| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Les troupes coloniales dans la Grande Guerre LES
TROUPES COLONIALES Hubert
Tison Plusieurs
souvenirs se pressent en moi à l’évocation des troupes coloniales. A
Paris, lors d’un cours sur la Grande Guerre, une élève de Première
m’a dit fièrement que son grand oncle marocain avait été engagé très
tôt comme conducteur de chevaux d’artillerie et avait été tué très
jeune sur le front [1]. Une
image récente et émouvante me vient à l’esprit, c’est la cérémonie
en l’honneur des soldats noirs massacrés à Chasselay par les troupes
allemandes en 1940 et de leur cimetière africain au sud de Lyon. Autre
image forte : le récit de l’arrestation et de la tentative de suicide
de Jean Moulin, en juin 1940, pour ne pas signer un texte mettant en cause
l’honneur de l’armée et des soldats noirs qui la servaient. La
lecture des travaux d’élèves, lauréats du concours Rhin et Danube,
nous ont beaucoup appris sur le rôle des Tabors marocains, des
tirailleurs algériens de l’armée Rhin et Danube dans la libération du
territoire national et d’autres pays européens sous la botte nazie. Mémoire
plus familiale aussi, le récit de mon père de son service militaire en
Tunisie dont il gardait un souvenir lumineux [2]. Nous
pourrions multiplier les exemples pour dire que le souvenir des troupes
coloniales est toujours présent en France, en Afrique du Nord et en
Afrique Noire, voire en Indochine. Souvenirs glorieux et douloureux.
Mais
qu’en est-il dans la mémoire scolaire ou pour être plus précis dans
les manuels scolaires ? Quelle place y occupent les troupes coloniales ?
Comment apparaît leur rôle ? A-t-il varié ? Quelles images véhiculent-elles
? Avant
de livrer les résultats de notre modeste enquête, il est nécessaire de
rappeler quelques principes de méthode [3].
L’étude de manuels scolaires est inséparable de la connaissance des
programmes, des instructions ministérielles, des horaires, des conditions
de rédaction d’un ouvrage scolaire (équipe de rédaction, poids de la
maison d’édition, format adopté, tirage) du rôle du professeur ou du
maître d’école et de la place qu’il assigne au manuel dans son
enseignement, des conseils de l’inspecteur, en particulier à l’école
primaire [4].
Il peut ne pas l’utiliser, voire ne pas traiter de la question coloniale
[5]. L’étude
des manuels sur plus d’un siècle permet de mieux percevoir l’évolution
de la société à l’égard de la colonisation ou de la décolonisation
. De même, elle témoigne du renouvellement de l’historiographie. Le
manuel n’est pas le seul instrument de représentation des troupes
coloniales. D’autres sources sont à considérer : récits familiaux ou
littéraires, films de fiction ou documentaires, musées, exposi-tions [6]. Nous
entendons le mot « troupes
coloniales » au sens le plus large, servant dans les territoires
d’outre-mer, mais aussi sur d’autres théâtres, en particulier, lors
des deux conflits mondiaux. La
méthode utilisée repose sur des critères quantitatifs (série de
collection de manuels scolaires des années 1860 à nos jours, nombre de
pages, de lignes, de photos, de récits, etc.) et qualitatifs (acteurs, rôle
à différents moments de la conquête, participation aux guerres
mondiales ...). Le corpus porte sur soixante-dix neuf manuels et plusieurs
centaines d’images. Nous
avons choisi les manuels des classes de Philosophie et de Mathématiques,
appelées maintenant Terminales et étendu notre enquête en raison de
l’étalement des programmes en classe de Première. Les manuels d’école
élémentaire (cours moyen) ont été l’objet de sondages [7].
Pour des raisons de contenu de programmes, nous adoptons un plan
chronologique. Nous
cherchons dans un premier temps la place des troupes coloniales dans les
manuels des années 1860 aux années 1920, puis des années 1920 aux années
1960, enfin dans les manuels d’aujourd’hui. 1
- Conquête et colonisation dans les manuels scolaires de 1860 aux années
1910 : une geste héroïque 1-1.
L’espace Le
volume consacré à la conquête et à la mise en valeur des colonies est
bien sûr différent selon les niveaux [8]
. Il augmente dans la période considérée au fur et à mesure des conquêtes,
de la fin de la période de recueillement. La plus grande place est
consacrée à la conquête de l’Algérie. En moyenne 32 pages en classe
de philosophie, 3 pages au cours moyen. La mention des troupes coloniales
est, stricto sensu, beaucoup
plus limitée et mesurée en lignes. Ce n’est pas totalement
satisfaisant. Mais, il est difficile d’établir une comptabilité
rigoureuse en raison de la taille variable du format et du type de caractère
d’un manuel à l’autre [9].
Néanmoins, on peut donner des ordres de grandeur : une moyenne de 17
lignes pour les manuels de Terminale, de 9 lignes pour les manuels élémentaires. 1-2.
Le contenu Au
lycée, la création des troupes coloniales est abordée dans plusieurs
ouvrages de la classe de philosophie et de mathématiques. Ainsi dans le
Colin [10]
(1908), on peut lire que le Général Clauzel créa les Spahis. C’est
différent dans le manuel Vitte [11]
(1912), « le général Savary
créa les Corps indigènes, les Zouaves et les Spahis qui, équipés,
devaient rendre les plus grands services à la conquête. Ils furent renforcés
plus tard par les Chasseurs d’Afrique et la Légion étrangère ».
Le Delalain (1883) précise l’origine des zouaves qui « furent
d’abord des Kabyles de la tribu de Zouaoua [12]
». Le Malet-Grillet [13]
(Hachette, 1917) indique la date de création de la Légion étrangère
(1831), des Chasseurs d’Afrique (1832), des chasseurs à pied (1830),
des Spahis (1834). Nombre de manuels comme Seignobos [14]
(Colin, 1911) insistent sur le rôle de Bugeaud dans l’utilisation de
ces nouveaux corps. Dans
le Delagrave [15]
(1902), on lit : « L’infanterie
des zouaves, plus la cavalerie légère des spahis furent créées pour
combattre l’ennemi avec ses armes, sa tactique et son propre costume
(...) Lamoricière les anime, de son activité et de son audace... »
Tous les manuels décrivent la conquête coloniale, d’abord celle
de l’Algérie et son âpreté, mentionnent les adversaires comme Abd El
Khader. La prise de la Smala d’Abd El Khader le 16 mai 1843 par le duc
d’Aumale est un haut fait d’armes contée par le Malet-Grillet [16]:
« Avec 500 cavaliers,
chasseurs d’Afrique et spahis, il se jeta sans vouloir capturer
l’ennemi au milieu de l’immense campement, il prit une partie de la
famille, ses archives, ses trésors, fit 15 000 prisonniers et prit 50 000
têtes de bétail ». Rares sont ceux qui évoquent la sauvagerie
de certains actes : l’épisode du Colonel Pélissier enfumant « 500
rebelles dans des grottes inaccessibles où ils s’étaient retranchés [17]
». Ensuite
la conquête de l’Afrique occidentale et équatoriale : une partie
importante du chapitre du Malet-Grillet (1917) sur les puissances européennes
en Afrique est consacrée à la conquête de l’Afrique occidentale
française (6 pages) et à l’œuvre française (2 pages). Comme au XVIIIe
siècle en Inde et comme on l’avait essayé en Algérie, on a surtout opéré
avec des troupes indigènes : « Bataillon
de tirailleurs sénégalais, escadrons de spahis soudanais recrutés
parmi les noirs les plus anciennement soumis, soldats robustes et d’un dévouement
à toute épreuve [18]
».
Le rôle des explorateurs et des officiers est bien mis en valeur
par les manuels. Dans la conquête du Sénégal, on retient la résistance
du poste de Médine, installé à 1 000 km en amont de Saint-Louis (1855),
attaqué par Hadj Omar et défendu « par
un mulâtre Paul Holl, huit soldats d’infanterie de marine et quarante Sénégalais.
Il résiste plus de trois mois (10 avril au 15 juillet) malgré le manque
de vivres et munitions aux attaques de 15 000 noirs [19]
». Le général Faidherbe viendra le délivrer. On peut lire aussi le récit
de la capture de l’almany Samory, le 24 septembre 1898, dans le Colin de
1908, par « le sergent Bratière,
le caporal Tounkara, les tirailleurs auxiliaires Bandia Tounkara et
Filifing Keita [20] »
sous les ordres du Capitaine Gouraud. L’attitude
des soldats africains est aussi magnifiée dans le Picard. Le capitaine
Baratier écrit, le 29 mars 1898, à propos de l’exploration du Bahr el
Ghazal : « Trouverait-on
beaucoup de soldats comme ces noirs qui, crevant de faim depuis près de
deux mois, n’iraient pas piller des villages aussi peu hospitaliers [21]
? » En
revanche, Hadj Omar est qualifié par le Malet-Grillet de 1917 de « nègre
musulman, aventurier fanatique et ambitieux » se posant « en
saint et en prophète au retour d’un pèlerinage de la Mecque ; pillant,
massacrant, mendiant ... ». Autre
« ambitieux féroce, Samory,
marchand d’esclaves [22]
». « Les cruautés du noir
Behanzin du Dahomey qui, dans ses fêtes sacrifiait des milliers de
victimes humaines » sont stigmatisées dans le Nathan [23]. L’œuvre
de la coloniale au Maroc et l’action de Lyautey sont soulignées dans le
Malet-Grillet : le rôle économique, la création d’écoles, d’hôpitaux,
de voies ferrées, de routes, mais aussi militaire : « Une
armée chérifienne solidement encadrée par des instructeurs français
a été organisée sur le modèle de nos troupes indigènes d’Algérie [24] ».
Lyautey, écrit le Malet de 1917, malgré la guerre mondiale qui
l’obligeait à « dégarnir
les corps d’occupation, développer l’essor économique du pays, étendre
notre zone d’influence, écraser la rébellion locale, livre des troupes
indigènes dont la fidélité et la valeur se sont affirmées sur les
champs de bataille d’Europe [25]
». En
Extrême-Orient : très peu de mention sur les troupes coloniales. Le rôle
des amiraux est bien mis en valeur dans la conquête. Toutefois, dans le
Ducoudray (1866) [26],
on peut lire à propos de la guerre de la France contre l’empire
d’Annam (1858-1861) : « Les
populations sont intelligentes et on a pu organiser des troupes indigènes
fort utiles pour la police du pays ». A
l’école élémentaire, dominent un récit épique de la conquête et
une représentation louangeuse de l’armée d’Afrique. Dans le Belin
(1910), elle apparaît comme « une
pépinière de soldats admirables », marquée par le « sang-froid »,
commandée par « d’intrépides
officiers [27]
». Dans
le Putois-Cretté, on parle de « hardis
officiers » comme Lamoricière, Bedeau, Changarnier, Bugeaud [28].
Les hauts faits militaires y trouvent leur place comme la prise de la
Smala par le duc d’Aumale le 16 mai 1842 « l’un
des exploits les plus brillants de l’armée d’Afrique [29]
». Des lecteurs aussi mettent en valeur l’héroïsme des conquérants
tel le sergent Bobillot à la bataille de Tuyen Quan en Annam [30].
La plupart rendent hommage à la noblesse de caractère de l’émir Abd
El Khader. Après son exil au Liban, il « reste
l’ami de la France. Ses petits-enfants servirent loyalement la France [31]
». 1-3.
L’illustration Au
lycée comme à l’école élémentaire, les illustrations, le plus
souvent des gravures, plus rarement des tableaux, toujours en noir et
blanc présentent les hauts faits d’armes, les acteurs de la conquête
militaire : Bugeaud, Gallieni, Lyautey ; de la conquête civile : Ferry,
mais aussi les adversaires Abd El Khader, unanimement respecté, Hadj El
Omar, Almany.
Les
représentations des soldats « indigènes »
sont toutefois plus rares dans les manuels de la classe de philosophie.
Le Malet-Grillet reproduit la photo des deux magnifiques guerriers
touaregs armés de lances et de leur sabre :
« Dans
l’Afrique saharienne et soudanaise, les ennemis les plus redoutables
des Européens ont été les nomades de race blanche, arabes ou berbères ».
La légende conclut ainsi : « Les
Touaregs, ces ennemis les plus redoutables des européens sont
aujourd’hui à peu près soumis et on se propose même de les employer
comme troupes auxiliaires [32]. »
Une autre photo montre le spahi
sénégalais à cheval, armé de son
fusil et de son épée. La
légende donne le ton : « Pour
garder son immense empire colonial, la France a depuis longtemps constitué
des corps indigènes. Le Soudan semble un réservoir inépuisable de
guerriers qu’on utilise même pour compléter les effectifs de l’armée
française, devenue insuffisants par suite de la faiblesse de la natalité
: les « troupes noires » ont rendu le plus précieux service
au cours de la guerre de 14. Il est certain que les noirs du Soudan sont
de merveilleux soldats d’un dévouement, d’une endurance, d’une intrépidité
à toute épreuve. Les troupes actuelles compenseront l’infanterie des
tirailleurs et la cavalerie des spahis ; les cadres sont français,
mais la moitié des places de lieutenants, sous-lieutenants et de
sous-officiers est réservée aux indigènes. Les sous-officiers que représente
la photographie, médaillés, chevronnés sont de « vieux bris-cards »
qui ont fait plusieurs campagnes, en particulier celle du Maroc
(1907-1914). Bonnet de feutre rouge ou chéchia, veste et ceinture de
flanelle rouge, large culotte bleue et molletières [33]. » A
l’école élémentaire, le zouave est une figure très populaire [34].
Les spahis aussi qui entrent à Tunis[35].
Figure très rare, le tirailleur annamite [36].
Dans un manuel de cours complémentaire, on trouve toute la galerie des
soldats colo-niaux [37].
D’autres gravures ou photos concernent les paysages (oasis de Laghouat,
baie d’Along), les monuments (palais du Bardo, palais de Phnom Penh).
Analysant les images des manuels élémentaires sur l’Afrique, Yves
Gaulupeau souligne que l’iconographie liée à la conquête, exclusive
pendant le début de la Troisième République, demeure « prépondérante
jusqu’à la fin de l’Empire [38]
». En
attendant une enquête plus approfondie sur l’enseignement des maîtres
et sans généraliser ce jugement, retenons l’opinion de ce professeur
du lycée Louis le Grand, chargé des cours d’histoire de la
colonisation à l’Ecole coloniale, telle qu’il l’exprime en 1928 :
« Ceux d’entre nous qui ont
atteint la cinquantaine se rappellent comme ils ont vibré aux récits de
l’épopée coloniale du temps de leur jeunesse ». Plus loin,
il ajoute : « Je n’ai
jamais parlé de Caillé, de Brazza, de Faidherbe ou de Lyautey sans
sentir mes élèves intéressés, j’allais dire émus, et bien en
communion avec leur professeur [39]».
Cette image mythique, voire onirique dans les manuels primaires, nous dit
Yves Gaulupeau, n’est ni de pure domination, ni d’exclusion [40]. 2
- Des années 1920 aux années 1950 : une image épique et bienfaitrice Le
volume consacré à la colonisation, les références aux troupes
coloniales sont plus importants que dans la période de conquête (cf. les
tableaux en annexe). 2-1.
Le texte Au
lycée, une part importante est consacrée à l’expansion coloniale au
XIXe siècle. La conquête de l’Algérie occupe toujours une
place de choix. Les acteurs de la conquête y figurent en bonne place. Le
Hatier de Première (1950) parle de la popularité du Père Bugeaud avec
sa casquette chez les « zéphyrs »
des bataillons d’Afrique, chez les chacals « zouaves »
[41].
L’instrument de la conquête, c’est l’armée d’Afrique « armée
originale par l’esprit, la tactique, les costumes bariolés, des corps
français ou indigènes sévèrement jugés par les militaires de la métropole
... elle associe l’endurance, l’héroïsme, la débrouillardise [42] ».
Elle compte en dehors des généraux d’Afrique : Clauzel, Lamoricière,
Changarnier « le héros de
Constantine » [43],
Cavaignac, des guerriers indigènes : Mustapha Ben Israël et Yusuf [44]. A
propos du Sénégal, le rôle de Faidherbe qui mène de front
la colonisation et la pacification est bien mis en valeur dans le
Delagrave [45].
Il a créé un escadron de spahis, trois bataillons d’infanterie dont
deux de formation indigène. Le récit de la capture de Samory par le
capitaine Gouraud revient souvent [46].
Le rôle des grands amiraux dans la conquête de la Cochinchine est bien
évoqué dans le Delagrave[47].
« Bonnard s’inspirant des méthodes
de colonisation à Java et des idées de Napoléon III sur le royaume
arabe admit la nécessité de conserver la législation et la juridiction
annamite ». Il a à
sa disposition pour maintenir
l’occupation « quelques
unités d’infanterie de marine , des
corps indigènes (tirailleurs annamites), des milices indigènes [48] ». Un
autre thème abordé est l’apport des troupes coloniales sur les
champs de bataille européens. En Crimée, le 8 septembre 1855, l’assaut
fut donné par le général Mac Mahon contre les Russes à Sébastopol.
« L’intrépide agilité des
zouaves » se manifesta lors de la prise de la tour de Malakoff [49].
Les zouaves « très
populaires en France se couvrirent de gloire pendant la guerre de 1870-71 [50] ».
Cette armée mieux connue par l’exposition de 1900, par la création du
ministère des Colonies en 1894, « bariolée,
pittoresque, est très vite populaire [51]
». La
guerre de 1914-1918 la rend plus proche encore. La plupart des manuels le
soulignent à l’instar de Masson [52].
Pourtant, quelques manuels publiés après 1945 signalent les difficultés
coloniales d’entre les deux guerres. Emile Tersen les évoque dans un
chapitre du Delagrave intitulé : « Les difficultés
coloniales jusqu’à la crise économique de 1929 » : « Les
métropoles ont au cours de ces quatre années demandé et obtenu le
concours actif des colonies en hommes, en travail, en denrées : les
bourricots kabyles ont ravitaillé Verdun ; les sikhs ont combattu en
Flandre, les tirailleurs sénégalais ont opéré aux Dardanelles. Mais,
à la fin de cette guerre, les quatorze points du Président Wilson ont évoqué
le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Comment s’étonner que
les nationalismes coloniaux (déjà vivaces avant 1914) s’en trouvent
surexcités et que les demandes d’autonomie, voire d’indépendance
surgissent [53]
? » Dans
le manuel Hachette, Jules Isaac, analyse le soulèvement d’Abd El Krim
dans le Rif marocain en 1925 et la mutinerie de soldats annamites en 1930
à Yann Bay (Vietnam) [54]. 2-2.
L’illustration La
plupart des manuels consultés comportent
une illustration. Comme dans la période précédente figurent des
chefs militaires des conquêtes coloniales : en tête Bugeaud, Faidherbe,
Gallieni, Lyautey [55]
; des militaires moins cités : Gouraud, Archinard, le vice-amiral Bonard,
le capitaine Marchand [56],
Mouley Youssouf [57],
des adversaires comme Abd El Khader (très souvent), Behanzin, Samory,
Ranavalo.
Les
soldats de la coloniale sont davantage présents. Les zouaves sont à
l’honneur dans le Colin [58]
et le De Gigord [59].
La prise de Sébastopol est représentée par un tableau d’Yvon (Musée
d’histoire du château de Versailles) légendé ainsi : « Au
centre, les voltigeurs et les turcs s’élancent au combat ... A droite,
le colonel Douay, le colonel Rose, le général Wimpffen entraînent les
zouaves. ». Le Segond[60]
exalte l’action des zouaves et des tirailleurs à Magenta
par un tableau du même peintre. Albert Troux montre les soldats
de l’empire : « Zouaves et
infanterie de marine ou la charge des chasseurs d’Afrique à Sedan (Oh !
les braves !) [61] ».
La
photo des méharistes qui surveillent le désert du Sahara revient souvent
[62].
Le manuel Hachette de Bonnefin et de Marchand [63]
est destiné aux élèves d’Afrique du Nord, en particulier de l’Algérie.
Il célèbre le rôle des soldats nord-africains dans les combats de la
Libération. Les photos du combat de Monna Casale (1944), le débarquement
allié en Provence illustrent la geste de l’armée d’Afrique du Nord.
Enfin,
les soldats annamites souvent oubliés sont présents dans le Hatier [64].
Une photo représente une cérémonie religieuse en Annam pour les morts
de la Grande Guerre ainsi sous-titrée : « Les
bonzes s’inclinent devant la plaque de marbre surmontée de la Croix de
guerre et gravée aux noms des soldats qui partirent de ce coin
d’Indochine pour défendre la France ». Sur une autre photo
figurent deux mitrailleurs tonkinois sur les bords du fleuve Rouge. Dans
les manuels primaires, Yves Gaulupeau observe une « version
plus diplomatique de la conquête », avec des figures comme
Brazza, Gallieni, Lyautey. 2-3.
Quelle place pour l’enseignement des colonies ? Si
l’histoire coloniale est traitée dans les manuels, l’enseignement de
l’histoire et (aussi) de la géographie coloniale, est-il vraiment
assuré ? Il n’est pas aisé de répondre à cette question difficile à
étudier. D’autant que c’est l’objet d’un débat passionné dans
les années 1927-1928. Sous
le titre provocateur « Un
enseignement qui n’existe pas », Pierre Mille jette dans l’Œuvre
un pavé dans la mare [65].
Il écrit dans cet article : « Les
débats du Conseil Supérieur des colonies ont révélé que « notre
enseignement national à deux degrés au moins, le primaire et le
secondaire, ignore les colonies françaises. Et l’on pourrait même dire
à deux degrés et demi, au Supérieur ! ». Plus loin, il
poursuit son réquisitoire : « La
question coloniale n’est inscrite dans les programmes de
l’enseignement secondaire que depuis un an ». Il s’appuie
sur les propos autorisés de M. Crouzet : « Dans
les programmes de l’enseignement primaire, le mot « colonie »
figure deux fois. Dans l’enseignement primaire supérieur, il n’y a
pas d’enseignement particulier pour les colonies. Pas davantage dans les
programmes des écoles normales ». Les instituteurs ne peuvent
rien apprendre à leurs élèves « puisque,
eux, on ne leur a rien appris ». L’enseignement
secondaire « énumère »
les colonies. Le sénateur Messimy, ancien ministre de l’Instruction
Publique, a adressé une lettre à Edouard Herriot, ministre de
l’Instruction Publique, dont le « Temps »
du 24 janvier 1927 reproduit certains passages : « L’ignorance
de la plupart des Français en matière coloniale est l’un des plus
grands obstacles qui s’opposent à
la mise en oeuvre des richesses latentes
de nos possessions lointaines [66] ».
Or, l’enseignement (notamment de la
géographie coloniale) est « presque
aussi nul que dans le passé ». Il propose un enseignement spécial
pour les colonies. La Société des professeurs d’Histoire et de Géographie
se fait l’écho de ce débat et lance une enquête auprès de ses
membres [67]. Elicio
Colin réfute les arguments des politiques qui ne prennent pas en compte
les horaires surchargés, qui ne font pas confiance au professeur, qui
ignorent l’ensemble des programmes : « L’histoire
de nos colonies n’est pas oubliée, les noms de nos grands coloniaux
fatalement doivent apparaître. En Seconde, on peut lire au paragraphe III
: les questions coloniales après 1748 (...) la rivalité maritime et
coloniale en Amérique et dans l’Inde ; en Philosophie-Mathématiques
paragraphe II : l’empire colonial de la France depuis 1870 : sa
formation, son organisation ». Ils ne parlent pas non plus des
manuels « dont nos élèves
disposent et qui leur permettent tout de même d’apprendre quelque
chose, s’ils veulent bien s’en donner la peine. Qu’on les lise [68] ! ». Mais
certains préconisent d’augmenter le programme de Première d’une
demi-heure [69],
d’autres, comme les professeurs de la Régionale de Montpellier, de
reporter cet enseignement en classe de Philosophie. Le débat devient
plus idéologique. A un collègue de Neufchâteau, A. Claude, qui parle de
l’empire colonial de France comme le prolongement naturel de la métropole
et veut lier l’enseignement de la France à celui de nos colonies,
Jean-Rémy Palenque, professeur à Montpellier, réplique et l’accuse
de « colonialisme intempérant ».
Prétendre qu’il y a « une
plus grande France » : cent
millions de Français dont une bonne moitié de noirs et de jaunes, on
n’a pas le droit d’aller jusque-là ». Il propose d’étudier
chaque colonie dans son espace géographique et culturel et non avec la
France [70]. Il
s’attire une verte réplique de deux enseignants de Rabat, A. Charton et
J. Celerier : « Sommes-nous
en 1928 ou au temps de Voltaire et de nos arpents de neige du Canada ?
Est-ce en vain que nos colonies,
pendant quatre ou cinq ans de guerre ont envoyé au secours de la mère
patrie des approvisionnements, des travailleurs et des soldats ?
». Ils invitent à venir sur place, les collègues ignorant les réalités.
Ils célèbrent « l’union
sacrée de l’officier, du médecin, de l’instituteur ».
« Nous irons dans la tente,
gardés par des irréguliers indigènes, les frères très exactement de
ceux qui à quelques centaines de mètres vous couperaient la tête au
pire [71] ».
Mais Jean-Rémy Palenque maintient sa position et sa liberté de juger
librement [72]. Peut-on
parler d’un divorce entre l’enseignement et le contenu des manuels ?
En l’absence d’une enquête plus approfondie, il est difficile de
trancher. Néanmoins, les manuels à l’exception de quelques critiques
émises dans les manuels de Terminale d’après 1945, présentent une
image héroïque des expéditions coloniales, des bienfaits de la
colonisation française qui a libéré les peuples de l’esclavage et
des guerres locales. L’opinion fut longtemps réservée, mais beaucoup
d’enseignants ont pris conscience de l’apport considérable des
soldats indigènes dans la Première Guerre mondiale. « On
en parle davantage aussi », remarque Jean Peyrot,
« dans les livres pour la jeunesse, les journaux pour les jeunes et
les récits des Anciens combattants ». Et d’ajouter :
« J’ai été le témoin
dans ma jeunesse de l’aura qu’avaient les tirailleurs et les coloniaux
auprès des anciens combattants de 14-18 (membres de ma famille et gens de
mon village) avant 1940 et pendant les combats de juin 1940. Les gens qui
les ont vu revenir en août-septembre 1944, n’ont pas été surpris de
voir des indigènes dans l’armée de Lattre [73] ». 3
- Une image troublée et renouvelée (1960-1995) Depuis
1960, la Seconde Guerre mondiale est officiellement enseignée en classe
Terminale. Depuis 1981, le monde après 1945, notamment la décolonisation
y a fait son apparition. La colonisation figure au programme des classes
de Seconde [74].
Nous entrons dans l’ère de l’émancipation des colonies :
l’Indochine en 1954, le Maroc et la Tunisie en 1956, l’Afrique Noire
en 1960, l’Algérie en 1962. Les manuels reflètent cette évolution et
présentent une autre lecture. « La
colonisation a suscité, dès ses origines », peut-on lire dans
le Hachette, « de larges
controverses. Ses adversaires ont dénoncé la violence qui les
accompagne, les pillages qu’elle occasionne. Ses partisans ont vanté sa
mission civilisatrice, le surcroît de prestige et de profit qu’elle
procure [75]
». Si l’espace consacré aux troupes coloniales est moindre
qu’auparavant (cf. les tableaux en annexe), l’iconographie joue un rôle
didactique plus important. 3.1.
Le texte Le
rôle des troupes coloniales apparaît à travers trois événements. La
Première Guerre mondiale L’intérêt
des Français pour les colonies est ambiguë. « L’opinion
se réjouit de la formation de l’armée coloniale qui évite au
contingent les campagnes d’outre-mer » [76].
La Force Noire du général
Mangin est mentionnée dans plusieurs manuels. Ainsi dans le Hachette, un
portrait de Mangin est accompagné d’un extrait de son livre sur les
qualités des soldats noirs : « rusticité,
endurance, ténacité, instinct du combat, absence de nervosité,
incomparable puissance de choc [77] ».
A
ses yeux, les colonies offrent « d’inépuisables
possibilités d’étoffer les effectifs militaires ». Grâce
à la mobilisation de la Force Noire, l’armée française était désormais
à l’abri de toute agression [78].
Les auteurs s’interrogent sur l’aveuglement de Mangin : « Apparemment,
il ne voit pas quels problèmes délicats peuvent poser de tels procédés
moralement et surtout politiquement ; pouvait-il être sûr que des
anciens combattants resteraient éternellement soumis et dociles [79] ».
Toutefois,
le Delagrave (1962) remarque que « la
participation aux combats de la Grande Guerre de 600 000 soldats,
venus d’outre-mer et quelques expéditions militaires à travers le
Cameroun, ne suffisent pas à bouleverser l’évolu-tion de l’Empire
colonial [80]
». « La
guerre de 14-18 » remarque le Scodel (1982) « renforce
le nationalisme. Certes les colonies sont demeurées fidèles dans
l’ensemble, mais le spectacle des blancs qui se déchirent et appellent
des contingents indigènes à leur aide a amorcé une réflexion ».
Deux
événements en témoignent. Des Tunisiens écrivent à Wilson :
« Nous avons combattu avec héroïsme
sur les champs de bataille, sous la foi de promesses nouvelles des
puissances de droit. Les promesses nous autorisent à revendiquer une
part de liberté au moins égale à celle des petites nationalités qui
ont combattu dans le rang ennemi [81]
».
De
son côté, l’émir Khaled, petit-fils d’Abd El Khader remet à Wilson
un mémorandum sur la situation de « parias »
des Algériens [82].
Messali Hadj un leader syndicaliste, partisan de l’indépendance était
un ancien combattant de 14-18 [83].
Dans
une lettre du 18 novembre 1920, Lyautey écrivait que « des
milliers de Marocains sont allés en France, en Europe ... s’y sont
battus côte à côte avec nos troupes et sont revenus au Maroc imprégnés
d’idées nouvelles » [84]. La
Seconde Guerre mondiale Celle-ci
va davantage encore éveiller le nationalisme. Ainsi le Bordas (1988)
remarque : « Soldats et
travailleurs des colonies, enrôlés parfois contre leur volonté, au nom
de la liberté et de droit. La guerre les met au contact des réalités
européennes et amoindrit à leurs yeux, le prestige des Européens. Ils
voient les blancs s’entre-tuer en dépit de leurs principes
humanitaires et réfléchissent à leur propre statut de colonisé.
Lorsque vint la fin de la guerre, ils ont conscience d’avoir pesé
d’un grand poids sur l’issue du conflit. Ils attendent des réformes
qui leur ont été promises par la métropole [85]
». Il
est très rare de trouver dans les manuels récents, mention des
combattants d’outre-mer dans la Libération de l’Europe et de la
France du joug nazi. Pourtant, Belin l’illustre bien. « Pour
résister aux puissances de l’Axe, la Grande-Bretagne et la France
combattantes doivent beaucoup aux colonies. L’armée française
d’Italie du général Juin est essentiellement composée d’Africains
du Nord. Au cimetière militaire du Monte Cassino comme à celui de Rome
les deux tiers des tombes sont musulmanes. Les métropoles doivent tenir
compte de ces sacrifices [86]
».
La
composition de la 1ère armée du général de Lattre de
Tassigny n’est jamais indiquée. Bien sûr, la plupart des manuels
parlent du maintien sous la coupe de Vichy de la plus grande partie de
l’Empire et du ralliement au général de Gaulle de l’A.E.F., des
Comores, des Iles du Pacifique [87],
mais pas des soldats nord-africains, noirs ou vietnamiens. L’émancipation
des colonies Avec
la décolonisation, le rôle des troupes coloniales en Indochine et en
Algérie n’apparaît qu’en filigrane dans les manuels de Terminale. A
propos de la guerre d’Indochine, on parle de corps expéditionnaire,
d’armée de métier sans autre précision. Le choix des anciens
combattants d’outre-mer de 1914/1918 ou de 1939/1945 de lutter pour ou
contre la métropole n’est jamais indiqué à l’exception de Scodel [88]
qui mentionne Ben Bella, ancien sous-officier de l’armée d’Italie. 3.2.
L’iconographie Les
manuels à partir de 1980 ont subi de profondes transformations.
Soucieuses de rentabiliser leurs investissements et de remporter des
parts de marché, les maisons d’édition ont soigné la maquette et généralisé
la couleur. Rien de comparable entre un manuel austère des années 1930
et 1950 et un manuel des années 1990. Les directeurs de collection et
les auteurs ont accompagné le texte de la leçon de nombreux documents :
photos, peintures, caricatures, témoignages, récits pour répondre à
la demande didactique. L’analyse des images de la colonisation en fait
partie. Ainsi le Nathan de Première reproduit plusieurs images intéressantes
: une affiche publicitaire figurant un zouave hilare tenant une bouteille
d’absinthe à la main [89],
la couverture d’un ouvrage consacré à la conquête de Madagascar où
un officier plante le drapeau tricolore sur l’île [90],
la célèbre affiche montrant le bon tirailleur noir naïf en train de
manger : « Banania y a bon »
[91].
Image fustigée en 1938 par le chantre de la négritude, Léopold Senghor :
« Je déchirerais les rires
Banania sur tous le murs de France [92] ». Dans
le Scodel de Première, on trouve une affiche éditée en 1918 célébrant
les vertus des soldats d’outre-mer sous le titre : « La
métropole reconnaissante [93]
». Un autre stéréotype, le sauvage noir, qui a servi d’argument pour
justifier la colonisation figure sous forme de gravure dans le Delagrave
: c’est l’attaque des Dahoméens contre des soldats de la coloniale,
avec ce titre « Les barbares
contre la colonisation [94] ». Plusieurs
manuels publient une gravure de l’inauguration de l’exposition
coloniale de 1931 : on y voit le Président de la République Doumergue et
le maréchal Lyautey passer en revue les goumiers, les spahis et les
tirailleurs africains devant la reconstitution du temple d’Angkhor [95].
Autre image de la propagande coloniale : la gravure célébrant le
centenaire de la conquête de l’Algérie [96].
D’autres montrent l’hostilité de l’Allemagne à la politique française
d’utilisation des troupes noires en Allemagne pour occuper la rive
droite du Rhin avec cette légende : « Alors
que les enfants allemands meurent de faim, l’armée française
s’empiffre ». La population allemande est apeurée par la présence
de régiments africains [97].
C’est « la honte noire »
(« die schwarze Schande » [98]). Dans
le manuel du cours moyen de Côte d’Ivoire, qui nous sert de contrepoint
comparatif, l’iconographie met en lumière une autre image des Africains
au service de la France. Telle cette photo de soldats africains « Que
vois-tu ? Les soldats noirs sont allés combattre en France. On les voit
ici tenant le drapeau rappelant la bataille de Douaumont, l’une des plus
meurtrières de ce conflit (1916). Pourtant,
cette guerre ne concernait pas directement les Africains [99]
». On montre le départ de soldats africains pour la Seconde Guerre
mondiale [100].
Les résistants à la colonisation de l’Afrique Noire sont tous représentés
par des gravures ou des photos : El Hadj Omar Tall, Samory Touré,
Behanzin, Let Dyor Diop. La révolte des Abbey en Côte d’Ivoire
(1904-1915) et les troupes chargées de la répression en Côte d’Ivoire
au début du siècle (officiers français et tirailleurs africains),
organisée par le gouverneur Angoulvant sont aussi photographiées [101]. D’autres
images pourraient être analysées. Comme cette affiche en faveur des
troupes coloniales appelées à défendre l’Union française, datée de
1950 [102]
ou cette photo de parachutistes français s’emparant de la ville de Tang
en juillet 1950. Cette
importance de l’illustration dans les manuels des années 80 et 90,
parfois critiquée comme « gadget » permet de mieux saisir les
représentations coloniales à différentes époques. 3.3.
Redonner voix aux oubliés de l’Histoire Si
certains manuels récents présentent une iconographie plus riche et révélatrice
de l’évolution des représentations coloniales, les expositions des musées
d’Histoire, de conception nouvelle, offrent la possibilité aux élèves
et à leurs maîtres d’explorer les imaginaires et les histoires oubliées
de milliers de soldats d’outre-mer. Ainsi l’exposition l’Appel
à l’Afrique [103],
réalisée par l’ACHAC [104],
est fondée sur une recherche iconographique et une analyse sémiologique
très fouillées ainsi que sur de nombreux témoignages. Elle traduit l’évolution
de l’image des troupes coloniales à travers un siècle. Les
tirailleurs sénégalais ont été l’objet d’une fraternité sincère
lors des combats et ont été au centre d’enjeux de propagande.
L’exposition, divisée en quatre parties, consacre la dernière à
l’engagement des troupes africaines dans les conflits coloniaux. Elle
permet de réfléchir au rôle des anciens combattants dans notre histoire
et la leur, appelle à leur reconnaissance et à la sauvegarde de leur mémoire.
Le
catalogue d’une exposition précédente, « Images
et colonies », présentée en 1993 au Musée d’Histoire
contemporaine (Hôtel national des Invalides) est l’aboutissement
d’un long travail d’enquête et de recherche d’images mené par l’équipe
scientifique de l’ACHAC [105].
Hans Jurgen Lusebrink montre le faible écho dans les médias de 1914 à
1918 de l’engagement des troupes coloniales puis, le « retour du
refoulé » dans l’entre-deux guerres. La rupture du silence a été
liée à la reconnaissance tardive par le gouvernement français des
sacrifices des soldats d’outre-mer et à la campagne raciste en
Allemagne contre la participation de soldats noirs à l’occupation de la
Ruhr. Marc Michel montre bien combien cette image du soldat noir a évolué
avec la Grande Guerre, de l’anthropophage de Bécassine au combattant héroïque
et courageux. C’est un grand enfant, mais brave.
Dans le cadre d’une exposition « Mémoires
d’outre-mer » à l’Historial de la Grande Guerre de Péronne
[106],
Marc Michel souligne, en conclusion du catalogue, combien la mémoire sur
les soldats en Afrique même est ambiguë. Elle est parfois hostile, comme
chez le cinéaste Sembene Ousmane dans son roman Le
dernier de l’Empire ou fraternelle chez le héros de 1914-1918,
Bakary Diallo dans Force Bonté [107].
Si
le manuel est défaillant, on peut aussi se reporter à la documentation
proposée par la revue TDC du
CNDP sur « L’armée
d’Afrique. Les oubliés de la Libération [108]
». Les élèves sont invités à analyser une affiche de 1939 :
« Pour la défense de
l’empire, engagez-vous », à lire les récits de soldats du
Maghreb, entre autres le témoignage de Ben Bella. On mesure leur amère déception
à la Libération après les sacrifices consentis [109].
Le
film permet aussi de découvrir, dans « C’est
nous, les Africains : eux aussi ont libéré l’Alsace-Lorraine »,
le témoignage d’anciens combattants algériens et marocains
d’origine, installés en Alsace depuis 1945. Autres documentaires
utiles, ceux de la série « Histoire
oubliée [110]
». Conclusion Avant
1914, les troupes coloniales sont mentionnées dans les manuels scolaires
au fur et à mesure de l’expansion coloniale. Elles apparaissent après
la période de recueillement dû à la défaite de 1870-1871. Ce sont
surtout les troupes d’Afrique du Nord et d’Afrique Noire qui
deviennent populaires à travers les récits et les illustrations de
leurs exploits. Disons que l’image dans les manuels à bien des égards
mythique, ne véhicule pas de thématique raciale. L’Empire fait partie
de la République. Des
années 1920 aux années 1950, les ouvrages de classe Terminale consacrent
une partie importante à l’expansion coloniale. Les troupes, même si
elles ne sont pas mentionnées dans les manuels étudiés, sont présentées
sous un jour glorieux et généreux grâce à leurs actions pendant la
guerre de 1870-1871 et la Première Guerre mondiale, elles sont considérées
comme bienfaitrices pour les pays conquis à qui elles ont apporté la fin
de l’esclavage et la paix. C’est très net dans les manuels élémentaires
qui, après avoir insisté sur la conquête, mettent l’accent sur les
bienfaits de la pacification. Après
1960, le ton change, l’image se brouille, se recompose. Les manuels font
une très petite place aux anciens combattants de l’Empire et de
l’Union française. Le rôle émancipateur de la Seconde Guerre mondiale
est certes mis en valeur par quelques ouvrages. Des anciens combattants de
l’Union française, déçus par
l’attitude de la métropole ingrate et sourde à leur désir de liberté,
deviennent de farouches nationalistes. L’attitude
vis-à-vis des anciennes colonies, de nos soldats, a été marquée dans
la période post-coloniale par la culpabilisation. On a vu dans les
troupes coloniales une forme d’exploitation. L’armée, la nation
n’ont pas bonne presse. Les autorités officielles manifestent leur
ingratitude dans le blocage des primes des soldats d’outre-mer. Aujourd’hui,
il est nécessaire de porter un regard plus objectif, plus serein sur le rôle
des anciens soldats d’outre-mer, notamment des contingents maghrébins,
africains, vietnamiens. Beaucoup sont morts pour la défense de la
France et des droits de l’homme. Occulter la place prise par les troupes
coloniales dans la Libération du territoire limite la compréhension du
passé récent de l’Afrique, des liens tissés avec la métropole, des
conséquences après 1945. Mieux
prendre en compte le rôle des troupes coloniales serait un moyen de
rapprocher, sur les bancs de l’école, des élèves d’origine et de
confession différentes à travers des moments forts de notre histoire, de
l’histoire de leur famille, de leur faire mieux connaître leur identité
personnelle et leur place de citoyen au sein de la communauté française. Allons
plus loin, la comparaison entre les manuels d’histoire français et
africains sur la période coloniale et la décolonisation permettrait de
confronter les perceptions de chaque partenaire, de faire apparaître les
non dit et d’établir un dialogue fructueux et franc entre la France et
l’Afrique francophone. *. Agrégé d’Histoire, maître de Conférences à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris [1]. Témoignage de Melle Aziza Khader, décembre 1996 sur son grand-père Ben Maati Ben Bouchaid (né en 1898). [2]. Nous dédions cet article à notre père Robert Tison, élève officier de l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr en 1926, puis sous-lieutenant au 1er bataillon du 8e régiment de Tirailleurs tunisiens, à Bizerte, en 1927. [3]. A. Choppin, Les manuels scolaires : histoire et actualité, Paris, Hachette, 1992 et Henri Moniot, « Manuels d’histoire et mémoire collective », Historiens et Géographes, n° 291, sept-oct 1991. [4]. Brigitte Dancel, Enseigner l’histoire à l’école primaire de la Troisième République, Paris, PUF, 1996. [5]. Bulletin de la Société des professeurs d’Histoire et de Géographie, n° 52, juin 1927, « Nos colonies et notre enseignement ». [6]. Exposition Mémoires d’outre-mer, Les colonies et la Première Guerre mondiale du 3 juin au 20 octobre 1996, Historial de la Grande Guerre de Péronne. [7]. Nous remercions pour leur accueil Mme Soula, Directeur de la Bibliothèque de l’INRP et le personnel, pour leurs informations, Véronique Harel, chargée de l’action culturelle à l’Historial de la Grande Guerre de Péronne et Wanda Romanowski, Musée d’Histoire contemporaine, BDIC. [8]. Cf. les tableaux en annexe. [9]. Pour une approche sérielle des contenus : Yves Gaulupeau, « Les manuels scolaires par l’image » dans Histoire de l’Education, n° 58, mai 1993. [10]. Charles Normand, Cours d’histoire, 3e année, Paris, Colin, 1908, 596 p., programme du 27 juillet 1897. [11].
Piolet et Bernard, Histoire
contemporaine, Paris, Librairie Vitte,
1912, programme du 31 mai 1912. [12]. E. Maréchal Histoire contemporaine de 1789 à nos jours, Paris, Delalain, 1883. [13]. Malet-Grillet, XIXe siècle 2e partie Hachette, 1917, 1 060 p. [14]. Seignobos, Période contemporaine depuis 1789, troisième A et B, Paris Colin, 1911, 516 p. [15]. R. Suarès, E. Guillot, Histoire contemporaine de 1789 à nos jours, cours préparatoire à l’école spéciale de Saint-Cyr , Delagrave, 1902. [16]. Malet-Grillet, op. cit. [17]. A. Amman et Coutant, Histoire contemporaine de 1815 à nos jours, cours de philosophie et de mathématiques, Nathan, 1904, p. 340. [18]. Malet-Grillet, op. cit., p. 869. [19]. Malet-Grillet, op. cit., p. 871 ; cf. aussi A. Amman et Coutant, op. cit. [20]. Ch. Normand Colin, op. cit. ; cf. aussi récit dans E. Baron Histoire de France, certificat d’études primaires, Magnard, 1941, 456 p. (programme du 18 août 1941). [21]. Georges Cardon, Lectures sur l’histoire contemporaine (1789-1900), 2e édition, Librairie Picard, 1902, 565 p. [22]. Malet-Grillet, 1917, op. cit., p. 871. [23]. Nathan, 1904, op. cit., p 358. [24]. Malet-Grillet, op. cit., p. 853. [25]. Malet-Grillet, op. cit., p. 852. [26]. G. Ducoudray, Histoire contemporaine depuis 1789 à nos jours, Hachette, 1866, 3e édition. [27]. D. Blanchet et J. Toutain, L’histoire de la France, CEP, Belin, 1910, 6e édition, p. 91. [28]. Bailleux, Martin, L’Histoire de France, CM, Putois-Cretté, 1890, p. 331. [29]. Pages, Histoire de France de 1610 à nos jours, classe de Septième, Hachette, 1913, p. 220. [30]. Laclef, Bergeron, Histoire de France, CEP, Delalain, 1901, p. 262. [31]. Belin, 1910 op. cit., p. 31. | ||||||||||||||||||