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Institut d'histoire militaire comparée

Commission française d'histoire militaire

 

Comte V.D.S.G. 

 

Abrégé de la théorie militaire 

 

Article VII

De la façon d’attaquer le camp de l’Ennemi lorsqu’il fourrage

 

 

[40] Lorsqu’un Général forme le dessein d’attaquer l’Ennemi en pareille occasion, il est nécessaire d’avoir une connaissance parfaite de la situation et des meilleurs che­mins qui conduisent à son camp. S’il était trop éloigné, et qu’il y eût plusieurs défilés à passer, ou qu’il fallût faire un trop long détour pour arriver, ces inconvénients semblent ôter la possibilité d’entreprendre et de réussir. La prudence exige qu’il soit instruit par les espions du lieu où se fait le fourrage, de la force de l’escorte qu’il donne ordinairement à ses fourrageurs, et que par un juste calcul, il sache à peu près ce qui reste de Troupes au camp, et en combien de temps les fourrageurs peuvent retourner. Il est à remarquer que s’ils ont un pont ou quelques défilés à passer, leur retour en sera beaucoup retardé, de même que s’ils sont fort éloi­gnés, les hommes et les chevaux en seront plus fatigués, et presque hors d’état de combattre.

Le Général règle là-dessus ses dispositions, et fait marcher l’Armée à l’heure convenable, et sur autant de Co­lonnes que le terrain le permet. [41] On ne mène que l’Artillerie nécessaire pour ne pas rendre la marche pesante ; on attelle souvent deux chevaux de plus à chaque pièce et aux chariots de munitions ; on envoie des charpentiers et des travailleurs avec l’Artillerie, afin d’éviter le moindre retar­dement, qui peut être préjudiciable dans ces expéditions. La Cavalerie et l’Infanterie ne sont chargées que de leurs ar­mes, sans bagage ; car la diligence dans la marche doit sup­pléer au grand nombre, qui ne fait qu’incommoder dans les surprises. Le reste de l’Artillerie reste au camp avec quel­ques Régiments pour le garder. Ce camp est ordinairement fortifié et situé avantageusement, afin d’y trouver sa re­traite.

Le secret et la diligence feront infailliblement réussir cette entreprise, ainsi que le manque de ces deux vertus mi­litaires, pourrait la faire échouer, et avorter les projets les mieux concertés. Il faut donc que personne de l’Armée, hors les principaux généraux, ne sache où elle marche ; sans quoi deux ou trois heures après, le secret est découvert, et chaque soldat en parle. On donne les instructions nécessaires pen­dant la marche à ceux qui sont chargés de quelque détail. Si l’Ennemi a appuyé une Aile à des hauteurs, on tâche de s’en rendre maître en les tournant, ou en les attaquant de front ; on y place ensuite du Canon, pour le foudroyer d’un endroit où il mettait sa confiance. Les parties d’un camp qui parais­sent les plus fortes [42] sont souvent fort faciles à emporter, et assurent toujours le succès d’une Action. La surprise opère beaucoup sur ces Postes de confiance ; l’attaque en doit être vigoureuse et bien soutenue ; on ne doit pas s’amuser à tirailler, ce qui retarde le succès, en donnant le temps à l’Ennemi de faire ses dispositions. Celui qui tire n’avance pas et recule souvent, dit le Chevalier Folard. Il faut laisser ce soin à l’Artillerie, qui doit être bien postée et faire un feu continuel.

Les Régiments qui soutiennent les premiers bataillons dans les attaques de Poste, loin de perdre courage, quand ceux qui sont devant sont repoussés, doivent avancer promp­tement, et connaître que la gloire de réussir leur est réser­vée, le chemin en étant déjà tracé ; ce qu’ils doivent mériter par des nouveaux efforts que l’Ennemi ne soutiendra pas.

Le reste de l’Armée forme ordinairement deux autres attaques, dont l’une vers le centre afin d’empêcher les Trou­pes d’aller au secours des Ailes, et pour prendre en flanc ce qui tient ferme, quand on a pénétré. Les autres attaques sont bientôt décidées, quand on réussit à enfoncer et battre un centre de l’Armée. Ce sont des moments où l’Ennemi confus oublie de donner des ordres, ou bien ils sont mal exé­cutés, tant il est vrai [1] que la surprise ferme les yeux, bouche les oreilles, et fait tomber les armes des mains des plus forts.

[43] Dès que l’Action réussit, on s’efforce à rendre complète la défaite des Ennemis, qui se retirent toujours en grand désordre après une surprise : on fait quelquefois met­tre le feu au camp pour détourner les uns du pillage, et augmenter la peur des autres, qui avec leurs tentes perdront l’espoir de se remettre bientôt de leur défaite. On poursuit cependant avec beaucoup de prudence : les fourrageurs et l’escorte peuvent rétablir le combat, et offrir de nouvelles difficultés ; mais elles auront peu d’effet contre une Armée victorieuse qui marche en ordre.

Si malgré tout ce qu’on peut espérer, l’Action ne réus­sit pas, et que l’Ennemi ait eu le temps d’opposer des efforts assez considérables pour la faire échouer, la retraite doit se faire dans le plus bel ordre ; ce qui en impose toujours à l’Ennemi. Les généraux donnent leurs ordres, c’est aux Offi­ciers et Commandants des Régiments à les faire exécuter et à les observer. On détache souvent des Houssards sur les flancs de l’Armée qui se retire, pour empêcher les soldats de s’écarter et de déserter. Cette Cavalerie légère doit encore amuser celle des Ennemis, qui cherchent ordinairement à faire des prisonniers. Le reste de la Cavalerie, si c’est une plaine, fait l’Arrière-garde pour tenir l’Ennemi en respect : le Général en chef commande à cette Arrière-garde le nombre de bataillons et l’Artillerie nécessaire ; ce qui se règle sur les dispositions de l’Ennemi à poursuivre, et selon le terrain qu’on doit traverser.

[44] Le reste de l’Armée marche lentement pour sou­tenir son Arrière-garde. Elle se forme ensuite sur quelques hauteurs ou terrain avantageux, d’où les généraux observent la manœuvre de l’Ennemi, et donnent leurs ordres pour res­ter, avancer, ou continuer la retraite. L’Ennemi souvent en désordre et inconsidéré dans la poursuite, risque plus que celui qui se retire avec ordre, et avec la discipline qui doit présider à tous les mouvements d’une Armée.

L’Expérience prouve qu’il est facile, après avoir été re­poussé et suivi, de retourner sur l’Ennemi qui a abandonné sa position, de l’attaquer à son tour et de le battre.

Les Troupes qui poursuivent ne s’attendent pas à de­voir se défendre, ni à être attaquées. Cette manœuvre les met en confusion et les porte à fuir sans beaucoup de résis­tance.

Enfin les grands fourrages sont dangereux de part et d’autre ; ils donnent occasion aux attaques et aux surprises de camp, et font éclore des ruses qui peuvent porter à consé­quence. C’est un temps où il est aisé d’entreprendre avec avantage, quand on néglige les précautions nécessaires.

 

Article VIII
Des stratagèmes et du coup d’œil

   

[45] Quoique je traite de ces deux vertus militaires dans un seul Article, ce n’est pas qu’ils aient quelque connexion ensemble ; ils n’ont de rapport que par la brièveté de la définition que je puis en donner, ce qui ne permet pas d’en faire deux Articles séparés.

Les stratagèmes sont des ruses de Guerre, qu’un Gé­néral emploie pour parvenir à ses fins avec moins de danger. Elles opèrent souvent des miracles, et produisent des succès surprenants. Les Grecs ont excellé dans cette Art : Annibal à la tête des Carthaginois est venu dans l’Italie apprendre cette Science aux Romains. Le passage du Rhône [2], l’Em­bus­ca­de [46] de la Thrébie et de Thrasimène, les feux de Cassilinum, et son ordre de Bataille à Cannes, leur ont fait acheter fort chère cette connaissance ; mas ils ont raffiné dans la suite sur leurs maîtres.

La science de la Guerre est l’art de ruser finement et par principes, dit le Chevalier Folard : rien ne prouve davan­tage la nécessité de ruser l’histoire, que les ruses de Guerre ; l’ignorance où l’on est là-dessus, fait qu’on est souvent dupe et toujours nouveau contre les stratagèmes.

Les ruses dont on se sert pendant la Guerre vont à l’infini : les marches secrètes, les contre-marches, les embus­cades, les retraites simulées, les fausses attaques, sont des effets de la ruse : on peut ajouter les places qu’on emporte par intelligence, et d’autres par surprise. Tous les conqué­rants ont fait jouer ce ressort ; et César n’aurait jamais pas­ser le Rhin, si les anciens Germains avaient été aussi rusés qu’ils étaient braves et robustes. Il faut connaître cette art, non seulement pour en faire usage, mais pour s’en garantir, et ne pas toujours mordre à l’hameçon d’un Ennemi entre­prenant.

La ruse est souvent la ressource du faible contre le plus fort : ce n’est pas aujourd’hui qu’on se sert alternative­ment de la peau du lion et du renard ; il est même toujours avantageux de se procurer par cette voie, ce qu’on ne pour­rait souvent obtenir par la force, après avoir facilité beau­coup d’hommes dont on épargne la perte. Il faut de la pru­dence pour s’en servir [47] utilement : des réflexions sur les avantages précédents, sur la façon de faire la Guerre des Ennemis, sur les génies de leurs généraux [3], sur les défauts de leurs Troupes, ou sur les causes des pertes qu’on a es­suyées ; cela joint à la connaissance du pays, peut fournir des idées avantageuses et d’une exécution facile. Enfin la ruse a sauvé des Armées, conquis des provinces, et détrôné des rois.

Du Coup d’œil

Le Coup d’œil est une vertu qui se perfectionne par l’étude et l’application : elle est nécessaire à tout Général qui doit manœuvrer et faire quelque disposition devant l’Ennemi ; sans elle on s’expose à faire des fautes irrépara­bles pendant le cours d’une Action, et à se faire battre.

Il distingue le terrain propre à l’Ennemi le jour d’une Bataille, et l’avantage qu’il peut en retirer selon la qualité et la force de ses Troupes ; il connaît la disposition qu’il faut faire pour attaquer l’Ennemi, campé, retranché, ou en mar­che. Il distingue les endroits propres pour la Cavalerie, les lieux avantageux pour l’Artillerie, et apprend comment il faut faire agir l’Infanterie. [48] Il est nécessaire de tirer parti de ces trois Corps, pour remporter la victoire.

Le Coup d’œil apprend encore à choisir des camps, et à juger de la force et des défauts de ceux qui lui sont opposés ; il pénètre la manœuvre de l’Ennemi qui s’avance, voit ce qu’il reste à faire de meilleur pour se défendre, et, joint à l’activité et au sang-froid, il gagne les Batailles. Ce talent peut s’acquérir en Campagne ; il se perfectionne par les mar­ches, et dans un camp, en examinant le fort et le faible d’une situation, ce qui favorise l’attaque ou la défense ; on observe les hauteurs, les plaines, le pays coupé ou difficile, qui cou­vre les flancs ou le front. En voyage comme en marche on juge combien une plaine peut contenir de bataillons et d’escadrons, quel terrain est favorable à la Cavalerie, com­ment on se défendrait dans cette situation que le local pré­sente, quelle utilité on pourrait retirer d’un ruisseau, d’un bois ou d’une hauteur. Ces réflexions qui amusent et ne coû­tent rien, peuvent servir dans la suite ; et plusieurs se sont repentis de ne les avoir jamais faites.

Quoique ce talent soit le partage des généraux, un Of­ficier doit tâcher de l’acquérir pour le mettre en usage quand il en aura besoin. Les impressions de la jeunesse se gravent mieux dans l’esprit ; et on est heureux dans cet âge, quand on peut fixer les réflexions à quelque chose de solide.

 

Article IX
Du passage des grandes rivières

 

 

[49] On rencontre souvent des fleuves ou des rivières qui causent du retardement, et dont l’Ennemi peut retirer des avantages, s’il connaît assez leur cours et le pays qu’elles arrosent, pour en disputer le passage : mais quelque obstacle que présente une rivière, le passage en est aussi possible que le danger paraît grand ; et les règles de l’Art semblent faire disparaître ces difficultés. La force n’est pas suffisante et est même inutile, lorsque l’Ennemi se trouve de l’autre côté d’une rivière à portée de vous en défendre le passage [4].

Il est certain que tout l’avantage paraît être de son côté : si on construit des ponts, il les brûlera, ou les fera rompre par son Artillerie. Il paraît à portée de suivre les mouvements de l’Armée, d’attaquer et de culbuter avec des forces supérieures une partie qui sera passée, en empêchant les autres d’apporter du secours par la séparation du cou­rant. Mais on a recours à la ruse et à ces manœuvres qui dé­truisent l’avantage du plus fort, en mettant l’Ennemi dans l’impos­sibilité de se servir de toutes ses forces pour nuire.

[50] On tâche de l’éloigner par quelques marches, de l’endroit où on a résolu de passer ; souvent on l’oblige à s’étendre, à diviser ses Troupes s’il les tient réunies ; on fait des mouvements qu’il est obligé de suivre ; et par une contre-marche, on va passer où il est le moins en état d’incom­moder.

On fait souvent des préparatifs dans un endroit ; on lui donne de fausses alarmes ; on tente le passage d’un côté, tandis qu’une partie de l’Armée, à la faveur des barques, des pontons, des radeaux, ou d’un gué, passe ailleurs. Ce qui est à l’autre bord se poste avantageusement, ou se retranche, selon les ordres qu’ils ont pour favoriser le passage des au­tres.

Le passage du Rhin en 1744 par S. A. R. le P. Charles de Lorraine, nous laisse un exemple moderne de ces sortes d’opérations. Ce passage portait un coup funeste à la France qui s’y opposait de toutes ses forces. Il menaçait l’Alsace dont ce Prince aurait pu faire la conquête, si le roi de Prusse ne fût entré en Moravie et en Bohême avec une Armée de soixante mille hommes. Cette diversion favorable à la France, nous fut très contraire et apporta de grands chan­gements dans la suite de cette Guerre. Elle obligea d’abord S. A. R. à repasser le Rhin à la vue des Ennemis qui étendi­rent ensuite leurs conquêtes dans la Flandre.

Ce Prince accourut au secours des États de S. M. de­venus la proie d’un Ennemi qui [51] augmentait son Armée et s’enrichissait de contributions. Nos Troupes arrivèrent diminuées et affaiblies par la fatigue d’aussi longues mar­ches. Le théâtre de la Guerre se transporta alors en Bohême et dans la Silésie. Pour plus grand éclaircissement je rappor­terai la façon dont se fit le passage et le retour.

Le P. Charles fixa l’attention du Maréchal de Coigni du côté de Maïence [5], où les François avaient rassemblé des forces considérables pour défendre leur bord, et fit marcher pendant la nuit une partie de son Armée qui passa le Rhin plus haut ; l’Ennemi ne s’en aperçut que lorsqu’il apprit que les Postes commandés par le Général Seckendorf étaient déjà repoussés. Il marcha d’abord au secours de la partie at­taquée ; et ce mouvement donna lieu à d’autres Colonnes de traverser le fleuve en divers endroits. Le retour ne fut pas moins heureux : voici comme s’explique un Auteur qui en fait la description [6] : Toute l’Europe était persuadée que ce second passage, vu la force de l’Armée de France, ne s’exécuterait que bien difficilement, et avec perte : elle se trompa : le P. Charles prit des mesures si justes pour couvrir sa retraite, que son Armée défila tranquillement sur les ponts qu’il avait fait construire à une lieue au-dessous du Fort-Louis. Le Maréchal [52] de Noailles s’avança cependant avec l’Armée de France renforcée de trente mille hommes d’élite, et fit attaquer par une partie de ses Troupes les retranchements qu’occupait l’Arrière-garde Autrichienne commandée par le Comte Léopold Daun. Les François perdirent beaucoup de monde dans cette occasion, sans pouvoir réussir dans leurs desseins, ni empêcher le Prince de repasser heureusement le Rhin avec son Armée.

Au passage des rivières, il faut tromper l’Ennemi, le prévenir, ou on est trompé soi-même. La force et l’avantage est d’un côté ; mais la ruse est de l’autre. Si c’est une rivière fort large, on profite des îles qui séparent son lit, où quel­ques bataillons se retranchent avec de l’Artillerie, pour favo­riser l’opération. On peut encore construire un pont vis-à-vis de cette île, dont il est protégé, et laquelle restant au milieu abrége le travail. On fortifie la tête du pont pour as­surer le passage, et couvrir la retraite en cas de malheur : s’il y a des gués solides, on fait reconnaître leur largeur pour y faire passer la Cavalerie, qui consume beaucoup de temps à défi­ler sur des ponts.

Il est encore avantageux de faire précéder quelques bataillons de Grenadiers et de travailleurs à la faveur de ce gué : ils se retranchent, couvrent la construction du pont, et rendent le bord de la rivière praticable et en rampe aux en­droits où la Cavalerie doit sortir. Elle se range promptement dans la plaine pour tenir [53] l’Ennemi en respect, à couvrir les bataillons qui se forment en bataille à mesure qu’ils arri­vent.

C’était à la faveur des gués, tantôt à la tête de son In­fanterie ou de sa Cavalerie, que Charles XII roi de Suède passait les plus grandes rivières. Ce genre d’offensive lui donnait une grande supériorité, parce que les Ennemis tou­jours surpris, n’avaient pas le temps de parer les coups qu’il leur portait. Il se servit cependant au passage de la Duna de quelques ruses dignes d’être rapportées. Il inquiéta par ses mouvements Kokenhausen forteresse de la Livonie [7] ; et lors­que ce Monarque apprit que le Général Steinau qui commandait les Saxons, avait envoyé des Troupes à la dé­fense de cette place, il s’apprêta à passer la Duna à la vue des Ennemis, dont le nombre était diminué par ce détache­ment.

Il fit construire des barques d’une nouvelle inven­tion [8] ; et pour mieux cacher le transport de son Armée, il fit allumer sur son bord quantité de paille mouillée, dont la fu­mée chassée par le vent, offusquait l’Ennemi, en leur [54] dérobant la vue de ses Troupes, et l’endroit où elles devaient aborder ; ce qui empêchait leur Artillerie de faire un grand dommage. Ce passage fut suivi de la conquête de la Cur­lande et de plusieurs autres succès.

Le P. Eugène passa le Danube à deux lieues au-des­sous de Belgrade [9] ; il transporta à la [55] faveur de plu­sieurs barques, préparées à cet effet par le Maréchal Comte de Merci, cinquante [56] bataillons et cinquante compagnies de grenadiers, qui se retranchèrent et favorisèrent la cons­truction d’un pont, malgré les efforts des Turcs.

On recherche encore pour le passage des rivières, des hauteurs qui dominent la plaine de l’autre côté, afin d’y pla­cer de l’Artillerie pour éloigner l’Ennemi. Mr. de Quincy dit qu’il faut choisir un endroit où le courant forme un coude, ou un angle rentrant de son côté, afin que postant des batteries de droite et de gauche, elles puissent croiser sur les lieux où l’Ennemi peut se poster pour s’opposer à la construction du pont, pourvu qu’il y ait au débouché une plaine assez spa­cieuse pour mettre les Troupes en Bataille dès qu’elles seront passées.

Cette dernière réflexion de l’auteur est très intéres­sante ; il faut connaître le terrain de l’autre côté de la ri­vière, afin de savoir ce qui peut nuire, ou ce dont on peut ti­rer avantage. Si c’est une plaine, on fait marcher la Cava­lerie la première : l’Infanterie doit précéder, si le terrain est couvert ou coupé par des fossés, des ravins ou des ruisseaux. La nature du terrain règle [57] encore ici l’ordre du passage, qui devient souvent l’ordre de Bataille, quand l’Ennemi s’oppose en force.

On observe encore de ne jamais tenter le passage dans un seul endroit, quand l’Ennemi peut s’y opposer avec un nombre supérieur de Troupes ; il faut qu’un Corps détaché à cet effet remonte ou descende le fleuve, qu’il doit passer à la faveur de la nuit pour faire diversion et tomber sur ses flancs. Si l’Ennemi a partagé ses forces pour occuper un plus long espace de terrain, il sera d’autant moins en état de faire grande résistance, s’il ne peut assez tôt réunir ses forces à l’endroit où on a résolu de forcer le passage : ce qui arrive quand ses détachements sont trop éloignés, et qu’ils sont sé­parés par quelques défilés. Il en arrive à peu près de même, quand on a de son côté un pays libre et facile pour les mar­ches, et que le même avantage ne se rencontre pas de l’autre côté de la rivière ; alors on s’éloigne par une marche secrète et forcée, on jette ses pontons, et on passe la rivière ; tandis que l’Ennemi arrêté par quelques défilés n’est pas à portée de nuire ni d’incommoder.

Si quelqu’un de mes lecteurs est chargé dans la suite d’une semblable commission, il trouvera que j’ai oublié quel­ques particularités que la situation et les circonstances lui apprendront, et dont le détail ennuierait ; car je suis per­suadé que plusieurs, avant de finir la lecture de cet article, voudraient déjà avoir passé la rivière au risque d’être mouillés.



[1] Réflex. du Chevalier Folard.

[2] Ce fleuve a sa source en France, aux montagnes de la Fourche ; il passe par le Lac de Genève, entraîne dans son cours la Saone, la Durance, l’Isère, et se perd dans le Golfe de Lion. Ce fut par la ruse d’Annibal, que les Carthaginois passèrent ce fleuve qui est fort rapide, à la vue d’une Armée de Gaulois supérieure à la sienne. Annon, autre Général, fit une marche nocturne pour ne pas être découvert, en remontant le fleuve : il passa ensuite à la faveur d’une île qui facilitait et couvrait ce mouve­ment. Il surprit et attaqua l’Ennemi par derrière, brûla leur camp, tan­dis qu’Annibal avec le reste de son Armée aborda de front. Polybe, tom. IV. Liv. III.

[3] Il est aisé de connaître le génie des généraux surtout quand on a fait quelques Campagnes contre eux. Un Général attentif pénètre par leurs mouvements, ce dont ils sont capables. On s’informe encore de leur ca­ractère aux personnes qui le connaissent. Il paraît qu’on peut tirer des avantages de cette curiosité, par l’attention de plusieurs généraux à étu­dier les qualités et les défauts de leurs Adversaires.

[4] Instruct. Milit. du Roi de Prusse. Art. XIX.

[5] Cette ville où réside l’Electeur est au Cercle du Bas-Rhin ; elle est bâtie à l’endroit où ce fleuve reçoit le Mein ; il va se perdre ensuite dans la mer d’Allemagne.

[6] M. l’Abbé Jacquet.

[7] Ce pays autrefois partie de la Pologne, et cédé à la Suède en 1660, a Riga pour Capitale. Il passa ensuite sous la domination des Moscovites en 1712, avec l’Estonie, l’Ingrie et une partie de la Carélie.

[8] Ces barques avaient des bords fort relevés, qui couvraient les soldats, et leur servaient de parapets contre le feu des Ennemis, on pouvait en­suite les baisser en forme de pont-levis pour passer plus aisément sur la rive défendue par les Saxons.

[9] Cette ville assez grande et peuplée est au confluent du Danube et de la Save ; elle est bâtie sur la rive droite du Danube, et défendue par un Château ou Citadelle élevée sur un roc. C’est la Capitale de la Servie ; elle était autrefois le Boulevard de la Chétienté ; elle fut cédée aux Turcs en 1739. Le siège de cette place en 1717 mérite d’avoir place ici. C’est un trait trop intéressant, et qui fait trop d’honneur à la Nation Germanique et aux armes chrétiennes pour ne pas s’y arrêter en passant si près. Après la reddition de Témeswar qui fut le fruit de la Bataille de Petervaradin l’an 1716, le Prince Eugène ne vit rien de plus avantageux qu’assiéger Belgrade ; il passa le Danube, s’approcha de la place et campa son Armée entre le fleuve et la Save. Une ligne solide de circonvallation, et une autre de contrevallation, s’étendaient d’un fleuve à l’autre, et enfermaient deux ponts de communication bien gardés, en mettant ses Troupes à couvert contre les sorties des assiégés et les attaques du dehors. Quatre bateaux armés couvraient ses ponts et défendaient le courant du Danube. Un camp volant, campé à Semlin aux ordres du Général Comte de Martigni assurait la communication de Petervaradin par terre et par eau. Ces dispositions d’un grand Général semblaient annoncer les succès qu’elles produisirent. La tranchée fut ouverte, et le feu des Batteries réduisait l’espérance des assiégés dans un prompt secours.

La Porte Ottomane s’était épuisée d’hommes et d’argent pour mettre en Campagne une Armée capable de rétablir la gloire de ses armes. Les peuples d’Asie et d’Afrique guidés par la vengeance et l’espoir du butin accoururent en foule ; et bientôt parut une Armée de deux cent mille hommes et une nombreuse artillerie.

Le 1er août elle occupa les hauteurs voisines du camp chrétien, et se retrancha. Nos lignes perfectionnées avec tout l’art possible ne leur parurent pas faciles à emporter ; ils s’approchèrent par des tranchées ; et le Prince Eugène se trouva lui-même assiégé dans son camp. Le feu et les travaux contre la ville continuaient toujours ; et ce Général observa attentivement l’Ennemi sans le craindre, en homme qui a prévu tout ce qui pourrait arriver, et qui a pris de justes mesures pour assurer le succès de son entreprise. Les Infidèles avaient déjà poussé leurs tranchées jusqu’à la portée du mousquet des retranchements chrétiens ; le Prince Eugène, sans s’étonner du danger, voyant que son Armée diminuait par les maladies, les blessés et les tués, connaissant d’ailleurs que l’Ennemi avait résolu d’attaquer et de forcer ses retranchements pour secourir la ville qui ne pouvait plus tenir, prit une résolution digne des Grecs et des Romains. Il renforça ses tranchées pour arrêter les sorties de la garnison, laissa sept mille hommes à la garde du camp, et marcha avec le reste de son Armée en trois Colonnes le 16 août, à une heure après minuit, temps auquel les Turcs encore occupés à pousser leurs travaux ne l’attendaient pas hors de ses retranchements. On délogea l’Ennemi de ses parallèles à coup de pique et de baïonnette ; on lui prit les batteries qui protégeaient ses ouvrages ; et le Canon fut pointé contre eux. Le jour parut ensuite ; mais un brouillard fort épais cacha aux Musulmans la disposition de nos Troupes, et quelque désordre auquel l’obscurité avait donné lieu ; car la Cavalerie ainsi que l’Infanterie avaient eu de la peine à traverser toutes les coupures et les tranchées des Turcs : on rangea les Troupes ; et les retranchements du camp de l’Ennemi furent attaqués avec la plus grande valeur. Les Turcs surpris et confus, incapables de donner des ordres ni de les suivre, parurent d’abord plus disposés à se laisser passer par les armes qu’à se défendre ; mais bientôt la fuite les délivra de ce péril ; ils voulurent se rallier pour recommencer le combat ; mais la plus grande partie irrésolue et encore épouvantée continua la retraite. Ils abandonnèrent leurs tentes, tout le bagage, l’artillerie, et les munitions. La Ville capitula le 17, et le 18 ils cédèrent une porte. Les habitants et la garnison sortirent le même jour au nombre de vingt-cinq mille hommes.

 

 

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