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Les troupes coloniales dans la Grande Guerre

   

 

LES  MONUMENTS  EN  HOMMAGE   AUX  COMBATTANTS DE  LA  « GRANDE  FRANCE »

(Armée d’Afrique et Armée coloniale)

 

 

Serge Barcellini

 

   

            La mémoire est à la fois un outil et un reflet. Dans les mains de ceux qui en sont les acteurs, elle est l’outil qui per­met de façonner le temps présent en pliant l’histoire à sa pro­pre volonté. L’histoire devient justification des politiques mises en œuvre [1]. Dans les yeux de ceux qui la déchiffrent et la lisent, elle est donc le reflet de ces politiques et de leur temps. La mémoire est alors le miroir dans lequel se reflètent les volontés politiques de jadis. La mémoire des soldats de la Grande France en est une parfaite illustration. Les monu­ments, les stèles et les plaques érigés ou apposés en France depuis la fin de la Première Guerre mondiale, sont le reflet des politiques coloniales de la France, de leurs évolutions, de leurs affirmations et de leurs indécisions. Dans sa diversité chro­nologique, ce patrimoine monumental rend hommage aux combattants des deux guerres mondiales et, dans sa diversité géographique, il matérialise le souvenir des troupes, troupes coloniales et de l’armée d’Afrique [2]. Il exprime successive­ment le temps où la France se vivait grande (1918-1950), puis celle des temps troublés, des tentatives et des ruptures (1950-1970-1975), enfin celle d’un temps où la mémoire est réutili­sée de manière plurielle (depuis 1975). 

Le temps où la France se vivait grande (1918-1950)  

            Les monuments érigés en hommage aux combattants coloniaux des deux guerres mondiales durant cette longue période d’affirmation de l’empire sont peu nombreux. Le pré­sident de la section de Verdun du Souvenir français, R. Panaud, a donné à cette sous-représentation une clé d’explication : « Pourquoi un certain nombre de monuments ont-ils été érigés pour rappeler les sacrifices de telle ou telle unité ? Tout simplement parce qu’après la guerre, il s’est trouvé un animateur pour réunir les fonds et réaliser l’œuvre, généralement un ancien chef de l’unité intéressé ».

            Au lendemain des guerres, les « animateurs » issus des régiments coloniaux furent moins nombreux que ceux issus des régiments à recrutement purement métropolitain.

            La difficile création du monument de Thiaumont, sur le champ de bataille de Verdun est une parfaite illustration [3].

 

            Le 16 juin 1961, un ancien de la 38e division d’infanterie (DI), Paul Niclot se rend en pèlerinage au fort de Douaumont. Il découvre que deux plaques ont été apposées dans le fort afin de commémorer les combats du 24 octobre 1916 qui ont abouti à sa reprise par les armées françaises. La première, en bronze, commémore les seuls faits d’armes du RICM (Régiment d’infanterie coloniale de Marine) à qui est attribuée la reprise du fort. La seconde, en pierre, signale que le 4e régiment mixte a également participé à ce fait d’armes. Dans un courrier adressé au « commissaire général aux monuments des guerres et de la résistance », Paul Niclot s’insurge : « Les quatre régiments qui composaient la 38e division étaient le RICM, le 4e zouaves, le 4e mixte et le 8e régiment de marche de tirailleurs, et j’estime que, isolément le RICM, n’aurait pas pu reprendre Douaumont ».

            Le combat de Paul Niclot commence. Le 20 juin, il demande qu’une troisième plaque soit apposée sur le fort de Douaumont. Le 11 décembre, après avoir créé une amicale divisionnaire baptisée « Ceux de la 38e DI », il sollicite une subvention auprès du ministre des Anciens Combattants et présente l’inscription de la future plaque :

« Le 24 octobre 1916, la 38e division d’infanterie

a eu la gloire et le mérite de reprendre à l’ennemi

le Fort de Douaumont.

Le RICM, le 4e mixte de zouaves et tirailleurs, le

4e régiment de zouaves, le 8e régiment de marche

de tirailleurs tunisiens et le 32e régiment d’artillerie de campagne formant la 38e DI.

Les 133e et 74e DI ont glorieusement participé aux combats, notamment le 321e régiment d’infanterie ».

Afin de donner plus de poids à ses initiatives, le nou­veau président propose d’ajouter « une petite plaque » qui rendrait hommage à deux combattants du 4e tirailleurs tuni­siens tués au même moment, Marcel Duprez et Salla Benali. Le premier ... est le frère de Madame Messmer, épouse de Pierre Messmer, ministre des armées.

Le 1er juillet 1962, Pierre Messmer inaugure les deux plaques.

Cette première victoire qui replace les troupes colo­niales au centre du souvenir des combats d’octobre 1916, ne contente pas Paul Niclot. Le 25 novembre 1964, il fait part de son courroux au ministre des Anciens Combattants : « Je suis mandaté par mes camarades de la 38e DI et par des anciens combattants de Thiaumont, pour vous dire que nous ne som­mes pas contents de ce qui se passe à Verdun, et qui porte sur trois points principaux :

I - Le 24 octobre dernier, nous étions à Thiaumont, et bien sûr, il ne fut pas question de « Ceux de la 38e DI » dans la presse, mais par contre le Républicain Lorrain, le lende­main, fit paraître une photo prise au fort de Douaumont, mais il faut bien dire qu’aucun des personnages représentés, n’est ou n’était de la 38e DI ; aucun personnage ne reproduit les traits de personnalités officielles, sinon, nous les aurions reconnus.

II - Le culte religieux rendu semble accaparé par le culte catholique, comme si l’ossuaire n’abritait pas également les ossements de musulmans d’Afrique du Nord et du Sénégal, de Juifs, de protestants, de bouddhistes et de libres penseurs.

III - Le culte du souvenir historique réservé au fort de Douaumont déforme l’histoire puisque les combats les plus rudes furent livrés, non pas à Douaumont, mais vers Thiaumont, et que pas la moindre pierre ne l’indique sur le terrain, au visiteur et au pèlerin ».

La bataille de Thiaumont succède à celle de Douaumont. Le 27 novembre, Monsieur Berthier, adhérent de « Ceux de la 38e DI », propose d’accentuer la symbolique d’origine des combattants de cette division : « Les musulmans ont été totalement oubliés. Nous n’avons rien pour rendre hommage à nos frères d’armes de religion islamique (...). Pourquoi ne construirait-on pas à Thiaumont ou à Douaumont, sur ces champs de bataille où ils se sont faits tuer pour la France, un monument à l’image de leurs convic­tions religieuses. Une kouba, par exemple ».

Le 22 janvier, l’amiral Galleret, commissaire général aux Monuments des guerres et de la résistance, signale que la création du mémorial de Verdun rend inutile le monument de Thiaumont. Piqué au vif, Paul Niclot contre-attaque et obtient le 14 avril un décret autorisant la construction de la stèle : « En 1916, cette même 38e DI qui avait en face d’elle des mil­liers d’Allemands, mit exactement 40 minutes pour s’emparer de Thiaumont. Aujourd’hui, hélas ! Voici plusieurs mois que nous bataillons pour ce fortin délabré, et parole de soldat, les morts mis à part, il semble que ce soit plus pénible en 1965 qu’en 1916 » (courrier de Paul Niclot au sous-préfet de Verdun, 12 octobre 1965).

Entre le 14 avril et l’inauguration définitive du monu­ment, Paul Niclot dut faire face en effet à deux tentatives de « débordement ». La première vint de l’aumônier de l’ossuaire. Pendant plusieurs mois, celui-ci s’oppose à la construction du monument, arguant du fait que le site de la redoute est propriété de l’ossuaire. Le 24 octobre 1965, pas­sant outre cette opposition, Paul Niclot fait apposer une pla­que provisoire : « Actuellement cette plaque commémorative est posée sur deux madriers, entre le monument israélite et l’ossuaire de Douaumont, c’est-à-dire sur le terrain apparte­nant à l’évêché » (courrier de E. Divry au préfet de la Meuse le 11 novembre 1965).

La seconde proviendra de la Fondation Teilhard de Chardin. Quelques jours avant l’inauguration définitive de la stèle prévue le 23 octobre 1966, dans le cadre du 50e anniver­saire des combats, le secrétaire général de la Fondation solli­cite le ministre de la Défense afin « qu’il donne l’ordre » d’inscrire sur la plaque un texte du Père Teilhard de Chardin, ancien combattant du 4e mixte des zouaves tirailleurs : « Et, si je ne dois pas redescendre de là-haut, je voudrais que mon corps restât pétri dans l’argile des forts, comme un ciment vivant jeté par Dieu entre les pierres de la Cité Nouvelle ».

Afin de contourner ce dernier obstacle, Paul Niclot proposa de rendre un hommage à Pierre Teilhard de Chardin au dos du monument : « Ce mémorial a été érigé par « Ceux de la 38e DI » et les amis de Pierre Teilhard de Chardin, sol­dat du 4e régiment mixte de zouaves et tirailleurs ».

Ainsi fut fait et le monument put enfin définitivement être inauguré le 23 octobre 1966 [4]. Grâce à Paul Niclot, un long texte rend depuis lors hommage, à Thiaumont, aux régi­ments coloniaux qui ont participé à la bataille de Verdun : « Ici, de juin à octobre 1916, se sont livrés de furieux combats poussés au-delà des limites de l’héroïsme. La redoute de Thiaumont a été perdue et reprise plus de vingt fois. Les 7e, 8e, 19e, 21e, 28e, 31e, 32e, 33e, 38e, 52e, 55e, 60e, 67e, 68e, 129e, 130e, 131e, 151e divisions d’infanterie et les 127e et 261e bri­gades d’infanterie ont pris part à ces terribles combats. Le 24 octobre 1916, le 4e régiment mixte de zouaves et tirailleurs, 6e bataillon du 8e tirailleurs indigènes de la 38e DI a eu la gloire et le mérite de reconquérir définitivement la redoute de Thiaumont. Son drapeau décoré de la Croix de la Légion d’honneur porte dans ses plis la prestigieuse mention telle­ment enviée, Verdun-Douaumont ».

Mais la victoire de Paul Niclot n’est-elle pas une vic­toire à la Pyrrhus ? En quoi cette inscription reflète-t-elle la spécificité coloniale des combattants de la 38e DI telle que voulait la mettre à l’origine en valeur, le combatif président associatif ? L’inscription de Thiaumont inscrit la mémoire des troupes coloniales dans une mémoire régimentaire à finalité assimilationiste.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, d’autres initiatives initiées par des communes ou des associa­tions se sont inscrites dans la même légitimité. A Monthermé (Ardennes), le monument construit près du pont est dédié : « Aux Combattants français et malgaches de la 42e demi-brigade mixte tombés pour la défense du passage de la Meuse à Monthermé le 13 mai 1940 ».

A Reuves (Marne) et à Wassigny (Aisne), les stèles sont d’origine communale :

« La commune de Reuves reconnaissante aux 44 sol­dats qui ont donné leur vie pour la défense de notre sol - 14 juin 1940. 4e tirailleur marocain ».

« A la mémoire des soldats de la 1ère division d’infanterie nord-africaine tombés sur le territoire de notre commune en mai 1940 ».

A l’opposé de cette politique, certains monuments sont le reflet du deuxième axe du développement des politiques coloniales françaises : la reconnaissance identitaire.

Cette reconnaissance s’exprime d’abord par un rappel culturel. Sur le monument élevé à Vimy (Pas de Calais) en 1924, à la gloire de la division marocaine, la devise de la divi­sion « Sans peur, sans pitié » est traduite en langue arabe et le croissant chérifien rappelle l’origine (supposée) d’une partie importante des troupes qui composaient la division. Un crois­sant est également inscrit sur le monument qui commémore à Scheibenhard (Bas-Rhin) le passage de la Lauter par le 4e régiment de tirailleurs tunisiens le 19 mars 1945. Le rappel culturel de l’écriture sert aussi à identifier les destinataires d’un hommage rendu par la commune de Beaune (Côte d’Or). Sous le texte en français : « Aux 18 soldats indochinois morts en défendant la ville de Beaune les 17-18 juin 1940 » a été placé une traduction en écriture chinoise.

L’individualisation identitaire peut également être centrée sur les origines ethno-nationales des combattants. Plu­sieurs monuments ont été construits au lendemain de la Pre­mière Guerre mondiale afin de rendre un hommage global à une nation voire à une race. A la Teste (Gironde), le monu­ment est destiné aux morts sénégalais de 1914-1918, à Toulon (Var) le mausolée du cimetière militaire de Lagoubran est dédié à la mémoire des malgaches morts pendant la même guerre, à Reims (Marne) un monument érigé en 1924 rend hommage « aux héros de l’armée de l’Afrique Noire ».

 

Sur la commune de Nogent-sur-Marne (Val de Marne), un site rassemble l’ensemble de ces hommages identitaires. Situé à l’orée orientale du bois de Vincennes, le parc d’agronomie tropicale (ex Jardin Colonial) est depuis 1919 consacré au souvenir des combattants de l’Empire. Le choix du site remonte à 1906. Cette année-là, les organisateurs d’une exposition coloniale marseillaise font venir de la Cochinchine un « Dinh », vaste édifice à la fois civil et religieux. A la fin de l’exposition, le bâtiment est démonté, transporté dans le bois de Vincennes et remonté. En 1918, le gouvernement français confie la gestion du bâtiment à une association « Le Souvenir indochinois ». Regroupant essentiellement des Fran­çais ayant vécu en Indochine, cette association s’est donnée pour objectif d’entretenir les tombes et le culte funéraire des Indochinois morts pour la France. Dès lors, le Dinh devient le lieu central du Souvenir indochinois en France. Le bâtiment est décoré, un jardin de type annamite est aménagé. Les noms des soldats bouddhistes morts pour la France sont inscrits sur de grandes tablettes de bois doré en caractères chinois, et ceux des soldats indochinois chrétiens sur une stèle de pierre érigée dans le jardin. Enfin, un Phnom est construit au même endroit sur le modèle des monuments funéraires religieux de Phnom-Penh afin de rendre hommage aux combattants cambodgiens et laotiens. En juin 1920, un rescrit de l’empereur Khai Dinh dédia le site aux mannes des héros auxquels il est consacré. Présidée par Albert Sarraut, ministre des Colonies, et par le maréchal Joffre, cette cérémonie dédicatoire impose le site comme un lieu majeur du souvenir. En 1922, l’empereur visite le temple dans lequel chaque gouverneur général d’Indochine prend l’habitude de se recueillir avant d’aller prendre possession de son poste. Moteur économique et poli­tique de l’empire, l’Indochine en devient parallèlement le moteur mémoriel. Entre 1918 et 1922, trois nouveaux monu­ments sont édifiés dans le Jardin tropical en hommage aux soldats malgaches, aux soldats noirs originaires des colonies d’Afrique occidentale et équatoriale et à tous les soldats colo­niaux ressortissants des pays d’outre-mer.

Ces créations imposent un type de cérémonie. Chaque 2 novembre, le Souvenir indochinois dépose des gerbes au temple et devant chaque monument [5].

 

D’ethno-nationale, l’individualisation identitaire glisse très rapidement au domaine culturel. Les tombes sont révéla­trices de ce glissement. Les règles à suivre pour l’inhumation des soldats musulmans sont définies par une circulaire signée par Alexandre Millerand, le 3 décembre 1914. Une longue liste d’obligations est prescrite. Les derniers instants d’un musulman doivent être accompagnés par un de ses coreligion­naires qui prononce la « chehada » (profession de foi musul­mane) ; le corps doit être lavé à l’eau chaude puis placé dans un linceul de cotonnade blanche. L’emploi des cercueils est interdit. La stèle doit être enfin orientée en direction de la Mecque et ornementée d’une inscription du Coran ainsi que du Croissant et de l’Etoile [6]. Bien rares furent sans doute les combattants musulmans inhumés selon ces instructions. La guerre des tranchées ne présente pas les conditions favorables à leur mise en œuvre. Les deux dernières prescriptions, l’orientation et l’ornementation de la stèle se sont cependant imposées dans les faits lors de la création des cimetières nationaux à partir de 1920. Dans les grandes nécropoles nationales, la présence des stèles musulmanes rompt l’ordon-nancement des stèles cruciformes.

Quelques exemples de nécropoles dans lesquelles les tombes musulmanes sont particulièrement nombreuses [7].

 

Nécropoles

Guerre

Nombre de tombes

 

Stèles musulmanes

Condé Folie

(Somme)

 

1940

3 310

829

Rougemont

(Doubs)

 

1944

2 177

1 251

Sigolsheim

(Haut-Rhin)

 

1944

1 589

792

Douaumont

(Meuse)

 

1914-1918

16 117

592

La Ferme de Suippes (Marne)

 

1914-1918 ý

 

1939-1945ý

 

9 256

 

1 959

Venafro

(Italie)

 

1944

4 578

3 130

Montemario

(Italie)

1944

1 709

1 142

La circulaire du 3 septembre 1914 s’inscrit dans un contexte historique précis. Forts de leur alliance avec l’empire ottoman, les Allemands cherchent en effet à ébranler le loya­lisme des prisonniers d’origine musulmane afin de les réin­corporer dans leurs propres troupes. Les directives concernant l’inhumation de ces combattants sont donc destinées à contrer la propagande pro-allemande. Les combattants juifs attendront quant à eux encore plus d’un an la publication d’une circulaire définissant le cadre de l’inhumation conforme à la loi juive (10 décembre 1915), quant aux combattants animistes leurs tombes ne bénéficieront d’aucune spécificité. De ce fait, dans certaines nécropoles, la notion de tombes musulmanes est particulièrement floue. Suivant les sites, les combattants séné­galais et indochinois sont inhumés soit sous des stèles musul­manes, soit sous des stèles laïques.

Ainsi, dans la nécropole de Zeitenlick (Grèce) où sont rassemblés les combattants du Front d’Orient, 6 346 sont pla­cés sous des stèles chrétiennes, 343 sous des stèles musulma­nes et 1 621 sous des stèles laïques (1 223 Sénégalais, 222 Malgaches, 176 Indochinois). A La Teste (Gironde), les 919 tombes de combattants sénégalais de la Grande Guerre sont ornées de stèles laïques.

Deux monuments prolongent cette volonté d’identification religieuse. Le premier a été édifié, en 1917, à Fréjus. Situé aujourd’hui en bordure de la grande nécropole nationale où ont été rassemblés les corps des combattants rapatriés du Vietnam, il s’agit d’une pagode bouddhiste consacré aux morts tonkinois de la Grande Guerre. Le second est situé sur le champ de bataille de Verdun [8]. Le 22 novembre 1918, l’évêque de Verdun, Monseigneur Ginisty, de retour dans sa cité, se rend sur les secteurs de Fleury, Vaux et Douaumont. Afin de rassembler l’ensemble des restes mortels présents sur le champ de bataille, il décide de construire un ossuaire à Douaumont.

Le 16 février 1919, une souscription est lancée dans le public lors d’une réunion au Trocadéro. Sur le site, une bara­que en planches sert d’ossuaire provisoire. Les restes retrou­vés sur le champ de bataille y sont déposés, par secteur, et les pèlerins invités à venir rendre « un pieux hommage aux reli­ques de nos glorieux défenseurs ». L’ossuaire est ainsi dès l’origine l’œuvre d’une association privée que préside un évê­que. Monument funéraire et religieux, il se veut ouvert à tou­tes les religions. Le programme technique soumis aux archi­tectes spécifie la nécessité de prévoir à côté d’un sanctuaire catholique, trois édifices pour les cultes protestant, israélite et musulman. Il est cependant précisé qu’étant donné le nombre considérable de catholiques morts au combat, le sanctuaire catholique doit avoir une place nettement prépondérante. La construction de l’ossuaire dura plus d’une dizaine d’années. La première pierre fut posée le 20 août 1920, la première par­tie de l’édifice fut inaugurée les 18, 20 et 21 décembre 1927 et la seconde partie les 6, 7 et 8 août 1932. A cette date, le monument est fort différent de celui imaginé en 1923. Sur les quatre lieux de culte, un seul, la chapelle catholique, a été réalisé. Interrogé par le ministre de l’Intérieur, le 20 février 1934, le préfet de la Meuse tenta d’expliquer cette situation :

« J’ai l’honneur de vous faire connaître que le Comité de l’Ossuaire a été autorisé à faire appel à la générosité publique, dans les conditions prévues par la loi du 30 mai 1916, sur les Œuvres  de guerre, par arrêté du 3 décembre 1919. Cette association, transformée en fondation en 1932, a été reconnue d’utilité publique par décret du 29 décembre de la même année. Au début, le Comité de patronage comprenait l’évêque de Verdun, le grand rabbin de France et M. le pas­teur Soulie, député de Paris, M. le président de la Fédération protestante de France, ainsi que MM. Albert de Rothschild et Ben Ghabrit, pour les monuments israélite et musulman. Des plans et devis de ces trois monuments auraient été établis par les architectes, mais les représentants des cultes intéressés, trouvant les projets trop coûteux, n’auraient pas poursuivi la réalisation. L’ossuaire actuel se compose de deux parties : la partie principale où sont enfermés les ossements et où ont lieu les cérémonies annuelles, et la chapelle catholique, formant crypte. Cette chapelle, attenante à la partie principale, au centre de la façade postérieure, aurait été édifiée à l’aide de fonds recueillis uniquement dans les milieux catholiques.

« Lors de son voyage à Verdun, en 1926, S. M. le Sultan du Maroc, père du sultan actuel, a procédé à la pose de la première pierre d’une mosquée. M. Schleiter, député-maire de Verdun et vice-président de l’œuvre, décédé depuis dans la catastrophe de Lagny, se serait mis en rapport, vers 1932, avec M. le résident général du Maroc, pour reprendre l’étude du projet de mosquée, laissé en suspens. Par ailleurs, aucune suite matérielle n’aurait été donnée jusqu'à présent aux offres faites par l’Œuvre aux cultes protestant et israélite. En présence des engagements pris lors des premiers entre­tiens de 1919-1920, en présence des termes du procès-verbal, il avait été convenu qu’un emplacement spécial serait réservé pour chaque culte. Au moment de l’inauguration de l’ossuaire, en août 1932, une campagne de presse fut engagée à propos notamment de l’absence aux fêtes de M. le pasteur Barraud, officiant à Verdun du culte réformé. On reprochait au clergé catholique « d’avoir mis la haute main sur le monument et tenté de réaliser une œuvre personnelle ». J’ai alors recherché quelles explications pouvaient donner les administrateurs. Voici les indications obtenues à cette épo­que : la question de la participation des divers cultes à l’Œuvre fut déterminée dans une assemblée générale tenue le 5 juillet 1923, sous la présidence du maréchal Pétain. »

Le procès-verbal porte :

« Art. 3 - Monuments culturels - Après un échange de vue avec les représentants des cultes protestant et israélite, et avec les architectes, il est décidé que le monument des pro­testants pourra être érigé à l’extrémité ouest de l’esplanade de l’ossuaire, et que de simples monuments commémoratifs israélite et musulman seront disposés sur la bordure nord du cimetière national. La chapelle catholique sera contiguë à l’ossuaire et au portique central. Ces divers monuments seront érigés à l’aide de souscriptions faites par les membres de chaque culte, le produit de la souscription publique étant réservé à la construction de l’ossuaire et aux frais généraux. Les plans et devis seront tracés par les architectes du monu­ment, et exécutés suivant les ressources recueillies et avec des proportions déterminées.

« J’ai tout lieu de penser que le conseil d’administration de la Fondation de l’ossuaire de Douaumont ne se refuserait pas à examiner, dans un esprit de concilia­tion, les propositions qui pourraient lui être soumises, en vue de l’édification de mausolées ou de sanctuaires des différents cultes. Il est à présumer qu’il poserait toutefois cette condi­tion que les ressources générales de l’œuvre ne sauraient être affectées à des constructions d’un caractère particulier et que les fonds nécessaires devraient être apportés par les milieux confessionnels ».

Cette intervention du ministre de l’Intérieur apporta une correction partielle à la situation. En 1938, un monument dédié « Aux Français israélites morts pour la France 1914-1918 » était inauguré sur l’emplacement du monument pro­testant dont le projet était abandonné. Quant au monument aux musulmans, il faudra attendre ... 1959 pour qu’il soit par­tiellement réalisé dans une conjoncture historique fort diffé­rente [9].

 

Le temps des tentatives et des ruptures (1950 - 1970-1975)

 

            L’année 1944 marque un tournant dans la politique coloniale de la France. A Brazzaville, du 30 janvier au 8 février, une conférence, à laquelle participe le général de Gaulle, tente d’esquisser le passage de l’Empire vers l’Union française. Les années suivantes voient se succéder les initiati­ves [10] ; 22 août 1945 : ordonnance sur la représentation de l’outre-mer à la Première Constituante, 21 octobre 1945 : élection de la Constituante, 7 mai 1946 : loi Lamine Guèye sur la citoyenneté française.

            Dans le domaine du patrimoine monumental, le Mont Valérien est le reflet commémoratif de cette tentative. Le 11 novembre 1945, 15 corps de combattants y sont solennelle­ment transférés et placés dans une crypte provisoire. Effectué par le ministre des prisonniers, réfugiés et déportés, supervisé par le président du Conseil provisoire, le Général de Gaulle, le choix des 15 corps est extraordinairement symbolique. Trois sont ceux de combattants coloniaux : Boutie Diasso Kal, né en 1918 à Kayori, cercle de Ouagadougou (Haute Volta), soldat du 16e régiment de tirailleurs sénégalais, tué à l’ennemi le 28 mai 1940 à Fouilloy (Somme) ; Allal Ould M’hamed Ben Semers, soldat de 2e classe au 1er régiment de tirailleurs maro­cains, tué à l’ennemi le 6 octobre 1944 à Briançon (Hautes-Alpes) ; Hedhili Ben Salem Ben Hadj Mohamed Amar, né en 1913 à Hergla, caïda de Sousse, soldat du 4e régiment de tirailleurs tunisiens, tué à l’ennemi le 16 juin 1940 à Aunay-sous-Auneau (Eure-et-Loir).

            Ces « vingt pour cent » sont renforcés par deux autres corps de français ayant combattu dans des régiments colo­niaux : Marius Elie Duport, né le 7 avril 1919 à Salon-de-Provence (Bouches-du-Rhône), sous-lieutenant du 22e bataillon nord africain, tué à l’ennemi le 4 mai 1944 à San Clemente (Algérie) ; Antoine Mourgues, né le 13 octobre 1919 à Lorient (Morbihan), caporal chef du bataillon du Paci­fique, tué à l’ennemi le 1er novembre 1942 à El Mroir en Libye.

            Le 11 novembre 1945, l’Union française représente un tiers de la mémoire combattante [11].

 

            Le départ du général de Gaulle apporte une forte per­turbation dans la conduite de cette transformation. L’Union française devient un enjeu politique qu’illustre la matérialisa­tion des lieux du souvenir de Félix Eboué. Le 15 mai 1947, le général de Gaulle, président du RPF, inaugure au lycée Montaigne de Bordeaux, une plaque en souvenir de celui qui fut élève de cet établissement. Dans le discours qu’il pro­nonce, il critique l’organisation de l’Union française telle qu’elle est mise en œuvre par ses successeurs. Trois jours plus tard, le 18 mai, le ministre des Colonies, Marius Moutet, (SFIO) inaugure à Paris la Place Félix Eboué. L’offensive gouvernementale se prolonge le 2 mai 1949 à travers la pan­théonisation du gouverneur de l’Afrique équatoriale française, à laquelle répond le 8 mars 1953 l’inauguration à Bamako par le général de Gaulle d’une statue Eboué.

            Avec l’Union française, la reconnaissance identitaire prend le pas sur la politique assimilatrice. Le 14 mai 1950, Jacques Fourcade, président de l’Assemblée de l’Union fran­çaise, préside l’inauguration à La Horgne, dans le département des Ardennes, d’un monument funéraire révélateur de cette nouvelle donne politique. Dédié aux spahis morts en 1940, il est de style mauresque.

            Dans un arc de béton, sous un bandeau portant l’inscription : « A la gloire des spahis morts au champ d’honneur », apparaît une frise à arcadures aveugles, divisée en trois arcs en fer à cheval brisé, soutenus par des pieds droits reposant eux-mêmes sur un soubassement horizontal. Chaque arc dessine une ouverture aveuglée par une dalle de fond. Dans la dalle du milieu et dans le soubassement est gravé, sous une étoile, dans un croissant en bronze émaillé bleu, un long texte d’hommage :

« Ici le 15 mai 1940

la 3e brigade de

spahis montés

(2e Algérien et

2e Marocain)

s’est sacrifiée

pour briser

l’avance de la

1ère division blindée

allemande.

Fi rahmati Allah ».

 

            Une seconde inscription élargit l’hommage :

« Elevé par le « Bournous »

en souvenir des Spahis

de toutes les unités

morts au champ d’honneur

sur tous les théâtres

d’opérations

Algérie, Chine, Crimée, Dahomey, Levant

Indochine, Maroc, Madagascar, Sahara, Soudan,

Sénégal, Tchad, Tunisie

Guerres de 1870-71, 1914-1918, 1939-1945 ».

 

            Exceptionnel, le monument de La Horgne l’est surtout par son unicité. La tentative de transformation de l’empire en union échoue. A partir de 1953, la bataille de mémoire autour de Félix Eboué cesse.

            Cet échec est aussi celui d’une occultation. Au lende­main de la Seconde Guerre mondiale, le massacre des soldats coloniaux par les soldats allemands de la Wehrmacht n’engendre pas de politique du souvenir. Les soldats colo­niaux sont, en effet, les premières victimes de la politique raciste nazie. Faits prisonniers, ils sont soit systématiquement massacrés, soit internés dans des camps qui leur sont réservés sur le territoire français (et non en Allemagne). Le souvenir de cette politique raciale est chichement honoré et par les seules communes. Quelques stèles, souvent de modestes dimensions, demandent aux passants de se souvenir.

            A Clamecy (Nièvre), une pierre sculptée due au sculpteur Ponyaud a été élevée en 1948. Sur un poteau res­semblant à un totem africain et portant l’inscription 18 juin 1940, date du massacre, un soldat sénégalais est à demi-couché. Au pied du corps, un casque gît. La stèle porte l’inscription :

« Ils ont été massacrés par les Allemands

43 soldats français africains ».

 

            Dans le même département, à La Machine, une petite stèle érigée en 1947 marque l’endroit où furent fusillés 4 Sénégalais.

            A Lyon (Rhône), montée du Balmont, une plaque apposée le 10 août 1945 :

« Ici le 20 juin 1940

furent lâchement assassinés

27 soldats sénégalais qui

avaient résisté courageusement

à l’avance des hordes nazies ».

 

Dans le même département, une stèle érigée en 1947, rappelle à Lantignié le souvenir de 18 Sénégalais fusillés le 20 juin 1940.

Un lieu tranche avec ce souvenir chichement mesuré. A Chasselay (Rhône), une nécropole rassemble les dépouilles de 188 soldats sénégalais du 25e RTS faits prisonniers par les troupes allemandes et massacrés le 18 juin 1940. L’initiative de cette construction revient à un seul homme. Deux jours après le massacre, la municipalité rassemblait les corps dis­persés sur le terrain et les fit inhumer. En 1942, M. Marchiani, secrétaire général de l’Office du Rhône des mutilés, anciens combattants et victimes de guerre, acquérait ce terrain à titre privé et seul, s’attachait à identifier les corps. A ses frais, il fait édifier un cimetière sénégalais, un Tata. Imitant l’enceinte sacrée destinée aux dépouilles des guerriers, un long mur isole les tombes des soldats sénégalais. Le 8 novembre 1942, le cimetière était inauguré en présence de Galandon Diouf, député sénégalais. Il est aujourd’hui entretenu par le ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre [12].

Bien peu de monuments en définitive pour un tel drame. Entre le 10 mai et le 25 juin 1940, 24 271 tirailleurs « sénégalais » furent tués ou portés disparus sur 64 299 engagés dans les combats. Près de 4 tirailleurs séné­galais sur 10 furent tués ou massacrés pendant la courte cam­pagne de France. Le silence qui entoure, au lendemain de la libération, cet épisode porte en germe l’échec des tentatives de création de l’Union française et les ruptures de la décolonisa­tion. Des monuments sont le reflet de ce temps des ruptures. Les années de décolonisation, 1959-1965, sont marquées en effet par un sursaut commémoratif. Le souvenir des troupes de la Grande France semble devenir pour un temps le dernier recours face à « l’irréparable ». Décembre 1959, une stèle est inaugurée à Douaumont en hommage :

« Aux Soldats

Musulmans

Morts

Pour la France ».

 

Juin 1960 : à la veille de l’inauguration par le général de Gaulle du mémorial de la France combattante au Mont Valérien, le cercueil d’un déporté dont le passé a été contesté est retiré de la crypte et remplacé par celui du soldat nord-africain Malboukede, tué à l’ennemi, le 22 août 1944, à La Garde (Var).

Mai 1961 : inhumation aux Invalides du corps du Maréchal Lyautey ramené de Rabat. La cérémonie est présidée par le général de Gaulle.

Juillet 1961 : inauguration à Cuts (Oise) d’un monu­ment dédié aux combattants Somalis morts pour la France à « Douaumont 1916 - Chemin des Dames 1917 - La Malmaison 1917 - Mont de Choisy 1918 - Longpont 1918 -Pointe de Grave 1945 ». Ce monument rend ainsi en particu­lier hommage aux 2 000 Somalis qui ont participé à la Pre­mière Guerre mondiale (387 tués, 1 035 blessés, 1 195 citations individuelles) :

« Ce monument, s’il est modeste, est hautement signi­ficatif. Le passant qui traversera ce carrefour aura l’œil attiré par l’Ancre de Marine. S’approchant, il lira que par deux fois des hommes différents de nous par la race et la religion, mais tout proches par le cœur sont venus de l’extrémité de la Mer Rouge, des sables semi-désertiques, pour donner leur sang en défendant un idéal de civilisation humain et libéral. Ici est inscrit un titre de noblesse qui honore grandement les Somalis, et aussi la France qui fut digne d’inspirer de tels dévouements. Que ce monument soit le témoin d’un attache­ment réciproque et durable entre nos deux peuples. »

rappela dans le discours qu’il prononça à cette occasion, le général de Larminat, président de l’Association des Français libres.

Octobre 1963 : inauguration à Reims (Marne) par le ministre des Armées, Pierre Messmer, d’une stèle monolithi­que sur l’emplacement du « Monument aux Noirs » détruit en 1940 par les Allemands ... et non remplacé depuis cette date. L’inscription gravée sur le socle met en valeur le dédicateur :

« La France

et la ville de Reims

aux soldats africains tombés

pour la défense de la liberté

1914-1918 ».

Prononcé par le préfet du département, le discours inaugural cherche à effacer le temps de la rupture :

« Nous constatons bien aujourd’hui que l’indépen-dance n’a pas porté atteinte à nos sentiments réciproques : nous reconnaissons la valeur exemplaire des sacrifices faits et nous savons combien ils ont scellé nos amitiés, combien nos pays se sont enrichis au cours de cette longue route parcou-rue de conserve, qui fut ouverte par ceux-là même dont nous honorons aujourd’hui le souvenir ».

Juin 1965 : inauguration à Airaines (Somme), à l’ini-tiative de l’Association des coloniaux et militaires de toutes les armes ayant servi aux colonies, d’un monument en hommage à un officier noir :

« Au capitaine N’Tchoréré

mort héroïquement le 7 juin 1940

et à tous les combattants

d’Afrique noire

qui ont versé leur sang

pour la France ».

Le vocabulaire choisi masque la réalité : plus que d’une mort héroïque, c’est d’un assassinat racial dont il est en fait question.

Fait prisonnier par les Allemands le 7 juin, N’Tchoréré avait refusé de croiser les bras au-dessus de la tête ainsi que devaient le faire les seuls prisonniers africains. Il fut abattu par un officier allemand [13].

Le monument d’Airaines est ainsi le reflet tant du nou­veau cours des relations franco-allemandes au nom desquelles la force du vocabulaire s’atténue que du dernier sursaut pour faire survivre la « Grande France » [14].

Le temps des réutilisations plurielles (depuis 1975)

            La rupture est aujourd’hui consommée. Les combat­tants de la « Grande France » ne sont plus que les dernières buttes, témoins d’un temps, que le renouvellement démogra­phique, l’écroulement économique de l’Afrique et la mondia­lisation rendent tous les jours un peu plus lointain.

            Cette extraordinaire mutation de ce que fut la Grande France n’a pas cependant rendu obsolète cette mémoire com­battante qui est aujourd’hui utilisée comme le versant com­mémoratif de quatre politiques, combattante, nostalgique, intégration et droit de l’hommiste.

            Les indépendances des colonies françaises ont entraîné d’importantes mutations dans le monde combattant. Elles ont d’abord supprimé la fluidité qui existait entre la France et ses colonies. La venue d’un ancien combattant africain et surtout nord-africain dans l’hexagone est devenue plus difficile et plus rare [15]. Elles ont ensuite rompu le lien entre le passé et l’avenir que maintenait, en particulier, l’existence des régi­ments coloniaux et ceux de l’Armée d’Afrique dissous entre 1960 et 1964. Elles ont enfin créé, à travers l’invention de la cristallisation, des pensions, deux catégories de combattants : les combattants français à taux plein et les combattants afri­cains aux pensions cristallisées. Ces mutations et, en particu­lier, la cristallisation, ont rompu le lien fondamental sur lequel est construit le monde combattant, celui de la fraternité des combats.

            La loi du 31 mars 1919 avait en effet institué pour tous les combattants de la France le droit à réparation. De toutes les nations coloniales, la France était ainsi celle qui avait le mieux intégré ses combattants coloniaux. Les conditions dra­matiques dans lesquelles se déroulèrent les indépendances des pays d’Indochine remirent en cause ce traitement. Dans l’incapacité de poursuivre l’attribution de pensions d’invalidité à ceux qui avaient combattu dans les rangs de l’armée française, le ministère des Finances proposa en 1956 de racheter définitivement ces droits par une indemnité glo­bale, unique et forfaitaire. Les décolonisations suivantes (Maroc, Tunisie, Afrique Noire) se déroulant avec moins de heurts la cristallisation fut corrigée ; les combattants eurent droit soit à l’indemnité globale, soit à une indemnité annuelle, calculée sur la base des tarifs en vigueur au moment de l’indépendance [16]. Les années passant et l’inflation faisant son œuvre, cette mesure a engendré un extraordinaire décrochage entre le niveau des pensions servies en métropole et celui des pensions servies dans les anciens pays de l’Empire français. Rares furent à l’origine les associations d’Anciens combat­tants français qui perçurent cette rupture. L’accroissement des effets néfastes de la cristallisation et la naissance d’un mou­vement combattant dans les anciennes colonies françaises ont dans les dernières années de la décennie 70 provoqué une prise de conscience qui a abouti en 1993 à la création par les responsables d’importantes associations d’Anciens combat­tants (Union nationale des combattants, Union fédérale, Union nationale des Anciens d’outre-mer et anciens combattants des troupes de Marine), d’un Conseil national pour les droits des Anciens combattants d’outre-mer. Soutenu par une centaine de députés, ce Conseil a multiplié les initiatives en direction du gouvernement afin d’obtenir une décristallisation partielle des pensions et des retraites combattantes. Il a obtenu en 1995 une première mesure significative. Ce combat pour la réaffir­mation de la fraternité combattante s’est exprimée à travers les stèles et les monuments. Rares sont aujourd’hui les cérémo­nies organisées devant les monuments à « l’Ancre de Marine » qui ne donnent pas l’occasion de rappeler la question de la cristallisation.

 

            Une ville, Fréjus, s’est imposée comme le lieu central de cette fraternité recherchée. Ville de garnison de troupes coloniales, Fréjus garde deux traces mémorielles du temps de la Grande France, la pagode Höng-Hien, signalée précédem­ment ainsi qu’une grande nécropole militaire. En 1965, alors que s’achève le temps du sursaut commémoratif marqué par la création d’une série de monuments, s’ouvre dans l’ancien camp colonial le Musée des troupes de Marine. Installé en 1948 dans un local de l’Ecole Militaire de Paris, transféré à la caserne de Clignancourt en 1956, les collections étaient res­tées dans des caisses entre 1958 et 1964 [17]. En 1981, le musée est installé dans un bâtiment de béton et de verre construit spécialement au milieu des pins parasols et de chênes-lièges. L’histoire des troupes coloniales, et plus largement des trou­pes de marine y est harmonieusement présentée. Une crypte du souvenir maintient le lien avec le lieu fondateur de Bazeilles [18]. Une nouvelle étape dans cette densification du souvenir est franchie le 4 juin 1983 à l’occasion de l’inauguration du « Mémorial national aux morts d’Indo-chine ». Construit sur l’ancien site du camp militaire Gallieni, à quelques dizaines de mètres de la pagode commémorative, cette réalisation est le résultat d’une initiative associative. Le sculpteur choisi par l’association, Jean-Marie Luccerini, a représenté la carte de l’ancienne Indochine française ornée de ses deux dragons et portée par les mains de deux soldats : un français et un indochinois. « La pierre parle mieux que les mots » souligna, lors de l’inauguration, le ministre des Anciens Combattants Jean Laurain. En 1986, la décision est prise de construire derrière ce monument, la nécropole destinée à recevoir les cendres des combattants morts pour la France en Indochine.

            Sur la totalité des corps des militaires du corps expé­ditionnaire inhumés au Vietnam, 11 747 avaient été rapatriés jusqu’en 1975. Après cette date, les difficultés avaient empê­ché les rapatriements à titre individuel. Au Sud-Vietnam, un cimetière de regroupement avait été construit, entre 1959 et 1964, à Tan Son Nhut. D’autres tombes militaires se trou­vaient dans le cimetière européen de Vung Tau. Au Nord-Vietnam, les autorités locales avaient procédé à des regrou­pements de corps à Ba Huyen. Des problèmes surgirent à pro­pos de cette nécropole amenant, dès 1980, le projet de rapa­triement global de ces corps. De nouvelles demandes vietna­miennes, la difficulté de maintenir la pérennité et la dignité des lieux considérés ont entraîné entre 1984 et 1986, des négociations qui aboutirent à la signature d’un protocole d’accord le 2 août 1986. Les opérations de rapatriement furent menées par le secrétariat d’Etat aux Anciens Combattants et Victimes de Guerre, avec l’appui du ministère des Affaires étrangères et celui de la Défense. Symboliquement, le 10 octobre 1986, Jacques Chirac, Premier ministre, a accueilli à Roissy les premiers cercueils en provenance du Vietnam, aux­quels François Mitterrand, Président de la République, a ensuite rendu hommage au cours d’une cérémonie dans la cour d’honneur des Invalides. Du 1er octobre 1986 (date d’exhumation des 120 premiers corps) au 21 novembre 1986, au 27 octobre 1987, 27 239 corps furent rapatriés, dont ceux de 3 630 civils inhumés avec des militaires à Ba Huyen par les autorités vietnamiennes. La majorité de ces corps furent réin­humés à Fréjus dans une nécropole construite après un concours d’architectes. Elle s’inscrit dans une circulation périphérique de 110 mètres de diamètre : le cercle symbolise à la fois le périple et l’enceinte militaire héritière du cercle spirituel des tribus. Les rangs d’alvéoles ont reçu les osse­ments des 17 188 militaires identifiés. S’y ajoutent 62 corps de militaires provenant de la nécropole de Luynes où ils avaient été inhumés antérieurement à 1975. Les rangs sont orientés vers la mer, route de l’Indochine. Cette orientation se matérialise, sur la construction elle-même, par une allée montante menant au point le plus haut de la nécropole. Dans la crypte, les restes mortels des 3 152 victimes inconnues reposent dans un ossuaire. A titre exceptionnel, 3 618 civils (dont 79 non identifiés) ont été inhumés sur le site, dans un colombarium édifié sous la partie nord-ouest du cercle tangent à la RN7, entre la salle historique et le monument préexistant. Une salle historique à vocation pédagogique a été installée à l’entrée de la nécropole [19]. Le 16 février 1993, le Président de la République, François Mitterrand, présidait l’inauguration de ce site mémorial. L’année suivante une nouvelle étape (la dernière ?) était franchie. Le 1er septembre 1994, François Léotard, maire de Fréjus et ministre de la Défense, inaugurait un Mémorial de l’Armée noire que ses concepteurs présentent comme la reconstruction dans un nouveau site du monument détruit par les armées allemandes à Reims en 1940. Après la mémoire de Bazeilles, Fréjus capte celle de Reims. Un com­battant des troupes de Marine a dans un article du Journal des Combattants [20] illustré l’intégration de ce monument dans le site mémoriel de Fréjus :

            « Le Musée des troupes de Marine témoigne magnifi­quement aux visiteurs ce que fut l’épopée coloniale de la France. La nécropole des morts pour la France en Indochine s’étend majestueusement derrière le monument aux guerres d’Indochine et donne la mesure des sacrifices humains consentis par la France dans ce pays. Restait à l’Armée de se souvenir de ses soldats venus de nos anciennes colonies africaines, engagés dans des régiments glorieux pour combattre l’ennemi, côte à côte avec leurs camarades fran­çais. Ainsi unis, sur les champs de bataille, ils se sont battus ensemble et ont donné, souvent, leur vie pour la France ».

            Il fallait s’en souvenir.

            Ce dernier monument dépasse cependant cette simple intégration mémorielle. Par la dédicace qui y est inscrite comme par le discours que prononça lors de son inauguration François Léotard, il appartient au temps nouveau d’une frater­nité adaptée aux indépendances. La dédicace est signée Léopold Sédar Senghor :

            « Passant

Ils sont tombés

fraternellement unis

pour que tu restes français ».

L’ancien Président de la République sénégalaise sem­ble désormais s’imposer comme l’intercesseur entre le temps colonial et le temps de l’Afrique indépendante. Ce choix pro­longe celui fait douze années plus tôt, le 19 mai 1983, à Cerny-en-Laonnais dans le Mémorial du Chemin des Dames :

« A la mémoire

du frère du Président

Léopold Sédar Senghor

et des tirailleurs sénégalais

Morts pour la France

sur le Chemin des Dames

en 1914-1918 »

Quant au discours prononcé par François Léotard, il met la mémoire des troupes coloniales au service des relations entre la France et les nations indépendantes de l’Afrique :

« Je suis heureux de saluer, ici même, les représen­tants de dix-sept Etats d’Afrique et leurs attachés militaires. Leur présence est un beau symbole de la communauté de des­tin que nous formons aujourd’hui, Français et Africains, unis par notre histoire commune. Elle fut faite d’épreuves et de sacrifices, de victoires et de conquêtes. Elle est marquée, pour nous tous, désormais, du sceau de la liberté, de la solidarité, du respect mutuel. C’est cette liberté, c’est cette solidarité, c’est ce respect de l’homme que nous défendons, ensemble, sur le sol même de l’Afrique. La tragédie du Rwanda nous a permis d’être de nouveau côte à côte, comme nous l’étions il y a cinquante ans, au service d’une cause qui a rassemblé nos énergies : sauver des vies, protéger des enfants, porter la paix, rétablir la confiance. Forts de cette solidarité dans l’engagement et dans l’action, j’ai la conviction que les Africains sont en mesure de prendre eux-mêmes en main les destinées d’un continent où la France entend rester active et attentive, dans la confiance et dans la fraternité ».

Fréjus est donc devenue, en quelques années, le lieu du souvenir d’une fraternité recherchée. Cette réussite, la ville le doit aussi à sa situation géographique. Fréjus est aussi une étape du souvenir du débarquement de Provence. Or, le ver­sant commémoratif d’une politique que l’on pourrait qualifier de nostalgique se cristallise autour du souvenir de ce débar­quement [21].

 

Forte de plus de 250 000 combattants, la 1ère Armée française était composée pour les deux tiers de combattants africains souvent majoritaires dans les commandos d’Afrique, la 9e division d’infanterie coloniale, la 3e division d’infanterie algérienne, la 1ère division blindée du groupement des tabors marocains et la 1ère division de marche d’infanterie (l’ex 1ère DFL). Or malgré cette massivité, de 1945 à 1965, la pierre fait silence. Une seule stèle est inaugurée durant cette période en 1961 à La Nartelle (Var). Son inscription rend plus hommage à la 1ère Armée qu’à la 9e DIC :

« D’ici partit le régiment d’infanterie coloniale maro­caine de la 9e DIC, 1ère armée française, pour la chevauchée légendaire qui le conduisit aux sources du Danube ».

Le 15 août, le général de Gaulle se recueillait devant cette stèle au milieu de douze délégations d’anciens combat­tants des nouvelles républiques africaines et en l’absence de délégations des trois états nord-africains. Ce geste ne calma pas les ardeurs anti-gaullistes des combattants de l’OAS qui organisèrent le même jour, au Mont Faron, le dernier attentat contre le général.

Avec le départ du général de Gaulle du pouvoir, le souvenir de l’armée d’Afrique croît. Le 28 août 1969, le géné­ral de Monsabert prononce devant Michel Debré l’éloge de l’armée d’Afrique préparée par des chefs comme Weygand, Giraud et Juin. Le même jour, le chant des Africains rayé du répertoire des musiques et fanfares militaires depuis 1962 en raison de son accaparement par l’OAS, est interprété. Six années plus tard, le 15 août 1975, le premier monument est inauguré à Saint-Raphaël par Michel Poniatowski, ministre d’Etat, ministre de l’Intérieur. Sur un obélisque pyramidal sont gravés les noms de toutes les unités coloniales ayant par­ticipé à la Libération de la France ainsi que la carte des cam­pagnes coloniales. L’œuvre est dédiée :

« A l’armée

d’Afrique

la France

reconnaissante ».

Dès lors les créations se succèdent à un rythme rapide. Entre 1974 et 1981, 13 stèles et plaques en hommage à la 9DIC, 3e RTA, 3e régiment de spahis algériens sont inaugu­rées. Le texte inscrit sur la stèle érigée à Toulon le 16 mai 1980 est le plus significatif :

« Ici même le 23 août 1944 des

éléments du 3e spahis algériens du

bataillon de choc du 3e tirailleurs

algériens et du 7e chasseurs d’Afrique

ont fait de nouveau flotter le drapeau

français sur Toulon ».

En rassemblant dans le même texte, les morts algériens et le drapeau français, il recrée un pont symbolique sur la Méditerranée.

Ces politiques de nostalgie recrutent principalement leurs acteurs parmi les rapatriés des différents pays de l’empire et parmi les Français qui y ont séjourné pendant une période plus ou moins longue. Le rôle des associations de rapatriés d’Afrique du Nord est ainsi dominant dans l’élaboration du 50anniversaire du débarquement de Provence. Au mois de mai 1993, l’association Jeune Pied-Noir lance une pétition nationale afin qu’un hommage soit rendu à l’armée d’Afrique, le 14 juillet 1994, sur les Champs-Elysées :

« Le 15 août 1944, 260 000 hommes de l’armée d’Afrique constituant la 1ère armée française, composée au neuf dixièmes de Français d’Afrique du Nord, débarquaient sur le sol de Provence pour libérer notre mère Patrie. A cette occasion, Jeune Pied-Noir a adressé une lettre à Monsieur François Léotard, ministre de la Défense nationale, pour qu’un hommage solennel soit enfin rendu à nos parents et plus particulièrement à nos compatriotes harkis, car les for­ces essentielles des harkis en Algérie de 1954 à 1962 furent constituées avec les anciens combattants français d’origine algérienne de la 1ère armée. Cet hommage national ne peut être rendu que lors du défilé du 14 juillet 1994 comme cela l’a déjà été le 14 juillet 1958 où 7 000 Français musulmans venus de tous les villages d’Algérie défilèrent devant le Prési­dent de la République et le nouveau gouvernement. Au défilé reconstituant les troupes de l’armée d’Afrique, s’intégrerait ensuite le défilé des harkis, des pieds-noirs et des soldats métropolitains ayant combattu en Algérie. Pour les anciens combattants décédés, nous proposons qu’ils soient représen­tés dans ce défilé par leurs enfants portant les décorations de leurs pères.

« L’organisation matérielle de cet hommage posera moins de difficultés pratiques qu’en 1958, l’ensemble des participants étant désormais replié sur le territoire national. Il coûtera moins cher que le défilé du bicentenaire de la Révolution Française et constituera un événement parisien aussi attractif, voire même plus séduisant par son originalité typiquement française, pour les visiteurs étrangers. A partir du 15 août 1994, toutes les villes de Provence, puis du sillon rhodanien et enfin d’Alsace délivrées par la 1ère armée fran­çaise commémoreront, elles aussi, leur libération en rendant un hommage à l’armée d’Afrique et aux harkis. De Saint-Tropez à Strasbourg, en passant par Toulon, Marseille, Avignon, Grenoble, Lyon, Mâcon, Dijon, Besançon, Langres, Belfort, Colmar, Mulhouse, les municipalités pourront ainsi marquer de façon éclatante leur reconnaissance envers nos parents qui, en chantant " les Africains " quittèrent " le fond de l’Afrique " pour venir " sauver le pays ". »

L’association des fonctionnaires d’Afrique du Nord et d’outre-mer (ANFANOM) relaye cette initiative et adresse à chaque député un projet de questions écrites à poser au minis­tre des Anciens Combattants. Vingt-six députés prennent ce voeu en compte.

 

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