| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Les troupes coloniales dans la Grande Guerre LA
GRANDE GUERRE Jean-Charles
Jauffret
A la mémoire de Gérard Canini, mon ami, l’historien de la
bataille de Verdun trop tôt disparu.
L’Empire colonial en 1914-1918 devient un enjeu. L’envoi de matières
premières et d’hommes en métropole, fait de l’Afrique française du
Nord (AFN), comprenant deux protectorats (Tunisie et Maroc) et une colonie
(l’Algérie), une composante de la lutte des alliés contre les Empires
centraux. Ces derniers, afin de tourner un blocus maritime et colonial fort
gênant, tentent d’allumer des contre-feux en se servant de l’étendard
de la foi levé par le sultan-calife de Constantinople. On conçoit, dès
lors, combien il est vital pour la France de tenir solidement ses « réservoirs
d’hommes » nord-africains afin de continuer le combat sur le front métropolitain,
tout en « veillant au salut de l’empire ». Tenir
Pour les élus Français d’Algérie, piliers du « parti
colonial » au Parlement, la Méditerranée traverse la France comme la
Seine traverse Paris. Cette conception de « la plus grande France »
correspond à des impératifs stratégiques. De plus, en raison des moyens
employés afin de conserver le domaine colonial hors de toute atteinte, le
premier conflit mondial met en relief l’impérieuse nécessité pour une
nation en guerre d’y affirmer sa souveraineté. Protéger
les axes vitaux
Dans les premières heures de la guerre, le commandement français
vit quelques moments d’angoisse. Le pire des scénarios, atténué
cependant par la neutralité italienne, semble se réaliser lorsque le
croiseur de bataille Goeben et le
croiseur léger Breslau, le 4 août
1914, ouvrent le feu sur les ports de Philippeville et de Bône. Certes, la
poursuite de ces audacieux s’engage aussitôt, mais ce bombardement naval
rappelle la vulnérabilité des communications des routes alliées en Méditerranée.
La première concerne l’axe vital Suez-Gibraltar, artère jugulaire
coloniale qu’il faut coûte que coûte tenir. La seconde concerne l’axe
Alger-Marseille qui assure à la métropole un flux continu de matières
premières (phosphates, métaux...), et de vivres (mouton, blé, vin,
huile...) dont l’effort de guerre a le plus grand besoin. Cette route
franco-française est également importante pour amener le plus vite
possible l’armée d’Afrique, c’est-à-dire essentiellement les forces
du 19e Corps d’armée (Algérie), à pied d’œuvre en métropole.
A la mobilisation, le 19e Corps doit être engagé comme soutien
des forces de couverture en troisième échelon, après la montée en ligne
des corps d’armée frontaliers puis du corps colonial stationné en France 1.
En effet, après la conclusion de la Triplice, en 1882, le haut-commandement
envisage, dans un premier temps, de placer le 19e Corps mobilisé
sur les Alpes pour parer une attaque germano-italienne. Puis la crainte
d’une attaque brusquée allemande se faisant plus pressante à la faveur
des deux crises marocaines de 1905 et de 1911, le 19e Corps reçoit
pour objectif le soutien des forces engagées au Nord-Est. Pour remplir
cette mission, la mer doit être impérativement libre. En conséquence, on
comprend mieux les efforts du Quai d’Orsay pour tenir l’Espagne loin de
l’alliance allemande et éloigner l’Italie des puissances centrales
avec lesquelles elle a signé la Triplice en 1882.
Après
les premières batailles et la déconvenue d’une guerre longue,
l’Allemagne entreprend, avant la lettre, de mettre en pratique La
discorde chez l’ennemi. Le Reich se sert du levier ottoman pour
menacer le garde-manger et le « réservoir d’hommes » de
l’AFN, pour ne rien dire de ses ambitions en Égypte (la saisie du canal
de Suez restant l’objectif prioritaire au moins jusqu’à l’offensive
du général Kressenstein en août 1915). En ce qui concerne l’AFN, la
menace, indirecte, reste essentiellement religieuse. Le sultan-calife de
Constantinople, Mehemet V, mène une guerre sainte contre la France,
l’Italie, la Russie et la Grande-Bretagne depuis la conclusion de
l’alliance de l’Empire ottoman et des puissances centrales. Cette djihad
risque d’embraser l’ensemble du monde musulman sunnite. En Algérie, la
proclamation de la guerre sainte est accueillie avec ferveur là où la
foi est vive, et les chansons citadines espèrent la victoire des Turcs, précise
Benjamin Stora 2.
Sur le plan militaire, l’AFN est concernée seulement d’août 1915 à
juin 1916, lorsque les insurgés tripolitains, vainqueurs des faibles
forces italiennes enfermées dans Homs et Tripoli, mettent en péril le
Sud-tunisien. Pour contenir cet embrasement, dont le Sahara devient bientôt
l’épicentre, comme le souligne Jacques Frémeaux dans sa thèse d’État 3,
le commandement est obligé de dépêcher 15 000 hommes pour tenir le
golfe de Gabès. Il s’agit bien d’une tentative de pénétration
turco-tripolitaine, sur fond d’espoir de reconquête ottomane. Cet axe
d’effort doit peu à l’appel à la guerre sainte lancée par la confrérie
de la Sanûssiya, souligne André Martel 4.
En tout, 7 000 Tunisiens passent la frontière pour rejoindre les
partisans du sultan-calife. Les troupes françaises s’arcqueboutent sur
la ligne Dehibat-Remada. En utilisant avions de bombardement et artillerie,
elles contiennent toutes les tentatives turco-tripolitaines 5.
Depuis
son voyage à Istanbul en 1889 et ses engagements spectaculaires en faveur
du Maroc en 1905 et en 1911, le Kaiser Guillaume II est, pour les Maghrébins,
Hajd Guillaume. Derrière chaque
action de la Sublime Porte, l’ombre de la Wilhelmstrasse se profile. Les
communiqués des agences de presse allemande célèbrent la proclamation de
la guerre sainte par Mehemet V. Des journaux en arabe comme Al
Dschihad, à destination du Maghreb, sont imprimés en Allemagne tout au
long de la guerre. La propagande allemande cherche également à recruter
des prisonniers musulmans pour les enrôler sous la bannière du calife.
Gilbert Meynier décrit, dans sa thèse d’État 6,
ce camp du Croissant, près de Berlin, où l’on tente de susciter des
vocations parmi les tirailleurs algériens faits prisonniers. Sur le front même,
par haut-parleurs, des officiers allemands essayent de favoriser les désertions
parmi les soldats musulmans, mais en vain dans la plupart des cas. En
juillet 1918, le peintre Jean-Pierre Laurens fait paraître une série de
lithographies de grande qualité intitulée Prisonniers
de guerre 7
et dédicacée aux poilus en détention en Allemagne. L’une d’elles
montre des officiers allemands qui tentent de convaincre le sergent M., du 2e
régiment de tirailleurs algériens, de rallier l’armée de Mehemet V.
Il leur répond : « Je me
le fous, le Sultan... le connais pas... Moi suis Français, Monsieur... ».
Au-delà de la simple contre-propagande, cet hommage a valeur de symbole de
reconnaissance d’une fidélité ne faisant pas de doute. Contenir
les révoltes
Plus que la propagande, les autorités françaises redoutent les réseaux
d’espionnage et le trafic d’armes du Reich en AFN. En effet, la
situation interne du Maroc et des confins orientaux de l’Algérie donne
quelques inquiétudes. En revanche, après les troubles nationalistes de
1912, le calme règne en Tunisie en dehors de la frontière avec la
Tripolitaine.
Conquête
récente et inachevée de la IIIe République, le Maroc constitue
un des fronts oubliés de la Grande Guerre. La France y affronte seule une
guerre sainte islamique auto-proclamée par les tribus berbères insoumises
de la montagne. Elles sont sensibles à la propagande de Constantinople,
depuis que le souverain chérifien, « empêché », pourtant
commandeur des croyants, est aux ordres de la puissance française. En se
servant du port franc de Tanger et de complicités espagnoles, les
Allemands arment en grande partie les Chleuhs, les Berabers, les Rifains et
les Zaïans.
Le
27 juillet 1914, comme l’ont rappelé dans leurs thèses d’État Daniel
Rivet et Mohamed Bekraoui 8,
Lyautey, résident général, reçoit l’ordre de replier ses forces sur
les ports et de tenir ouverte la liaison terrestre avec l’Algérie, via Fès
et Oujda. Pour le haut-commandement, le sort du Maroc doit se régler en
Lorraine 9,
mais Lyautey estime que toute retraite vers les plaines entraînerait une
insurrection générale. Il ne peut se contenter d’un simple blocus de la
montagne. Dans un premier temps, il décide de tenir l’ensemble des conquêtes
avec seulement vingt maigres bataillons. Ces derniers sont en partie
composés de légionnaires allemands, que l’on évite d’employer en
Europe, et dont les meilleurs éléments sont rassemblés dans les unités
d’élite de la Légion, les compagnies montées 10.
Toutefois, après un « creux » sensible au deuxième semestre de
1914, les effectifs présents au Maroc sont d’environ 80 000 hommes,
soit presque l’effectif du corps d’occupation en mai 1914. Hors de toute
considération hagiographique, il s’agit là d’un véritable tour de
force du résident général, qui illustre à ce propos la plus rare des
vertus militaires : l’esprit d’initiative. Entre août 1914 et
novembre 1918, tout en envoyant en France 58 bataillons et 22 escadrons,
Lyautey fait flèche de tout bois : il mobilise sur place 4 000
colons installés au Maroc, demande des tirailleurs sénégalais, et
recrute des troupes supplétives composées en majorité de goums
marocains. Le nombre de ces derniers passe de 14, à la déclaration de
guerre de l’Allemagne, à 25 au jour de l’armistice de 1918 11.
Ces
troupes de valeur inégale doivent assurer, rappelons-le, les liaisons
Maroc-Algérie, notamment via le couloir de Taza, et contenir les assauts de
tribus insoumises. Comme l’a montré Mohammed ben Lahcen dans sa thèse
nouveau régime 12,
les Berbères du Moyen-Atlas en profitent aussi pour éliminer de la
montagne les Français après la retentissante victoire des Zaïans à El
Herri, le 13 novembre 1914. Ce désastre (33 officiers et 590 hommes tués),
qui prend les allures d’une revanche des musulmans sur les occupants chrétiens,
permet aux Zaïans de mener, avec argent et armes allemandes, une guerre
d’usure, à dominante nationaliste, jusqu’en 1917. A cette date, tout en
dégageant Taza de la menace rifaine, Lyautey passe à la contre-offensive
dans le Moyen-Atlas en attisant les querelles tribales. Il regagne peu à
peu tout le terrain perdu. Il fait même preuve d’audace en 1917-1918 en
poursuivant la conquête vers le Tafilalet, fidèle à sa devise : « Qui
s’arrête, recule ».
En
Algérie, tout est calme jusqu’en 1916. Lorsqu’il s’agit
d’incorporer les conscrits de la classe 1917 et de réquisitionner de
nouveaux travailleurs, à partir de la fin septembre 1916 le
Sud-constantinois s’embrase. D’importants groupes de conscrits refusent
de se présenter devant le Conseil de révision. L’insécurité devient
générale : fils télégraphiques coupés, feux allumés dans
la montagne, assassinats d’Européens et de chefs indigènes francophiles.
Sur les marchés, précise Gilbert Meynier 13,
les hommes annoncent la venue prochaine des Turcs accompagnés d’un Mahdi
ou sauveur de l’Islam. On retrouve à ce propos, comme pour la grande révolte
Kabyle de 1871, le mythe du secours venu d’Orient étudié par André
Martel 14.
Cette volonté de chasser les roumis (chrétiens) du Dar-Oul-Islam (la terre
sacrée de l’Islam) donne à cette révolte un aspect fanatique qui
annonce les 8 mai 1945 et 1er novembre 1954. L’insurrection
proprement dite prend toute son ampleur en novembre 1916. Les indomptables
Chaouïas de l’Aurès sont au cœur de la révolte dont l’allure
nationaliste est clairement affirmée : le 11 novembre 1916, à
Boumequeur, la République algérienne est proclamée par les tribus Lajhdar
Halfaouia et Ouled Soltane. Le village de colonisation de Mac-Mahon est
attaqué, le sous-préfet de Batna meurt des suites de ses blessures. Les
insurgés pillent ensuite des fermes, sabotent des voies ferrées... Prises
au dépourvu, les autorités mettent du temps à réagir en dépit des
attaques précoces subies par des unités de spahis. Les forces engagées
sont imposantes : 6 à 8 000 hommes fin 1916, et 13 à 16 000
hommes début 1917, dont deux régiments d’infanterie venus de France,
plus de l’artillerie et de l’aviation. Après de sanglants accrochages
entre révoltés et troupes régulières, la répression est sévère. Elle
dure cinq mois : toutes les mechtas
(habitations, hameaux) des insurgés sont systématiquement rasées, le bétail
est razzié, les silos et les récoltes sont détruits. Tout indigène pris
les armes à la main, comme en 1871, est immédiatement fusillé. En tout,
200 à 300 révoltés sont tués, tandis que plusieurs centaines de
personnes sont parquées, en plein vent, dans un camp à proximité de
Constantine en attendant d’être jugées par un tribunal militaire. De même
qu’en 1871, de lourdes amendes, des confiscations de terre et de bétail
frappent les insurgés. Certains maquisards de l’Aurès, comme Amar ben
Moussa reprendront les armes en novembre 1954.
Si,
pendant la guerre, l’Algérie reste fidèle dans l’ensemble, cette révolte
du Sud-constantinois traduit l’accumulation des rancunes. Le maintien de
la présence française bénéficie surtout du manque de soutien direct
des germano-turcs et de l’attentisme de la population musulmane, surtout
après la répression dont souffre plus particulièrement l’Aurès. Ayant
voulu faire un exemple, la France demeure suffisamment forte pour dissuader
toute tentative d’insurrection.
Une
question demeure : pourquoi cette révolte ne trouve-t-elle aucun
écho parmi les troupes de l’Armée d’Afrique en Europe, et pour quelles
raisons la propagande germano-turque n’arrive-t-elle pas à susciter un
mouvement de désertion ou de désobéissance parmi les unités de
tirailleurs ou de spahis ? Répondre à cette interrogation,
c’est comprendre l’effort de guerre demandé à l’AFN et la preuve
de l’inébranlable fidélité des régiments indigènes. Combattre
en Europe
L’Armée
d’Afrique a un esprit de corps particulier et une réputation de solidité
au feu que renforce la Grande Guerre. C’est
nous les Africains...
Pendant la Grande Guerre, les troupes indigènes se montrent loyales,
y compris lors du moment de vérité : les mutineries de 1917.
Seul le 67e bataillon des tirailleurs sénégalais, unité des
troupes coloniales, rejoint les mutins français. A l’inverse, aux côtés
de légionnaires, les tirailleurs algériens, dont aucun ne crie « Vive
l’Allemagne » comme l’a montré Guy Pedroncini dans sa thèse
complémentaire 15,
servent à garder les arrières du front et à contenir les mutins.
Cette
fidélité n’obéit pas seulement au réflexe de la discipline. Dans la
plupart des cas, les recrues indigènes trouvent dans la société
militaire un ordre plus égalitaire que celui de la société civile
coloniale habituée « à faire
suer le burnous ». Sans équivalents dans les armées
occidentales, les régiments de tirailleurs et de spahis de l’Armée
d’Afrique ont de bien curieuses coutumes : les cadres, officiers ou
sous-officiers, deviennent juristes en connaissant le droit coutumier
tribal. Ils règlent ainsi, à l’amiable, les chikayas
(disputes, problèmes personnels) de leurs hommes. Dans ces vieux régiments,
Du Rôle social de l’officier
est pratiqué bien avant que Lyautey ne le découvre. On comprend, dès
lors, que le drapeau devienne un totem, le colonel un chef coutumier à qui
on se dévoue à l’image de ces turcos engagés dans les batailles d’anéantissement
de 1870. Le paternalisme militaire remet à l’honneur la solidarité de
groupe. Décorations et récompenses obtenues au même titre que les troupes
de ligne sont objets de fierté.
De
leur séjour en France, les survivants du front rapportent l’image d’une
France accueillante, même si certains, en première ligne ou dans les
cantonnements de l’arrière, en fréquentant tel ou tel instituteur
socialiste, commencent à s’interroger sur la pérennité du système
colonial. Comme dans les garnisons d’AFN, la France mobilisée continue
de respecter les interdits alimentaires des soldats indigènes de l’Armée
d’Afrique. Le séjour des régiments indigènes en métropole suscite de
la part des Français une bienveillante curiosité où l’exotisme n’est
pas le seul motif d’intérêt. L’accueil dans les hôpitaux militaires
marque ceux qui en réchappent : même traitement pour tous les
blessés et respect de la religion de chacun. Très en avance sur leur temps
dans le sens de l’intégration, bien que soldes et avancement laissent à
désirer, les troupes coloniales et celles de l’Armée d’Afrique sont
aux antipodes de la ségrégation raciale pratiquée dans les unités américaines
engagées en France. Toutefois, même si L’Écho
d’Alger consacre une centaine d’articles à la bataille de Verdun en
1916-1917 16,
les soldats de l’Armée d’Afrique ont un sentiment d’isolement, loin
de leur famille, exception faite de quelques zouaves juifs ou de souche
espagnole ou italienne qui ont une parenté en métropole.
Est-ce
à dire que l’Armée d’Afrique est uniquement composée de soldats d’élite ? Les
besoins d’effectifs transforment les unités d’AFN en armée de masse : entre
1914 et 1918, 293 756 hommes y sont recrutés. En Algérie, la conscription
est généralisée en septembre 1915. En tout, représentant à eux seuls
30 % de la totalité des régiments indigènes de l’armée française
en 1914-1918, les départements algériens mobilisent 172 000
tirailleurs et spahis répartis à égalité entre engagés et appelés 17.
De plus, des 155 000 Français d’Algérie, soumis depuis 1876 au
service militaire, 115 200 hommes combattent en France. Eux aussi
donnent généreusement leur sang pour une mère-patrie que beaucoup
n’ont jamais vue. La Tunisie, au système de recrutement complexe, lève
63 000 appelés, recrutés indirectement par décret du Bey de Tunis.
Quant à lui, le protectorat du Maroc fournit des régiments de marche, soit
un effectif total de 40 398 volontaires dont les deux-tiers
combattent en France. Cette levée met en relief les étroites limites du
protectorat et la fiction de la souveraineté du sultan. Ce dernier, en 1914
alors qu’il n’a pas encore déclaré la guerre à l’Allemagne, voit
les soldats marocains débarqués à Sète et à Bordeaux sous le nom
curieux de chasseurs indigènes 18.
En janvier 1915, tout euphémisme disparaît, ils reçoivent leurs véritables
noms de tirailleurs et de spahis marocains.
L’ensemble
de ces gros bataillons est employé sur tous les théâtres d’opérations.
Au côté des troupes coloniales, ils font partie du corps expéditionnaire
des Dardanelles, puis de l’Armée d’Orient à Salonique, et prennent
part à tous les engagements majeurs du front métropolitain. Mais ces régiments
de zouaves, tirailleurs et spahis ne peuvent être considérés comme très
différents de telle ou telle troupe levée dans la France métropolitaine.
La guerre et ses angoisses sont vécues de la même façon. Gilbert Meynier
note même un cas de décimation authentique au sein du 8e régiment
de tirailleurs formé de Tunisiens. Le 15 décembre 1914, le général
Foch ordonne, pour abandon du champ de bataille, que dix tirailleurs
tunisiens soient fusillés pour l’exemple par un peloton de zouaves dans
le secteur flamand de Verbranden-Molen 19.
Selon Guy Pedroncini, le 24 juin 1916, pendant la bataille de Verdun, en
raison d’une extrême fatigue, sept soldats du 3e régiment
de zouaves et vingt-et-un du 3e tirailleurs algériens désertent 20.
Pourtant, ce qui différencie les troupes de l’Armée d’Afrique, c’est
bien leur emploi et leur réputation qui en font un élément du bon moral
des troupes. L’exemple de Verdun est à ce propos significatif. L’exemple
de Verdun
C’est à Verdun que se vérifie l’importance de la force morale
chère au général Foch pour décider du sort de la bataille. A l’image
d’autres épisodes de la Grande Guerre, comme la Marne ou la bataille de
l’Yser en novembre 1914, les régiments de l’Armée d’Afrique sont
engagés au moment le plus critique. Il s’agit à la fois de relever le
moral de troupes passablement éprouvées, mais également de faire
comprendre à l’ennemi que l’armée française est encore capable de
lancer dans la bataille des unités de choc. Car c’est bien de cela
qu’il s’agit, les régiments africains sont essentiellement utilisés
dans l’assaut en raison de leur tradition militaire et de leur solidité
au feu. Le commandement évite de les user dans la défensive sous les
bombardements d’artillerie. Ainsi, dans les derniers jours de février
1916, zouaves et tirailleurs de la 37e division d’infanterie
donnent leurs vies aux cours de vigoureuses contre-attaques. Ils
parviennent à ralentir l’avance ennemie sur la rive droite de la Meuse,
tout en évitant, par leur seule présence, aux autres troupes, laminées
par le feu allemand, de décrocher. En 48 heures de combats ininterrompus,
le 2e zouaves est réduit à un seul bataillon. Admiré par les
autres poilus, le sacrifice des zouaves est tel, que c’est vraisemblablement
de cette époque du chaudron de Verdun que date une expression type de la
Grande Guerre pour signifier que l’on s’attend à des pertes :
« Ce soir, il y aura du rab de
chéchias ! » Ambulancier à la Section automobile sanitaire
61, Pierre-Alexis Meunier (témoignage publié par Gérard Canini) décrit
combien, le 24 février 1916, il est important pour le moral d’engager cet
unique renfort disponible de 12 000 soldats, soit quatre régiments
de l’Armée d’Afrique :
« Cependant,
ils s’avancent vers cette horreur, aussi vite qu’il leur est possible,
zouaves et tirailleurs, ceux-ci parce qu’il y a « service »
des Français qu’on ne discute point et que les Arabes sont trop fiers
pour craindre la mort, ceux-là parce que le sang français d’Algérie et
les traditions qu’il inspire sont les plus nobles et les plus généreuses
du monde, et parce que, depuis 80 ans, il y a un corps français porteur de
la chéchia qui s’est partout couvert de gloire 21. »
Ce même Pierre-Alexis Meunier, lors de multiples sauvetages sous les
obus, découvre, le 26 février, au cœur du village détruit de Bras une
poignée de tirailleurs algériens qui s’accroche aux ruines. Au poste de
secours un aumônier fait office de chirurgien et d’ultime réconfort auprès
de mourants dont pas un n’est chrétien. Meunier trouve là une des dernières
leçons de l’Armée d’Afrique, la tolérance :
« Et
je comprends avec une lumineuse évidence que la France a ici, dans la
personne de cet aumônier en loques, un soldat dont la force
vaut peut-être bien des bataillons 22. »
Dans un article récent 23,
Mohamed Bekraoui a montré le courage du Régiment de tirailleurs marocains
à Verdun, dont Alphonse Juin est un des capitaines. Engagée à partir du
22 avril, cette jeune unité se distingue lors de la première reprise du
fort de Douaumont, un mois plus tard, en réussissant une vaine percée.
Cet exploit assure définitivement la réputation de bravoure des Marocains.
Que de chemin parcouru depuis avril 1912 lorsque les tabors massacrèrent
à Fès leurs instructeurs français ! Verdun, ce « boulevard
moral de la France » selon la formule du général Pétain, en
raison de l’ampleur du sacrifice consenti par des troupes indigènes qui,
somme toute, combattent en terre étrangère, joue aussi un rôle, oublié,
d’intégration, comme on le dira plus tard, en utilisant plus la méthode
Coué que des réformes politiques, au temps de la IVe République.
Au lendemain de la Grande Guerre, le souvenir des peines et de la
fierté partagées expliquent la force du sentiment ancien combattant en
AFN. Mais, à l’inverse d’une idée reçue, ces régiments africains ne
sont pas plus de la chair à canon que les autres unités engagées, mis à
part le pourcentage de pertes 24
plus élevé parmi les tirailleurs et spahis marocains, 26,6 % des
effectifs, soit 2,6 % de plus que les troupes métropolitaines et 11,5 %
de plus que l’ensemble des troupes levées en Algérie 25.
Pour résumer, un homme sur sept, soit la même proportion que les poilus
français, ne rentre pas chez lui parmi les tirailleurs et spahis maghrébins.
En tout, le prix du sang est de 47 900 Maghrébins tués ou disparus,
dont 37 900 Algériens musulmans morts pour la France aux côtés de 22 100
Français d’Algérie 26.
L’importance de ces pertes illustre le thème du salut par l’empire, à
la clef de la politique coloniale pendant l’entre-deux-guerres.
Toutefois,
la Grande Guerre, par les leçons apprises à l’école de la tranchée ou
à celle de l’usine, est également responsable d’une prise de
conscience des nations en devenir. Au Maroc et en Tunisie, les 14 points du
président Wilson sont commentés dans les cercles nationalistes, dont
l’espérance implicite de retrouver un jour la pleine souveraineté est
renforcée. A la faveur de la Grande Guerre, les futurs partisans
d’Abd-el-Krim forgent sur les champs de bataille européens leur maîtrise
de la guerre moderne. On ne peut comprendre sans cela la cuisante défaite
espagnole d’Anoual, le 21 juillet 1921, et le modèle d’offensive des
Rifains contre les Français, le 11 avril 1925. L’envoi de chars et
d’avions contre de tels combattants ne relève pas, en 1925-1926, de la
seule volonté du maréchal Pétain. En Algérie, sans doute, manque cette générosité
réclamée par Clemenceau pour qu’enfin l’impôt du sang soit accompagné
de la citoyenneté. Les soldats musulmans de l’armée française
n’obtiennent que des hochets sans que la naturalisation soit accordée à
l’ensemble des Algériens dans le respect du statut musulman. Tirant les
conséquences de l’inutilité des sacrifices consentis, l’émir Khaled,
petit-fils d’Abd-el-Kader, capitaine de l’armée française, qui s’est
couvert de gloire en 1914-1918, adresse son fameux mémorandum au président
Wilson en 1919. L’émir Khaled peut être considéré comme le chantre du
nationalisme algérien après la fondation du mouvement et hebdomadaire Ikdam
(audace). Apparaissent alors les premières lézardes de l’édifice impérial.
On
peut donc se demander si l’effort de guerre de l’AFN par le sang versé
de Salonique au Chemin des Dames, malgré révoltes et arrière-pensées,
n’aurait pas constitué, pour la France, une des dernières occasions
manquées afin de réaliser un Empire communautaire dans l’esprit des
principes généreux de 1789 ? Mais la nation en guerre interprète la
participation des recrues indigènes comme un simple signe de fidélité
n’impliquant aucune réforme structurelle de sa gestion impériale.
Accommodant à son avantage les subtilités juridiques des protectorats
tunisien et marocain, la République démontre avec force la plénitude de
sa souveraineté sur le domaine impérial. La Grande Guerre amorce la
conception stratégique d’un bloc eurafricain, dont les ultimes avatars
continuent de hanter les consciences de responsables politiques et
militaires, jusqu’aux ultimes soubresauts accompagnant les préliminaires
de la conférence d’Évian en 1961-1962. *. Professeur à l’université Paul Valéry, Montpellier III. 1.Pour l’ensemble de cette question, cf. notre article « La défense des frontières françaises et l’organisation des forces de couverture (1874-1895) », Revue historique, avril-juin 1988, n° 566, pp. 359-379. 2. Histoire de l’Algérie coloniale, 1830-1954, La Découverte, 1991, p. 45. 3. L’Afrique à l’ombre des épées, Vincennes, Service historique de l’armée de Terre, 2 volumes 1993 et 1995. Pour la Libye et le Sahara oriental voir également la thèse d’État de Jean-Louis Triaud, La Légende noire de la Sanûsiyya. Une confrérie musulmane saharienne sous le regard français, 1840-1930, Paris, Édit. de la Maison des sciences de l’homme, 2 volumes, 1995. 4. « Soulèvements tribaux et ingérences étrangères dans les steppes tunisiennes, 1854-1943 », p. 153, Colloque international de Tunis, 1996, Soulèvements tribaux et ingérences étrangères dans le sud-tunisien aux XIXe et XXe siècles. 5. Ibid., p. 154. 6. L’Algérie révélée, la guerre de 1914-1918 et le premier quart du XXe siècle, Droz, 1981, pp. 510-513. 7. Seize lithographies de format 32*45 cm, Paris, Berger-Levrault. 8. Daniel Rivet, Lyautey et l’institution du protectorat français au Maroc (1912-1925), Paris I, 1988, 3 volumes ; Mohamed Bekraoui, Le Maroc et la Première Guerre mondiale, 1914-1920, Université de Provence, 1987. 9. Jean Ganiage, Histoire contemporaine du Maghreb, de 1830 à nos jours, Fayard, 1994, p. 409. 10. Cf. notre article écrit en collaboration avec Georges Gugliotta, « Des unités de légende... Les compagnies montées de la Légion étrangère (1881-1950) », n° spécial Légion étrangère, 1981, pp. 90-120, et n° 2, 1981, pp. 28-42, de la Revue historique des Armées. 11. Jean-Claude Allain et Mohamed Bekraoui, « Le Maroc », catalogue d’exposition de l’Historial de Péronne, 3 juin - 20 octobre 1996, Mémoires d’outre-mer. Les colonies et la Première Guerre mondiale, pp. 28-29 et 37. 12. La Résistance marocaine à la pénétration française dans le pays zaïan (1908-1921), sous la direction de Jacques Frémeaux, Montpellier III, 1991. 13. Op. cit., pp. 590-598. 14. Voir, entre autres, La Libye, 1835-1990, essai de géopolitique historique, PUF, 1991, pp. 94-100 à propos de la Grande Guerre. 15. Les Mutineries de 1917, PUF, 1967, pp. 188 et suivantes. 16. Images et colonies, iconographie et propagande coloniale sur l’Afrique française de 1880 à 1962, catalogue de la BDIC, 1993, pp. 79-80. 17. En tenant compte des goums algériens de toutes sortes, Gilbert Meynier donne un effectif oscillant entre 174 500 et 176 000 hommes. Cf. « L’Algérie », catalogue d’exposition de l’Historial de Péronne, op. cit., p. 43. 18. Jean-Claude Allain et Mohamed Bekraoui, op. cit., p. 30. 19. Op. cit., p. 275. 20. « La bataille de Verdun. Regards sur sa conduite par les Français », Guerres mondiales et Conflits contemporains, n° 182, 1996, p. 9. 21. L’Angoisse de Verdun, présenté par Gérard Canini, Presses universitaires de Nancy, 1991, p. 55. 22. Ibid., p. 144. 23. « Les soldats marocains dans la bataille de Verdun », Guerres mondiales et Conflits contemporains, n° 182, 1996, pp. 39-44. 24. Rappel, le terme de « perte » englobe tués, disparus, blessés et prisonniers. 25. Marc Michel, « Les troupes coloniales arrivent », n° 69, 1984, « Le temps des colonies », L’Histoire, pp. 120-121. 26. Denise Bouche, Histoire de la colonisation française, tome 2, Flux et reflux (1815-1962), Fayard, 1991, p. 293, et bilan à la date de l’armistice, catalogue d’exposition de l’Historial de Péronne, op. cit.,
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