| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Les Stratégiques
La politique américaine à l'égard du Vietnam de 1946 à 1973. Faits, prise de décision et stratégie
Chapitre III : Analyse de la prise de décision
Comme les chapitres précédents
consacrés à la prise de décision, nous faisons ressortir des faits
une série de variables qui influencent de manière décisive la prise de décision. 3.1.
Structure formelle [1] Nixon applique une structure décisionnelle formelle qui à l’origine ressemble fortement à celle d’Eisenhower où l’organe principal est le C.N.S.. En reprenant le schéma du C.N.S. (cfr.supra) nous avons a priori un système ouvert auquel participent les différents départements. En pratique, Kissinger parvient à travers le C.N.S. à neutraliser tous les autres départements. En reproduisant un autre schéma du C.N.S., nous voyons que Kissinger est présent à tous les niveaux. Aussi,
comme commente B. Mazlish : « Kissinger
accorda le Conseil national de sécurité de façon à en faire un
instrument exquis pour les soli qu’il voulait jouer, et sans doute aussi
pour ceux de Nixon. »[2]
Par conséquent, Kissinger et Nixon ne faisant confiance qu’à Kissinger
et Nixon, nous sommes devant un système de décision qui se caractérise
par une dyarchie où tout avis, conseil ou renseignement contraire est
totalement ignoré. Aussi, plusieurs décisions sont prises sans aucunes
consultations sérieuses. Cela entraîne bien sûr une relation tendue
avec les membres du C.N.S. et les différents départements. La
majorité du temps ces derniers ignorent la teneur des décisions prises,
ayant comme conséquence une mauvaise exécution de la décision. Ainsi,
Kissinger déclare au Washington Post en juillet 1970 : « the
outsider believes a Presidential order is consistently followed out.
Nonsense. I have to spend considerable time seeing that it is carried out
and in the spirit the president intended. »[3]
Par conséquent, Kissinger prend également part à l’exécution des décisions, afin de voir qu’elles soient exécutées selon les consignes. 3.2.
la variable du rôle La
performance de Bundy et Rostow paraît modeste à côté de celle de
Kissinger, qui exerce une autorité inégalée parmi les Conseillers à la sécurité
nationale dans le processus de prise de décision. Personne auparavant dans
le domaine des affaires étrangères était parvenu à monopoliser de façon
si efficace toute une série de fonctions : formulation des stratégies,
supervision de la bureaucratie, relations avec la presse, négociations secrètes,....
(cfr. tableau reproduit en annexe). 3.3.
La variable d’ordre individuel Contrairement
aux autres présidents, la variable d’ordre individuel joue un rôle
essentiel, fondamental. Le pragmatisme de Nixon, sa connaissance de
l’histoire, son expérience, ses nombreux voyages et son réalisme
influencent sa prise de décision en politique étrangère. N’aimant pas la confrontation, il formule sa politique entouré d’un nombre très limité de conseillers. Faire face à ceux qui ne l’approuvent pas est chez Nixon presque une impossibilité physique. Il fuit l’effort de convaincre ses subordonnés. Avec le temps, il prend ses décisions à l’intérieur du cocon qu’il a tissé autour de lui, évitant ceux qui le contredisent. Tableau : Evolution
de la prise de décision
Cette
façon de mener la politique entraîne un dysfonctionnement entre la prise
de décision et l’exécution de la décision. « C’était-là »,
comme l’explique H.Kissinger, « le
paradoxe d’un Président fort dans ses décisions, vague dans le
commandement. »[4]
Contrairement à l’administration Kennedy et Johnson, l’esprit d’équipe
et la cohésion au sein des conseillers est absente, les conseillers du président
(Laird, Rogers) n’hésitant pas à se soustraire aux directives. Pour
Nixon un président est élu pour diriger et commander. Aussi prendre les décisions
par consensus n’est pas un signe de leadership, mais un signe de
faiblesse. Ainsi, il déclare : «
A case might be made for government
by consensus in domestic policy. It will not work in foreign policy. A
president is elected to lead. Government by consensus is no Leadership ;
it is followship, designed to produce outcomes not that are right but that
most people will support. The problem is that sometimes the right decision
is the least popular. »[5]
Si on ne peut pas totalement donner tort à Nixon sur
ce point, il faut toutefois que les mesures impopulaires demeurent
exceptionnelles. Ce qui n’est pas le cas avec Nixon. 3.4.
La variable systémique[6] Nixon
a un grand avantage par rapport à ses prédécesseurs. Il perçoit très
vite que le monde bipolaire a changé. Mais plus important,
il réalise que l’Union soviétique et la Chine ne forment pas un
bloc monolithique. Nixon constate que le monde bipolaire se substitue en un
monde tripolaire, avec l’apparition de nouveaux centres (Europe, Japon)
Par conséquent, Nixon se lance dans une politique de détente à
l’égard de l’Union soviétique et d’une politique d’ouverture à
l’égard de la Chine. Cette politique permet d’opposer la Chine à
l’Union soviétique Sous
Nixon les relations internationales ne sont pas analysées sous l’angle idéologique,
mais bien sous l’angle géopolitique et géostratégique (= Realpolitik).
Vu sous cet angle le Viêt-nam perd tout intérêt. Aussi il n’importe
plus de gagner le conflit ou de protéger le Viêt-nam du Sud, mais bien de
finir la guerre de manière honorable, sans que le prestige soit atteint. 3.5.
Conclusion Tout
comme nous l’avons fait pour les présidents précédents, il y a moyens
à partir des faits et de l’importance de certaines variables d’adapter
le modèle Sui Generis à la
prise de décision sous Nixon. Nixon a la volonté dans sa prise de décision de se rapprocher du modèle rationnel. Cette approche réussit fort bien jusqu’en mai 1970 ( = attaque sur le Cambodge) A partir de cette date-là, malgré une opinion publique et un Congrès s’opposant à la politique menée, il va non seulement persévérer dans cette voie, mais plus grave il exclut tous les acteurs qui s’opposent à sa politique. Aussi sa présidence se caractérise bien par ce que A. Schlesinger appelle la présidence impériale. Une présidence impériale poussée à un tel point, qu’elle mènera au Watergate et à la chute de Nixon. [1] cfr. également le point 1.2. sur l’équipe décisionnelle. [2] B. MAZLISH, Kissinger, portrait psychologique et diplomatique, Bruxelles, éd. Complexe, 1977, p. 275. [3]
M. DESTLER, « Can one man do ? », Foreign
Policy, 5-8, n° 2046, p. 32. [4] H. KISSINGER, A la Maison Blanche, 1968-1973(tomeI), op.cit., p. 498. [5]
R. NIXON, In the Arena : A memoir of Victory, Defeat and Renewal,
NY, Pocket Books, Simon&Schuster, 1991, p. 338. [6] Cfr. le point sur la politique triangulaire.
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