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Institut d'histoire
militaire comparée
Commission française
d'histoire militaire
Comte
V.D.S.G.
Abrégé
de la théorie militaire
[170]
Il est fort nuisible et dangereux à la Guerre de perdre une Bataille ;
et l’article précédent montre assez ce qu’on risque quand un
Ennemi entreprenant sait profiter de ses avantages, qu’il a une
connaissance parfaite du pays, et qu’il ne perd aucun moment pour
profiter de sa victoire.
Les
pertes qu’on a essuyées pendant l’Action ne sont pas les plus
considérables, mais celles qui suivent la Bataille : comme
d’abandonner un pays qui procurait des avantages pour la subsistance
des Troupes et la situation des Armées ; de voir son Armée
diminuer de jour en jour par les prisonniers, les déserteurs et les
malades ; voir sa Cavalerie ruinée, son Artillerie diminuée, et
le reste en mauvais état, surtout si on a de longues marches à faire
par de mauvais chemins ; se voir enfin souvent sans magasins, les
forteresses assiégées, son pays gâté, à la discrétion des
Ennemis, et les meilleurs projets déconcertés.
Plusieurs
ont tort de croire qu’une Bataille perdue n’est qu’une blessure
qui se guérit par le premier avantage qu’on remporte :
l’Ennemi peut avoir fait de grands progrès, avant qu’un [171] Général
soit en état de reprendre sa revanche, de faire oublier à ses
Troupes les pertes précédentes, de former de nouveaux
soldats [1]
pour remplacer le nombre de ceux qui sont perdus, d’effacer dans leur
esprit la crainte de l’Ennemi victorieux et de faire succéder à
cette peur le mépris et la fierté, heureux présage d’une victoire
prochaine.
Il y
a des Batailles qui sont plus nuisibles les unes que les autres ;
et les suites qu’elles produisent dépendent des circonstances du
temps, et de la situation des Armées. Celles qui se donnent au
commencement de la Campagne sont plus dangereuses, parce qu’elles
influent quelquefois sur le reste des opérations jusqu’aux quartiers
d’hiver ; de même que celles qu’on livre dans l’arrière-saison,
semblent de moindre conséquence par l’impossibilité où paraît
l’Ennemi de profiter de sa victoire pendant une saison où il a
besoin de repos ; et l’hiver donne le temps à l’Armée battue
de se remettre, s’il n’arrive aucun de ces accidents fatales qu’on
ne peut prévoir, [172] comme la reddition de Breslau [2],
capitale de la Silésie en 1757. Ce qui prouve qu’un Général malgré
toute sa prudence pour éviter des suites fâcheuses, ne peut souvent
se précautionner contre la disgrâce de ceux à qui il a confié ses
ordres. Il y a même des pays où la perte d’une Bataille entraîne
des suites fâcheuses et plus considérables par les difficultés de
faire retirer les Troupes.
On
trouve dans l’Histoire des Armées perdues ou entièrement ruinées
pour n’avoir pu faire de retraite : mais dans toutes les
circonstances, comme dans toutes les saisons, les Batailles perdues sont
dangereuses. Les États du Souverain se dépeuplent par de nouvelles
levées [173] d’hommes ; ses trésors s’épuisent par les
sommes immenses qu’il faut pour former de nouveaux magasins, remonter
la Cavalerie, compléter l’Artillerie, enfin pour remettre l’Armée
en état de gagner ce qu’elle a perdu, outre que l’Ennemi qui
s’est avancé et établi dans le pays, d’où il tire de fortes
contributions, pousse souvent ses conquêtes fort loin, sans donner le
temps de réparer ses pertes.
Le
Chevalier Folard dit, avec raison, que plusieurs généraux ont réparé
le tort que la fortune avait fait à leur mérite, et se sont acquis
plus de gloire par une retraite savante, que s’ils avaient gagné la
Bataille : honneur qu’ils doivent partager avec les Troupes et
les généraux qui ont contribué à la victoire. Le hasard n’a aucune
part à ce mouvement ; il dépend entièrement de la prudence du
Chef et de son attention à faire exécuter rigoureusement ses ordres.
Une
retraite bien ordonnée est un chef d’œuvre de l’Art Militaire, que
la postérité respecte [174] dans l’Histoire des grands hommes. La
connaissance du pays qu’on doit traverser est nécessaire, afin de
profiter des avantages des lieux et punir l’Ennemi présomptueux.
Les
Officiers particuliers de l’Armée ne doivent jamais s’oublier dans
ces circonstances ; ils doivent rassurer le soldat découragé,
par leur fermeté, l’obliger à suivre ses drapeaux et à garder ses
rangs, afin d’éviter la désertion. On emploie la rigueur pour le
tenir à son devoir, et la douceur pour le consoler pendant une pénible
retraite : on fait observer la discipline militaire, en réprimant
le désordre et la licence.
On
fait envisager aux Troupes du repos, de la gloire et du burin aussitôt
que les affaires iront mieux : l’espérance d’un avenir heureux
rend plus supportable les maux présents : on leur inspire de la
confiance en leurs généraux [3],
[175] de la haine pour l’Ennemi ; et on les anime à la vengeance.
Le soldat saisit toujours les impressions que les Officiers habiles
savent leur donner par leurs discours.
Une
Armée aguerrie et disciplinée a un grand avantage pour faire sa
retraite. La déroute pendant l’Action n’est jamais Générale ;
il est facile aux Officiers de rallier en peu de temps les Troupes
dispersées, et de les faire marcher en ordre ; ce qui les rend
aussi redoutables qu’avant l’Action. La discipline empêche que le
soldat ne s’écarte pour piller, ce qui ruine l’Armée ; car
une partie succombe à la vengeance du
paysan [4],
et l’autre par le fer de l’Ennemi. [176] Elle tient les Troupes
unies, et les fait marcher en ordre pour être en état d’arrêter les
efforts de l’Ennemi.
Je
distingue deux sortes de retraites : celle qui se fait dans un pays
de chicane, où l’Armée peut profiter des postes avantageux, des rivières,
ou de quelque forteresse pour arrêter l’Ennemi, attendre un
renfort, ou gagner du temps : l’autre, beaucoup plus difficile,
est dangereuse, lorsque le manque de vivres, la saison trop avancée, ou
les pertes considérables qu’on a faites, oblige une Armée de se
retirer par de longs et mauvais chemins, pour se rapprocher des vivres,
de ses frontières, couvrir une place, ou pour éviter la supériorité
de l’Ennemi. Telle était la retraite des Armées Françaises, qui
s’étaient avancées en Bavière et dans la Bohême en 1742, 43 et
44 : combien de monde, d’Artillerie et de bagages n’ont-elles
pas laissés en Allemagne, avant de rejoindre les bords du Rhin.
Un Général
qui se retire, profite de tout ce qui peut nuire à son Adversaire :
quand le temps et les circonstances le permettent, il se retranche dans
les défilés, fait faire des abattis, fait occuper les villes et les châteaux
avantageusement situés : mais pour tirer avantage de ces postes,
et ne pas perdre du monde inutilement, il faut faire rendre compte et
examiner scrupuleusement la conduite de ceux qui sont destinés à les défendre.
Les rivières sont encore avantageuses [177] quand on peut les passer
librement, et défendre ensuite leurs bords. On observe l’Avant-garde
de l’Ennemi, et on l’attaque quand elle marche avec peu de précaution,
ou qu’elle est trop éloignée de son Armée ; quelquefois on lui
dresse des embuscades pour interrompre ses mouvements trop rapides.
Les
camps et la position qu’on prend pendant une retraite, sont digne de
la dernière attention. Il est avantageux de camper les Troupes derrière
un défilé ; ce qui retarde l’Ennemi et l’empêche
d’incommoder beaucoup la marche du lendemain.
Quand
on est obligé de camper dans la plaine, et qu’on ne peut se couvrir
d’une ville, de chemins creux, d’un grand marais, ou de quelque
autre défilé, on décampe avant le jour et sans bruit, afin que la
nuit qui cache l’heure du départ serve d’obstacle à l’Ennemi et
retarde sa poursuite.
Un
Corps de nos Troupes repoussé à Reichenberg par le Prince de Bevern le
21 Avril 1757, se retira sous les ordres du Général Königsegg sur les
hauteurs de Libenau : l’Ennemi suivait de fort près et prit son
camp à une portée et demie de
canon du nôtre, de sorte qu’un grand vallon où est bâtie la petite
ville de Libenau séparait ces deux Corps qui restèrent en présence
jusqu’au 25 : mais nos Troupes risquant d’être coupées par
d’autres Colonnes Prussiennes qui avaient pénétré en Bohême, se
[178] retirèrent à la faveur de la nuit ; et ce vallon qui
couvrait le front et formait un défilé considérable, retarda
l’Ennemi qui les laissa traverser tranquillement de fort mauvais
passages de montagnes, qui étaient sur les derrières.
Dans
les pays montagneux, la Cavalerie marche en avant ; elle est suivie
de l’Infanterie qui doit défendre les défilés pour arrêter
l’Ennemi et favoriser la marche. On voit par là que l’ordre de
marche dont nous parlerons bientôt se change selon la forme du pays par
où l’Armée passe.
La
supériorité de l’Ennemi en chevaux rend encore une retraite fort
dangereuse ; car on ne peut les éviter par des marches forcées.
Un Général est souvent obligé de s’arrêter, de perdre du temps et
du monde pour résister à un Corps de Cavalerie bien conduit, surtout
quand on traverse de longues plaines. Il n’y a que les embuscades et
les marches de nuit, qui peuvent mettre l’Armée hors de péril.
Quand
un Général a disposé sa retraite sur le plan le plus avantageux pour
empêcher l’Ennemi de profiter de sa victoire ; qu’il a réglé
ses marches sur la connaissance du pays, et l’emplacement de ses
vivres ; l’objet qui l’intéresse le plus est son Arrière-garde
qui doit assurer ses mouvements, et inquiéter ceux de son adversaire.
De cette Arrière-garde dépend la sûreté de l’Armée : le
nombre et la qualité des Troupes dont elle est composée, se règle
ainsi [179] que les Avant-gardes sur la nature du pays où elle doit
agir : elle est ordinairement commandée par un Général actif et
prudent, dont le coup d’œil sait tirer parti des différentes
situations qui se rencontrent pour retarder la marche ou combattre
l’Ennemi. Nos Croates sont utiles à l’Avant-garde, ainsi qu’à
Arrière-garde, par l’habitude qu’ont ces Troupes de combattre
dans les défilés, sur les hauteurs et dans les bois, d’où il est
difficile de les chasser quand ils ont pris poste, et qu’ils sont bien
commandés. Les Housards sont nécessaires pour observer de près les
mouvements de l’Ennemi, pour escarmoucher, et prendre en flanc ou en
queue les Troupes qui attaquent en ordre.
Quand
l’Armée est engagée dans de mauvais passages qui retardent la
marche, l’Arrière-garde reste en Bataille dans quelque endroit
avantageux ; elle doit être soutenue quand elle est attaquée par
des forces supérieures ; elle est même souvent obligée
d’attendre la nuit pour se retirer avec plus de sûreté Elle marche
quelquefois par des chemins écartés et contraires, afin d’attirer et
de tromper l’Ennemi qui ignore la véritable route que suit l’Armée.
Une
Armée qui se retire après la levée d’un siège ou la perte d’une
Bataille, marche souvent en différents Corps, surtout quand il y a une
chaîne de montagnes, ou de longs défilés à passer : les Troupes
subsistent plus aisément ; elles gagnent du chemin ; et ces
Colonnes séparées [180] ont un point de ralliement, où elles doivent
se joindre. Elles observent de ne pas camper trop éloignées les unes
des autres, de crainte d’être coupées ou enveloppées par
l’Ennemi, sans pouvoir être secourues à temps des autres Corps.
Je
finirai cette article par une réflexion du Marquis de Ste Croix : tâchez,
dit ce Général, après une déroute
de conduire l’Armée dans un pays où par son abondance, et par
l’affection que les peuples portent à votre souverain, vous soyez
assurés de trouver de la subsistance et un passage libre, pour recevoir
des autres provinces des recrues, des remontes, de l’argent, et tout
ce qui est nécessaire pour remettre votre Armée.
Le
salut d’une Armée ainsi que les avantages qu’un Général peut se
procurer pendant sa retraite, dépendent des marches : elles
assurent Généralement tous les mouvements d’une Armée, et donnent
de la supériorité à celui qui entend le mieux cette partie de la
Guerre, et qui connaît assez le pays pour les bien diriger. [181] La
science des Marches garantit une Armée de la surprise ; elle la
met en état de se défendre dans toutes sortes de terrain, et
d’entreprendre sur l’Ennemi quand l’occasion s’en trouve
favorable. Si une Armée se retire, elle gagne l’avance, et si elle
marche à l’Ennemi, elle le prévient.
Il y
a plusieurs méthodes pour mettre l’Armée en mouvement : les généraux
forment leurs ordres de marche sur le nombre et la qualité de leurs
Troupes, sur la disposition de l’Ennemi à poursuivre, et sur les
obstacles qu’ils doivent surmonter dans la marche, comme rivières,
montagnes ou défilés.
Je
suppose ici une Armée mise en ordre, revenue de sa première frayeur et
de la confusion où sont souvent les Troupes après un échec considérable :
le ralliement doit se faire le plutôt qu’il est possible ; il dépend
de l’attention des généraux-Brigadiers, des Colonels, et des
Officiers qui doivent rassembler leur monde et former leurs divisions.
La Cavalerie est nécessaire pour couvrir la déroute d’une Armée et
arrêter celle de l’Ennemi ; elle doit être secondée de
l’Artillerie, laquelle par un feu violent doit modérer l’ardeur de
l’Ennemi victorieux. Quand on néglige ces précautions, le ralliement
devient difficile et lent ; et chaque pas produit de nouvelles
pertes.
Le
roi de Prusse propose de se retirer sur quatre Colonnes. Voici son
ordre de marche [5] :
[182]
L’Infanterie de la seconde
ligne de l’Aile droite, filant par sa droite, et suivie de la
Cavalerie de la seconde ligne de cette Aile, formera la quatrième
Colonne. L’Infanterie de la première ligne, de l’Aile droite,
filant par sa droite, sera suivie de la première ligne de la Cavalerie
de cette Aile, et formera la troisième Colonne. L’Infanterie de la
seconde ligne de l’Aile gauche, suivie de la Cavalerie de la même
ligne, formera la seconde Colonne. L’infanterie de la première
ligne de l’Aile gauche sera suivie de la Cavalerie de la même ligne,
et formera avec elle la première Colonne.
Je
n’ai rien voulu changer à la traduction élégante de M. d’Aesch [6]
Lieutenant-Colonel saxon ; ce serait faire tort à la pureté de
son style. On voit par cette disposition que toute l’Infanterie précède
la Cavalerie, qui ferme la marche et qui doit être suivie de quelques Régiments
de Housards pour la soutenir. On ne peut cependant pas toujours suivre
le même ordre, qui peut être aussi préjudiciable dans une occasion,
qu’il est avantageux dans une autre.
Une
Cavalerie en ordre de Bataille dans la plaine est un Corps très
respectable ; mais rien de plus faible dans sa marche, surtout
quand il défile, qu’il est prévenu, qu’il n’a pas le temps de se
ranger pour attendre l’Ennemi, ou que le terrain lui est contraire :
étant repoussée dans une occasion semblable, elle doit se replier sur
l’Infanterie, où elle causera beaucoup de désordre pour se mettre en
sûreté. Il est souvent nécessaire de faire marcher la plupart de la
Cavalerie [183] en avant, surtout quand on traverse un pays couvert et
montagneux : l’Infanterie agit librement dans ces terrains de
chicane, et n’a besoin d’autres secours que de quelques escadrons
qu’on laisse à Arrière-garde
La
marche de l’Armée même dans sa retraite est toujours précédée
d’une Avant-garde, afin de pouvoir garder les défilés et les
hauteurs dont l’Ennemi pourrait s’emparer : elle est accompagnée
de travailleurs pour raccommoder les mauvais chemins, de même que de
pontons s’il y a une rivière à passer. Il y a des occasions où on
envoie des Corps entiers de six à huit mille hommes qui précédent
l’Armée d’une ou deux marches, afin de s’ouvrir des passages que
l’Ennemi peut défendre.
Les
retraites ne sont jamais plus difficiles et dangereuses, que lorsque
l’Ennemi a une Cavalerie brave et nombreuse qui ne cesse de harceler
la marche.
Celle
des Turcs est autant redoutable par le nombre que par la témérité de
leurs Spahis ou cavaliers, qui à la faveur de la légèreté des
chevaux, se portent avec une promptitude étonnante sur différentes
parties d’une Armée ; et leur agilité à disparaître quand ils
ne peuvent percer dans un endroit, est d’autant plus nuisible,
qu’ils sont en état de recommencer bientôt l’attaque ailleurs.
Cette Cavalerie craint le feu, l’ordre et la baïonnette de
l’Infanterie, et pénètre difficilement lorsqu’elle marche serrée.
[184] Elle respecte aussi la bonne contenance et le feu de nos
escadrons rangés dans la plaine, lorsqu’ils sont bien épaulés, afin
de ne pas être attaqués en flanc ni en queue ; mais en marche la
plus grande valeur les sauverait difficilement d’être percés et
enveloppés, lorsqu’ils ne sont pas secondés de Infanterie. Le F.M.
Comte de Palsy partit du camp de Futack en Sirmie l’an
1716 avec un Corps de Cavalerie de 3 mille chevaux et
quatre cents Housards pour reconnaître la marche des Turcs qui avaient
passé la Save, et s’avançaient vers Carlowitz : il aperçut
bientôt l’Avant-garde de l’Ennemi ; et la trouvant trop supérieure
en nombre, il voulut se retirer ; mais par malheur le terrain n’était
pas favorable pour le faire assez tôt ni pour combattre : il fut
joint, et ce Général eut besoin de toute sa présence d’esprit et de
la fermeté de sa Cavalerie pour se tirer d’un pas aussi dangereux, ce
qui ne se fit pas sans perte.
On a
vu pratiquer dans les marches, de placer la Cavalerie entre deux
Colonnes d’Infanterie ; ce qui forme une espèce de quarré long
dont l’Avant-garde forme la partie supérieure, de même que Arrière-garde
la partie inférieure. Je crois que cette ordre de marche est avantageux
contre les Turcs ; car dans un pays couvert la Cavalerie est hors
d’insulte ; elle fait même la sûreté de son Infanterie dans la
plaine ; car si l’Ennemi profitait d’une ouverture ou perçoit
la première Colonne, la Cavalerie qui est derrière [185] le reçoit le
sabre à la main pour faire cesser et terminer le carnage. Des Partis
de Housards et de Dragons côtoient les flancs de la marche pour avertir
quand ils aperçoivent l’Ennemi, et le reconnaître : ils se
retirent à temps derrière l’Infanterie, laquelle par un feu régulier
par rang ou par pelotons, arrêtera et soutiendra certainement les
plus grands efforts, pourvu que les Officiers aient soin de dissiper
dans l’esprit des soldats, surtout des recrues, l’impression que
fait la course des chevaux, et le bruit d’un Corps de Cavalerie qui
attaque ; on les raffermit en leur représentant que leur feu,
l’ordre et leur contenance dissipera bientôt l’Ennemi, mais
qu’ils sont perdus, s’ils tournent le dos, ou s’ils se mettent en
confusion.
L’Artillerie
reste partagée dans la ligne ; on se sert souvent de chariots à
la suite d’une Armée, pour couvrir les Ailes en cas d’attaque dans
une plaine où elles sont mal assurées ; ou pour couvrir les
flancs de la marche et se barricader quand on est faible en nombre. Il
est certain qu’on risque de perdre les chevaux et les voitures ;
mais comme dit le Marquis de Ste Croix, ce bagage risque encore
davantage d’être perdu si une Armée qui se retire est attaquée et
battue dans sa marche ; et il vaut mieux perdre quelques chariots
et sauver l’Armée, que de perdre l’un et l’autre.
Cette
maxime est fondée sur plusieurs exemples qui démontrent la nécessité
de prendre souvent ce parti.
Du passage des rivières
pendant la retraite
Il
faut de grandes précautions pour passer une rivière pendant la
retraite, quand l’Ennemi cherche à profiter de cette avantage :
pour réussir sans trop risquer, il est nécessaire de gagner une ou
deux marches. On envoie une forte Avant-garde avec des pontons, quelques
Ingénieurs, beaucoup de travailleurs et d’outils. On tire un
retranchement qui enveloppe et couvre les ponts, derrière lequel on
peut placer cinq à six Bataillons pour le défendre ; on le fait
quelquefois plus grand selon le temps et les circonstances ; on
profite des hauteurs à portée, où on élève une flèche ou une
redoute pour couvrir quelques pièces de grosse Artillerie destinée à
démonter celle des Ennemis, ou à tirer sur sa Cavalerie. Dès
qu’un pont est achevé, on fait passer le charoi de l’Armée, les
bagages et quelques pièces de canon pour mettre en batterie de
l’autre côté du fleuve pour mieux flanquer l’Ennemi et favoriser
le passage. Une partie de la Cavalerie et la seconde ligne commencent
ensuite à défiler, tandis que la première ligne reste en Bataille
pour contenir l’Ennemi ; elle se replie ensuite insensiblement
pour passer ; on fait rentrer l’Artillerie postée sur les
hauteurs hors du retranchement ; et l’Arrière-garde soutenue
du feu des Bataillons retranchés se retire, et défile à son tour. La
retraite de ces dernières Troupes, surtout de celles qui sont retranchées,
doit se faire à la faveur du feu de l’Artillerie placée sur
l’autre bord de la rivière, et qui ne doit [187] discontinuer de
tirer que quand les ponts sont levés. On fait quelquefois passer sur
des barques préparées à cet effet, les Troupes retranchées, qui
alors ne quittent leurs postes que lorsque les ponts sont ôtés. Rien
de plus à craindre que la confusion dans ces sortes de passages ;
c’est aux généraux-Brigadiers et aux Officiers commandant les
Bataillons à l’éviter. C’est avoir beaucoup gagné dans une
retraite, quand on a passé une rivière : mais il faut autant
d’ordre et de contenance dans les Troupes, que de prudence dans les généraux
pour la passer heureusement en présence de l’Ennemi.
La
Bataille de Zenta gagnée par le Prince Eugène sur l’Armée des Turcs
commandée par le grand Sultan, démontre assez les suites funestes
d’une semblable Action. L’Histoire rapporte que ce Général
s’approcha de Peterwaradin pour empêcher l’Ennemi de faire le siège
de cette place, lequel fut d’autant plus surpris d’un mouvement
aussi hardi, que notre Armée était de deux tiers inférieure à la
leur. La saison parut trop avancée au Sultan pour entreprendre le siège
de cette place en présence de nos Troupes ; c’était le 7
Septembre 1697 : pour mieux employer le reste de la Campagne, il résolut
de marcher avec toutes ses forces en Transylvanie et de prendre Segedin [7]
d’assaut en passant. [188] Il n’eut pas
le temps d’exécuter ses projets ; le Prince Eugène suivit la
retraite des Ennemis qui pour couper chemin construisirent un pont à
Zenta à quelques lieues au-dessous de Segedin pour passer la Taisse.
Notre Armée s’avança avec toute la diligence possible pour
surprendre les Turcs au passage ; on les trouva enfermés entre un
double retranchement, leurs bagages suivis de la Cavalerie étant occupés
à défiler. Le Prince Eugène fit ses dispositions pour attaquer la
gauche du Retranchement qui n’était pas encore perfectionnée :
la valeur des Troupes franchit les obstacles du nombre et du terrain ;
la confusion suivit de près. L’opiniâtreté de l’Ennemi, et le
carnage termina une Action fort sanglante ; le désordre augmentait
le péril ; dix mille hommes furent emportés par le courant de
l’eau ; l’Aga des Janissaires, le grand Visir, vingt-sept
Bachas, avec vingt mille Turcs restèrent morts sur le champ de
Bataille. Ils perdirent la plus grande partie de leurs bagages, soixante
et douze pièces de canon, avec les munitions destinées au siège de
Peterwaradin : le Sultan se sauva à Temeswar avec une escorte de
deux mille chevaux.
Il me
reste à parler d’une Armée attaquée dans sa marche et qui ne peut
éviter le Bataille ; [189] c’est une situation dangereuse où
on est obligé d’acheter la victoire à quel prix que ce soit, et où
les obstacles du derrière sont plus considérables que ceux du Levant,
c’est-à-dire, qu’il est plus facile de battre l’Ennemi, que de
continuer à se retirer.
C’est
ici où un Général Commandant doit prendre son parti avec fermeté ;
car si on s’aperçoit de quelque irrésolution dans les ordres, les
Troupes se découragent, les doutes occasionnent du retardement, et
bientôt de la confusion.
Le
coup-d’œil partage aux Troupes le terrain qu’elles doivent occuper ;
la diligence à les mettre en Bataille est plus nécessaire qu’une
exactitude trop scrupuleuse à chercher les endroits les plus
avantageux ; ce qui consume le temps en manœuvres superflues dont
l’Ennemi peut profiter. Il est d’ailleurs vraisemblable qu’il
ignore lui-même toutes les particularités d’une situation qu’il
n’a pas eu le temps de reconnaître, s’il n’a pas campé dans les
environs ; outre qu’il est moins dangereux de remédier pendant
l’Action à certaines fautes, que de perdre un temps précieux, dans
une occasion où il faut agir avec vigueur et avec vivacité. On a
soin de bien appuyer les Ailes de l’Armée et de placer la Cavalerie
dans des lieux où on puisse s’en servir sans l’exposer à être
attaquée par celle de l’Ennemi, avant que toute l’Armée ne soit
rangée. L’Infanterie occupe les hauteurs et les bois ; elle
[190] se couvre d’un marais, d’un ruisseau ou de ravins. On tire
quelques détachements pour occuper les villages, châteaux, les
jardins, vignes, les haies ou des chemins creux, par où l’Ennemi doit
passer. On fait soutenir ces postes quand ils sont repoussés ;
c’est beaucoup de gagner du temps.
Quand
l’Armée est rangée en Bataille, si la situation qu’elle occupe
n’est pas trop bonne, qu’il soit difficile d’éviter d’être
battu ; quand l’approche de l’Ennemi décourage le soldat, et
qu’on s’aperçoit de quelque confusion, il est plus avantageux de
marcher en avant, d’interrompre la manœuvre et les dispositions de
l’Ennemi et de l’attaquer. Ce mouvement le déconcerte et ranime
les Troupes qui trouvent souvent plus de confusion que de résistance
dans leurs Adversaires. Il réussit d’autant plus facilement, que
l’Ennemi attaque souvent avec une partie de son Armée, tandis que le
reste fatigué ou arrêté par quelque obstacle, n’est pas encore
arrivé ou en état d’agir. L’Histoire semble approuver cette sage
et prudente témérité par le succès qu’elle a produit très
souvent.
Il y
a des généraux qui profitent de la nuit pour se retrancher, et
attendent l’Ennemi dans une position avantageuse, lorsqu’ils prévoient
l’impossibilité de se retirer sans combattre. Ce sont des occasions où
le Chevalier Folard dit qu’il faut moins s’amuser à considérer le
péril qu’à le surmonter. On est alors obligé de résister à
[191] l’Ennemi victorieux avec une Armée en mauvais état, diminuée,
et souvent découragée. On a cependant vu que la nécessité de
vaincre a opéré dans ces occasions sur l’esprit des soldats les plus
timides, qui ont montré des prodiges en pareil cas.
Une
seule nuit n’étant pas suffisante pour former des retranchements bien
solides, on élève des redoutes qu’on garnit d’Artillerie dans les
endroits les plus favorables ; on fait des abattis, et on se sert
des voitures pour couvrir quelque partie de l’Armée trop exposée
et découverte. On recommande aux Troupes de faire leur devoir, en
leur représentant la nécessité de battre l’Ennemi, l’avantage
qui en résultera, et le danger d’être battu. On prend attention de
se régler sur la quantité de munitions qu’on peut fournir, afin
qu’elle ne manque pas dans la suite : car il vaut mieux tirer
avec vingt ou trente pièces de canon bien postées, et qui peuvent
faire un feu durable, que de commencer avec soixante sans pouvoir
continuer.
D’autres
généraux préfèrent en pareille occasion de faire une contre-marche
et d’aller surprendre l’Ennemi dans son camp, plutôt que de
l’attendre de pied ferme ; car si la situation que l’Armée
occupe est trop avantageuse, il est probable qu’il différera
d’attaquer, ou qu’il remettra la partie à un temps plus favorable :
de sorte que les vivres se consument inutilement, le danger augmente
de jour en jour, et l’Armée [192] diminue par les prisonniers, les déserteurs
et les malades.
On
peut choisir celle de ces trois maximes, qui est la plus convenable ;
mais il est toujours très dangereux de se trouver en de semblables extrémités.
Le
but qu’on se propose dans une retraite, est de reconduire l’Armée
dans des lieux où elle puisse se remettre en état d’arrêter les
succès de l’Ennemi, et de regagner la supériorité. Ces trois vers
du Philosophe de Sans-souci démontrent assez l’importance de ce
mouvement.
De
l’ordre dans les camps, une marche bien faite,
Un
poste avantageux, une belle retraite,
Décide
du destin des rois et des États .
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