| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Les Stratégiques
La politique américaine à l'égard du Vietnam de 1946 à 1973. Faits, prise de décision et stratégie
Partie V : La présidence impériale de Nixon
Chapitre I : L'équipe décisionnelle sous Nixon
« If Indochina went Communist, Red pressure would increas on Malaya, Thailand and Indonesia and other Asian nations. The main target of the Communists in Indochina, as it was in Korea, is Japan. Conquest of areas so vital to Japan’s economy would reduce
Japan to an economic satellite of the Soviet union. » R. Nixon,1954 1.1.La
personnalité et carrière de Nixon Richard Mulhous Nixon (1913-1994) né en Californie, d’origine moyenne s’intéresse très tôt à la politique. Il fait des études de sciences politiques et se distingue dans les différents débats auxquels il participe durant ces années. Il entame ensuite des études de droit. Après
la guerre, il s’engage dans la politique où très vite ses dons de
politiciens font surface : grand tacticien, rhétorique efficace,
propagande politique,... Après avoir été représentant, il devient sénateur
en 1950. Après
la victoire d’Eisenhower, il laisse son poste de sénateur pour celui de
vice-président. Durant cette période, il a la chance de voyager énormément
et d’acquérir une bonne connaissance des relations internationales, ce
qui lui permet, au moment de sa présidence, de sortir les Etats-Unis du Viêt-nam.
C’est une qualité que ses prédécesseurs n’ont pas toujours eue. En
1960 il brigue le poste de président, mais échoue devant
J.F.Kennedy. Entre 1960 et 1964, il se fait plus discret sur la scène
politique. Cependant, après la défaite de Goldwater aux élections de
1964, Nixon émerge comme le nouveau chef de l’opposition et n’hésite
pas à soutenir la politique des bombardements de l’administration
Johnson, tout en insistant que le seul objectif doit être la victoire. Sa campagne présidentielle de 1968 est surtout marquée par l'affaire, Chennault[1] Au mois d’octobre le président Johnson donne l’ordre à Harriman et Vance de tout faire pour accélérer les négociations. Les élections présidentielles étant proches, Nixon estime qu’un accord lui ferait probablement perdre les élections. Par conséquent, Nixon par l’intermédiaire d’Anna Chennault, républicaine et proche du général Thieu, et le sénateur E. Dirksen, parvient à capoter les négociations en promettant à Thieu qu’avec l’administration Nixon il obtiendra un meilleur accord. Cet
épisode montre bien le machiavélisme de Nixon, même s’il faut reconnaître
que les négociations du mois d’octobre avaient comme objectif de la part
des Démocrates de faire monter le candidat démocrate Humphrey dans les
sondages et qu’un accord avait peu de chance d’aboutir. Quand Nixon prend le pouvoir en janvier 1969, une tâche importante lui incombe : finir l’engagement américain au Viêt-nam. Il hérite d’une situation qui n’a rien d’enviable : Ø il y a 536 000 soldats américains au Viêt-nam en janvier 1969 ; Ø chaque semaine, environ 300 corps sont rapatriés par avion ; Ø l’engagement américain au Viêt-nam coûte 20 milliards de dollars par an ; Ø
l’année 1968 a été particulièrement douloureuse :
l’offensive du Têt, Khe Sanh,... Dans ce contexte, l’administration Nixon parvient à la conclusion qu’il lui faut définir une nouvelle stratégie pour contrer Hanoi. Cette nouvelle stratégie suppose trois mesures [2]: A. aval du Congrès pour poursuivre la guerre ; B. ouverture de négociations au cours desquelles Washington fera toutes les concessions possibles sans jamais accepter cependant la mainmise communiste ; C.
une nouvelle stratégie militaire axée à l’intérieur du Viêt-nam du
Sud sur la défense des zones fortement peuplées, la destruction des voies
de ravitaillement de Hanoi par la neutralisation de la piste Ho Chi Minh au
Laos, le nettoyage des bases cambodgiennes et le minage des ports nord-viêtnamiens. Au
cours de la présidence Nixon, ces différentes dispositions comme nous
allons le voir seront adoptées. 1.2.
L’équipe 1.2.1.
Le secrétaire d’Etat, le secrétaire à la Défense et le JCS
William
P. Rogers, qui a collaboré avec Nixon sous l’administration Eisenhower
est nommé au poste de secrétaire d’Etat. Nonobstant des différends nés
après leur collaboration sous Eisenhower et sa méconnaissance des affaires
étrangères, Nixon estime que Rogers serait parfait au département
d’Etat. Sa méconnaissance des affaires étrangères est pour Nixon un
atout, car cela lui permet de maintenir le contrôle de la politique étrangère.
De plus, Rogers étant égocentrique et ambitieux, les fonctionnaires du département
n’auraient qu’à bien se tenir. Cependant, Rogers, au lieu de devenir le
défenseur de la politique présidentielle auprès de son département, du
Congrès et de la presse, se fait porte-parole de ses subordonnés. Cette
situation va entraîner des conflits entre les deux hommes. Afin d’éviter
des affrontements permanents, Nixon et Kissinger n’hésitent pas à établir
des filières non-officielles avec les principaux dirigeants étrangers.
Aussi, la plupart du temps, Rogers est complètement exclu de la prise de décision. Le
département de la Défense est dirigé par Melvin R. Laird. Pendant seize
années au Congrès, Laird a servi à la sous-commission de la Défense
nationale au sein de la commission budgétaire de la Chambre des Représentants.
Par conséquent, il joue un rôle important d’intermédiaire entre
Kissinger et le JCS durant le conflit vietnamien.[3]
Comme nous le verrons son rôle dans la politique américaine à l’égard
du Viêt-nam est plus important qu’une partie des auteurs veulent bien
faire croire. Sous Nixon, les militaires sont très présents au sein du National Security Council staff, avec entre autres le colonel Alexander Haig. Ce dernier permet à Kissinger d’être en contact direct avec l’Etat-major interarmes, en évitant de passer par le département de la Défense. Cependant, le JCS participe peu aux réunions du C.N.S. La raison est double : le retrait des troupes du Viêt-nam et l’appropriation des négociations SALT par Nixon et Kissinger.[4]Seul le chef de l’Etat-major interarmes E. Wheeler a son mot à dire. Son mandat aurait dû se terminer en juillet 1968, mais Johnson l’avait prolongé d’un an, afin que son successeur puisse nommer son remplaçant. Cependant, l’expérience de Wheeler se révèle si indispensable que Nixon le maintient à son poste. Le général Abrams et l’ambassadeur Bunker sont également maintenus à leur poste.
Parce que Nixon ne fait ni
confiance aux départements d’Etat et de la Défense ni à la CIA, il
donne les pleins pouvoirs à son conseiller pour la sécurité, H. Kissinger
et à son organisme, le Conseil National de Sécurité. Nixon garde un
excellent souvenir du C.N.S., lors de sa vice-présidence sous Eisenhower.
Aussi, son objectif est de faire renaître le C.N.S. de ses cendres sous une
forme nouvelle. Car
pour Nixon : « Since
1960, this Council has virtually disappeared as an operating function. In
its place there have been catch-as-can talk-fests between the President, his
staff assistants, and various others. I attribute most of ours serious
reverses abroad since 1960 to the inability or disinclination of President
Eisenhower’s successor’s to make effective use of this important Council
to its pre-eminent rôle in national security planning. »[5] 1.2.2.
Le C.N.S. L’organe
le plus structuré et centralisé n’est sans aucun doute le C.N.S. A la tête
du C.N.S., nous trouvons H. Kissinger. Une des raisons de la nomination de
Kissinger est qu’il représente au sein de l’administration la branche
Rockfeller.[6]
Kissinger étant le premier à avoir été nommé par Nixon, il possède
l’avantage de recruter son personnel le premier. Il
s’attache les services de jeunes fonctionnaires, ayant déjà fait leurs
preuves dans les différents départements et de personnalités
universitaires. Le noyau dur au sein du C.N.S. est dès lors formé par des
gens comme Winston Lord, Lawrence Eagleburger, Harold Saunders, Alexander
Haig,...) Comme l’explique H.Kissinger lui même : « La
haute valeur de cette équipe explique en grande partie l’influence
croissante du Conseiller du Président pour les questions de sécurité, et
le développement de mon service devint capital puisque R. Nixon forma un
Cabinet d’hommes capables, astucieux et volontaires, mais qui ne purent
jamais travailler réellement en équipe. »[7] Détestant la bureaucratie, Kissinger passe avec le C.N.S. par-dessus du département d’Etat, tout en lui laissant l’illusion de participer à la prise de décision. Dès le début, Kissinger lance des passerelles et élève des barricades dans tout Washington. Comme l’explique W. Shawcross : « les barricades les plus hautes furent dressées contre W. Rogers et son département d ‘Etat et M. Laird et son département de la Défense. Les passerelles les plus importantes menaient à Nixon, à ses adjoints principaux H.R. Halderman et J. Ehrlichman , à des dirigeants du Congrès soigneusement sélectionnés, au chefs d’Etat-major et à une certaine partie de la presse. (...) »[8] Ainsi dès son entrée en fonction, Kissinger s’approprie les relations avec les ambassadeurs, tâche revenant en tant normal au secrétaire d ‘Etat. (Cfr. par exemple l’excellente relation de Kissinger avec Anatoly Dobrynin, ambassadeur de l’Union soviétique à Washington) De plus, le compte-rendu de ces rencontres ne parvient qu’à certains membres de l’équipe du C.N.S. Comme l’explique W. Bundy : « With this practice went a far more extensive use than ever before of back-channel communication links to foreign countries and american officials abroad, using the facilities of the C.I.A. or occasionally individual military services. »[9] La raison principale de cette façon de travailler est le profond mépris de la part de Nixon et de Kissinger à l’égard des carriéristes au département d’Etat et leur résistance au changement. Sur
la base d’un projet élaboré en grande partie par M. Halperin , sous-secrétaire
à la Défense, Nixon et Kissinger refondent
donc le système de prise de décision, de manière à réduire
l’influence du département d’Etat, du Pentagone et
de la CIA. Comme le déclare S. Karnow : « Les
nouvelles structures furent conçues pour placer Kissinger à la tête de
tout un éventail de commissions gouvernementales et lui assurer le contrôle
des recommandations soumises au Président »[10].
La structure du C.N.S. est développée de façon à décourager les différents
départements à proposer ou à analyser. Toutes les études faites par le
personnel du C.N.S. sont considérées comme qualitativement supérieures. Le
C.N.S. emploie un personnel permanent de 120 personnes. Il peut s’étendre
jusqu'à 300 personnes, mais seul plus au moins 30 personnes participent aux
prises de décisions. Toutefois, cette équipe décisionnelle de +/- 30
personnes ne tarde pas à se décomposer peu à peu. En effet, l’équipe
composée d’une trentaine de sommités va tout au long des années décroître.
Ainsi, plusieurs membres vont démissionner entre autres Morton Halperin,
Richard Sneider,... Aussi, pour juillet 1971 seul un quart des membres, fait
encore partie de l’équipe décisionnelle. Une des raisons principales,
est l’inexistence de contacts avec Kissinger et Nixon et l’impossibilité
d’agir au nom de Kissinger .[11] Les
analyses et études sont rédigées en commun par les groupes interdépartementaux.
Il y a six Interdepartmental groups
(groupes interdépartementaux) avec à la tête un Assistant
Secretary of State : le Moyen-Orient, l’Afrique, l’Amérique
latine, l’Europe, l’Extrême-Orient et les Affaires militaires. Seul,
l’Assistant Secretary du
Moyen-Orient Joseph J Sisco, travaille directement avec Kissinger, Rogers ou
Nixon. D’autres
groupes sont également constitués :
le Senior Review Group ,
le Washington Special Action
Group ( =le groupe d’actions spéciales de Washington (centre des
crises)), Defense Program Review
Committee (=le Comité de révision des programmes de défense), Verification
Panel (=Commission de vérification), Intelligence
Committee (=Comité de renseignement) , Forty
Committee (=comité des quarante s’occupant d’ activités secrètes
et clandestines).... La
politique vietnamienne est sous la supervision du C.N.S.
et en particulier de Kissinger,
Nixon, Haig et Laird. De manière subsidiaire, certaines unités du département
de la Défense, du département d’Etat ou de la CIA, peuvent également
intervenir à travers le groupe d’études spéciales du Viêt-nam avec à
la tête Wayne Smith. Ce groupe a comme tâche principale d’être au
courant de toutes les opérations en cours au Viêt-nam et de proposer des
solutions à des problèmes qui pourraient se poser. Un second groupe,
ad hoc group on Vietnam, dont le responsable est le Secretary
Assistent,W.H. Sullivan, se concentre sur les négociations.[12] Quant
aux réunions du Conseil National de Sécurité, elles sont souvent orchestrées,
arrangées et organisées pour les archives. Si les réunions sont régulières
la première année, elles deviennent rares par la suite. Le rôle du
Conseil va alors aller décroissant, Kissinger
et son équipe prenant les rênes en main.
Elles ne forment même pas un forum de discussions comme sous
Eisenhower. Nixon, Rogers, Kissinger, Laird et Spiro Agnew (vice-président)
participent aux réunions du Conseil. Parfois d’autres membres de
l’administration Nixon y participent comme le général John Mitchell, le
directeur des services de renseignements R. Helms,le chef de l’Etat-major
E. Wheeler,... Egalement deux nouvelles séries de notes de service ayant trait à la Sécurité Nationale sont créées : Ø
Notes
d’Etudes(N.S.S.M) : sont signées par
Kissinger ou Nixon et ont comme
objectif de donner des directives aux divers bureaux pour examiner des
situations ou des problèmes précis pour le compte du président. Ils
fixent également une date limite pour effectuer ce travail. Les résultats
sont alors rassemblés pour être envoyés au Groupe d’Etudes et
d’Analyses, sous le contrôle de Kissinger. Ce dernier présente soit l’étude
au C.N.S., soit il la renvoie aux divers bureaux. Ensuite après une
discussion au C.N.S., le président prend une décision. Les différents
ministères reçoivent alors une note (note exécutive) Ø
Notes exécutives :
elles informent les administrations des décisions présidentielles. L’objectif
de Kissinger et Nixon est donc de constituer à travers le C.N.S.: «
A new bureaucratic methodology based
on probing questions followed by searching and systematic analysis of every
major US policy was designed to provide Washington officialdom with a new
intellectual grid.(...) The desired end-product of a massive re-analysis of
foreign policy within the series was to be
a series of logical options, alternatives or choices consistent with
long-range US goals. » [13] En pratique la prise de décision va se dérouler de manière différente. [1] Pour plus de détails lire W. Bundy, A Tangled Web, London, L.B. Tauris, 1998. pp. 30-48. [2]
H. KISSINGER, Diplomatie, op.cit.,
p. 617. [3]
F. SCHURMAN, The Foreign Politics of Richard Nixon: The Grand Design,
Berkeley: Institute of International Studies, University of California
Berkeley, 1987, p. 98. [4]
J.P. LEACACOS, « Kissinger apparat », Foreign
Policy, 5-8, n° 2046, p. 4 . [5]
S. HESS, Organizing the Presidency,
Washington, The Brookings Institution, 1976, p. 113. [6] Kissinger soutenait la candidature républicaine de Rockfeller au moment des élections de 1968. [7] H.KISSINGER, A la Maison Blanche,1968-1973,(tome I),op.cit., p. 26. [8] W. SHAWCROSS, Une tragédie sans importance, France, éd Balland, 1979, p. 96. [9]
W. BUNDY, op.cit., p. 58. [10]
S. KARNOW, op.cit.,, p. 361. [11]
I.M. DESTLER, « Can one man do », Foreign
Policy, 5-8, n° 2046, p. 35. [12]
J.P. LEACACOS, « Kissinger apparat », Foreign
Policy, 5-8, n° 2046, p. 6. [13]
Ibidem,
p. 12.
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