| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Les Stratégiques
La politique américaine à l'égard du Vietnam de 1946 à 1973. Faits, prise de décision et stratégie
Conclusion générale
Dans
ce mémoire, nous avons essayé d’analyser la prise de décision des différentes
administrations confrontées à la guerre du Viêt-nam. Afin d’atteindre
cet objectif, nous avons utilisé comme hypothèse de travail un modèle décisionnel
qui s’applique le mieux à la prise de décision.
Ce modèle nous a permis
de mieux comprendre quel organe dans la prise de décision
a une influence et lequel n’en a aucune.
Cette approche nous a également autorisé à voir la guerre du Viêt-nam
sous un angle différent que celui présenté de manière habituelle. Si
chaque décision suit une certaine logique, de nombreuses erreurs ont été
commises dans leur processus d’élaboration. Comme ce mémoire l’a montré,
l’approche cognitive (l’endiguement du communisme et la théorie des
dominos) est une des raisons majeures de l’engagement américain et
ensuite de l’escalade du conflit au Viêt-nam. La perception de
l’histoire par les différentes administrations et l’analogie avec
Munich a renforcé la politique d’endiguement.
Or, cette théorie est le résultat d’une profonde ignorance de
l’histoire asiatique et des différences radicales entre nations et sociétés
asiatiques. Toutefois
l’approche cognitive n’explique pas seul l’échec de la politique américaine.
Une série d’autres erreurs peuvent également être signalées. Une
fois engagé dans le conflit, une série
de nouvelles fautes vont être commises. Les présidents en organisant leur
présidence, et en particulier l’Exécutif,
de la façon dont ils l’ont fait,
ont formé un frein important à une prise de décision effective.
Les décisions à l’égard du Viêt-nam ont souvent reflété les préférences
du président et de ses proches conseillers et ont rarement été la résultante
de négociations et de marchandages entre les bureaucraties. Il est à cet
égard intéressant de constater jusqu'à quel point les conseillers, et en
particulier le Conseiller pour
la sécurité nationale, ont eu un poids de plus en plus grand dans le
processus de prise de décision par rapport aux organisations
traditionnelles des différents départements. Cette prééminence,
cependant, ne s’est pas traduite en de meilleurs prises de décision et en
un processus amélioré de
considérations des options. Aussi, les différentes administrations ont été
incapables d’organiser les échelons supérieurs du pouvoir exécutif pour
qu’ils soient en mesure de
faire face efficacement à toute la gamme complexe des problèmes politiques
et militaires. A notre sens c’est à ce niveau-là que les leçons les
plus importantes de la guerre du Viêt-nam se situent. L’art
de gouverner requiert la capacité de jugement, la connaissance des affaires
étrangères, le calcul de l’intérêt national, l’équilibre entre l ‘engagement
et la puissance effective et une structure décisionnelle effective. Quelque
chose qui fait gravement défaut au moment de la prise de décision. En
outre, le principe du feed-back
ne fonctionne pas ou peu et cela pour deux raisons. D’une part, le fossé
entre les hommes de terrain et l’administration est à certains moments énorme.
D’autre part, les conseillers n’ont pas ou peu de relations avec leurs départements.
Par conséquent chaque agence, département fait à sa guise. Ainsi,
durant la guerre du Viêt-nam les différents présidents ne parviennent pas
à éviter le danger de
recourir de manière prématurée à des règles décisionnelles communes,
comme l’analogie avec le passé, le compromis au sein de l’Exécutif, un
modèle décisionnel fermé, ... Dès le départ ces administrations se détournent
de la possibilité de bénéficier d’un choix d’analyse plus large. La
plupart des présidents veulent appliquer un modèle rationnel (au sens
strict) de la prise de décision alors que ce modèle n’est efficace
qu’au moment d’une crise de courte durée. Plus une crise est longue,
plus le nombre de variables influençant la prise de décision s’accroît,
plus il faut en tenir compte. Aussi, les différentes administrations ne
comprennent pas que le temps leur est mesuré. Par conséquent, à un
certain moment l’opinion publique, les médias et autres vont également
exercer leur influence dans la prise de décision. Or
les différentes administrations et en particulier l’administration
Johnson, appliquant un modèle rationnel, vont être prises au dépourvu.
Durant toute cette période de l’engagement américain, la Maison Blanche
ne parvient pas à amener le peuple américain à peser le pour et le contre
d’un engagement militaire, ni à expliquer
pourquoi et comment la politique au Viêt-nam est menée. Elle néglige
totalement de préparer l’opinion publique à comprendre les événements
complexes de cette guerre. Une puissance totalitaire peut forcer sa
population à combattre indéfiniment. Une démocratie par contre se bat
tant que l’opinion publique soutient la guerre et ne supporter pas le
conflit qui se traîne sans signes tangibles de progrès. Aussi,
si le degré de soutien requis varie en fonction des actions et décisions
présidentielles, tout comme du jugement personnel du président du degré
de consensus dont il nécessite, l’objectif est d’éviter une tension
entre la qualité d’une décision et son acceptation. Ainsi, la prise de décision
, qui n’est pas une prise de décision de crise, doit toujours se faire en
fonction d’un consensus suffisant au sein de l’administration, du Congrès
et de l’opinion publique. Dans le cas contraire, les effets néfastes de
la décision ne se font pas attendre. De manière similaire, le président
au moment de la prise de décision doit être sensible
à un usage effectif des ressources disponibles. Ce qui n’a pas non
plus été le cas durant le conflit vietnamien. Aussi,
l’enseignement principal que nous pouvons tirer des différentes
adaptations du modèle décisionnel
Sui Generis (cfr. tableau page suivante) est que de tous les systèmes décisionnels,
celui d’Eisenhower est celui qui théoriquement, en tenant compte des
dilemmes permet la meilleure prise de décision. C’est un modèle ouvert
au débat, penchant vers le modèle rationnel, tout en tenant compte des
variables subjectives, de l’opinion publique et du Congrès. Une
restriction de taille de ce modèle est la trop grande influence dans la
prise de décision de l’approche cognitive. Le
Viêt-nam se caractérise également par un conflit important entre les différentes
bureaucraties des agences et départements qui veulent prouver que la voie
qu’ils préconisent est la bonne. La CIA voulait prouver que son programme
de pacification fonctionnerait, le département d’Etat qu’il pouvait
faire du Viêt-nam du Sud un pays politiquement stable, le département de
la Défense que la politique de guerre limitée porterait ses fruits, les
militaires, soutenus par le complexe militaro-industriel que leur matériel
était le meilleur et le plus approprié,... En
outre, face à un ennemi résolu, les dirigeants américains ne croient pas
nécessaire de créer un commandement unifié, laissant libre champ aux
querelles entre les différentes branches de l’armée. Ils ne savent également
pas reconnaître les limites de l’équipement de haute technologie, des
forces et des doctrines militaires modernes, quand il s’agit d’affronter
des mouvements populaires non conventionnels et extrêmement motivés. Par
conséquent, nous rejoignons le point de vue de Carl von Clausewitz : «
Since war is not an act of senseless
passion but is controlled by its political object, the value of this object
must determine the sacrifices to be made for it magnitude and also in
duration. Once the expenditure of effort exceeds the value of the political
object, the object must be renounced. » Rarement,
les conséquences des actions d’une nation se seront autant écartées de
leur objectif de départ. Une approche géopolitique adaptée à l’analyse
de l’intérêt national aurait fait la différence entre ce qui était
important sur le plan stratégique et ce qui était périphérique. Jusqu'à
Nixon, les différents présidents et leur administration vont négliger ce
principe fondamental de toute politique étrangère. En définitive, pour que Washington parvienne à conduire une politique étrangère efficace, celle-ci requiert une double approche : une stratégie constructive, réalisable à l’étranger et le développement d’une explication politique qui parvienne à maintenir un certain consensus sur le front intérieure. Or comme déclarait G. Ball, « les Etats-Unis ont coutume de faire des croisades improvisées et des improvisations qui tournent en croisade. » Leur politique extérieure repose sur des vues à court terme, sur des impulsions généreuses et sur des réactions rapides aux circonstances momentanées. Ainsi, cédant à ce qu’on appelle un « universalisme haletant », les Etats-Unis comme ils l’ont fait au Viêt-nam s’engagent avec un certain enthousiasme et une certaine naïveté.
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