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Collection publiée par l'Institut de Stratégie Comparée
sous les auspices de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, Section des sciences historiques et philologiques

 

Les Etats-Unis, hyperpuissance militaire à l'aube du XXIème siècle

Philippe Richardot

 

EN INTRODUCTION : ANALYSE POLITICO-MILITAIRE

Depuis la disparition de l’URSS, seul contrepoids mondial qui leur était opposé, les États-Unis sont devenus une hyperpuis­sance. Les années 1990 ont retenti du fracas des réacteurs et des bombes américaines. Paradoxe, cette hyperpuissance militaire se retrouve désarmée face au défi terroriste. Le 11 septembre 2001, les deux tours géantes du World Trade Center s’effondrent, le Pentagone est en flammes, une voiture explose près du Département d’État... Quatre avions détournés ont plus d’effica­cité que des missiles balistiques conventionnels. Les États-Unis sont-ils le nouveau Goliath ?

À l’issue de la démonstration magistrale de leurs capacités lors de la guerre du Golfe en 1991, on a pu qualifier cette victoire tellement complète de “guerre unilatérale”. Néanmoins, si les États-Unis avaient rencontré des échecs initiaux ou tardé à vaincre, l’heure des règlements de comptes aurait sonné au Moyen-Orient. Les forces armées des États-Unis sont garantes de la paix dans le monde, mais il s’agit d’une paix américaine. Force est de constater que les engagements américains sont sélectifs et conformes à leurs intérêts. L’ONU n’a d’efficacité qu’avec le concours américain et, en contrepartie, donne aux États-Unis la figure d’un justicier mondial. Lors de la guerre du Kosovo (mars-juin 1999), l’ONU a même été mise de côté : l’OTAN est intervenue sans mandat sur simple décision améri­caine. Les autres puissances soit restent absentes, soit font figure de “brillants seconds”. L’Europe, partagée entre l’utopie, le renoncement et ses vieux démons, continue son déclin mondial amorcé en 1918. L’alliance américaine maintient l’Europe occi­dentale dans la paix intérieure et la protège de conflits qui se rapprochent d’elle depuis vingt ans. Avec l’affaire du Kosovo en mars 1999, elle ranime même la guerre en Europe par le bombardement de la Yougoslavie, un État souverain qui n’a pas commis d’agression en dehors de ses frontières. Militairement, l’Europe ne fait plus le poids. Le chiffre d’affaires et les effectifs de l’industrie de Défense américaine sont respectivement de 90 milliards d’euros et de 1 300 000 personnes contre 45 milliards d’euros et 600 000 personnes pour l’Europe. Pendant la guerre du Golfe, les alliés arabes et musulmans des États-Unis ont mis en lice des effectifs deux fois supérieurs à ceux des Européens. En dépit de la démonstration du Golfe, l’après-Guerre froide n’est pas une période de stabilité géopolitique.

À la suite des déclarations triomphalistes du Président George Bush, parlant de “Nouvel Ordre Mondial”, ou des sociolo­gues annonçant imprudemment “la fin de l’Histoire” en 1991, le monde s’est embrasé çà et là : guerres caucasiennes, guerre de Sécession yougoslave, guerres civiles africaines, interminable guerre d’Afghanistan... Les missions de l’armée américaine ont augmenté d’autant. L’Armée de Terre ou Army a conduit 10 opérations majeures de 1950 à 1989 et 25 entre 1990 et 1997. En définitive, les années 1990 furent celles des “guerres de routine”, destinées à entretenir l’appareil militaro-industriel et le rayon­nement des États-Unis. Elles ont surtout bénéficié aux fabri­cants de munitions intelligentes. En fait, le “Nouvel Ordre Mondial” ou la mondialisation sont les objectifs majeurs de la stratégie intégrale poursuivie par les États-Unis : une stratégie qui mêle étroitement économie, diplomatie et défense. Cette stratégie intégrale, héritière de la “destinée manifeste” pressen­tie dans les années 1890, oblige les États-Unis à l’initiative. L’isolationnisme n’est plus de mise chez les dirigeants. Les États-Unis savent que, par leur prééminence même, ils sont la cible par excellence de tous ceux qui veulent réviser l’ordre mondial.

Depuis 1989, les opérations militaires américaines ont profondément modifié la nature des relations internationales. Les États-Unis ne font plus la différence entre temps de paix et temps de guerre. Les opérations ont été déclenchées par surprise (Panama, 1989) ou après menaces (Kosovo, 1999), mais il n’y a jamais eu de déclaration de guerre. Cette attitude est finalement assez proche de celle du Japon le 7 décembre 1941 lors de l’atta­que de Pearl Harbor... mais le Japon a régularisé la situation en notifiant l’état de belligérance juste après l’attaque. L’autre modification touche l’inviolabilité des frontières. Les bombarde­ments sur l’Irak, l’éviction des Serbes du Kosovo montrent qu’elles ne sont ni respectées, ni intangibles. La dernière modification est le reniement de l’immunité diplomatique. L’arrestation du chef de l’État panaméen Noriega, arrêté et jugé comme un droit commun pour trafic de drogue, a ouvert une brèche. Le souhait louable de lutter contre les crimes de guerre aboutit à un juridisme agressif et à une partialité évidente. Seuls les vaincus sont jugés. Les États-Unis, responsables de pertes collatérales importantes en Irak, s’accordent l’impunité. Gen­darme du monde, les États-Unis en sont aussi le juge. La force dit le Droit. En face sont les États voyous ou rogue states (Irak, Yougoslavie, Libye, Iran, Corée du Nord). Le 29 janvier 2002, le président Georges Bush Junior a même défini un “axe du mal” (Irak, Iran, Corée du Nord). Si le 1er mai 2001, George Bush Junior a déclaré que la Russie n’était pas l’URSS, la tension monte avec la Chine, superpuis­sance émergente du xxie siècle. À vouloir être partout, les États-Unis risquent un jour de devoir faire face à des engagements multiples.

Les deux conflits des années 1990 (Golfe et Kosovo) sont à lire à la lumière de la stratégie intégrale américaine. Avec un Irak écrasé et diabolisé, les États-Unis gardent l’argument d’un interventionnisme permanent dans le golfe Persique, et dispo­sent d’un dérivatif aux problèmes intérieurs. À long terme, le calcul qui consistait à maintenir face à l’Iran un Saddam Hussein affaibli par l’embargo onusien s’est révélé une erreur stratégique. C’est comme si, pour forcer le trait, après avoir libéré la France en 1944, les États-Unis avaient maintenu Hitler en place pour contrer Staline. Erreur, car, depuis 1997, les pays arabes commencent à s’impatienter de cet acharnement occiden­tal. C’est une guerre sans fin : entre janvier et septembre 2001, il n’y a eu pas moins de 395 tirs antiaériens contre les appareils américains et britanniques en patrouille dans la zone d’interdic­tion aérienne. Entre le 25 août et le 9 septembre 2001, l’aviation coalisée a mené cinq attaques contre des sites de missiles SAM irakiens. Dix ans de bombardements et d’embargo sanctionnent cette erreur en laissant croire à la capacité de résistance de l’Irak martyr. D’autres, à l’avenir, penseront pouvoir tenir le choc et braver longuement les États-Unis.

Les frappes aériennes du 24 mars au 20 juin 1999 en Yougoslavie ont ravivé un moment l’hostilité d’une Russie humi­liée. L’objectif médiatique a été atteint, car les Serbes ont aban­donné le Kosovo, mais il faut rappeler que l’éviction temporaire de 700 000 Albanais kosovars a débuté après le début de la campagne aérienne de l’OTAN le 24 mars. D’autre part, erreur de méthode ou duplicité, le Conseil de l’Atlantique Nord n’a annoncé ses buts officiels que le 12 avril, soit 20 jours après le début des frappes... Objectif politique annoncé, la destitution de Milosevic n’est intervenue qu’un an après, en 2000. Elle résulte de son lâchage par Moscou, appuyé par le chantage économique occidental : c’était la condition de la fin de l’embargo sur la Yougoslavie et le début d’une relative normalisation. Toutefois, certains des objectifs majeurs, d’ailleurs masqués, n’ont pas été atteints, comme l’occupation et la démilitarisation de la Yougos­lavie. Autre objectif majeur, le dépeçage de la République Fédérale de Yougoslavie : il se dessinait derrière les troubles et les bombardements précurseurs au Montenegro, et la destruction des ponts du Danube entre la Serbie et le Voïvodine. Il n’a pas été encore achevé. En fait, c’est l’intervention terrestre et diplomatique russe qui a débloqué la situation et sécurisé la Yougoslavie. Paradoxe : la lutte contre la purification ethnique aboutit à la création d’un Kosovo ethniquement “pur” à presque 100 % albanais et purgé des Serbes ! La paix, comme toujours et plus que jamais, reste illusoire. Le but grand-stratégique est-il sans doute de créer un foyer durable d’insécurité contrôlée en Europe balkanique par la renaissance d’un islam à l’ottomane. Si tel n’est pas le cas, tel en est du moins le résultat. C’est surtout le moyen de faire sentir à l’Europe consentante sa dépendance militaire et diplomatique, tout en l’installant dans un guêpier à long terme. Autre paradoxe, l’OTAN, par la voix de Lord Robertson, a fait savoir, au printemps 2001, qu’elle s’opposait aux attaques des Kosovars albanais contre la Macédoine et à leurs revendications autonomistes. L’éviction d’Albanais macédo­niens qui a suivi n’a pas soulevé de protestations. Cette mansué­tude à l’égard de la Macédoine s’explique par le volant économi­que de la grande stratégie américaine dans les Balkans depuis 1998 : créer un couloir pour écouler le pétrole de la Caspienne à travers un oléoduc turco-balkanique débouchant en Autriche et en Italie. Cinq milliards de dollars ont été débloqués par le Sénat pour financer le projet. La stabilité de la Macédoine est donc nécessaire, de même que l’autonomie du Kosovo, du Montenegro, de la Bosnie, de la Croatie et de la Slovénie... Petites puissances dépendantes qui ne réclameront que de faibles droits de passage pour l’oléoduc.

La vision grand-stratégique des États-Unis est ainsi définie par le Revue Quadriennale de la Défense (Report of the Quadren­nial Defense Review ou QDR) du 30 septembre 2001 (QDR 2001) :

“Assurer la sécurité et la liberté d’action des États-Unis, c’est-à-dire :

   La souveraineté, l’intégrité territoriale, et la liberté U.S. ;

   La sûreté des citoyens américains à l’intérieur comme à l’extérieur ;

   La protection des infrastructures américains critiques.

Honorer leurs engagements internationaux, c’est-à-dire :

   La sécurité et le bien-être de leurs alliés et amis ;

   Empêcher l’installation d’un pouvoir hostile dans les régions critiques, particulièrement en Europe, en Asie du Nord-Est, sur le littoral extrême-oriental (du Sud du Japon au golfe du Bengale, en passant par l’Australie) ;

   La paix et la stabilité dans l’hémisphère occidental.

Contribuer au bien-être économique, c’est-à-dire :

   La vitalité et la productivité de l’économie globale ;

   La sécurité des eaux internationales, de l’air et de l’espace et des lignes de communication de l’information ;

    L’accès aux marchés-clés et aux ressources stratégiques”.

Ces choix stratégiques reposent sur l’excellence militaire des États-Unis. Dans les années 1990, elle a atteint un sommet inégalé, faute d’un ennemi à la hauteur. Les principes de la guerre retenus par les forces armées sont ainsi énumérés d’après la “Doctrine pour les Opérations combinées” (Doctrine for Joint Operations) de 1993 :

1.   Objectif : “le but de l’objectif est de diriger toute opération militaire vers un objectif clairement défini, décisif et atteignable”.

2.   Offensive : “le but d’une action offensive est de saisir, garder et exploiter l’initiative”.

3.   Masse : “le but de la masse est de concentrer les effets de la puissance de combat en temps et lieu pour obtenir des résultats décisifs”.

4.   Economie des forces : “le but de l’économie des forces est d’allouer le strict minimum de puissance de combat aux efforts secondaires”.

5.   Manœuvre : “le but de la manœuvre est de placer l’ennemi dans une position désavantageuse par l’application flexible de la puissance de combat”.

6.   Unité de commandement : “le but de l’unité de commande­ment est d’assurer l’unité de l’effort sous un commandant responsable de chaque objectif”.

7.   Sécurité : “le but de la sécurité est de ne jamais permettre à l’ennemi d’acquérir un avantage inattendu”.

8.   Surprise : “le but de la surprise est de frapper l’ennemi en temps et lieu de façon à le prendre au dépourvu”.

9.   Simplicité : “le but de la simplicité est de préparer des plans clairs et sans complications, et de prédiger des ordres concis pour être compris”.

On peut s’étonner du classicisme de cette doctrine stratégi­que, opérative et tactique, qui rappelle le Maréchal Foch. Dans le grand public, c’est bien plutôt le “gadget” technologique qui semble caractériser la manière américaine de faire la guerre.

Depuis le milieu des années 1990, on évoque la “Révolution dans les Affaires Militaires” (Revolution in Military Affairs ou RMA) causée par les innovations technologiques. La pensée militaire soviétique avait déjà énoncé ce postulat dans les années 1970, au sujet de la précision des frappes par missiles balisti­ques. L’après-guerre du Golfe a remis au goût du jour cette notion, devenue presque un dogme de l’administration Clinton. La RMA tient aux changements qu’apportent l’informatique, les télécommunications, la furtivité et les frappes de précision grâce à des armes dites “intelligentes” (smart ou brilliant dans le jargon militaire U.S.). Sur le terrain, la RMA a été en quelque sorte révélée par la guerre du Golfe. Elle se traduit par le rythme accéléré des opérations de combat (43 jours de campagne aérien­ne et 100 heures d’offensive terrestre), des frappes de précision en profondeur (5 % du total), une sur-information du commande­ment et en définitive, une guerre “unilatérale” où l’ennemi “encaisse” sans pouvoir répondre. La fulgurance de l’action s’explique aussi par une longue préparation d’environ 5 mois. À ces concepts s’ajoute celui d’extension du théâtre des opérations avec pour conséquence la dispersion des hommes : 100 000 hom­mes/km2 dans les batailles de l’Antiquité ; 4 800 h/km2 pendant les batailles napoléoniennes ; 404 h/km2 lors de la Première Guerre mondiale ; 36 h/km2 au cours de la Seconde Guerre mondiale ; 2 à 4 h/km2 pendant la guerre du Golfe. Le calcul de densité ne s’explique que si l’on intègre les frappes en profondeur tant aériennes que l’action des forces spéciales. Néanmoins, qu’on ne se figure pas deux à quatre GI’s perdus dans le Désert à la recherche d’un ennemi plus invisible encore. Films et photo­graphies montrent des meutes de véhicules : soit d’immenses traînes logistiques s’étendant à perte de vue, soit groupes de combat de 15 à 20 blindés. Entre ces hordes mécanisées, entre deux vols de bombardement, des vides subsistaient. Nous ne sommes pas encore aux Starship troopers armés de grenades atomiques qu’évoquait Heinlein dans les années 1950 ! En paral­lèle à la rapidité décisive de la double opération Desert Storm/ Desert Sabre, il faut rappeler qu’au début de la Seconde Guerre mondiale le Blitzkrieg allemand a connu des résultats tout aussi foudroyants : 27 jours pour terrasser la Pologne, 50 jours pour ébranler les Pays-Bas, la Belgique et la France.

Ce qui a réellement changé en janvier-février 1991, c’est l’importance de la préparation aérienne (91 % du temps de conflit) destinée à paralyser l’adversaire. La campagne aérienne du Golfe, planifiée par le colonel John Warden III, au lieu de se focaliser sur l’outil industriel selon le schéma de la Seconde Guerre mondiale, a paralysé le C3 (Command, Control and Com­munications) de l’ennemi. La préparation aérienne était favori­sée par le désert et l’armée irakienne, gonflée médiatiquement, avait été conçue pour combattre l’Iran sur terre. Toutefois, la guerre du Golfe appartient désormais à l’Histoire. La RMA a poursuivi son cours avec la guerre du Kosovo (mars-juin 1999). S’il n’y a pas eu de longue préparation initiale, ce fut la première guerre du Tout aérien contre le Tout terrestre. Parmi les commentateurs de l’événement, le général Schwarzkopf, ancien vainqueur du Golfe, a rappelé que seule une opération terrestre pouvait concrétiser en gain décisif les frappes aériennes. Les événements du Kosovo lui ont donné tort. Comment juger l’effi­cacité militaire de cette guerre aérienne non déclarée ? Aux 79 jours de campagne aérienne pour forcer la Serbie à abandonner le Kosovo, il faut opposer les 12 jours qui avaient suffi au Reich et à ses alliés pour envahir toute la Yougoslavie en avril 1941. Toutefois, l’action de l’Air Force et de la Navy valide les concepts qui ont été mis au point après la guerre du Golfe et préfigure l’avenir. La campagne en Afghanistan commencée le 7 octobre 2001, s’avère dès la mi-décembre un franc succès du Tout aérien en liaison avec les Forces spéciales basées au sol. Le 11 décem­bre, le président Bush Junior déclarait que les deux derniers mois de campagne avaient démontré qu’une doctrine innovante et un armement high-tech pouvaient modeler etdominer un conflit non-conventionnel.

La RMA a changé les concepts opérationnels. Désormais presque toutes les opérations sont interarmes. Ainsi, l’acquisi­tion de la supériorité aérienne n’est plus seule dévolue aux chasseurs de l’Air Force. Elle a été remplacée par le concept d’Offensive counter Air (OCA) qui utilise la chasse, le bombarde­ment, les missiles de surface des trois armées, les drones, les hélicoptères d’attaque, les forces spéciales, l’artillerie. D’autre part, la Navy, grâce non seulement à l’aéronavale, mais aux missiles de croisière, peut remplir les missions de bombardement dévolues à l’Air Force. C’est le succès des opérations combinées grâce aux communications informatisées. La RMA a été résumée par le général Schwarzkopf dès 1991 : “Notre supériorité dans les munitions de précision, la furtivité, la mobilité et le commande­ment, le contrôle, les communications et les ordinateurs a démon­tré qu’ils étaient des démultiplicateurs de force décisifs”. En fait, les États-Unis bénéficient de “l’effet de masse” procuré par quarante ans de Guerre froide : ils ont enfin les fruits de la plus coûteuse des courses aux armements. La doctrine comme la technologie de la RMA ne permettent pas de prendre en compte les menaces non étatiques : groupes terroristes, cartels de la drogue, organisations du crime. Ces menaces relèvent plus de la sécurité que de la défense, mais il est révélateur de les voir évoquées dans le chapitre sur les forces conventionnelles du Rapport annuel du Secrétaire à la Défense au Président et au Congrès. Cela marque une inadaptation de doctrine ou une erreur de méthode. Depuis la fin de la Guerre froide, les mili­taires occidentaux, à la recherche d’une mission, ont eu tendance à s’approprier ces domaines qui ne sont pas les leurs, mais sans efficacité.

Le géant militaire américain a pourtant des pieds d’argile. Une poignée de terroristes kamikazes armés de cutters ont pu frapper l’Amérique au cœur en détournant quatre avions. C’est la première fois depuis 1814 (où les Anglais avaient brûlé la Maison Blanche) que les Américains sont atteints dans leur sanctuaire national. Les penseurs militaires américains ont con­tinué à raisonner en techniciens de la Guerre froide et n’ont pas su voir monter en puissance le terrorisme islamique depuis 1979. Cette apathie intellectuelle étonne à l’énumération des attentats préalables dont ils ont été victimes :

 

Tableau 1 :
Attentats islamistes anti-américains depuis 1983

Année

Lieu

Victimes

1983

Beyrouth (Liban, ambassade américaine)

Beyrouth (Liban, casernement Marines)

63 tués

241 tués

1988

Royaume-Uni Boeing Panam

270 passagers

1993

World Trade Center
(New-York, États-Unis)

6 tués
1 000 blessés env.

1995

Oklahoma City [Non islamiste]

165 tués
467 blessés

1996

Darhan (Arabie Saoudite)

19 G.I.’s tués
386 blessés

1998

Nairobi (Kenya, ambassade américaine)

Dar es Salam (Tanzanie,
ambassade américaine)

247 tués
1 000 blessés env.
4 tués / 80 blessés

2000

Aden (Yémen, USS Cole)

17 tués,
disparus

2001

World Trade Center (New York, États-Unis)


Pentagone (Washington, États-Unis)

Pennsylvanie (Washington, États-Unis)

+ 3 000 tués et disparus
6 000 blessés
125 tués et disparus
65 passagers et
équipage

Le réveil a été dur pour les États-Unis. Les propos du Secré­taire à la Défense, Donald Rumsfeld, dans la Revue Quadrien­nale de la Défense du 30 septembre 2001, font écho à ceux de Roosevelt le 7 décembre 1941 :

Le 11 septembre 2001, les États-Unis ont subi une attaque sanglante et perverse. Des Américains sont morts à leur lieu de travail. Ils ne sont pas morts en combat­tants, mais en victimes innocentes. Ils ne sont pas morts du fait d’armées traditionnelles menant des campagnes traditionnelles, mais sous le coup d’armes de terreur brutales et sans visage. Ils sont morts comme les victimes d’une guerre que beaucoup ont craint, mais dont la franche horreur a pris l’Amérique par surprise.

Le Pearl Harbor terroriste du 11 septembre 2001 invite à se demander quel sera le rôle et l’efficacité des forces armées américaines dans le guerre qui commence... et si leur utilisation est la plus appropriée pour ce genre de conflit.

Cet ouvrage a donc pour but d’étudier les forces armées U.S., en tant qu’outil de combat. Qui veut connaître l’armée des États-Unis doit se plonger dans un océan d’acronymes, défaut techno­cratique qu’avait aussi l’Empire romain. Il doit se plonger dans des sources officielles américaines, et dans toutes les revues spécialisées de défense, sans parler bien sûr de contacts person­nels qui humanisent une connaissance souvent technicienne. Bien que les sources américaines soient largement ouvertes, cette ouverture est trompeuse. Les chiffres ne se recoupent pas toujours, car les méthodes de décompte ne sont guère harmoni­sées au sein des différents départements et pas toujours explici­tées. D’autres chiffres, comme les performances de l’anti­missile Patriot contre les Scud lors de la guerre du Golfe, sont d’importance stratégique : ce qui explique des variations non négligeables d’une source à l’autre. D’autre part, l’état des effec­tifs, même s’il est fixé d’une année fiscale sur l’autre, varie quotidiennement, certes dans d’infimes proportions. De plus, les projections d’effectifs ne sont jamais atteintes. L’image globale que l’on retire de tout cela est néanmoins assez exhaustive ; elle laisse également place à la réflexion et à la prospective. Cette image dépasse le cadre américain pour déboucher sur une vision d’ensemble sur les changements que connaît l’art de la guerre : “vieux principes, nouvelles méthodes” !

 

 

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