| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Les Stratégiques
La politique américaine à l'égard du Vietnam de 1946 à 1973. Faits, prise de décision et stratégie
Partie IV : Lyndon B. Johnson de l'engagement à l'impasse Chapitre I : La politique des petits pas (1964/1965)
« We
wil keep our commitments from Vietnam to West Berlin »
L.B. Johnson, 1963 1.1. Personnalité et carrière politique Lyndon
Baines Johnson,( 1908-1973) est né à Johsnon City, au Texas. Bien que ses
parents ne soient pas très riches, il parvient à faire des études au Texas
State Teachers College où il
participe déjà activement aux débats politiques. Après avoir enseigné
pendant un an l’art de débattre et de parler en public, il s’engage
dans une carrière politique. En 1935, Johnson s’établit à Washington où
très vite il arrive à établir des relations avec l’entourage de
l’administration F.D. Roosevelt. Dès
1937, il devient membre du Congrès et s’investit dans les problèmes
sociaux. . Il est d’ailleurs un grand défenseur du New
Deal. La deuxième guerre s’approchant, il soutient Roosevelt dans son
combat contre les pacifistes et les isolationnistes. En 1941 Johnson connaît
sa première défaite en posant sa candidature pour un poste de sénateur.
Ce n’est que partie remise. En 1948, il est élu sénateur et devient
membre du Senate Armed Services
Committee. Il devient party
leader au Sénat en 1953.
Grâce à son dévouement et engagement, il livre en tant que président du
parti démocrate au Sénat un excellent travail.
Durant cette période, Johnson connaît ses plus grands succès
politiques par sa volonté et
sa façon de faire voter les lois. Par le biais du compromis et de la
persuasion, deux traits qui sont très présents durant sa présidence, il réussit
à faire passer les lois. Sa
deuxième déception politique, il la connaît en 1960,
quand il perd les primaires face à Kennedy, qui à la surprise générale,
le choisit pour se porter candidat à la vice-présidence. En tant que vice
- président, il joue un rôle important dans les domaines touchant à la
politique intérieure du pays Par
le sort de l’histoire, il devient le 36ème président des
Etats-Unis, le 22 novembre 1963. Ainsi, Lyndon Johnson est durant sa carrière
politique passé par toutes les institutions : la Chambre, le Sénat,
la vice-présidence et la présidence. Durant cette carrière, il connaît
la dépression, le New Deal, la
Seconde Guerre mondiale, la guerre de Corée, la Guerre Froide, la crise de
Cuba,.... et enfin la guerre du Viêt-nam. Le succès de Johnson sera
possible par son énergie, son intelligence, son sens du détail, ses
capacités extraordinaires et la nature des institutions à travers
lesquelles il développe des techniques d’une incroyable subtilité, afin
d’imposer sa volonté. La plupart des postes qu’il occupe durant sa
carrière, il parvient à les restructurer de telle façon à ce que ce soit
lui qui tienne les rênes du pouvoir. Comme
le déclare D. Kearns : « One
can safely assert that no American political leader has ever equalled L.B.
Johnson in the capacity to know the motives, desires and weaknesses of those
whom he dealt. »[1]
Tout
comme Nixon, Johnson est un homme énergique aux instincts violents, obsédé
par la crainte de l’échec, cherchant à diriger le cours des choses et
supportant très mal la contrariété. Par ce biais il parvient à donner
une impression trompeuse d’assurance et d’autorité. Son caractère fait
en sorte qu’il a grandement besoin de personnaliser ses problèmes en
accusant quelqu’un ou une institution d’être responsable des déboires
de son administration. Dans un tel contexte, il est bien difficile pour un
conseiller de s’opposer aux idées ou aux décisions du président.[2]
Ainsi son caractère et son
pouvoir d’intimidation ne permettent pas qu’on lui propose des avis qui
sont opposés aux siens. Bien
que la guerre du Viêt-nam domine l’administration Johnson sous de
nombreuses formes, elle n’est pas la seule crise à laquelle
l’administration Johnson est confrontée. Johnson est confronté
successivement à une crise au Panama en 1964, l’envoi de troupes dans la
République Dominicaine en 1965. Il sera également confronté à une crise
chypriote, une autre au Congo et la guerre des Six Jours.
Au moment de son arrivée au
pouvoir, le système international connaît également des modifications
importantes. Le système international change d’un système bipolaire vers
un système plus polycentrique avec plusieurs centres. Le schisme sino-soviétique
au début des années 1960, donne
de nouvelles opportunités et
pose de nouveaux défis aux Etats-Unis. Johnson tente d’ailleurs durant sa
présidence d’apaiser les tensions avec l’Union soviétique. (échanges
culturelles, Nuclear
Ban Test Treaty (NTBT)) L’administration Johnson s'efforce également
de se rapprocher de la Chine. Ainsi, malgré la Révolution Culturelle,
certains officiels américains voient une possibilité d’établir des
contacts avec le régime de
Mao-Tse-Tung. Aussi, la présidence
de Johnson marque une période de transition dans l’histoire de la
politique étrangère américaine. Les années Johnson se caractérisent par
une période d’ajustement et
d’adaptation entre le globalisme et le militantisme anticommuniste de
Kennedy et la politique de détente de Nixon. Le
changement de ces relations, va s’accompagner de tensions avec les alliés
des Etats-Unis. La crainte d’une attaque soviétique décroissant, les
liens avec les alliés deviennent plus tendus.
Ainsi, la France n’hésitera
pas à critiquer sévèrement l’intervention américaine au Viêt-nam. 1.2.
L’arrivée au pouvoir de Johnson La
présidence Johnson, qui naît des suites de l’assassinat de Kennedy,
correspond aux années sombres des Etats-Unis. Elle est secouée sur le plan
intérieur par une explosion sociale multiforme et paralysée sur le plan
extérieur par le conflit vietnamien. Concernant ce dernier, il faut bien
garder en mémoire que Johnson n’a pas créé les conditions dans
lesquelles son pays s’est engagé. Ces
conditions se sont développées entre la fin des années 40 et son arrivée
au pouvoir. 1.2.1.
La transition de Kennedy à Johnson
Au niveau de
l’équipe décisionnelle, Johnson maintient l’équipe qui était au
service de Kennedy : McNamara au poste
de secrétaire à la Défense, Rusk au poste de secrétaire d’Etat et
McG.Bundy au poste de Conseiller à la sécurité nationale. (cfr.chapitre 1
de la partie consacrée à Kennedy pour plus de détails) 1.2.1.1.
Les hésitations de Johnson Afin
de bien comprendre cette période de transition, il faut revenir quelques
jours avant la mort de Kennedy. Le nouveau pouvoir en place à Saigon,
annonce vers le 15 novembre que l’armée sud-viêtnamienne est en train de
perdre la guerre dans le Delta. A la suite de cette annonce une réunion spéciale
est organisée à Honulu le 20 novembre 1963, afin d’examiner les différentes
démarches nécessaires. McNamara, D.Rusk, McGeorge Bundy et Cabot Lodge
participent à cette réunion. Une
ébauche de ce meeting, dont la version définitive est le document
NSAM 273 est rédigée par McG. Bundy. L’ébauche écrite pour être
soumise à l’assentiment de
Kennedy, est soumise et approuvée avec quelques nuances par Johnson le 26
novembre.(= NSAM 273). Le premier rapport portant sur la guerre du Viêt-nam
sous la présidence Johnson est donc le NSAM 273, daté du 26 novembre 1963.
Ce rapport démontre la volonté de poursuivre dans les grandes lignes la
politique menée sous Kennedy. Le document définitif’ diffère de l’ébauche
au niveau du paragraphe 7 [3]
[4]: Tableau
: Comparaison
de l’ébauche et du NSAM 273
Ce
qui frappe dans la comparaison des extraits des deux documents est que la
version officielle est beaucoup plus évasive. Aussi, l’hypothèse que
nous défendons est qu’à l’époque
de ce mémorandum, Johnson ne connaît pas ou peu la problématique du Viêt-nam
et qu’il a dès lors une attitude prudente concernant la question
vietnamienne. Cela semble d’ailleurs se confirmer dans une série
d’enregistrements de coups de téléphones entre Johnson et certains de
ses conseillers, rendus récemment publics. Selon
les informations rendues
publiques en 1996 et 1997 par le centre Lyndon B. Johnson, Johnson est
durant les premiers mois de son mandat indécis dans la manière dont il
doit conduire la politique américaine au Viêt-nam. Différentes
conversations téléphoniques avec ses conseillers (McNamara et McGeorge
Bundy)montrent Johnson demander des explications de la situation au Viêt-nam.
Par exemple, dans une
conversation avec McNamara datant du 2 mars 1964, Johnson lui demande de rédiger
un mémo concernant le Viêt-nam : « A
couple of pages... four-letter words and short sentences, several paragraphs
so I can read it and study it and commit it to memory, not for the purpose
of using it now. » [5]
Ensuite, il aborde trois options pour traiter le problème du Viêt-nam : « We
could send our own divisions in there and our own Marines in there, and they
could start attacking the Viet Cong. We could come out of there.... and as
soon as we get out, they could swallow up South Vietnam... Or we can say
this is the Vietnamese war and they’ve got 200 000 men, they’re
untrained, and we’ve got to bring their morale up ... and we can train
them how to fight... and the 200 000 ultimately will be able to take care of
these 25 000 (Viet Cong) and that after considering all of these... it seems
offers the best alternative to follow. (...) Then,
if the latter has failed, then we have to make another decision, but at this
point it has not failed»[6]
(cfr. Annexe) Cet
épisode[7]
montre le désarroi devant lequel se trouve le président Johnson. Ces hésitations
réfutent le stéréotype comme quoi dès le départ Johnson a la volonté
d’engager les Etats-Unis dans le conflit. Un autre exemple plus concret
qui reflète cette hésitation, est l’adoption le 17 mars 1964 du document
NSAM 288. Ce document est probablement un des plus objectifs de cette période
et celui qui reflète le mieux la situation au Viêt-nam. Beaucoup
d’auteurs ont interprété ce document comme formant le document-clé de
l’engagement américain au Viêt-nam. Or, ayant étudié le document de
manière approfondie, on y trouve uniquement une description de la situation
au Viêt-nam et une série de propositions selon l’évolution de la
situation. Aussi, le document reflète selon nous bien plus le dilemme entre
un engagement plus poussé et une politique plus modérée, que celui
d’une confirmation d’un engagement plus concret des Etats-Unis au Viêt-nam.
(cfr. Annexe) A partir du mois de mai et sous l’influence de McNamara, Johnson commence à adopter une position beaucoup plus agressive. 1.2.1.2.
Evolution sur le terrain entre novembre 1963 et juin 1964 Dans
le mois qui suit son arrivée à la Maison Blanche, Johnson envoie McNamara
en mission au Viêt-nam du Sud.
Dans son rapport du 19 décembre, McNamara résume la situation en ces
termes : « La
situation est très inquiétante. La tendance actuelle, à moins qu’elle
ne puisse être renversée dans les deux mois ou trois prochains mois,
conduira au mieux à la neutralisation, plus vraisemblablement à un régime
contrôlé par les communistes. »[8]
En fait pour la première fois McNamara constate que la Maison Blanche a été
trompée par des rapports dénaturés venant de Saigon et que les nouveaux
dirigeants de Saigon sont
des incapables. L’instabilité
à Saigon, le pourrissement de la situation dans l’ensemble du pays et
l’incapacité de ces nouveaux dirigeants amènent McNamara à recommander
à Johnson de nouvelles actions clandestines contre le Nord pouvant causer
un maximum de dégâts avec un minimum de risques. Le nouveau plan de
McNamara, mis en place début février se caractérise par des opérations
clandestines plus ambitieuses que celles menées précédemment sous
Kennedy.Des bombardements sur la Piste Ho-Chi-minh tout comme sur le Viêt-nam
du Nord sont également envisagés.
Afin de vérifier si ces bombardements
auraient des effets positifs, l’armée organise un jeu de guerre SIGMA-I-64.
SIGMA-I-64 est un jeu de
simulation auquel participent civils et militaires. Les résultats du jeu
sont très enrichissants. Une application de bombardements gradués entraînerait
des attaques du Viêt-cong sur les bases américaines et peu de soutien de
la part du Congrès et de l’opinion publique. Par conséquent, seul deux
solutions se présentent : le retrait ou une intervention suffisamment
puissante pour faire comprendre au Viêt-nam du Nord que les Etats-Unis sont
sérieux.[9]
Les résultats transmis à McNamara ne seront jamais communiqués à
Johnson. McNamara ne s’intéresse nullement aux résultats de SIGMA-I-64,
ne s’intéressant qu’à des faits concrets. Ainsi durant les premiers
mois de l’administration Johnson on constate de sérieuses hésitations
chez Johnson, un évincement des militaires de la prise de décision et un
contrôle bien établi par McNamara sur la politique vietnamienne. Il faut
cependant attendre l’incident du Golfe du Tonkin pour voir dans quelle
direction la politique américaine se dirige. 1.2.2.
L’incident du Golfe du Tonkin et ses suites Les
neuf jours, du 30 juillet au 7 août, constituent une des périodes les plus
controversées de la guerre du Viêt-nam. Encore aujourd'hui, un débat a
lieu entre politiciens, historiens, militaires afin de savoir ce qui s’est
vraiment passé à cette période-là.
Nous allons décrire schématiquement ce qui semble s’être passé.
Pour plus de détails à ce sujet, nous vous conseillons de lire l'excellent
livre d'E.E. Moise, dont la référence est reprise dans la bibliographie. 1.2.2.1.
Les faits Le
navire le Maddox quitte Keelung
(Taiwan) le 28 juillet et approche les côtes vietnamiennes ( à la hauteur
du 17è parallèle) le 31 juillet au matin dans le contexte des opérations DeSoto[10].
La nuit précédant l’arrivée du Maddox,
le 30 juillet, des opérations
OPLAN 34A ont lieu dans le même secteur sur l’île de Hon Nieu et Hon
Me ( hauteur du 17è parallèle). Pour rappel les opérations OPLAN,
consistent dans des attaques par des petits navires, nommés PTF[11]
sur des emplacements militaires le long des côtes nord-viêtnamiennes.
Cfr. Annexe Carte I . Il
n’est pas prévu que le Maddox
participe aux opérations OPLAN 34A. Si
les patrouilles des opérations OPLAN
34A sont en danger, le Maddox
doit uniquement venir leur porter assistance. Le Nord par contre, est
convaincu, vu la présence simultanée des PTF
et du Maddox, que ce dernier
fait parti des opérations OPLAN 34
A. 1.2.2.1.1.
Attaque du 2 août Les
premières indications d’un conflit potentiel parviennent au Maddox
la nuit du premier août. Le destroyer intercepte trois messages à court
intervalle. Le premier statue qu’une attaque aura lieu cette nuit-là
(sans préciser l’objectif). Le second, donne l’emplacement d’un
navire ennemi, correspondant à l’emplacement du Maddox.
Enfin, un troisième message stipule l’utilisation du ramming
(=éperonner un navire). Cette technique ne vise que des navires et non
des PTF. Or, le seul navire dans
la zone est le Maddox. Ainsi, il
ne fait, aujourd’hui aucun doute que la cible de l’attaque ait été le Maddox.
L’attaque du destroyer par trois navires torpédos a lieu dans l’après-midi
du 2 août dans les eaux internationales.
En réaction, le porte-avions Ticonderoga
envoie 4 F-8E
crusaders, mais ceux-ci ne parviennent pas à couler les
navires. En effet, les trois navires ne seront coulés qu’au mois de
juillet 1966. [12]
Toutefois les pilotes sont persuadés du contraire, tout comme
l’administration américaine. Cette dernière annonce la destruction des
navires par l’intermédiaire de McNamara aux membres de la Commission du Sénat
le 6 août. Le
dimanche 2 août 1964, un câble urgent annonce que des vedettes rapides,
ont attaqué le Maddox. Le câble
est rédigé comme suite [13]: Monsieur
le Président, Très
tôt ce matin le USS Maddox a été attaqué par trois navires de la République
Démocratique du Nord Viêt-nam qui patrouillaient à environ 30 milles de
la côte nord-viêtnamienne, dans le golfe du Tonkin. Le
commandant du Maddox a répondu à l’attaque avec ses pièces de 125 et
demandé un secours aérien au porte-avions Ticonderoga qui se trouvait à
proximité pour des vols de
reconnaissance dans ce secteur. Les
chasseurs à réaction du Ticonderoga, arrivés peu après, ont bombardé
les vedettes dont l’une fut coulée, les deux autres endommagées et forcées
à battre en retraite. Le
Maddox ne fait état ni de pertes humaines ni de dommages matériels. 1.2.2.1.2.
Attaque du 4 août Alors
qu’après l’incident, le Maddox
s’attend à quitter le Golfe du Tonkin, il reçoit l’ordre de continuer
sa mission et est rejoint dans celle-ci par le Turner
Joy. Tout
comme cela a été le cas la nuit du 30 au 31 juillet, le 3 août de
nouvelles missions clandestines OPLAN
ont lieu au-dessus du 17e parallèle. Le Maddox
et le Turner Joy plus au Nord
servent à leur insu, de leurre mais également d’appât.
En effet, une théorie, bien répandue existe comme quoi, les
destroyers de l’opération DeSoto ont
été dépêchés dans le Golfe du Tonkin à titre de provocation afin
d’obtenir un prétexte pour
l’escalade du conflit. Ainsi,
comme le montre E.E. Moïse : « (...)
several man on the Maddox saw a fleet tug with the American task force just
outside the Gulf of Tonkin, a tug that would not normally have been with
this task force. This would have been a suitable vessel to go in
and help haul the Maddox out, if the Maddox were badly shot up. »
[14]
De
plus, il semble clair aujourd’hui que Johnson ait lui-même confirmé
l’envoi des destroyers dans le Golfe du Tonkin, après l’incident du 2
août, tout en maintenant les opérations d’OPLAN
34A du 3 au 5 août. Le
deuxième incident a lieu la nuit du 4 août. Avant d’aborder ce second
incident une petite parenthèse s’impose, concernant d’une part ce que
les Américains ont appelé le Tonkin
Spook(=une anomalie radar) et d’autre part un des messages interceptés
ce soir-là. Le Tonkin Spook est
un phénomène (naturel) qui génère des images radars qui sont plus
petites et définies plus clairement, que celles générées par le temps.[15]
On n’est jamais vraiment parvenu à déterminer ce phénomène, mais il
est certain que celui-ci n’est pas connu de la patrouille Desoto
au moment des incidents. Dans la soirée du 4 août un des messages
interceptés par les Américains établit un ordre de mission pour 3 navires
nord-viêtnamiens. Aussi, après l’incident du 2 août, le capitaine du Maddox
va interpréter l’ordre de mission comme visant son navire. Or, la
mission ne vise pas les destroyers américains, mais bien la mission OPLAN
34 A dans un autre secteur. En
effet, les trois navires nord-viêtnamiens dont les Américains connaissent
l’immatriculation et dès lors le modèle, ne peuvent en aucun cas, à
l’exception d’une mission kamikaze, s’attaquer aux destroyers américains,
manque d’armements indispensables pour couler ceux-ci. Le fait que nous
insistions sur ces deux points permet de mieux comprendre le déroulement de
l’incident du 4 août. La
première alerte, a lieu vers 20 heures où apparaissent trois points
(N,O,P) sur le radar. (Annexe :Carte ) Ces trois points
correspondent à trois navires, mais encore aujourd’hui, il n’est pas
clair si les navires étaient des navires chinois ou nord-viêtnamiens. Une
chose est par contre certaine, ils n’étaient d’aucune menace pour les
destroyers, car ils se dirigeaient dans la direction inverse. Plus tard dans
la soirée, par contre, une série d’autres points comme entre autres U et
V sont détectés parallèlement aux deux destroyers. Cette fois-ci le sonar
détecte également des sons ressemblant à des torpilles. Aussi,
de 22.30 jusqu’à minuit, les navires tirent dans le vide étant
persuadés de toucher des cibles. Très vite pourtant au sein des équipages,
des doutes apparaissent quant à la réalité de l’attaque (=Tonkin
Spook). Les pilotes d’avions du USS
Ticonderoga ne parviendront d’ailleurs jamais à confirmer la présence
de navires ennemis. Alors
que l’attaque du 2 août ne fait aucun doute, celle du 4 août pose problème.
En effet, ni le Maddox, ni le Turner
Joy, ni les huit crusader parviendront
à confirmer la seconde attaque sur laquelle est établie la résolution du
Tonkin[16].
1.2.2.2.
Réactions à Washington Après
la première attaque, la réaction américaine est modérée.
L’administration traite l’attaque comme
un incident mineur. Le deuxième incident par contre suscite des réactions
plus importantes. A
Washington sans attendre les différentes enquêtes et les différents
rapports confirmant ou infirmant l’attaque, l’administration encourage
les rapports et témoignages allant dans le sens d’une attaque, tout en négligeant
les témoignages et les rapports allant dans le sens inverse. McNamara n’hésite
d’ailleurs pas à mentir devant la Commission du Sénat.
Comparons
les déclarations de McNamara devant la Commission à l’époque et la réalité.
Pour avoir une meilleure vue d’ensemble nous avons fait un tableau qui
facilite la comparaison entre les dires de McNamara et la réalité : Tableau : Comparaison
des dires de McNamara et la Réalité
En
février 1968, McNamara entendu par le Sénat reconnaît implicitement que
le Maddox et le Turner
Joy étaient en mission d’espionnage et que le commandant Herrick,
chef de la patrouille des destroyers, savait que les Sud-viêtnamiens
effectueraient pendant ce temps une opération de sabotage contre l’île
de Hon Me. Dans ces mémoires
McNamara reconnaît qu’il a menti concernant le fait que le Maddox
n’était pas au courant des opérations secrètes, mais il continue à
affirmer que l’US Navy n’était
pas au courant. (plutôt contradictoire).De plus, il continue à mentir sur
ses déclarations faites devant la Commission. Aussi
il semble de plus en plus certain que McNamara ait menti au Congrès
concernant l’attaque du 4 août. Cela se confirme d’ailleurs dans les témoignages
de Daniel Ellsberg et George Ball. Le
premier déclarait en 1995 : « Yes,
he did lie, and I knew it at the time (...) McNamara knew he had lied. He is
still lying. » [17]
Ball déclarait déjà en 1977 : « Many
of the people associated with the war... were looking for any excuse to
initiate bombing. The DeSoto Patrols were primarily for provocation... There
was a feeling that if the destroyer got into trouble, that would provide the
provocation needed. »[18] Par
conséquent, il est clair que l’administration Johnson n’attendait
qu’un prétexte pour s’engager de manière plus intensive dans le
conflit. 1.2.2.3.
La résolution du Tonkin Suite
à ces événements, la résolution du Tonkin, dont le projet de texte
était prêt depuis mai 1964 est votée le 7 août 1964 et confirme
l’engagement militaire des Etats-Unis au Viêt-nam . Au Sénat, le
vote est de 88 voix contre deux (E Gruening/ W. Morse[19]).
A la Chambre, le vote est unanime, 416 voix contre 0. Par
la résolution le Congrès « approuve
et soutient la détermination
du président de prendre, en
tant que commandant en chef, toutes les mesures propres à repousser une
attaque armée contre les forces américaines et à prévenir toute
agression dans l’avenir »[20]
La
résolution précise que «les
Etats-Unis considèrent qu’il est vital pour leur intérêt national et
pour la paix du monde que la sécurité soit maintenue en Asie du Sud-Est.
En vertu de la constitution des Etats-Unis et de la Charte des N.U. et
conformément aux obligations qui leur incombe en vertu du traité de défense
collective de l’Asie du Sud-Est, les Etats-Unis sont prêts quand le Président
le déciderait à prendre toutes les mesures nécessaires, y compris
l’emploi de la force armée, pour prêter assistance à tout Etat membre
de l’Organisation des Territoires de l’Asie du Sud-Est, ou tout
cosignataire du traité de Défense de l’OTASE, qui demanderait assistance
pour défendre sa liberté. »[21] Dans
les faits cette résolution donne un pouvoir presque impérial, même
dictatorial à Johnson. Elle donne au président le pouvoir d’employer les
forces comme bon lui semble et à n’importe quelle occasion.
Johnson décrira la résolution comme la « chemise de nuit de
grand-mère : elle couvre tout. » Cette résolution
permettra de justifier toute autre intervention ou engagement au Viêt-nam
jusqu’en 1971.[22] 1.2.2.4.
Les raisons de la résolution
Il
semble que les raisons de la résolution soient plus d’ordre internes
qu’externes. A
l’époque Johnson est en pleine campagne électorale. Son opposant, le sénateur
B. Goldwater, insiste sur un engagement plus important des Etats-Unis en
Asie du Sud-Est. Une attaque non provoquée (en théorie) de la part du Nord
donnerait donc l’opportunité à Johnson de répondre de manière limitée
et ainsi améliorer son image auprès des électeurs, sans paraître
partager le même point de vue que son adversaire. Une
autre raison abordée dans le livre de D.Rusk, est la volonté de Johnson
d’obtenir l’autorisation du Congrès avant d’intervenir de manière
plus sérieuse au Viêt-nam. Johnson a en mémoire la guerre de Corée où
malgré les assurances obtenues par Truman de la part du Congrès[23],
Taft n’avait pas hésité à l’attaquer publiquement. Aussi,
l’incident du Tonkin est le moment idéal pour faire passer une résolution
qui définit la politique américaine au Viêt-nam du Sud.
En outre, Johnson ayant été lui-même représentant au Congrès, se
rappelait que les présidents ne demandant pas l’autorisation du Congrès,
il les aurait « torn hiss balls
off ».[24]
Enfin,
une troisième raison concerne les pressions exercées par le président
Khanh. Celui-ci menace les Etats-Unis fin juillet
d’attaquer le Nord, si les Etats-Unis ne s’engagent pas de manière
plus explicite au Viêt-nam. Ainsi,
plusieurs raisons poussent l’administration Johnson à faire de
l’incident du Tonkin, plus qu’un incident. Les
deux points qui suivent sont deux réflexions personnelles sur des questions
qui sont restées jusqu ‘à aujourd’hui sans aucunes réponses :
L’administration Johnson a-t-elle trompé le Congrès au moment
de la résolution?, Pourquoi Johnson a-t-il attendu la seconde attaque
pour obtenir le vote de la résolution, alors que la première attaque avait
été confirmée ? 1.2.2.4.1.
L’administration Johnson a-t-elle trompé le Congrès au moment de la
résolution ? C’est
une question à laquelle il est aujourd’hui encore très difficile de répondre,
pour la bonne raison que l’attaque du 2 août a bien eu lieu. Si celle-ci
n’avait pas eu lieu, nous répondrions sans hésiter à la question par
l’affirmative. Mais les choses semblent beaucoup plus complexes.
S’il est exact que McNamara a menti à la Commission sur la deuxième
attaque et que la deuxième attaque a été provoquée, la question est de
savoir si cela aurait changé quelque chose au résultat du vote de la résolution.
A notre sens la réponse est négative et cela pour plusieurs raisons :
Ø
Comme nous l’avons analysé sous Kennedy, le Congrès est
majoritairement pro une intervention au Viêt-nam. Ø
Sans l’incident du Tonkin une autre attaque ou provocation américaine
aurait entraîné le vote de la
résolution. Ø
Au moment du vote de la résolution du Tonkin, même si les faits
exactes de l’incident ne sont pas connus, le Congrès est au courant de la
situation au Viêt-nam, car depuis 1961, les journaux (Time,
Newsweek, The New York Times, Washington Post,...) publient régulièrement
des articles sur la situation au Viêt-nam. Ø
A la question du sénateur J.S. Cooper de savoir si à
l’avenir : « (...)if the
president decided that it was necessary to use such force
as could lead into war, we will give that authority by this
resolution ? », le président du Comité des Affaires étrangères
y répond par l’affirmative[25].
Dès
le départ le Congrès est prédisposé
à accepter l’initiative présidentielle et a totale confiance dans cette
politique. Le seul à remettre
cette politique en doute est le sénateur Wayne Morse. Nous avons reproduit
son point de vue avant le vote de la résolution : « Je
suis inaltérablement opposé à cette orientation, qui est à mon sens une
orientation agressive de la part des Etats-Unis. Je pense que nous sommes en
train de nous moquer du monde si vous essayez de faire croire que, lorsque
les bâtiments sud-viêtnamiens ont bombardé deux îles à faible distance
de la côte du Nord-Vietnam, nous n’étions pas
impliqués. J’estime aue l’ensemble de notre politique d’aide
au Sud-Vietnam prouve amplement au monde entier que ces bâtiments n’ont
pas agi dans un vide total en ce qui concerne les Etats-Unis. Nous savions
que ces bateaux allaient là-bas et que cette opération navale était un
acte d’agression clair et net contre le territoire du Nord-Vietnam et nos
navires étaient dans le golfe du Tonkin, dans les eaux internationales,
mais néanmoins ils étaient dans le golfe du Tonkin pour être interprétés
comme assurant la couverture des opérations navales du Sud-Vietnam. »[26]
Personne au Congrès ne tiendra compte des dires
de W. Morse, tous persuadés du bien fondé des dires de
l’administration. La
résolution qui suit
l’incident ne sera remise en question par certains membres du Congrès
qu’à partir de 1966. Ils remettent en question la portée de la résolution,
plus pour des raisons de fond que de forme. Le
problème ne semble pas être, comme l’explique McNamara, que le Congrès
n’ait pas saisi la portée potentielle de la résolution, mais bien
qu’il n’ait pas saisi la dynamique potentielle de la guerre et la façon
dont l’administration allait y réagir.
Un rapport du Comité des affaires étrangères du Sénat en 1967
concluait que le Congrès en adoptant une résolution formulée en termes si
généraux a commis l’erreur de porter un jugement sur la personne- sur la
façon dont le président Johnson allait appliquer la résolution, alors
qu’il avait la responsabilité de porter un jugement institutionnel -
premièrement sur la façon dont tout président agirait avec une si
vaste délégation de pouvoir et deuxièmement sur le point de savoir si ,
aux termes de la constitution, le Congrès avait le droit d’octroyer ou de
concéder le pouvoir en question.[27]
Aussi
selon nous le Congrès était conscient de l ‘étendue des pouvoirs
de la résolution quand il l’a approuvé, mais ne s’attendait
probablement pas à une expansion des forces américaines à 539 000 hommes.
Toutefois, certains semblent au moment du vote de la résolution s’y être
attendu. Ainsi
le sénateur Jake Javits déclarait : « I’m
going to vote for this, but I want every one to understand that thousands
may die to implement this resolution. »[28]
Par conséquent,
il nous semble que ce qui pose problème au Congrès est de n’avoir aucune
autorité et aucun contrôle sur la conduite des opérations militaires.
Cette situation va d’ailleurs faire renaître le débat de qui conduit les
opérations militaires. En
conclusion nous reprenons le point de vue de J. Spanier et E.M. Muslander : « The
conclusion would seem to be that congressional support in the form of a
resolution for Presidential use of force is politically largely immaterial.
If a President is successful he will receive little or no criticism even
without a congressional resolution ; if he is unsuccessful, he will
reap large amounts of criticism and
abuse, even if he possesses hundreds of congressional resolutions. »[29] 1.2.2.4.2.
Pourquoi Johnson a-t-il attendu la seconde attaque, alors que la
première attaque avait été confirmée ? Aucun
livre semble aborder cette problématique. La question a été abordée dans
une table ronde au début des années 90, mais elle est restée sans réponse. Il
semble selon nous que Johnson ait voulu attendre une seconde attaque, afin
de pouvoir renforcer sa conviction que le Viêt-nam du Nord avait bien lancé
une attaque et que dès lors le Congrès acquiescerait sans difficulté pour
voter la résolution. Comme nous l’analyserons dans les pages suivantes,
Johnson ne prend aucune décision sans avoir une confirmation de sa
conviction. 1.3.
Election de Johnson à la présidence Après
avoir obtenu l’aval du Congrès et les élections se rapprochant, Johnson
va durant le mois de septembre et octobre éviter de s’engager dans une
politique plus ferme. Grand rhétoricien, il insiste dans plusieurs discours
sur sa non-volonté à engager militairement les Etats-Unis au Viêt-nam. Aussi,
si sa politique de juillet et août satisfait les faucons, celle de
septembre et octobre satisfait les colombes. Cependant
sous la pression des militaires, Johnson adopte le 10 septembre 1964 le
document NSAM 314 qui annonce
la reprise des patrouilles dans le Golfe du Tonkin, les opérations OPLAN[30]
et acquiesce pour établir des plans préparant une intervention aérienne
et terrestre au Laos. Le président promet également qu’en cas
d’attaque des intérêts américains, des représailles auront lieu.[31]Durant
cette période, l’armée organise un nouveau jeu de guerre (SIGMAII-64)
afin d’analyser les conséquences politiques et militaires de
bombardements au Viêt-nam du Nord et d’examiner les questions politiques
et militaires qui nécessitent une réponse, avant de prendre une décision
d’envoyer des troupes au Viêt-nam
du Sud. Les conclusions de l’étude sont négatives[32].
Mais tout comme SIGMA I-64, les
conclusions de SIGMA II-64
n’auront aucun effet sur les conseillers du président. 1.3.1.
Tentative de définition de l’engagement américain Immédiatement
après la confirmation de son élection[33],
Johnson crée un groupe de travail,
NSC Working Group on South Vietnam/Southeast Asia. 1.3.1.1.
Création
du NSC Working Group on South
Vietnam/Southeast Asia. Le
groupe de travail est composé
de huit fonctionnaires de second plan venant du département d’Etat
(M.Forrestal,R.H.Johnson et M.Green), du Pentagone (J.McNaughton,
D.Ellsberg), de la CIA (H. Ford), du JCS (amiral L. Mustin) et est présidé
par W. Bundy.
Le
groupe de travail reçoit comme consigne d’étudier les choix s’offrant
aux Etats-Unis en Asie du Sud-Est. Durant
les différentes réunions le groupe a de nombreuses difficultés à trouver
une position commune, W. Bundy et l’amiral Mustin ayant des objectifs différents.
Le premier insiste sur l’importance d’un gouvernement sud-viêtnamien
stable et démocrate, le second estime que ce qui est important est
d’avoir un gouvernement qui puisse faire la guerre, qu’il soit démocratique
ou non. Malgré les divergences entre W. Bundy et l’amiral L. Mustin, les
membres du groupe parviennent sous la pression de McNaughton à accorder
plus au moins leurs violons. Les
conclusions du groupe sont partiellement influencées par la conjoncture
internationale de cette période. Le 15 octobre N. Khrushchev est évincé
du pouvoir et remplacé par L. Brezhnev et A. Kosygin. L’évincement de
Khrushchev crée à Washington une certaine appréhension de la voie dans
laquelle l’U.R.S.S. se dirige : coexistence pacifique ?,
aggravation du schisme sino-soviétique ?,... Quelques jours plus tard,
la Chine fait exploser sa première bombe nucléaire. Par conséquent, le
groupe estime que ne sachant pas quelles voies seront suivies par la Chine
et l’U.R.S.S., les Etats-Unis doivent renforcer leur position en Asie du
Sud-Est. Par
conséquent, W. Bundy et son groupe proposent trois options[34] : Ø
poursuivre la politique actuelle de modération, sans grand espoir
d’éviter la défaite,( ayant le retrait comme conséquence) Ø
entreprendre une campagne violente et intensive de bombardements
contre les lignes de communication du Viêt-nam du Nord et les
quatre-vingt-quatorze cibles proposées par les chefs d’Etat-major afin de
contraindre Hanoi à cesser de soutenir le Viêt-cong et/ ou à ouvrir des négociations.
(préférence de Mustin) Ø
entreprendre la même campagne de bombardements, mais de façon graduée
et accompagnée de moins de risques, afin de ne pas déclencher une guerre
plus vaste. (préférence de W. Bundy)
Bundy
a pour faire valoir sa proposition recours au principe
bureaucratique « de Boucles d’Or » : en présentant
un choix trop mou (1) et un choix trop dur(2), il peut espérer que les
membres du Comité supérieur, opteront pour la solution intermédiaire, en
l’occurrence la troisième.[35] 1.3.1.2.
Adoption de l’option C’
Les
propositions du groupe sont soumises à un Comité, composé majoritairement
de faucons, dont font entre autres partis McNamara, Rusk, Taylor, .... Le
Comité adopte en présence du président le 1er décembre une
version corrigée de l’option proposée par Bundy. Celle-ci permet un
compromis entre les options B et
C : option C’.
Le JCS accepte l’option C, avec en échange la promesse d’un
engagement non- limité pour escalader la guerre si nécessaire et cela même
si la situation se dégrade au Sud. Comme
le disent Betts et Gelb : « For
Johnson the logic
of the compromise course was both politically pragmatic (to avoid
defections and minimize the intensity of dissent on either end by hedging in
both directions) and intellectually pragmatic (to play safe, since he lacked
personnal expertise in foreign affairs and was confronted by disagreement
among the experts) »[36]
Cependant, la décision
de Johnson se caractérise par une contradiction. Comme
l’explique l’auteur B. VanDeMark : « Again
and again, Johnson had preached the need for stable, effective government in
Saïgon, convinced that action against the North demanded unity in the
South. And yet having stressed this requirement, he had authorized plans to
bomb Hanoi should unity in Saigon prove elusive. »[37]
1.3.1.3.
Mise en pratique de l’option C’
Sur
le terrain, la situation politique au Viêt-nam du Sud se dégrade davantage
depuis octobre 1964. Aussi début décembre, Taylor fait comprendre que la
poursuite du soutien des Etats-Unis exige la stabilité politique. Les généraux
doivent donc cesser de conspirer les uns contre les autres
et contre leur gouvernement. D’ailleurs, Taylor n’hésite pas à
leur passer un savon le 24 décembre.[38]
L’injonction se révèle futile.
Malgré
les commentaires du sénateur Mansfield[39]
et la tentative de Taylor, l’administration se pose de plus en plus de
questions sur la stratégie militaire à appliquer à l’égard du Nord au
lieu de s’investir plus dans la stabilité du Sud. Pour
la mise en pratique de l’option C’, l’administration adopte un
programme en deux phases. La première phase consiste à intensifier
certaines opérations pendant une durée de 30 jours (raids
sur les routes d’infiltrations, OPLAN...)
Elle sera suivie de la seconde
phase (phase aérienne limitée), qui est supposée durer deux à six mois
afin d’amener Hanoi à la table des négociations. Cette seconde phase,
connaît une certaine réticence de la part de la CIA et du JCS. Certains
comme les généraux H.K. Johnson, Westmoreland et l’amiral Lloyd Mustin
critiquent cette politique de bombardements limités en se basant sur les résultats
négatifs de SIGMA II. Ils
insistent à pouvoir bombarder de manière illimitée le Nord afin de
neutraliser les ressources de celui-ci. Aussi, à l’exception du général
Taylor l’armée s’oppose à ces bombardements limités.[40]
Dans
un premier temps, il semble que le président Johnson n’ait accepté que
l’application de la première phase et donné
son accord de principe pour la deuxième phase. Le 14 décembre la
première phase connue sous le nom de Barrel
Rolls[41],
est lancée. 1.3.2.
Début de Rolling Thunder La
fin de l’année 1964 et le début de l’année 1965 sont riches en
rebondissements qui vont pousser l’administration à entrer dans une
nouvelle phase de l’escalade. 1.3.2.1.
La bataille de Binh Gia et ses
conséquences Le
28 décembre 1964 éclate la bataille de Binh
Gia, à 60 kilomètres de Saigon. Celle-ci
dure 10 jours, 300 soldats sud-viêtnamiens et 17 américains y perdent la
vie. Washington réalise que la situation est désastreuse et que la
politique présente ne peut conduire qu’à une défaite. Le moment est
donc venu de procéder à des choix plus tranchés. Cependant,
les sondages indiquent une forte division au sein de l’opinion publique
sur la nécessité d’un engagement dans la guerre. Johnson étant attaché
aux sondages, préfère
postposer de nouvelles décisions. Mais ce n’est pas la raison principale
du report. La raison pour postposer sa décision est que Johnson ne veut pas
entreprendre de nouvelles actions avant qu’il ait pu approfondir devant le
Congrès son projet de Grande Société.[42]
Comme
Johnson l’explique : « If
we get into this I know what’s going to happen. Those damn conservatives ...in
Congress... are going to use this war as a way of opposing my Great Society
legislation.... They hate this stuff, they don’t want to help the poor and
the negroes....But the war,oh, they’ll like the war. I know what they’ll
say, they’ll say they’re not against it, not against the poor, but we
have this job to do, beating the communists. We beat the communists first,
then we can look around and maybe give something to the poor. »[43]
Toutefois,
durant tout le mois de janvier, Johnson se retrouve sous une énorme
pression de la part de ces conseillers. Par exemple, le 6 janvier Taylor
adresse un câble à Johnson lui recommandant d‘effectuer des
bombardements à l’occasion de la prochaine attaque du Viêt-cong. Il
rapporte également la volonté de Westmoreland d’obtenir 75 000 hommes
pour garantir la sécurité des forces aériennes déjà présentes. Même
si Taylor ne cautionne pas la recommandation de Westmoreland, le poids sur
Johnson pèse de plus en plus lourd afin qu’il prenne une décision. Le
27 janvier c’est au tour de McNamara et McG.Bundy d’exercer des
pressions sur Johnson. McNamara et Bundy rédigent un mémorandum poussant
Johnson à prendre des décisions plus concrètes. Ils lui reprochent que si
la situation devait encore s’aggraver
à Saigon, une des raisons principales en serait la politique
d’attente, l’indécision et les demi-mesures prises par
l’administration. Ils
poussent Johnson à choisir entre une intervention militaire ou un retrait négocié
et humiliant, tout en prônant et développant
uniquement la première option.
Jusqu'à
présent Johnson avait évité
de prendre des décisions ne voulant pas remettre en cause son élection présidentielle,
ni son projet de Grande Société. Aussi fin janvier, après son entretien
avec McNamara et Bundy il réalise que des mesures escaladant le conflit
s’imposent[44].
Encore
le même jour, le 27 janvier, un nombre de conseillers, sous la direction de
McG. Bundy, quitte Washington pour Saigon pour se rendre compte de la
situation. Par le biais de cette mission, Johnson veut être sûr que sa décision
d’escalader le conflit est la bonne. Un événement important va accélérer
les choses. 1.3.2.2.
L’attaque de l’aéroport de Pleiku Le
7 février (heure de Saigon), le Viêt-cong
attaque un quartier général de l’armée sud-viêtnamienne et une
base américaine près de
Pleiku. Cette dernière fait 8 morts et 108 blessés américains. Il semble
selon C. Cooper, membre de la mission, que le jour avant l’attaque, le 6
(heure de Saigon), les conseillers étaient arrivés à
la conclusion que les Etats-Unis
devraient être prêts à répondre vite et fortement à toute
nouvelle attaque sur des installations américaines.[45]
Aussi contrairement à ce que déclarent nombreux auteurs, la décision de
recommander des bombardements (=Phase II de l’option C’) par les
conseillers sur place a été prise avant l’attaque et non après.
L’attaque du 7 ne vient que renforcer la conviction américaine. Le jour même
de l’attaque sur Pleiku, McG. Bundy, envoie un câble, reproduit en annexe
dans lequel il fait une série de recommandations.[46]
Il estime qu’il faut réagir aux agressions du Viêt-cong en deux phases: n
La phase un consiste en des représailles pour tout incident n
La phase deux inclut des représailles soutenues, sévères et graduées. Ces
recommandations sont rapidement mises à l’épreuve. Le 7 février après
une série de réunions[47]
a lieu une opération en représailles de l’attaque. Comme
l’explique Johnson : « We
had to respond. If we had failed to respond
we would have conveyed to Hanoi, Peking and Moscow our lack of
interest in the South vietnamese government. In addition the South
vietnamese would have tought we had abadonned them. » [48]
L’opinion
publique approuve par une grande majorité (76%) les actions de représailles.
60% approuvent la politique de Johnson menée au Viêt-nam. Avant
Pleiku ils n’étaient que 40%. De même les médias -
Washington Post, New York Times, New York Herald Tribune- tout comme le
Congrès approuvent la politique suivie. Pour un président sensible à
l’opinion publique, ces chiffres représentent un stimulant à une
intervention plus musclée, préconisée par McG. Bundy et McNaughton dans
le mémorandum du 7 février. Entre
le 7 et le 10 des discussions ont lieu pour passer de la Phase I à la Phase
II. Le 10, l’attaque de baraquements américains à Qui Nhon[49],
tuant 23 américains, persuade Johnson à passer à la Phase II.
Méfiant et hésitant comme toujours, Johnson fait appel à
Eisenhower le 17 février pour avoir son avis sur la décision de passer à
la Phase II. Eisenhower, présumant
que les Etats-Unis ont décidé de s’engager, encourage Johnson à prendre
les mesures nécessaires afin de vaincre. Il suggère même d’engager des
troupes terrestres si nécessaires. Rolling Thunder débute début mars et dure jusqu’au lendemain de l’offensive du Têt. Comme le déclare Johnson dans ces mémoires : « Je pensais qu’une attaque aérienne soudaine et efficace persuaderait peut-être les responsables d’Hanoi que nous étions décidés et que le Nord ne pouvait plus compter sur une immunité permanente s’il poursuivait son agression contre le Sud. »[50]. Les Etats-Unis lâcheront trois fois plus de tonnage de bombes que durant la Seconde Guerre mondiale. Toutefois, la majorité des bombardements se limitent à la région juste au-dessus du 17e parallèle (= 19e parallèle ou en dessous). Les grandes villes du Nord, tout comme les digues sont épargnées. | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||