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Institut d'histoire
militaire comparée
Commission française
d'histoire militaire
Comte
V.D.S.G.
Abrégé de
la théorie militaire
Les détachements
sont nécessaires pour observer l’Ennemi, assurer les flancs et la
communication d’une Armée, et pour couvrir ses Magasins et ses
Convois. Notre Armée était obligée de s’affaiblir par de gros détachements
en Bohême, parce que c’est un pays ouvert, où il n’y a aucune place
forte, de même qu’en [72] Silésie, parce que ce pays est rempli de
forteresses dont nous n’étions pas maîtres. Il est cependant
avantageux d’en faire le moins qu’il est possible pour ne pas diminuer
ses forces.
Les
meilleurs détachements font les garnisons des places ; ils sont
toujours à portée d’incommoder l’Ennemi, et ne risquent d’être
enlevés que par un siège. Le roi de Prusse n’était pas sujet à faire
de si nombreux détachements ; ses Forteresses lui assuraient ses
mouvements et ses vivres, en ôtant le moyen à nos Corps d’observation
de s’étendre et d’agir librement. L’Ennemi s’attachait à nous
enlever ces Postes ; ce qui lui réussissait fort souvent, et
augmentait considérablement ses forces ; car il était accoutumé de
faire la répartition d’une Troupe prisonnière, comme d’un transport
de Recrues qui arrive à l’Armée : ce qui fait connaître combien
il importe de se bien défendre et de ne pas rendre légèrement son
Poste.
Il est
nécessaire de rappeler ces règles défensives que plusieurs ignorent, et
qui ont été pratiquées par des Officiers qui se sont fait connaître
par leur bravoure et leur mérite. Il est toujours dangereux de
s’instruire par sa propre expérience ; on risque d’être
souvent la dupe, et de faire plusieurs fautes avant d’en connaître les
causes et le moyen de les réparer. Il vaut mieux prévenir ce malheur
par son application, en apprenant les maximes que cette même expérience
nous a laissées pour règle.
[73]
Lorsqu’un Détachement arrive à son Poste, le Commandant va le visiter,
et prend ses précautions pour n’être pas surpris et pour soutenir une
attaque.
De la défense d’un
bourg
Si
c’est une ville ou un bourg, ses premiers soins sont de reconnaître
l’endroit pour en régler la garde, et placer les sentinelles. S’il
est entouré d’un mur avec un fossé, il en sera plus assuré contre les
surprises, et ne sera pas obligé de faire beaucoup travailler pour le
mettre en état de défense. Il faut reconnaître le contour de cette
muraille, observer les côtés les plus faibles, et qui prêtent de la
facilité à introduire du monde ; on y met une sentinelle pendant la
nuit. S’il se trouve quelque ouverture où la muraille est tombée, on
la fait réparer, ou si le temps ne le permet pas, on fait palissader
cette endroit par où l’Ennemi pourrait entrer. S’il y a plus de deux
portes dont l’une pour entrer et l’autre pour sortir, on les fait
fermer, et on jette du fumier derrière ou de la terre pour empêcher
l’Ennemi de les brûler, de les ouvrir, ou de les pétarder. On met les
deux autres en sûreté par [74] des palissades ou un retranchement
qu’on fait tirer pour les couvrir, quand le Commandant en a la
permission du Général dont il dépend, et qu’il doit informer de la
nature de son poste.
On
reconnaît les environs du lieu, les endroits par où l’Ennemi peut
venir, et ceux où il pourrait s’embusquer pendant la nuit pour
surprendre à la pointe du jour. S’il y a quelque hauteur à portée,
d’où l’Ennemi pourrait incommoder ceux qui sont dans la ville, on y
fait construire une Redoute bien palissadée ; et si ce poste est
de grande importance, on fait miner ce retranchement pour le faire
sauter quand l’Ennemi s’en sera rendu maître ; car on le délogerait
difficilement lorsqu’il s’en serait emparé.
On a
souvent remédié avec tant d’art à la faiblesse de ces postes, qu’il
a fallu beaucoup de monde et plus d’un jour pour les forcer. On se
ressouviendra de la défense des Prussiens à Gabel en Bohême :
cette petite ville dominée partout, qui n’avait qu’un mur faible et
fort bas, fut attaquée par le Corps des Grenadiers aux ordres du Général
Macquire. Ils franchirent les premiers obstacles ; et le détachement
de quatre bataillons Prussiens fut obligé de se retirer dans les maisons,
d’où ils firent un feu si violent, que les Grenadiers, qui avaient déjà
pénétré jusque dans la place, furent obligés d’abandonner
l’attaque et de se retirer avec perte. Le Général F. Z. M. Duc
d’Aremberg arriva le lendemain avec le corps de réserve qu’il [75]
commandait ; il fit ses dispositions pour leur empêcher la retraite,
et voulut les attaquer plus en règle : mais l’Ennemi capitula, et fut
fait prisonnier. Il était facile à ce détachement qui s’était fait
tant d’honneur à la première attaque, de profiter de la nuit pour se
retirer ; mais il ignorait le secours qui devait arriver. On voit par
cette exemple et quantité d’autres, que l’Ennemi n’est pas maître
d’un Poste pour y être entré : c’est une précaution nécessaire,
de se faire une retraite dans l’endroit même. Quand le Détachement
n’est que de cent ou deux cents hommes, on choisit une maison élevée
et solidement bâtie, ou si l’église avec son cimetière est située
avantageusement, on s’y défend à la faveur des créneaux [1]
percés dans la muraille. On retient une petite réserve pour faire des
sorties ; et cette retraite sert de citadelle quand on s’est
auparavant défendu aux endroits attaqués.
Du service journalier
Le
service intérieur se doit faire exactement, sans trop fatiguer le soldat,
pour ne pas lui donner sujet de déserter. Il faut peu de monde [76] en
service pendant le jour ; mais les gardes doivent être augmentées
la nuit. On envoie des patrouilles, et on tient une réserve qui
s’assemble dans une maison où elle passe la nuit habillée : le
reste doit être guêtré et habillé deux heures avant le jour. On a
encore soin de faire les quartiers proches les uns des autres, afin
d’avoir la troupe ensemble. Ces précautions feront la sûreté du poste
et du détachement, en ôtant aux Ennemis l’envie d’attaquer ;
car ils n’entreprennent souvent que lorsqu’ils sont instruits de la négligence
de celui qui commande.
De la défense d’un
village
Quand
un détachement occupe un poste ouvert, comme sont les villages, il est difficile
de se soutenir longtemps : aussi a-t-on soin de ne pas les exposer
souvent dans ces endroits. Il arrive cependant, faute d’autre poste plus
convenable, qu’on est obligé d’occuper ces villages comme font ceux
qui sont devant le front d’un camp ou devant les quartiers de l’Armée
pendant l’hiver. Ces Postes doivent être retranchés et soutenus à
temps : s’ils sont dominés, hors d’état d’être fortifiés,
et qu’on ait l’ordre de s’y défendre, on assemble sa Troupe dans
une maison bâtie de pierres, ou dans l’église, comme je l’ai déjà
dit : on fait occuper les maisons qui flanquent l’attaque, afin
de faire diversion et de se soutenir mutuellement.
Si
c’est une église, on s’applique à bien créneler les angles et les
flancs, qui sont des meurtrières qu’on ne peut approcher facilement :
on fait [77] occuper la tour qui domine et découvre partout. Il faut
une attention particulière pour la défense des portes : après
qu’on a ouvert plusieurs créneaux pour tirer au travers des planches,
on fait conduire des arbres entiers avec toutes leurs branches, qu’on
place devant pour en défendre l’approche à l’Ennemi qui tâche ordinairement
d’y mettre le feu. On range derrière ces portes quelques tonneaux
remplis de terre ou de fumier, qui servent de retranchement derrière
lequel on peut tirer et se défendre, quand il est parvenu à les
enfoncer ou à les brûler. Au reste, quoiqu’on soit quelquefois obligé
de se retirer dans une église, on ne doit pas oublier qu’on est dans un
lieu saint. Le soldat ne doit pas approcher de l’Autel, ni toucher à la
moindre chose. On a l’attention de faire ôter par un Prêtre les choses
sacrées et les ornements : alors Dieu permet qu’on endommage les
murs de son temple pour mieux conserver le sang chrétien contre la supériorité
de l’Ennemi. Quand il y a des Châteaux qui sont ordinairement mieux
flanqués, on doit les préférer pour la défense. Ce fut dans une
occasion semblable que le Comte de Saxe, depuis Maréchal de France,
poursuivi par des Polonais pendant la confédération en 1705, se réfugia
dans un village nommé Cracnik, où il se défendit dans une maison avec
autant de valeur que d’adresse [2] :
il n’était accompagné que de dix-huit personnes. Il posta deux ou
trois hommes dans chaque [78] chambre, avec ordre de percer le plancher
pour tirer d’en haut [3]
sur ceux qui entraient, et se plaça avec le
reste dans un endroit où il pouvait donner du secours, et soutenir ceux
qui en avaient besoin. Les Polonais qui voulurent entrer dans ces
chambres d’en-bas furent tués ; ils abandonnèrent cette attaque
pour escalader et monter par les fenêtres : le comte de Saxe ne
pouvant les empêcher partout, faute de monde, tua ceux qui étaient entrés ;
et l’Ennemi rebuté d’une résistance à laquelle il ne
s’attendait pas, se contenta de bloquer cette retraite.
Mais
bien que la maison fût entourée par quatre cents Cavaliers, le Comte
trouva moyen d’en sortir à la faveur de la nuit ; il surprit et
attaqua une de leurs gardes avec quatorze hommes qui lui restaient, et
se retira à Sandomir où il y avait garnison Saxonne.
Un
Officier courageux qui a envie de se défendre, sait tirer parti de tout,
et remédie aux dangers les plus pressants. On a soin de ménager la
munition et de ne pas faire tirer simplement pour faire du bruit, et épouvanter
l’Ennemi. Le soldat est toujours charmé de [79] tirailler ; il se
sert ensuite du prétexte de n’avoir plus de poudre pour obliger son
Commandant à se rendre. Il faut distinguer les fausses attaques, et ne
faire tirer que lorsque l’Ennemi est à soixante pas ; ce qui
l’empêchera d’avancer. Il est toujours honteux de se rendre pour
n’avoir su faire usage de sa munition ; ce dont on aperçoit par
le peu de monde qu’il en a coûté à l’Ennemi pour enlever le poste.
Quand
l’Ennemi se retire après une attaque, il faut toujours croire ce
mouvement suspect, ne pas s’abandonner à la poursuite des fuyards,
crainte d’être coupé et battu ; c’est souvent une feinte qui
lui donne toujours l’avantage de retourner, si on abandonne son Poste,
ou qu’on se néglige ensuite sur les précautions de les conserver et
de soutenir une seconde attaque. Le cas arrive qu’on est forcé de se
rendre après une longue résistance ; mais ce doit toujours être un
effet de la dernière extrémité, et quand on a mis tout en usage pour en
sortir avec honneur. C’est pourquoi quand on commence à désespérer du
succès, on demande à capituler et à se retirer avec le détachement. Si
l’Ennemi n’écoute aucune proposition, on tâche de se soutenir
jusqu’à la nuit, dont on profite pour faire la retraite les armes à la
main. Rien n’est si glorieux et ne mérite davantage les attentions des
Supérieurs, quand cette dernière disposition répond à la capacité et
à la valeur d’un Officier Commandant, qui s’est déjà distingué
dans la [80] défense de son Poste. On prend le plus court chemin pour
gagner des bois, des hauteurs, et des défilés, pour rejoindre l’Armée.
Il est
nécessaire, avant de finir, de dire un mot de l’Artillerie que
l’Ennemi peut conduire à l’attaque d’un poste. Elle fait du ravage,
et peut mettre le feu au bâtiment qu’on a choisi pour se défendre.
Elle peut même abattre un angle et faire une ouverture à la muraille ;
cela n’empêche pas d’opposer une vigoureuse résistance, et
d’attendre les dernières extrémités. Il faut du temps pour faire une
brèche, et allumer un bâtiment solide ; et si l’on ne peut
enclouer les pièces, il est toujours possible d’attendre le moment
favorable pour se retirer ou recevoir du secours, si on est à portée
d’être soutenu.
Charles
XII, roi de Suède, fut attaqué à Varniza [4]
par six mille Janissaires et vingt mille Tartares [5]
qui conduisaient vingt pièces de Canon. Il se défendit avec quarante
personnes [81] dont la plupart domestiques, dans une petite maison de bois
mal bâtie, sans pouvoir être forcé. Enfin les Turcs, honteux de perdre
beaucoup de monde sans réussir, changèrent l’attaque en blocus ;
et par le moyen de leur Artillerie, ils mirent le feu à la maison. Le
roi en sortit l’épée à la main pour gagner, avec ce qu’il avait de
monde, un bâtiment voisin, qui était de pierre, où logeait son
Chancelier Müllern ; mais il fut entraîné par le grand nombre de
Turcs qui le firent prisonnier [6].
La témérité de ce fait n’ôte rien de son mérite dans le genre de se
défendre.
Je
crois qu’un Commandant pourrait sortir d’un poste ouvert, quand il est
instruit (par les correspondances qu’il doit chercher d’entretenir
dans son voisinage) que l’Ennemi marche avec des forces supérieures et
de l’Artillerie pour l’attaquer, afin de lui tendre une embuscade [7],
de le surprendre en marche, d’enclouer les pièces, de les disperser,
et de lui causer le plus de tort possible. C’est un effet de la surprise
de battre le plus fort avec peu de monde.
La
Cavalerie n’a pas le même avantage pour défendre et soutenir un poste :
elle risque même d’être enlevée, si elle néglige les précautions
[82] nécessaires, pour s’empêcher d’être surprise. Elle doit être
instruite assez tôt de la marche de l’Ennemi, pour le recevoir en
ordre, ou se retirer à temps enlèvement d’un poste de Cavalerie est
une perte considérable ; et l’Ennemi tente souvent, quand il réussit
une fois. On préfère les endroits fermés d’une muraille pour faire
cantonner la Cavalerie. Il faut une garde en Campagne, pour envoyer
des patrouilles reconnaître à la pointe du jour et lors d’un
brouillard. Elle pose une sentinelle au clocher de l’église, pour découvrir
de loin ; et s’il y a quelque hauteur à portée, on y place une
vedette. À la moindre alarme toute la Troupe doit être à cheval ;
elle sort dans la plaine ; et le Commandant fait ses dispositions
pour combattre ou pour se retirer.
Je
terminerai cet article par une réflexion sur la conduite qu’il faut
tenir avec les habitants du lieu où on est en détachement. Il faut
s’en défier sans cependant faire paraître aucun soupçon ; on ne
doit jamais leur rien confier d’intéressant, ni leur apprendre les
ordres qu’on a reçus, et ce qu’on est d’intention de faire. Il faut
avoir de la fermeté pour ne pas se laisser corrompre ou persuader de
faire une bassesse. Ils s’épouvantent de la moindre chose ; tout
leur est suspect ; et ils emploient souvent plusieurs ressorts, pour
porter un commandant à rendre son poste après une légère résistance.
Ils intimident souvent le soldat : c’est pourquoi il est bon [83]
de s’informer quelquefois des discours qu’on leur tient. Un Commandant
doit tâcher de se faire aimer des habitants, d’entretenir la
discipline parmi sa troupe, de réparer les torts de ceux qui se plaignent ;
il doit être désintéressé, et même généreux s’il a les moyens de
faire paraître cette dernière vertu. Il est dangereux de les avoir
contre soi et de leur donner sujet de mécontentement. On doit compter
alors d’être entouré d’Ennemis, d’autant plus à craindre qu’ils
agissent secrètement. Ils deviennent les espions dont l’intérêt
commun est de vous perdre. Ils débauchent les soldats, introduisent
l’Ennemi, ou l’instruisent des moindres particularités qui l’intéressent.
Je
n’ai pas parlé du bagage ; car il n’en faut d’autre en détachement,
que celui qu’on veut perdre.
L’Ennemi
est également obligé de faire des Détachements ; il ne peut avoir
assez de places fortes pour se passer absolument de cette nécessité ;
leur situation d’ailleurs ne répond pas toujours aux mouvements qu’il
est obligé de faire pendant une Campagne. Mr. Ray de Saint-Genies [84] en
parle ainsi : Il y a des postes
pour couvrir un pays ou pour la sûreté des Convois : on doit priver
l’Ennemi, s’il est possible, des uns comme des autres. L’enlèvement
de ceux qui couvrent un pays établit sûrement les contributions et donne
aux partis le moyen de pénétrer et de revenir en sûreté enlèvement de
ceux qui favorisent les Convois, en rend la conduite au camp plus difficile,
en entraîne souvent la perte, et oblige l’Ennemi d’abandonner une
entreprise, ou une position préjudiciable pour se rapprocher des lieux
d’où il tire ses vivres.
L’attaque
de ces Détachements se règle sur leur situation : il faut
s’instruire de leur force, des précautions intérieures du Commandant,
s’il est vigilant ; car c’est en quoi consiste sa sûreté ;
si sa Troupe fait le service avec exactitude, ou si elle le néglige. On
s’informe aux déserteurs et aux paysans des particularités qu’on veut
savoir ; et on envoie des soldats déguisés en paysans pour observer
les choses de plus près. On examine encore si ce poste peut être secouru,
et en combien de temps. Ces réflexions finies, on règle son plan pour
attaquer avec les précautions ordinaires,
pour le surprendre une ou deux heures avant le jour : ce dernier parti
est toujours le meilleur, surtout lorsque ce poste peut-être secouru. On
attaque par les endroits les plus faibles et les moins gardés. On combine
l’éloignement et le temps de la marche, afin de ne pas arriver trop tôt
ni trop tard. On risque toujours d’être découvert, [85] quand on doit
s’arrêter, et retarder l’opération lorsqu’on est arrivé ; et
l’affaire est souvent manquée lorsqu’on n’arrive pas à temps.
Quand tout est disposé, on fait une fausse attaque avec des cris, et un
grand feu de mousquetterie dans un endroit, tandis qu’on force le passage
par où on veut entrer, avec la baïonnette sans tirer, pour ne point perdre
de temps, et ne point mettre la confusion parmi ses gens. Souvent les deux
attaques réussissent, et on entre par deux endroits. On a la précaution, dès
qu’on est entré, de tenir les soldats en ordre : personne ne peut
sortir de son rang ; on range la Troupe dans une rue ou sur la place ;
et on détache plusieurs piquets de trois ou quatre hommes, pour pénétrer
plus avant dans différents endroits, afin d’empêcher le ralliement de
l’Ennemi et de tirer sur ceux qu’ils rencontrent. On attend le jour dans
cette situation afin de terminer ce qu’il reste à faire.
Quand
l’Ennemi s’est précautionné dans l’intérieur, comme je l’ai marqué
dans l’article précédent, qu’il fait feu des fenêtres ou de ses créneaux,
l’attaque en deviendra plus difficile. On fait sommer le Commandant de se
rendre, en le menaçant de mettre le feu à son poste ; et s’il n’écoute
pas ces raisons qui n’épouvantent jamais un Officier qui connaît son
avantage, on commence l’attaque par les portes qu’il faut tâcher de
rompre ou de brûler. Si elles sont flanquées par un feu de côté, qui
sort des créneaux, et qu’on ne puisse les approcher, on [86] tâche de
faire taire ce feu ; on masque les créneaux avec des portes de grange
ou de maison, qu’on appuie contre la muraille ; on se loge dans les
maisons à portée pour tirer sur ceux qui se défendent, et on escalade la
maison si on ne peut réussir autrement : une partie de la Troupe
doit toujours rester en réserve hors de la portée du fusil.
On fait
plusieurs petites attaques avec peu de monde, par là on ménage sa
munition, en obligeant l’Ennemi de perdre la sienne ; et lorsque
l’affaire est bien engagée partout, qu’on perd du temps sans remporter
d’avantage, on fait agir sa réserve, afin de ranimer et terminer
l’action. Si on a de l’Artillerie, on fait tirer sur l’angle du bâtiment,
afin d’avoir bientôt une ouverture pour entrer ; ou on abat le mur
qui flanque l’attaque où les créneaux sont les plus dangereux. Quand il
y a de la Cavalerie, on la tient encore en réserve pour l’opposer à
celle de l’Ennemi, ou empêcher sa retraite.
On
emploie souvent la ruse pour se rendre maître d’un détachement qui est
dans un poste avantageux, fortifié, et qui pourrait faire une longue résistance :
on s’approche à la faveur d’une nuit obscure ; on se tient en
embuscade dans un bois ou derrière une colline à portée. À la pointe du
jour, lorsque les ponts s’ouvrent, on envoie huit à dix soldats adroits,
habillés et travestis en paysans qui vont au marché, et qui ont des
pistolets cachés sous leurs habits. Ces soldats [87] doivent surprendre la
sentinelle et la garde ; ils tuent ce qui fait résistance ; ils
prennent les fusils et doivent garder la porte jusqu’à ce que la Troupe
sortie de son embuscade, arrive pour les soutenir et pénétrer dans la
ville. Il faut du temps à ceux qui sont dedans pour être instruits de
cette alarme, pour accourir au secours, pour assembler et ranger le détachement ;
ce qui donne toujours occasion à celui qui entreprend sagement, avec secret
et vivacité, de réussir dans ces sortes d’entreprises dont plusieurs ont
été la dupe. Pour mieux s’assurer des portes, d’autres proposent
d’envoyer un chariot de paysan chargé de pierres, de fumier, ou de quelque
autre chose de pesant, lequel conduit par des soldats travestis reste sous
la porte de la ville, afin d’ôter la possibilité de la refermer ;
ce chariot [8]
s’il est couvert, peut encore cacher du monde. On se sert aussi du pétard
pour rompre [88] ces portes, et de plusieurs autres ruses que les circonstances
font naître.
Celui qui
attaque doit prendre plusieurs précautions, lorsqu’il a pénétré dans
la ville. Il n’en est pas le maître pour y être entré ; il risque
d’être repoussé, et de ne rien effectuer, s’il ne se conduit avec
cette prudence qui produit les succès et couronne les entreprises les plus
difficiles. On envoie un Officier avec dix ou quinze hommes à la maison du
Commandant pour le prendre prisonnier ; on fait attaquer le Corps de
Garde de cet endroit, dont il faut se rendre maître sans perdre de temps.
S’il y a de l’Artillerie, il faut s’en saisir d’abord, la faire
enclouer ; ou si on trouve de la munition, on fait tirer sur la ville
pour épouvanter les habitants. On range le reste de la Troupe sur la place
ou ailleurs ; et on défend aux soldats de quitter leur rang, afin de
pouvoir envoyer du secours où il est nécessaire. Si l’Ennemi commence à
tirer des fenêtres, on fait enfoncer la porte de quelques maisons qu’on
fait occuper pour tirer de là sur ceux qui se défendent. Si l’Ennemi est
logé dans des casernes, où il veuille se défendre, ou fait occuper les
maisons à portée pour les bloquer, d’où on tire sur eux, tandis qu’on
fait attaquer les portes et les fenêtres de ces casernes. On réussit plus
aisément dans ces sortes d’attaques, quand on connaît l’intérieur de
la ville ou du bourg où l’Ennemi se défend.
[89] À
la faveur d’une embuscade on peut encore surprendre un détachement en
plein midi, parce qu’alors les Officiers sont à table, et les soldats
dorment, ou sont dispersés à la promenade ou dans les cabarets.
On doit
prendre des précautions, quand l’Ennemi surpris, abandonne un poste, et
se retire avec tout son détachement ; car il pourrait profiter de
quelque négligence, et reprendre son poste. Le roi de Suède attaqua au
mois de Janvier en 1708 le Czar des Russes Pierre I. qui était avec deux
mille hommes à Grodno [9] :
cette surprise où il s’agissait de l’enlèvement et de la perte du
Czar, s’exécuta avec six cents chevaux, à la faveur de quelques marches
forcées qu’ils firent pour s’approcher de cette ville. Les Moscovites
qui ne s’étaient pas préparés contre une attaque, ne firent aucune résistance
et se sauvèrent. Le roi, maître d’un endroit où il venait de manquer un
aussi beau coup, y passa la nuit pour se reposer. Il était minuit, lorsque
les Suédois livrés au plus profond sommeil se réveillèrent au bruit du
canon et de la mousquetterie. Les Russes revenus avec des forces supérieures,
attaquaient ce poste qu’ils avaient abandonné. Par bonheur, le roi de Suède
avait posté une garde de trente hommes à l’entrée de la ville, du côté
de l’Ennemi : [90] la défense de cette garde donna le temps à la
Cavalerie de monter à cheval, et de repousser les Russes, sans quoi le
monarque suédois était pris dans les filets qu’il avait tendus.
Cet
exemple montre qu’on ne doit jamais trop s’abandonner à la bonne
fortune, qui peut changer subitement, lorsque l’Ennemi qui a reçu du
secours retourne sur ses pas pour reprendre sa revanche. On permet
quelquefois le pillage, quand on veut user de représailles ou punir les
habitants qui se sont défendus ; mais pour éviter ce désordre qui
fait tant de malheureux, et qui a toujours de mauvaises suites, il vaut
mieux faire contribuer l’endroit, donner des rafraîchissements aux
soldats et leur distribuer quelque argent ; ce qui rend tout le monde
content sans ruiner personne.
Quand on
veut surprendre un poste éloigné de dix à douze lieues, il faut beaucoup
de diligence dans la marche, de crainte que l’Ennemi instruit et précautionné
n’empêche la retraite des Troupes qui voulaient l’attaquer. On fait monter
l’Infanterie nécessaire sur des chariots, ou en croupe de la Cavalerie ;
on conduit des pétards pour briser les portes, et des grenades. On marche
la nuit pour ne pas être découvert ; on empêche les soldats de
s’écarter pour chercher des vivres dans les villages, dont on doit être
pourvu ; on reste embusqué le jour, et on règle l’heure
d’attaquer selon les meilleurs circonstances pour réussir.
[91] On
observe dans les surprises de postes, où l’Ennemi a de grandes ressources
pour se bien défendre, d’attaquer vivement, afin de l’empêcher de se
reconnaître ; il faut avoir prévu les obstacles qu’on doit
surmonter, et s’y prendre avec résolution : car si l’affaire traîne
en longueur, l’assaillant se rebute et se désespère, tandis que celui
qui est attaqué reprend courage, et a le temps de multiplier ses dispositions
défensives. On pense encore à faire sa retraite en ordre, quand
l’affaire ne réussit pas ; il est toujours moins honteux
d’attaquer dix fois sans réussir, quand on n’a rien à se reprocher sur
ses dispositions, que d’être attaqué une seule fois et de se mal défendre.
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