| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Les Stratégiques
La politique américaine à l'égard du Vietnam de 1946 à 1973. Faits, prise de décision et stratégie
Chapitre II : 1967 - 1968, de l'espoir au désespoir
Comme le titre de ce chapitre l'indique, nous
mettons l’accent sur l’année 1967 et l’année 1968. Pour l'année,
1967 nous examinons les débats concernant une demande de renfort de la part
de Westmoreland. Pour l’année 1968 nous étudions les conséquences de
l’offensive du Têt. Avant d’aborder ces deux années, nous nous
attardons sur les courants politiques qui font leur apparition (ou qui se
confirment) au début de l’année 1966. Ce point permet d’observer un début
de divergences entre les différents protagonistes de la prise de décision.
Egalement, dans ce point, nous passons brièvement en revue les raisons de
la décision prise par Johnson de bombarder le Nord en juin 1966. Par cette
décision, l’administration franchit un nouveau pas dans l’escalade. 2.1.
1966 : américanisation du conflit Début
1966 la guerre prend de plus en plus l’allure et le style d’une
entreprise américaine. Aussi
de plus en plus de courants divergents font leur apparition. 2.1.1.
Apparition et confirmation de divers courants Les
difficultés américaines au Viêt-nam donnent lieu à diverses interprétations
et impossibilité de gagner
rapidement la guerre par le seul moyen de la force militaire fait proposer
de nombreuses solutions. Ce qui suit s’appuie sur l’excellent article
paru en 1966 dans la revue Défense Nationale[1].
L’auteur analyse trois courants, présents fin 1965, début 1966. Ces
trois courants sont représentés par G.F. Kennan, le général Maxwell
Taylor et M.Mansfield. 2.1.1.1.
Le point de vue des colombes :
Kennan Pour
G.F.Kennan, le Viêt-nam ne semble pas avoir un tel intérêt sur le plan
militaire ou industriel qu’il vaille la mise que Washington y a engagée.[2]
Aussi, il estime que l’envoi des troupes est une erreur. Si un
retrait rapide, désordonné déservirait les intérêts américains
dans la région, un retrait serait souhaitable dès que l’occasion se présente.
De plus, Kennan réalise que, si le Viêt-cong est écrasé sous la force,
il parviendra à se réfugier dans les actions clandestines. De même que de
grands succès militaires américains ne pourront être obtenus qu’au prix
d’une telle destruction qu’il serait désirable que les Etats-Unis
n’aient pas en assumer la responsabilité. Enfin, Kennan constate que
cette guerre oblige les Etats-Unis à délaisser d’autres questions, entre
autres la relation avec l’Union soviétique. Ce qui est également intéressant
chez Kennan est qu’il ne croit plus en 1966 dans la théorie des dominos.
Selon lui, le danger de voir s’étendre le Communisme dans les Etats
limitrophes dépend plus des circonstances du moment, que d’un simple
voisinage géographique. Font partie de ce courant : le sénateur
Morse, le sénateur Fullbright,...et en moindre mesure G.Ball. 2.1.1.2.
Le point de vue des faucons : Taylor Le point de vue du général Taylor, qui est celui des faucons de l’administration Johnson comprend quatre facteurs : A. augmentation des effectifs américains au Sud - Viêt-nam, tout comme ceux de l’armée sud-viêtnamienne. B. emploi des forces aériennes contre le Nord et cela pour trois raisons : a) nécessité de convaincre les sud-viêtnamiens que les attaques qu’ils subissent ne resteront pas impunies ; b) limité l’acheminement des renforts du Nord au Viêt-cong ; c)
raison psychologique : faire comprendre au Nord, qu’il
payerait par un prix de plus en plus élevé leur aide au Viêt-cong. C. activités non-militaires (réformes administratives, instauration d’une démocratie,...), ayant comme objectif d’améliorer les conditions de vie de la population. D.
tentatives de discussions pour un règlement pacifique du conflit ( restera
longtemps sans réponse)
Pour les faucons c’est la
seule stratégie qui puisse porter ses fruits. Il y a donc un rejet d’un
retrait des troupes, tout comme il n’ y a pas de volonté de frapper
« massivement » le Nord ou la Chine (réponse graduée). Font
partie de ce courant : McNamara, Rusk, Rostow, .... 2.1.1.3.
Le point de vue des modérés : Mansfield Un
troisième avis se fait jour dans un rapport d’une commission sénatoriale
début 1966 rédigé par le Sénateur Mike Mansfield.
Dans ce rapport, il déclare que le contrôle du pays est dans
l’ensemble ce qu’il était en janvier 1965 : 40% de la population
sous contrôle du Viêt-cong. L’intervention des forces américaines n’est pas parvenue à modifier ce rapport, elle n’est parvenue qu’à le maintenir. Aussi, il estime qu’il faut renforcer l’intervention américaine, si la situation se maintien en tant que telle. Comme il le déclare dans son rapport : « Telle qu’elle se présente aujourd’hui, la situation ne nous laisse entrevoir que la chance très minime d’un règlement équitable négocié, ou, sinon la perspective d’une poursuite de la lutte qui nous conduirait à la guerre générale sur le continent asiatique. »[3] Mansfield constate que les Etats-Unis sont dans une mauvaise posture, mais que la seule façon de s’en sortir est d’y rester. Si ce courant est proche des faucons, il est plus modéré et beaucoup plus pessimiste. Aussi, c’est un courant qui au cours des années va avoir de plus en plus d’adhérents. Alors
que durant l’année 1965, la majorité de l’administration est faucon,
petit à petit, à partir de 1966 les deux autres courants, celui des
colombes et surtout celui des modérés, se confirment au sein de
l’administration. Nous verrons ces changements, ces glissements de manière
plus explicite dans les points qui vont suivre. 2.1.2.
Bombardements de juin 1966 sur Hanoi En juin 1966, les Américains franchissent un nouveau pas dans l’escalade de la guerre, en bombardant Hanoi. Le raid a lieu le 29 juin 1966. Devant la contestation de l’opinion internationale McNamara explique les raisons qui poussent Washington à bombarder les alentours de Hanoi et le port de Haiphong[4] : 1. neutraliser à Haiphong les installations les plus facilement accessibles à des débarquements massifs d’essence, de façon à ce que le Nord soit forcé de rechercher d’autres moyens moins aisés de procéder à ces débarquements massifs d’essence ; 2. détruire les stocks et les entrepôts. Hanoi représente 20% et Haïphong 40% de la capacité nationale ; 3. démolir à Hanoi les possibilités de transports ; 4.
forcer le Nord à utiliser des hommes, du matériel et du temps à réparer
les moyens de distribution .
Aussitôt, le Nord décentralise
l’essence. Toutes les routes qui descendent vers le Sud empruntées par
les camions, sont truffées de mini-dépôts, indécelables pour
l’aviation américaine. Par conséquent, les bombardements sont peu
efficaces. De plus, l’aviation américaine au lieu de bombarder de manière
constante le Nord ne le fait
que de manière sporadique, ne voulant ni provoquer la Chine, ni abandonner
sa politique de réponse graduée. Malgré
de nets succès en 1966, qui permettent de ramener
la population contrôlée par le Viêt-cong au Sud de 3,2 millions à
une population de 2,4 millions, beaucoup de zones restent sous contrôle du
Viêt-cong. Aussi, le conflit semble s’enliser et les pertes humaines
commencent à peser lourd sur une opinion publique de plus en plus hostile
au conflit. Fin 1966, début 1967, la situation n’évoluant pas, les
divisions au sein de l’administration sont de plus en plus grandes et les
débats de plus en plus houleux concernant le nombre de troupes, l ‘efficacité
des bombardements, l’élargissement des bombardements, la mobilisation des
réservistes,.... . 2.2.
1967 : Accord sur les objectifs, désaccord sur les moyens de les
atteindre.
Dans
ce point, nous examinons à travers la nouvelle demande de Westmoreland la
division entre les conseillers et la division dans la société américaine
sur les moyens d’atteindre les objectifs. 2.2.1.
De nouveaux renforts pour Westmoreland ?
Au
mois de mars a lieu une réunion à Guam
dont l’objectif est de présenter au gouvernement vietnamien la nouvelle
équipe civile de l’effort américain au Viêt-nam : R. Komer, qui va
s’occuper des programmes de pacification[5],
D. Lillenthal, conseiller spécial auprès du gouvernement de Saigon afin
d’aider à planifier le développement économique [6]et
E. Bunker, nouvel ambassadeur à Saigon. Revenons sur la nomination
de ce dernier. 2.2.1.1.
La nomination d’Ellsworth Bunker
En 1965, Johnson envoie 25 000
hommes en République Dominicaine afin de prévenir les castristes de
prendre le pouvoir dans ce pays au bord de la guerre civile. Après
l’intervention américaine, E. Bunker est le seul à parvenir à trouver
une solution satisfaisant toutes les parties concernées. En 1967, Johnson ayant besoin d’un homme de confiance sur place pense à Bunker. Dès son entrée en fonction en 1967, Bunker se concentre sur quatre points qu’il développe au moment de la conférence de Guam[7] : 1. convaincre le gouvernement sud-viêtnamien de devenir légitime ; 2. instaurer un programme de pacification dans les zones rurales ; 3. reprise petit à petit des missions et tâches des forces américaines par l’armée sud-viêtnamienne ; 4.
pousser le gouvernement sud-viêtnamien à promouvoir le développement
économique afin d’améliorer les conditions de vie de la population Bunker
ne rencontre aucune opposition de la part de Westmoreland. Le consentement
de Westmoreland peut paraître étonnant, pourtant, il est logique. L’année
1967 correspond à la troisième
phase de son plan original. (cfr.supra) Cette troisième phase n’aura pas
lieu sous Johnson, mais tous les rapports établis à cette époque (entre
janvier et juillet 1967 )permettent de croire le contraire.Aussi, il faut
bien garder en mémoire qu’à cette époque Westmoreland, Bunker et les
conseillers de Johnson sont
convaincus que les Etats-Unis sont occupés à gagner la guerre. C’est
à cette conférence que Westmoreland fait une nouvelle demande pour obtenir
des renforts. La demande d’augmenter les troupes en 1967 a comme objectif
de donner le coup de grâce au Viêt-cong et de rendre ainsi le retrait plus
rapide et plus facile. (Cfr. supra la situation en juillet 1962 et ses
suites) 2.2.1.2.
La demande de Westmoreland et ses suites A
la conférence de Guam
le 25 mars, Westmoreland rapporte à Johnson, que la guerre ne pourra jamais
être gagnée à moins que les infiltrations puissent être arrêtées :
« As
I see the situation, Mr President, unless our military pressure causes the
Viet cong to crumble, or Hanoi withdraws her support, this war could go on
indefinitely. It’s a question of holding off the bullies from wrecking
this structure that has been underminded over a period of years by the
termites. But we are making progress....we have found that we can fight the
guerilla. We can fight in the swamps. We can fight in the mountains, (...)We
can fight in the jungle. (....) »[8]
Il
indique à Johnson que l’envoi de 95 000 hommes permettrait de finir la
guerre en trois ans, que l’envoi de 195 000 hommes permettrait d’en
finir en moins de deux ans. Au moment de la conférence, la présence américaine
militaire est déjà de 470 000 hommes. Cela ferait selon l’option un
total de 570 000 ou 670 000 hommes. Le général Wheeler propose également
d’élargir le conflit au Cambodge et au Laos afin de s’attaquer aux différents
sanctuaires. Alarmés
par les propos de Wheeler, les conseillers se mobilisent, afin d’éviter
toute expansion du conflit. Ils estiment que cela entraînerait un conflit
avec la Chine et l’U.R.S.S.. Les conseillers par contre, sont plus divisés
sur la demande d’envoyer de nouveaux bataillons, qui suppose la
mobilisation des réservistes et donc des débats houleux au Congrès.
Durant
les semaines qui suivent, certaines propositions faites par des conseillers
sont rassemblées dans un mémorandum rédigé par Taylor [9]: 1.
All
out :
renfort de 200 000 hommes (Westmoreland) ; 2.
Stick
it out:
poursuite de la politique actuelle ;
3.
Pull
back :
arrêt des bombardements sur le Nord, négociation (McNamara, R. Kennedy) ; 4.
Pull
out :retrait
pur et simple [Sénateur Morse(cas isolé)] Fin
avril, Westmoreland est convié à Washington pour discuter de ses
recommandations, mais aucune décision est prise. Le 19 mai McNamara présente
un mémorandum au président recommandant un accroissement de 30 000 hommes
et une limitation des bombardements en dessous du 20ème parallèle.
Ce mémorandum du 19 mai est fortement critiqué par le JCS à travers une série
de mémorandum. Le JCS estime que les Etats-Unis sont en train
d’abandonner leur engagement. D.Rusk,
tout en restant un faucon pur et dur, s’oppose également à un renfort de
200 000 hommes et à tout élargissement du conflit, estimant que la
solution du problème se trouve au Viêt-nam du Sud : diminution de la
corruption, encouragement des programmes de pacification, rendre
l’A.R.V.N. plus efficace,.... Komer, Clifford, Taylor, Mansfield,
Fullbright, Rostow, Humphrey, McPherson et Fortas expriment également leur
point de vue sur le sujet.[10]
Humphrey et Fullbright s’opposent à un nouvel envoi de troupes
terrestres. Fortas soutient la demande de Westmoreland. Rostow recommande un
accroissement de 100 000 hommes et un rappel des réservistes. Les autres
rejoignent plus au moins la position de McNamara. Aussi
à l’exception du JCS, de Rostow et d’Abe Fortas, aucun conseiller
recommande un accroissement de 200 000 hommes. Même la CIA, par la voie de
Helms estime qu’un envoi massif de troupes ne changerait rien, vu le réservoir
de population illimité dans le Nord.
Après une série de nouvelles réunions, une décision est enfin
prise le 14 août. Celle-ci se caractérise par un compromis : les
bombardements se limiteront au 20ème parallèle et un déploiement
de troupes de 48 000 hommes est accordé sans qu’un plafond définitif
soit établi. Ce compromis entraîne de nouvelles frustrations au sein de
l’armée et une détérioration de sa relation avec McNamara, de plus en
plus influencé par les modérés. Aussi les tensions entre le JCS et
McNamara sont de plus en plus fortes. Le
point de non-retour a lieu en août 67, durant les audiences concernant
l’efficacité des bombardements devant un des comités du Sénat.[11]
Le général Wheeler y aborde vers le 15 août l’importance des
bombardements sur le Nord dans l’effort militaire et minimise les tensions
entre civils et militaires afin de donner l’impression d’homogénéité.
Il évoque également le frein imposé par le gradualisme sur l’effectivité
des bombardements. McNamara
s’adresse au comité le 25 août. Comme Wheeler, il minimise les différences
entre militaires et civils mais défend vigoureusement les restrictions
imposées aux bombardements en n’hésitant pas à s’attaquer de manière
implicite aux militaires. Aussi
comme l’explique G.C. Herring ces audiences représentent le pire
cauchemar pour Johnson, lui, qui depuis novembre 1963 est parvenu à
contenir les dissensions au sein de son administration en dehors de
l’opinion publique et du Congrès.[12]
Grâce à son talent, il parvient à maintenir les apparences à l’égard
du monde extérieur. Cependant,
Johnson constate que McNamara a viré de bord. Aussi, Johnson modifie
partiellement sa décision prise le 14 août. Il ne donne pas aux militaires
la guerre qu’ils veulent, dans cette optique McNamara atteint son
objectif, mais la position de McNamara sur la guerre aérienne est
totalement rejetée et une série de cibles sont ajoutées dont certaines
au-dessus du 20ème parallèle.
McNamara
tente bien encore d’imposer ses vues dans un mémorandum rédigé fin
octobre et adressé personnellement à Johnson[13].
Dans ce mémorandum McNamara remet
en question le soutien plus au moins inconditionnel de l’administration au
Viêt-nam du Sud et fait une série de recommandations [14]: 1.
une politique de stabilisation ; 2.
arrêter les bombardements sur le Nord avant la fin de l’année,
afin d’ouvrir des négociations ; 3.
réexaminer les opérations au sol dans le Sud pour réduire les
pertes humaines américaines, laisser davantage au Sud le soin de leur
propre sécurité par un transfert de responsabilité et rendre la guerre au
Sud moins destructrice.
Johnson
soutient plutôt l’approche des
faucons, qui sont plus positifs à l’égard de la situation au Viêt-nam.
D’ailleurs Johnson au moment d’une réunion avec le Comité des Sages au
mois de novembre, n’hésite pas à présenter les points de vue de Bunker
et de Westmoreland, en lui cachant la position
défendue par McNamara. Aussi,
ce mémorandum signifie la fin de la carrière politique de McNamara. A
partir de cette date-là, McNamara est totalement écarté de la prise de décision.
Ayant perdu la confiance du président et de ses collègues, Johnson le
remplace au mois de mars 1968 par Clifford. 2.2.2.
Attitude de l’opinion publique et du Congrès Malgré
une opposition de plus en plus grande à l’égard de la politique de
l’administration, celle-ci ne s’exprime pas encore au Congrès, ni dans
les sondages. L’explication est assez simple. L’opinion publique et le
Congrès continuent à soutenir l’administration dans ses objectifs (=
maintenir le Viêt-nam du Sud libre), mais de moins en moins dans ces
moyens. 2.2.2.1.
Le Congrès Début
67, le Congrès fraîchement élu est invité à voter une loi allouant 12
milliards de dollars au département de la Défense pour la continuation des
opérations militaires. Le 16 mars la loi est votée par 385 voix contre 11
à la Chambre et 77 voix contre 3 au Sénat.[15]
Malgré le scepticisme des représentants sur le déroulement du conflit,
celui-ci ne se traduit pas dans des votes contre la guerre. Certains des
représentants sont opposés à un retrait, mais veulent soit une solution négociée,
soit d’autres moyens pour atteindre les objectifs. D’autres ne veulent
pas voter contre l’engagement, car cela signifierait un manque de soutien
aux militaires. Aussi,
même si le Congrès continue à soutenir la politique de Johnson, les
chiffres sont trompeurs, car les débats deviennent de plus en plus houleux
au Congrès et en particulier au Sénat. L’objectif majeur, un Viêt-nam
du Sud non-communiste et indépendant ne pose pas le problème, mais bien
les moyens utilisés par l’administration pour atteindre cet objectif. 2.2.2.2.
L’opinion publique Malgré l’engrenage l’opinion publique continue à soutenir la politique menée par l’administration Johnson. Cependant, petit à petit on voit à travers les sondages une certaine frustration qui s’installe auprès de l’opinion publique. Tableau :
approbation /désapprobation de la politique de Johnson
Source :
D.M. BARRET, Uncertain Warriors : Johnson and his Vietnam Advisers,
op.cit., p. 70. Ainsi 43% désapprouvent en janvier 1967 la politique menée par Johnson contre 38% l’approuvant. Par contre, on voit qu’en mai et en juin il y a un regain du soutien et après de nouveau un déclin important. Ce sondage semble contredire le point de vue exprimer ci-dessus. Toutefois, le sondage est trompeur, car si on se base sur un sondage proposant une série d’options, les résultats sont totalement différents. Tableau : Soutien
opinion publique au printemps 1967
Source :
D.M. BARRET, Uncertain Warriors : Johnson and his Vietnam Advisers,
op.cit., p. 70.
Comme le Congrès une majorité de l’opinion
publique soutient toujours l’administration dans ses objectifs (69%) mais
pas dans les moyens de les atteindre. 2.2.3. Conclusion Durant
cette période de 1966-1967, on constate que les conseillers partagent
encore toujours les mêmes
objectifs, par contre les moyens de les atteindre divergent de plus en plus
au sein de l’administration. Le plus bel exemple est McNamara dont les
propos sont beaucoup plus modérés. Alors
qu’en 1965, nous avons un système qui se caractérise par un nombre limité
de conseillers et une série de consultations ad hoc, en 1967 ce n’est
plus le cas. En 1967, le système semble chaotique. Par rapport aux années
1964 et 1965, Johnson consulte un nombre impressionnant de conseillers, sans
toutefois parvenir à instaurer un processus décisionnel cohérent. Aussi,
sans que l’administration s’en rende compte le consensus au sein de
l’administration s’effrite de plus en plus. 2.3
L’offensive du Têt En
ce début d’année 1968, les troupes nord-viêtnamiennes lancent
l’offensive du Têt. Les cibles symboles de l’offensive sont
Saigon, Hue, Khe Sanh,... C’est l’offensive du Têt qui bien que repoussée,
va mener les Etats-Unis vers le désengagement militaire. 2.3.1.
Les faits Dans
la nuit du 30 au 31 janvier, les Nord-viêtnamiens
et le Viêt-cong déclenchent une offensive qui semble s’étendre
à tout le pays du Nord au Sud. 36 des 44 capitales provinciales et 64 des
242 villes secondaires sont attaquées par plus de 70 000 hommes. Hué,
l’ancienne capitale impériale est occupée durablement et des commandos
attaquent l’ambassade américaine à Saigon, l’aéroport de Than Son Nut
et quelques autres bâtiments officiels. Le coup est d’autant plus rude
qu’il contredit la thèse de
l’affaiblissement de l’ennemi, énoncée quelques mois (cfr.supra) et mêmes
quelques semaines auparavant. En effet, devant le National
Press Club Westmoreland déclare le 19 novembre: «
Je suis absolument certain que si en 1965 l’ennemi était gagnant, il est
perdant aujourd’hui.... Il est significatif de constater que depuis plus
d’un an l’ennemi n’a pas remporté une seule victoire..... Les unités
Viêtcongs ne peuvent plus combler les vides qui se creusent dans leurs
rangs.... Les effectifs des maquisards diminuent rapidement : leur
moral pose des problèmes. Nous avons appris à nous mesurer avec ces
tactiques de guérilla ; nous avons créé un système de
renseignements répondant à ce nouveau type de guerre.... Nous avons découvert
et déjoué les plans stratégiques de l’ennemi avant qu’il ne puisse
les mettre à exécution. » [16]
Il y déclare également qu’on est entré dans la troisième phase au
cours de laquelle la pression américaine serait maintenue, la coordination
avec les forces vietnamiennes améliorée et l’effort sur le Delta accru.
Cette phase en prépare une quatrième (pas celle énoncée tacitement en
1965) au cours de laquelle il s’agit « d’affaiblir
l’ennemi et de renforcer nos amis jusqu'à ce que nous devenions
progressivement superflus »[17]
(parle déjà de la vietnamisation)
Durant
ces quelques semaines, près de 40 000 Nord-viêtnamiens perdent la vie,
pour 1 100 Américains et 2 500 Sud-viêtnamiens. Ainsi en
un seul mois, l’ennemi subit des pertes plus lourdes que les Américains
en trois ans de présence au Viêt-nam. Alors que l’offensive au Sud est
repoussée, la base de Khe Sanh continue à être assiégée. La base compte
sur les secours venant du Sud pour les débloquer. Mais le gros des troupes
américaines est engagé dans des opérations pour éliminer les poches de résistance
dans les villes sud-viêtnamiennes et autour des bases. Cependant
le président n’a qu’un souci : éviter que Khe Sanh devienne un
nouveau Dien Bien Phu. Aussi, il faut à tout prix sauver Khe Sanh, car une
défaite frapperait psychologiquement et stratégiquement les Américains.
Si Khe Sanh est abandonné, les troupes nord-viêtnamiennes descendraient
par la route 9 sur Saigon. De plus, 4 autres routes naturelles à travers
les vallées rendraient différentes bases américaines ( Rockpile, Con
Thien, Dong Ha et Phu Bai ) vulnérables. Ce qui aurait eu comme conséquence
le contrôle des provinces Quang Tri et Thua Thien par le Nord. (Annexe
carte de Khe Sanh)
Après un siège de plus de deux mois
(76 jours), Khe Sanh est débloquée officiellement le 6 avril.
Officieusement les combats, certes de moindre intensité, se déroulent
jusqu'à début juin. Pour des raisons, tactiques
la base sera abandonnée par le général Abrams, remplaçant de
Westmoreland, sous ordre de Washington, le 5 juillet. La fermeture de la
base augmentera encore les tensions entre les civils et les militaires. Ces
derniers ne comprennent pas pourquoi après avoir défendu cette base durant
des mois, ils doivent l’abandonner pour des raisons qui restent encore très
obscures à ce jour. Pourquoi abandonner Khe
Sanh qui est stratégiquement important, en prétextant que la base de Camp
Stud, permettrait de reprendre les tâches de Khe
Sanh. Situé au Nord et bien au-dessus de la base de Khe
Sanh, la base Camp Stud est
beaucoup plus vulnérable.[18]
(Cfr. Annexe carte) Il
semble que seul, la volonté d’éviter un nouveau siège sanglant comme Khe
Sanh ait poussé Johnson a abandonné cette dernière. Il ne faut pas
oublier que c’est la bataille de Khe Sanh et en moindre mesure
l’offensive du Têt qui a
fait vaciller l’opinion publique contre l’engagement des troupes américaines
au Viêt-nam. Durant l’offensive du Têt, 25% des images diffusées dans
les foyers américains sont consacrées à Khe Sanh. Dans le cas de la chaîne,
CBS le taux d’images venant de Khe Sanh est de 50%. Une autre raison de
l’abandon a fait son apparition récemment. Il semblerait que Johnson ait
voulu envoyer, en abandonnant Khe Sanh, un message à Hanoi afin de montrer
la volonté américaine de négocier. 2.3.2.
Vers une nouvelle politique ?
Après
l’éclatante victoire sur le terrain, l’Etat-major (Wheeler /
Westmoreland) désire un renfort de 206 000 hommes supplémentaires pour
lancer une attaque décisive : 108 000 troupes pour le premier mai, 42
000 pour le premier septembre et 55 000 pour le 31 décembre.
Les renforts seraient composés de 171 000 forces terrestres, de 22
000 forces aériennes et de 13 000 forces navales. Si
nous suivons le raisonnement de Westmoreland ce renfort paraît se
justifier. L’échec de l’offensive du Têt, a complètement désorganisé
et fait fuir les forces du Viêt-cong. Comme
le déclare Westmoreland : « We
are now in a new ball game that
present a situation of great opportunity. »[19]
Il faut bien réaliser
que la demande de Westmoreland ne vaut que si l’administration est prête
à poursuivre l’ennemi jusque dans le Nord. Dans
le cas contraire, Westmoreland n’exige aucun renfort : « What
I told Wheeler was, that if the strategy was going to change, I could
justifiy 200 000 additional troops in the war zone, But if the strategy was
not changed, major reinforcements would not be necessary ».[20]
Wheeler,
voulant également obtenir les renforts, décrit l’offensive du Têt comme
étant comparable à la bataille de Gettysburg (= la chute de Saigon étant
proche). Wheeler sait que les raisons des renforts - poursuivre et
neutraliser l’armée nord-viêtnamienne en déroute - ne seront jamais
acceptées par les civils et militaires à Washington. Aussi afin
d’obtenir les renforts, il va décrire la situation sur place comme étant
catastrophique, estimant cette politique la meilleure pour obtenir les
renforts. Wheeler considère
qu’il est préférable d’obtenir
d’abord les renforts et qu’ensuite il sera encore possible de discuter
de la nouvelle stratégie[21]
de Westmoreland : « Troops,
not strategy was the stronger talking point »[22]
Les
militaires estiment le moment opportun
pour prendre en main la politique au Viêt-nam, menée jusqu’ici
par les civils et une partie des militaires de Washington. Cependant, cette
description des faits aura un effet opposé à celui souhaité. Cette
demande va inciter les différents départements sur proposition du président
Johnson à faire une étude de la politique à mener au Viêt-nam. Dans les
faits, il semble que Johnson organise cette étude afin de connaître les
modalités de l’envoi des renforts recommandés par les militaires. 2.3.2.1.
La Task Force
L’étude
prend la forme de ce qu’on a appelé la
task force[23].
Participent à cette task
force : Clifford, Nitze, P Warnke, Ph Goulding , Rusk, N.
Katzenbach, W.Bundy, P Habib (département d’Etat), Wheeler, R. Helms,
W.Rostow, H. Fowler et Taylor. Le
département de la Défense par la voix de Warnke estime qu’au lieu de
continuer les missions de search and
destroy, les marines devraient
plutôt se concentrer à établir un périmètre de sécurité, une sorte de
frontière, afin d’éviter les infiltrations.
Les
membres du département d’Etat sous la direction de W. Bundy, soumettent
différentes propositions concernant
des négociations, élaborées sur base de la formule San Antonio (cfr.
Infra). W. Bundy par contre rédige
un document qui recommande la continuation des bombardements. Le
JCS par la voix de Wheeler estime les propositions des différents départements
comme vagues. Devant ces désaccords, Clifford propose d‘arriver à un
compromis. Ce compromis prend la forme d’un mémorandum présenté
par Clifford le 4 mars au président Johnson.
Le mémorandum recommande
entre autres[24]: 1.
un déploiement de 22 000 troupes supplémentaires, dont 60% seraient
des troupes combattantes ; 2.
suspension du déploiement du contingent de 185 000 militaires
(examen de la situation de semaine en semaine) ; 3.
pas de nouvelles propositions de paix ; 4.
accord pour une mobilisation de 262 000 réservistes ; Le
fait que Clifford insiste sur un compromis et qu’il le présente au président,
ne permet plus à ce dernier de jeter son dévolu sur l‘orientation
qu’il privilégie. Aussi, c’est à contrecœur qu’il n’envoie que 22
000 hommes au lieu des 200 000 exigés par Westmoreland.[25]
Attendu
qu’ avec Johnson les décisions ne sont jamais finales, il va consulter
une série d’autres personnes pour s’assurer que la voie dans laquelle
il se dirige est la bonne : D.Acheson, Comité des Sages,.... 2.3.2.2.
D.Acheson[26]
et A. Goldberg Johnson
étant de plus en plus troublé et incertain quant à la politique à mener
au Viêt-nam fait appel à D. Acheson, pour qui il a une grande admiration.
Fin février le président Johnson lui demande d’examiner la question.
Acheson accepte à condition de pouvoir faire sa propre étude et non
se limiter aux sources officielles. Plus au moins 15 jours plus tard,
le 15 mars, il rend ses conclusions. Acheson recommande au président de
modifier la politique actuelle à l’égard du Viêt-nam. Il explique que
la réalisation de la politique de Westmoreland exigera de nombreuses années
et une opinion publique de plus en plus opposée à la guerre.
Au
même moment l’ambassadeur américain aux Nations Unies, Goldberg, préconise
un arrêt total des
bombardements afin de rendre des négociations possibles. Malgré,
le rapport du task force, Acheson
et A. Goldberg, Johnson continue à hésiter et promet de prendre une décision
après la réunion du Comité des Sages planifié le 25 et 26 mars. 2.3.2.3.
Le Comité des Sages Le
groupe des Sages, se réunit le
25 et 26 mars[27]
Il est composé de D.Acheson (secrétaire d’Etat sous Truman),G.Ball,
McGeorge Bundy, D Dillon (Ambassadeur en France sous Eisenhower), C. Vance
(secrétaire député de la Défense sous McNamara), A. Dean, J.J. McCloy,
O. Bradley, M. Ridgway, général M. Taylor, R. Murphy (ambassadeur de carrière
sous Truman-Eisenhower), H.C. Lodge, A. Fortas et A. Goldberg. Une
minorité composée de Taylor, Fortas et Murphy recommande de renforcer les
bombardements. D’autres comme Vance, Acheson,Bundy, Dillon,Goldberg, Ball
et Ridgway prônent de suivre une nouvelle voie . Le reste se situe
entre les deux approches. Aussi après une discussion avec la majorité des
membres du Comité, Johnson se
rend compte qu’un changement de politique s’impose. Tout
désireux qu’aurait été le groupe de travail, le Comité des Sages,...
de répondre de manière favorable aux demandes, il était impossible de ne
pas en voir les effets en des domaines fondamentaux[28] : 1.
l’envoi au Viêt-nam de ces renforts aurait entraîné une levée
d’environ 280 000 hommes (des réservistes) et un prolongement du temps de
service de la plupart des hommes en service actif de l’époque ; 2.
l’envoi des troupes aurait entraîné une augmentation des
effectifs ennemis (zero-sum game) ; 3.
Cela aurait entraîné une hausse s’élevant à deux milliards de
dollars pour les mois de mars à juin et
une hausse de 10 milliards de dollars pour l’année fiscale
1969 ; 4.
Cela aurait également résulté dans une augmentation des impôts et
un contrôle des prix et salaires ; 5.
Pendant combien de temps les Américains devraient-ils envoyer leurs
troupes et supporter le poids de la guerre ? Nul ne pouvait y répondre ; 6.
De plus, l’envoi des troupes, ne changerait pas les opérations
militaires, qui étaient gênées par trois décisions politiques prises par
le président Johnson : a)
interdiction d’envahir le Nord ; b)
interdiction
de miner le port de Haïphong ; c)
interdiction de poursuivre l’adversaire sur le territoire laotien
ou cambodgien, pour ne pas étendre politiquement et géographiquement la
guerre sans contrepartie véritable.
Dans
ces conditions, l’envoi de troupes se serait caractérisé par un statu
quo et n’aurait certainement pas hâté un dénouement du conflit. 2.3.2.4.
L’opinion publique Le
but principal de l’offensive du Têt était clair. Le Viêt-cong espérait
frapper un coup terrible qui anéantirait l’armée sud-viêtnamienne et
entraînerait un soulèvement populaire. Malgré leur défaite, le Viêt-cong
remporte une victoire psychologique importante. L’opinion publique et les
médias se retournent contre la guerre. Dès le début de l'offensive, les
correspondants sur place paniquent,
faisant passer pour une victoire Viêt-cong ce qui est une défaite et
transmettant de fausses nouvelles non-vérifiées. Aussi, la presse va
donner une image incomplète des combats qui va avoir une certaine influence
sur l’opinion publique. Si
nous analysons l’évolution de l’opinion opposée à la guerre entre décembre
1967 et avril 1968, elle va croissante. Tableau :
réaction
de l’opinion publique avant, pendant et après l’offensive du Têt.
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