Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Institut d'histoire militaire comparée

Commission française d'histoire militaire

 

Comte V.D.S.G. 

 

Abrégé de la théorie militaire 

 

 

Article XXVIII
De la façon de suivre l’Ennemi dans sa retraite

 

 

[193] Il y a autant d’art à poursuivre qu’à se retirer ; et la prudence et les précautions sont aussi nécessaires pour suivre l’Ennemi dans sa retraite, que la diligence et la pré­voyance à un Général qui se retire.

Il ne suffit pas de faire des prisonniers, de prendre des drapeaux, des étendards, d’enlever quelques pièces d’Artil­lerie et d’augmenter le désordre le jour d’une Bataille : c’est beaucoup, il est vrai, mais, comme dit le Chevalier Fo­lard, un Général doit s’imaginer n’avoir rien fait, tant qu’il reste quelque chose à faire. On doit pousser les fruits de la victoire, ou les lauriers se flétrissent bientôt dans les mains qui ne savent pas les cultiver.

[194] Il y a plusieurs réflexions à faire sur les avanta­ges qu’on peut accumuler après la Bataille, et ces réflexions faites d’avance, déterminent les généraux à la donner comme je l’ai rapporté à l’article XXI. Plusieurs parmi une juste prévoyance, se mettent en état avant l’Action, d’en poursui­vre les suites, si elle leur est favorable, afin de ne pas man­quer de vivres, en suivant l’Ennemi, et de recevoir en peu de temps un train d’Artillerie et des munitions nécessaires pour faire un siège.

Dès que l’Ennemi battu se retire, et abandonne le champ de Bataille, ou envoie quelques Régiments de Hou­sards ou de Dragons pour augmenter le désordre, empêcher le ralliement des Troupes dispersées, et reconnaître sa mar­che. Ces Troupes sont soutenues d’une partie de la Cavalerie qui suit en ordre et avance lentement, tandis que l’Infanterie se range et se remet en Bataille pour être en état d’exécuter les ordres des généraux.

Quand l’Action [1] a été décisive et complète, que l’En­ne­mi affaibli se retire en désordre, [195] on le poursuit ordinairement avec chaleur et sans laisser à ses Troupes le temps de se reconnaître, à moins que la journée ne soit trop avancée, et que la nuit ne favorise sa fuite.

S’il y a un défilé dont l’Ennemi puisse profiter, après l’avoir passé, pour en défendre l’entrée, et retarder la pour­suite du vainqueur, il est avantageux d’arriver quand la moitié de son Armée est passée, alors la Cavalerie soutenue d’un feu violent d’Artillerie fait effort pour couper les Colon­nes, culbuter l’Arrière-garde, et augmenter la confusion. Ces actions vigoureuses et hardies réussissent toujours quand elles sont conduites avec ordre, malgré l’attention de l’Ennemi à pourvoir à la défense son défilé ; car les Troupes une fois découragées et battues pensent plutôt à se sauver qu’à opposer la résistance.

Si elles profitent de la nuit pour faire leur retraite et cacher leurs mouvements, on détache des Housards dont quelques Escadrons suivent de près l’Arrière-garde de l’Ennemi, tandis qu’une autre partie côtoie les flancs de sa marche afin de faire prisonniers ceux qui s’écartent pour dormir ou pour piller.

Les Commandants de ces partis ont attention de tenir leur monde en haleine, sans leur permettre de descendre de cheval et de perdre un temps précieux à piller les maisons ou à s’enivrer au cabaret, de crainte de devoir se rendre eux-mêmes prisonniers, comme il est arrivé. L’Armée qui pour­suit, forme son Avant-garde [196] sur le nombre et la qualité des Troupes que l’Ennemi oppose à son Arrière-garde, et sur la nature du terrain qu’elle doit traverser.

Cette Avant-garde évite les embuscades par des partis de Housards qui la précédent, et couvrent ses flancs ; elle tâche de tenter toujours sur l’Ennemi, et d’accumuler ses avantages, sans donner prise sur elle, et sans trop s’écarter de l’Armée qui la suit, de crainte d’être coupée ou de ne pou­voir être soutenue à temps C’est l’affaire d’un Général vigi­lant et expérimenté de bien conduire une Avant-garde, et de profiter des circonstances favorables.

Quand l’Ennemi traverse un pays où les vivres et les fourrages sont rares, quand l’eau ou le bois manquent dans une saison où le froid ou le chaud sont excessifs, l’Avant-garde saisit toutes les occasions pour obliger l’Ennemi de s’arrêter et de se mettre en Bataille ; ce qui rendra ses mar­ches pénibles, augmentera la durée de sa retraite ; et les maladies et la désertion feront fondre le reste de son Armée.

Dans tous les passages difficiles de montagnes, défi­lés, ou rivières, l’Avant-garde doit chicaner l’Ennemi ; mais elle doit alors être soutenue, et l’Armée doit la seconder à temps par de puissants renforts.

On incommode encore une Armée qui se retire, par des Corps détachés, lesquels marchent sans bagage, lui cou­pent la communication avec ses vivres, inquiètent ses four­rages, [197] s’emparent des défilés par où elle doit passer ; ce qui l’oblige à se détourner, pour éviter de perdre du temps et du monde à les forcer. Quand l’Armée qui poursuit est assez nombreuse, et que les circonstances le permettent, elle fait des diversions, pour prévenir un secours que l’Ennemi at­tend, pour pénétrer dans son pays, lui couper la communica­tion avec ses forteresses, l’empêcher d’augmenter ses garni­sons, de pourvoir ses places de vivres ou de munitions, enfin pour faire un siège et lui enlever une place de conséquence ; ce qui enchaîne la fortune, en ouvrant le chemin aux conquê­tes les plus faciles : car quels plus grands avantages peut-on retirer d’une victoire, que de s’affermir dans le pays Ennemi, d’avoir une ou deux places pour mettre ses magasins et son dépôt en sûreté, rendre sa retraite assurée, et l’obliger enfin de signer aux articles d’une paix dont on dicte les prélimi­naires.

Le Marquis de Ste Croix veut qu’en cette occasion, on attaque la plus forte des places qui est à portée, parce que l’Ennemi sera alors moins en état, avec une Armée battue, d’interrompre les travaux du siège d’une ville dont la garni­son sera découragée par l’approche du vainqueur, et la nou­velle récente de la défaite de leur Armée : mais que si on n’avait pas l’Artillerie, les munitions et les vivres suffisants pour fournir à une entreprise de grande conséquence, on se contente alors pour ne pas perdre de temps inutilement, [198] d’assiéger des places de moindre résistance, ou d’employer son temps à d’autres opérations.

Je crois d’ailleurs qu’une place située avantageuse­ment et bien fortifiée rapporte plus d’avantages que trois ou quatre autres de moindre conséquence ; car outre qu’elles coûtent beaucoup pour leur approvisionnement, elles affai­blissent par des garnisons nombreuses qui sont continuelle­ment dans le péril d’être enlevées, pour peu que l’Armée s’écarte et marche en avant.

L’Ennemi qui se précautionne également contre les suites d’une journée malheureuse, dispose souvent ses mar­ches et ses mouvements de façon que le vainqueur ne peut retirer de grands avantages de sa victoire ; ce qui arrive quand il a une forteresse à portée, ou que son Armée est en­core en état de risquer une seconde fois la fortune des armes. Dans ce cas il se retranche dans une situation avantageuse, et observe la conduite de son Adversaire, et profite de ses fautes, afin d’arrêter les progrès de la victoire.

On consulte alors ses forces et les circonstances ; mais il est toujours plus avantageux de pousser une offensive ri­goureuse, de chercher l’Ennemi, et de le combattre, que de perdre du temps, et d’attendre que son Armée soit revenue de sa première frayeur, et augmentée par de nouveaux ren­forts.

[199] Il y a des généraux qui laissent retirer l’Ennemi après la perte d’une Bataille, sans beaucoup l’incommoder dans sa retraite, tandis qu’ils emploient leur Armée à des opérations plus sérieuses. Le Prince Eugène remporta une victoire complète sur les Turcs entre Peterwaradin [2] et Carlo­witz, il fit seulement reconnaître la marche de l’Ennemi qui repassa le Danube, et marcha avec son Armée dans le Banat, fit le siège de Témeswar qui se rendit, conquit ensuite toute cette province qui avait été 164 ans sous le joug Ottoman : ce qui prouve que les circonstances offrent différents moyens pour profiter de la victoire.

 

Article XXIX
De l’attaque d’un camp retranché

 

 

[200] Je crois que cet article ne sera pas ici dépassé, parce qu’il arrive souvent qu’après la perte d’une Bataille, ou à la fin d’une Campagne, l’Ennemi se campe dans une posi­tion avantageuse, où il se retranche afin de conserver ses avantages ou d’arrêter les progrès de son adversaire.

Quelques avantages que promettent des retranche­ments solides et bien tracés, que le choix du terrain favorise, rien n’est insurmontable à la Guerre. L’œil pénétrant du Général se fraie un chemin au travers des écueils, et la né­cessité de vaincre ne se rebute jamais par les apparences du péril. La vue des difficultés irrite souvent l’envie de les sur­monter, ce qui augmente la gloire d’un Général, quand la prudence peut s’accorder aux expédients nécessaires pour assurer le succès de son entreprise.

L’audace des Héros opère des miracles [3].

Je distingue deux sortes de camps retranchés : ceux dont un retranchement continu, qui couvre les flancs et le front d’une Armée, s’étend d’une Aile à l’autre, et ceux qui ne sont [201] retranchés que dans les parties faibles et expo­sées, comme le Centre ou les Ailes, tandis que des marais, des abattis, des ravins, ou d’autres obstacles du terrain, dé­fendent les autres parties.

Ces deux moyens de couvrir une Armée sont souvent pratiqués et méritent beaucoup d’attention dans l’attaque. La connaissance du terrain, l’habileté et l’attention d’un Gé­néral contribuent plus au succès d’une Action semblable, que la force et le nombre qui échoueraient probablement contre les obstacles qu’on leur offre, si l’Ennemi ne néglige rien dans sa défense.

Je répète ici ce que j’ai dit au passage des rivières : la force et tout l’avantage se trouve d’un côté, mais la surprise, la ruse, les feintes, la facilité d’embarrasser l’Ennemi par d’habiles mouvements, l’assurance et la valeur ordinaire aux assaillants, suppléent à tout, et lèvent les difficultés appa­rentes. Une Armée retranchée avec tout l’art et les précau­tions imaginables, est sujette à tout ce que l’Ennemi peut pratiquer de plus profond et de plus savant pour le déloger ou le battre.

On cherche à lui couper les vivres, à prendre ses Convois, à empêcher ses fourrages ; on assiège une place, et on fait des diversions pour l’obliger d’abandonner les avan­tages de sa situation. Mais ces maximes m’éloignent de mon sujet, je reviens aux principes d’attaque.

[202] L’Armée campe ordinairement à portée de l’Ennemi, afin d’arriver à l’heure la plus favorable pour commencer l’Action. Les différents chemins que tiennent les Colonnes, ont un nombre d’Artillerie et des munitions suffi­santes pour remplir l’objet auquel elle est destinée : cette Artillerie marche à la tête de la Colonne, afin d’occuper as­sez tôt les postes avantageux pour ruiner les défenses de l’Ennemi, tandis que les Troupes se forment. La Cavalerie ferme la marche ; elle se range derrière l’Infanterie, et, s’il est possible, hors de la portée du canon, n’y ayant rien à faire pour elle en cette occasion, que le retranchement ne soit emporté.

Les flancs d’une Armée retranchée sont les parties les plus faibles, les moins défendues et qui prêtent le plus aux manœuvres de celui qui attaque ; car une Armée prise en flanc doit changer sa position, de sorte que son front couvert et défendu lui devient inutile : mais il n’est pas toujours pos­sible de forcer les Ailes ; et l’Ennemi a souvent choisi un ter­rain tellement avantageux, qu’ont est obligé de l’attaquer, par l’endroit le plus fort. Dans cette occasion où tout se dé­cide par la force, il convient de rompre les obstacles par un feu violent d’Artillerie qui précède l’Action et rompt les flancs et le front des ouvrages qu’on veut emporter.

Les bombes ruinent les batteries, elles font beaucoup de tort, et écartent la Cavalerie à portée derrière les épau­lements.

[203] On fait plusieurs attaques, dont quelques-unes sont fausses, afin de mieux partager les forces et l’attention de l’Ennemi. Dès qu’on est à portée, on comble les fossés avec des fascines, des sacs remplis de paille ou de fumier, tandis que les Bataillons écartent les Troupes qui gardent le parapet ; ils montent ensuite et doivent être soutenus, afin de rendre ce premier avantage décisif. Des travailleurs commandés exprès doivent ouvrir et aplanir un espace du retranchement, assez grand pour faire entrer de la Cavale­rie, qui n’attaque que lorsqu’elle est assez forte pour en es­pérer du succès.

Le canon doit alors flanquer par son feu ce point d’attaque qui fixera toute l’attention de l’Ennemi ; à mesure que les Bataillons pénètrent, ils se rangent à côté les uns des autres pour étendre leurs fronts, hors ceux qui sont destinés à tirer et à marcher sur les flancs pour écarter les Troupes qui gardent le parapet.

C’est surtout aux endroits où l’Ennemi a placé ses bat­teries, qu’il faut s’attacher dès le commencement ; elles sont toujours placées aux lieux qui dominent, et par conséquent les plus avantageux. On perd moins de monde en les atta­quant, et en les emportant de force, qu’en s’exposant à leur feu pendant trois ou quatre heures d’attaque, et ce premier début assure ordinairement la victoire ; car l’Ennemi perd bientôt contenance quand il se voit privé de ce qui [204] fai­sait sa sûreté. On en rend l’abord praticable par un feu vif et continuel d’Artillerie, et par les bombes qui ruinent en peu de temps les meilleures plateformes. Les Troupes, pour s’en rendre maîtres, se servent de l’arme blanche, et ne commen­cent à tirer que pour éloigner l’Ennemi qui voudrait les re­prendre. C’est d’ailleurs une règle générale de ne jamais s’amuser longtemps à tirer contre des retranchements : ce serait perdre du monde mal à propos de tirailler contre des Troupes couvertes et qui ne montrent que le bout de leurs fusils. Il faut les vaincre par la hardiesse et la vivacité des attaques réitérées et bien soutenues.

J’ai remarqué ailleurs que l’Ennemi peut faire sortir des Troupes pour prendre en flanc celles qui attaquent ; il est nécessaire de parer ce mouvement, et d’y remédier assez tôt pour éviter la confusion et la fuite des siennes, qui n’attaqueraient plus avec la même assurance. Des Bataillons tirés de la seconde ligne ou du Corps de réserve doivent mar­cher promptement pour arrêter l’Ennemi, et l’obliger à ren­trer dans son camp, et comme il emploie souvent de la Ca­valerie à cette manœuvre, on se sert des mêmes armes pour le repousser.

Quand on s’est rendu maître d’une partie du retran­chement, on donne le temps aux Bataillons qui soutiennent l’attaque, d’avancer, de se ranger, et à la Cavalerie de se former, afin d’achever par de nouveaux efforts la perte de l’Ennemi.

[205] Les Redoutes, les villages, les châteaux ou cassi­nes, et les ouvrages détachés qui se trouvent à la tête du Re­tranchement qui flanquent et incommodent, doivent être attaqués dès le commencement ; car on risque de perdre beaucoup de monde, et le succès est fort incertain tant qu’on ne s’en est pas rendu maître.

Les abattis doivent être tournés, de même que les ma­rais ; il est très difficile de les forcer de front et de pénétrer par ces endroits pour peu qu’ils soient défendus.

Un Général qui a formé son projet d’attaque, et prévu ce qui pouvait arriver, remédie aisément aux accidents qui surviennent, prévient l’Ennemi dans certaines circonstances et ne se rebute jamais d’un premier désavantage. La multi­plicité des attaques, et la facilité de les renouveler aux en­droits les plus favorables, est ce que l’Ennemi a le plus à craindre, et ce qui doit produire la victoire, de même qu’un Général prudent ne se fiera jamais à l’heureux début d’une Action. La bonne fortune demande autant de soin et d’attention, pour conserver les avantages qu’on a gagnés, que la mauvaise pour remettre l’égalité ou regagner ce qu’on a perdu. L’Ennemi a de grandes ressources quand il sait les employer à temps pour repousser des Troupes mal assurées, qui animées par le premier succès, avancent en désordre et sans retenue. Les Officiers doivent se donner autant de peine pour former leurs Divisions, et mettre leurs [206] Ba­taillons en ordre, après avoir gagné du terrain, franchi un retranchement ou quelque autre obstacle, que s’ils avaient été repoussés, et qu’ils voulussent rallier leur monde pour recommencer de nouveau. Il n’y a jamais que l’ordre et la discipline de l’assaillant qui forceront l’Ennemi à la retraite ; et sans ces deux vertus nécessaires, la bravoure jointe aux meilleures dispositions n’effectuera jamais rien de certain.

Les camps retranchés derrière une rivière doivent être forcés par les flancs : l’attaque en est très difficile, mais elle réussit souvent par la prévoyance, l’attention et l’adresse des généraux. Il est question de passer la rivière, de surprendre et de battre ensuite l’Ennemi, ou de se retirer en ordre : ces trois objets méritent des réflexions particulières.

Les camps retranchés sous le canon d’une place oc­cupent encore une position très respectable ; on les attaque par surprise et avec les plus grandes précautions. On ne peut entamer qu’une Aile ou une partie de l’Armée, car l’autre est ordinairement appuyée au glacis de la ville qui est défendu par le chemin couvert, les ouvrages extérieurs et l’Artillerie des remparts. La nuit est le temps le plus favora­ble pour ces sortes d’expéditions qui se font deux heures avant le jour : les terreurs paniques, et la confusion qui pré­side souvent aux affaires nocturnes, contribuent beaucoup à la défaite de l’Ennemi. Les batteries de la place deviennent inutiles, [207] car l’obscurité qui dérobe les mouvements, empêche aussi la direction de leur feu. Si elles tirent elles feront autant de dommage à celui qui se défend qu’à l’assaillant, surtout s’il joint l’Ennemi, et qu’il s’approche assez près pour ne pas faire remarquer trop de distance en­tre les feux, ce qui servirait de règle aux Canonniers pour pointer les pièces.

Tous les Auteurs conviennent qu’il faut joindre l’Ennemi avec l’arme blanche, parce que la mêlée fait taire entièrement le feu de la place, qui est le plus à craindre. Ce serait la meilleure méthode, et l’Action serait bientôt déci­dée, si le soldat voulait l’adopter ; mais, la nuit surtout, il faudrait se donner beaucoup de peine pour l’amener à ce point. Ils s’imaginent que le bruit qu’ils font en tirant, épou­vante l’Ennemi, et l’obligera à se retirer ; ce qui produit sou­vent un effet contraire.

Je finirai par l’attaque d’une Armée retranchée devant une place pour en faire le siège. Lorsque l’Ennemi assiège une ville, et qu’il craint d’être incommodé pendant le cours de ses opérations, il se couvre d’une ligne de circonvallation [4] afin de résister aux attaques du dehors [208] sans être obligé d’abandonner ou d’interrompre ses travaux.

L’attaque de cette ligne, quelque bien construite qu’elle puisse être, est moins difficile que l’attaque du Re­tranchement d’un camp ordinaire, parce que le terrain est souvent contraire à celui qui se défend, et qu’une sortie vi­goureuse de la garnison peut beaucoup incommoder l’Ennemi, qui est obligé de partager ses forces pour garnir et défendre les parties de son enceinte.

À cette attaque, ainsi que dans toutes les autres, il faut être informé du nombre et de la distribution des Trou­pes de l’Ennemi, des endroits les plus faibles, et les plus avantageux, pour pénétrer et forcer ses Retranchements, de la nature du terrain et des meilleurs chemins pour faire marcher les Colonnes. Sur ces éclaircissements nécessaires le Général forme ses dispositions pour secourir la place, et détermine l’heure et le temps [5] pour attaquer.

[209] Quelques règles générales pour forcer des lignes ou un Retranchement, sont de former le plan d’attaque sur des connaissances certaines de leur construction et de la si­tuation de l’Ennemi, de bien instruire les généraux chargés des différentes expéditions, afin d’éviter le retardement et la mésintelligence, de ruiner les flancs, et les angles saillants par un feu supérieur d’Artillerie, de multiplier les attaques à proportion de ses forces, de les soutenir, et de ne pas se re­buter trop tôt.

La Cavalerie placée à une juste distance pour ne pas être trop éloignée, ni trop exposée au feu du canon, doit être partagée aux endroits nécessaires pour protéger l’Infanterie et faciliter le ralliement. Il faut surtout empêcher le pillage, qui met les soldats hors d’état de combattre, et les rend sourds à la voix de leurs Officiers ; il est la source des plus grands désordres, et a causé la perte d’un grand nombre de Batailles.

Avec ces précautions et la discipline parmi les Troupes si nécessaire dans une Armée, [210] et qui dépend unique­ment de la volonté et des attentions du Corps des Officiers, un Général ne craindra pas d’attaquer l’Ennemi derrière ses Retranchements ; et il sera toujours assuré de pouvoir se retirer en ordre, sans être poursuivi fort vivement, si contre toutes les apparences l’Action avait un succès contraire.

 

Article XXX

Des Cantonnements et Quartiers d’hiver

 

 

Quand la rigueur de la saison vient interrompre les mouvements des Armées, et que le soldat a besoin de repos pour se remettre des fatigues de la Campagne, les généraux pensent à leur assurer cette tranquillité qui est le prix de ce qu’ils ont entrepris d’avantageux, et terminé glorieusement.

Les opérations d’une Campagne ont pour but de rem­porter des avantages sur l’Ennemi, de s’ouvrir le chemin à la victoire par des marches et des mouvements bien concertés, d’affermir ses conquêtes par la prise de quelques places, et d’assurer enfin ses quartiers d’hiver.

Il est avantageux de les prendre dans le pays En­nemi ; mais il est dangereux d’abandonner [211] le premier la Campagne, et de se retirer lorsque l’Ennemi tient encore ses forces rassemblées dans un camp ; car, quoique beaucoup inférieur en forces, rien ne l’empêcherait de se procurer de grands avantages, et d’attaquer une partie ou même l’Armée entière, séparée et divisée dans ses logements.

Les précautions pour faire défiler les Troupes sont dif­férentes selon les circonstances et la situation de l’Ennemi ; car s’il s’était éloigné de plus de deux fortes marches, on lè­verait beaucoup de difficultés, en le faisant observer de près par la Cavalerie légère, et quelques postes d’Infanterie ; de même que si on pouvait se couvrir d’une rivière, on l’empêcherait facilement de la passer ; mais s’il est à portée, on se méfie, c’est un temps critique qui donne occasion au plus faible d’entreprendre sur le plus fort.

Il y a trois points que les généraux observent pour mettre l’Armée en quartier :

1.      La façon de les occuper.

2.      Le choix des quartiers et la distribution des Troupes.

3.      Les précautions pour assurer ces quartiers, et les moyens de subsister.

Premier point. Lorsque les villages et les lieux voisins de l’Armée ne peuvent plus fournir les fourrages, que les Convois sont arrêtés par les chemins devenus impraticables, et que l’Armée diminue par des maladies, les généraux [212] de part et d’autre cherchent à s’approcher de leurs vivres, et d’assurer aux Troupes ce repos tant mérité.

On commence ordinairement à faire cantonner [6] la Ca­valerie ; car leurs chevaux exposés nuit et jour aux injures de l’air, ne pouvant se coucher dans la boue, dépérissent en cette saison, et deviennent hors d’état de faire service. Elle occupe les villages les plus proches derrière le Front, sans trop s’éloigner, afin d’être en état de paraître à la première alarme : elles fournit aux Grands-gardes et aux patrouilles comme auparavant ; elles sont même souvent doublées en ces occasions. L’Armée doit occuper un camp avantageux et de difficile accès ; on supplée au terrain par des retranche­ments, afin d’empêcher l’Ennemi de l’attaquer et de le battre avant que les Régiments déjà en quartier ne soient arrivés et formés pour le recevoir.

[213] Quand on s’aperçoit que l’Ennemi ne peut rien tenter, et qu’il commence à prendre ses quartiers, on élargit la Cavalerie ; et une partie de l’Infanterie occupe les villages à portée, et ainsi successivement jusqu’à ce que toute l’Armée se trouve sous le toit. Si l’Ennemi n’est pas éloigné, et qu’une seule marche puisse l’amener, l’Artillerie reste au camp, et les Régiments envoient des piquets qui se relèvent tous les vingt-quatre heures pour la garder. Les vedettes restent placées devant le camp ; et le service s’y fait comme si l’Armée était sous les tentes, qui restent tendues. L’Infanterie, comme la Cavalerie, doit être disposée, et les chemins doivent être rendus tellement praticables, qu’au signal de quelques coups de canon les Régiments puissent occuper dans une heure de temps le même terrain qu’ils ont quitté, et se trouver en Bataille. Chaque Régiment fait re­connaître le meilleur chemin qui conduit au camp ; on prend différentes routes pour éviter la confusion et le retardement. Pour se rassembler plutôt, les soldats doivent être guêtrés et habillés deux heures avant le jour, afin qu’ils n’aient qu’à prendre leurs armes et marcher. Les généraux se logent à portée de paraître à temps à la tête des brigades.

C’est ainsi que le pratiqua le F.M. Comte de Daun au camp de Plauen en 1759. La droite de son Armée, qui s’étendait vers Dresde, cantonna dans les Faubourgs de cette ville, qui [214] sont fort grands, et la gauche dans les villages du côté de Dippoldiswald. Les flancs étaient gardés par deux Corps de Troupes, dont l’un s’étendait le long de l’Elbe vers Meissen et Torgau, et incommodait les mouve­ments de l’Ennemi vers la Basse-Lusace, Cotbus et la Silé­sie, comme on l’a vu par la défaite du Corps du Général Zet­teriz [7] ; l’autre du côté d’Altenberg, tenait la communication libre avec la Bohême et facilitait les vivres. On a vu qu’une disposition si ferme et aussi juste fit échouer les projets de l’Ennemi ; car le roi, qui occupait les environs de Freyberg, renforcé d’un Corps de 16 mille hannovriens, que le prince héréditaire de Brunswick lui amena, tenta plusieurs fois, mais toujours inutilement, de surprendre et d’attaquer cette situation. Dresde, capitale de la Saxe, était un morceau de toute l’attention du monarque prussien ; il observa sa proie pendant tout l’hiver ; mais l’ordre et la distribution des Troupes, les méfiances réciproques, la vigilance des géné­raux, firent la sûreté de la ville, et déconcertèrent l’opiniâtreté de l’Ennemi.

[215] L’Historien qui exposera les faits remarquables de cette dernière Guerre, peut orner son Histoire par le dé­tail de ce quartier d’hiver ; il est unique dans ce siècle, et il est une preuve de ce tempérament ferme et robuste qui ca­ractérise la Nation Germanique, du courage avec lequel elle supporte les rigueurs des saisons, et résiste aux plus gran­des fatigues.

Mais quoiqu’on préfère toujours la sûreté à la commo­dité des cantonnements, les circonstances ne sont pas tou­jours les mêmes : un Général préfère souvent de faire quel­ques marches pour s’approcher de ses magasins, pour cou­vrir son pays, et pour mettre son Armée en état d’agir la Campagne prochaine avec vigueur. L’Ennemi ne peut pas même toujours resserrer ni incommoder les quartiers d’hiver ; dans ce cas on cherche à procurer de l’aisance et du repos aux Troupes pendant cette saison.

Second point. J’ai remarqué plus haut, qu’il était avantageux de prendre ses quartiers d’hiver dans le pays Ennemi : personne ne disconviendra de cette maxime, et des avantages sans nombre qu’elle produit ; mais ce pays ne doit pas avoir été entièrement ruiné, afin que l’Armée puisse subsister, ni être trop éloigné du secours qu’on peut recevoir de ses frontières ; ce qui rendrait la communication difficile, et retarderait l’arrivée des Convois, si on n’avait pas établi de gros magasins, et profité pendant l’automne du cours des rivières, qui se gèlent en hiver.

[216] L’Ennemi ne doit pas avoir beaucoup de forte­resses dans le voisinage, car les Troupes seraient continuel­lement alarmées et exposées aux tentatives de leurs garni­sons nombreuses ; ce qui nous a souvent empêchés d’étendre nos Troupes dans la Silésie. Alors une partie de l’Armée est toujours en service, par les précautions qu’il faut pour for­mer et soutenir les Avant-postes ; les quartiers sont trop res­serrés, et les Régiments affaiblis par les maladies, ne sont ni habillés ni exercés.

Quand on est obligé de prendre les quartiers dans son pays, on a attention de couvrir les endroits les plus faibles de la frontière, les magasins, les forteresses, la capitale, et les provinces les plus abondantes en chevaux, en denrées et en hommes, afin que l’Ennemi ne puisse endommager cette par­tie par ses courses en hiver, et incommoder les levées de re­crues. Ces quartiers ont plus d’étendue que de profondeur, qui est toujours dangereuse à cause que les Régiments trop éloignés vers le Centre du pays, ne peuvent secourir à temps ceux qui sont exposés, et qui au lieu d’être soutenus de­vraient céder leur terrain avec perte, pour se replier en ar­rière. Il est de même dangereux de leur donner une trop grande étendue, parce qu’il serait facile de les enfoncer, les Troupes étant trop dispersées pour pouvoir se secourir mu­tuellement : il faut des mesures proportionnées aux circons­tances pour les établir avantageusement.

[217] Il ne faut pas s’imaginer que ces réflexions soient des bagatelles dont on aurait tort de s’inquiéter : j’ai vu plusieurs fois, sur les cartes de quelques généraux, l’arrangement des quartiers de l’Ennemi, avec la liste du nombre d’Infanterie et de Cavalerie, qui occupait certains postes : il a également ses espions chez nous ; et c’est sur ce plan qu’il forme le projet d’entreprendre quand il en trouve l’occasion favorable.

La distribution des Troupes se fait par lignes et par Brigades, quand le local permet cette arrangement ; c’est-à-dire, que toute la première ligne occupe les villages les plus près des Avant-postes, et la seconde ceux de derrière. Les généraux ont leurs quartiers à portée de leur département : la Cavalerie se loge dans les endroits abondants en fourrage. Lorsque notre Armée occupait les montagnes qui séparent la Bohême de la Silésie, la Cavalerie était derrière vers le cœur du pays, à cause que les écuries et les fourrages étaient meilleurs. Elle peut toujours arriver en peu de temps pour soutenir l’Armée en cas d’attaque, et ne risque pas d’être surprise. Il y avait seulement quelques Régiments entrelacés entre les quartiers de l’Infanterie pour soutenir les Avant-postes. Elle a besoin de repos pendant l’hiver, surtout lorsqu’elle a campé tard, et que les fatigues pendant la Cam­pagne ont été considérables.

[218] Le quartier Général et la réserve d’Artillerie sont derrière ou vers le milieu de l’Armée. Enfin la situation des quartiers d’hiver est avantageuse quand elle prévient et rompt les desseins de l’Ennemi, et qu’elle favorise les entre­prises qu’on a médité de faire pendant cette saison.

Les mouvements des Armées du roi de Prusse vers la fin de la Campagne tendaient toujours à se procurer des quartiers d’hiver avantageux : la longueur des marches, les entreprises difficiles et périlleuses, les sièges et le hasard d’une Bataille ne pouvaient mettre obstacle à ses desseins ; persuadé de se remettre avantageusement pendant cette saison, et d’être ensuite en état avec ses forces reposées et augmentées d’entreprendre sur ses Ennemis, ou d’arrêter leurs progrès. Les Moscovites qui se retiraient ordinaire­ment vers les bords de la Vistule au mois de Novembre, ne l’inquiétaient plus beaucoup ; ce qui lui donnait occasion d’agir avec des forces supérieures. On ne put le déloger de cette partie de la Saxe, qui s’étend depuis Freyberg à Leip­sic, nommée les Erz-Gebirg. Ces environs étaient en effet ce qu’il y a avait de plus avantageux pour lui : le pays était ri­che, peuplé et abondant : Freyberg remarquable par ses mi­nes d’or et d’argent, et Leipsic par ses richesses et son com­merce, lui [219] fournissaient ce dont il avait besoin. Il avait la communication par Wittenberg et Torgau avec le Magde­burg et le Brandebourg, la Lusace et la Silésie. La Thuringe qu’il avait derrière, lui fournissait des hommes, des chevaux et remplissait ses magasins. Les excès que commirent ses armes dans le duché de Mecklenbourg, de Holstein, et dans l’Empire, où ses partisans levaient de grosses contributions sous différents prétextes, joints aux subsides de l’Angleterre, lui donnaient moyen de lever et d’entretenir des Armées nombreuses, pourvues de tout ce qui était nécessaire ; ce qui était cause qu’il reparaissait toujours en Campagne avec de nouvelles forces.

Troisième point. Assurer les quartiers des Troupes, c’est le soin principal des généraux pendant l’hiver : on doit y penser avant qu’ils ne soient occupés. Les neiges, les glaces, les montagnes ni leurs défilés n’arrêteront pas l’audace ac­tive et entreprenante d’un Ennemi, qui assuré de surprendre un Adversaire, n’omettra rien pour augmenter ses avanta­ges, ou réparer les pertes qu’il a faites pendant la Campa­gne.

L’éloignement, sa faiblesse et l’impossibilité apparente de réussir, le portera d’autant plus à entreprendre, qu’il sera persuadé de n’être pas attendu et de tromper ceux qu’il a envie d’attaquer. Les abattis ni les retranchements ne l’arrêteront pas encore, s’ils ne sont pas défendus par des gens qui veillent à la sûreté de l’Armée. Si on est prévenu, l’Ennemi quoiqu’inférieur en force, sera toujours supérieur aux endroits où il forme son attaque ; il s’établira, il coupera la communication des quartiers, et profitant de [220] l’étonnement et de la confusion, il ne lui sera pas impossible de pénétrer plus loin et d’obliger l’Armée à se retirer.

On ne peut donner de règles aussi stables et certaines pour mettre les quartiers d’une Armée en sûreté, comme il y en a pour ranger une Armée en Bataille ou défendre un camp : cela dépend des lieux et de l’étendue qu’elle occupe. Il est avantageux d’avoir quelques places fortes devant l’Armée, une rivière ou une chaîne de montagnes dont on fait soigneusement garder les passages.

Mais on ne peut se fier entièrement à ces obstacles muets, qui ne garantissent pas toujours d’une surprise, on ne peut se confier qu’à la vigilance et à l’emplacement des Avant-postes.

Les Officiers qui y sont commandés doivent donner avis des mouvements de l’Ennemi, et les patrouilles de Hou­sards doivent continuellement être en Campagne. On s’instruit des démarches de l’Ennemi par des paysans ou des femmes qu’on envoie exprès pour voir s’ils ne rassemblent pas des Troupes, et s’il est tranquille. Les voituriers qui conduisent et amènent des marchandises des endroits qu’il occupe, peuvent donner des éclaircissements fort utiles. Les correspondances sont nécessaires, et les espions faits à ce métier doivent rouler l’intérieur de ces quartiers, comme la Cavalerie doit observer les dehors.

[221] Les postes détachés doivent être soutenus, avoir une communication libre avec l’Armée, et une retraite assu­rée en cas qu’ils soient forcés : ces postes occupent les villa­ges les mieux situés sur le Front de l’Armée vers l’Ennemi. On préfère les bourgs fermés d’une muraille, afin de mettre le détachement à l’abri d’une surprise, et on observe les mê­mes précautions dont j’ai parlé à l’article XIV. Ceux qui sont les plus exposés à cause du voisinage de l’Ennemi, ou des chemins par où il doit naturellement passer, se retranchent et se mettent en état de défense, afin d’arrêter ses premières démarches et de pouvoir être soutenus.

Il est bon d’avoir quelques pièces de canon, qui ne doi­vent pas tirer sur les patrouilles, mais quand l’Ennemi se dispose à attaquer, afin que le feu d’Artillerie serve de signal à ceux qui doivent soutenir, pour marcher avec la plus grande diligence en avant, ou rester sur leurs gardes.

[222] Ces postes ont leur Cavalerie pour reconnaître, pour faire les patrouilles, et tiennent leurs vedettes pendant le jour. Quand il n’est pas nécessaire de soutenir ces endroits par leur peu importance, la difficulté de s’y maintenir, ou le défaut de leur situation, on ordonne au détachement de se retirer à l’approche de l’Ennemi. Le Commandant tient ses ordres secrets ; il doit être instruit des chemins qui aboutis­sent à son poste, pour ne pas être coupé dans sa retraite.

Pour m’expliquer plus clairement, je rapporterai ce que j’ai vu pratiquer pendant la dernière Guerre.

Lorsque notre Armée s’étendait du Comté de Glatz jusqu’aux frontières de la Lusace, la droite avait Branau et Trattenau, le Centre coulait sur la même ligne par Arnau, Hohenelb, Hochstatt, Liebenau, et la gauche s’étendait par Reichenberg et Gabel. La plupart de ces petites villes étaient des postes fixes, où les Régiments devaient se rassembler à l’endroit qui leur était assigné, en cas d’alarme. On avait marqué les chemins qu’ils devaient prendre ; et les généraux étaient à portée de leur donner des ordres ultérieurs.

Ces points d’appui avaient leurs Avant-postes pour observer l’Ennemi, et défendre les premiers passages : la plupart avaient ordre de se retirer, s’ils étaient attaqués avec des forces supérieures. Branau avait Hauptmannsdorf, Adelsbach, Silberberg et Wartha. Tratenau avait Schatzlar et Freyheit. Reichenberg avait Kratzau et Friedland ; et Ga­bel Krottau et Zittau.

L’Ennemi avait quelquefois pour point d’appui dans la Silésie, Gottesberg, Landshut, Schmitberg et Greissenberg ; et ses avant-postes à Friedland [8], Schemberg, Liebau vers la Bohême, et du côté de la Lusace à Massersdorf, [223] Mark-lissa, et quelques autres endroits qui variaient selon les cir­constances.

Par la disposition de nos quartiers et la vigilance des postes avancés, il ne lui était pas facile de nous surprendre ; et ces précautions nous mettaient en état d’entreprendre sur lui avec avantage et sans craindre de représailles.

Les Avant-postes doivent être vivifiés fort souvent par les généraux, sans quoi le relâchement et la négligence s’y introduisent. Loin de s’endormir on doit toujours craindre une attaque prochaine, lorsque l’Ennemi a été quelque temps tranquille, et imiter en cela le pilote prudent qui tra­vaille à mettre ses voiles en état pendant un temps calme et serein, pour éviter les périls de la tempête qu’il prévoit n’être pas éloignée.

Lorsqu’après la prise de Schweidnitz en 1761 nos Troupes prirent leurs quartiers dans la Silésie, on ne s’écarta pas de ces précautions salutaires, qui mettent l’Ennemi dans l’impossibilité de rien entreprendre. L’Armée peu nombreuse n’occupait pas une si longue étendue de pays ; ces environs sont d’ailleurs plus peuplés, et les villa­ges moins éloignés les uns des autres qu’en Bohême, ce qui produisait l’avantage de pouvoir se défendre aisément et de rassembler en un moment des Corps assez considérables pour repousser les efforts de l’Ennemi. Schweidnitz était de­vant nous, et couvrait le Centre de nos quartiers qui avait Glatz à la droite et [224] s’étendaient de là le long des mon­tagnes par Gottesberg, Landshut, Waldebourg [9], et Freyberg jusqu’à Hohenfriedberg. Pour plus de sûreté on avait planté sur les hauteurs de distance en distance des perches, dont le bout était lié avec des étoupes godronnées, qu’on devait al­lumer au moindre mouvement de l’Ennemi, afin d’être aperçu des Régiments, qui à ce signal devraient marcher à la place d’alarme. On avait rendu impraticable la plupart des chemins par où l’Ennemi aurait pu marcher à nous. Je ne crois pas qu’avec des dispositions semblables nous ayions pu être forcés même avec des forces supérieures, parce qu’on s’était servi des avantages de la situation.

On convient quelquefois d’une trêve ou cession [10] d’armes pendant quelques mois d’hiver : mais cela n’empê­che pas qu’on ne prenne les mesures nécessaires pour assurer ses logements. Les Avant-postes forment leur chaîne sur le Front de l’Armée, avec cette différence que les déta­chements ne sont pas si nombreux. On fait des patrouilles pour tenir les Troupes en haleine, et pour empêcher la déser­tion qui est toujours dangereuse dans le pays étranger, à cause que les habitants débauchent les soldats et les condui­sent chez l’Ennemi dont ils sont payés ; outre [225] que ces précautions prises d’avance garantissent l’Armée contre les entreprises de l’Ennemi, qui pourrait disposer ses quartiers de façon qu’en marchant sur plusieurs Colonnes il serait en état d’attaquer au moment que la trêve finit.

Le Général Golzen, qui avait ses quartiers dans les environs de Neustadt, Loboschütz et Ratibor dans la Haute-Silésie, fut surpris de cette façon en 1760, par le Général F.Z.M. Loudon, quoiqu’il eût précédemment été averti, par un Trompette envoyé exprès, que le temps de la trêve était écoulé. Il perdit beaucoup de monde, toute ses provisions, et sa caisse militaire.

Il n’est pas moins nécessaire de veiller à la subsis­tance des Troupes qu’à leur sûreté ; c’est une maxime de Guerre, car sans les vivres une Armée ne peut agir. C’est un fantôme à charge du pays, qui se fond, se dissout, et dispa­raît en peu de temps. Il est certain que l’abondance ne peut régner partout : car, comme dit le Général de Montecuculli, les hommes doivent se faire aux conjonctures, et non les conjonctures aux hommes. Mais la prudence et la prévoyance doivent amener ce qui est absolument nécessaire, comme le pain et le fourrage. On peut faire des arrangements pendant les quartiers d’hiver, qui ne seraient pas possibles en Cam­pagne, lorsque l’Armée est en mouvement et qu’elle marche d’un endroit à l’autre, parce que les mauvais chemins et l’éloignement retardent [226] quelquefois d’un jour ou deux l’arrivée des Convois.

Notre Armée a toujours été bien pourvue pendant cette dernière Guerre, bien qu’elle se soit trouvée souvent dans des lieux où la disette était à craindre, et où il parais­sait impossible de subsister ; ce qui prouve que la pré­voyance opère des miracles. L’ordre et la discipline que les Troupes observent pendant la Campagne contribuent beau­coup à la facilité de subsister pendant l’hiver, parce qu’alors le paysan qui a renfermé ce qu’il a de meilleur, le donne pour la nourriture des Troupes.

Les Russes se plaignent souvent de la disette des vi­vres, parce qu’ils faisaient piller et ruiner le pays par leurs Cosaques qui précédaient l’Armée de quelques marches, de sorte que les Troupes en arrivant ne trouvaient à dix lieues à la ronde, que des Campagnes ruinées et des villages déserts et abandonnés.

Pour assurer les vivres à une Armée, il faut pratiquer ce qui a été observé pendant le cours de cette Guerre : on assemble dans les forteresses ou dans des endroits fermés d’une muraille les farines et l’aveine ; on élève ensuite des magasins de fourrage, et on entretient une communication libre avec ces magasins qu’on fait garder par des Troupes. On oblige les villages des environs d’envoyer à l’Armée des légumes, la volaille et les denrées nécessaires qu’on leur paie à un prix réglé. On leur délivre [227] des passeports, et on leur donne toutes les sûretés pour venir et retourner libre­ment. On oblige les bouchers, et on leur fournit les commodi­tés de se pourvoir de bœufs, de veaux et de moutons ; on fait veiller à la distribution des vivres, afin que l’abondance ne règne pas d’un côté, et la disette de l’autre.

La bière et le brandevin manquaient très rarement chez nous, tandis que l’Autriche et la Hongrie nous fournis­saient abondamment leurs vins. Lors même que notre Ar­mée campait à Lissa dans la Silésie, il y avait presque tous les jours devant le front de chaque Régiment, un chariot chargé de vivres que les paysans amenaient volontiers pour se défaire des choses qu’ils ne croyaient pas en sûreté chez eux ; ce qui les mettait en état de payer les contributions, et empêchait le désordre et l’avidité du soldat qui pouvait ache­ter ce dont il avait besoin. Quoique nos Armées fussent sou­vent éloignées de leurs frontières, dans des endroits ruinés par le séjour continuel des Troupes, on voyait les paysans arriver de la Bohême avec des brouettes, des paniers et des chariots, qui amenaient l’abondance. Je crois que peu d’Armées pourront se faire honneur d’une pareille ressource.

Revenons aux quartiers d’hiver. Ce n’est pas seule­ment le temps de donner du repos aux Troupes pour se re­mettre de leurs fatigues, mais de les habiller et de les aug­menter. Les pays doivent livrer leurs recrues de bonne heure, [228] afin qu’elles arrivent pour être exercées et mises en état d’entrer en Campagne. Le nombre d’hommes est peu à considérer dans une Armée, mais seulement le nombre de soldats et de combattants en état de faire leur devoir.

Le mois d’Avril est destiné à former les Bataillons et à exercer les Régiments, même le mois de Mars si la saison et le climat le permettent. La Cavalerie exerce également les jeunes chevaux, les accoutume au feu, et aux évolutions né­cessaires. Les Officiers ne doivent pas épargner leurs peines pendant ce temps, mais travailler, cultiver et faire éclore les lauriers qu’on moissonne pendant la Campagne.

Le titre d’abrégé que porte cette ouvrage ne permet pas de m’étendre plus loin : j’aurais pu le grossir de plu­sieurs autres exemples remarquables que les généraux nous ont donnés pendant cette dernière Guerre ; mais on les trou­vera dans l’Histoire, détaillés avec l’ordre nécessaire pour faire comprendre la beauté et les suites des différents mou­vements qui se sont faits.



[1] Je passe ici sur le devoir qu’impose l’humanité de faire enterrer les morts, et relever les blessés pour leur procurer du soulagement et la guérison ; de même que de remercier le Seigneur qui est la cause de tous les événements, d’avait favorisé ses armes. Personne n’oublie dans ces circonstances ce qu’il doit à Dieu et à la nature. Mais pour les décharges et les cérémonies du Te Deum, elles peuvent se remettre à un autre jour, sans préjudicier aux suites de la Bataille.

[2] Cette ville, éloignée de deux lieues de Carlowitz, est bâtie sur la rive droite du Danube au Duché de Sirmie : elle a un château fort élevé dont on a augmenté considérablement les fortifications : ses environs ont été souvent le théâtre des Scènes les plus sanglantes, même du temps des Romains, à quoi la situation contribue beaucoup. La Bataille que livra le prince Eugène le 7 Août 1716 coûta vingt mille hommes aux Infidèles, et le grand Vizir y perdit la vie.

[3] Philosoph. de Sans-souci.

[4] Lorsqu’un Général assiège une place, qu’il craint les tentatives d’un Ennemi à portée, et qu’il n’a pas d’Armée assez forte en Campagne pour opposer à ses mouvements, il se retranche pour mettre ses Troupes à l’abri des surprises et empêcher qu’aucun secours n’entre dans la place. Ce Retranchement s’appelle ligne de circonvallation, parce qu’elle borde la circonférence de l’Armée, qui occupe toutes les avenues de la place. Le Retranchement tiré du côté de la ville pour s’assurer contre les sorties d’une nombreuse garnison, se nomme ligne de contrevallation. Cette dernière n’est plus fort en usage, on supplée à ce travail par des Redoutes élevées de distance en distance, et qui sont gardées par les Piquets du camp.

[5] L’heure de l’attaque doit être réglée, elle fait partie des dispositions : on préfère la nuit, lorsqu’on veut surprendre l’Ennemi, et lui cacher la disposition de ses forces. Des généraux préfèrent le jour pour mieux disposer leurs mouvements, profiter des fautes que fera l’Ennemi, et le frapper par le spectacle d’une Armée nombreuse et bien disciplinée. Le temps s’accorde également aux circonstances, on attaque lorsque l’Ennemi n’a pas encore achevé ou perfectionné ses ouvrages, ou lorsqu’affaibli par des maladies ou d’autres causes, il ne lui reste plus assez de monde pour garnir ses Retranchements.

[6] Signifie la première démarche d’une Armée, pour prendre ses quartiers d’hiver, lorsque le froid et les neiges obligent les Troupes d’abandonner la Campagne : les Régiments occupent les villages à portée, et se partagent de là, dans des quartiers plus étendus. On ne recherche point la commodité dans les cantonnements, où il y a souvent deux Régiments dans un village, et vingt à trente hommes dans une maison, mais la possibilité de faire dormir le soldat dans une chambre chaude et hors de l’humidité.

On appelle encore cantonnement lorsque l’Armée se rassemble au commencement de la Campagne, et qu’elle resserre ses quartiers pour entrer au camp.

[7][7] Cette action se passa à Cosdorf, village entre Meissen, et Torgau. Le roi qui avait ses quartiers au-delà de l’Elbe, voulait entretenir une communication libre avec les généraux Golzen et Schmettau qui avaient leurs Troupes dans la Basse-Lusace : mais le Général F.M. L. Baron de Beck incommodé par ce voisinage, leur coupa d’abord la retraite du côté de l’Elbe, attaqua ce Corps dans ses quartiers, et obligea le Général de Zetteritz de se retirer avec perte vers Torgau et Wittenberg.

[8] Il ne faut pas confondre le nom de cette endroit avec plusieurs autres Friedland qui se trouvent dans les environs : le premier dont j’ai parlé est en Bohême à 3 lieues de Reichenberg, et celui-ci est sur les confins de la Silésie au Cercle de Schweidnitz.

[9] Quartier Général du F. Z. M. le Baron de Loudon ; on avait élevé dans les environs des magasins suffisants pour la subsistance des Troupes.

[10] Cessation (Nde)

 

 

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