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Le colonel
Arnold Keller et la “Géographie militaire
de la Suisse”

Colonel Hervé de Weck

Le général Guillaume-Henri Dufour est connu pour son rôle dans l’instruction des cadres de l’armée fédérale suisse durant la première moitié du xixe siècle, pour les commandements qu’il exerce à des moments où la Confédération suisse connaît des moments de crise. On lui doit encore la carte topographique de la Suisse qui porte son nom, à l’échelle de 1/10 000. Gravée sur cuivre, elle suggère le relief par des hachures et des ombres. Dufour est plus cartographe que géographe militaire[1]. Il en va de même pour le colonel Antoine-Joseph Buchwalder[2].

Le colonel Arnold Keller, auteur d’une Géographie militaire de la Suisse jusqu’à ses confins, apparaît comme un véritable géographe militaire, puisqu’il exploite le “capital géographique” constitué en Suisse et à l’étranger[3], pour en tirer des prévisions concernant les opérations qui marqueraient une invasion de la Suisse et la conduite de sa défense.

La géographie militaire depuis le début du xixe siècle

La défaite de la France en 1871 laisse la République exposée à une invasion allemande, avec une frontière affaiblie dont il faut tirer le meilleur parti. Des géographes militaires participent à la formation des élites des forces armées ; leurs publications tien­nent compte de la topographie dans le cadre d’une guerre de mouvement. Chez le futur général Niox, qui se réclame du fonda­teur de la géologie moderne, Elie de Baumont, chaque région fait l’objet d’une présentation géologique, suivie de quelques considé­rations stratégiques avec indication des routes d’invasion et des obstacles que le défenseur peut exploiter. La géologie apparaît comme l’habillage d’une étude du relief. Bientôt, la notion de “bassin hydrographique” sera abandonnée au profit de l’orogra­phie, point de départ de l’étude du sol.

Dans les dernières années du siècle, la géographie militaire devient une discipline autonome qui “a pour but l’étude des ressources que présente une contrée aux opérations militaires, elle examine les moyens dont on peut tirer parti du point de vue de l’invasion et de la défense”[4]. Elle connaît une grande vogue, au point de devenir l’une des composantes essentielles de la théorie militaire, les auteurs travaillant toujours dans une optique natio­nale. Dès la fin de l’année 1914, la guerre des tranchées révèle la nécessité de connaissances approfondies en géologie. Rapide­ment, l’étude du climat est intégrée à la géographie militaire. Celle-ci abandonne ses schémas traditionnels de raisonnement et sa conception déterministe des rapports hommes-milieu pour une conception possibiliste[5].

Avant 1870, la géographie militaire dans la péninsule ita­lienne est tournée vers la réunification. Cet objectif atteint, elle regarde vers les frontières Nord-Ouest et Nord-Est. Le colonel Giovanni Sironi définit la géographie stratégique comme “la partie raisonnée” de la géographie militaire. Elle se fonde sur la comparaison de la stratégie, de la géographie et de l’histoire des guerres, elle met en lumière “le fonctionnement (...) des divers accidents géographiques. (...) Entre la structure physique des régions et l’action des armées, il existe des rapports constants dont les effets se manifestent toujours, sinon d’une manière identique, du moins d’une manière analogue (...). L’élément géographico-physique est bien une de ces causes déterminantes, et même une cause puissante, mais seule elle ne peut primer l’effet de toutes les autres”.

L’Allemagne, jusqu’en 1914, conserve de l’avance dans le domaine de la géographie militaire. Dès le début du xixe siècle, le Terrainlehre devient une discipline hautement considérée. La Militär Geographie est axée sur la Mitteleleuropa et la frontière avec la France. La Géographie militaire de l’Europe[6] du colonel Rutdorffer préfigure ce que sera la discipline à la fin du siècle : après des généralités sur les frontières, le climat, la population, vient une description militaire des montagnes, routes, rivières, puis des considérations sur la culture, l’administration et les finances, enfin l’état militaire du pays et la topographie. Aucune référence historique, guère plus de réflexions stratégiques ! En revanche, le lieutenant-colonel prussien Meyer, dans L’Allema­gne et les États voisins (1862), ne se perd plus dans des considé­rations générales ; il examine les conséquences stratégiques du relief du réseau de communications et des fortifications pour déterminer les meilleurs fuseaux d’invasion et les lignes de défense les plus “rentables”.

L’intérêt pour la géographie militaire ne se limite pas aux grandes puissances, on le trouve aussi dans les pays montagneux où le relief est contraignant et les communications difficiles. Dans sa Géographie militaire de la Suisse parue en 1884, le

La Suisse, centre stratégique de l’Europe avant 1914

 

 


colonel suisse H. Bollinger (1832-1911)[7] envisage deux éventua­lités, une agression allemande et une agression française, contre lesquelles l’armée devrait défendre les lignes de l’Aare et du Rhin. Si celles-ci venaient à être forcées, il s’agirait de se replier dans un réduit alpin[8] qui n’a que de très lointaines ressem­blances avec le Réduit national décidé par le général Guisan à la fin de l’année 1940, alors que la Suisse se trouve encerclée par les puissances de l’Axe. L’ouvrage de Bollinger est publié, parce que beaucoup plus succinct que les 34 volumes d’Arnold Keller !

La géographie militaire subit une crise profonde au lende­main de la Première Guerre mondiale. Une réaction de rejet se produit contre ces études bourrées de nomenclature, “agrémen­tées” de considérations géologiques. En France, l’enseignement de la géographie disparaît pendant quelques années à l’École supérieure de guerre[9]... La géographie militaire tombe dans l’oubli et les travaux d’histoire de la pensée militaire ne la mention­nent guère : elle a été éclipsée par “l’étage noble” de la stratégie pure. Les géographes, à cause de leur antimilitarisme plus ou moins discret, ne s’y intéressent guère.

Arnold Keller, chef de l’état-major général et géographe militaire

Ce survol permet de situer l’ouvrage principal du colonel Keller dans son contexte et de mettre en évidence les influences qu’il a subies. Arnold Keller naît en 1841. Son père est le fameux tribun radical argovien, Augustin Keller, qui, en janvier 1841, prend l’initiative de la suppression des couvents dans son canton. Il joue également un rôle important pendant le Kulturkampf, au début des années 1870, dans la déposition par le Conseil diocésain de Monseigneur Lachat, évêque de Bâle, et dans la fondation de l’Église catholique-chrétienne. Son fils, né le 24 octo­bre 1841, fait ses études secondaires à l’école cantonnale d’Argau, puis suit des études de droit à Zurich, à Heidelberg et à Berlin de 1862 à 1866. Il embrasse la carrière militaire et devient successi­vement lieutenant (1865), capitaine (1871), capitaine EMG (1875), major (1876), lieutenant-colonel (1880) et enfin colonel (1885), le grade de général n’existant pas en Suisse. De formation juridique, il est d’abord avocat (1866-1867) puis greffier (1867-1876) avant de devenir chef de section à l’état-major général (1876-1890) et enfin chef d’état-major général (1890-1905)[10]. Il se retire en 1905 et meurt en 1934. L’Université de Bâle l’a nommé docteur honoris causa en 1901. Il a laissé de nombreux écrits[11]. Theophil Sprecher von Bernegg rend hommage aux travaux effectués sous son égide, tout en demandant que l’état-major général établisse des documents de base plus simples[12].

Les conceptions opératives en Suisse

Comme chef de l’état-major général, le colonel Arnold Keller fait élaborer des études sur toutes les hypothèses d’attaque contre la Suisse. Elles distinguent des cas de guerre directe (seule la Suisse est l’objectif opératif d’un agresseur) et de guerre indirecte (l’agresseur veut forcer le passage dans un conflit qui l’oppose à un autre belligérant). Ces études serviraient à infor­mer le général, après son élection[13], sur les vues de l’état-major général. Keller part du principe qu’en cas de conflit, les voisins de la Suisse ne respecteront pas sa neutralité. Ses analyses de la menace révèlent un travail d’état-major méticuleux ? mais qui reste théorique et ne prend pas en compte des situations concrè­tes. En janvier 1896, il termine l’étude “sur les conditions de la défense nationale suisse en cas de guerre avec la France” et, en janvier 1899, il met le point final à un travail similaire concer­nant une guerre avec l’Allemagne, qu’il révise en janvier 1902.

L’immobilisme des belligérants sur le front Ouest, entre novembre 1914 et juin-juillet 1918, fait oublier l’importance de la guerre de mouvement dans les doctrines d’engagement alleman­des et françaises, avant 1914. Malgré le nombre et les perfor­mances restreintes des armes d’appui, les forces suisses doivent-elles se contenter de mener la défense ou faut-il qu’elles lancent des attaques et des offensives, aussi bien aux niveaux opératif que tactique ? Durant tout le xixe siècle, la guerre de mouvement et l’offensive ont les faveurs des chefs militaires.

Les discussions concernant les dispositifs d’armée permet­tent de distinguer trois “écoles” : les partisans d’un effort principal dans la zone frontière (Einstufenmodel), ceux qui voient la solution dans une ligne de défense principale sur les bords du Plateau et de combats offensifs menés entre la frontière et cette ligne de défense (Zweistufenmodel), enfin ceux qui prônent la défense de la zone frontière, la constitution de positions d’armée sur des lignes fortes du terrain et un “camp retranché” sur le Plateau, dans les Préalpes ou dans les Alpes, une sorte de préfiguration du Réduit national de la Seconde Guerre mondiale (Dreistufenmodel).

En 1874, le lieutenant-colonel neuchâtelois de Perrot déve­loppe le modèle d’une défense essentiellement menée dans la zone frontière où il faut chercher la décision. Il part du principe que le commandement français agira là où les distances jus­qu’aux objectifs sont les plus courtes, c’est-à-dire à travers le Jura. C’est pourquoi il propose qu’entre Bâle et Genève, on barre les lignes d’opérations les plus importantes avec des fortifica­tions, voire des “tourelles blindées mobiles”. Dans ce secteur, on engagerait environ un tiers des forces suisses, le reste étant gardé en réserve dans un secteur central, afin de déclencher des contre-offensives en temps opportun. Dans la seconde moitié du xixe siècle, Perrot reste assez seul pour défendre ses conceptions...

Pour les tenants du Zweistufenmodel, les formations char­gées de protéger la frontière mènent un combat opérativement défensif, qui n’exclut pas des actions tactiques offensives. Les forces rassemblées derrière la ligne de défense principale ont pour mission de détruire une à une les colonnes d’attaque enne­mies déployées, donc dispersées. Dans le scénario le plus défavo­rable, les divisions suisses, chargées de ce combat offensif, se replieraient sur la ligne de défense principale et y combattraient défensivement “sans esprit de recul”[14].

Tout donne à penser que le colonel Arnold Keller se situe au nombre des partisans du Zweistufenmodel, voire du Dreistufen­model, bien qu’il semble prêt à engager des moyens importants dans le secteur frontière.

Un terrain fort, des cluses, des passages obligés exigent malgré tout des renforcements. Il suffit de voyager en Suisse ou à l’étranger pour constater que des ouvrages fortifiés ont été érigés à ces endroits, depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque contemporaine. Depuis les années 1850, la Suisse se trouve entourée par quatre puissances belliqueuses, ce n’est que dans les vingt dernières années du siècle qu’elle parvient à construire des fortifications permanentes, expression tangible de sa volonté de défense, bien que l’état-major général ait très vite lancé des études de fortifi­cations dans l’ensemble du pays. Des experts suisses et étrangers prétendent que, si le pays restait un espace non fortifié, alors qu’autour de lui, il existe des réseaux de places fortes, ce vide risquerait d’attirer la foudre de la guerre sur son territoire.

Dans les années 1880, les voûtes en maçonnerie des forts français conçues d’après le système Séré de Rivières ne résistent pas au canon rayé en acier, dont le calibre et la portée ne cessent d’augmenter, à l’obus explosif chargé à la mélinite qui remplace la poudre noire. Ces moyens nouveaux rendent intenables les positions d’artillerie à ciel ouvert ; il faut recourir en principe à l’acier et au béton armé. Ces bouleversements dans le domaine de la fortification provoquent une grande incertitude. En février 1885, le Conseil fédéral décide, au vu des coûts, d’accorder la priorité au front Sud, soit le Tessin et le Saint-Gothard. Il faudra attendre 1944 pour que des systèmes de fortifications couvrent l’ensemble du pays. Ce n’est pas le cas pour les destructions pré­parées : après la construction des chemins de fer, des fourneaux de mine sont aménagés, par exemple, dans les culées des viaducs importants du Jura bernois et dans celles des ponts sur le Doubs.

Les 34 volumes de la “Géographie militaire”

Entre 1906 et 1922, Keller rédige une Géographie militaire de la Suisse jusqu’à ses confins[15] en 34 in-octavo dactylographiés et reliés. Ces volumes se trouvent actuellement à la Bibliothèque militaire fédérale à Berne. Si, à l’origine, ils étaient classifiés “Secret”, cette mesure a été abrogée depuis longtemps ! Il y décrit dans le détail les éléments topographiques, économiques et démo­graphiques du territoire suisse, mais également ce qu’on appel­lerait aujourd’hui “l’avant-terrain opératif”, soit une zone au-delà de la frontière d’une largeur de 50 à 100 km.

Le volume intitulé “Sektor Kanton Tessin (1914)” est complété par un volume consacré au “Sektor Sondrio, Bergamo & Brecia (1915)” et par un autre traitant du “Sektor Como & Mailand (1915)”. Un volume, “La Franche-Comté et la vallée supérieure de la Saône”, analyse le terrain et le “rideau fortifié” mis en place après la défaite de 1870/71. Keller y soutient que ces fortifications, à l’exception de la place de Belfort, n’ont qu’une valeur relative, puisque le commandement français a refusé une “inflation” des ouvrages et des garnisons, afin de ne pas trop affaiblir l’armée de campagne. Ces ouvrages, à la frontière suisse, doivent faire face à une manœuvre stratégique de contournement par la Suisse, décidée par l’Allemagne, qui viserait à éviter la trouée de Belfort solidement tenue par les Français.

À côté d’une description minutieuse du terrain et de l’hydro­graphie, des voies de communication, des données propres à la géographie humaine, des structures politiques et administratives au début du xxe siècle, de l’organisation militaire du moment, Keller fait le point sur l’ensemble des fortifications et des projets dans ce domaine. Surtout, il étudie toutes les hypothèses d’inva­sion du territoire national par la France, l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie, la conception de la défense suisse, fondée sur la guerre de mouvement, qui prévoit des ripostes opératives.

Dans la plus grande partie de la Suisse, le terrain est naturellement fort : les collines, les montagnes, les cours d’eau, les lacs créent de nombreux obstacles qui obligent, aussi bien l’attaquant que le défenseur, à effectuer de longs détours ou à se canaliser dans les passages obligés[16]. Ces lignes de barrage naturelles présentent pourtant des discontinuités, il faut alors fermer les cluses, rendre infranchissables des terrains-clés, ren­forcer la valeur de retardement de paliers géologiques. Comme document de travail, Keller utilise la carte Dufour au 1/100 000, régulièrement mise à jour par l’Office de topographie fédérale, et l’Atlas de Hermann Siegfried.

L’Office fédéral de topographe, mémoire géographique de la Suisse

Le Bureau topographique, devenu l’Office fédéral de topographie, est chargé depuis 1838 de la fabrication de la carte nationale suisse. L’Office fédéral de topographie, constamment à la recherche des techniques les plus modernes et précises, transmet aussi un héritage de qualité. En effet, il a conservé la mémoire de son travail, ce qui donne la possibilité de faire des sondages dans les meilleures conditions. Cette mémoire se divise en quelques secteurs distincts :

-    la bibliothèque comprenant plus de 10 000 volumes ;

-    les archives géodésiques comprenant plus de 2 350 plans relatant l’évolution du nivellement et de la triangulation de la Suisse ;

-    la collection d’instruments utilisés entre 1811 et 1940 ;

-    la collection “Cartes de fortifications” comprenant plus de 3000 feuilles ;

-    la collection “Plans d’ensemble” ;

-    les archives concernant la nomenclature ;

-    les archives de mise à jour de la carte de la Section topographique ;

-    la collection des cartes. Environ 52 000 cartes composées de 200 000 feuilles, collection qui s’enrichit de 80 cartes, soit 700 feuilles par année. La collection comprend notamment 23 000 originaux et pièces uniques (le tout couvrant une période allant de 1800 à nos jours), environ 2 500 plaques de cuivre et pierres lithographiques qui permettent une “réimpression originale” de l’essentiel des cartes Dufour et Siegfried ;

-    la photothèque. Elle comprend surtout les prises de vue aériennes ayant permis la photogrammétrie aérienne du pays. Cela représente environ 188 000 plaques de verre, 122 000 négatifs, 14 000 dias, 2 000 bandes magnétiques et 250 000 copies “papier”. La collection s’enrichit d’un millier d’images par an.

Chez Arnold Keller, le terrain, donc la géographie, condi­tionne le déploiement, les mouvements, partant les décisions tactiques et opératives. La vision, les intuitions, le génie des commandants ne semblent pas jouer un grand rôle. Il suffit de bien étudier la carte pour prendre les bonnes décisions. Lorsque Keller, dans l’établissement de ses scénarios, choisit tel fuseau pour un effort principal ou décrit minutieusement les itinéraires, les mouvements et leur rythme, il précise rarement les raisons de ses choix. En le lisant, on a parfois l’impression d’avoir sous les yeux un rapport d’exploration...

Dans la Géographie militaire du Jura bernois rédigée en 1907, il ne prend pas encore en compte la révolution technique qui a touché la fortification ; il ne parle pas des performances de l’artillerie moderne. Lorsqu’il esquisse des projets à la frontière Ouest, il s’agit toujours de la construction, en cas de menace imminente, d’ouvrages de campagne, certains de grande enver­gure, construits par des compagnies de landsturm[17].

Appréciation de la menace

Durant la Première Guerre mondiale, seule une petite partie de ces fortifications de campagne sera réalisée, bien que le commandement de l’armée prenne en compte une violation du territoire suisse par les Français ou par les Allemands, aux niveaux tactique, opératif et stratégique. Comment Keller voit-il la situation politico-stratégique ? Les attachés militaires français ne pourraient pas lui reprocher de se montrer francophobe en 1906. Dans son appréciation des menaces de violation du terri­toire suisse, l’ancien chef de l’état-major général met dans la balance les menaces que font peser la France et l’Allemagne sur le petit État neutre, mais il consacre davantage de pages à une représentation détaillée des opérations françaises.

Une violation du territoire suisse pourrait n’être que tacti­que, un des deux adversaires cherchant simplement à déboucher, par exemple, au nord ou au sud du saillant de Porrentruy. Pour Keller, il s’agit là de l’hypothèse la plus vraisemblable et la plus difficile à contrer, puisqu’il n’y a pas de “camp retranché” dans le saillant. En effet, une telle infrastructure fixerait le “gros de l’armée suisse”. En cas de passage de troupes étrangères à travers l’Ajoie, Keller envisage que la Suisse, après une telle violation de son territoire, abandonne sa neutralité et s’allie avec l’adversaire de l’envahisseur !

Au début août 1914, le général Wille, qui envisage une violation opérative (dans le fuseau Bâle - Laufon - Delémont - Porrentruy), voire stratégique (sur le Plateau), a l’intention de “contenir l’ennemi jusqu’au moment où son adversaire naturel, que ce soit l’Allemagne ou la France, pourrait voler au secours de la Suisse”. Le 1er corps d’armée serait, dans cette hypothèse, appelé à tenir la position principale en Ajoie, aux Rangiers et dans la vallée de Delémont.

Entre 1871 et 1914, le commandement français, partant du principe que les forces suisses n’auraient pas les moyens ou n’auraient pas la volonté de résister à un invasion allemande visant à atteindre le territoire français, étudie un plan “H” (Helvétie). D’importantes forces françaises interviendraient en Suisse sur décision du gouvernement à Paris, sans que le Conseil fédéral ait fait appel à l’aide française, après une invasion alle­mande. Dans quelle mesure le commandement suisse connaît-il ce plan dans les premières années du xxe siècle et se prépare-t-il à faire face à son déclenchement ? Quoi qu’il en soit, Keller n’y fait pas la moindre allusion.

Une opération stratégique française, visant à une occupation du Plateau ou à un passage en direction de l’Allemagne, implique un effort principal dans le Jura neuchâtelois, étendu éventuelle­ment au Jura vaudois, puisque c’est là que l’obstacle naturel est le moins large et que le chemin est le plus court vers le Plateau et la ville de Berne ; à travers le Jura bernois et ses nombreuses cluses, il ne faut s’attendre qu’à une opération secondaire.

Le commandement français, s’il décide de violer la neutralité suisse, cherchera à traverser le Plateau, afin d’encercler par le Sud les forces allemandes qui se trouvent au nord du Rhin. Il engagera en Suisse des moyens suffisants, qui lui permettront de poursuivre l’offensive sur territoire allemand. Une telle opération peut avoir deux bases de départ, l’une dans le secteur Pontarlier - Morteau, l’autre dans le secteur Bellegarde - Annemasse. Sur sol suisse, les fuseaux de mouvement sont séparées par le lac de Neuchâtel.

Un effort principal dans le fuseau Nord implique une poussée dans le Jura neuchâtelois et bernois sur une largeur de 50 à 75 km, à travers des vallées étroites où ne se trouvent que deux lignes de chemin de fer à voie unique. Pour une telle opération, il faut compter 10 à 15 jours. Un effort principal à travers le Plateau, dans le fuseau Sud, doit être précédé par la prise des passages obligés au nord du lac Léman et des obstacles sur l’axe Saint-Gingolf - Pays d’Enhaut. La largeur du front avoisine 150 km dans un terrain doté de nombreuses routes. Les Français mettraient 9 jours pour arriver au Rhin.

Pour des raisons de conduite, ils pourraient être tentés de lancer une offensive uniquement dans le fuseau Nord. Trois raisons s’opposent à cette solution : la durée des mouvements qui empêche toute surprise, les troupes suisses qui peuvent encore les ralentir, puisqu’elles mènent la défense dans des vallées étroites, la proximité de la frontière allemande qui accroît le risque d’une attaque de flanc. Keller en tire la conclusion qu’une offensive française en Suisse s’effectuerait vraisemblablement sur les deux fuseaux.

Comment Keller apprécie-t-il la menace allemande ? Une ligne d’opération part de la Haute Alsace, territoire allemand, et traverse le Jura bernois, mais elle n’a pas l’importance du fuseau Freiburg im Breisgau - Bâle - Olten sur lequel il faut attendre l’effort principal d’une opération allemande. Comme Berne, ville fédérale, ne constitue pas un véritable objectif opératif, les Allemands chercheront plutôt à atteindre la partie centrale du Plateau, entre Bâle et Lucerne. Dans l’hypothèse d’une opération allemande contre la Suisse, le Jura bernois pourrait n’être touché que par une action secondaire, depuis la Haute Alsace en direction d’Oensingen, impliquant au maximum une division.

La partie pourrait alors se jouer sur les bords de la cuvette de Delémont et dans la cluse de Soyhières. Si les opérations allemandes visaient la partie Nord-Est de la Suisse, une poussée dans le Jura bernois serait hautement improbable. En déclen­chant une offensive contre la Suisse, le commandement allemand chercherait la surprise et un rythme élevé des opérations, ce qui devrait empêcher les forces suisses de s’esquiver en direction Ouest, dans les Préalpes et dans les Alpes. Les Français se verraient empêchés de déclencher à temps une contre-offensive. Pour Keller, l’hypothèse la plus vraisemblable, c’est un effort principal en direction de Brugg - Lucerne ou de Bâle - Olten - Lucerne.

Étonnamment, il n’envisage pas l’hypothèse la plus dange­reuse : une attaque préventive simultanée contre la Suisse de la part de deux belligérants qui soupçonnent que l’autre camp est prêt à s’emparer du territoire neutre pour en tirer un avantage stratégique.

Planification des opérations

En Suisse, les cartes postales et les photos du début du xxe siècle suggèrent des positions statiques, une garde à la frontière dans des guérites et des tranchées. La Géographie militaire d’Arnold Keller révèle une réalité bien différente, l’application sans restriction de la “guerre de mouvement” dans des opérations contre les forces françaises ou allemandes qui attaqueraient la Suisse. Son auteur envisage de grands déplacements à pied de formations aux effectifs importants, des attaques, des contre-attaques par les flancs ou sur les arrières d’un ennemi qui progresse à la vitesse d’un fantassin lourdement chargé. Les offensives étrangères et les contre-offensives suisses, les fuseaux sont déterminées par le terrain qui semble conditionner les opérations, la surprise opérative ou stratégique semblant impos­sible, comme la surprise tactique. Imitant ses homologues européens, l’état-major suisse, avant 1914, privilégie la guerre de mouvement !

En 1913, si l’on en croit Raymond Poidevin, le comman­dement suisse fait savoir à Paris, sans doute aussi à Berlin, que “dans le cas où la guerre engloberait ses quatre voisins, elle ne pourrait pas persévérer longtemps dans sa neutralité, en raison des exigences de son ravitaillement, obligée d’assurer sa subsistance, elle se verrait conduite à prendre parti pour l’un des belligérants”. Dès lors, on comprend pourquoi Arnold Keller, en 1906, refuse d’exclure une “guerre menée directement par la Suisse contre la France ou l’Allemagne”, donc une offensive stratégique. Au niveau opératif, il envisage également de grands mouvements offensifs, entre autres depuis un secteur-clé comme la vallée de Delémont, des retraites ou des replis, sous la pression de l’ennemi.

Les chiffres concernant les possibilités de cantonnement pour les hommes et les chevaux offertes par les localités ne manquent pas d’étonner : la ville de Porrentruy (environ 7 000 habitants au début du xxe siècle) peut recevoir 8120 hommes et 698 chevaux, Saignelégier dans les Franches-Montagnes (1 410 habitants) 4780 hommes et 624 chevaux ! Dans le district de Porrentruy, il est possible, sans recourir au logement chez l’habitant, de faire cantonner 2 corps d’armée, soit plus de 65 000 hommes. Keller envisage de loger une division au centre de la cuvette de Delémont, dans un rectangle de 9 km sur 4, l’ensemble de la vallée pouvant recevoir 2 corps d’armée. Hommes et chevaux se contentent de conditions de logement très sommaires, l’ordre serré n’a pas encore été remis en cause par les capacités de destruction de l’artillerie et des mitrailleuses. L’aviation ne menace pas encore des troupes terrestres en ordre serré et à découvert.

De la géographie militaire à la géopolitique

La géopolitique n’est pas une science humaine au sens propre du terme, elle doit déboucher sur des programmes d’action, elle est déterministe, donc souvent un instrument en main du pouvoir. Les universitaires la considèrent comme un “rejeton plus ou moins bâtard de la géographie[18].

La Géographie militaire de la Suisse jusqu’à ses confins de Keller répond à cette définition. Son étude, qui ne concerne qu’un petit État neutre et son avant-terrain opératif et non les vastes zones de la planète chères aux géopoliticiens, ne prend pas seulement en compte la géographie physique mais la dimension humaine de cette discipline, afin de créer les bases de décisions stratégiques, voire d’une politique de sécurité. Sans révéler d’intentions expansionnistes ou impérialistes (ce qui serait contraire à la politique de la Confédération suisse depuis 1515), elle définit des bases d’action qui ne sauraient laisser indifférents le service de renseignements stratégique, le commandement militaire et les autorités politiques. Comme le disait Hervé Coutau-Bégarie, l’État est un territoire, une population, le champ d’une ou de plusieurs cultures, une société, une structure économique et un lieu de pouvoir.

Bibliographie sommaire

   Actes de la Commission de fortification 1885-1900. Berne, Bibliothèque militaire fédérale ;

   Topographischer Sïegfried Atlas der Schweiz. 1/50000. Berne, Eidg. Topogr. Bureau, 1893 ;

   Brialmont, général, La défense des États et la fortification à la fin du xixe siècle, Bruxelles, 1895 ;

   Fuhrer, Hans Rudolf, Die Schweizer Armee im Ersten Weltkreig. Bedrohung, Landesverteidigung und Landesbefesti­gung, Zürich, Neue Zürcher Zeitung Verlag, 1999 ;

   Greppin, Jean-Baptiste, Rollier, Louis, Description géolo­gique du Jura bernois et de quelques districts adjacents, Berne, Dalp und Schmid, Francke, 1870-1910 ;

   Hochtrasser, Jean-Marc, Des schweizerische Wehrwesen im Urteil des ”Spectateur militaire”, von 1848 bis 1888, und 1906-1914 ;

   Linder, Arnold, Generastabschef Arnold Keller, Disserta­tion, Univ Zürich, Manuscrit, 1984 ;

   Lüem, Walter, Probleme der scheizerischen Landesbefes­tigung von 1860 bis 1914. Dissertation. Zürich, 1950.

   Rapold, Hans, Strategische Probleme der schweizerischen Landesverteidigung im 19. Jahrhundert. Frauenfeld, 1951 ;

   Rapold, Hans, “Evolution des fortifications en Suisse entre 1815 et 1921", Forts et fortifications en Suisse, Lausanne, 1993 ;

   Reis, Günther, “Die Entwicklung der schweizerischen Landesverteidigung zwischen 1840 und 1940", Schriftenreihe Festungsforschung, Bd 7. Wesel, 1988.


[1]         Dufour fonde en 1838 à Genève un bureau topographique (futur Office fédéral de topographie) qui publie sous sa direction, de 1845 à 1864, la pre­mière carte officielle de la Suisse. Hermann Siegfried lui succède en 1866 et dirige l’Atlas topographique de la Suisse, dont 604 feuilles au 1/25 000 et au 1/50 000 paraîtront jusqu’en 1926 (Dictionnaire historique de la Suisse, édition Internet, www.dhs.ch, articles “Dufour” et “Cartographie”).

[2]         Officier de génie, quartier-maître général (chef de l’état-major général), chef du génie dans l’état-major de Dufour, on lui doit, entre autres, la Carte de l’ancien Evêché de Bâle réuni aux cantons de Bâle et Neuchâtel (1822), ainsi que l’établissement du réseau fédéral de mensuration dans les Alpes de la Suisse orientale (1826-1834).

[3]         Niox publie en 1880 un volume intitulé Grandes Alpes suisses et Italie. Appartenant à la même “école”, le capitaine Charles Clerc publie Esquisse orographique des systèmes frontière de la France en 1876, Le Jura en 1888.

[4]        J. Braeckmann et V. Ducasse, Géographie militaire de l’Allemagne, de la Hollande, de la France et de la Belgique. Arlon, 1878, p. 1. Cité par H. Coutau-Bégarie, Traité de stratégie. Paris, ISC-Économica, 1999, p. 639.

[5]        Philippe Boulanger, “L’avènement de la géographie de guerre en France (1914-1918)”, Acta XXVIIe Colloque de la Commission internationale d’histoire militair,. Athènes, 2002.

[6]        Titre de la traduction française.

[7]        Instructeur en chef des troupes du canton de Schaffhouse, il publie en outre un manuel de stratégie.

[8]        Hervé Coutau-Bégarie, op. cit., p. 650.

[9]        Les données sur l’évolution de la géographie militaire proviennent de Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Paris, ISC-Economica, 1999, pp. 638-657.

[10]       En France, chef d’état-major de l’armée.

[11]       Militärgeographie der Schweiz und ihrer Grenzgebiete, 34 Bände, 1906-1922, manuscrits. Berne, Bibliothèque militaire fédérale ; Augustin Keller (1805-1883), ein Lebensbild, Aarau, 1922 ; “Die Schlacht bei Villmergen 1656", Argovia XXIII, 1922 ; Militärgeographie des Kantons Aargau von 1913, Baden, Effingerhof, 1995. 136 p. ; Militärgeographie des Berner Ober­landes von 1910, Baden, Effingerhof, 1996. 100 p. ; Géographie militaire du Jura bernois 1907. Cartes et photographies. Société cantonale jurassienne des officiers, Bibliothèque militaire fédérale, Editions Le Roset, 2000. 188 p.

[12]       “Der Dienst der Stäbe”, Das Wehrwesen der Schweiz, Zürich, 1880.

[13]       En Suisse, la fonction de commandant en chef de l’armée n’existe pas en temps de paix. En cas de crise intérieure ou extérieure grave, le général est élu par les Chambres fédérales (Conseil des États et Conseil national réunis).

[14]       Hans Rudolf Fuhrer, Die Schweizer Armee im Ersten Weltkrieg. Bedrohung, Landesverteidigung und Landesbefestigung, pp. 35-56.

[15]       Le titre original en allemand, Militär-Geographie der Schweiz und ihrer Genzgebiete, est en fait inexact dans sa seconde partie, puisque les “Grenzgebiete” font partie du territoire suisse et que la “zone d’intérêt” de Keller s’étend bien au-delà de la frontière. On a donc choisi l’expression française “jusqu’à ses confins”.

[16]       Le commandement du Pacte de Varsovie considérait l’ensemble du territoire suisse comme une zone où devaient s’appliquer les principes du combat en montagne.

[17]       Les classes d’âge les plus élevées dans l’armée de milice suisse.

[18]       Hervé Coutau-Bégarie, “Bilan de la géopolitique”, Acta du XXVIIe Colloque de la Commission internationale d’histoire militaire, Athènes, août 2001.

 

 

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