| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Les Stratégiques
La politique américaine à l'égard du Vietnam de 1946 à 1973. Faits, prise de décision et stratégie
Chapitre II : Analyse de la prise de décision suivant le modèle sui generis
Avant
de passer à l’analyse, il est important de rappeler que les chapitres
consacrés à l’analyse de la décision se contentent de faire une série
d’observations. Dans ces chapitres sur la décision, nous n’allons pas
non plus revenir sur tous les éléments du modèle Sui
Generis, vu que nombreux de ces éléments ont été implicitement développés
à travers les faits. Par
conséquent nous ne ferons que les mentionner, tout en vous renvoyant si nécessaire
aux pages concernées. Etudier
la prise de décision d’Eisenhower est intéressante car elle ne
correspond nullement à la manière dont beaucoup d’auteurs l’ont décrite
dans les années 50 et 60. Nous pensons notamment au livre de R. Neustadt,
Presidential Power qui décrit de manière erronée le système décisionnel
d’Eisenhower. 2.1.
Structure et style présidentiels Neustadt
décrit Eisenhower comme un président passif, déléguant ses pouvoirs et
peu au courant des affaires. Or, la manière dont nous l’avons présenté,
il est tout le contraire, c’est-à-dire lucide, plus actif que les
apparences ne laissent croire, clairvoyant, avisé et perspicace. S’ il
n’est pas des plus actif comparé à d’autres présidents, il ne
correspond en rien à la définition
d’un président passif. Il est quelqu’un qui a une excellente maîtrise
des affaires et cela grâce à la structure de son système décisionnel. Le
système décisionnel d’Eisenhower est considéré comme formel, par la
majorité des auteurs que nous avons lu. Si nous partageons leur point de
vue, il semble qu’il faut être beaucoup plus nuancé. Certaines des
caractéristiques de la structure formelle ne correspondent nullement
à la prise de décision sous Eisenhower. Nous sommes confrontés à
un système beaucoup plus ouvert, beaucoup moins hiérarchique. Ainsi, si le
C.N.S. continue à discuter dans ces réunions de l’Indochine, au cours
des semaines le centre nerveux de la prise de décision se déplace vers le
Comité, plus restreint et plus efficace et les réunions entre Eisenhower
et ses proches conseillers (Dulles, Ridgway, Radford,...). Aussi entre la période
du 6 avril et les Accords de Genève, certaines délibérations ne se font
pas au sein des réunions du C.N.S., mais bien de manière plus informelle. Il n’hésite pas non plus à rencontrer de manière informelle ses conseillers(Dulles, Radford, Cutler, Ridgway,...), ou organiser des réunions avec certains membres du Congrès. Une
des qualités les plus importantes durant ces différentes réunions est
l’ouverture d’esprit et la franchise des débats. Comme
il l’expliquera lui-même : « such
a thing as unanimity in a meeting of men of strong convictions working on
complex problems is often an impossibility. Could anyone imagine G.
Humphrey, F.Dulles,(...) reaching a unanimous conclusion on the main
features of a proposed test ban, a national tax and expenditure program, a
labor crisis, or foreign aid ? They would not. I never asked or
expected them to do so ; in fact, had they expressed a unanimous
conclusion I would have suspected that some important part of the subject
was being overlooked, or that my subordinates had failed to study the
subject. »[1]
Un des exemples
que nous avons analysé est le cas de l’amiral Radford, qui, malgré ces
points de vue différents à aucun moment est écarté de la prise de décision.
Cela correspond totalement à
la personnalité d’Eisenhower. Si nous suivons la thèse de Gelb et Betts
il est vrai qu’ Eisenhower parvient à isoler Radford dans la réunion du
3 avril. Mais l’isolement n’est pas égal à un écartement ou à une
non analyse d’une proposition. La remarque de Gelb et Betts, par conséquent
ne remet pas en cause le point de vue défendu.
De
plus, sous Eisenhower aucune option n’est sabotée avant d’atteindre le
président , ce qui n’est nullement le cas sous les présidents suivants.
Tous ont également accès aux différentes informations qui pourraient
influencer leurs propositions ou décisions.[2]
Contrairement à ce que prétend R. Neustadt, le système décisionnel est
donc loin d’être un processus de compromis avalisé par le président. Aussi,
Eisenhower, est le seul président de ceux que nous examinons
dont il est impossible
de le situer dans le tableau de Ch.-P. David (cfr. supra) sauf si nous y
ajoutons dans la structure l’ approche « Formelle-informelle »
et dans le style présidentiel la catégorie « Actif / passif
- positif » Tableau : Structures
et Styles Présidentiels
2.2.
La variable bureaucratique Grâce
à la structure du C.N.S., Eisenhower parvient à fortement endiguer les
querelles bureaucratiques entre les différentes agences et départements.
La bureaucratie jouant un rôle important dans les multiples délibérations
qui se tiennent au sein de l’administration, une des tâches du C.N.S. est
précisément de réduire ou de contrecarrer les effets pernicieux de cette
approche afin d’assurer une certaine rationalité du processus décisionnel.
Le C.N.S. sert d’une certaine façon de médiateur entre les différentes
bureaucraties. Toutefois, le
fait d’avoir la volonté de diminuer les conflits bureaucratiques, ne veut
nullement dire que l’administration n’est pas ouverte aux différentes
options.(cfr.les faits) Aussi, l’administration Eisenhower se caractérise par ce qu’on appelle la plaidoirie multiple où il y a autant d’avocats du diable que de possibilités et où le président exerce toute son influence en faveur de l’analyse de toutes les options, même celles qui sont en apparence impensables. Cette plaidoirie multiple se caractérise par [3]: Ø une bonne distribution des ressources parmi les différents acteurs bureaucratiques ; Ø
la participation d’agences centrales dans le processus de
formulation des politiques, afin d’assurer une surveillance et une
direction équitables du système de plaidoirie ; Ø
un laps de temps suffisant pour stimuler de vrais débats sur les
options proposées. Il
semble bien qu’une telle approche contribue à prendre une décision réfléchie,
même si en définitive Eisenhower, en tant que président prend la décision
de manière solitaire. 2.3.
La variable dite du rôle, la variable systémique et l’approche
cognitive.
Comme nous
avons pu l’observer à travers les faits, la variable du rôle n’est pas
fortement présente, en tout cas beaucoup moins présente que sous les présidents
suivants( Cfr. infra).
La variable systémique, tout comme la variable
cognitive[4]
ont été étudiées à travers les faits. A ce sujet nous vous renvoyons
entre autres à l’analyse des documents NSC 48/2, et NSC 64, à la création
de l’OTASE, à l’incident entre la Chine et Taiwan, ... 2.4.
La variable dite sociétale et institutionnelle
Vu le
consensus général, la mémoire collective et en même temps l’indifférence
générale qui règne durant la
période allant de 1946 à 1960 à propos du Viêt-nam, nous observons que
l’opinion publique, les médias, les lobbies et les think
thanks ne jouent pas ou peu dans la prise de décision. Cette situation
entraîne certaines conséquences non négligeables dans le processus décisionnel.
En effet, la rétroaction
se fait uniquement au niveau de l’équipe décisionnelle et de la
bureaucratie. Quant à la politique de propagande, celle-ci est
partiellement absente. 2.5.
Conclusion A
partir des faits et de la brève analyse de certaines variables, il est
possible d’adapter notre schéma Sui
Generis au processus décisionnel d’Eisenhower. Nous obtenons le schéma
suivant : La
prise de décision de l’administration Eisenhower tend vers un processus
rationnel, tout en étant influencé par une série de variables
subjectives, dont les plus importantes sont la variable perceptuelle et systémique.
(cfr.les faits) Le système décisionnel sous la présidence Eisenhower est
également construit de manière lucide : rencontres régulières au
sein du C.N.S., rapports périodiques du Comité spécial ou du Planning
Board, accès à l’information, départements et agences sont au
courant des décisions, analyse des différentes options,... Conclusion Toute la politique menée entre 1946 et 1954 est dominée par l’anticolonialisme, la bipolarité et la théorie des dominos. Nous avons vu en effet que l’anticolonialisme et l’anticommunisme de l’administration dictent la politique menée par l’administration durant la crise de Dien Bien Phu, les Accords de Genève et l’établissement du gouvernement Diem au Viêt-nam du Sud. Si
Eisenhower parvient à empêcher les Etats-Unis à s’engager
militairement, il ne parvient pas à extirper les Etats-Unis du Viêt-nam
après les accords de Genève. Trois raisons en sont la cause. La problématique
du Viêt-nam est analysée trop facilement sous l’angle du conflit
Est-Ouest. Le programme d’aide économique ne parvient pas à établir une
certaine stabilité au Viêt-nam du Sud. Enfin, les Etats-Unis oublient
surtout d’explorer la possibilité de mettre en place d’éventuels
contre-feux aux frontières de la Malaisie et de la Thaïlande, beaucoup
plus stables que l’Indochine. Aussi, il revient à l’administration Kennedy de redéfinir la politique menée à l’égard du Viêt-nam. [1] J.P.BURKE, F.I. GREENSTEIN,op.cit., p. 54. [2]
Ibidem, pp. 58-60. [3]
A. GEORGE,
op.cit,
p. 193 es. [4] Nous revenons de manière détaillée sur l’approche cognitive dans la partie consacrée à Johnson .
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