| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Les Stratégiques
La politique américaine à l'égard du Vietnam de 1946 à 1973. Faits, prise de décision et stratégie
Chapitre II : Les modèles décisionnels
L’ensemble
des approches, étudiées dans le premier chapitre ne forment pas une simple
collection d’éléments juxtaposés, sans relations entre elles. Aussi, un
modèle décisionnel est un ensemble ordonné, cohérent dans lequel les
concepts qui le composent ont des relations déterminées. Cet ensemble cohérent
de concepts clairement définis et qui ont entre eux des relations déterminables
est ce qu’on appelle un modèle théorique. Pour J-W Lapierre un modèle
est un objet abstrait, formel sur lequel on peut raisonner et qui aide le
chercheur à comprendre les objets concrets, réels, à établir des faits
et à les expliquer en découvrant
leurs rapports. [1] Un
modèle décisionnel ne correspond donc pas à une description de la réalité.
Il décrit certains éléments
de certains aspects de la réalité et ensuite les simplifie. Comme
l’explique R.Hilsman : «In
a sense, a conceptual model is a little machine. When the analyst turns the
crank, it produces hypotheses that are tested against reality. The
hypotheses will tell the analyst what facts to look for, where to look for
them and what to expect if the specified facts are present. ».[2] Par
conséquent, si aucun modèle théorique n’offre jamais de synthèse
parfaite, il permet de mieux comprendre le processus décisionnel. 2.1.
Le modèle Easton[3] Easton
présente le système politique comme un ensemble structuro-fonctionnaliste
dont il ne donne aucune détermination institutionnelle et qui est
abstraitement considérée comme une boîte noire, une machine, un
transformateur. Celle-ci a pour fonction de convertir les exigences adressées
au système politique(=inputs) en
décisions exécutives, législatives, budgétaires, voire symboliques(=outputs).
La transformation des inputs en outputs
s’effectue à l’intérieur du système par des processus ou séries
d’interactions entre des rôles politiques. Une fois prises les décisions
(outputs) vont avoir un double
effet sur les exigences et les soutiens qui se trouvent à l’entrée du
système : soit elles satisfont les exigences et consolident les
soutiens, soit elles relancent les exigences et affaiblissent les
soutiens.(=feed-back)
L’approche de Easton offre un
modèle théorique qui donne à voir la dynamique d’échanges entre le
système social et le système politique. Cette position théorique présente
un modèle abstrait d’équilibre entre le système politique et
l’environnement sociétal. Aussi, l’approche d'Easton propose un certain
nombre de concepts qui sont opératoires dans le contexte de l’analyse
politique concrète et qui apparaissent comme des lieux stratégiques pour
l’explication des phénomènes de la vie politique. L’analyse offre une
boîte à outils conceptuels qui permettent d’appréhender certains
aspects des processus politiques concrets. 2.1.1.
Les inputs
L’intuition centrale de
l’analyse est que les structures politiques n’existent et n’agissent
que parce qu’elles sont mues par des sollicitations de la société sur
laquelle elles sont branchées. Les demandes ou exigences sont ce que
mettent le système politique en mouvement. La demande ne devient un input
du système politique que si elle franchit le filtre de la régulation. La régulation
de son côté est assurée par des éléments structurés qui sont les
vecteurs de l’exigence, qui la font entrer dans le système politique.(ex.
les partis politiques, les lobbies, le Congrès,...) Dans les systèmes
politiques des sociétés où le pouvoir exécutif détient une primauté de
faire sur le pouvoir législatif, les exigences sont souvent introduites à
l’initiative des ministères, c’est-à-dire des segments
politico-administratifs de l’appareil d’Etat. (= withinputs) 2.1.2.
Les outputs
Les
outputs résultent de l’allocation autoritaire des valeurs opérée
par le système politique. Ils consistent en décisions de type normatif,
budgétaire,... qui donnent la réponse à la sollicitation de l’input. 2.1.3.
Le feed-back
Quand le système politique a
produit ses outputs, ceux-ci rétroagissent
sur l’environnement, y apaisent ou relancent les exigences, renforcent ou
affaiblissent le soutien. Si
le système Easton permet de voir comment un
système politique fonctionne , il ne permet pas de comprendre
comment les décisions sont prises, puisque la manière dont les demandes
sont converties en décisions n’est pas expliquée. Par
conséquent, il faut dépasser ce modèle de base afin de mieux comprendre
le processus décisionnel. Les
modèles de référence à ce sujet sont le modèle de J.P.Lovell et de
Duroselle. 2.2.
Le modèle de J.P. Lovell
Le modèle de Lovell est
construit à partir du modèle d’Easton. Ce système fonctionne tout comme
le modèle Easton avec des inputs,
outputs et feed-back.
La grande différence est que ce modèle examine la boîte noire.
Dans le modèle de Lovell, le rôle des acteurs participants à la décision
sont définis de manière plus explicite. De plus, le modèle met bien en évidence
les différents filtres par lesquels les inputs
doivent passer avant de se transformer en outputs. Ce modèle est particulièrement intéressant, car il tient compte de toutes les approches (systémique, bureaucratique, sociétale, perceptuelle et sociologique). 2.3.
Le modèle de Duroselle
Nous n’allons pas développer
le modèle Duroselle dans son entièreté, car seule une partie du modèle
nous intéresse. Aussi, nous vous renvoyons à l’annexe pour avoir une
explication détaillée de tout le modèle. Ce
qui nous intéresse en particulier dans ce schéma d’ensemble est la
colonne du milieu qui se divise en amont (prise de décision) et aval (exécution
de la décision) Celle-ci met l’accent sur l’Exécutif et ses relations
avec les autres acteurs. Le
but du schéma est de montrer
qu’une conduite de politique étrangère ne s’arrête pas à la décision
prise mais comporte sa mise en œuvre. Une mise en oeuvre où le décideur
se confond souvent avec la personne ou le petit groupe qui dirige l’exécution.
En effet on ne peut concevoir un Etat où décideur et responsable au sommet
de l’exécution seraient deux personnes séparées. La mise en œuvre dépend
du décideur, en tant qu’Exécutif et de chefs de l’exécution (=
militaires, diplomates, fonctionnaires,...)
Cette équipe d’exécution correspond partiellement et
partiellement seulement avec l’équipe décisionnelle. Concernant
la colonne de gauche du schéma général, Duroselle met l’accent sur
l’ensemble de ce que voient et donc croient vrai, le décideur et son équipe.
La colonne de droite s’intéresse à l’extérieur de l’organisme. Ces
deux colonnes mettent l’accent sur l’approche cognitive et l’approche
systémique. Ainsi le modèle Duroselle reprend les différentes approches
analysées dans le premier chapitre. 2.4.
Modèle Sui Generis
En prenant des éléments de ces
deux derniers modèles et en tenant compte des points développés dans le
premier chapitre, il est possible de construire un troisième modèle qui
tout en tenant compte des différentes approches, fait ressortir l’Exécutif. Le
corps du modèle( =des forces organisées à la décision) forme le
processus décisionnel rationnel. Un processus
qui n’est efficace qu’en cas de crise de courte durée (cfr. le livre
d’Allison sur la crise de Cuba). A côté du corps, le modèle reprend
toute une série de variables subjectives(la structure, le style,...) qui
dans une prise de décision influencent de manière positive ou négative la
prise de décision. Nous reviendrons de manière plus explicite sur ce modèle
dans les parties suivantes.
Avant d’en arriver à
l’examen de la politique de l’administration Eisenhower nous voudrions
insister sur un point qui résume bien toute la problématique de la prise
de décision et qui est illustrée par la question souvent ignorée des
dilemmes auxquels les décideurs sont confrontés. 2.5.
Les dilemmes Tout
président est confronté dans sa recherche d’une décision de haute
qualité (high-quality) à deux
exigences afin d’être un décideur effectif. Il
doit être sensible à la nécessité
d’obtenir un consensus suffisant dans sa prise de décision au sein de son
administration, du Congrès et de l’opinion publique. Le degré de soutien
requis varie en fonction des actions et décisions présidentielles, tout
comme du jugement personnel du président du degré de consensus dont il nécessite.
L’objectif est d’éviter une
tension entre la qualité d’une décision et son acceptation. Dans
le cas contraire, le décideur doit faire un choix entre une qualité
moindre pour une plus grande acceptation ou accepter le risque d’un
soutien moindre afin de poursuivre une action politique que le décideur
et ses conseillers estiment dans l’intérêt national. De
manière similaire, le président au moment de la prise de décision doit être
sensible aux contraintes du temps et à un usage effectif des ressources
disponibles. Aussi
A .George explique que « In
many instances the search for a higher-quality decision cannot or should not
be prolonged insofar as the failure to make a timely decision may itself
reduce the likelihood of achieving a successful outcome. Nor should the
search for a higher quality decision on one policy question be allowed to
consume a disproportionate share of the manpower, and the analytical and
intelligence ressources that must be available to attend to other
urgent policy questions. »[4] Par
ces deux dilemmes un troisième naît entre l’acceptation de la décision
et le temps pour faire accepter la décision. Un
décideur pour une décision effective se doit donc d’être sensible aux
trois dilemmes. Ainsi à chaque circonstance le décideur se doit de peser
le pour et le contre. Toutefois, ces dilemmes ne valent pas durant le
processus décisionnel d’une crise de courte durée
(ex. la crise de Cuba) où là le décideur se tourne plutôt vers le
modèle rationnel (cfr.supra) et où les décisions doivent être prises en
quelques jours, parfois quelques heures sans qu’un soutien ou consensus
puisse être obtenu. Conclusion
La
première partie a été un bref compte-rendu des théories scientifiques de
la décision et de certains modèles décisionnels, dont nous en avons
retenu un : le modèle Sui
Generis. [1] J-W LAPIERRE, L’analyse des systèmes politiques, France, PUF,1973, p. 10. [2]
R. HILSMAN, The Politics of Policy Making in Defense and Foreign
Affairs, New Jersey, Prentice-Hall, 1990, p. 43. [3]
J-W LAPIERRE, op.cit., pp.42 es. [4]
A.L. GEORGE, op. cit, p. 2.
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