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Revue Internationale d'Histoire Militaire
 

Institut d'histoire militaire comparée

Commission française d'histoire militaire

 

Comte V.D.S.G. 

 

Abrégé de la théorie militaire 

 

Article XIII
Des détachements, et des postes

 

 

Les détachements sont nécessaires pour observer l’Ennemi, assurer les flancs et la communication d’une Ar­mée, et pour couvrir ses Magasins et ses Convois. Notre Ar­mée était obligée de s’affaiblir par de gros détachements en Bohême, parce que c’est un pays ouvert, où il n’y a aucune place forte, de même qu’en [72] Silésie, parce que ce pays est rempli de forteresses dont nous n’étions pas maîtres. Il est cependant avantageux d’en faire le moins qu’il est possible pour ne pas diminuer ses forces.

Les meilleurs détachements font les garnisons des places ; ils sont toujours à portée d’incommoder l’Ennemi, et ne risquent d’être enlevés que par un siège. Le roi de Prusse n’était pas sujet à faire de si nombreux détachements ; ses Forteresses lui assuraient ses mouvements et ses vivres, en ôtant le moyen à nos Corps d’observation de s’étendre et d’agir librement. L’Ennemi s’attachait à nous enlever ces Postes ; ce qui lui réussissait fort souvent, et augmentait considérablement ses forces ; car il était accoutumé de faire la répartition d’une Troupe prisonnière, comme d’un trans­port de Recrues qui arrive à l’Armée : ce qui fait connaître combien il importe de se bien défendre et de ne pas rendre légèrement son Poste.

Il est nécessaire de rappeler ces règles défensives que plusieurs ignorent, et qui ont été pratiquées par des Officiers qui se sont fait connaître par leur bravoure et leur mérite. Il est toujours dangereux de s’instruire par sa propre expé­rience ; on risque d’être souvent la dupe, et de faire plusieurs fautes avant d’en connaître les causes et le moyen de les ré­parer. Il vaut mieux prévenir ce malheur par son applica­tion, en apprenant les maximes que cette même expérience nous a laissées pour règle.

 

Article XIV

Des moyens d’assurer son Poste et de le défendre

 

 

[73] Lorsqu’un Détachement arrive à son Poste, le Commandant va le visiter, et prend ses précautions pour n’être pas surpris et pour soutenir une attaque.

De la défense d’un bourg

Si c’est une ville ou un bourg, ses premiers soins sont de reconnaître l’endroit pour en régler la garde, et placer les sentinelles. S’il est entouré d’un mur avec un fossé, il en sera plus assuré contre les surprises, et ne sera pas obligé de faire beaucoup travailler pour le mettre en état de défense. Il faut reconnaître le contour de cette muraille, observer les côtés les plus faibles, et qui prêtent de la facilité à introduire du monde ; on y met une sentinelle pendant la nuit. S’il se trouve quelque ouverture où la muraille est tombée, on la fait réparer, ou si le temps ne le permet pas, on fait palissa­der cette endroit par où l’Ennemi pourrait entrer. S’il y a plus de deux portes dont l’une pour entrer et l’autre pour sortir, on les fait fermer, et on jette du fumier derrière ou de la terre pour empêcher l’Ennemi de les brûler, de les ouvrir, ou de les pétarder. On met les deux autres en sûreté par [74] des palissades ou un retranchement qu’on fait tirer pour les couvrir, quand le Commandant en a la permission du Géné­ral dont il dépend, et qu’il doit informer de la nature de son poste.

On reconnaît les environs du lieu, les endroits par où l’Ennemi peut venir, et ceux où il pourrait s’embusquer pen­dant la nuit pour surprendre à la pointe du jour. S’il y a quelque hauteur à portée, d’où l’Ennemi pourrait incommo­der ceux qui sont dans la ville, on y fait construire une Re­doute bien palissadée ; et si ce poste est de grande impor­tance, on fait miner ce retranchement pour le faire sauter quand l’Ennemi s’en sera rendu maître ; car on le délogerait difficilement lorsqu’il s’en serait emparé.

On a souvent remédié avec tant d’art à la faiblesse de ces postes, qu’il a fallu beaucoup de monde et plus d’un jour pour les forcer. On se ressouviendra de la défense des Prus­siens à Gabel en Bohême : cette petite ville dominée partout, qui n’avait qu’un mur faible et fort bas, fut attaquée par le Corps des Grenadiers aux ordres du Général Macquire. Ils franchirent les premiers obstacles ; et le détachement de quatre bataillons Prussiens fut obligé de se retirer dans les maisons, d’où ils firent un feu si violent, que les Grenadiers, qui avaient déjà pénétré jusque dans la place, furent obligés d’abandonner l’attaque et de se retirer avec perte. Le Géné­ral F. Z. M. Duc d’Aremberg arriva le lendemain avec le corps de réserve qu’il [75] commandait ; il fit ses dispositions pour leur empêcher la retraite, et voulut les attaquer plus en règle : mais l’Ennemi capitula, et fut fait prisonnier. Il était facile à ce détachement qui s’était fait tant d’honneur à la première attaque, de profiter de la nuit pour se retirer ; mais il ignorait le secours qui devait arriver. On voit par cette exemple et quantité d’autres, que l’Ennemi n’est pas maître d’un Poste pour y être entré : c’est une précaution néces­saire, de se faire une retraite dans l’endroit même. Quand le Détachement n’est que de cent ou deux cents hommes, on choisit une maison élevée et solidement bâtie, ou si l’église avec son cimetière est située avantageusement, on s’y défend à la faveur des créneaux [1] percés dans la muraille. On re­tient une petite réserve pour faire des sorties ; et cette re­traite sert de citadelle quand on s’est auparavant défendu aux endroits attaqués.

Du service journalier

Le service intérieur se doit faire exactement, sans trop fatiguer le soldat, pour ne pas lui donner sujet de déserter. Il faut peu de monde [76] en service pendant le jour ; mais les gardes doivent être augmentées la nuit. On envoie des pa­trouilles, et on tient une réserve qui s’assemble dans une maison où elle passe la nuit habillée : le reste doit être guê­tré et habillé deux heures avant le jour. On a encore soin de faire les quartiers proches les uns des autres, afin d’avoir la troupe ensemble. Ces précautions feront la sûreté du poste et du détachement, en ôtant aux Ennemis l’envie d’attaquer ; car ils n’entreprennent souvent que lorsqu’ils sont instruits de la négligence de celui qui commande.

De la défense d’un village

Quand un détachement occupe un poste ouvert, comme sont les villages, il est difficile de se soutenir long­temps : aussi a-t-on soin de ne pas les exposer souvent dans ces endroits. Il arrive cependant, faute d’autre poste plus convenable, qu’on est obligé d’occuper ces villages comme font ceux qui sont devant le front d’un camp ou devant les quartiers de l’Armée pendant l’hiver. Ces Postes doivent être retranchés et soutenus à temps : s’ils sont dominés, hors d’état d’être fortifiés, et qu’on ait l’ordre de s’y défendre, on assemble sa Troupe dans une maison bâtie de pierres, ou dans l’église, comme je l’ai déjà dit : on fait occuper les mai­sons qui flanquent l’attaque, afin de faire diversion et de se soutenir mutuellement.

Si c’est une église, on s’applique à bien créneler les angles et les flancs, qui sont des meurtrières qu’on ne peut approcher facilement : on fait [77] occuper la tour qui do­mine et découvre partout. Il faut une attention particulière pour la défense des portes : après qu’on a ouvert plusieurs créneaux pour tirer au travers des planches, on fait conduire des arbres entiers avec toutes leurs branches, qu’on place devant pour en défendre l’approche à l’Ennemi qui tâche or­dinairement d’y mettre le feu. On range derrière ces portes quelques tonneaux remplis de terre ou de fumier, qui ser­vent de retranchement derrière lequel on peut tirer et se dé­fendre, quand il est parvenu à les enfoncer ou à les brûler. Au reste, quoiqu’on soit quelquefois obligé de se retirer dans une église, on ne doit pas oublier qu’on est dans un lieu saint. Le soldat ne doit pas approcher de l’Autel, ni toucher à la moindre chose. On a l’attention de faire ôter par un Prêtre les choses sacrées et les ornements : alors Dieu permet qu’on endommage les murs de son temple pour mieux conserver le sang chrétien contre la supériorité de l’Ennemi. Quand il y a des Châteaux qui sont ordinairement mieux flanqués, on doit les préférer pour la défense. Ce fut dans une occasion semblable que le Comte de Saxe, depuis Maréchal de France, poursuivi par des Polonais pendant la confédération en 1705, se réfugia dans un village nommé Cracnik, où il se défendit dans une maison avec autant de valeur que d’adresse [2] : il n’était accompagné que de dix-huit personnes. Il posta deux ou trois hommes dans chaque [78] chambre, avec ordre de percer le plancher pour tirer d’en haut [3] sur ceux qui en­traient, et se plaça avec le reste dans un endroit où il pou­vait donner du secours, et soutenir ceux qui en avaient be­soin. Les Polonais qui voulurent entrer dans ces chambres d’en-bas furent tués ; ils abandonnèrent cette attaque pour escalader et monter par les fenêtres : le comte de Saxe ne pouvant les empêcher partout, faute de monde, tua ceux qui étaient entrés ; et l’Ennemi rebuté d’une résistance à la­quelle il ne s’attendait pas, se contenta de bloquer cette re­traite.

Mais bien que la maison fût entourée par quatre cents Cavaliers, le Comte trouva moyen d’en sortir à la faveur de la nuit ; il surprit et attaqua une de leurs gardes avec qua­torze hommes qui lui restaient, et se retira à Sandomir où il y avait garnison Saxonne.

Un Officier courageux qui a envie de se défendre, sait tirer parti de tout, et remédie aux dangers les plus pres­sants. On a soin de ménager la munition et de ne pas faire tirer simplement pour faire du bruit, et épouvanter l’Ennemi. Le soldat est toujours charmé de [79] tirailler ; il se sert ensuite du prétexte de n’avoir plus de poudre pour obliger son Commandant à se rendre. Il faut distinguer les fausses attaques, et ne faire tirer que lorsque l’Ennemi est à soixante pas ; ce qui l’empêchera d’avancer. Il est toujours honteux de se rendre pour n’avoir su faire usage de sa muni­tion ; ce dont on aperçoit par le peu de monde qu’il en a coûté à l’Ennemi pour enlever le poste.

Quand l’Ennemi se retire après une attaque, il faut toujours croire ce mouvement suspect, ne pas s’abandonner à la poursuite des fuyards, crainte d’être coupé et battu ; c’est souvent une feinte qui lui donne toujours l’avantage de re­tourner, si on abandonne son Poste, ou qu’on se néglige en­suite sur les précautions de les conserver et de soutenir une seconde attaque. Le cas arrive qu’on est forcé de se rendre après une longue résistance ; mais ce doit toujours être un effet de la dernière extrémité, et quand on a mis tout en usage pour en sortir avec honneur. C’est pourquoi quand on commence à désespérer du succès, on demande à capituler et à se retirer avec le détachement. Si l’Ennemi n’écoute au­cune proposition, on tâche de se soutenir jusqu’à la nuit, dont on profite pour faire la retraite les armes à la main. Rien n’est si glorieux et ne mérite davantage les attentions des Supérieurs, quand cette dernière disposition répond à la capacité et à la valeur d’un Officier Commandant, qui s’est déjà distingué dans la [80] défense de son Poste. On prend le plus court chemin pour gagner des bois, des hauteurs, et des défilés, pour rejoindre l’Armée.

Il est nécessaire, avant de finir, de dire un mot de l’Artillerie que l’Ennemi peut conduire à l’attaque d’un poste. Elle fait du ravage, et peut mettre le feu au bâtiment qu’on a choisi pour se défendre. Elle peut même abattre un angle et faire une ouverture à la muraille ; cela n’empêche pas d’opposer une vigoureuse résistance, et d’attendre les dernières extrémités. Il faut du temps pour faire une brèche, et allumer un bâtiment solide ; et si l’on ne peut enclouer les pièces, il est toujours possible d’attendre le moment favora­ble pour se retirer ou recevoir du secours, si on est à portée d’être soutenu.

Charles XII, roi de Suède, fut attaqué à Varniza [4] par six mille Janissaires et vingt mille Tartares [5] qui condui­saient vingt pièces de Canon. Il se défendit avec quarante personnes [81] dont la plupart domestiques, dans une petite maison de bois mal bâtie, sans pouvoir être forcé. Enfin les Turcs, honteux de perdre beaucoup de monde sans réussir, changèrent l’attaque en blocus ; et par le moyen de leur Ar­tillerie, ils mirent le feu à la maison. Le roi en sortit l’épée à la main pour gagner, avec ce qu’il avait de monde, un bâti­ment voisin, qui était de pierre, où logeait son Chancelier Müllern ; mais il fut entraîné par le grand nombre de Turcs qui le firent prisonnier [6]. La témérité de ce fait n’ôte rien de son mérite dans le genre de se défendre.

Je crois qu’un Commandant pourrait sortir d’un poste ouvert, quand il est instruit (par les correspondances qu’il doit chercher d’entretenir dans son voisinage) que l’Ennemi marche avec des forces supérieures et de l’Artillerie pour l’attaquer, afin de lui tendre une embuscade [7], de le surpren­dre en marche, d’enclouer les pièces, de les disperser, et de lui causer le plus de tort possible. C’est un effet de la sur­prise de battre le plus fort avec peu de monde.

La Cavalerie n’a pas le même avantage pour défendre et soutenir un poste : elle risque même d’être enlevée, si elle néglige les précautions [82] nécessaires, pour s’empêcher d’être surprise. Elle doit être instruite assez tôt de la marche de l’Ennemi, pour le recevoir en ordre, ou se retirer à temps enlèvement d’un poste de Cavalerie est une perte considéra­ble ; et l’Ennemi tente souvent, quand il réussit une fois. On préfère les endroits fermés d’une muraille pour faire canton­ner la Cavalerie. Il faut une garde en Campagne, pour en­voyer des patrouilles reconnaître à la pointe du jour et lors d’un brouillard. Elle pose une sentinelle au clocher de l’église, pour découvrir de loin ; et s’il y a quelque hauteur à portée, on y place une vedette. À la moindre alarme toute la Troupe doit être à cheval ; elle sort dans la plaine ; et le Commandant fait ses dispositions pour combattre ou pour se retirer.

Je terminerai cet article par une réflexion sur la conduite qu’il faut tenir avec les habitants du lieu où on est en détachement. Il faut s’en défier sans cependant faire paraître aucun soupçon ; on ne doit jamais leur rien confier d’intéressant, ni leur apprendre les ordres qu’on a reçus, et ce qu’on est d’intention de faire. Il faut avoir de la fermeté pour ne pas se laisser corrompre ou persuader de faire une bassesse. Ils s’épouvantent de la moindre chose ; tout leur est suspect ; et ils emploient souvent plusieurs ressorts, pour porter un commandant à rendre son poste après une légère résistance. Ils intimident souvent le soldat : c’est pourquoi il est bon [83] de s’informer quelquefois des discours qu’on leur tient. Un Commandant doit tâcher de se faire aimer des ha­bitants, d’entretenir la discipline parmi sa troupe, de réparer les torts de ceux qui se plaignent ; il doit être désintéressé, et même généreux s’il a les moyens de faire paraître cette der­nière vertu. Il est dangereux de les avoir contre soi et de leur donner sujet de mécontentement. On doit compter alors d’être entouré d’Ennemis, d’autant plus à craindre qu’ils agissent secrètement. Ils deviennent les espions dont l’inté­rêt commun est de vous perdre. Ils débauchent les sol­dats, introduisent l’Ennemi, ou l’instruisent des moindres particularités qui l’intéressent.

Je n’ai pas parlé du bagage ; car il n’en faut d’autre en détachement, que celui qu’on veut perdre.

 

Article XV
De la façon d’attaquer un poste

 

 

L’Ennemi est également obligé de faire des Détache­ments ; il ne peut avoir assez de places fortes pour se passer absolument de cette nécessité ; leur situation d’ailleurs ne répond pas toujours aux mouvements qu’il est obligé de faire pendant une Campagne. Mr. Ray de Saint-Genies [84] en parle ainsi : Il y a des postes pour couvrir un pays ou pour la sûreté des Convois : on doit priver l’Ennemi, s’il est possible, des uns comme des autres. L’enlèvement de ceux qui couvrent un pays établit sûrement les contributions et donne aux par­tis le moyen de pénétrer et de revenir en sûreté enlèvement de ceux qui favorisent les Convois, en rend la conduite au camp plus difficile, en entraîne souvent la perte, et oblige l’Ennemi d’abandonner une entreprise, ou une position préjudiciable pour se rapprocher des lieux d’où il tire ses vivres.

L’attaque de ces Détachements se règle sur leur situa­tion : il faut s’instruire de leur force, des précautions inté­rieures du Commandant, s’il est vigilant ; car c’est en quoi consiste sa sûreté ; si sa Troupe fait le service avec exacti­tude, ou si elle le néglige. On s’informe aux déserteurs et aux paysans des particularités qu’on veut savoir ; et on envoie des soldats déguisés en paysans pour observer les choses de plus près. On examine encore si ce poste peut être secouru, et en combien de temps. Ces réflexions finies, on règle son plan pour attaquer avec les précautions ordinaires, pour le surprendre une ou deux heures avant le jour : ce dernier parti est toujours le meilleur, surtout lorsque ce poste peut-être secouru. On attaque par les endroits les plus faibles et les moins gardés. On combine l’éloignement et le temps de la marche, afin de ne pas arriver trop tôt ni trop tard. On ris­que toujours d’être découvert, [85] quand on doit s’arrêter, et retarder l’opération lorsqu’on est arrivé ; et l’affaire est sou­vent manquée lorsqu’on n’arrive pas à temps. Quand tout est disposé, on fait une fausse attaque avec des cris, et un grand feu de mousquetterie dans un endroit, tandis qu’on force le passage par où on veut entrer, avec la baïonnette sans tirer, pour ne point perdre de temps, et ne point mettre la confu­sion parmi ses gens. Souvent les deux attaques réussissent, et on entre par deux endroits. On a la précaution, dès qu’on est entré, de tenir les soldats en ordre : personne ne peut sortir de son rang ; on range la Troupe dans une rue ou sur la place ; et on détache plusieurs piquets de trois ou quatre hommes, pour pénétrer plus avant dans différents endroits, afin d’empêcher le ralliement de l’Ennemi et de tirer sur ceux qu’ils rencontrent. On attend le jour dans cette situa­tion afin de terminer ce qu’il reste à faire.

Quand l’Ennemi s’est précautionné dans l’intérieur, comme je l’ai marqué dans l’article précédent, qu’il fait feu des fenêtres ou de ses créneaux, l’attaque en deviendra plus difficile. On fait sommer le Commandant de se rendre, en le menaçant de mettre le feu à son poste ; et s’il n’écoute pas ces raisons qui n’épouvantent jamais un Officier qui connaît son avantage, on commence l’attaque par les portes qu’il faut tâcher de rompre ou de brûler. Si elles sont flanquées par un feu de côté, qui sort des créneaux, et qu’on ne puisse les ap­procher, on [86] tâche de faire taire ce feu ; on masque les créneaux avec des portes de grange ou de maison, qu’on ap­puie contre la muraille ; on se loge dans les maisons à portée pour tirer sur ceux qui se défendent, et on escalade la mai­son si on ne peut réussir autrement : une partie de la Troupe doit toujours rester en réserve hors de la portée du fusil.

On fait plusieurs petites attaques avec peu de monde, par là on ménage sa munition, en obligeant l’Ennemi de per­dre la sienne ; et lorsque l’affaire est bien engagée partout, qu’on perd du temps sans remporter d’avantage, on fait agir sa réserve, afin de ranimer et terminer l’action. Si on a de l’Artillerie, on fait tirer sur l’angle du bâtiment, afin d’avoir bientôt une ouverture pour entrer ; ou on abat le mur qui flanque l’attaque où les créneaux sont les plus dangereux. Quand il y a de la Cavalerie, on la tient encore en réserve pour l’opposer à celle de l’Ennemi, ou empêcher sa retraite.

On emploie souvent la ruse pour se rendre maître d’un détachement qui est dans un poste avantageux, fortifié, et qui pourrait faire une longue résistance : on s’approche à la faveur d’une nuit obscure ; on se tient en embuscade dans un bois ou derrière une colline à portée. À la pointe du jour, lorsque les ponts s’ouvrent, on envoie huit à dix soldats adroits, habillés et travestis en paysans qui vont au marché, et qui ont des pistolets cachés sous leurs habits. Ces soldats [87] doivent surprendre la sentinelle et la garde ; ils tuent ce qui fait résistance ; ils prennent les fusils et doivent garder la porte jusqu’à ce que la Troupe sortie de son embuscade, arrive pour les soutenir et pénétrer dans la ville. Il faut du temps à ceux qui sont dedans pour être instruits de cette alarme, pour accourir au secours, pour assembler et ranger le détachement ; ce qui donne toujours occasion à celui qui entreprend sagement, avec secret et vivacité, de réussir dans ces sortes d’entreprises dont plusieurs ont été la dupe. Pour mieux s’assurer des portes, d’autres proposent d’envoyer un chariot de paysan chargé de pierres, de fumier, ou de quel­que autre chose de pesant, lequel conduit par des soldats travestis reste sous la porte de la ville, afin d’ôter la possibi­lité de la refermer ; ce chariot [8] s’il est couvert, peut encore cacher du monde. On se sert aussi du pétard pour rompre [88] ces portes, et de plusieurs autres ruses que les circons­tances font naître.

Celui qui attaque doit prendre plusieurs précautions, lorsqu’il a pénétré dans la ville. Il n’en est pas le maître pour y être entré ; il risque d’être repoussé, et de ne rien effectuer, s’il ne se conduit avec cette prudence qui produit les succès et couronne les entreprises les plus difficiles. On envoie un Officier avec dix ou quinze hommes à la maison du Com­mandant pour le prendre prisonnier ; on fait attaquer le Corps de Garde de cet endroit, dont il faut se rendre maître sans perdre de temps. S’il y a de l’Artillerie, il faut s’en saisir d’abord, la faire enclouer ; ou si on trouve de la munition, on fait tirer sur la ville pour épouvanter les habitants. On range le reste de la Troupe sur la place ou ailleurs ; et on défend aux soldats de quitter leur rang, afin de pouvoir envoyer du secours où il est nécessaire. Si l’Ennemi commence à tirer des fenêtres, on fait enfoncer la porte de quelques maisons qu’on fait occuper pour tirer de là sur ceux qui se défendent. Si l’Ennemi est logé dans des casernes, où il veuille se dé­fendre, ou fait occuper les maisons à portée pour les bloquer, d’où on tire sur eux, tandis qu’on fait attaquer les portes et les fenêtres de ces casernes. On réussit plus aisément dans ces sortes d’attaques, quand on connaît l’intérieur de la ville ou du bourg où l’Ennemi se défend.

[89] À la faveur d’une embuscade on peut encore sur­prendre un détachement en plein midi, parce qu’alors les Officiers sont à table, et les soldats dorment, ou sont disper­sés à la promenade ou dans les cabarets.

On doit prendre des précautions, quand l’Ennemi sur­pris, abandonne un poste, et se retire avec tout son déta­chement ; car il pourrait profiter de quelque négligence, et reprendre son poste. Le roi de Suède attaqua au mois de Janvier en 1708 le Czar des Russes Pierre I. qui était avec deux mille hommes à Grodno [9] : cette surprise où il s’agissait de l’enlèvement et de la perte du Czar, s’exécuta avec six cents chevaux, à la faveur de quelques marches forcées qu’ils firent pour s’approcher de cette ville. Les Moscovites qui ne s’étaient pas préparés contre une attaque, ne firent aucune résistance et se sauvèrent. Le roi, maître d’un endroit où il venait de manquer un aussi beau coup, y passa la nuit pour se reposer. Il était minuit, lorsque les Suédois livrés au plus profond sommeil se réveillèrent au bruit du canon et de la mousquetterie. Les Russes revenus avec des forces supérieu­res, attaquaient ce poste qu’ils avaient abandonné. Par bonheur, le roi de Suède avait posté une garde de trente hommes à l’entrée de la ville, du côté de l’Ennemi : [90] la défense de cette garde donna le temps à la Cavalerie de monter à cheval, et de repousser les Russes, sans quoi le monarque suédois était pris dans les filets qu’il avait tendus.

Cet exemple montre qu’on ne doit jamais trop s’abandonner à la bonne fortune, qui peut changer subite­ment, lorsque l’Ennemi qui a reçu du secours retourne sur ses pas pour reprendre sa revanche. On permet quelquefois le pillage, quand on veut user de représailles ou punir les habitants qui se sont défendus ; mais pour éviter ce désordre qui fait tant de malheureux, et qui a toujours de mauvaises suites, il vaut mieux faire contribuer l’endroit, donner des rafraîchissements aux soldats et leur distribuer quelque ar­gent ; ce qui rend tout le monde content sans ruiner per­sonne.

Quand on veut surprendre un poste éloigné de dix à douze lieues, il faut beaucoup de diligence dans la marche, de crainte que l’Ennemi instruit et précautionné n’empêche la retraite des Troupes qui voulaient l’attaquer. On fait mon­ter l’Infanterie nécessaire sur des chariots, ou en croupe de la Cavalerie ; on conduit des pétards pour briser les portes, et des grenades. On marche la nuit pour ne pas être décou­vert ; on empêche les soldats de s’écarter pour chercher des vivres dans les villages, dont on doit être pourvu ; on reste embusqué le jour, et on règle l’heure d’attaquer selon les meilleurs circonstances pour réussir.

[91] On observe dans les surprises de postes, où l’Ennemi a de grandes ressources pour se bien défendre, d’attaquer vivement, afin de l’empêcher de se reconnaître ; il faut avoir prévu les obstacles qu’on doit surmonter, et s’y prendre avec résolution : car si l’affaire traîne en longueur, l’assaillant se rebute et se désespère, tandis que celui qui est attaqué reprend courage, et a le temps de multiplier ses dis­positions défensives. On pense encore à faire sa retraite en ordre, quand l’affaire ne réussit pas ; il est toujours moins honteux d’attaquer dix fois sans réussir, quand on n’a rien à se reprocher sur ses dispositions, que d’être attaqué une seule fois et de se mal défendre.



[1] Ce sont des ouvertures, ou des trous percés dans un mur pour tirer à couvert sur l’Ennemi. On les perce à deux ou trois pieds les uns des autres. Entre deux créneaux on en ouvre souvent un troisième en bas à un pied de terre. Ces créneaux d’en-bas sont fort utiles ; ils découvrent les jambes de ceux qui s’approchent, et empêchent de mettre des échelles entre deux ouvertures. Le soldat se couche à terre pour mieux tirer hors de ces créneaux.

[2] Mémoires de Polnick.

[3] Le Comte de Saxe s’appliqua à défendre le second étage, et abandonna le premier ; parce qu’il n’avait pas assez de monde pour occuper toutes les chambres. Il est cependant important de soutenir le bas ; car l’Ennemi a beaucoup d’avantage quand il s’en est rendu maître.

[4] Cette endroit situé sur les bords du Niester dans la Bessarabie, est remarquable par le séjour qu’y fit le roi de Suède. Il est proche de Bender, qui est la résidence d’un Bacha et la ville principale de ce pays habité par des Tartares.

[5] C’est une Cavalerie légère et fort nombreuse, dont les Turcs se servent dans leurs Armées pour faire le dégât, piller et brûler le pays : ils montent de petits chevaux, mais infatigables et fort habiles à la course. Ces peuples sont tributaires de la Porte-Ottomane, et ressemblent fort aux Calmoucks des Moscovites qui sont aussi des Tartares sujets du Czar.

[6] Histoire de Charles XII, par Mr. de Voltaire.

[7] On doit se souvenir dans les embuscades du conseil du F.M. Montecucculi : Il ne faut pas arriver longtemps avant l’exécution, et ne pas s’y arrêter trop longtemps, de crainte que l’Ennemi n’en soit averti.

[8] J’ai lu qu’une ville en France, nommée Amiens, avait été prise par les Espagnols à la faveur d’un Stratagème semblable. Un chariot chargé de noix, et accompagné de quelques soldats travestis en paysans, s’arrêta sous la porte de la ville, comme s’il y avait quelque chose de cassé à la voiture, tandis que quelqu’un fit tomber un sac (qui était ouvert à dessein) rempli de noix, qui se répandirent. Les soldats de la Garde accoururent bientôt fort gaiement pour les ramasser croyant faire butin ; mais les soldats travestis tuèrent la sentinelle qui était devant les armes, prirent les fusils ; tandis que la Troupe sortie de son embuscade arriva pour se saisir de la porte, et prit la ville.

[9] Ville de Pologne dans la Lithuanie.

 

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