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Institut d'histoire
militaire comparée
Commission française
d'histoire militaire
Comte
V.D.S.G.
Abrégé de
la théorie militaire
[40]
Lorsqu’un Général forme le dessein d’attaquer l’Ennemi en pareille
occasion, il est nécessaire d’avoir une connaissance parfaite de la
situation et des meilleurs chemins qui conduisent à son camp. S’il était
trop éloigné, et qu’il y eût plusieurs défilés à passer, ou
qu’il fallût faire un trop long détour pour arriver, ces inconvénients
semblent ôter la possibilité d’entreprendre et de réussir. La
prudence exige qu’il soit instruit par les espions du lieu où se fait
le fourrage, de la force de l’escorte qu’il donne ordinairement à ses
fourrageurs, et que par un juste calcul, il sache à peu près ce qui
reste de Troupes au camp, et en combien de temps les fourrageurs peuvent
retourner. Il est à remarquer que s’ils ont un pont ou quelques défilés
à passer, leur retour en sera beaucoup retardé, de même que s’ils
sont fort éloignés, les hommes et les chevaux en seront plus fatigués,
et presque hors d’état de combattre.
Le Général
règle là-dessus ses dispositions, et fait marcher l’Armée à
l’heure convenable, et sur autant de Colonnes que le terrain le
permet. [41] On ne mène que l’Artillerie nécessaire pour ne pas rendre
la marche pesante ; on attelle souvent deux chevaux de plus à chaque
pièce et aux chariots de munitions ; on envoie des charpentiers et
des travailleurs avec l’Artillerie, afin d’éviter le moindre retardement,
qui peut être préjudiciable dans ces expéditions. La Cavalerie et
l’Infanterie ne sont chargées que de leurs armes, sans bagage ;
car la diligence dans la marche doit suppléer au grand nombre, qui ne
fait qu’incommoder dans les surprises. Le reste de l’Artillerie reste
au camp avec quelques Régiments pour le garder. Ce camp est
ordinairement fortifié et situé avantageusement, afin d’y trouver sa
retraite.
Le
secret et la diligence feront infailliblement réussir cette entreprise,
ainsi que le manque de ces deux vertus militaires, pourrait la faire échouer,
et avorter les projets les mieux concertés. Il faut donc que personne de
l’Armée, hors les principaux généraux, ne sache où elle marche ;
sans quoi deux ou trois heures après, le secret est découvert, et chaque
soldat en parle. On donne les instructions nécessaires pendant la
marche à ceux qui sont chargés de quelque détail. Si l’Ennemi a appuyé
une Aile à des hauteurs, on tâche de s’en rendre maître en les
tournant, ou en les attaquant de front ; on y place ensuite du Canon,
pour le foudroyer d’un endroit où il mettait sa confiance. Les parties
d’un camp qui paraissent les plus fortes [42] sont souvent fort
faciles à emporter, et assurent toujours le succès d’une Action. La
surprise opère beaucoup sur ces Postes de confiance ; l’attaque en
doit être vigoureuse et bien soutenue ; on ne doit pas s’amuser à
tirailler, ce qui retarde le succès, en donnant le temps à l’Ennemi de
faire ses dispositions. Celui qui
tire n’avance pas et recule souvent, dit le Chevalier Folard. Il
faut laisser ce soin à l’Artillerie, qui doit être bien postée et
faire un feu continuel.
Les Régiments
qui soutiennent les premiers bataillons dans les attaques de Poste, loin
de perdre courage, quand ceux qui sont devant sont repoussés, doivent
avancer promptement, et connaître que la gloire de réussir leur est réservée,
le chemin en étant déjà tracé ; ce qu’ils doivent mériter par
des nouveaux efforts que l’Ennemi ne soutiendra pas.
Le
reste de l’Armée forme ordinairement deux autres attaques, dont l’une
vers le centre afin d’empêcher les Troupes d’aller au secours des
Ailes, et pour prendre en flanc ce qui tient ferme, quand on a pénétré.
Les autres attaques sont bientôt décidées, quand on réussit à
enfoncer et battre un centre de l’Armée. Ce sont des moments où
l’Ennemi confus oublie de donner des ordres, ou bien ils sont mal exécutés,
tant il est vrai [1]
que la surprise ferme les yeux, bouche les oreilles, et fait tomber les
armes des mains des plus forts.
[43] Dès
que l’Action réussit, on s’efforce à rendre complète la défaite
des Ennemis, qui se retirent toujours en grand désordre après une
surprise : on fait quelquefois mettre le feu au camp pour détourner
les uns du pillage, et augmenter la peur des autres, qui avec leurs tentes
perdront l’espoir de se remettre bientôt de leur défaite. On poursuit
cependant avec beaucoup de prudence : les fourrageurs et l’escorte
peuvent rétablir le combat, et offrir de nouvelles difficultés ;
mais elles auront peu d’effet contre une Armée victorieuse qui marche
en ordre.
Si
malgré tout ce qu’on peut espérer, l’Action ne réussit pas, et
que l’Ennemi ait eu le temps d’opposer des efforts assez considérables
pour la faire échouer, la retraite doit se faire dans le plus bel ordre ;
ce qui en impose toujours à l’Ennemi. Les généraux donnent leurs
ordres, c’est aux Officiers et Commandants des Régiments à les faire
exécuter et à les observer. On détache souvent des Houssards sur les
flancs de l’Armée qui se retire, pour empêcher les soldats de s’écarter
et de déserter. Cette Cavalerie légère doit encore amuser celle des
Ennemis, qui cherchent ordinairement à faire des prisonniers. Le reste de
la Cavalerie, si c’est une plaine, fait l’Arrière-garde pour tenir
l’Ennemi en respect : le Général en chef commande à cette Arrière-garde
le nombre de bataillons et l’Artillerie nécessaire ; ce qui se règle
sur les dispositions de l’Ennemi à poursuivre, et selon le terrain
qu’on doit traverser.
[44] Le
reste de l’Armée marche lentement pour soutenir son Arrière-garde.
Elle se forme ensuite sur quelques hauteurs ou terrain avantageux, d’où
les généraux observent la manœuvre de l’Ennemi, et donnent leurs
ordres pour rester, avancer, ou continuer la retraite. L’Ennemi
souvent en désordre et inconsidéré dans la poursuite, risque plus que
celui qui se retire avec ordre, et avec la discipline qui doit présider
à tous les mouvements d’une Armée.
L’Expérience
prouve qu’il est facile, après avoir été repoussé et suivi, de
retourner sur l’Ennemi qui a abandonné sa position, de l’attaquer à
son tour et de le battre.
Les
Troupes qui poursuivent ne s’attendent pas à devoir se défendre, ni
à être attaquées. Cette manœuvre les met en confusion et les porte à
fuir sans beaucoup de résistance.
Enfin
les grands fourrages sont dangereux de part et d’autre ; ils
donnent occasion aux attaques et aux surprises de camp, et font éclore
des ruses qui peuvent porter à conséquence. C’est un temps où il
est aisé d’entreprendre avec avantage, quand on néglige les précautions
nécessaires.
[45]
Quoique je traite de ces deux vertus militaires dans un seul Article, ce
n’est pas qu’ils aient quelque connexion ensemble ; ils n’ont
de rapport que par la brièveté de la définition que je puis en donner,
ce qui ne permet pas d’en faire deux Articles séparés.
Les
stratagèmes sont des ruses de Guerre, qu’un Général emploie pour
parvenir à ses fins avec moins de danger. Elles opèrent souvent des
miracles, et produisent des succès surprenants. Les Grecs ont excellé
dans cette Art : Annibal à la tête des Carthaginois est venu dans
l’Italie apprendre cette Science aux Romains. Le passage du Rhône [2],
l’Embuscade [46] de la Thrébie et de Thrasimène, les feux de
Cassilinum, et son ordre de Bataille à Cannes, leur ont fait acheter fort
chère cette connaissance ; mas ils ont raffiné dans la suite sur
leurs maîtres.
La
science de la Guerre est l’art de ruser finement et par principes, dit
le Chevalier Folard : rien ne prouve davantage la nécessité
de ruser l’histoire, que les ruses de Guerre ; l’ignorance où l’on
est là-dessus, fait qu’on est souvent dupe et toujours nouveau contre
les stratagèmes.
Les
ruses dont on se sert pendant la Guerre vont à l’infini : les
marches secrètes, les contre-marches, les embuscades, les retraites
simulées, les fausses attaques, sont des effets de la ruse : on peut
ajouter les places qu’on emporte par intelligence, et d’autres par
surprise. Tous les conquérants ont fait jouer ce ressort ; et César
n’aurait jamais passer le Rhin, si les anciens Germains avaient été
aussi rusés qu’ils étaient braves et robustes. Il faut connaître
cette art, non seulement pour en faire usage, mais pour s’en garantir,
et ne pas toujours mordre à l’hameçon d’un Ennemi entreprenant.
La ruse
est souvent la ressource du faible contre le plus fort : ce n’est
pas aujourd’hui qu’on se sert alternativement de la peau du lion et
du renard ; il est même toujours avantageux de se procurer par cette
voie, ce qu’on ne pourrait souvent obtenir par la force, après avoir
facilité beaucoup d’hommes dont on épargne la perte. Il faut de la
prudence pour s’en servir [47] utilement : des réflexions sur
les avantages précédents, sur la façon de faire la Guerre des Ennemis,
sur les génies de leurs généraux [3],
sur les défauts de leurs Troupes, ou sur les causes des pertes qu’on a
essuyées ; cela joint à la connaissance du pays, peut fournir des
idées avantageuses et d’une exécution facile. Enfin la ruse a sauvé
des Armées, conquis des provinces, et détrôné des rois.
Du Coup d’œil
Le Coup
d’œil est une vertu qui se perfectionne par l’étude et
l’application : elle est nécessaire à tout Général qui doit manœuvrer
et faire quelque disposition devant l’Ennemi ; sans elle on
s’expose à faire des fautes irréparables pendant le cours d’une
Action, et à se faire battre.
Il
distingue le terrain propre à l’Ennemi le jour d’une Bataille, et
l’avantage qu’il peut en retirer selon la qualité et la force de ses
Troupes ; il connaît la disposition qu’il faut faire pour attaquer
l’Ennemi, campé, retranché, ou en marche. Il distingue les endroits
propres pour la Cavalerie, les lieux avantageux pour l’Artillerie, et
apprend comment il faut faire agir l’Infanterie. [48] Il est nécessaire
de tirer parti de ces trois Corps, pour remporter la victoire.
Le Coup
d’œil apprend encore à choisir des camps, et à juger de la force et
des défauts de ceux qui lui sont opposés ; il pénètre la manœuvre
de l’Ennemi qui s’avance, voit ce qu’il reste à faire de meilleur
pour se défendre, et, joint à l’activité et au sang-froid, il gagne
les Batailles. Ce talent peut s’acquérir en Campagne ; il se
perfectionne par les marches, et dans un camp, en examinant le fort et
le faible d’une situation, ce qui favorise l’attaque ou la défense ;
on observe les hauteurs, les plaines, le pays coupé ou difficile, qui couvre
les flancs ou le front. En voyage comme en marche on juge combien une
plaine peut contenir de bataillons et d’escadrons, quel terrain est
favorable à la Cavalerie, comment on se défendrait dans cette
situation que le local présente, quelle utilité on pourrait retirer
d’un ruisseau, d’un bois ou d’une hauteur. Ces réflexions qui
amusent et ne coûtent rien, peuvent servir dans la suite ; et
plusieurs se sont repentis de ne les avoir jamais faites.
Quoique
ce talent soit le partage des généraux, un Officier doit tâcher de
l’acquérir pour le mettre en usage quand il en aura besoin. Les
impressions de la jeunesse se gravent mieux dans l’esprit ; et on
est heureux dans cet âge, quand on peut fixer les réflexions à quelque
chose de solide.
[49] On
rencontre souvent des fleuves ou des rivières qui causent du retardement,
et dont l’Ennemi peut retirer des avantages, s’il connaît assez leur
cours et le pays qu’elles arrosent, pour en disputer le passage :
mais quelque obstacle que présente une rivière, le passage en est aussi
possible que le danger paraît grand ; et les règles de l’Art
semblent faire disparaître ces difficultés. La
force n’est pas suffisante et est même inutile, lorsque l’Ennemi se
trouve de l’autre côté d’une rivière à portée de vous en défendre
le passage [4].
Il est
certain que tout l’avantage paraît être de son côté : si on
construit des ponts, il les brûlera, ou les fera rompre par son Artillerie.
Il paraît à portée de suivre les mouvements de l’Armée, d’attaquer
et de culbuter avec des forces supérieures une partie qui sera passée, en
empêchant les autres d’apporter du secours par la séparation du courant.
Mais on a recours à la ruse et à ces manœuvres qui détruisent
l’avantage du plus fort, en mettant l’Ennemi dans l’impossibilité
de se servir de toutes ses forces pour nuire.
[50] On tâche
de l’éloigner par quelques marches, de l’endroit où on a résolu de
passer ; souvent on l’oblige à s’étendre, à diviser ses Troupes
s’il les tient réunies ; on fait des mouvements qu’il est obligé
de suivre ; et par une contre-marche, on va passer où il est le moins
en état d’incommoder.
On fait
souvent des préparatifs dans un endroit ; on lui donne de fausses
alarmes ; on tente le passage d’un côté, tandis qu’une partie de
l’Armée, à la faveur des barques, des pontons, des radeaux, ou d’un gué,
passe ailleurs. Ce qui est à l’autre bord se poste avantageusement, ou se
retranche, selon les ordres qu’ils ont pour favoriser le passage des autres.
Le
passage du Rhin en 1744 par S. A. R. le P. Charles de Lorraine, nous laisse
un exemple moderne de ces sortes d’opérations. Ce passage portait un coup
funeste à la France qui s’y opposait de toutes ses forces. Il menaçait
l’Alsace dont ce Prince aurait pu faire la conquête, si le roi de Prusse
ne fût entré en Moravie et en Bohême avec une Armée de soixante mille
hommes. Cette diversion favorable à la France, nous fut très contraire et
apporta de grands changements dans la suite de cette Guerre. Elle obligea
d’abord S. A. R. à repasser le Rhin à la vue des Ennemis qui étendirent
ensuite leurs conquêtes dans la Flandre.
Ce Prince
accourut au secours des États de S. M. devenus la proie d’un Ennemi qui
[51] augmentait son Armée et s’enrichissait de contributions. Nos Troupes
arrivèrent diminuées et affaiblies par la fatigue d’aussi longues marches.
Le théâtre de la Guerre se transporta alors en Bohême et dans la Silésie.
Pour plus grand éclaircissement je rapporterai la façon dont se fit le
passage et le retour.
Le P.
Charles fixa l’attention du Maréchal de Coigni du côté de Maïence [5],
où les François avaient rassemblé des forces considérables pour défendre
leur bord, et fit marcher pendant la nuit une partie de son Armée qui passa
le Rhin plus haut ; l’Ennemi ne s’en aperçut que lorsqu’il
apprit que les Postes commandés par le Général Seckendorf étaient déjà
repoussés. Il marcha d’abord au secours de la partie attaquée ;
et ce mouvement donna lieu à d’autres Colonnes de traverser le fleuve en
divers endroits. Le retour ne fut pas moins heureux : voici comme
s’explique un Auteur qui en fait la description [6] :
Toute l’Europe était persuadée
que ce second passage, vu la force de l’Armée de France, ne s’exécuterait
que bien difficilement, et avec perte : elle se trompa : le P.
Charles prit des mesures si justes pour couvrir sa retraite, que son Armée
défila tranquillement sur les ponts qu’il avait fait construire à une
lieue au-dessous du Fort-Louis. Le Maréchal [52] de
Noailles s’avança cependant avec l’Armée de France renforcée de
trente mille hommes d’élite, et fit attaquer par une partie de ses
Troupes les retranchements qu’occupait l’Arrière-garde Autrichienne
commandée par le Comte Léopold Daun. Les François perdirent beaucoup de
monde dans cette occasion, sans pouvoir réussir dans leurs desseins, ni empêcher
le Prince de repasser heureusement le Rhin avec son Armée.
Au
passage des rivières, il faut tromper l’Ennemi, le prévenir, ou on est
trompé soi-même. La force et l’avantage est d’un côté ; mais la
ruse est de l’autre. Si c’est une rivière fort large, on profite des îles
qui séparent son lit, où quelques bataillons se retranchent avec de
l’Artillerie, pour favoriser l’opération. On peut encore construire
un pont vis-à-vis de cette île, dont il est protégé, et laquelle restant
au milieu abrége le travail. On fortifie la tête du pont pour assurer le
passage, et couvrir la retraite en cas de malheur : s’il y a des gués
solides, on fait reconnaître leur largeur pour y faire passer la Cavalerie,
qui consume beaucoup de temps à défiler sur des ponts.
Il est
encore avantageux de faire précéder quelques bataillons de Grenadiers et
de travailleurs à la faveur de ce gué : ils se retranchent, couvrent
la construction du pont, et rendent le bord de la rivière praticable et en
rampe aux endroits où la Cavalerie doit sortir. Elle se range promptement
dans la plaine pour tenir [53] l’Ennemi en respect, à couvrir les
bataillons qui se forment en bataille à mesure qu’ils arrivent.
C’était
à la faveur des gués, tantôt à la tête de son Infanterie ou de sa
Cavalerie, que Charles XII roi de Suède passait les plus grandes rivières.
Ce genre d’offensive lui donnait une grande supériorité, parce que les
Ennemis toujours surpris, n’avaient pas le temps de parer les coups
qu’il leur portait. Il se servit cependant au passage de la Duna de
quelques ruses dignes d’être rapportées. Il inquiéta par ses mouvements
Kokenhausen forteresse de la Livonie [7] ;
et lorsque ce Monarque apprit que le Général Steinau qui commandait les
Saxons, avait envoyé des Troupes à la défense de cette place, il
s’apprêta à passer la Duna à la vue des Ennemis, dont le nombre était
diminué par ce détachement.
Il fit
construire des barques d’une nouvelle invention [8] ;
et pour mieux cacher le transport de son Armée, il fit allumer sur son bord
quantité de paille mouillée, dont la fumée chassée par le vent,
offusquait l’Ennemi, en leur [54] dérobant la vue de ses Troupes, et
l’endroit où elles devaient aborder ; ce qui empêchait leur
Artillerie de faire un grand dommage. Ce passage fut suivi de la conquête
de la Curlande et de plusieurs autres succès.
Le P. Eugène
passa le Danube à deux lieues au-dessous de Belgrade [9] ;
il transporta à la [55] faveur de plusieurs barques, préparées à cet
effet par le Maréchal Comte de Merci, cinquante [56] bataillons et
cinquante compagnies de grenadiers, qui se retranchèrent et favorisèrent
la construction d’un pont, malgré les efforts des Turcs.
On
recherche encore pour le passage des rivières, des hauteurs qui dominent la
plaine de l’autre côté, afin d’y placer de l’Artillerie pour éloigner
l’Ennemi. Mr. de Quincy dit qu’il
faut choisir un endroit où le courant forme un coude, ou un angle rentrant
de son côté, afin que postant des batteries de droite et de gauche, elles
puissent croiser sur les lieux où l’Ennemi peut se poster pour
s’opposer à la construction du pont, pourvu qu’il y ait au débouché
une plaine assez spacieuse pour mettre les Troupes en Bataille dès
qu’elles seront passées.
Cette
dernière réflexion de l’auteur est très intéressante ; il faut
connaître le terrain de l’autre côté de la rivière, afin de savoir
ce qui peut nuire, ou ce dont on peut tirer avantage. Si c’est une
plaine, on fait marcher la Cavalerie la première : l’Infanterie
doit précéder, si le terrain est couvert ou coupé par des fossés, des
ravins ou des ruisseaux. La nature du terrain règle [57] encore ici
l’ordre du passage, qui devient souvent l’ordre de Bataille, quand
l’Ennemi s’oppose en force.
On
observe encore de ne jamais tenter le passage dans un seul endroit, quand
l’Ennemi peut s’y opposer avec un nombre supérieur de Troupes ; il
faut qu’un Corps détaché à cet effet remonte ou descende le fleuve,
qu’il doit passer à la faveur de la nuit pour faire diversion et tomber
sur ses flancs. Si l’Ennemi a partagé ses forces pour occuper un plus
long espace de terrain, il sera d’autant moins en état de faire grande résistance,
s’il ne peut assez tôt réunir ses forces à l’endroit où on a résolu
de forcer le passage : ce qui arrive quand ses détachements sont trop
éloignés, et qu’ils sont séparés par quelques défilés. Il en
arrive à peu près de même, quand on a de son côté un pays libre et
facile pour les marches, et que le même avantage ne se rencontre pas de
l’autre côté de la rivière ; alors on s’éloigne par une marche
secrète et forcée, on jette ses pontons, et on passe la rivière ;
tandis que l’Ennemi arrêté par quelques défilés n’est pas à portée
de nuire ni d’incommoder.
Si
quelqu’un de mes lecteurs est chargé dans la suite d’une semblable
commission, il trouvera que j’ai oublié quelques particularités que la
situation et les circonstances lui apprendront, et dont le détail
ennuierait ; car je suis persuadé que plusieurs, avant de finir la
lecture de cet article, voudraient déjà avoir passé la rivière au risque
d’être mouillés.
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