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Institut d'histoire
militaire comparée
Commission française
d'histoire militaire
Comte
V.D.S.G.
Abrégé de
la théorie militaire
[193]
Il y a autant d’art à poursuivre qu’à se retirer ; et la
prudence et les précautions sont aussi nécessaires pour suivre
l’Ennemi dans sa retraite, que la diligence et la prévoyance à un Général
qui se retire.
Il ne
suffit pas de faire des prisonniers, de prendre des drapeaux, des étendards,
d’enlever quelques pièces d’Artillerie et d’augmenter le désordre
le jour d’une Bataille : c’est beaucoup, il est vrai, mais, comme
dit le Chevalier Folard, un Général doit s’imaginer n’avoir rien
fait, tant qu’il reste quelque chose à faire. On doit pousser les
fruits de la victoire, ou les lauriers se flétrissent bientôt dans les
mains qui ne savent pas les cultiver.
[194]
Il y a plusieurs réflexions à faire sur les avantages qu’on peut
accumuler après la Bataille, et ces réflexions faites d’avance, déterminent
les généraux à la donner comme je l’ai rapporté à l’article XXI.
Plusieurs parmi une juste prévoyance, se mettent en état avant
l’Action, d’en poursuivre les suites, si elle leur est favorable,
afin de ne pas manquer de vivres, en suivant l’Ennemi, et de recevoir
en peu de temps un train d’Artillerie et des munitions nécessaires pour
faire un siège.
Dès
que l’Ennemi battu se retire, et abandonne le champ de Bataille, ou
envoie quelques Régiments de Housards ou de Dragons pour augmenter le désordre,
empêcher le ralliement des Troupes dispersées, et reconnaître sa marche.
Ces Troupes sont soutenues d’une partie de la Cavalerie qui suit en
ordre et avance lentement, tandis que l’Infanterie se range et se remet
en Bataille pour être en état d’exécuter les ordres des généraux.
Quand
l’Action [1]
a été décisive et complète, que l’Ennemi
affaibli se retire en désordre, [195] on le poursuit ordinairement avec
chaleur et sans laisser à ses Troupes le temps de se reconnaître, à
moins que la journée ne soit trop avancée, et que la nuit ne favorise sa
fuite.
S’il
y a un défilé dont l’Ennemi puisse profiter, après l’avoir passé,
pour en défendre l’entrée, et retarder la poursuite du vainqueur, il
est avantageux d’arriver quand la moitié de son Armée est passée,
alors la Cavalerie soutenue d’un feu violent d’Artillerie fait effort
pour couper les Colonnes, culbuter l’Arrière-garde, et augmenter la
confusion. Ces actions vigoureuses et hardies réussissent toujours quand
elles sont conduites avec ordre, malgré l’attention de l’Ennemi à
pourvoir à la défense son défilé ; car les Troupes une fois découragées
et battues pensent plutôt à se sauver qu’à opposer la résistance.
Si
elles profitent de la nuit pour faire leur retraite et cacher leurs
mouvements, on détache des Housards dont quelques Escadrons suivent de près
l’Arrière-garde de l’Ennemi, tandis qu’une autre partie côtoie les
flancs de sa marche afin de faire prisonniers ceux qui s’écartent pour
dormir ou pour piller.
Les
Commandants de ces partis ont attention de tenir leur monde en haleine,
sans leur permettre de descendre de cheval et de perdre un temps précieux
à piller les maisons ou à s’enivrer au cabaret, de crainte de devoir
se rendre eux-mêmes prisonniers, comme il est arrivé. L’Armée qui
poursuit, forme son Avant-garde [196] sur le nombre et la qualité des
Troupes que l’Ennemi oppose à son Arrière-garde, et sur la nature du
terrain qu’elle doit traverser.
Cette
Avant-garde évite les embuscades par des partis de Housards qui la précédent,
et couvrent ses flancs ; elle tâche de tenter toujours sur
l’Ennemi, et d’accumuler ses avantages, sans donner prise sur elle, et
sans trop s’écarter de l’Armée qui la suit, de crainte d’être
coupée ou de ne pouvoir être soutenue à temps C’est l’affaire
d’un Général vigilant et expérimenté de bien conduire une
Avant-garde, et de profiter des circonstances favorables.
Quand
l’Ennemi traverse un pays où les vivres et les fourrages sont rares,
quand l’eau ou le bois manquent dans une saison où le froid ou le chaud
sont excessifs, l’Avant-garde saisit toutes les occasions pour obliger
l’Ennemi de s’arrêter et de se mettre en Bataille ; ce qui
rendra ses marches pénibles, augmentera la durée de sa retraite ;
et les maladies et la désertion feront fondre le reste de son Armée.
Dans
tous les passages difficiles de montagnes, défilés, ou rivières,
l’Avant-garde doit chicaner l’Ennemi ; mais elle doit alors être
soutenue, et l’Armée doit la seconder à temps par de puissants
renforts.
On
incommode encore une Armée qui se retire, par des Corps détachés,
lesquels marchent sans bagage, lui coupent la communication avec ses
vivres, inquiètent ses fourrages, [197] s’emparent des défilés par
où elle doit passer ; ce qui l’oblige à se détourner, pour éviter
de perdre du temps et du monde à les forcer. Quand l’Armée qui
poursuit est assez nombreuse, et que les circonstances le permettent, elle
fait des diversions, pour prévenir un secours que l’Ennemi attend,
pour pénétrer dans son pays, lui couper la communication avec ses
forteresses, l’empêcher d’augmenter ses garnisons, de pourvoir ses
places de vivres ou de munitions, enfin pour faire un siège et lui
enlever une place de conséquence ; ce qui enchaîne la fortune, en
ouvrant le chemin aux conquêtes les plus faciles : car quels plus
grands avantages peut-on retirer d’une victoire, que de s’affermir
dans le pays Ennemi, d’avoir une ou deux places pour mettre ses magasins
et son dépôt en sûreté, rendre sa retraite assurée, et l’obliger
enfin de signer aux articles d’une paix dont on dicte les préliminaires.
Le
Marquis de Ste Croix veut qu’en cette occasion, on attaque la plus forte
des places qui est à portée, parce que l’Ennemi sera alors moins en état,
avec une Armée battue, d’interrompre les travaux du siège d’une
ville dont la garnison sera découragée par l’approche du vainqueur,
et la nouvelle récente de la défaite de leur Armée : mais que si
on n’avait pas l’Artillerie, les munitions et les vivres suffisants
pour fournir à une entreprise de grande conséquence, on se contente
alors pour ne pas perdre de temps inutilement, [198] d’assiéger des
places de moindre résistance, ou d’employer son temps à d’autres opérations.
Je
crois d’ailleurs qu’une place située avantageusement et bien
fortifiée rapporte plus d’avantages que trois ou quatre autres de
moindre conséquence ; car outre qu’elles coûtent beaucoup pour
leur approvisionnement, elles affaiblissent par des garnisons nombreuses
qui sont continuellement dans le péril d’être enlevées, pour peu
que l’Armée s’écarte et marche en avant.
L’Ennemi
qui se précautionne également contre les suites d’une journée
malheureuse, dispose souvent ses marches et ses mouvements de façon que
le vainqueur ne peut retirer de grands avantages de sa victoire ; ce
qui arrive quand il a une forteresse à portée, ou que son Armée est encore
en état de risquer une seconde fois la fortune des armes. Dans ce cas il
se retranche dans une situation avantageuse, et observe la conduite de son
Adversaire, et profite de ses fautes, afin d’arrêter les progrès de la
victoire.
On
consulte alors ses forces et les circonstances ; mais il est toujours
plus avantageux de pousser une offensive rigoureuse, de chercher
l’Ennemi, et de le combattre, que de perdre du temps, et d’attendre
que son Armée soit revenue de sa première frayeur, et augmentée par de
nouveaux renforts.
[199]
Il y a des généraux qui laissent retirer l’Ennemi après la perte
d’une Bataille, sans beaucoup l’incommoder dans sa retraite, tandis
qu’ils emploient leur Armée à des opérations plus sérieuses. Le
Prince Eugène remporta une victoire complète sur les Turcs entre
Peterwaradin [2]
et Carlowitz, il fit seulement reconnaître la marche de l’Ennemi qui
repassa le Danube, et marcha avec son Armée dans le Banat, fit le siège
de Témeswar qui se rendit, conquit ensuite toute cette province qui avait
été 164 ans sous le joug Ottoman : ce qui prouve que les
circonstances offrent différents moyens pour profiter de la victoire.
[200]
Je crois que cet article ne sera pas ici dépassé, parce qu’il arrive
souvent qu’après la perte d’une Bataille, ou à la fin d’une
Campagne, l’Ennemi se campe dans une position avantageuse, où il se
retranche afin de conserver ses avantages ou d’arrêter les progrès de
son adversaire.
Quelques
avantages que promettent des retranchements solides et bien tracés, que
le choix du terrain favorise, rien n’est insurmontable à la Guerre.
L’œil pénétrant du Général se fraie un chemin au travers des écueils,
et la nécessité de vaincre ne se rebute jamais par les apparences du péril.
La vue des difficultés irrite souvent l’envie de les surmonter, ce
qui augmente la gloire d’un Général, quand la prudence peut
s’accorder aux expédients nécessaires pour assurer le succès de son
entreprise.
L’audace
des Héros opère des miracles [3].
Je
distingue deux sortes de camps retranchés : ceux dont un
retranchement continu, qui couvre les flancs et le front d’une Armée,
s’étend d’une Aile à l’autre, et ceux qui ne sont [201] retranchés
que dans les parties faibles et exposées, comme le Centre ou les Ailes,
tandis que des marais, des abattis, des ravins, ou d’autres obstacles du
terrain, défendent les autres parties.
Ces
deux moyens de couvrir une Armée sont souvent pratiqués et méritent
beaucoup d’attention dans l’attaque. La connaissance du terrain,
l’habileté et l’attention d’un Général contribuent plus au succès
d’une Action semblable, que la force et le nombre qui échoueraient
probablement contre les obstacles qu’on leur offre, si l’Ennemi ne néglige
rien dans sa défense.
Je répète
ici ce que j’ai dit au passage des rivières : la force et tout
l’avantage se trouve d’un côté, mais la surprise, la ruse, les
feintes, la facilité d’embarrasser l’Ennemi par d’habiles
mouvements, l’assurance et la valeur ordinaire aux assaillants, suppléent
à tout, et lèvent les difficultés apparentes. Une Armée retranchée
avec tout l’art et les précautions imaginables, est sujette à tout
ce que l’Ennemi peut pratiquer de plus profond et de plus savant pour le
déloger ou le battre.
On
cherche à lui couper les vivres, à prendre ses Convois, à empêcher ses
fourrages ; on assiège une place, et on fait des diversions pour
l’obliger d’abandonner les avantages de sa situation. Mais ces
maximes m’éloignent de mon sujet, je reviens aux principes d’attaque.
[202]
L’Armée campe ordinairement à portée de l’Ennemi, afin d’arriver
à l’heure la plus favorable pour commencer l’Action. Les différents
chemins que tiennent les Colonnes, ont un nombre d’Artillerie et des
munitions suffisantes pour remplir l’objet auquel elle est destinée :
cette Artillerie marche à la tête de la Colonne, afin d’occuper assez
tôt les postes avantageux pour ruiner les défenses de l’Ennemi, tandis
que les Troupes se forment. La Cavalerie ferme la marche ; elle se
range derrière l’Infanterie, et, s’il est possible, hors de la portée
du canon, n’y ayant rien à faire pour elle en cette occasion, que le
retranchement ne soit emporté.
Les
flancs d’une Armée retranchée sont les parties les plus faibles, les
moins défendues et qui prêtent le plus aux manœuvres de celui qui
attaque ; car une Armée prise en flanc doit changer sa position, de
sorte que son front couvert et défendu lui devient inutile : mais il
n’est pas toujours possible de forcer les Ailes ; et l’Ennemi a
souvent choisi un terrain tellement avantageux, qu’ont est obligé de
l’attaquer, par l’endroit le plus fort. Dans cette occasion où tout
se décide par la force, il convient de rompre les obstacles par un feu
violent d’Artillerie qui précède l’Action et rompt les flancs et le
front des ouvrages qu’on veut emporter.
Les
bombes ruinent les batteries, elles font beaucoup de tort, et écartent la
Cavalerie à portée derrière les épaulements.
[203]
On fait plusieurs attaques, dont quelques-unes sont fausses, afin de mieux
partager les forces et l’attention de l’Ennemi. Dès qu’on est à
portée, on comble les fossés avec des fascines, des sacs remplis de
paille ou de fumier, tandis que les Bataillons écartent les Troupes qui
gardent le parapet ; ils montent ensuite et doivent être soutenus,
afin de rendre ce premier avantage décisif. Des travailleurs commandés
exprès doivent ouvrir et aplanir un espace du retranchement, assez grand
pour faire entrer de la Cavalerie, qui n’attaque que lorsqu’elle est
assez forte pour en espérer du succès.
Le
canon doit alors flanquer par son feu ce point d’attaque qui fixera
toute l’attention de l’Ennemi ; à mesure que les Bataillons pénètrent,
ils se rangent à côté les uns des autres pour étendre leurs fronts,
hors ceux qui sont destinés à tirer et à marcher sur les flancs pour écarter
les Troupes qui gardent le parapet.
C’est
surtout aux endroits où l’Ennemi a placé ses batteries, qu’il faut
s’attacher dès le commencement ; elles sont toujours placées aux
lieux qui dominent, et par conséquent les plus avantageux. On perd moins
de monde en les attaquant, et en les emportant de force, qu’en
s’exposant à leur feu pendant trois ou quatre heures d’attaque, et ce
premier début assure ordinairement la victoire ; car l’Ennemi perd
bientôt contenance quand il se voit privé de ce qui [204] faisait sa sûreté.
On en rend l’abord praticable par un feu vif et continuel
d’Artillerie, et par les bombes qui ruinent en peu de temps les
meilleures plateformes. Les Troupes, pour s’en rendre maîtres, se
servent de l’arme blanche, et ne commencent à tirer que pour éloigner
l’Ennemi qui voudrait les reprendre. C’est d’ailleurs une règle générale
de ne jamais s’amuser longtemps à tirer contre des retranchements :
ce serait perdre du monde mal à propos de tirailler contre des Troupes
couvertes et qui ne montrent que le bout de leurs fusils. Il faut les
vaincre par la hardiesse et la vivacité des attaques réitérées et bien
soutenues.
J’ai
remarqué ailleurs que l’Ennemi peut faire sortir des Troupes pour
prendre en flanc celles qui attaquent ; il est nécessaire de parer
ce mouvement, et d’y remédier assez tôt pour éviter la confusion et
la fuite des siennes, qui n’attaqueraient plus avec la même assurance.
Des Bataillons tirés de la seconde ligne ou du Corps de réserve doivent
marcher promptement pour arrêter l’Ennemi, et l’obliger à rentrer
dans son camp, et comme il emploie souvent de la Cavalerie à cette manœuvre,
on se sert des mêmes armes pour le repousser.
Quand
on s’est rendu maître d’une partie du retranchement, on donne le
temps aux Bataillons qui soutiennent l’attaque, d’avancer, de se
ranger, et à la Cavalerie de se former, afin d’achever par de nouveaux
efforts la perte de l’Ennemi.
[205]
Les Redoutes, les villages, les châteaux ou cassines, et les ouvrages détachés
qui se trouvent à la tête du Retranchement qui flanquent et
incommodent, doivent être attaqués dès le commencement ; car on
risque de perdre beaucoup de monde, et le succès est fort incertain tant
qu’on ne s’en est pas rendu maître.
Les
abattis doivent être tournés, de même que les marais ; il est très
difficile de les forcer de front et de pénétrer par ces endroits pour
peu qu’ils soient défendus.
Un Général
qui a formé son projet d’attaque, et prévu ce qui pouvait arriver, remédie
aisément aux accidents qui surviennent, prévient l’Ennemi dans
certaines circonstances et ne se rebute jamais d’un premier désavantage.
La multiplicité des attaques, et la facilité de les renouveler aux endroits
les plus favorables, est ce que l’Ennemi a le plus à craindre, et ce
qui doit produire la victoire, de même qu’un Général prudent ne se
fiera jamais à l’heureux début d’une Action. La bonne fortune
demande autant de soin et d’attention, pour conserver les avantages
qu’on a gagnés, que la mauvaise pour remettre l’égalité ou regagner
ce qu’on a perdu. L’Ennemi a de grandes ressources quand il sait les
employer à temps pour repousser des Troupes mal assurées, qui animées
par le premier succès, avancent en désordre et sans retenue. Les
Officiers doivent se donner autant de peine pour former leurs Divisions,
et mettre leurs [206] Bataillons en ordre, après avoir gagné du
terrain, franchi un retranchement ou quelque autre obstacle, que s’ils
avaient été repoussés, et qu’ils voulussent rallier leur monde pour
recommencer de nouveau. Il n’y a jamais que l’ordre et la discipline
de l’assaillant qui forceront l’Ennemi à la retraite ; et sans
ces deux vertus nécessaires, la bravoure jointe aux meilleures
dispositions n’effectuera jamais rien de certain.
Les
camps retranchés derrière une rivière doivent être forcés par les
flancs : l’attaque en est très difficile, mais elle réussit
souvent par la prévoyance, l’attention et l’adresse des généraux.
Il est question de passer la rivière, de surprendre et de battre ensuite
l’Ennemi, ou de se retirer en ordre : ces trois objets méritent
des réflexions particulières.
Les
camps retranchés sous le canon d’une place occupent encore une
position très respectable ; on les attaque par surprise et avec les
plus grandes précautions. On ne peut entamer qu’une Aile ou une partie
de l’Armée, car l’autre est ordinairement appuyée au glacis de la
ville qui est défendu par le chemin couvert, les ouvrages extérieurs et
l’Artillerie des remparts. La nuit est le temps le plus favorable pour
ces sortes d’expéditions qui se font deux heures avant le jour :
les terreurs paniques, et la confusion qui préside souvent aux affaires
nocturnes, contribuent beaucoup à la défaite de l’Ennemi. Les
batteries de la place deviennent inutiles, [207] car l’obscurité qui dérobe
les mouvements, empêche aussi la direction de leur feu. Si elles tirent
elles feront autant de dommage à celui qui se défend qu’à
l’assaillant, surtout s’il joint l’Ennemi, et qu’il s’approche
assez près pour ne pas faire remarquer trop de distance entre les feux,
ce qui servirait de règle aux Canonniers pour pointer les pièces.
Tous
les Auteurs conviennent qu’il faut joindre l’Ennemi avec l’arme
blanche, parce que la mêlée fait taire entièrement le feu de la place,
qui est le plus à craindre. Ce serait la meilleure méthode, et
l’Action serait bientôt décidée, si le soldat voulait l’adopter ;
mais, la nuit surtout, il faudrait se donner beaucoup de peine pour
l’amener à ce point. Ils s’imaginent que le bruit qu’ils font en
tirant, épouvante l’Ennemi, et l’obligera à se retirer ; ce
qui produit souvent un effet contraire.
Je
finirai par l’attaque d’une Armée retranchée devant une place pour
en faire le siège. Lorsque l’Ennemi assiège une ville, et qu’il
craint d’être incommodé pendant le cours de ses opérations, il se
couvre d’une ligne de
circonvallation [4]
afin de résister aux attaques du dehors [208] sans être obligé
d’abandonner ou d’interrompre ses travaux.
L’attaque
de cette ligne, quelque bien construite qu’elle puisse être, est moins
difficile que l’attaque du Retranchement d’un camp ordinaire, parce
que le terrain est souvent contraire à celui qui se défend, et qu’une
sortie vigoureuse de la garnison peut beaucoup incommoder l’Ennemi,
qui est obligé de partager ses forces pour garnir et défendre les
parties de son enceinte.
À
cette attaque, ainsi que dans toutes les autres, il faut être informé du
nombre et de la distribution des Troupes de l’Ennemi, des endroits les
plus faibles, et les plus avantageux, pour pénétrer et forcer ses
Retranchements, de la nature du terrain et des meilleurs chemins pour
faire marcher les Colonnes. Sur ces éclaircissements nécessaires le Général
forme ses dispositions pour secourir la place, et détermine l’heure
et le temps [5]
pour attaquer.
[209]
Quelques règles générales pour forcer des lignes ou un Retranchement,
sont de former le plan d’attaque sur des connaissances certaines de leur
construction et de la situation de l’Ennemi, de bien instruire les généraux
chargés des différentes expéditions, afin d’éviter le retardement et
la mésintelligence, de ruiner les flancs, et les angles saillants par un
feu supérieur d’Artillerie, de multiplier les attaques à proportion de
ses forces, de les soutenir, et de ne pas se rebuter trop tôt.
La
Cavalerie placée à une juste distance pour ne pas être trop éloignée,
ni trop exposée au feu du canon, doit être partagée aux endroits nécessaires
pour protéger l’Infanterie et faciliter le ralliement. Il faut surtout
empêcher le pillage, qui met les soldats hors d’état de combattre, et
les rend sourds à la voix de leurs Officiers ; il est la source des
plus grands désordres, et a causé la perte d’un grand nombre de
Batailles.
Avec
ces précautions et la discipline parmi les Troupes si nécessaire dans
une Armée, [210] et qui dépend uniquement de la volonté et des
attentions du Corps des Officiers, un Général ne craindra pas
d’attaquer l’Ennemi derrière ses Retranchements ; et il sera
toujours assuré de pouvoir se retirer en ordre, sans être poursuivi fort
vivement, si contre toutes les apparences l’Action avait un succès
contraire.
Quand la
rigueur de la saison vient interrompre les mouvements des Armées, et que le
soldat a besoin de repos pour se remettre des fatigues de la Campagne, les généraux
pensent à leur assurer cette tranquillité qui est le prix de ce qu’ils
ont entrepris d’avantageux, et terminé glorieusement.
Les opérations
d’une Campagne ont pour but de remporter des avantages sur l’Ennemi,
de s’ouvrir le chemin à la victoire par des marches et des mouvements
bien concertés, d’affermir ses conquêtes par la prise de quelques
places, et d’assurer enfin ses quartiers d’hiver.
Il est
avantageux de les prendre dans le pays Ennemi ; mais il est dangereux
d’abandonner [211] le premier la Campagne, et de se retirer lorsque
l’Ennemi tient encore ses forces rassemblées dans un camp ; car,
quoique beaucoup inférieur en forces, rien ne l’empêcherait de se
procurer de grands avantages, et d’attaquer une partie ou même l’Armée
entière, séparée et divisée dans ses logements.
Les précautions
pour faire défiler les Troupes sont différentes selon les circonstances
et la situation de l’Ennemi ; car s’il s’était éloigné de plus
de deux fortes marches, on lèverait beaucoup de difficultés, en le
faisant observer de près par la Cavalerie légère, et quelques postes
d’Infanterie ; de même que si on pouvait se couvrir d’une rivière,
on l’empêcherait facilement de la passer ; mais s’il est à portée,
on se méfie, c’est un temps critique qui donne occasion au plus faible
d’entreprendre sur le plus fort.
Il y a
trois points que les généraux observent pour mettre l’Armée en quartier :
1.
La façon de les occuper.
2.
Le choix des quartiers et la distribution des Troupes.
3.
Les précautions pour assurer ces quartiers, et les moyens de
subsister.
Premier
point. Lorsque les villages et les lieux voisins
de l’Armée ne peuvent plus fournir les fourrages, que les Convois sont
arrêtés par les chemins devenus impraticables, et que l’Armée diminue
par des maladies, les généraux [212] de part et d’autre cherchent à
s’approcher de leurs vivres, et d’assurer aux Troupes ce repos tant mérité.
On
commence ordinairement à faire cantonner [6]
la Cavalerie ; car leurs chevaux exposés nuit et jour aux injures de
l’air, ne pouvant se coucher dans la boue, dépérissent en cette saison,
et deviennent hors d’état de faire service. Elle occupe les villages les
plus proches derrière le Front, sans trop s’éloigner, afin d’être en
état de paraître à la première alarme : elles fournit aux
Grands-gardes et aux patrouilles comme auparavant ; elles sont même
souvent doublées en ces occasions. L’Armée doit occuper un camp
avantageux et de difficile accès ; on supplée au terrain par des
retranchements, afin d’empêcher l’Ennemi de l’attaquer et de le
battre avant que les Régiments déjà en quartier ne soient arrivés et
formés pour le recevoir.
[213]
Quand on s’aperçoit que l’Ennemi ne peut rien tenter, et qu’il
commence à prendre ses quartiers, on élargit la Cavalerie ; et une
partie de l’Infanterie occupe les villages à portée, et ainsi
successivement jusqu’à ce que toute l’Armée se trouve sous le toit. Si
l’Ennemi n’est pas éloigné, et qu’une seule marche puisse
l’amener, l’Artillerie reste au camp, et les Régiments envoient des
piquets qui se relèvent tous les vingt-quatre heures pour la garder. Les
vedettes restent placées devant le camp ; et le service s’y fait
comme si l’Armée était sous les tentes, qui restent tendues.
L’Infanterie, comme la Cavalerie, doit être disposée, et les chemins
doivent être rendus tellement praticables, qu’au signal de quelques coups
de canon les Régiments puissent occuper dans une heure de temps le même
terrain qu’ils ont quitté, et se trouver en Bataille. Chaque Régiment
fait reconnaître le meilleur chemin qui conduit au camp ; on prend
différentes routes pour éviter la confusion et le retardement. Pour se
rassembler plutôt, les soldats doivent être guêtrés et habillés deux
heures avant le jour, afin qu’ils n’aient qu’à prendre leurs armes et
marcher. Les généraux se logent à portée de paraître à temps à la tête
des brigades.
C’est
ainsi que le pratiqua le F.M. Comte de Daun au camp de Plauen en 1759. La
droite de son Armée, qui s’étendait vers Dresde, cantonna dans les
Faubourgs de cette ville, qui [214] sont fort grands, et la gauche dans les
villages du côté de Dippoldiswald. Les flancs étaient gardés par deux
Corps de Troupes, dont l’un s’étendait le long de l’Elbe vers Meissen
et Torgau, et incommodait les mouvements de l’Ennemi vers la
Basse-Lusace, Cotbus et la Silésie, comme on l’a vu par la défaite du
Corps du Général Zetteriz [7] ;
l’autre du côté d’Altenberg, tenait la communication libre avec la Bohême
et facilitait les vivres. On a vu qu’une disposition si ferme et aussi
juste fit échouer les projets de l’Ennemi ; car le roi, qui occupait
les environs de Freyberg, renforcé d’un Corps de 16 mille hannovriens,
que le prince héréditaire de Brunswick lui amena, tenta plusieurs fois,
mais toujours inutilement, de surprendre et d’attaquer cette situation.
Dresde, capitale de la Saxe, était un morceau de toute l’attention du
monarque prussien ; il observa sa proie pendant tout l’hiver ;
mais l’ordre et la distribution des Troupes, les méfiances réciproques,
la vigilance des généraux, firent la sûreté de la ville, et déconcertèrent
l’opiniâtreté de l’Ennemi.
[215]
L’Historien qui exposera les faits remarquables de cette dernière Guerre,
peut orner son Histoire par le détail de ce quartier d’hiver ; il
est unique dans ce siècle, et il est une preuve de ce tempérament ferme et
robuste qui caractérise la Nation Germanique, du courage avec lequel elle
supporte les rigueurs des saisons, et résiste aux plus grandes fatigues.
Mais
quoiqu’on préfère toujours la sûreté à la commodité des
cantonnements, les circonstances ne sont pas toujours les mêmes : un
Général préfère souvent de faire quelques marches pour s’approcher
de ses magasins, pour couvrir son pays, et pour mettre son Armée en état
d’agir la Campagne prochaine avec vigueur. L’Ennemi ne peut pas même
toujours resserrer ni incommoder les quartiers d’hiver ; dans ce cas
on cherche à procurer de l’aisance et du repos aux Troupes pendant cette
saison.
Second
point. J’ai remarqué plus haut, qu’il était
avantageux de prendre ses quartiers d’hiver dans le pays Ennemi :
personne ne disconviendra de cette maxime, et des avantages sans nombre
qu’elle produit ; mais ce pays ne doit pas avoir été entièrement
ruiné, afin que l’Armée puisse subsister, ni être trop éloigné du
secours qu’on peut recevoir de ses frontières ; ce qui rendrait la
communication difficile, et retarderait l’arrivée des Convois, si on
n’avait pas établi de gros magasins, et profité pendant l’automne du
cours des rivières, qui se gèlent en hiver.
[216]
L’Ennemi ne doit pas avoir beaucoup de forteresses dans le voisinage,
car les Troupes seraient continuellement alarmées et exposées aux
tentatives de leurs garnisons nombreuses ; ce qui nous a souvent empêchés
d’étendre nos Troupes dans la Silésie. Alors une partie de l’Armée
est toujours en service, par les précautions qu’il faut pour former et
soutenir les Avant-postes ; les quartiers sont trop resserrés, et
les Régiments affaiblis par les maladies, ne sont ni habillés ni exercés.
Quand on
est obligé de prendre les quartiers dans son pays, on a attention de
couvrir les endroits les plus faibles de la frontière, les magasins, les
forteresses, la capitale, et les provinces les plus abondantes en chevaux,
en denrées et en hommes, afin que l’Ennemi ne puisse endommager cette partie
par ses courses en hiver, et incommoder les levées de recrues. Ces
quartiers ont plus d’étendue que de profondeur, qui est toujours
dangereuse à cause que les Régiments trop éloignés vers le Centre du
pays, ne peuvent secourir à temps ceux qui sont exposés, et qui au lieu
d’être soutenus devraient céder leur terrain avec perte, pour se
replier en arrière. Il est de même dangereux de leur donner une trop
grande étendue, parce qu’il serait facile de les enfoncer, les Troupes étant
trop dispersées pour pouvoir se secourir mutuellement : il faut des
mesures proportionnées aux circonstances pour les établir
avantageusement.
[217] Il
ne faut pas s’imaginer que ces réflexions soient des bagatelles dont on
aurait tort de s’inquiéter : j’ai vu plusieurs fois, sur les
cartes de quelques généraux, l’arrangement des quartiers de l’Ennemi,
avec la liste du nombre d’Infanterie et de Cavalerie, qui occupait
certains postes : il a également ses espions chez nous ; et
c’est sur ce plan qu’il forme le projet d’entreprendre quand il en
trouve l’occasion favorable.
La
distribution des Troupes se fait par lignes et par Brigades, quand le local
permet cette arrangement ; c’est-à-dire, que toute la première
ligne occupe les villages les plus près des Avant-postes, et la seconde
ceux de derrière. Les généraux ont leurs quartiers à portée de leur département :
la Cavalerie se loge dans les endroits abondants en fourrage. Lorsque notre
Armée occupait les montagnes qui séparent la Bohême de la Silésie, la
Cavalerie était derrière vers le cœur du pays, à cause que les écuries
et les fourrages étaient meilleurs. Elle peut toujours arriver en peu de
temps pour soutenir l’Armée en cas d’attaque, et ne risque pas d’être
surprise. Il y avait seulement quelques Régiments entrelacés entre les
quartiers de l’Infanterie pour soutenir les Avant-postes. Elle a besoin de
repos pendant l’hiver, surtout lorsqu’elle a campé tard, et que les
fatigues pendant la Campagne ont été considérables.
[218] Le
quartier Général et la réserve d’Artillerie sont derrière ou vers le
milieu de l’Armée. Enfin la situation des quartiers d’hiver est
avantageuse quand elle prévient et rompt les desseins de l’Ennemi, et
qu’elle favorise les entreprises qu’on a médité de faire pendant
cette saison.
Les
mouvements des Armées du roi de Prusse vers la fin de la Campagne tendaient
toujours à se procurer des quartiers d’hiver avantageux : la
longueur des marches, les entreprises difficiles et périlleuses, les sièges
et le hasard d’une Bataille ne pouvaient mettre obstacle à ses desseins ;
persuadé de se remettre avantageusement pendant cette saison, et d’être
ensuite en état avec ses forces reposées et augmentées d’entreprendre
sur ses Ennemis, ou d’arrêter leurs progrès. Les Moscovites qui se
retiraient ordinairement vers les bords de la Vistule au mois de Novembre,
ne l’inquiétaient plus beaucoup ; ce qui lui donnait occasion
d’agir avec des forces supérieures. On ne put le déloger de cette partie
de la Saxe, qui s’étend depuis Freyberg à Leipsic, nommée les Erz-Gebirg.
Ces environs étaient en effet ce qu’il y a avait de plus avantageux pour
lui : le pays était riche, peuplé et abondant : Freyberg
remarquable par ses mines d’or et d’argent, et Leipsic par ses
richesses et son commerce, lui [219] fournissaient ce dont il avait
besoin. Il avait la communication par Wittenberg et Torgau avec le Magdeburg
et le Brandebourg, la Lusace et la Silésie. La Thuringe qu’il avait derrière,
lui fournissait des hommes, des chevaux et remplissait ses magasins. Les excès
que commirent ses armes dans le duché de Mecklenbourg, de Holstein, et dans
l’Empire, où ses partisans levaient de grosses contributions sous différents
prétextes, joints aux subsides de l’Angleterre, lui donnaient moyen de
lever et d’entretenir des Armées nombreuses, pourvues de tout ce qui était
nécessaire ; ce qui était cause qu’il reparaissait toujours en
Campagne avec de nouvelles forces.
Troisième
point. Assurer les quartiers des Troupes, c’est
le soin principal des généraux pendant l’hiver : on doit y penser
avant qu’ils ne soient occupés. Les neiges, les glaces, les montagnes ni
leurs défilés n’arrêteront pas l’audace active et entreprenante
d’un Ennemi, qui assuré de surprendre un Adversaire, n’omettra rien
pour augmenter ses avantages, ou réparer les pertes qu’il a faites
pendant la Campagne.
L’éloignement,
sa faiblesse et l’impossibilité apparente de réussir, le portera
d’autant plus à entreprendre, qu’il sera persuadé de n’être pas
attendu et de tromper ceux qu’il a envie d’attaquer. Les abattis ni les
retranchements ne l’arrêteront pas encore, s’ils ne sont pas défendus
par des gens qui veillent à la sûreté de l’Armée. Si on est prévenu,
l’Ennemi quoiqu’inférieur en force, sera toujours supérieur aux
endroits où il forme son attaque ; il s’établira, il coupera la
communication des quartiers, et profitant de [220] l’étonnement et de la
confusion, il ne lui sera pas impossible de pénétrer plus loin et
d’obliger l’Armée à se retirer.
On ne
peut donner de règles aussi stables et certaines pour mettre les quartiers
d’une Armée en sûreté, comme il y en a pour ranger une Armée en
Bataille ou défendre un camp : cela dépend des lieux et de l’étendue
qu’elle occupe. Il est avantageux d’avoir quelques places fortes devant
l’Armée, une rivière ou une chaîne de montagnes dont on fait
soigneusement garder les passages.
Mais on
ne peut se fier entièrement à ces obstacles muets, qui ne garantissent pas
toujours d’une surprise, on ne peut se confier qu’à la vigilance et à
l’emplacement des Avant-postes.
Les
Officiers qui y sont commandés doivent donner avis des mouvements de
l’Ennemi, et les patrouilles de Housards doivent continuellement être
en Campagne. On s’instruit des démarches de l’Ennemi par des paysans ou
des femmes qu’on envoie exprès pour voir s’ils ne rassemblent pas des
Troupes, et s’il est tranquille. Les voituriers qui conduisent et amènent
des marchandises des endroits qu’il occupe, peuvent donner des éclaircissements
fort utiles. Les correspondances sont nécessaires, et les espions faits à
ce métier doivent rouler l’intérieur de ces quartiers, comme la
Cavalerie doit observer les dehors.
[221] Les
postes détachés doivent être soutenus, avoir une communication libre avec
l’Armée, et une retraite assurée en cas qu’ils soient forcés :
ces postes occupent les villages les mieux situés sur le Front de l’Armée
vers l’Ennemi. On préfère les bourgs fermés d’une muraille, afin de
mettre le détachement à l’abri d’une surprise, et on observe les mêmes
précautions dont j’ai parlé à l’article XIV. Ceux qui sont les plus
exposés à cause du voisinage de l’Ennemi, ou des chemins par où il doit
naturellement passer, se retranchent et se mettent en état de défense,
afin d’arrêter ses premières démarches et de pouvoir être soutenus.
Il est
bon d’avoir quelques pièces de canon, qui ne doivent pas tirer sur les
patrouilles, mais quand l’Ennemi se dispose à attaquer, afin que le feu
d’Artillerie serve de signal à ceux qui doivent soutenir, pour marcher
avec la plus grande diligence en avant, ou rester sur leurs gardes.
[222] Ces
postes ont leur Cavalerie pour reconnaître, pour faire les patrouilles, et
tiennent leurs vedettes pendant le jour. Quand il n’est pas nécessaire de
soutenir ces endroits par leur peu importance, la difficulté de s’y
maintenir, ou le défaut de leur situation, on ordonne au détachement de se
retirer à l’approche de l’Ennemi. Le Commandant tient ses ordres
secrets ; il doit être instruit des chemins qui aboutissent à son
poste, pour ne pas être coupé dans sa retraite.
Pour
m’expliquer plus clairement, je rapporterai ce que j’ai vu pratiquer
pendant la dernière Guerre.
Lorsque
notre Armée s’étendait du Comté de Glatz jusqu’aux frontières de la
Lusace, la droite avait Branau et Trattenau, le Centre coulait sur la même
ligne par Arnau, Hohenelb, Hochstatt, Liebenau, et la gauche s’étendait
par Reichenberg et Gabel. La plupart de ces petites villes étaient des
postes fixes, où les Régiments devaient se rassembler à l’endroit qui
leur était assigné, en cas d’alarme. On avait marqué les chemins
qu’ils devaient prendre ; et les généraux étaient à portée de
leur donner des ordres ultérieurs.
Ces
points d’appui avaient leurs Avant-postes pour observer l’Ennemi, et défendre
les premiers passages : la plupart avaient ordre de se retirer, s’ils
étaient attaqués avec des forces supérieures. Branau
avait Hauptmannsdorf, Adelsbach, Silberberg et Wartha. Tratenau avait
Schatzlar et Freyheit. Reichenberg avait Kratzau et Friedland ; et Gabel
Krottau et Zittau.
L’Ennemi
avait quelquefois pour point d’appui dans la Silésie, Gottesberg,
Landshut, Schmitberg et Greissenberg ; et ses avant-postes à Friedland [8],
Schemberg, Liebau vers la Bohême, et du côté de la Lusace à Massersdorf,
[223] Mark-lissa, et quelques autres endroits qui variaient selon les circonstances.
Par la
disposition de nos quartiers et la vigilance des postes avancés, il ne lui
était pas facile de nous surprendre ; et ces précautions nous
mettaient en état d’entreprendre sur lui avec avantage et sans craindre
de représailles.
Les
Avant-postes doivent être vivifiés fort souvent par les généraux, sans
quoi le relâchement et la négligence s’y introduisent. Loin de
s’endormir on doit toujours craindre une attaque prochaine, lorsque
l’Ennemi a été quelque temps tranquille, et imiter en cela le pilote
prudent qui travaille à mettre ses voiles en état pendant un temps calme
et serein, pour éviter les périls de la tempête qu’il prévoit n’être
pas éloignée.
Lorsqu’après
la prise de Schweidnitz en 1761 nos Troupes prirent leurs quartiers dans la
Silésie, on ne s’écarta pas de ces précautions salutaires, qui mettent
l’Ennemi dans l’impossibilité de rien entreprendre. L’Armée peu
nombreuse n’occupait pas une si longue étendue de pays ; ces
environs sont d’ailleurs plus peuplés, et les villages moins éloignés
les uns des autres qu’en Bohême, ce qui produisait l’avantage de
pouvoir se défendre aisément et de rassembler en un moment des Corps assez
considérables pour repousser les efforts de l’Ennemi. Schweidnitz était
devant nous, et couvrait le Centre de nos quartiers qui avait Glatz à la
droite et [224] s’étendaient de là le long des montagnes par
Gottesberg, Landshut, Waldebourg [9],
et Freyberg jusqu’à Hohenfriedberg. Pour plus de sûreté on avait planté
sur les hauteurs de distance en distance des perches, dont le bout était lié
avec des étoupes godronnées, qu’on devait allumer au moindre mouvement
de l’Ennemi, afin d’être aperçu des Régiments, qui à ce signal
devraient marcher à la place d’alarme. On avait rendu impraticable la
plupart des chemins par où l’Ennemi aurait pu marcher à nous. Je ne
crois pas qu’avec des dispositions semblables nous ayions pu être forcés
même avec des forces supérieures, parce qu’on s’était servi des
avantages de la situation.
On
convient quelquefois d’une trêve ou cession [10]
d’armes pendant quelques mois d’hiver : mais cela n’empêche
pas qu’on ne prenne les mesures nécessaires pour assurer ses logements.
Les Avant-postes forment leur chaîne sur le Front de l’Armée, avec cette
différence que les détachements ne sont pas si nombreux. On fait des
patrouilles pour tenir les Troupes en haleine, et pour empêcher la désertion
qui est toujours dangereuse dans le pays étranger, à cause que les
habitants débauchent les soldats et les conduisent chez l’Ennemi dont
ils sont payés ; outre [225] que ces précautions prises d’avance
garantissent l’Armée contre les entreprises de l’Ennemi, qui pourrait
disposer ses quartiers de façon qu’en marchant sur plusieurs Colonnes il
serait en état d’attaquer au moment que la trêve finit.
Le Général
Golzen, qui avait ses quartiers dans les environs de Neustadt, Loboschütz
et Ratibor dans la Haute-Silésie, fut surpris de cette façon en 1760, par
le Général F.Z.M. Loudon, quoiqu’il eût précédemment été averti,
par un Trompette envoyé exprès, que le temps de la trêve était écoulé.
Il perdit beaucoup de monde, toute ses provisions, et sa caisse militaire.
Il
n’est pas moins nécessaire de veiller à la subsistance des
Troupes qu’à leur sûreté ; c’est une maxime de Guerre, car sans
les vivres une Armée ne peut agir. C’est un fantôme à charge du pays,
qui se fond, se dissout, et disparaît en peu de temps. Il est certain que
l’abondance ne peut régner partout : car, comme dit le Général de
Montecuculli, les hommes doivent se
faire aux conjonctures, et non les conjonctures aux hommes. Mais la
prudence et la prévoyance doivent amener ce qui est absolument nécessaire,
comme le pain et le fourrage. On peut faire des arrangements pendant les
quartiers d’hiver, qui ne seraient pas possibles en Campagne, lorsque
l’Armée est en mouvement et qu’elle marche d’un endroit à l’autre,
parce que les mauvais chemins et l’éloignement retardent [226]
quelquefois d’un jour ou deux l’arrivée des Convois.
Notre Armée
a toujours été bien pourvue pendant cette dernière Guerre, bien qu’elle
se soit trouvée souvent dans des lieux où la disette était à craindre,
et où il paraissait impossible de subsister ; ce qui prouve que la
prévoyance opère des miracles. L’ordre et la discipline que les
Troupes observent pendant la Campagne contribuent beaucoup à la facilité
de subsister pendant l’hiver, parce qu’alors le paysan qui a renfermé
ce qu’il a de meilleur, le donne pour la nourriture des Troupes.
Les
Russes se plaignent souvent de la disette des vivres, parce qu’ils
faisaient piller et ruiner le pays par leurs Cosaques qui précédaient
l’Armée de quelques marches, de sorte que les Troupes en arrivant ne
trouvaient à dix lieues à la ronde, que des Campagnes ruinées et des
villages déserts et abandonnés.
Pour
assurer les vivres à une Armée, il faut pratiquer ce qui a été observé
pendant le cours de cette Guerre : on assemble dans les forteresses ou
dans des endroits fermés d’une muraille les farines et l’aveine ;
on élève ensuite des magasins de fourrage, et on entretient une
communication libre avec ces magasins qu’on fait garder par des Troupes.
On oblige les villages des environs d’envoyer à l’Armée des légumes,
la volaille et les denrées nécessaires qu’on leur paie à un prix réglé.
On leur délivre [227] des passeports, et on leur donne toutes les sûretés
pour venir et retourner librement. On oblige les bouchers, et on leur
fournit les commodités de se pourvoir de bœufs, de veaux et de moutons ;
on fait veiller à la distribution des vivres, afin que l’abondance ne règne
pas d’un côté, et la disette de l’autre.
La bière
et le brandevin manquaient très rarement chez nous, tandis que l’Autriche
et la Hongrie nous fournissaient abondamment leurs vins. Lors même que
notre Armée campait à Lissa dans la Silésie, il y avait presque tous
les jours devant le front de chaque Régiment, un chariot chargé de vivres
que les paysans amenaient volontiers pour se défaire des choses qu’ils ne
croyaient pas en sûreté chez eux ; ce qui les mettait en état de
payer les contributions, et empêchait le désordre et l’avidité du
soldat qui pouvait acheter ce dont il avait besoin. Quoique nos Armées
fussent souvent éloignées de leurs frontières, dans des endroits ruinés
par le séjour continuel des Troupes, on voyait les paysans arriver de la
Bohême avec des brouettes, des paniers et des chariots, qui amenaient
l’abondance. Je crois que peu d’Armées pourront se faire honneur
d’une pareille ressource.
Revenons
aux quartiers d’hiver. Ce n’est pas seulement le temps de donner du
repos aux Troupes pour se remettre de leurs fatigues, mais de les habiller
et de les augmenter. Les pays doivent livrer leurs recrues de bonne heure,
[228] afin qu’elles arrivent pour être exercées et mises en état
d’entrer en Campagne. Le nombre d’hommes est peu à considérer dans une
Armée, mais seulement le nombre de soldats et de combattants en état de
faire leur devoir.
Le mois
d’Avril est destiné à former les Bataillons et à exercer les Régiments,
même le mois de Mars si la saison et le climat le permettent. La Cavalerie
exerce également les jeunes chevaux, les accoutume au feu, et aux évolutions
nécessaires. Les Officiers ne doivent pas épargner leurs peines pendant
ce temps, mais travailler, cultiver et faire éclore les lauriers qu’on
moissonne pendant la Campagne.
Le titre
d’abrégé que porte cette ouvrage ne permet pas de m’étendre plus loin :
j’aurais pu le grossir de plusieurs autres exemples remarquables que les
généraux nous ont donnés pendant cette dernière Guerre ; mais on les
trouvera dans l’Histoire, détaillés avec l’ordre nécessaire pour
faire comprendre la beauté et les suites des différents mouvements qui
se sont faits.
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