropical est dictée par les facteurs suivants : - analogie des environnements biophysiques et socio-économiques ; - conception et productions par les trois puissances moyennes de technologies et d’expertises adaptées au milieu tropical ; - volonté intrinsèque à chaque État d’éradiquer le sous-développement par les résultats de révolutions scientifiques et technologiques endogènes à la zone intertropicale ; - transfert par les pays africains d’une technologie et d’un savoir-faire plus adaptés à leurs environnements biophysiques et sociétaux, notamment dans les domaines du génie civil, du génie rural et du système bancaire ; - nécessité pour les États africains d’instituer une coopération universitaire active se traduisant par un échange massif d’étudiants et d’enseignants entre les universités africaines et brésiliennes, indiennes et sud-africaines. Ces échanges permettront de mieux accroître la performance des connaissances liées à la transformation des milieux tropicaux. C’est donc à une conception rénovée de la tropicalité que nous invite la doctrine de la Coopération Tropicale Gondwanienne. Cette nouvelle tropicalité ne saurait plus être comme par le passé un simple savoir académique dispensé dans les départements de géographie. Elle doit désormais, au seuil du xxie siècle, devenir active et constituer le fondement principal des rapports internationaux entre États de la zone intertropicale ainsi que leur apport essentiel au phénomène de la mondialisation. Mais l’Afrique peut-elle réellement s’engager dans la mondialisation avec une vision anachronique de la carte du monde enracinée dans la prescription fatalitaire ? Une nouvelle manière de penser le monde apparaît donc nécessaire. De l’inversion mentale à l’inversion réelle de la polarité du globe : vision austrocentrique versus vision boréocentriqueLa conception actuelle de la représentation du monde est boréocentrique. Depuis son avènement au xve siècle par les cartographes modernes jusqu’à son utilisation par les géopoliticiens et stratèges occidentaux du xxe siècle, elle est idéologiquement chargée : - elle exprime une prescription fatalitaire des puissances de l’hémisphère nord à coloniser et à soumettre les peuples de l’hémisphère sud ; - elle renforce l’arrimage de l’Afrique indépendante à l’Europe tel qu’il fut conçu par les conventions de Yaoundé, puis de Lomé ; - elle perpétue la colonisation mentale de l’Afrique et le mimétisme culturel de l’Occident par les Africains ; - enfin, elle fait du développement un apanage des seuls peuples de l’hémisphère nord et, par conséquent, ne laisse aucune place à aucune autre manière de penser le monde. Comment les Africains peuvent-ils espérer entrer dans le xxie siècle sans opérer une rupture radicale avec les schèmes de pensée nés de leur conditionnement mental par l’Occident ? La réponse peut-être donnée sous forme de slogan : à siècle nouveau, carte mentale nouvelle. Figure 5 – Le monde du xxie siècle, une vision austro-centrique
Les cartes ne sauraient être un langage neutre de la représentation spatiale. Elles expriment l’ambition et véhiculent l’expansion, la domination et la résignation. Et les cartes mentales jouent un rôle important dans le façonnement de la conception que chaque citoyen a du monde. Elles sont un élément important de sa propre projection dans le futur. Et le futur tant souhaité par la nouvelle élite intellectuelle africaine serait une sorte de décolonisation mentale qui permettrait de tourner définitivement le dos à l’Europe. Le raisonnement géopolitique qui matérialiserait cette décolonisation mentale prend appui sur deux postulats opératoires dialectiquement contradictoires, à savoir, mondialisation inéluctable et multipolarisation inexorable. La mondialisation dans le cas de l’Afrique subsaharienne doit constituer le frein principal à la marginalisation. Elle signifie son insertion dans le marché mondial non pas à partir d’une logique fatalitaire d’association et d’échange inégal avec l’Europe, mais plutôt à partir d’une doctrine nouvelle de coopération égalitaire librement négociée. Logiquement, cette insertion passe, au xxie siècle, par l’intégration aux nouveaux espaces économiques en cours d’émergence dans la zone intertropicale, notamment ceux promis à la coopération gondwanienne. La multipolarisation inexorable postule que de nouveaux pôles de puissance, de nouvelles zones d’intégration économique, et surtout une nouvelle ceinture de développement sont en voie d’émergence dans l’hémisphère austral. Cette ceinture de développement s’étendra de l’Amérique du Sud (Argentine, Brésil) à l’Australie, en passant par l’Afrique du Sud, Maurice et la Réunion. Figure 6 - Les grandes métropoles de l’hémisphère Sud et la revitalisation de l’océan planétaire austral
Avec la montée en puissance du cône sud de l’Amérique du sud, de l’Afrique du sud et de l’Australie, la théorie du développement évolue vers un nouveau postulat démystifiant une conception déterministe qui avait fait du développement l’apanage unique des peuples et des États de l’hémisphère nord. Ce nouveau postulat est que le processus de développement peut s’effectuer partout dans la planète, sous toutes les latitudes, dès lors qu’un État possède la volonté politique de conduire sa population vers l’accomplissement d’une révolution intellectuelle propédeutique au changement des mentalités, à la valorisation du capital humain et à la maîtrise des technologies modernes. Dès lors, une nouvelle vision du monde se fait jour. Le monde du xxie siècle, pour de nombreux pays aujourd’hui sous-développés ou en développement de la zone intertropicale et de l’hémisphère sud, sera centré sur le pôle sud (Antarctique). La domination boréocentrique du monde, élaborée depuis Mercator, aura progressivement reculé pour faire place à une vision austrocentrique, inversant les conceptions et lectures conventionnelles des planisphères, en faisant de certains pays sous-développés ou en développement actuel les régions entraînées directement tributaires des trois régions-foyers de la ceinture de développement de l’hémisphère sud. AXE 2 : AIRES D’INTÉGRATION RÉGIONALE ET CONFLICTUALITÉ DES ZONES DE CONTACTAu xxie siècle, la multipolarisation de l’ordre international est irrémédiable et son ferment principal ingrédient sera l’intégration régionale. Outre l’Europe unie qui ne cesse de s’agrandir, les autres espaces d’intégration verront se consolider le processus de construction communautaire. C’est notamment le, cas de l’ALENA, du MERCOSUR, de la CEDEAO, de l’UMA, de l’ASEAN, du Forum du Pacifique, etc. Dans ce contexte, le danger pour une région infra-continentale est représenté par la stagnation du processus d’intégration régionale. Or, l’Afrique centrale est justement cette région caractérisée, plus que toute autre, par le blocage de son processus de construction, communautaire en raison d’une conflictualité aiguë qui s’y est développée depuis près de deux décennies[1]. Cette instabilité permanente laisse croire aujourd’hui que le cœur du continent ne possède aucune identité régionale et ne dispose pas de contours bien définis qui puissent devenir le théâtre d’une grande communauté économique. Du fait de cette conflictualité permanente et de la non-émergence de la CEEAC, l’Afrique centrale apparaît ainsi comme un vide d’intégration régionale dont la nature a naturellement horreur Ce vide aiguise alors les appétits et les desseins expansionnistes des pôles de puissance alentours déterminés à agrandir à son détriment les aires d’intégration régionale auxquelles ils appartiennent. Du coup, la menace pour le processus d’intégration de l’Afrique centrale se situe à ses marges, à sa périphérie. Cette localisation de la menace nous conduit à envisager le blocage du processus d’intégration d’Afrique centrale par le recours à une théorie explicative dite de la conflictualité des zones de contact, ou marges de deux aires d’intégration régionale. Celle-ci nous est inspirée par le modèle géophysique de la sismicité de contact de deux plaques tectoniques. Énoncé de la théorieUn des aspects les plus mal cernés de la conflictualité africaine se rapporte à l’intégration régionale. En vérité, l’on est plus familier des conflits intra-étatiques, des conflits interétatiques à l’intérieur d’une même aire d’intégration régionale et, sans doute aussi, des conflits entre États frontaliers appartenant à deux espaces d’intégration différents. Cependant, ce qui apparaît insolite dans la conflictualité inhérente à l’intégration régionale c’est de montrer qu’un conflit entre deux États limitrophes appartenant à deux espaces différents d’intégration économique dissimule, ou véhicule, une conflictualité entre deux aires d’intégration régionale. Au travers de cette conflictualité, on décèle une volonté d’expansion d’une aire sur une autre. En transposant à la conflictualité des zones de contact de deux aires régionales d’intégration économique la théorie de la sismicité de la zone de contact de deux plaques tectoniques, l’on dévoile là l’enjeu insoupçonné qui explique sans doute plus exhaustivement l’instabilité politique chronique et les guerres larvées ou interminables qui minent certaines régions du continent. Un théorème de l’épicentre de l’intégration et de l’expansion trans-régionale peut être énoncé comme suit : Tout processus de construction communautaire ou toute aire d’intégration économique régionale sont dominés par un centre d’impulsion, un État-moteur qui identifie ses propres visées expansionnistes à celles de tout l’espace régional auquel il appartient et dont il commande la mécanique de regroupement. Trois idées essentielles explicitent cette théorie : a) Sismicité rime avec conflictualité, par la violence des perturbations qu’ils engendrent, l’un dans l’environnement biophysique et l’autre dans l’organisation sociétale ; b) les zones de contact des aires d’intégration régionale ne sont pas simplement des structures spatiales linéaires de grande intensité d’échanges, ou des lieux de discontinuité multiforme (tarifaire, monétaire, procédurielle). Ce sont aussi des zones de forte conflictualité parce qu’elles sont, en tant que frontières d’aires, les lieux de traduction des desseins de capture et d’absorption de régions ou d’États d’autres regroupements économiques. Ces desseins sont, naturellement, façonnés par les États-moteurs, centres d’impulsion de l’intégration économique ; c) les frontières des aires d’intégration régionale sont donc des zones d’agressivité réciproques où peuvent se produire un empiétement territorial, une expansion spatiale d’un regroupement régional sur un autre par voie de phagocytose d’une région ou d’un État. De tels principes peuvent être vérifiés dans le cas de la région d’Afrique Centrale par la localisation périphérique des conflits au voisinage d’autres aires d’intégration régionale.
Parmi les causes de la déstabilisation de l’Afrique Centrale, il y a le fait que deux États, qui auraient pu représenter les centres d’impulsion de la CEEAC, éprouvent depuis toujours des problèmes d’identité régionale. L’Angola et la RDC ont toujours hésité entre leur appartenance à l’Afrique Centrale et à l’Afrique Australe. Et aujourd’hui, plus qu’auparavant, le soutien militaire qu’ils ont obtenu de la part des États de l’Afrique Australe l’Afrique du Sud, Namibie, Zimbabwe) indique qu’ils pourraient, à l’avenir, rejoindre la SADC, accroissant ainsi son aire d’intégration en Afrique Centrale. Figure 7 La conflictualité des zones de contact des aires d’intégration régionale
Afin donc de résoudre tous les conflits qui minent aujourd’hui le processus d’intégration en Afrique Centrale et dans d’autres régions, ne convient-il pas de proposer un autre modèle d’organisation politico-territoriale qui garantisse la stabilité des États et des ensembles régionaux ? AXE 3 : L’INTÉGRATION POLITIQUE ET LE FÉDÉRALISME COMME SOLUTION à L’INSTABILITÉ DES ÉTATS ET DES ENSEMBLES RÉGIONAUXLa problématique de l’intégration politique est une constante préoccupation pour la recherche de l’harmonie des grands ensembles sociaux à forte diversité culturelle. De Hartshorne (1950) à Lanciné Sylla (1977) en passant par Karl Deutsch (1966), un questionnement quasi invariable traduit convenablement cette problématique : comment renforcer la cohésion nationale à l’intérieur des frontières intangibles où le fragile équilibre de l’État-nation a fini par vaciller sous les coups de boutoir de pouvoirs despotiques et ethnocentriques ? En adaptant ce questionnement général à l’évolution récente du système politique en Afrique noire, on pourrait encore se demander : comment mettre à profit la nouvelle donne politique, en l’occurrence le pluralisme, pour mieux gérer les antagonismes socioculturels et les forces centrifuges qui naissent à l’intérieur de l’État poly-ethnique africain post-colonial ? L’une des réponses que l’on peut faire à ces deux questionnements est que le champ conceptuel de l’intégration politique prévoit, de manière graduelle, une succession d’étapes qui, sans rompre radicalement l’assemblage territorial par voie d’autodétermination, rendent possible une coexistence plus pacifique entre plusieurs entités ethniques à l’intérieur de la même enveloppe frontalière. Ces étapes sont : la décentralisation, l’autonomie, le fédéralisme par ségrégation. Ces trois éléments confèrent à chaque communauté la possibilité de s’assumer pleinement et de s ’unir dans la diversité avec un plus grand degré de subsidiarité. Des États comme le Tchad, la RDC, la Somalie, la Mauritanie, le Soudan, le Niger, le Mali, le Liberia, la Sierra Leone, et les Comores, qui présentent des incompatibilités socioculturelles très marquées débouchant sur des affrontements intercommunautaires armés, gagneraient à poser dès à présent les fondements d’un système politique fédéral graduel. Malheureusement la relation que l’Africain entretient avec le fédéralisme est faite de méfiance, de préjugés tenaces et surtout de méconnaissance totale de ce système politique. Par le principe d’autonomie il a tendance à y voir une porte ouverte à la sécession. De plus, l’organisation économique d’un État fédéral lui échappe tellement qu’il n’y voit qu’un renforcement de la richesse des entités les plus nanties au détriment des moins nanties. À ce propos, il pose le problème de la fatalité des moins nantis à ne demeurer que des entités totalement marginalisées. Cette ignorance du système fédéral est telle que, bien souvent, on inverse les données relatives à son essence. Or ce qu’il y a d’essentiel dans le fédéralisme n’est point le degré de prospérité économique d’une partie sur une autre, mais bien sa capacité à concilier au sein d’un même ensemble territorial les antagonismes nés des différences culturelles. De toute manière, les champs institutionnel et opératoire du fédéralisme disposent de toutes les ressources judiciaires et de tous les instruments juridiques, notamment les principes de coopération, de complémentarité, de garanties, qui fondent l’harmonie et l’équité entre les parties contractantes. Et dans l’assemblage territorial que constitue l’État polyethnique africain post-colonial, nul autre système politique ne paraît plus approprié pour gérer les incompatibilités socioculturelles qui s’y manifestent chaque jour. Et si l’on y prend garde, la conflictualité née de la montée, à l’intérieur de nombreux États, du nationalisme identitaire, risque de placer les dirigeants africains les plus réfractaires à toute évolution positive devant une alternative. Subir l’irrédentisme avec comme conséquences néfastes, la remise en cause des frontières et la prolifération des États nationaux ou reconnaître la diversité socioculturelle et les particularismes régionaux en optant pour un fédéralisme graduel, méthodique et constructif. C’est cette dernière solution qui préservera le continent africain de l’instabilité chronique qui affecte aujourd’hui tout effort de développement. CONCLUSIONUne
analyse prospective sur la place et le rôle de l’Afrique dans le système
mondial en cours d’édification pour le xxie
siècle est un moment particulier de réflexion où le bilan importe tout
aussi bien que les perspectives. Les contextes socio-économique et
socio-culturel du monde subissent en cette fin du xxe
siècle de profonds bouleversements qui affectent l’ordre politique
mondial tout entier. Les mutations de l’ordre international
d’aujourd’hui obligent les sciences sociales à des changements de
paradigmes. La géographie du xxie
siècle se doit de s’adapter à toutes les mutations du système
international et, partant, se doit d’identifier les nouveaux paradigmes
qui, à leur tour, devraient renouveler les problématiques de la
discipline. En géographie économique, comme en géographie politique, le
troisième quart du xxe
siècle a été marqué par le paradigme de l’échange inégal. La problématique
afférente a été dualiste et a mis en exergue la dichotomie
ville/campagne, centre/périphérie, société urbaine/ société rurale. Eu
égard aux mutations de l’ordre mondial, ce paradigme est tombé en désuétude
avant même la fin du siècle. Le paradigme actuel est celui de la
mondialisation et sa problématique en géographie politique et en géographie
économique est le positionnement. Il s’agit dans ce cadre de situer le rôle
et la place de l’Afrique dans l’espace mondial, c’est-à-dire dans les
échanges commerciaux et dans la diplomatie mondiale à venir. Le
questionnement central de cette problématique est celui-ci : au xxie
siècle, l’Afrique sera-t-elle acteur ou spectateur du système
international ?
ORIENTATION BIBLIOGRAPHIQUEG. Chaliand et J.P. Rageau, Atlas stratégique, géopolitique des rapports de force dans le monde, Paris, Fayard, 1983. P. Claval, La géographie au temps de la chute des murs. Essai et études, Paris, L’Harmattan, 1993. S.B.
Cohen, Geography and Politics in a Worl Divided, 2e ed.,
Londres, Oxford University Press, 1973. K.W.
Deutsch et W.F. Foltz (editors), Nation-Building, Chicago, Atherton
Press, 1966. R. Fossaert, Le monde au xxie siècle, une théorie des systèmes mondiaux, Paris, Fayard, 1991. R.
Hartshorne, “The functionnal approach in political geography”, Annals
of the Association of American Geographers, SL, juin 1950, pp. 95-130. P. Kennedy, Préparer le xxie siècle, Paris, Odile Jacob, 1994. M.-L. Ropivia, “Géopolitique et géostratégie : l’Afrique noire et l’avènement de l’impérialisme tropical gondwanien”, Cahiers de géographie du Québec, vol. 30, n° 79, avril 1986, pp. 5-19 ; “Géopolitique et francophonie”, Afrique 2000, n° 6, août 1991, pp. 13-31 ; Géopolitique de l’intégration en Afrique noire, Paris, L’Harmattan, 1994. L. Sylla, Tribalisme et parti unique en Afrique noire, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1977. M. Touraine, Le bouleversement du monde. Géopolitique du xxie siècle, Paris, Seuil, 1995. [1] Elle remonte à l’époque de l’embrasement du Tchad, se poursuit avec les guerres civiles d’Angola et du Shaba et s’amplifie avec la guerre régionale de la République Démocratique du Congo.
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