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Institut d'histoire militaire comparée

Commission française d'histoire militaire

 

Comte V.D.S.G. 

 

Abrégé de la théorie militaire 

 

Article IV

Des marches d’une Armée

 

 

Nous entrons dans une partie de la Guerre fort inté­ressante, laquelle se pratique souvent pendant le cours d’une Campagne, et dont personne, sinon les généraux, sur­tout celui qui commande l’Armée, ne connaît la conséquence.

Si l’Ennemi actif et vigilant sait tirer parti de tout, ce sera certainement sur les Marches de son Adversaire, et à la situation où elles aboutissent, qu’il fixera toute son atten­tion : elles sont une preuve du génie et de la capacité d’un Général. Une Marche hardie, sagement ordonnée, et qui prévient les circonstances, peut décider du succès d’une Campagne, et détruire les projets des Ennemis les mieux concertés.

Le F.M. Comte de Daun a laissé de beaux modèles de Marches et de Positions [15] d’Armées : on ne peut rien voir de mieux composé que les Mouvements de ce Général, au commencement de la Campagne en 1758, pour occuper le camp de Gewitz en Moravie : Poste qui le mettait en état d’observer et d’inquiéter le roi de Prusse, qui avait fait ou­vrir la tranchée [1] devant Olmutz. Dès que l’Armée, qui avait été obligée de faire de nombreux détachements, fut renforcée par quelques transports de Recrues et de Convalescents, et que l’Ennemi eut avancé les travaux du siège, le F.M. leva son camp le 16 juin, et traversa avec la plus grande diligence ce long trajet de montagnes, qui conduit dans la plaine d’Ewanowitz, où il prit son camp. Il était possible au roi de nous disputer cette position, et de nous attendre au sortir des défilés pour nous combattre à son avantage : mais oc­cupé du siège, et nous croyant hors d’état de lui nuire avec une Armée faible et composée de Recrues, il fut si peu in­formé de ce mouvement prompt, qu’il ne s’en aperçut que lorsque nos tentes furent tendues dans la plaine. Ce camp avantageux couvrait l’Autriche, dont il assurait la communi­cation ; il procurait l’abondance des fourrages, en les ôtant aux Ennemis qu’il resserrait et incommodait beaucoup ; il favorisait la communication d’Olmutz, où malgré la vigilance des Assiégeants, [16] la Ville reçut un renfort de deux mille hommes, conduit par le Général Bilau ; enfin cette position rassurait les Assiégés, toute la Moravie et l’Autriche, en donnant une nouvelle face aux affaires qui étaient en mau­vais état depuis la reddition de Schweidnitz.

Les généraux Prussiens, et le roi en personne, vinrent avec une grosse Escorte, sous prétexte d’un fourrage, recon­naître ce camp ; mais ils le trouvèrent si bien choisi, qu’ils réformèrent dans le moment le dessein de l’attaquer.

L’Ennemi ne songea plus qu’à pousser le siège avec vigueur ; il fit à cet effet venir un Convoi considérable de la Silésie, qui lui amenait des vivres, des munitions et de l’argent, avec dix mille hommes de renfort, qui lui servaient d’escorte. Mais ce Convoi eut le même sort que celui du Gé­néral Löwenhaupt, enlevé sur les Suédois dans l’Uckraine par le Czar Pierre I. Le F.M. Comte de Daun envoya six mille hommes de renfort au Général Loudon, qui l’attaqua [17] dans les défilés de Sternberg ; et le Convoi fut presqu’entièrement enlevé et dispersé, malgré un secours de quatre mille hommes qu’amenait le Général Scythen, que le roi avait détaché. Le F.M. fit marcher le même jour, 30 de Juin, son Armée à huit heures du soir par des chemins qu’il avait reconnus auparavant ; elle campa le lendemain après midi à la vue d’Olmutz, sur les hauteurs de Teinitz à portée d’attaquer l’Ennemi. Ce mouvement ne pouvait être plus à propos, mieux conduit et plus décisif : le roi connaissant la perte de son Convoi, surpris de voir notre Armée dans une position qui ne lui était pas favorable, leva le siège, et se re­tira à la faveur de la nuit.

Ces mouvements sont grands autant que rares : il est certain que le siège d’Olmutz par où le roi de Prusse ouvrait la Campagne avec des Troupes aguerries, victorieuses, et une Armée supérieure en nombre, était ce qu’il y avait de plus dangereux pour nous. La reddition de cette place le rendait maître de toute la Moravie, à l’exception de Brinn qui aurait bientôt eu le même sort. Elle lui ouvrait l’Autriche et la Haute-Hongrie, où il aurait pu faire des courses, lever des contributions, et prendre ses quartiers d’hiver dans des pays riches et abondants, lesquelles, ainsi que Leipsic, lui au­raient dû fournir au-delà du nécessaire.

Une seule Marche, ensuite de la prise de son Convoi, obligea ce Monarque de réformer [18] en un instant ses pro­jets de conquête, de se retirer en Saxe, où il termina une Campagne infructueuse, et perdit la Bataille de Hochkirch. Une victoire où il y entre du casuel, où la valeur des Trou­pes, l’activité et la présence d’esprit de plusieurs généraux doivent contribuer, ne rapporte pas tant de gloire, qu’un projet formé et exécuté avec succès et diligence, qui réduit l’Ennemi à sacrifier une entreprise de grande conséquence, et à se retirer avec une Armée supérieure sans combattre. Le Général doit ce succès à sa capacité seule et à la supériorité de son génie ; le hasard n’a aucune part dans ces événe­ments. Si l’on considère ces circonstances, on conviendra que cette action est aussi mémorable, et de plus grande consé­quence, que la victoire remportée sur l’Armée de France, et la levée du siège de Turin en 1706. La mésintelligence des généraux Français, et les efforts de nos Troupes aguerries et accoutumées à vaincre, contribuèrent à la retraite de l’Ennemi. Mais ici la force y a peu de part ; et le roi com­mandait son Armée en personne.

Ce n’est pas dans l’intention de faire l’éloge d’un Gé­néral qui possédait toutes les qualités qui forment les grands hommes, que je me suis appliqué à détailler les mouvements qui doivent faire comprendre l’importance et l’avantage d’une marche. Des plumes plus savantes, par un effet de la reconnaissance que l’on doit à la mémoire des grands géné­raux, transmettront [19] aux siècles futurs les vertus peu communes qui ont caractérisé le F.M. Comte de Daun ; elles lui ont mérité les regrets du siècle présent, et l’admiration de la postérité.

Voyons ce qu’on observe dans les marches d’Armées : il faut avoir connaissance du pays, des chemins, et de la po­sition de l’Ennemi, pour les bien disposer : du pays et des chemins, pour former l’ordre de marche, éviter les obstacles, ou les surmonter : de la position des Ennemis, pour prévenir le danger et se précautionner contre les mouvements qu’il est en état de faire.

L’Infanterie se glisse et pénètre partout : il n’en est pas de même de la Cavalerie, et de l’Artillerie, surtout dans un pays couvert, où il y a des montagnes, des bois, des ma­rais, et beaucoup de défilés : les équipages ensuite causent la plus grande incommodité. Le F.M. Comte de Montecuculli en parle en ces termes dans ses Mémoires : Le bagage excessif détruit le pays, les provisions et les fourrages, et consume en peu de jours ce qui devrait durer longtemps ; rend l’Armée immobile, ou du moins lente à l’exécution, cause du désordre, occupe tant de terrain qu’on a de la peine à le contenir. Dans les Batailles et dans les Marches il est d’un grand embarras et risque d’être enlevé.

Il n’est pas possible de hasarder quelques mouve­ments devant l’Ennemi sans commettre l’Armée, si on leur donne une grosse escorte, ou [20] sans être assuré d’en per­dre une partie, s’il veut se donner la peine de les enlever.

On sait que nous étions obligés pendant cette dernière Guerre de renvoyer pendant toute la Campagne nos calè­ches, et nos bagages superflus, pour faire tête à un Ennemi qui n’avait rien d’embarrassant dans ses mouvements, et qui nous avait déjà appris par la prise des mêmes équipages, à ne prendre que ce qui était absolument nécessaire en Cam­pagne. On a rarement vu des Armées suivies d’un grand train d’équipages, faire des conquêtes : mais l’histoire nous apprend par quantité d’exemples anciens et modernes, que des Armées qui se contentaient du nécessaire, ont poussé fort loin leurs progrès, et se sont ensuite enrichies aux dé­pens de ceux qui aimaient l’abondance et le superflu. Les marches éloignées de l’Ennemi se font selon l’ordre le plus commode, et sur autant de Colonnes que le terrain le per­met ; et pour épargner les campagnes, on fait quelquefois marcher l’Armée en plusieurs Corps par différents chemins, à portée cependant de se réunir quand il est nécessaire. Quand on ne peut suivre que deux ou trois chemins, pour traverser de longs défilés qui rendent les marches lentes et pénibles, surtout à la Cavalerie, on fait marcher la première ligne en deux ou trois Colonnes, tandis que la seconde ligne reste campée, et ne commence à marcher que le lendemain sur le même nombre de Colonnes. Ces marches sont toujours moins embarrassées, et peuvent [21] être plus longues, de sorte que l’on avance davantage et plus commodément. Ce fut ainsi que le pratiqua le F.M. Daun, lorsqu’en 1758 il marcha par Gitschin et Reichenberg à Mark-lissa dans la Lusace.

Celles qui se font à portée de l’Ennemi, qui pourrait se poster avantageusement pour surprendre et attaquer une Armée dans sa marche, demandent de grandes précautions. On forme une avant-garde, qui doit s’emparer des défilés et tenir des passages libres. On détache quelquefois la Réserve, ou un autre Corps, pour observer les mouvements et la contenance de l’Ennemi quand il est campé sur le flanc de la marche, afin de ne pas être prévenu, et d’avoir le temps de mettre l’Armée en Bataille, s’il a envie d’attaquer. Le nom­bre et la qualité des Troupes qui composent ces deux Corps, se règle selon les circonstances et la nature du terrain par où l’Armée doit marcher. Dans les marches on observe le temps pour arriver à une heure convenable. Les ponts, les marais, les montagnes et les chemins rendus mauvais par les pluies, causent du retardement, auquel on ne peut remédier qu’en partant de bonne heure.

Toutes les puissances de l’Europe suivent à peu près les mêmes principes dans leurs marches, hors les Turcs, qui ont une tactique différente. Je rapporterai là-dessus les ter­mes et la méthode du roi de Prusse. Il faut s’imaginer une Armée campée sur deux lignes, la Cavalerie aux Ailes et l’Infanterie dans le Centre.

[22] La Cavalerie des deux lignes de l’Aile droite, mar­chant par sa droite, formera la première Colonne [2]. L’Infanterie des deux lignes de l’Aile droite, marchant par sa droite, formera la seconde Colonne. L’Infanterie des deux li­gnes de l’Aile gauche, filera par sa droite, et fera la troisième Colonne. Et la Cavalerie de l’Aile gauche, filant par sa droite, formera la quatrième Colonne. Les bagages marchent à la queue des deux Colonnes d’Infanterie avec une escorte. Des pionniers ou des travailleurs marchent à la tête de chaque Colonne pour élargir, ou raccommoder les chemins, et faire des ponts sur les petites rivières. Ce Monarque veut que les têtes de Colonnes s’arrêtent quelquefois, surtout au sortir d’un défilé, pour attendre la queue qui est souvent séparée et fort éloignée [23] afin d’observer si les Colonnes marchent à la même hauteur. Il recommande aux officiers Comman­dants des Divisions d’observer leur distance, et tenir leur monde en ordre ; ce qui est essentiel dans tous les mouve­ments d’Armées. Cette méthode n’est pas nouvelle ; mais elle répond aux règles de la Guerre, qui sont fort anciennes. Une Armée marche souvent par ses flancs et dans le même ordre qu’elle a campé ; ce qui s’exécute en faisant un quart de conversion par demi-divisions, ou par pelotons, et quelque­fois par file s’il y a des chemins fort étroits, ou des défilés à passer.

Quand on marche parallèlement avec l’Ennemi, qui n’est souvent pas fort éloigné, et qu’on craint que sa Cavale­rie ne profite assez d’une ouverture ou de quelque circons­tance favorable pour entamer l’infanterie qui marche dans la plaine, et qui ne peut assez tôt recevoir du secours des Ailes, où est ordinairement la plupart de sa Cavalerie, on peut faire marcher l’Artillerie avec ses chariots de munitions à quinze ou vingt pas à côté de la Colonne, ce qui forme une chaîne sur les flancs, et un obstacle impénétrable à la Cava­lerie Ennemie. On commande deux hommes aux chevaux de devant de chaque attelage, afin que les voitures se suivent sans laisser aucun vide, et pour empêcher les chevaux de s’écarter et de s’épouvanter. On choisit quelques soldats qu’on tire des divisions, pour faire feu derrière ces voitures dont ils sont [24] couverts, si la Cavalerie se disposait à at­taquer cette muraille roulante. On laisse une distance convenable pour faire rentrer cette Artillerie dès que l’Armée s’arrête pour former un front. Ce fut ainsi que le roi de Prusse traversa la plaine de Schweidnitz en présence de no­tre Armée, lorsqu’il voulut occuper les hauteurs de Hohen­giesdorf, l’an 1760. Il y a plusieurs particularités qui s’observent dans les marches, et dont le détail ennuierait, parce qu’elles changent selon le terrain et la situation des Ennemis. C’est une maxime générale de faire marcher la Cavalerie par les plaines et les chemins les plus ouverts : l’Artillerie demande un terrain ferme et dur, lorsque cette aisance ne préjudicie pas à l’ordre de Bataille ou aux disposi­tions du général Commandant. L’Infanterie est la partie d’une Armée la plus facile à faire marcher dans toute sorte de terrain ; et on s’en sert partout avec avantage. Elle doit aider sa Cavalerie dans un pays couvert et difficile ; de même que celle-ci doit la protéger dans la plaine. La bonne règle, dit le Marquis de Ste Croix, exige de camper selon l’ordre qu’on veut marcher, et de marcher selon l’ordre qu’on doit combattre.

Quant on marche à l’Ennemi pour l’attaquer, et qu’il y a une grande plaine devant son camp, l’Armée peut se for­mer sur six Colonnes ; l’Infanterie a les quatre du Centre, et la Cavalerie sur les flancs, si elle est destinée à combattre aux Ailes. Un Corps de Cavalerie marche [25] en avant ; elle se forme ensuite dans la plaine pour favoriser le déploiement des Colonnes, qui doivent observer leur distance et marcher à même hauteur, pour se mettre promptement en Bataille.

Si l’Ennemi est retranché, il facilitera la marche et les différentes manœuvres qu’un Général est charmé de faire ; les Retranchements étant des obstacles qui l’empêchent de profiter d’aucun mouvement.

On fait encore des marches de nuit, pour surprendre l’Ennemi, une Forteresse où la Garnison est faible, ou pour s’emparer d’un Poste avantageux. Enfin les marches produi­sent les heureux succès ; elles facilitent les entreprises les plus dangereuses, et causent souvent un dommage irrépara­ble, quand elles sont mal dirigées et mal conduites. Chaque marche qu’un Général fait, doit tendre au dénouement de ses desseins, pour combattre à son avantage, faire subsister ses Troupes, et finir la Campagne avec succès. On fait sou­vent des Contre-marches et de faux mouvements pour trom­per l’Ennemi, lui causer ombrage, et l’obliger à faire des mouvements, dont les généraux habiles savent tirer avan­tage. Mais cette Science n’est plus de mon ressort, et ne peut s’expliquer ici. Je parlerai dans la suite des Marches d’Armées lorsqu’elle se retire





  Article V

De la nécessité de connaître parfaitement le pays où se fait la Guerre

 

[26] La connaissance du pays où se fait la guerre est absolument nécessaire au Général qui commande une Ar­mée : il n’est pas possible de former un projet de Campagne avantageux, et de le mettre en exécution, sans cette Science qui produit de grandes ressources dans le malheur, et fait naître souvent des avantages auxquels on ne s’attendait pas. L’Histoire est remplie de fautes commises par des Généraux et des Conquérants, pour n’avoir pas assez connu le pays où ils voulaient étendre leurs conquêtes. L’Armée de Charles XII eût-elle été défaite dans l’Ukraine, et le Czar Pierre le Grand se fût-il laissé enfermer vers les bords du Pruth [3], [27] s’ils avaient connu les pays où ils voulaient porter leurs ar­mes ? Il faut encore s’instruire du génie des habitants et du gouvernement de certains pays où se fait la Guerre ; ce qui empêche d’être le dupe des projets qui paraissent infaillibles, en mettant un Général en état de profiter de plusieurs avan­tages qui favorisent ses desseins. Mais ces réflexions m’éloi­gnent d’une matière que je dois traiter succinctement, et qui n’a pas besoin de preuves.

La connaissance d’un pays est fort étendue ; il n’est pas suffisant de savoir l’emplacement des villes, le nom des rivières, et la situation des forteresses ; mais il faut connaî­tre les Postes et les camps que peut occuper une Armée, les endroits fertiles où elle peut subsister, le terrain propre à l’arme sur laquelle on se [28] confie le plus [4], afin de ne pas s’engager dans des lieux qu’on doit abandonner avec perte. Les généraux s’informent encore des défilés, des montagnes, des bois, des marais, afin de pouvoir régler leurs marches et l’ordre de Bataille selon la nature du terrain [5]. C’est le moyen d’aplanir les plus grands obstacles et de disposer du sort des armes.

Cette Science qui accompagne les opérations d’une Campagne, mérite une application qui réponde aux grands avantages qu’elle produit ; et comme la connaissance du ter­rain règle l’emplacement et la distribution des Troupes le jour d’une Bataille, et suggère au Général habile les mouve­ments qui décident de la victoire ; également la connaissance d’un pays produit [29] des idées avantageuses qui couron­nent les bonnes dispositions du succès le plus brillant. Entre deux généraux également capables, celui qui connaît le mieux le pays a la supériorité, quoiqu’inférieur en nombre : il réussit dans l’exécution de ses projets, qu’il forme sur des principes certains, et n’entreprend rien qu’il n’ait pesé et considéré mûrement : il punit promptement les moindres fautes sans jamais s’exposer à une défaite : il multiplie ses avantages, qui le conduisent imperceptiblement à son but ; et s’il reçoit quelque échec, il connaît les moyens de se dé­dommager ; et les ressources ne lui manquent jamais. On a vu de petites Armées battre et en détruire de grandes, parce que celles-ci se confiant dans leur nombre, ont négligé des précautions dans leurs mouvements, dont les autres ont pro­fité.

Cette Science ne s’acquiert pas simplement par l’étude des Cartes géographiques, qui apprend la situation d’un pays, et ne laisse qu’une idée imparfaite de la nature de son territoire ; mais par les livres qui en font la description, par l’histoire des Guerres que ce pays a déjà soutenues. On suit les mouvements des Armées sur une Carte bien détaillée, ce qui forme une idée fort avantageuse : on consulte les gens du pays ; mais comme il y en a fort peu qui veulent ou savent donner des éclaircissements justes, plusieurs généraux, qui nous ont laissé des règles fort instructives sur la Guerre, proposent d’envoyer en temps de paix [30] des personnes ha­biles qui, voyageant sous différents prétextes, lèvent le plan des Postes principaux, observent les chemins, les défilés, les marais, le cours des rivières, s’informent des gués, en quel temps les eaux sont les plus hautes et par quelle raison ; si c’est par la fonte des neiges des montagnes, ou par des pluies fréquentes dans certaines saisons de l’année ; si les marais se dessèchent et deviennent praticables : ils doivent s’ins­trui­re des productions du terrain, s’il est fertile, abon­dant en bois, en pâturages, et quantité d’autres observations qu’il serait ennuyant de détailler ici, mais que plusieurs puissances ne négligent pas avant de commencer la Guerre.

C’est surtout lorsque deux Corps d’Armées veulent se joindre, et que l’Ennemi ne néglige rien pour en empêcher la jonction, qu’il est intéressant de bien connaître le pays. Je crois que cette connaissance favorisa au Général Feldzeug­meister Baron de Loudon, la jonction avec l’Armée Russe en 1761. Ce Général occupait le camp de Hauptmannsdorf au-dessus de Braunau en Bohême. Il paraissait par cette posi­tion qu’il voulait entrer par Friedland et Gottesberg en Silé­sie pour ouvrir la communication avec les Russes qui de­vaient enfin agir de concert avec nous. Il importait beaucoup alors au roi de Prusse d’empêcher cette jonction : il rendit impraticables tous les passages des montagnes qui commu­niquent dans la [31] Basse-Silésie, où il retrancha son Ar­mée : mais le Feldzugmaeister Loudon défila par sa droite ; et après une marche de 24 heu­res, son Armée se trouva dans la Haute-Silésie, au-delà des défilés de Wartha et Silberberg ; ce qui attira bientôt l’Armée du Roi dans cette partie. Ce Monarque avait intérêt de couvrir la forteresse de Neisse, où il avait son dépôt, et où la garnison était faible. Après quel­ques mouvements, Neisse se trouva en sûreté par le voisi­nage de l’Armée du roi. La nôtre campée à Wartha leva son camp à minuit le 9 août ; et à la faveur d’une marche forcée, elle gagna les hauteurs de Freiberg et Kunzendorf dans la Basse-Silésie : position que l’Ennemi avait voulu nous empê­cher de prendre, et qui occa­sionna la jonction avec les Russes à Striga.

 

Article VI
Des fourrages

   

Un camp avantageux produit la proximité des fourra­ges, quoique cette raison seule ne détermine pas une situa­tion. Un Général ne découvrira pas un pays ou une place forte, et n’abandonnera jamais un objet plus important pour chercher l’abondance quand il peut se procurer le nécessaire.

[32] Il est cependant avantageux, pour ménager la Cavalerie et les chevaux de l’Armée, de n’être pas trop éloi­gné des fourrages. On commence par faire couper ceux qui sont à portée, et qui se gâtent par le voisinage d’une Armée. Quand l’Ennemi est encore éloigné, et que le Général prévoit qu’il arrivera bientôt, il fait enlever les fourrages à portée de l’endroit où il est apparent qu’il viendra se camper, afin de le priver de cette ressource.

Quand on a consumé ce qui est aux environs du camp, et sur les derrières, on est obligé d’envoyer fourrager fort loin. C’est alors que l’Ennemi s’efforce de l’empêcher, d’atta­quer l’escorte, d’enlever les fourrageurs, et quelquefois d’atta­quer l’Armée. On prend différentes précautions pour prévenir ces accidents.

Mr. le Marquis de Quincy conseille dans ses Mémoires de fourrager par Aile, de faite tenir les chevaux bridés à l’Aile qui ne fourrage pas, et de la faire marcher, ou du moins une partie, si on est averti que l’Ennemi marche pour donner quelque échec au fourrage. Je crois cependant que cette méthode fatiguerait trop la Cavalerie, et que le secours de cette Aile pourrait arriver trop tard pour sauver les four­rageurs, à cause des mouvements secrets que l’Ennemi est en état de faire, et desquels on est averti toujours trop tard ; outre qu’en donnant une fausse alarme à ceux qui fourra­gent, et voyant marcher la Cavalerie d’une Aile au secours, tandis que [33] l’autre fourrage, il pourrait attaquer l’Armée et se prévaloir de l’absence de cette Cavalerie. Quand on est obligé d’envoyer à une ou deux lieues pour fourrager, j’ai vu pratiquer de faire marcher un détachement de quatre à cinq mille hommes, qui, sans trop s’écarter, se campe dans un poste à portée de couvrir les fourrages. Monsieur le Cheva­lier Folard, dont les Commentaires sur Polybe sont dignes de l’esti­me des généraux, parle en ces termes : Rien de plus fa­cile et de plus assuré que l’attaque d’une Armée dans sa mar­che : rien n’est plus aisé qu’une surprise de camp ; cependant rien de si rare. Mais la plus belle occasion d’attaquer l’Ennemi avec le plus grand avantage qui puisse jamais se présenter dans une Campagne, c’est sans doute l’attaque d’une Armée pendant un grand fourrage.

Il faut une parfaite connaissance des environs, et de la position de l’Ennemi, pour fourrager à portée de son camp. On règle les dispositions sur la certitude supposée d’être at­taqué : l’escorte des fourrageurs doit être assez forte pour opposer de la résistance et couvrir la retraite, si l’Ennemi envoyait un détachement pour les attaquer. On sait garder les ponts et les défilés qui sont derrière soi, afin de les repas­ser librement ; car si l’Ennemi s’en emparait, il serait diffi­cile de les forcer.

Le Général chargé de l’exécution d’un fourrage, connaissant le terrain et la position de l’Ennemi, s’aperçoit bientôt des endroits les plus [34] dangereux, et par où il peut être attaqué. Il fait occuper par son Infanterie, les bois, les ravins et les villages en avant, et qui sont à portée d’être soutenus par la Cavalerie ; c’est derrière elle que ces Postes avancés se retirent quand ils ont défendu l’approche et re­tardé l’Ennemi.

La Cavalerie se partage en deux ou trois Corps qui dé­tachent des pelotons de droite et de gauche, lesquels forment une chaîne de communication, afin d’occuper plus de ter­rain : ces petites troupes se replient, quand l’Ennemi paraît en force. On se contente souvent, au lieu de former une chaîne, de pousser des Corps de Cavalerie en avant, vers l’En­ne­mi, afin de prévenir ses mouvements. Il faut cepen­dant se précautionner contre les embuscades et contre les Troupes légères, qui pourraient pénétrer à la faveur d’un détour par des endroits qui ne sont pas gardés : c’est pour­quoi il est bon de tenir une réserve de Cavalerie, et d’emplo­yer beaucoup de diligence à fourrager. On envoie des Hous­sards sur les chemins par où les fourrageurs doivent retour­ner, afin de les empêcher de s’écarter, de piller les villages et de déserter. Les Officiers ont attention de tenir leur monde ensemble, et de les reconduire en ordre, quand ils ont fini leurs bottes, qui ne doivent pas être trop pesan­tes.

Quand les Houssards ou la Cavalerie qu’on a envoyés en avant pour reconnaître l’Ennemi, [35] s’aperçoivent qu’il avance avec des forces supérieures, ils en avertissent le Gé­néral, qui envoie l’ordre aux fourrageurs de se retirer avec ce qu’ils ont de coupé ; et s’il est nécessaire, on fait jeter le four­rage à la Cavalerie, qui doivent avoir leurs armes ; elle se range ensuite en bataille, et attend les ordres de combattre ou de se retirer. L’Infanterie délogée des Postes qu’elle a dé­fendus, se retire à l’aide de sa Cavalerie ; elle occupe ensuite les bois, les défilés, les châteaux ou villages qui sont der­rière, afin d’arrêter l’Ennemi par son feu, et de faciliter la retraite des fourrageurs ou de l’escorte. Il est même possible par la connaissance que le Général a du terrain, de dresser une embuscade à l’Ennemi toujours ardent et inconsidéré à poursuivre, afin de ramener les prisonniers, pour se dédom­mager de la perte du fourrage.

Il est nécessaire en Campagne d’accoutumer la Cava­lerie à ménager son fourrage : on a vu des plaines qui au­raient procuré au-delà du nécessaire pendant six semaines, ruinées et dégarnies en huit jours ; ce qui est désavantageux pour l’Armée, et cause un dommage considérable au pays. Si on reste dans ce camp, la Cavalerie en souffre, et les chevaux dépérissent : si on l’abandonne, on quitte souvent une posi­tion qui assurait le succès d’une Campagne. Les camps où on fait un long séjour par rapport à leur situation ou à l’abondance des fourrages qu’ils procurent, sont ordinaire­ment retranchés, afin que [36] l’Ennemi ne puisse attaquer avec avantage, lorsque les fourrageurs sont absents, et qu’ils aient le temps de retourner à leurs Régiments. C’est encore un effet de la prudence des généraux de cacher le jour et les lieux du fourrage, et d’envoyer fourrager le même que l’Ennemi fourrage. Si le temps ne permet pas de se retran­cher, on choisit pour camper des lieux coupés ou monta­gneux, propres à l’Infanterie, afin qu’en chicanant le terrain par une vigoureuse résistance, elle ne puisse être accablée trop tôt par la surprise ou la supériorité de l’Ennemi : enfin on envoie quelques escadrons de Houssards pour reconnaître et l’observer ; on fait occuper par des détachements quelques passages ou défilés par où il doit venir, afin d’être instruit à temps et de retarder sa marche.

De la façon d’attaquer l’Ennemi pendant un fourrage

Par la situation avantageuse qu’occupe une Armée, elle est en état de faire de gros détachements pour attaquer l’Ennemi dans ses fourrages ; ce qui arrive quand on veut le resserrer, lui faire abandonner son poste, ou qu’il néglige les règles et les précautions ordinaires.

Pour réussir, le Général envoie un détachement pro­portionné au nombre de l’escorte des Ennemis, dont il est informé par ses espions. Ce détachement s’avance à la fa­veur des bois, des montagnes, ou marche pendant la nuit pour ne pas être découvert ; il se cache ensuite dans un bois ou derrière une hauteur, où il reste en embuscade jusqu’à l’heure de paraître et d’attaquer. [37] Il faut peu de terrain pour embusquer trois ou quatre mille hommes, quand les bataillons et les escadrons sont serrés de fort près en Co­lonne : si on est découvert par quelques paysans, on les re­tient aux arrêts, de crainte qu’ils n’aillent avertir l’Ennemi, et ne découvrent la marche.

Quand l’Ennemi a pris Poste, et que ses fourrageurs commencent à travailler, la Cavalerie s’avance au grand trot pour attaquer celle de l’Ennemi avec toute la vigueur possi­ble, afin d’empêcher le ralliement. Ce n’est pas le temps de brûler de la poudre et de tirer les coups de carabine ; ce qui fait souvent manquer les plus belles entreprises ; mais il faut joindre et culbuter l’ennemi le sabre à la main. Les Houssards se jetteront sur les fourrageurs, qui surpris et démontés seront charmés de se rendre prisonniers pour se sauver la vie. Si malgré ces précautions, l’Ennemi se rallie sans donner le temps de se charger des prisonniers, on laisse les hommes, on prend les chevaux ou on les tue.

Ce premier début sagement ordonné décide ordinai­rement du succès. Cette double attaque causera d’autant plus de surprise, que l’Ennemi ne saura où porter du se­cours, voyant sa Cavalerie et ses fourrageurs attaqués en même temps La confusion et le désordre, maux qui sont toujours à la suite d’une attaque imprévue, augmenteront le péril, et l’ennemi pensera bientôt à sa retraite.

[38] L’Infanterie attaque et amuse celle des Ennemis, s’il est nécessaire, ou elle se place dans un bois, ou dans des chemins creux à portée d’incommoder l’Ennemi et de facili­ter le ralliement de sa Cavalerie, si elle était repoussée. On a souvent la précaution de placer avantageusement quelques pièces de Canon, qui font un effet merveilleux.

De la retraite

Il ne faut pas s’emporter trop loin, et poursuivre l’En­ne­mi à la débandade ; ce qui a gâté plusieurs entreprises qui avaient réussi ; mais songer à faire sa retraite en ordre, après ce coup fini : il faut beaucoup de conduite pour la faire sans perte, quand on a de mauvais chemins à passer, et que l’Ennemi qui a reçu du secours, ou qui s’est remis de son dé­sordre veut l’empêcher. L’Infanterie gagne les hauteurs, les bois, ou les défilés pour couvrir la retraite de sa Cavalerie dans le pays couvert ; de même que celle-ci doit protéger la marche de son Infanterie dans la plaine. Il est de la pru­dence du Général Commandant de faire marcher quelques escadrons, pour soutenir ce détachement, s’il est instruit qu’il est incommodé dans sa retraite. Ce renfort sert souvent à remporter de nouveaux avantages ; car l’Ennemi est em­barrassé, quand il s’aperçoit qu’on a reçu du secours ; et s’il est attaqué fièrement et avec ordre, il sera culbuté et re­poussé avec perte. Ce sont des occasions où il ne faut que de la hardiesse : une retraite où on a le bonheur de rencontrer du secours, [39] doit ressembler à ces retraites simulées qu’on fait souvent pour attirer l’Ennemi dans un mauvais pas, et l’attaquer avec avantage.

Les fourrages au sec se font dans l’arrière-saison, quand les paysans ont renfermé les dépouilles de la campa­gne. Les généraux font quelquefois des mouvements [6] pour les tirer des endroits où ils prévoient que l’Ennemi prendra ses quartiers d’hiver.



[1] Ce sont des lignes d’attaque ou des chemins creusés en terre, pour s’approcher des ouvrages de la place et du front attaqué, à couvert du canon et de la mousquetterie.

[2] C’est une partie de l’Armée composée de deux ou trois brigades qui suivent le même chemin : si une Armée a douze régiments d’Infanterie en première ligne et douze régiments en seconde ligne, et que cette Infanterie doive marcher sur quatre Colonnes, c’est-à-dire suivre quatre différentes routes pour arriver au nouveau camp, la brigade de la première et seconde ligne de l’Aile droite forme une Colonne, celle de la gauche une autre ; et les quatre brigades du Centre forment les Colonnes du milieu : si les régiments ne forment que deux bataillons, comme il a été ordonné pendant la dernière Guerre, une brigade composée de trois Régiments, aura six bataillons ; et chaque Colonne sera de douze bataillons. On donne encore le nom de Colonne à un nombre de bataillons serrés et disposés les uns derrière les autres pour se déployer promptement, et profiter du terrain. Cette opération est une partie des manœuvres propres à l’Infanterie.

[3] Cette rivière sort des montagnes de Pologne, traverse la Moldavie, et se jette ensuite dans le Danube. Elle est mémorable par le séjour de l’Armée Russe, et par le péril où le Czar s’était exposé de perdre son Ar­mée. Ce fut l’an 1711, lorsque Charles XII était à Bender, que ce Monar­que porta la Porte Ottomane par ses intrigues, à déclarer la Guerre aux Moscovites. Le Czar prit ses arrangements pour prévenir l’Ennemi ; il fit des alliances avec les Hospodars ou Gouverneurs de Moldavie et de la Walachie, qui lui promirent des vivres pour son Armée. Il s’avança en­suite à la tête de cent mille hommes vers les provinces de la Turquie ; mais ses Alliés ne purent le secourir ; les Moldaves, et Walaques intimi­dés par l’approche d’une Armée de cent cinquante mille Turcs, loin de favoriser les Russes, les attaquèrent et leur prirent le peu de vivres qu’ils pouvaient ramasser à force d’argent : de sorte que le Czar vit périr la moitié de ses troupes ; il était entouré de l’Ennemi, sans retraite à espé­rer, et réduit à périr les armes à la main avec une Armée languissante, énervée par la famine, et inférieure de plus des trois quarts. Le Grand-vizir qui commandait les Troupes Ottomanes se laissa toucher par les présents et l’éloquence de la Princesse Catherine, depuis Impératrice de Russie : il accorda des vivres et la paix sous des conditions fort légères.

[4] C’est une règle générale de rechercher les plaines pour combattre, quand on a une Cavalerie plus nombreuse, mieux montée, ou meilleure que celle de l’Ennemi, afin de pouvoir se servir avantageusement de cette arme, qui décide souvent de la perte ou du gain d’une Bataille. Si l’Ennemi est supérieur en Cavalerie, on lui ôte cette supériorité, en choi­sissant des lieux couverts, montagneux, où il y ait des haies, des bois coupés par des ruisseaux, des ravins et plusieurs autres obstacles où l’Infanterie agit avec avantage.

[5] Le terrain mérite de grandes attentions ; il décide souvent de la vic­toire ; il règle l’ordre de marche et l’ordre de Bataille. Le coup d’œil a beaucoup de part à cette connaissance, qui enseigne à profiter des plai­nes, des hauteurs, des fossés et des marais, pour s’empêcher d’être dé­bordé, prendre l’Ennemi en flanc, rétablir le combat quand le commen­cement n’est pas avantageux, ou pour profiter des fautes de l’Ennemi.

[6] Plusieurs confondent ce terme, avec celui de manœuvre, qui a cepen­dant une autre signification. Mouvement est un terme général qui se donne aux différentes entreprises d’une Armée pendant la Campagne. Les changements de position, les marches et les contre-marches qu’on fait pour assiéger une place, prévenir l’Ennemi, pénétrer dans son pays, ou donner Bataille, s’appellent mouvements. Manœuvre a une significa­tion moins étendue ; il explique simplement la façon dont un Général s’est servi pour faire un mouvement. On dira, par exemple, l’Armée se mit en mouvement ; elle marcha par tels chemins en autant de Colonnes, pour s’emparer d’une telle position, et fit une telle manœuvre pour se met­tre en Bataille.

 

 

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