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Institut d'histoire
militaire comparée
Commission française
d'histoire militaire
Comte
V.D.S.G.
Abrégé de
la théorie militaire
Il est
absolument nécessaire pour faire réussir les projets d’une Campagne,
de n’être jamais forcé au combat, et de ne donner Bataille qu’au
temps le plus favorable : c’est pourquoi un Général est souvent
obligé de se retrancher et d’assurer son Armée contre les différentes
tentatives d’un Ennemi qui cherche à combattre à son avantage, afin de
rompre ses desseins, de [92] l’arrêter par une situation avantageuse,
de faire ensuite des sièges, ou une diversion, lui couper les vivres, et
l’empêcher de rien entreprendre.
Par ces
grands avantages qu’on retire d’un camp bien situé, et qui répond
aux différents objets qu’on se propose, on voit de quelle conséquence
il est de le mettre en sûreté. Les Conquérants ont excellé dans cette
partie de la Guerre ; et plusieurs généraux ont vu leurs projets déconcertés
pour les avoir négligés.
Mr. Ray
de Saint-Genies en parlant des Grecs et des Romains dit : Enfin
ces deux Peuples guerriers et triomphants, dont les coups de prudence et
de valeur sont marqués dans l’histoire par des traits ineffaçables, ne
nous ont rien laissé de plus sage ni de plus digne d’imitation que ce
qu’ils ont pratiqué dans leurs Campements.
Ces
peuples ont toujours eu en tête des Armées supérieures du double et
du triple : mais leurs précautions pour la sûreté de leurs camps
dont le choix répondait à une expérience éclairée, leur donnaient
des avantages plus solides que ceux du nombre, et les mettaient en état
de toujours entreprendre, sans jamais donner prise sur eux.
Il faut
du temps et du travail pour perfectionner un camp ; mais cela ne
compte rien en comparaison des avantages qu’il procurer. Il paraît même
naturel que quand on occupe un camp, plutôt pour la commodité de
l’eau, du bois et du fourrage, qu’à cause des avantages [93]
qu’offre le terrain, (ce qu’on ne rencontre pas partout) on doit
suppléer par le travail, aux défauts de cette situation.
Je suis
volontiers du sentiment de ceux qui n’aiment pas ces longs
retranchements qui s’étendent sans intervalle d’une Aile à l’autre ;
il est certain que si l’Armée est nombreuse ces lignes occupent trop
de terrain, et ont toujours plusieurs endroits faibles.
On se
contente souvent de retrancher les parties d’une Armée les plus exposées,
comme les Ailes et le Centre : s’il y a des villages bien situés
qui couvrent le front, il est avantageux de les retrancher et de les
soutenir : l’Ennemi perd du temps et du monde pour s’en emparer,
et il n’en retire d’autre profit quand il s’en est rendu maître,
que d’avoir un obstacle de moins à surmonter.
Un
retranchement doit être solide et défendu ; les parties faibles
doivent être les mieux flanquées ; on y supplée encore par
quelques ouvrages détachés, s’il est nécessaire, afin de donner un
point d’égalité. L’Ennemi étudie le fort et le faible de ces
ouvrages ; il se détermine ensuite à les attaquer dès qu’il y
trouve quelque défaut ; ce qui peut occasionner des suites
funestes. On élève davantage le parapet, ou on fait des épaulements aux
parties qui peuvent être enfilées par le canon ; on a soin de bien
fortifier les Ailes ; l’Ennemi les attaque ordinairement, et
s’applique à les tourner. Les [94] retranchements qui traversent la
plaine ont souvent leurs fossés plus profonds et les parapets plus élevés :
on donne moins d’élévation à ceux qui sont sur les hauteurs, parce
qu’ils sont moins exposés à l’effet du canon, et afin que le feu du
parapet puisse mieux raser la pente de la montagne, sans quoi l’Ennemi
en avançant serait trop tôt à couvert des coups de fusils. Je ne puis
prescrire aucune règle pour les profondeurs des fossés non plus que pour
l’épaisseur, ni la forme des retranchements ; ces calculs varient
selon la nature du terrain [1]
et les différentes positions qu’une Armée peut occuper. C’est à
l’expérience d’un Ingénieur, dit Mr. le Chevalier de Clairac, à
tirer avantage des lieux pour profiter de ce qui peut favoriser sa défense,
en évitant ce qui peut nuire.
C’est
une maxime que l’usage semble approuver, de se ménager des espaces,
pour faire marcher les Colonnes en avant, afin de profiter de la victoire,
et de poursuivre l’Ennemi, après l’avoir défait. Ces espaces servent
encore pour faire sortir des Troupes qui prennent l’Ennemi en flanc
pendant l’action. Quelque bien retranchée que soit une Armée, elle
[95] soutiendra difficilement les efforts continuels de l’Ennemi, si
elle ne peut mettre quelques bataillons en mouvement, pour tourner et
prendre en flanc celui qui attaque ; ce qui étonne et déconcerte
l’assaillant, et lui fait lâcher prise au plus fort du combat. On a
vu des brigades et quelquefois une Aile entière se sauver, et perdre en
une minute le terrain qui leur avait coûté du sang et des peines, pour
avoir aperçu quelques escadrons de Cavalerie qui les prenaient en flanc,
et attaquaient avec résolution sans leur donner le temps de se reconnaître
ni de réfléchir sur les causes de cette crainte. Le soldat déjà
abattu par le péril qu’il voit devant lui, se croit toujours perdu, et
prend de fausses impressions à la vue du moindre danger qui menace ses
flancs ; la peur grossit les objets, et se communique de sorte que
les premiers bataillons qui se retirent, servent souvent de signal aux
autres.
Il y a
des camps enveloppés dans des ouvrages contigus qui couvrent tout le
front d’une Armée, s’étendant sans intervalle d’une Aile à
l’autre : quelque inattaquable que paraisse une Armée enfermée
de la sorte, il semble que l’expérience qui détruit la prévention, a
fait connaître le défaut de ces camps, et réformé ce travail. Les
Anciens se retranchaient de la sorte ; mais l’effet de notre
Artillerie, notre façon de nous ranger surtout, et l’usage que nous
faisons de notre Cavalerie nombreuse, semble devoir apporter [96] quelque
différence dans la construction de nos ouvrages. L’Ennemi tente à son
aise sur ces situations ; ses manœuvres sont libres ; il
forme plusieurs attaques ; il sait les renouveler, et soutenir ceux
qui sont repoussés ; et s’il pénètre dans quelque endroit, tout
ce travail devient inutile. S’il est obligé de se retirer après un
combat opiniâtre, on n’a rien gagné ; il reconduit ses Troupes et
son Artillerie commodément dans son camp ; ses bagages sont en sûreté ;
il peut choisir une situation avantageuse, recevoir un secours et des
munitions pour recommencer de nouveau.
On
remarque par les différentes situations où nos Armées se sont
retranchées pendant la dernière Guerre, qu’on a évité cette méthode,
en lui préférant celle de laisser des espaces, en ne fortifiant que
quelques parties du front, qui se flanquent mutuellement. Le camp de S. A.
R. le P. Charles de Lorraine à Lissa en Silésie n’était gardé que
par un front de redoutes construites à deux cents pas les unes des autres ;
il y avait à la tête du camp quelques villages qu’on avait fortifiés.
L’Ennemi campé sous Breslau ne jugea cependant pas à propos de nous
attaquer : bien que toutes les circonstances semblassent le déterminer
à ce dernier parti, il préféra d’attendre nos efforts derrière ses
retranchements fermés, qui couvraient son Armée ; il fut battu et
obligé de repasser l’Oder.
[97]
Les camps du F.M. Daun n’étaient retranchés que par des ouvrages détachés,
pour suppléer aux défauts du terrain dans les endroits les plus exposés.
On sait que ce Général possédait parfaitement l’art de faire camper
une Armée, et que le choix de ses situations arrêtait les desseins les
mieux concertés de l’Ennemi. Le camp de Plauen proche de Dresde a fixé
pendant plusieurs Campagnes l’attention du Roi et des Généraux
Prussiens ; ils avaient d’autant plus envie de nous enlever cette
position, qu’elle faisait la sûreté de la Saxe en couvrant la
Capitale, et en resserrant les mouvements de l’Ennemi. Il en coûta
cher à un Corps de quinze mille hommes, que le roi avait détaché pour
tourner ce camp par Dippoldiswald, afin de nous couper les vivres, en nous
ôtant la communication avec la Bohême [2] :
je crois pouvoir rapporter ce trait intéressant, sans trop m’écarter
de mon sujet. Les mouvements des Prussiens sur notre gauche étaient fort
dangereux, et causaient de l’inquiétude au F.M. Daun, qui renforça de
trois Régiments d’Infanterie et de deux de Cavalerie aux ordres du Général
Comte Odonel, le Corps de réserve commandé par le Général Sincère. Le
19 Novembre le F.M. prit le commandement de ce Corps, et vit marcher le Général
prussien Fink, qui côtoyait les hauteurs qui séparent la Saxe de la Bohême.
De longs défilés séparaient les deux Corps d’Armée, en empêchant
de pouvoir attaquer l’Ennemi [98] dans sa marche : on se canonna
de part et d’autre. Le lendemain 20 Novembre, le Comte de Daun marcha
avec le Corps de réserve en quatre Colonnes, dont deux d’Infanterie et
deux de Cavalerie ; l’Avant-garde était composée de Housards et
de quelques bataillons de Croates, aux ordres du Général Siskowitz. On
se rendit d’abord maître d’un poste occupé par l’Ennemi à
Rheinharzgrün ; on le chassa d’un bois, et on s’empara avec
beaucoup de peine des hauteurs qui environnaient ce village, à cause de
leur pente raide, où il était difficile de conduire de l’Artillerie ;
on parvint cependant à les occuper ; et on canonna l’Ennemi :
l’attaque suivit de près ; on gagna du terrain, et on poussa les
Prussiens d’une montagne à l’autre avec autant de succès d’un côté
que de perte de l’autre. Le F.M. s’aperçut qu’il se ralliait et se
formait sur les hauteurs de Maxen ; on renouvela l’attaque, et on
le délogea encore de ces hauteurs. L’Ennemi fut poursuivi vivement ;
et la nuit empêcha que tout ce Corps ne fût culbuté dans l’Elbe.
Le Général
Brentano et le P. de Stolberg avec quelques Troupes de l’Armée
d’Empire, occupaient les passages par où l’Ennemi aurait pu se sauver :
on fit des dispositions pour continuer l’attaque le lendemain ;
mais tout ce Corps se rendit prisonnier. J’ai été charmé de détailler
cet événement, parce qu’il est fort instructif, et qu’il apprend à
se retirer avec avantage d’un péril évident.
[99] Le
roi de Prusse nous a opposé plusieurs camps qui répondaient à la
connaissance que ce Monarque a du pays où il fait la Guerre : il les
faisait retrancher plus que les nôtres. Le plus considérable tant par la
situation que par les ouvrages qu’il avait fait construire, était celui
de Jauernick : son Aile droite s’étendait vers la ville de Striga ;
elle était appuyée, en partie à des marais formés par le
Freyberger-Wasser ; elle avait devant son front des villages, et un
grand bois fort épais, nommé le Nonnewald,
où on avait construit des redoutes qui défendaient des abattis fort
larges. Sa gauche communiquait à Schweidnitz, forteresse à trois
quarts de lieue de son Armée, d’où il tirait ses provisions :
elle était appuyée au village de Jauernick ou se trouvait une hauteur
qui dominait toute la plaine en avant. Les retranchements construits pour
défendre ce poste ressemblaient à une Citadelle de difficile accès.
Les dehors étaient bien palissadés ; des puits larges et profonds
sur quatre de hauteur, et couverts sur des chevaux de frise, en défendaient
l’approche. On avait élevé dans l’intérieur de ces ouvrages un
Cavalier qui portait huit pièces de Canon, et dominait sur les Batteries,
qui présentaient quarante cinq pièces d’Artillerie. D’autres pièces
de moindre calibre étaient comme enterrées et braquées à hauteur du
parapet, pour culbuter ceux qui auraient pu pénétrer. On avait tracé
sur le terrain qui s’élevait [100] en pente d’autres ouvrages de
moindre travail, qui dominaient ces retranchements, de sorte qu’après
s’en être emparé, on ne pouvait s’y soutenir ; il n’était
pas non plus possible de les tourner, sans s’exposer à toute
l’Artillerie de la ville et aux sorties de la Garnison qui prenait les
Troupes en dos. Il y avait à sa droite, dont l’approche était rendue
impraticable par des marais, un ouvrage à peu près semblable.
On
avait profité du terrain qui s’élevait davantage vers le Centre, pour
y construire une Redoute à étoiles, où rien n’avait été négligé
pour la perfectionner. C’était dans cette Redoute qu’était tendue la
tente du roi, où il passait la nuit, et d’où il découvrait pendant le
jour, les moindres mouvements de notre Armée campée sur les hauteurs
de Cunzendorf, à une petite lieue de son camp.
Ces
trois ouvrages principaux se flanquaient et se défendaient d’autant
plus facilement que le roi avait diminué l’étendue de son front, pour
former des crochets à ses Ailes, afin de ne pas être tourné. Le reste
des retranchements qui s’étendaient sur tout le front de l’Armée, étaient
des flèches et des redoutes en échiquier, qui laissaient des intervalles
assez grands, pour faire passer de la Cavalerie en avant, lorsque
l’Ennemi aurait été mis en désordre par les feux croisés de ces
ouvrages et de son Artillerie. Ces retranchements étaient gardés par
des détachements soutenus de l’Armée qui était [101] rangée derrière.
Ce camp défendu par plus de cinq cents pièces de Canon, tirées des
Arsenaux des forteresses voisines, ne pouvait s’attaquer que par
surprise. Mais le roi y avait pourvu : les villages devant son front,
étaient occupés et retranchés : au moment qu’ils auraient pu être
forcés, les dispositions étaient faites pour y mettre le feu qui devait
se communiquer en un instant par les artifices préparés à cet effet, et
qu’on avait attachés aux maisons. Ces artifices étaient des boyaux de
paille godronnés, qui enchaînaient le destin de ces masures. S’il
avait été possible de défiler au travers de cette embrasement,
l’Artillerie des retranchements aurait fait un effet merveilleux à la
clarté des flammes, outre qu’on avait encore disposé des bûchers et
de la paille de distance en distance qu’on aurait allumée pour éclairer
l’approche de l’assaillant pendant la nuit.
La présence
du Roi rendait cette situation encore plus respectable ; la vigilance
de ce Monarque empêchait le soldat de se reposer à l’ombre de ces
retranchements muets ; il leur apprenait à les défendre, et
n’avoir de confiance que dans la valeur et l’expérience de leurs
Chef.
Le
Chevalier Folard nous a laissé d’excellents modèles pour retrancher
une Armée ; mais il paraît que les généraux Prussiens ont amplifié
ce que cet illustre Auteur n’avait tracé que sur le papier. L’art
semblait s’être épuisé aux [102] retranchements du Prince de Bevern
devant Breslau ; ils furent forcés par S. A. R. le Prince Charles de
Lorraine. Ceux du Général Fouquet, élevés sur les plus hautes montagnes
à Landshut, paraissaient imprenables : on n’y avait point oublié
de pont-levis qui couvraient des fossés larges et profonds bordés de
palissades, et couverts par des abattis : les hauteurs où ces
ouvrages étaient construits, avaient une pente si raide en certains
endroits, qu’on dut avoir des échelles pour y arriver. Je crois que la
force de ce poste fut la cause de la perte de l’Ennemi, qui y mettait
toute sa confiance. Le Général B. de Loudon commença l’attaque avant
le jour par trois différents endroits ; elle fut poussée et
soutenue avec la vigueur et la confiance que produit une bonne
disposition. L’Ennemi fut surpris de voir franchir les premiers
obstacles ; ils se défendirent quelque temps ; mais l’étonnement
produit souvent la confusion ; et la lâcheté suit de près. Un
Corps d’Armée bien retranché a de grands avantages ; il faut
beaucoup de réflexion et de prudence pour tenter sur ce poste ;
mais les meilleurs retranchements ne servent de rien, quand les Troupes
qui sont derrière s’enfuient et les abandonnent.
Il faut
encore des réflexions sur le choix du poste qu’on veut défendre ;
il y a des situations où l’Ennemi se trouve maître du terrain en
s’emparant d’un côté qui domine et qui enfile les retranchements ;
d’autres où on ne peut [103] faire agir sa Cavalerie : de la
distribution des Troupes dépend cependant le succès d’une Action.
Le roi
de Suède répondit à un de ses généraux qui représentait le péril
où il exposait ses Troupes, d’attaquer avec une poignée de monde une
Armée nombreuse de Russes retranchés dans la Livonie : J’ai
deux avantages sur l’Ennemi : le premier, qu’il ne peut faire
agir sa Cavalerie qui lui deviendra inutile ; le second, que sa
situation est si resserrée que le grand nombre l’incommodera plus
qu’il ne lui servira. Cette réflexion lui assura le succès le plus
brillant.
Il
faut beaucoup d’acquis, de l’art et des talents
Pour
choisir son terrain et pour prendre ses camps.
Si
votre expérience est déjà consommée,
Vous
saurez appuyer les flancs de votre Armée.
Au
lieu qui leur est propre assignez chaque Corps ;
Dans
un terrain contraire ils perdent leurs efforts .
On ne
doit pas toujours se fier aux marais, et aux rivières ; on fait
sonder leur profondeur, et reconnaître leurs gués. Il y a des temps où
les eaux diminuent, et se dessèchent par les chaleurs, de même
qu’elles augmentent par les pluies [104] et la fonte des neiges.
L’Histoire nous apprend que plusieurs Armées ont été battues pour
avoir négligé ces réflexions. On a coutume de faire sortir les soldats
des tentes une ou deux heures avant le jour quand l’Ennemi est proche ;
on pousse encore quelques escadrons de Cavalerie sur les ailes pour
reconnaître, surtout pendant les temps de brouillard. L’Ennemi fût-il
même éloigné de deux marches, on ne peut affecter trop d’assurance ;
il réfléchit toujours sur plusieurs particularités qui l’amènent
quand on y pense le moins. Le M. de Turenne disait qu’il n’était
jamais plus tranquille que quand il avait l’Ennemi sous les yeux, parce
qu’il était d’abord instruit de ses mouvements.
Les Commentaires
sur Polybe [4]
nous proposent les surprises d’Armées comme un moyen avantageux pour
se procurer le succès d’une Campagne : elles peuvent se tenter
avec une Armée inférieure en nombre, avec des Troupes nouvellement levées,
ou rebutées des malheurs précédents ; parce que tout dépend du
secret et de la diligence.
Le succès
d’une surprise relève le courage des Troupes, et facilite les opérations
d’une Campagne, en intimidant l’Ennemi, à qui tout devient suspect.
C’est souvent une ressource du faible contre le plus fort :
plusieurs Conquérants ont surpris des Armées nombreuses avec peu de
Troupes, les ont battues, et ont poussé leurs succès fort loin. Combien
de généraux doivent leurs progrès à l’heureux début d’une Action
qui a réussi par surprise !
Charles
XII surprit, en 1700, quatre-vingt mille Moscovites retranchés à
Narva, avec huit mille Suédois, les battit, prit leur bagage, leur
Artillerie, et fut obligé de faire partir plus de trente mille
prisonniers, parce qu’il n’avait pas de monde pour les garder. De là
naquirent des succès jusqu’à la Bataille de Pultowa en 1709. Nous fûmes
surpris à Mollwitz ; et le roi de Prusse conserva la Silésie.
Des surprises en marche
On
attaque l’Ennemi en marche, ou dans son camp : si c’est en
marche, on le surprend souvent au sortir d’un défilé, ou lorsqu’il
s’y est engagé. L’attaque se fait dans un terrain couvert, quand on
est supérieur en Infanterie ; mais si on a plus de Cavalerie, et
qu’elle soit meilleure que celle de l’Ennemi, on recherche les plaines
comme plus favorables aux mouvements rapides de cette arme.
La
disposition pour attaquer dépend du terrain et de l’ordre de marche de
l’Ennemi : ceux qui commencent l’attaque doivent avancer [106]
vivement et profiter des premiers avantages : les Troupes qui
soutiennent se forment avec ordre, et se portent avec diligence et sans
confusion aux endroits où elles sont nécessaires. Le moindre retardement
est dangereux ; et l’attaque ne doit être interrompue que lorsque
l’Ennemi est entièrement défait.
On ne
considère plus avec la même attention les obstacles du terrain ;
l’Ennemi surpri n’y réfléchit pas lui-même, et ne sait souvent pas
profiter de ses avantages. On perd des moments précieux quand on s’arrête
à ces difficultés ; et le mouvement qui était d’abord possible
et nécessaire, devient bientôt après impossible et contraire.
Il est
difficile à l’Ennemi d’éviter la confusion, et de rallier ses
Troupes dispersées, quand on profite des premiers avantages et du désordre
qui règne dans une Armée surprise en marche. On détache des Housards et
quelques bataillons de Croates pour mettre le désordre parmi les bagages
et enlever les chevaux. La ruine de ces équipages, surtout des tentes,
met une Armée hors d’état de profiter du reste de la Campagne pour réparer
sa perte. Quand l’Ennemi est battu, on lui enlève le plus
d’Artillerie qu’il est possible ; une partie de la Cavalerie doit
toujours être en action pour faire des prisonniers et empêcher le
ralliement ; on le poursuit avec ordre, car on risquerait beaucoup ;
et il vaudrait mieux [107] lui bâtir un pont d’or pour se retirer, que
de le suivre en désordre.
Quand
une partie de l’Armée qui se retire s’arrête et se forme, ce sera
certainement sur un terrain avantageux, ou quelque hauteur dont il voudra
profiter pour couvrir sa retraite, ou pour observer la disposition de
l’Armée victorieuse.
C’est
au Général en chef de juger de ce mouvement pour attaquer l’Ennemi ou
s’empêcher de l’être à son tour.
Des surprises de camps
Quand
on surprend l’Ennemi dans son camp, la disposition pour la marche des
Troupes et pour l’attaque se règle sur la situation de son Armée. Il
faut une entière connaissances des lieux où ses Ailes sont appuyées,
des obstacles qui couvrent son front, de la forme et de la force de ses retranchements,
des défauts ou de l’avantage de sa position. On s’instruit des
chemins pour régler la marche des Colonnes, et savoir en combien de
temps on peut arriver. De cette combinaison naît l’avantage
d’attaquer avec des forces réunies, et d’exécuter avec succès le
projet d’attaque.
Si
l’Ennemi prend des précautions pour ne pas être surpris, il en faut de
plus grandes pour surprendre, surtout dans la marche ; on risque d’être
découvert au moindre retardement, ce qui est contre le système de
Monsieur de Folard qui dit que l’Ennemi doit apprendre qu’on est
venu et ignorer qu’on doit venir.
[108]
Plusieurs circonstances donnent occasion aux surprises de camps, qui ont
le secret, l’union et la diligence pour base.
Quand
un Général se repose sur l’éloignement de ses Ennemis, sur
l’avantage de son poste, sur la force de ses Retranchements, la supériorité
de ses Troupes, ou sur l’inactivité de l’Ennemi ; ou bien
lorsqu’une Armée a fait quelque détachement considérable pour couvrir
un Convoi, faire un siège, ou quelque autre diversion ; quand il y a
de la mésintelligence [5]
et de la jalousie parmi ses généraux, ou que leur Armée fatiguée des
marches précédentes arrive dans un camp à portée, dont on connaît la
situation : ces circonstances et d’autres semblables favorisent
les surprises.
De la façon
d’attaquer.
Les
Troupes légères précédent ordinairement la marche pour arrêter les
patrouilles de l’Ennemi et renverser leurs piquets ; ce qui doit se
faire sans tirer, mais à coup d’arme blanche pour ne pas perdre de
temps, et donner trop tôt l’alarme. Elles empêchent encore, en arrêtant
[109] tout ce qui va du côté de l’Ennemi, que des déserteurs ou un espion
n’aille découvrir la marche de l’Armée. Elles ont ensuite l’ordre
de se replier ; ou pour faire une diversion, on les envoie par un détour
piller et surprendre le quartier Général. Le reste de l’Armée suit et
se forme en silence sur le terrain qui lui est propre. L’Artillerie doit
être pourvue abondamment de munitions ; elle fait un feu vif et
continuel pendant l’attaque, qui dure souvent plus longtemps qu’on
n’avait espéré ; outre qu’elle doit être en état de servir
pendant la retraite, si on ne pouvait réussir par quelque accident imprévu,
ou parce que l’Ennemi aura été informé à temps de ce qu’on a
projeté contre lui ; car on peut être surpris soi-même, de voir
avancer en Bataille l’Armée qu’on croyait prévenir. Tenez
pour maxime Générale, dit un Auteur,
de ne jamais rien entreprendre qu’avec secret, une parfaite connaissance
du pays, beaucoup de diligence dans la marche, plus encore de la vivacité
dans l’exécution, et d’avoir toujours la retraite sûre.
L’Ennemi
tourne à son avantage les desseins de son adversaire, lorsqu’il en est
instruit, et réussit d’autant plus aisément qu’il voit clair où on
agit en aveugle, dans la croyance qu’il ignore le coup qu’on lui prépare.
Le roi de Prusse avoue dans ses Instructions militaires, qu’ayant eu
connaissance des mesures secrètes, prises contre lui en 1746, d’entrer
dans son pays pendant l’hiver pour y transporter le théâtre de la
Guerre, [110] en l’éloignant des pays alliés de S. M. l’Impératrice-Reine :
J’agis alors, dit ce
Monarque, selon mon principe ;
je les prévins, et je fis au milieu de l’hiver la Guerre dans le cœur
de leurs États.
À la
faveur de quelques fortes marches, on peut encore surprendre des Corps séparés
des Ennemis. Mais, comme dit le
Chevalier Folard, toute entreprise
doit être l’objet d’un grand dessein. Le Général Beck surprit
et attaqua [6]
avec dix mille hommes le Général Prussien Durick qui resserrait notre
camp à Dresde par une position fort avantageuse ; l’Ennemi fut
battu, et on fit prisonnier une partie de ce Corps. Cette Action nous
rendit maîtres de l’Elbe jusqu’à Torgau en ramenant l’abondance
à l’Armée, où les vivres étaient fort chères. Ce Général poussa
ses avantages ; il enleva quelques magasins, et un transport de vingt
barques avec de l’Artillerie et des munitions. Il s’étendit ensuite
du côté de Cotbus [7]
et leva les contributions en empêchant à l’Ennemi la communication de
la Silésie par la Lusace.
Des occasions favorables
pour tenter une surprise
Quand
une Armée se retire, et qu’elle laisse des Troupes pour occuper un
passage, un défilé, ou afin de retarder l’Ennemi et de l’observer ;
ces Corps toujours postés avantageusement doivent être surpris, et
attaqués avant le jour : [111] par là on empêche qu’ils ne reçoivent
du secours ; on est bientôt maître du passage et des Troupes qui se
défendaient. Quand on ne connaît pas bien la situation, on fait
marcher des paysans à la tête des Colonnes pour les conduire, on les
fait cependant garder, de crainte qu’ils ne s’échappent, et
n’aillent prévenir l’Ennemi.
L’avantage
qu’on emporte dans ces rencontres affaiblit l’Ennemi, jette l’épouvante
dans leur Armée, et produit des succès fort rapides. Le Général
Winterfeld s’était retranché avec huit mille hommes sur le Holzberg
dans la Lusace, et couvrait l’Armée du Prince de Bevern campée proche
de Görlitz. Le F.M. Comte Nadasti s’avança avec son Corps renforcé
de la réserve aux ordres du Général Duc d’Aremberg, sous prétexte
d’un fourrage ; de grands bois cachaient ses mouvements ; le Général
Prussien fut surpris, battu ; et sa mort honora la plus belle résistance.
L’Ennemi nous abandonna ensuite la Lusace, pour se retirer en Silésie
et couvrir Breslau.
[112]
Nous entrons dans les deux principales parties de la Guerre, qui sont les
plus débattus, et qui occupent les premières têtes de l’Europe dans
le conseil de toutes les Cours : c’est l’offensive et la défensive.
Les autres parties ne sont que le ressort de celles-ci, et ne concluent
qu’à l’heureux succès d’attaquer ou de se défendre. Le choix de
cette alternative est ordinairement le résultat des connaissances les
plus justes, et des instructions secrètes du Cabinet : de sorte
qu’on a souvent tort de critiquer les mouvements d’un Général, et
de juger sans fondement de sa conduite. Les généraux de concert avec les
Ministres forment ensuite le plan de la Guerre et de la Campagne sur des résolutions
dictées par le Souverain.
Le plan
se forme sur la situation des affaires, sur les moyens que peut fournir
l’État en hommes, en chevaux et en argent, sur la force et les
ressources de l’Ennemi : on examine les précautions à prendre
pour la conservation intérieure du pays, les moyens de faire subsister
l’Armée et d’établir sûrement ses magasins ; on règle les
diversions qu’il faut faire, et l’opération [113] de chaque Corps en
particulier, et plusieurs autres choses qui ne doivent être connues que
des personnes chargées de l’exécution, et qui m’éloignent de mon
sujet que je traiterai le plus succinctement qu’il me sera possible.
L’offensive
est la partie de la Guerre la plus brillante, mais la plus aisée quand on
a tout ce qu’il faut pour la soutenir, c’est-à-dire, des vivres en
abondance, une Armée nombreuse, aguerrie, bien disciplinée, et de
l’argent. Ce dernier ressort ouvre souvent le chemin aux conquêtes et
aux heureux succès. Il faut, pour réussir, connaître d’avance le
pays ennemi où on doit porter la Guerre, s’il est fertile, abondant en
bois, en eau, en vivres et en fourrage ; s’il est peuplé, commerçant ;
s’il abonde en chevaux, et en bestiaux. S’il y a beaucoup de plaines
pour faire agir la Cavalerie, ou si c’est un pays de chicane,
montagneux, et plein de défilés. Ces connaissances sont nécessaires
pour régler ses forces en Infanterie et Cavalerie. On examine encore le
nombre et la situation des forteresses, la force de leurs garnisons, le
cours des rivières navigables, dont on peut retirer de grands avantages.
Il faut être instruit du nombre et de la qualité des Troupes que
l’Ennemi et ses Alliés peuvent mettre en Campagne, des situations
avantageuses qu’il peut occuper pour assembler ses forces, couvrir ses
forteresses et ses magasins.
[114]
Après ces connaissances, on tâche de le prévenir ; on entre le
premier en Campagne ; on élève quelques magasins ; on
s’empare des postes avantageux pour couper l’Ennemi de ses forteresses ;
on attaque ses Troupes en détail ; on empêche la jonction de différents
Corps ; quelquefois on assiège une place où on peut établir son dépôt ;
on livre Bataille à l’Ennemi prévenu, et qui n’a pas encore rassemblé
ses forces. Cela s’appelle commencer la Guerre par un coup d’éclat,
qui mène toujours à de grands succès. Mais les meilleures dispositions
pour attaquer vigoureusement l’Ennemi, et profiter de ses avantages, ne
sont pas suffisantes, il faut avoir pourvu à sa retraite en cas de
malheur, et ne pas se laisser emporter trop loin, ni s’éblouir des
premiers succès, de crainte de perdre l’État et toute son Armée ;
ce qui est arrivé fort souvent.
Charles
XII enflé de ses succès précédents, forma le dessein de détrôner
Pierre I, Empereur des Russies ; il forma son projet sur la confiance
que rien ne pourrait résister à l’effort de ses armes. L’Ennemi
souvent vaincu, mais toujours renaissant, irritait sa vengeance et son
ambition : il s’avança jusque dans l’Ukraine avec son Armée déjà
diminuée d’un tiers par la faim et les fatigues. Ses Troupes exposées
à la rigueur de la saison dans un climat fort dur, et livrées aux plus
grandes misères, n’avaient pas même la consolation de voir l’Ennemi
qui par une fuite similée rendait leur perte plus certaine, [115] en
leur ôtant la possibilité de se retirer. Enfin le roi assiégea Pultowa,
place située sur la Vorskla à l’extrémité orientale de l’Ukraine,
où les Moscovites avaient un magasin. Cette dernière ressource fit espérer
aux Suédois de périr les armes à la main ; le Czar parut bientôt
avec des forces considérables pour secourir la place ; Charles XII,
quoique blessé d’un coup de feu qui lui fracassa la jambe, au
commencement du siège, conduisit son Armée à la rencontre des Ennemis
qu’il attaqua avec des forces épuisées et trop inégales ; il
fut repoussé, battu ; et de cette journée naquirent des maux dont
la Suède fut longtemps accablée. L’Histoire est fertile en pareils
événements.
Un
projet d’offensive doit être mûrement réfléchi ; il faut avoir
tout prévu, et avoir des ressources assurées pour remédier aux événements ;
sans quoi on est arrêté aux premières difficultés que le hasard ou
les mouvements de l’Ennemi peuvent produire, et on est bientôt obligé
de prendre la défensive et de se retirer.
Le roi
de Prusse pénétra en Bohême en 1757 et jamais offensive ne fut mieux réglée.
Je me crois obligé de rapporter ses mouvements pour éclaircir cet
article, et pour l’instruction de ceux qui les ignorent.
C’était
vers le milieu d’avril, que le roi résolut d’entrer en Bohême malgré
la disposition défensive de notre Armée qui gardait les principaux
passages des montagnes qui couvrent [116] ce pays. Cette entreprise fut
conduite avec toute l’intelligence, la vigueur et la vivacité nécessaire
en pareille occasion ; elle était formée sur la connaissance du
pays, et sur la distribution de nos Cantonnements. Les forces de
l’Ennemi étaient divisées en quatre parties ou Corps d’Armée, dont
deux en Saxe, un dans la Lusace et l’autre en Silésie, où ils avaient
passé l’hiver.
Le
Prince Maurice d’Anhalt-Dessau sortit du Voigtland, et ensuite de
quelques mouvements du côté d’Eger, déboucha le 20 avril en Bohême
par Commotau ; le roi partit des environs de Pirna le 21, marcha par
Aussig ; et le 23 le Corps du Prince d’Anhalt-Dessau se joignit à
son Armée à Linay ; le 26 cette Armée passa la rivière d’Eger
sur deux ponts à Koschlitz, et le 2 mai le roi campa sur le Weissenberg
proche de Prague.
Le F.M.
Schwerin avait passé l’hiver en Silésie ; et parce qu’il avait
plus de chemin à faire, il s’était mis en marche le 18 Avril
sur cinq Colonnes qui se réunirent à Königshof. Le Duc de Bevern
entra le 20 en Bohême par Crottau, Reichenberg, et se joignit le 27 à Türnau
au Corps d’Armée du Maréchal Schwerin qui prit sa route par
Jung-Puntzlau, Penatek, et passa le 4 de Mai l’Elbe à Brandeiss. Le 5
Mai un détachement de l’Armée du roi marcha à Selz pour construire
des ponts sur la Moldau ; le 6 le roi passa cette rivière avec [117]
son Armée, et se joignit au Maréchal Schwerin. Ces deux Armées
passaient les cent mille hommes ; ces progrès rapides, ces marches
forcées coûtèrent du monde à l’Ennemi ; mais par de sages
mesures prises d’avance, il se trouvait presque partout avec des forces
supérieures : il connaissait de quelle conséquence il était de ne
se laisser arrêter par aucun obstacle ; et il n’épargnait rien
pour les forcer. Il lui en coûta deux généraux, Zastrov et Wartenberg,
outre plusieurs Officiers qui honorèrent cette expédition de leur sang.
Si on considère la position de nos Troupes, on ne s’étonnera pas
qu’elles se soient repliées sur Prague avec tant de diligence.
Il était
difficile de défendre la Moravie, ensuite la Bohême qui est un grand
Royaume entouré d’une large chaîne de montagnes. L’Armée gardait
les principaux passages, à commencer du pays de Glatz jusqu’à Eger,
qui forme un tiers, de plus de quatre-vingt lieues d’Allemagne, de la
circonférence du pays. Il est souvent dangereux de vouloir se rendre
formidable partout : l’Ennemi cherche à forcer quelques passages
avec des forces supérieures ; et avant qu’on eût rassemblé assez
de Troupes pour s’y opposer, il réussit : nulle forteresse n’arrêtait
la rapidité de ses mouvements ; il trouvait des vivres abondamment
dans plusieurs magasins élevés à grands frais, et placés dans des
lieux ouverts, comme à Jung-Puntzlau, Welwarn, Budin, Aussig.
[118]
Notre Armée partagée en différents Corps fut surprise d’une irruption
aussi subite ; et le F.M. Brown qui était alors à Prague la
Capitale du Royaume, croyait à peine les rapports qu’il recevait des
mouvements de l’Ennemi, qui étaient véritablement hors de saison ;
car la neige paraissait encore sur les montagnes.
Chacun
de ces Corps séparés risquait d’être coupé, et témoignait de
l’empressement de se joindre aux autres ; ce qui ne pouvait s’exécuter
que par des mouvements rétrogrades, dès que l’Ennemi avait pénétré
par quatre endroits : il semblait même qu’on cherchait à
rassembler ses forces pour empêcher la jonction du roi avec l’Armée du
F.M. Schwerin. Quoi qu’il en soit, le Monarque Prussien suivit la règle
de l’offensive ; il voulut profiter des avantages précédents et
battre le fer tandis qu’il était chaud. Ensuite des mouvements qui
favorisèrent la jonction, l’Ennemi sans donner de repos à ses Troupes,
voulut tourner notre droite en marchant par sa gauche sur Poschernitz et
Bichowitz. Cette manœuvre inattendue découvrit ses intentions :
notre Armée se rangea en Bataille et marcha par sa droite pour éviter
d’être tournée. L’Ennemi profita de sa disposition et attaqua vivement.
Il fut repoussé avec vigueur ; et l’Infanterie de sa gauche se
retirait en désordre, lorsque le F.M. Schwerin qui commandait cette Aile
fut tué, tenant à la main un drapeau de son Régiment pour rallier ses
Troupes. [119] Cette première surprise influa sur le reste de
l’Action, et porta du retardement dans l’exécution des ordres donnés
pour soutenir les Troupes qui s’étaient avancées. Notre Cavalerie qui
avait à peine eu le temps de se ranger en Bataille, fut culbutée ;
et l’Armée se replia ensuite sur Prague. Le roi bloqua cette grande
ville dont il fit ensuite le siège ; toute son Armée fut employée
à cette expédition : mais il perdit du temps inutilement :
ses efforts et le sang qu’il répandit doivent encore enorgueillir les
faibles remparts de cette Capitale, les premiers que l’Ennemi
rencontrait, et relever la gloire des Troupes et la fermeté des généraux,
que le manque de vivres et de munitions n’a pu ébranler.
La
Guerre offensive offre de grands avantages, quand on a franchi les
premiers obstacles, et qu’on a ses mouvements libres. Le pays où on
est fournit ce qui est nécessaire en hommes, en chevaux, en vivres et en
argent. On se sert des ressources de l’Ennemi pour faire la Guerre
contre lui et à ses dépens. L’Armée paraît toujours animée par la
victoire, par le souvenir des succès précédents, et par l’espérance
d’un avenir heureux ; de sorte qu’elle supporte aisément les
plus grandes fatigues ; et souvent l’Ennemi intimidé, affaibli par
la désertion et les maladies, perd courage et néglige les précautions
nécessaires pour relever la fortune de ses armes. Quand on est supérieur
[120] en Troupes, il est avantageux de faire quelques diversions pour
faire mieux subsister son Armée, partager l’attention et les forces de
l’Ennemi.
Le plan
d’offensive le plus dangereux qu’on ait vu de ce siècle était celui
qui a été formé après la mort de Charles VI. Les Puissances qui se
liguèrent contre l’Auguste Héritière de l’Empereur défunt,
voulaient lui disputer et partager la succession de ses États héréditaires.
Chacun paraissait d’autant plus intéressé à faire de prompts et
vigoureux efforts, qu’ils croyaient recueillir les fruits de la victoire
sans combattre. Le roi de Prusse entra sans aucune formalité en Silésie,
et parcourut cette province à la tête de 60 mille hommes. Il parle en
ces termes, dans ses Instructions Militaires à ses généraux :
Après la mort de Charles VI, en
1740, il n’y avait que deux Régiments Autrichiens en Silésie ; je
fis la Guerre en hiver pour profiter de tout ce qui m’était avantageux ;
si j’avais attendu le Printemps, nous n’aurions emporté qu’après
trois ou quatre Campagnes difficiles, ce que nous gagnâmes par une simple
marche. Le roi d’Espagne prétendait une part de la succession, et
allait porter la Guerre dans le Milanais. Le roi de France était au
nombre des Ennemis, et avait une puissante Armée prête à passer le
Rhin. L’Electeur de Bavière avait déjà fait une irruption en Autriche ;
il s’était emparé de Passau ; et bientôt secondé de quarante
mille Français qui [121] joignirent son Armée, il inonda toute
l’Autriche de ses Troupes ; il parut jusqu’aux portes de Vienne,
et somma le Maréchal Comte de Kevenhüller, alors Commandant de la
place, de lui rendre la ville ; ce qui fut refusé.
Un
autre Corps de Troupes Françaises, renforcé de vingt-deux mille Saxons pénétra
en Bohême ; et bientôt Prague la Capitale du Royaume vit entrer
dans son sein des François, des Saxons, des Bavarois ; et sa petite
garnison de trois mille hommes fut faite prisonnière. Le roi de Prusse était
alors en Moravie, où il recrutait son Armée, et tirait des
contributions.
Cette
offensive était d’autant plus dangereuse, que parmi tant d’Ennemis
l’Héritière Auguste de la Maison d’Autriche Marie-Thérèse Impératrice
régnante ne comptait aucun allié, et qu’elle n’avait que peu de
Troupes dispersées dans des pays fort éloignés, pour opposer au nombre
de ses Ennemis. Quels avantages ne devaient-ils pas se promettre dans
cette circonstance ! Mais l’embarras où se trouvait cette
Princesse ne put ébranler son courage, ni sa constance, et releva la
gloire du succès qu’elle remporta depuis sur ses Ennemis.
On leva
de nouveaux Régiments ; on recruta les vieux : la Nation
Hongroise se distingua par son zèle et sa valeur ordinaire, et accourut
au secours de son roi : les choses changèrent bientôt de face ;
et Dieu bénit la justice de nos armes contre le nombre et l’oppression
[122] des Ennemis. On fit tête partout : les François et Bavarois
évacuèrent l’Autriche, où ils avaient pris leurs quartiers d’hiver,
à l’approche du Comte de Kevenhüller : ce Général entra ensuite
en Bavière, soumit cette Electorat ; et Munich la Capitale dut
ouvrir ses portes.
L’Armée
Française en Bohême diminuée par les fatigues et la rigueur de la
saison essuya des pertes considérables : vingt-quatre mille hommes
furent enfermés dans Prague ; et la Bohême se vit bientôt délivrée
de ses Ennemis qui essuyèrent ensuite toutes les disgrâces d’une
offensive malheureuse.
Il est
certain que l’intelligence et la conduite du Grand-Duc, Empereur défunt,
qui prit pour un temps le commandement de l’Armée, joint à l’activité
entreprenante du Prince Charles son frère, contribua beaucoup à
l’heureux succès de cette Guerre. Le zèle et la capacité de plusieurs
autres généraux achevèrent de détourner le torrent de cette Ligue
offensive qui semblait devoir tout emporter.
Les
Espagnols et les François ne furent pas plus heureux en Italie :
la Bataille de Plaisance gagnée par S. A. de Lichtenstein obligea l’Armée
Franco-espagnole d’abandonner ce pays. L’Attaque de la Bochetta, et la
prise de plusieurs autres postes par le Général Comte de Brown, fournit
Gênes et la République au vainqueur.
[123]
Notre Armée passa ensuite le Var et pénétra en Provence : on me
pardonnera, si je me suis écarté dans une digression historique ;
elle fait trop d’honneur aux armes autrichiennes, et a trop de rapport
à l’offensive pour la supprimer.
On voit
par ces exemples que la confiance et l’habileté des généraux, joint
aux préparatifs de tout ce qui est nécessaire pour soutenir la Guerre,
sont les seuls moyens pour sauver un État en pareille occasion.
La
Guerre offensive doit être vive ; et le Général qui la conduit,
loin de se reposer à l’ombre de ses lauriers, doit penser qu’il n’a
rien fait tant qu’il reste quelque chose à faire. Il est dangereux
d’interrompre et d’arrêter les mouvements de son Armée.
Le Roi
de Prusse ne songeait qu’à la conquête de la Bohême dont il croyait
s’approprier une partie, lorsque son Armée était occupée aux travaux
du siège de Prague : la résistance glorieuse de la garnison
interrompit ses projets ; et bientôt l’Armée du F.M. Comte de
Daun renforcée des bataillons tirés des garnisons d’Autriche et de
Moravie et de quelques Troupes dispersées à la dernière bataille,
repoussa avec perte le Corps d’Armée Prussien commandé par le Duc de
Bewern qui occupait un poste avantageux sur les hauteurs de Guttenberg.
Le roi conçut l’importance de ce mouvement, et pour en prévenir les
suites il se hâta d’amener [124] un secours considérable, et de
prendre le commandement de cette Armée. Mais le succès trompa la
diligence et les efforts de ce Monarque : il perdit une partie de son
Armée avec le champ de bataille ; il fut obligé d’abandonner
Prague et la Bohême pour défendre la Saxe, et d’oublier ses projets de
conquête pour prendre la défensive.
Le roi
avait déjà pris ses mesures pour réparer les disgrâces auxquelles
l’offensive est sujette. Dresde lui fournit en abondance ce qui lui
est nécessaire pour remettre son Armée, et arrêter les progrès de ses
Ennemis. Il ne craint rien pour la Silésie ; il sait qu’on avance
dans ce pays qu’en assiégeant des places. Il n’est pas étonnant que
ce Prince préfère la Guerre offensive : la situation de ses États
et des nôtres le portera toujours à choisir ce parti. La Bohême est un
pays de grande étendue, où il trouve des camps avantageux, l’eau, le
bois, le fourrage, les vivres ; et tout ce qui est nécessaire pour
la subsistance d’une Armée s’y trouve en abondance ; mais par
bonheur il n’y a jamais rencontré des habitants affectionnés comme en
Saxe. Nulle forteresse n’arrête ses mouvements ; s’il est obligé
de se retirer, le pays de Glatz, et la Silésie lui offrent une retraite
assurée.
Cette
partie de la Guerre est celle qui fait les Conquérants ; mais elle
doit s’approprier aux circonstances : le succès dépend des
mesures prises d’avance pour se soutenir et conduire ses [125] projets
à une fin heureuse, pour remédier aux accidents qu’on a prévu pouvoir
arriver, et pour assurer sa retraite en cas de malheur.
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