| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Les Stratégiques
La politique américaine à l'égard du Vietnam de 1946 à 1973. Faits, prise de décision et stratégie Introduction
« The Moral Law causes the people to be in complete accord with their ruler, so
that they will follow him regardless of their lives, undismayed by any
danger » Sun
Zu
La
guerre du Viêt-nam est un événement qui a profondément marqué et qui
marque encore aujourd’hui la
politique étrangère américaine. Alors
que le conflit armé ne débute qu’en 1964, nous devons en puiser les
causes dans l’histoire, dans le contexte régional ainsi que dans une
certaine conception américaine de la stratégie et du monde. Le conflit
s’inscrit dans un contexte plus large que le Viêt-nam. Car si à
l’origine, le conflit vietnamien n’est qu’une guerre civile, au fil
des années il s’étend géographiquement au Laos et au Cambodge et
politiquement, il devient l’enjeu des rapports entre les grandes
puissances(la Chine, l’U.R.S.S. et les Etats-Unis). Si
une analyse détaillée des faits permet une meilleure compréhension du
conflit, le contenu de ce mémoire va au-delà des événements, afin de
donner une interprétation davantage exacte des décisions prises par la
Maison Blanche. Aussi à
travers ce mémoire, nous essayons de répondre à une série de questions :
comment expliquer l’état général d’incohérence qui semble caractériser
la politique étrangère des différents présidents ? Quels facteurs décisionnels
expliquent le fiasco de la politique américaine au Viêt-nam ?, Quelles
sont les raisons derrière certaines décisions prises par Johnson ou Nixon ?,... On
peut constater que de manière générale la plupart des théoriciens des
relations internationales continuent de porter leur attention sur
l’analyse des rapports systémiques entre Etats, au détriment d’une
vision plus nuancée de la politique extérieure menée par un Etat. Dans ce
contexte, on en arrive à énoncer des généralités comme le fait P.
Melandri dans son livre, La politique extérieure des Etats-Unis de
1945 à nos jours : les Etats recherchent la sauvegarde de leur intérêt
national et l’accroissement de leur puissance ou les Etats obéissent à
des lois économiques,... Si ces théories sont valables, elles sont incomplètes.
Ainsi, l’intervention américaine au Viêt-nam ne fut-elle que le résultat
objectif dune évaluation manichéenne des intérêts stratégiques des
Etats-Unis dans la région ? Peut-on déduire que tout l’engagement
américain n’a obéi qu’à la logique de l’intérêt national sans
pousser plus loin l’analyse des raisons qui ont motivé Washington dans
cette importante entreprise. Est-il
en somme suffisant d’établir qu’il est possible de comprendre la
politique étrangère à partir d’énoncés généraux (l’intérêt
national, l’interdépendance) issus de la théorie des relations
internationales, sans examiner les facteurs intervenant dans le processus de
prise de décision de cette politique ? Ce mémoire répond de manière négative à cette question et veut montrer pourquoi il est indispensable de rechercher les déterminants décisionnels qui influencent la formulation de la politique étrangère, si l’on veut établir une interprétation proche de la réalité des motifs et résultats de la diplomatie américaine. L’objectif
de cette thèse est double : relater les faits à travers l’analyse
de la prise de décision et étudier le degré d’influence d’une série
de variables sur l’équipe décisionnelle. Aussi afin d’atteindre cet
objectif nous suivons une méthodologie bien précise. La
première tâche est de définir un modèle décisionnel qui serve
d’hypothèse de départ à l’analyse. Ensuite, l’examen détaillé des
faits nous permet d’observer qui prend les décisions, dans quelles
conditions et sous quelles influences. Une fois les faits étudiés, il faut
à travers chaque période mesurer l’influence des différents acteurs
dans la démarche et dans le contenu de la décision afin de voir s’il y a
une évolution dans la prise de décision.
Enfin dans une quatrième phase, nous essayons d’analyser dans
quelle mesure le modèle décisionnel retenu correspond à la réalité.
Nous examinons également si la relation entre le président et ses
conseillers, la structure et le style présidentiel ont une influence sur la
décision. Cette approche permet non seulement de mieux comprendre la décision
en tant que telle, mais permet également d’avoir une vision différente
de la politique américaine, présentée dans la majorité des ouvrages. Par
conséquent, nous analysons le phénomène décisionnel à travers une
vision multidimensionnelle centrée autour du décideur, de l’organisation
gouvernementale, de la société
prise dans son ensemble, du Congrès, des différents départements, des think
thanks et enfin de l’environnement international. Ce
mémoire est rédigé à partir de sources anglo-saxonnes et en moindre
mesure à partir de sources françaises. Beaucoup d’ouvrages, entre autres
ceux rédigés dans les années soixante et septante, sont très difficiles
à se procurer et même dans certains cas introuvables (épuisés, fin de série)
De plus, nombreux sont de piètre qualité.
Aussi, nous nous sommes surtout basés sur des ouvrages récents.
Pour une approche générale de la problématique les livres de S. Karnow et
R.D. Schulzinger sont de loin les plus intéressants. Quant à la prise de décision,
le livre de G. Alexander est une des références en la matière, même si
le livre analyse la prise de décision de manière générale et théorique. A
côté d’une série d’ouvrages et de revues, nous nous sommes également
basés sur les sources disponibles sur internet et sur des documents
officiels. Concernant ces derniers, deux ouvrages sont très importants :
les Pentagon Papers et le récent
recueil de textes, Lyndon B.
Johnson’s Vietnam Papers. Si les Pentagon
Papers sont très intéressants, il faut bien réaliser que ces
documents ont été rassemblés sous la direction de McNamara, ayant comme
conséquence qu’une série de documents embarrassants pour McNamara
ne sont pas repris. Aussi, il faut
prendre les Pentagon Papers avec
un certain recul. Par
leur volume, les documents écrits éclairent autant qu’ils obscurcissent
la recherche. Par conséquent, il est très difficile de définir les
documents qui ont guidé la politique américaine et ceux qui ont servi la
propagande, la rhétorique, ... De plus les documents officiels ne révèlent
pas nécessairement quelles décisions ont été prises par voie secrète,
ont été traitées de manière orale, ou n’ont été
que des justifications a posteriori. En conséquence, les documents
les plus intéressants sont ceux qui ont été rédigés avec un certain détachement. Quant
à l’analyse du rôle de l’administration Nixon, beaucoup de documents
n’ont toujours pas été rendus publics et beaucoup ne le seront pas avant
de nombreuses années. De plus, une partie des documents rédigés par
Kissinger ne seront rendus public que cinq ans après sa mort. Par conséquent,
la plupart des ouvrages sur l’administration Nixon et en particulier sur
le Viêt-nam se basent sur les livres rédigés par H.Kissinger et Nixon
eux-mêmes. Il est donc très difficile de faire la part des choses. Un autre problème se situe au niveau du danger du révisionnisme. Comme le déclare W. Rostow : « (...) history moves forward crabwise, in successive waves of revisionism, counterrevisionnism, counter-counterrevisionism, ad infinitum »[1] Aussi avons-nous dans cette thèse, essayé d’éviter de tomber dans le piège du révisionnisme, un révisionnisme très présent dans de nombreux livres et documents. A ce sujet une série d’auteurs n'hésite pas à reprendre certains points en dehors de tout contexte afin d’en donner une autre interprétation. Ce
mémoire se présente selon quatre parties. La
première partie est consacrée à la théorie de la prise de décision.
Cette partie théorique vulgarise les concepts et les théories dans le
domaine de la prise de décision, lesquels servent ensuite à évaluer la
performance de la Maison-Blanche dans la gestion des affaires étrangères.
Nous y étudions dans un premier chapitre les différentes approches
scientifiques de la décision, tout en
adaptant certaines en fonction de l’Exécutif. Dans un deuxième
chapitre nous reprenons différents modèles décisionnels, afin d’en
retenir un qui nous serve de fil conducteur dans l’analyse de la prise de
décision.
Dans la deuxième et troisième
partie, nous abordons respectivement les présidences Eisenhower et
Kennedy. Nous y analysons l’équipe décisionnelle, les faits et la
prise de décision. Concernant Eisenhower, nous nous concentrons tout
particulièrement sur l’année 1954. Quant à Kennedy, nous étudions de
manière générale les années 1961 et 1962, et de manière plus
approfondie les derniers mois de 1963. Ces deux parties doivent surtout être
vues comme des parties introductives à la présidence Johnson. Néanmoins,
elles revêtent une grande importance, car elles permettent une meilleure
compréhension de l’évolution de la stratégie et de la prise de décision
durant la guerre du Viêt-nam.
La quatrième partie est consacrée
à la présidence de L.B. Johnson.
Dans cette partie, nous nous attardons dans les deux premiers
chapitres aux faits, mais sous l’angle de la prise de décision. Le troisième
chapitre de cette partie est consacrée à une analyse plus théorique de la
prise de décision. Contrairement à la deuxième et troisième partie, nous
ne limitons pas l’analyse de la décision aux acteurs politiques de l’Exécutif,
nous examinons également le rôle de l’opinion publique, des services de
renseignements, des think thanks,
des partis politiques,....
Dans la dernière partie, nous
analysons la présidence Nixon. Nous
y étudions l’élargissement du conflit au Laos et au Cambodge, la
politique de vietnamisation, la politique triangulaire,.... [1]
T. GITTINGER, The Johnson Years : A Vietnam roundtable,
Austin, University of Texas, 1993, p. 126.
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