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Institut d'histoire
militaire comparée
Commission française
d'histoire militaire
Comte
V.D.S.G.
Abrégé de
la théorie militaire
[1] Une
Armée est un Corps de Troupes réunies par les ordres du Souverain, pour
faire valoir et défendre ses droits, pour agir offensivement, et prévenir
l’Ennemi, ou pour lui empêcher l’entrée dans ses États. Les Régiments
qui la composent doivent être formés de Soldats vigoureux, en [2] état
de résister aux fatigues, exercés et instruits par des Officiers qui ont
soin de leur faire comprendre les particularités et l’importance de
leurs devoirs.
Cette
assemblage d’hommes expérimentés et disciplinés doit se lier par le
nœud de la subordination. L’obéissance et la bonne intelligence sont
les nerfs des opérations militaires.
Je
distingue trois Corps principaux qui composent l’Armée :
l’Infanterie, la Cavalerie, et l’artillerie.
Ils doivent être pourvus de ce qui est nécessaire pour agir suivant les
circonstances et la nature du pays où se fait la Guerre.
Cette
Armée campée, ou en Bataille, se divise en trois parties, qui doivent
toujours offrir un front redoutable à l’Ennemi : l’Aile droite,
l’Aile gauche et le Centre. Il arrive souvent que le démembrement
d’une de ces parties entraîne les deux autres dans le malheur, et cause
la perte d’une Bataille. Elle se range ordinairement sur trois Lignes,
savoir : la première Ligne, la seconde, et le Corps de réserve
forme la troisième, s’il n’est pas nécessaire ailleurs.
Autant
que les circonstances le permettent, l’Armée campe dans des endroits où
la pureté de l’air, et la commodité du bois et de l’eau assurent
quelque soulagement aux Soldats : elle marche sur autant de Colonnes
que le terrain et la disposition du Général le permettent : en
marche elle est composée de l’avant-garde,
du [3] Centre ou du Corps de Bataille, et de l’arrière-garde.
Ces Articles, dont il est nécessaire d’avoir une idée, seront
expliqués en leur lieu.
L’ordre
et l’intelligence doivent présider aux mouvements d’une Armée :
chaque Officier doit s’occuper sans cesse des devoirs de son rang ;
et par cette exactitude, d’où naît la régularité, il doit mériter
les récompenses dues aux bons Officiers. Un Auteur dit que de l’ordre
naissent les heureux succès, comme les mauvais du désordre et de la
confusion.
Une Armée
est une Mécanique dont chaque ressort doit tendre à la perfection, et
dont le défaut d’un seul influe sur tous les autres. Les Soldats habillés,
payés et nourris, doivent être non seulement exercés et disciplinés ;
mais il faut leur inspirer des sentiments, de l’émulation, et de la
valeur. L’autorité qu’ont les Officiers pour se faire obéir et
respecter, doit être accompagnée de ces talents heureux qui leur
attachent le cœur du Soldat, qui reconnaît en eux un Maître, et un modèle
à suivre. L’exemple des vertus est aussi nécessaire parmi les hommes,
que la rigueur des châtiments.
Si une
Armée pourvue de tout ce qui est nécessaire, est un Corps redoutable,
objet de l’attention des autres Puissances, et le bouclier de l’État,
on doit s’apercevoir combien il en coûte pour former et entretenir un
Corps si respectable, et de quelle conséquence il est à chaque [4]
Officier d’employer ses soins pour maintenir l’ordre et conserver la
discipline.
L’Auguste
Maison d’Autriche n’a jamais eu d’Armée si complète et mieux
entretenue, que sous le règne de notre Auguste Impératrice régnante
Marie-Thérèse. La discipline et l’adresse dans tous les exercices
militaires rendent cette Armée aussi formidable en Campagne, qu’agréable
à la vue. Il est de la plus grande importance de la maintenir sur ce pied :
l’ordre se perd aussi facilement qu’il s’introduit lentement et
avec peine. Les Officiers ne peuvent montrer trop d’exactitude : ce
sont eux qui forment et dressent les Soldats ; et ce degré de
perfection, nécessaire dans une Armée, dépend entièrement de leurs
peines, et de la connaissance qu’ils ont de leur métier.
Passons
aux mouvements principaux qui se font pendant la Campagne, et aux précautions
sans nombre dont les Généraux se servent pour faire éclore leurs
desseins, et empêcher l’Ennemi de s’approprier quelque avantage.
[5]
Avant que l’Armée entre au Camp, les Régiments d’Infanterie et de
Cavalerie sortis des quartiers et de leurs garnisons, marchent et se
resserrent le plus qu’il est possible sur la frontière du pays où il a
été résolu de porter la Guerre.
Si
c’est une Guerre contre les Turcs, une partie des Troupes qui passent en
Hongrie, s’assemblent en Autriche et en Moravie, afin de profiter
ensuite de la commodité du Danube [1].
D’autres suivent le cours de la Drave [2],
et [6] entrent dans la Basse-Hongrie, surtout les Régiments qui ont leurs
garnisons dans la Carinthie, la Carniole, ou l’Italie ; tandis que
ceux qui sont déjà dans le pays, s’avancent vers la frontière ou
l’Ennemi veut pénétrer, pour retarder sa marche, lui disputer quelques
passages, et couvrir les forteresses et les magasins.
On a vu
au commencement de la dernière Guerre contre le Roi de Prusse, en 1756 et
57, que notre Armée s’est rassemblée en Bohême et en Moravie. Les Régiments
se sont ensuite resserrés vers la frontière de Saxe et de Silésie, afin
de couvrir le pays et d’en disputer l’entrée à l’Ennemi. Enfin les
Troupes marchent par les meilleurs chemins, vers les lieux où on veut arrêter
ou prévenir l’Ennemi ; elles cantonnent ordinairement jusqu’au
temps marqué pour marcher ou camper.
Il
importe beaucoup, pour débuter heureusement à la Guerre, d’assembler
les Troupes dans des lieux qui favorisent les opérations d’une
Campagne, et produisent la facilité de remporter des avantages. On en règle
le nombre sur les difficultés et les forces que l’Ennemi peut opposer,
et la qualité [3]
sur la connaissance [7] que l’on a du pays qui doit devenir le théâtre
de la Guerre.
Les plus
grands généraux se sont distingués dans le choix de leurs camps ; et
c’est, de leur propre aveu, la source de leurs victoires et de leurs conquêtes.
On dit, dans les instructions militaires du Roi de Prusse, que le succès
d’une Campagne dépend des camps, c’est-à-dire, des avantages qu’ils
procurent par leur situation ; s’ils couvrent le pays et les magasins ;
si on y peut subsister longtemps ; s’ils empêchent l’Ennemi de
rien entreprendre de considérable ; et s’ils lui donnent de
l’inquiétude pour ses forteresses et ses dépôts.
Le
Marquis de Sainte-Croix [4],
Général espagnol dont les Ouvrages sur la Guerre sont fort estimés, dit
qu’il faut qu’un camp que l’on veut occuper longtemps, ait aux environs
du fourrage et du bois en abondance ; qu’il soit à portée d’empêcher
les courses de l’Ennemi dans votre [8] pays ; qu’il couvre les
chemins par où arrivent les Convois.
Il dit,
dans un autre endroit, qu’il faut se fortifier dans un Camp où l’on
reste quelque temps, quand même on serait supérieur à l’Ennemi, et
qu’on ne craindrait pas d’être attaqué, étant par là en état de
faire de gros Détachements pour plusieurs usages.
Les camps
ont différents objets : ceux où les régiments s’assemblent au
commencement de la Campagne, sont souvent défensifs : on choisit un
terrain commode et sain, à portée des vivres, où l’Armée attend la
maturité des fourrages : on y observe les mêmes précautions que
s’ils étaient exposés. Ces camps où les généraux étudient les mouvements
de l’Ennemi, et jugent de leur intention par ses premières démarches,
doivent être une école militaire pour les Troupes, où tout travaille et
se remue [5].
On évite par là l’inaction, qui produit la mollesse et la désertion :
la propreté et l’exercice doivent tenir le soldat en haleine sans l’énerver :
c’est le temps où les Recrues et les jeunes Officiers doivent
s’instruire dans le service de Campagne ; ils doivent s’accoutumer
à une grande exactitude, afin que ce pli ne s’efface jamais.
[9] Quand
les bataillons ont assez exercé, il est bon de faire manœuvrer par
brigades ou par Ailes, de faire attaquer des Retranchements, forcer un défilé,
défendre le Passage d’un pont ; on mêle l’Artillerie à la
Cavalerie dans ces manœuvres ; ce qui occupe agréablement les
soldats, en instruisant les uns à donner des ordres, et les autres à les
exécuter.
Des exercices à feu
Qu’il
me soit permis, sans trop m’écarter, de dire un mot des exercices à feu.
Rien n’est si nécessaire à nos soldats qui apprennent avec beaucoup de
peine le maniement des armes ; ceux qui ne sont pas accoutumés à la
poudre n’ajustent aucun coup, s’estropient, ou blessent leurs camarades.
Ce désordre augmente infiniment dans les Actions devant l’Ennemi, où le
sifflement des balles et des boulets augmente la confusion : un tiers
charge mal et lentement, et l’autre tiers tire en l’air. Il en est de même
chez la Cavalerie : les chevaux qui ne sont pas accoutumés au feu se
cabrent à la première décharge ; les uns renversent leurs cavaliers ;
d’autres ne veulent pas avancer ou s’enfuient ; le désordre
augmente bientôt ; et l’Ennemi en profite. Plusieurs s’imaginent
alors, que les Officiers ou les généraux en sont la cause, sans réfléchir
aux principes d’un mal inévitable. C’est surtout contre les Turcs que
notre Cavalerie a besoin de son feu, et où la confusion est le plus à
craindre.
[10] Les
chevaux doivent être exercés souvent à tous les feux ; et on devrait
réformer ou échanger ceux qui ne veulent pas s’y habituer ; car
deux chevaux ombrageux dans un escadron gâtent les autres.
De la Sûreté d’un camp
Je ne
puis finir cette digression sans parler de la vigilance des Postes, pour
la sûreté des camps : sans elle la situation la plus avantageuse ne
servira qu’à rendre la défaite d’une Armée plus mémorable et plus
honteuse. Les Gardes avancées et les Piquets doivent veiller continuellement
quand les autres reposent. Un Officier détaché doit faire exécuter
ponctuellement et sans la moindre négligence les ordres qu’il a reçus.
C’est dans ces occasions qu’il doit montrer la connaissance qu’il a du
service, en faisant paraître son exactitude. S’il est vrai, comme
l’expérience le prouve, qu’une Sentinelle endormie ou négligente peut
causer la prise et la perte d’une ville, de même un Piquet, ou une
Garde avancée peut causer la surprise et la ruine d’une Armée, quand un
Officier néglige les précautions nécessaires.
Je ne
m’arrêterai pas à citer des exemples sans nombre des Détachements
surpris, des Postes enlevés, et des fréquents avantages qui ont été
remportés par la négligence d’une Garde et des Sentinelles ; on a
vu arriver assez de cas semblables pendant la dernière Guerre : je
dirai seulement que le plus grand malheur pour un Officier commandé, et une
tache qu’il aura peine [11] à effacer, c’est de perdre son Détachement,
et de se laisser surprendre et enlever. On ne doit jamais permettre aux
soldats de dormir la nuit : si le piquet reste plus de vingt-quatre
heures, ils reposent pendant le jour. C’est ordinairement sur les deux
heures après minuit, que le sommeil les tente ; et c’est le temps
qui prête le plus aux attaques et aux surprises. Il me paraît qu’une
garde avancée qui aperçoit l’Ennemi à portée, doit non seulement
envoyer avertir les Officiers dont elle dépend, mais faire un grand feu de
mousquetterie, et se replier ensuite par le meilleur chemin sur les Postes
qui lui sont assignés. Ce feu sert de signal, et tient les autres alertés.
Le bruit des armes à feu se communique plutôt que les ordres les plus
prompts qu’on pourrait envoyer sur tout un front de piquets ; et les
coups de fusils font souvent perdre l’envie à l’Ennemi découvert
d’aller plus loin ; d’ailleurs il tente rarement dans un seul
endroit ; et un Poste attaqué doit tenir tous les autres sur les
armes.
Les camps
à portée de l’Ennemi sont de grande conséquence : on choisit le
terrain le plus avantageux ; car on doit s’attendre aux tentatives
d’un Ennemi entreprenant, qui le deviendra par conseil ou par occasion,
s’il ne s’est pas encore montré tel. C’est un temps où l’Armée se
retranche pour éviter les surprises : les avant-Postes
doivent être exacts et vigilants ; ils doivent continuellement
observer l’Ennemi ; ils doivent être soutenus, ou avoir une retraite
assurée en cas d’attaque.
[12] Un
camp est hors d’insulte, quand les Ailes appuyées à des marais
impraticables, à une rivière profonde, à une forteresse, à des bois ou
des hauteurs qu’on rend inaccessibles par des Abattis ou des
Retranchements, empêchent l’Ennemi d’attaquer l’Armée en flanc sans
trouver de grandes difficultés et du retardement. Le front du camp où
s’attacherait l’Ennemi, s’il craint de ne pas réussir aux Ailes, doit
être d’un abord difficile : des bois, des ravins, des défilés,
ou quelques Redoutes élevées de distance en distance, sont des obstacles
fort embarrassants.
S’il se
trouve à une demi-lieue en avant du camp, des défilés, quelques Villages
ou Châteaux bâtis sur une hauteur, on les fait occuper, on s’y
fortifie ; et lors d’une Action, on se soutient le plus longtemps
qu’il est possible. Ces Postes bien défendus décident souvent de la
Bataille, et donnent toujours le temps aux généraux de se préparer et
d’observer les dispositions d’attaque de l’Ennemi, qui perd un temps
fort précieux. Les attaques de
village coûtent tant de monde, dit le roi de Prusse, que
je me suis fait une loi de les éviter, tant que je n’y serai pas
absolument obligé ; car on y risque l’élite de son Infanterie [6].
Les Retranchements qui couvrent et défendent un village doivent être tracés
de façon, que ceux qui le défendent, ne soient pas trop incommodés des
flammes ou de la fumée, si l’Ennemi [13] les met en feu. Ils doivent
avoir une bonne artillerie pour battre l’Ennemi qui se forme ; ce qui
cause de la confusion dans leurs rangs, et les décourage en leur faisant
perdre l’espérance d’une victoire facile et certaine.
Ces
Postes avancés doivent être défendus avec la dernière opiniâtreté.
C’est dans des occasions semblables où les Officiers peuvent se faire
connaître, et donner une idée avantageuse de leur conduite et de leur
fermeté : aussi ne leur est-il pas pardonnable quand ils se rendent
trop légèrement.
La
victoire, dit le Marquis de Quincy, est
souvent attachée à l’heureux début d’une Action ; il faut se ménager
les premiers avantages. On fortifie encore souvent les villages situés
avantageusement sur le flanc de l’Armée, afin de ne pas être tourné. Le
village de Litzingen, quoique fortifié à la hâte, et situé derrière
l’Aile gauche des François à la Bataille de Hochstett, leur servit
admirablement, en ce qu’il faciliterait le ralliement des Troupes qui étaient
repoussées par notre droite commandée par le prince Eugène ; tandis
que les villages d’Oberklau et d’Unterklau, qui couvraient le Centre de
leur Armée, rendirent pendant fort longtemps le succès de la Bataille indécis,
et ne furent emportés qu’après une attaque fort longue et sanglante.
Les Armées
ont occupé des positions savantes autant qu’avantageuses, selon les
circonstances, pendant la dernière Guerre. Les camps se trouvaient
d’abord en état de défense par des Abattis, [14] ou quelques
Retranchements ; ce qui faisait paraître les défiances réciproques,
outre que ces précautions ne pouvaient se négliger par des généraux expérimentés
et parfaitement instruits des règles de la Guerre. J’aurai occasion de
traiter cet article plus au long dans la suite, et de parler des occasions
et de la façon de se retrancher.
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