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Institut d'histoire militaire comparée

Commission française d'histoire militaire

 

Comte V.D.S.G. 

 

Abrégé de la théorie militaire 

 

Article XIX
De la Défensive

 

 

Les plus grands généraux anciens et modernes conviennent que la défensive, quoique moins brillante, et la partie la plus savante est la plus difficile de la Guerre ; elle est souvent nécessaire ; mais il faut autant de prudence que de patience pour la conduire heureusement. Il faut une connaissance du pays qu’on défend, beaucoup plus parfaite que pour l’offensive, être instruit des chemins, des postes et des camps ; les savoir choisir et en connaître les différents avantages pour n’être jamais trompé sur le choix de leur si­tuation. Il faut couvrir ses vivres, ses forteresses, et mettre l’Ennemi dans l’impossibilité de faire de grands progrès.

Ces difficultés augmentent quand on a en tête un En­nemi entreprenant, rusé, qui ne fait aucun mouvement dont on puisse profiter, et qui saisit avec promptitude ceux qu’on est obligé de faire, et qui prêtent à son activité. C’est par la sagesse des mouvements, la situation des [126] postes, et par l’avantage du terrain et des camps qu’on fait occuper à une Armée, qu’on arrête l’Ennemi ; on tâche ensuite de le ruiner en détail, en attaquant ses fourrageurs, ses Convois, ses pos­tes détachés de l’Armée ; on évite d’en venir à une Action générale ; on se retire par des chemins qui lui sont contrai­res ; on marche par des défilés ; et lorsque l’Ennemi s’y est engagé, on retourne pour attaquer une partie de son Armée. On défend le passage des rivières, des montagnes ; on attire l’Ennemi dans un pays malsain, marécageux, où les vivres et les fourrages sont rares ; et dès qu’il se retire à cause de la désertion, ou des maladies, qui se mettent dans son Armée, on le suit ; on attaque son bagage, son Arrière-garde, et sou­vent même l’Armée, quand elle est dans un terrain, ou une situation désavantageuse. C’est toujours beaucoup quand on a gagné du temps et empêché l’Ennemi de ne rien faire de considérable ; car en matière d’offensive on perd beaucoup en ne gagnant rien.

Le P. Henri a conservé par une défensive habile les Hertz-gebirg en Saxe pendant plusieurs Campagnes. Ce Gé­néral connaissait parfaitement ce pays, et savait profiter des postes avantageux qui s’y trouvent ; il couvrait ses magasins de Meissen, Torgau, et Leipsic d’où le Roi tirait ses trésors et la subsistance pour ses Troupes.

[127] Il faut posséder parfaitement toutes les parties de la Guerre pour soutenir la défensive heureusement ; elle change souvent en offensive ; et ce coup étonne et frappe en même temps. La Bataille de Hochkirchen en 1758 en est une preuve, et montra que les entreprises les plus difficiles, comme dit le Chevalier Folard, réussissent souvent par la persuasion où est l’Ennemi qu’on n’osera rien tenter. Le roi de Prusse se croyait invincible dans son camp assis sur des hauteurs, et dont les retranchements augmentaient la diffi­culté du terrain. Le F.M. Daun pour mieux tromper l’Ennemi se retrancha également ; il laissa son camp tendu, et marcha pendant la nuit par des bois, où il faisait travail­ler à des abattis, dont le bruit occasionné par les coups de hache et la chute des arbres empêchait les Avant-postes Prussiens d’entendre la marche des Colonnes de l’Armée, qui défilaient par différents chemins. Les Grenadiers s’emparèrent de quelques redoutes au sortir du bois ; et l’Armée s’avança sur le Weissenberg pour attaquer la droite des Ennemis, qui furent surpris et battus ; ils perdirent leurs tentes, leurs bagages, avec cent trente pièces de canon. Le F.M. Keith et le P. François de Brunswic y furent tués ; et le P. Maurice-Dessau avec plusieurs autres généraux, bles­sés. Il est certain que la manœuvre du Duc d’Aremberg, qui enfonça le Centre de l’Ennemi, la bravoure et l’intelligence du Comte Ayassassa, qui commandait le Corps [128] des Ca­rabiniers, contribuèrent beaucoup à faire réussir les bonnes dispositions de la Bataille.

Elle change encore en offensive, quand l’Ennemi est obligé d’occuper plusieurs postes pour couvrir ses Convois, ou ses fourrages ; qu’il est obligé de mettre des garnisons dans des places conquises ; quand il a détaché du monde pour faire un siège ou quelque autre diversion ; alors on ha­sarde quelques mouvements ; on l’attaque, et on le fuit, s’il se retire. La Guerre défensive ne consiste pas à éviter la Ba­taille ; mais on tâche d’amener les choses au point d’oser es­pérer la victoire. Le F.M. Montecuculli en parlant de Fabius Maximus Général Romain, dont la postérité ne cessera ja­mais d’admirer les grandes vertus militaires, s’explique ainsi : Fabius ne fuyait pas le combat, mais il voulait le don­ner à son avantage, et tenir pour cela ses Troupes si bien préparées, qu’en donnant une Bataille il pût raisonnable­ment espérer de la gagner.

Le Duc d’Albe qui a commandé avec de grands succès l’Armée Espagnole pendant les Guerres civiles en Flandre, pensait de même, lorsque pressé par quelques-uns de ses généraux de donner Bataille, il répondit : Je ne suis pas venu d’Espagne pour risquer la fortune de nos armes et mettre tout au hasard d’une journée, mais pour vaincre les Ennemis.

Une Armée quoique égale en force à celle des Enne­mis, se tient souvent sur la défensive pour couvrir un pays ou conserver une conquête, [129] tandis qu’elle détache des Corps de diversions pour agir offensivement dans d’autres endroits. Tels étaient les Corps aux ordres des généraux Haddeck, Loudon, Brentano et Beck. Les Russes devaient agir offensivement dans la Prusse et le Brandebourg ; mais outre que leurs mouvements n’étaient pas toujours de concert avec les nôtres, ils se retiraient souvent derrière la Vistule [1] après avoir remporté des avantages dont ils au­raient pu profiter ; ce qui ramenait et réunissait les forces supérieures de l’Ennemi contre nous. Il est facile de démêler les causes de ces mouvements rétrogrades en se rappelant que le Duc de Holstein qui fut ensuite couronné Empereur des Russies, servait dans l’Armée Prussienne ; et ses corres­pondances secrètes à la Cour de Pétersbourg n’étaient cer­tainement pas en notre faveur ; ce que la suite n’a que trop éclairci.

Quand un Général a des forces beaucoup inférieures à celles de l’Ennemi, ou qu’il a reçu un échec considérable, il tient une défensive plus limitée : c’est dans ce cas que le Marquis de Sainte-Croix dit, que le Général qui se tient sur la défensive ne doit combattre que dans une extrême nécessité ou dans une conjoncture évidemment favorable. Ces occa­sions de combattre se rencontrent quand on veut profiter d’une faute qu’a [130] fait l’Ennemi, quand il a trop de confiance dans le nombre de ses Troupes, et qu’il se néglige, ou que son Armée est diminuée et affaiblie ; ou lorsqu’après de fortes marches, il arrive dans un camp dont la situation est défectueuse, quand on veut profiter de quelques Troupes alliées qui doivent bientôt quitter l’Armée ou qu’on veut faire lever le siège d’une place.

Avec la même attention que les généraux observent les mouvements de l’Ennemi, pour en profiter ou les préve­nir, ils se gardent aussi de donner aucune prise sur eux : ils rassemblent le plus de Troupes qu’ils peuvent, et font le moins de détachement qu’il leur est possible. Si c’est un pays, comme la Flandre, où il y ait beaucoup de forteresses, on tire des renforts des garnisons les moins exposées, pour renforcer celles des places de conséquence qui conviennent le plus à l’Ennemi. Que si pour renforcer les garnisons, vous affaiblissez votre Armée, vous devez camper dans un terrain extrêmement avantageux, opposer aux Ennemis des rivières et de grands défilés qu’ils devront nécessairement passer pour venir vous attaquer ; bien appuyer vos Ailes et fortifier votre Front [2]. Il est certain que l’Ennemi cherche à profiter de la faiblesse d’une Armée ; il menace souvent de faire un siège, donne de la jalousie aux magasins, ou fait d’autres mouve­ments qui causent de l’inquiétude pour obliger son adver­saire à faire des détachements ; ce qui facilite son véritable projet d’attaquer l’Armée [131] et de se rendre maître de la Campagne. Ne pourrait-on pas attribuer la victoire que le roi de Prusse remporta à Leuthen en Silésie en 1757, aux déta­chements considérables que notre Armée était obligée de faire pour mettre de fortes garnisons dans Schweidnitz, Bre­slau et Lignitz ; ce qui, joint aux malades dont le nombre était considérable par la rigueur de la saison et par les fati­gues précédentes, et aux blessés dont les villages d’alentour étaient remplis, rendait notre Armée si mince, qu’elle n’était plus que l’ombre de celle qui peu de jours auparavant avait forcé des retranchements du duc de Bewern.

Enfin l’objet d’une Guerre défensive est de pénétrer les desseins de son Adversaire, les prévenir, en retarder l’exécution ou les faire échouer : une marche bien concertée, ou la situation avantageuse d’un camp, peut opérer ce mira­cle. Ces mouvements sont des coups de Maître, et ce sont ceux qui caractérisent les grands généraux, qui ne se déter­minent jamais volontiers et sans nécessité à ce dernier parti, le plus difficile et le moins amusant. Dans cette partie de la Guerre comme dans toutes les autres, on doit éviter d’être réduit à chercher la Bataille ou à devoir l’accepter ; mais on ménage de la donner dans un temps favorable, et lorsque l’occasion promet une victoire de laquelle on peut retirer de grands avantages.

 

Article XX
Des Diversions et des différents Mouvements d’une Armée

 

 

[132] Les diversions sont utiles et souvent nécessai­res : elles interrompent les progrès de l’Ennemi, dérangent ses projets de Campagne ; et en multipliant les efforts, elles avancent les succès d’une Guerre. Une Armée peu nom­breuse retranchée dans un poste avantageux peut amuser l’Ennemi pendant fort longtemps, et l’empêcher de rien en­treprendre de considérable ; tandis qu’un autre Corps de Troupes pénètre dans la partie considérable de ses États, d’où il tire ses vivres, ses munitions, ses recrues ou ses meilleurs chevaux, ou qui contribue le plus à la Caisse mili­taire [3]. Ce Corps de Troupes qu’on appelle Armée de diver­sion peut encore faire le siège d’une place que l’Ennemi a intérêt de conserver ; [133] ce qui l’oblige souvent d’abandon­ner ses premières entreprises, ou d’interrompre le cours de ses conquêtes pour secourir son pays.

Ce fut ainsi que le F.M. Comte Walstein en assiégeant la ville de Nuremberg, obligea Gustave-Adolphe Roi de Suède de retirer son Armée de la Bavière pour marcher au secours de cette place. On sait que Scipion sauva Rome (car toute l’Italie gémissait déjà sous le joug du vainqueur) par une diversion en Afrique ; ce qui obligea Annibal d’abandon­ner un pays où les lauriers croissaient sous ses pas, pour marcher au secours de sa patrie, et se faire battre à Zama.

Sans remonter si haut, la diversion du roi de Prusse, qui entra avec une puissante Armée en Bohême, lorsque S.A.R. le Prince Charles avait passé le Rhin, ne sauva-t-elle pas l’Alsace dont la conquête allait devenir la récompense du courage héroïque de nos Troupes et de la conduite de nos généraux.

Il y a des diversions qui se font au commencement d’une Guerre, et d’autres pendant le cours d’une Campagne. Les premières dépendent des résolutions prises dans le Conseil, pour bien établir l’état de la Guerre : les secondes dépendent des mouvements et de la situation des Armées. Celles qui se font pendant le cours ou au commencement de la Campagne sont également dangereuses : elles peuvent se comparer à ces remèdes qu’emploie un habile Médecin pour [134] détourner les humeurs qui vont causer la destruction du Corps de l’homme, en les attirant vers une partie moins dangereuse.

La diversion du Général comte Haddeck au mois d’Octobre 1757 fut aussi heureuse que bien conduite : il par­tit de la Lusace et arriva le 16 Octobre à Berlin Capitale du Brandebourg, où il leva des contributions, et fit beaucoup de prisonniers. Le secret et la diligence dans sa marche, joints à la surprise des habitants et de la garnison, lui assurèrent ce succès. Son Corps n’était que de quatre mille hommes, et il y avait cinq bataillons dans la ville. Mais ce Général, pour ca­cher sa faiblesse, se campa proche d’un bois appelé la forêt royale ; de sorte que l’Ennemi ne se pouvant instruire du nombre, crut que ses forces répondaient à son intrépidité. Cette diversion inquiéta beaucoup les mouvements du roi contre l’Armée d’Empire et de France dans la Thuringe. Il détacha le P. Maurice Dessau avec un Corps de Troupes pour dégager sa résidence ; mais toute la diligence de ce Prince ne servit qu’à relever la gloire de cette entreprise, et ne put empêcher la retraite de nos Troupes.

Il est nécessaire d’avoir une Armée nombreuse pour faire des diversions dont on puisse retirer de grands avanta­ges : elles aident à la subsistance des Troupes, puisqu’étant séparées, elles peuvent agir dans différents endroits qui fournissent les vivres en abondance et plus commodément. [135] Mais toutes les diversions doivent se régler sur les for­ces de l’Armée et selon les circonstances ; car il serait aussi dangereux de s’affaiblir partout, par un grand nombre de Corps détachés, ce qui causerait en détail la perte d’une Ar­mée, que de tenir toutes ses forces rassemblées, sans en pouvoir tirer d’autre utilité que d’affamer le pays. Ces Corps séparés agissent d’ordinaire offensivement, et se servent de la force et de la ruse pour réussir plus promptement. Ils doi­vent cependant être soutenus, avoir leur derrière libre et une communication sûre avec leur pays, ou avec l’Armée qui doit les seconder par des renforts, ou par quelque mouve­ments qui mettent l’Ennemi dans l’impossibilité d’attenter sur eux avec avantage. Le Corps fait prisonnier à Maxen, et celui du Général Fouquet à Landshut, ne furent pris que pour avoir perdu la communication, et pour n’avoir pas été soutenus à temps.

Les Russes faisaient une diversion fort sensible à l’Ennemi, lorsqu’ils agissaient en Poméranie et dans la Prusse ; elle nous aurait été plus avantageuse, si leurs mou­vements avaient toujours été réguliers, et s’ils ne s’étaient jamais écartés du plan de la Campagne et des règles de la Guerre.

Les mouvements du P. Ferdinand qui commandait l’Armée Hanovrienne, étaient mieux concertés avec ceux du roi de Prusse ; et de cette intelligence naquirent des succès surprenants. [136] Enfin des diversions, des sièges, et des mouvements qui se font pendant le cours d’une Campagne, naît la supériorité sur l’ennemi, et les avantages qu’on se propose.

Les mouvements généraux et offensifs avec toute l’Armée, ont ordinairement pour objet de faire un siège, de favoriser la jonction d’une Armée avec une autre ; ou de res­serrer l’Ennemi, de l’obliger à quitter une situation qui lui est avantageuse, ou pour lui faire lever un siège, lui couper les vivres, le surprendre et lui donner Bataille.

Chaque mouvement doit être l’objet d’un dessein mé­dité et bien réfléchi, et doit procurer quelque avantage. Ce dessein se forme sur la connaissance du pays et la position des Ennemis. On fait attention aux forêts, aux marais, aux rivières et aux défilés qui peuvent déranger la marche, et causer du retardement. Un mouvement peut en faire naître plusieurs autres ; il faut non seulement en prévoir les suites, mais pourvoir à sa retraite quand elle est nécessaire, et sur­tout aux vivres pour faire subsister l’Armée.

On ne s’étonnera plus des manœuvres hardies que le roi de Prusse hasarda en présence de notre Armée au mois de Septembre 1760, lorsqu’on fait réflexion que les remparts de Schweidnitz lui assuraient toute la plaine, sa retraite et ses vivres. Ces mouvements étaient l’objet d’un grand des­sein, puisqu’il en attendait les avantages [137] d’une Bataille gagnée, sans en courir les risques. Il est à propos de les rap­porter pour soulager la mémoire des uns et pour l’instruction des autres.

Ensuite de la jonction du roi avec son frère le Prince Henri à Breslau le 29 Août, ce Monarque marcha avec son Armée à Schweidnitz et occupa ensuite les hauteurs de Jauernick. Notre Armée campait à Cunzendorf, et avait sa gauche à Freybourg.

Le 11 Septembre le roi marcha sur notre flanc gauche pour tourner cette Aile, et nous couper les magasins et la communication de Landshut, où était le dépôt de l’Armée. Mais ce coup fut heureusement paré : le F.M. Daun envoya le Général F. Z. M. Comte de Lascy avec huit mille hommes pour couvrir cette endroit et prévenir l’Ennemi, tandis qu’il fit marcher l’Armée pour soutenir le Général B. de Loudon, qui était déjà parti des environs de Freybourg à Reichenau, où il arrêta l’Avant-garde des Ennemis. Le roi, prévenu par ce mouvement qui lui coupait le chemin de Landshut, prit son camp sur les hauteurs de Baumgarten ; et notre Armée campa à Adelsbach. Il resta quelques jours dans cette situa­tion ; mais dès qu’il aperçut que le F.M. Daun avait envie de l’attaquer, il évita la Bataille et fit jouer d’autres ressorts pour parvenir à son but.

Le 17 avant le jour, le roi marcha par sa gauche ; et retournant sur ses pas, il descendit [138] dans la plaine, comme s’il avait eu dessein d’aller occuper son ancienne po­sition de Jauernick. L’Infanterie marchait sur deux Colon­nes, précédée d’une Avant-garde de 20 escadrons de Hou­sards avec quelques Régiments de Cavalerie : mais on péné­tra ses vues qui étaient de tenter à la droite de la position qu’occupait auparavant notre Armée, ce qui ne lui avait pas réussi à la gauche. En effet l’Armée Ennemie couvrit bientôt toute la plaine de Schweidnitz, ayant cette forteresse à dos, et se porta par une contre-marche vers Gersdorf et Burgers­dorf : pour mieux assurer ce mouvement, l’Ennemi voulut s’emparer de Cunzendorf, où il y avait une hauteur nommée le Limelberg qui aurait favorisé sa marche : mais le Général Comte d’Ayassassa, à la tête d’un Corps de Carabiniers et de Grenadiers à cheval, repoussa l’Ennemi, battit une partie de sa Cavalerie, et bientôt après côtoyant sa marche, attaqua l’Infanterie, où il causa beaucoup de désordre. Notre Armée se mit d’abord en mouvement, suivit l’Ennemi qui soutint une vive canonnade, et marchant par les hauteurs de Ho­henfriedberg et Freybourg, prévint la seconde fois l’Ennemi qui marchait, pour m’expliquer géométriquement, par la cir­conférence d’un cercle, dont notre Armée faisait le diamètre. Il s’empara cependant de quelques montagnes ; mais il ne put aller plus loin que Hohengersdorf, où il campa son Ar­mée ; la nôtre occupa les hauteurs de Seitendorf, de sorte [139] que le roi perdit l’espérance de pénétrer à Landshut qui était un endroit de la dernière importance ; car outre qu’il nous enlevait le seul magasin qui faisait subsister notre Armée en Silésie, il nous coupait par cette position, de la Bohême en nous ôtant la communication avec Glatz dont il aurait pu faire le siège.

Ces marches et contre-marches faites avec l’ordre que savent employer partout les maîtres dans le métier des ar­mes, sont des chefs-d’œuvres bien précieux pour ceux qui ont eu le bonheur d’y être présents ; car la vue de pareilles cho­ses instruit, mieux que la lecture, ceux qui savent faire des réflexions. Bien que l’Ennemi n’ait pu réussir dans ses pro­jets, on ne peut assez admirer la sagesse et la profondeur de sa manœuvre.

Je ne puis m’empêcher de citer ici une diversion aussi instructive qu’utile en cette occasion : le roi s’était retranché sur les hauteurs de Hohengersdorf, et avait rendu son camp inaccessible, croyant nous resserrer par cette position, et couvrir le plat pays en nous tenant comme bloqués dans une situation désavantageuse pour le présent, puisqu’elle nous tenait dans l’inaction et nous promettait de mauvais quar­tiers d’hiver : il avait pourvu à tout pour cet effet, lorsque le F.M. Daun détacha le Général Comte de Lascy avec quatorze mille hommes, lequel à la faveur de quelques marches for­cées arriva le 7 Octobre à Berlin, où de concert avec les [140] Généraux Russes Comte Czernichef et Totleben il força la ville à ouvrir ses portes, malgré le Corps du Général Hülsen qui venait de la Saxe et celui du P. Frédéric-Eugène de Wur­temberg, qui arrivait de la Poméranie au secours de cette Capitale, et qui durent se retirer avec perte. Cette diversion était d’autant plus sensible au roi qu’il était obligé d’abandonner tous les avantages qu’il attendait de sa si­tuation, et devait marcher au secours de son pays, n’ayant l’espoir d’arriver que pour être témoin oculaire des désordres que ses Ennemis avaient déjà causés.

Cette Campagne de 1760 fut fertile en beaux mouve­ments : il paraissait que les Puissances belligérantes avaient reçu de nouvelles forces, et qu’animées plus que jamais, elles avaient fixé cette année pour terminer la Guerre par des coups d’éclat et forcer le destin des armes à se déclarer. Ceux qui le firent en Saxe au mois de juillet ne sont pas moins in­téressants.

Contre-marche que fit l’Ennemi pour surprendre Dresde

Le roi de Prusse campé dans les environs de Meissen, avait d’autant plus d’intérêt de conduire son Armée en Silé­sie pour empêcher le siège de Glatz et les progrès du Général B. de Loudon, qu’après la prise du Corps du Général Fou­quet le 23 juin à Landshut, il n’y avait plus d’Armée en Campagne, pour défendre cette province ; et Breslau était menacée d’ouvrir ses portes : mais le F.M. Comte de Daun voulut faire échouer les desseins du roi, et s’opposa à ce mouvement : il pourvut à la défense de Dresde, [141] et sui­vit l’Ennemi qu’il prévint bientôt par d’habiles marches ; il se trouva le 7 Juillet en état de lui empêcher le passage de la Queisse et l’entrée de la Silésie.

Le roi se voyant coupé de son pays et retardé dans ses marches par le Corps du Général comte de Lascy qui en le côtoyant lui causait tous les jours de nouvelles pertes, n’eut d’autre parti à prendre que de retourner vers l’Elbe pour se rapprocher de ses vivres : mais pour tirer parti des circons­tances, il résolut d’attaquer le Corps d’observation du Géné­ral Lascy, qui campait à Roth-Lausnitz entre Bischoswerda et Bautzen.

Il est certain que ce Corps qui fixait pour lors l’attention de l’Ennemi, courait grand risque d’être enlevé ou défait entièrement : mais la vigilance et l’activité du Général faisait sa conservation. Le roi alla reconnaître sa situation ; il trouva les postes tellement disposés et les avenues du camp si bien gardées qu’il fut obligé de se retirer avec autant de perte que de danger pour sa personne ; car le Général Comte de Lascy amena une partie de la Cavalerie au secours de ses Avant-postes, tandis que les généraux Brentano et Cheswitz arrivèrent d’un autre côté et poursuivirent l’escor­te et le roi jusque dans son camp. La nuit du 8 au 9 Juillet, l’Ennemi campé à Kleinbautzen, leva son camp et marcha vers Dresde ; le comte de Lascy fut d’abord instruit de ce mouvement [142] rétrograde, et marcha avec diligence par Hartha, le Weissenhirsch, et campa ensuite au-delà de l’Elbe pour éviter la trop grande supériorité de l’Ennemi, et se mettre en état de secourir la ville de Dresde. Après quel­ques mouvements, l’Armée Prussienne passa l’Elbe, investit la ville, attaqua les faubourgs et fit travailler aux Batte­ries [4]. Le F.M. Prince de Deux-ponts renforça de dix mille hom­mes la garnison de la ville, et occupa ensuite avec le reste de ses Troupes, le poste de Gros-Sedlitz qui couvrait la Bohême. Le roi s’apercevait que M. Comte de Daun ne lui donnerait pas le temps d’entreprendre un siège régulier ; c’est pourquoi il brusqua tellement la place qu’il perdit plus de dix mille hommes dans plusieurs assauts et par les différentes sorties de la garnison, et changeant bientôt après sa façon d’attaquer, il fit bombarder et ruiner la ville par son Artille­rie, qui venait d’être augmentée d’un transport considérable de grosses pièces. Notre Armée arriva à temps des frontières de la Silésie pour délivrer cette Capitale ; et ne pouvant d’abord attaquer l’Ennemi à cause du torrent [5] qui séparait les [143] deux Armées, le F.M. ordonna un détachement de neuf bataillons avec neuf compagnies de Grenadiers et quel­que Cavalerie, aux ordres du Maréchal-Lieutenant Baron de Hangern, qui marcha pendant la nuit aux faubourgs de Pirna et Wilsdruf, où il ruina les batteries et fit enclouer l’Artillerie des Ennemis, tandis que le Général Maquire qui commandait dans la place, fit faire une autre sortie vigou­reuse ; ce qui obligea l’Ennemi de changer la position de son Aile gauche ; et le feu contre la ville cessa entièrement. Le F.M. instruit d’un nouveau transport de munitions qui ve­nait de Magdebourg en remontant l’Elbe [6] envoya le Général Baron de Ried qui marcha secrètement, le rencontra proche de Meissen, et prit trente cinq bateaux chargés.

Le roi voyant l’impossibilité de poursuivre ses tra­vaux, et sur le point d’être attaqué, marcha vers Kesseldorf, n’ayant d’autre dédommagement des pertes considérables qu’il venait de faire devant cette ville, que la vue des flam­mes, et l’odeur de l’incendie qui infectait sa retraite.

Les marches et les mouvements qui se font pour en­trer dans le pays Ennemi au commencement [144] d’une Guerre ou d’une Campagne, sont encore de la dernière im­portance : on examine la nature du pays, et on règle ses dis­positions pour n’être arrêté par aucun obstacle, comme riviè­res, défilés, ou forteresses ; sans quoi on est bientôt obligé de se retirer, après avoir perdu du temps sans rien effectuer, comme je l’ai dit ailleurs.

Opération de l’Armée de France dans le Hanovre et la Hesse en 1757

Les mouvements du maréchal comte d’Etrées qui conduisit l’Armée de France dans le pays de Clèves, la Guel­dre et la Hesse qu’il conquit, sont encore dignes de remar­que. Pour passer cette étendue de pays hérissé de difficultés, et où les vivres n’étaient pas abondants, ce Général avait partagé son Armée en différents Corps qui marchaient sépa­rément, conservaient une libre communication entre eux, et avaient différentes exécutions à terminer. Par ce moyen les forces nombreuses [7] dont cette Armée [145] était composée, pouvaient mieux subsister, passer plus commodément les défilés du Bas-Rhin et de la Westphalie, s’emparer des pos­tes nécessaires, et en s’élargissant resserrer l’Ennemi, et l’obliger de réunir ses forces, de beaucoup inférieures, que le Général Français avait intention d’envelopper. Ce mouve­ment dirigé avec toute la capacité et le jugement d’un grand Général, fut suivi de la reddition de plusieurs places, de la retraite du Duc de Cumberland, du passage du Weser [8], et fit éclore ensuite les lauriers dus à la Bataille de Hastenbeck où l’Armée Hessoise et Hannovienne fut entièrement défaite ; ce qui causa ensuite la perte des pays de Hanovre, de Lune­bourg, de Werden, de Bremen et de Brunswick.

Il se fait encore d’autres mouvements pour favoriser la jonction d’une Armée avec une autre, et pour recevoir un se­cours.

Le roi de Prusse s’explique de la sorte : si vous voulez faire arriver heureusement un secours, [146] le moyen le plus sûr est de marcher à sa rencontre par un terrain difficile [9] et de se retirer de devant l’Ennemi pour éviter le combat ; par la supériorité que l’on gagne par l’arrivée du secours on recou­vrera bientôt le terrain qu’on n’a fait que lui prêter.

Plusieurs exemples que j’ai insérés dans ce volume, et qui concernent les mouvements d’Armées, ne me permettent pas de m’étendre trop sur cet article intéressant, pour ne pas tomber dans des répétitions. On peut comprendre par ce que j’ai déjà rapporté, qu’il faut de grandes précautions, de la prévoyance et des réflexions pour assurer ses mouvements ; mais un Général en retire de glorieux avantages quand ces dispositions sont suivies du succès qu’il en attend.

 

Article XXI
Des Lieux avantageux pour une Bataille

 

 

[147] L’avantage du terrain, les Ailes bien appuyées, et le Front couvert, sont des précautions qui semblent assu­rer le gain d’une Bataille ; mais elles ne sont pas suffisan­tes : les généraux étudient et examinent la situation du lieu pour profiter de la victoire en suivant l’Ennemi, ou faire la retraite en cas de malheur. La connaissance parfaite du pays où on fait la Guerre, fait distinguer la différence et les avan­tages d’une situation. Il n’est pas toujours possible de choisir le lieu du combat : l’Ennemi tâche souvent de prévenir les desseins les mieux concertés ; mais c’est une marque de mé­rite et de capacité dans un Général, quand par l’adresse de ses marches et de ses mouvements, il peut amener les choses au point le plus avantageux.

De la situation d’un camp par rapport aux suites d’une Bataille

De la situation du lieu où se donne la Bataille naît la facilité d’accumuler ses avantages ou de se retirer : car comme il ne serait pas prudent après le gain d’une Action de suivre l’Ennemi bien avant dans un pays stérile et ruiné, où les vivres seraient renfermés dans des [148] forteresses dont il est en possession ; il serait également dangereux d’engager son Infanterie dans de grandes plaines, contre un Ennemi supérieur en Cavalerie, lequel réparerait ses pertes par le dommage qu’il serait en état de causer à l’Armée qui ne pourrait jamais empêcher ni même incommoder la retraite. On est obligé en pareil cas d’enterrer ses lauriers sur le champ de Bataille, ce qui est contre les règles de la Guerre, car on ne doit jamais courir d’aussi grands risques, sans es­pérance d’en retirer des avantages considérables.

Il est aussi fort disgracieux de perdre une Bataille quand on doit se retirer par de longs et mauvais chemins dans une saison contraire et pluvieuse, où les marais gon­flés, et les rivières devenues des torrents, exposent une Ar­mée à de grands dangers, ou que les vivres manquent pen­dant la retraite, et que nulle forteresse n’arrête l’activité d’un Ennemi victorieux, qui profite de tous ces avantages pour ruiner l’Armée et pour étendre ses conquêtes sans op­position.

Un Général retire au contraire de grands avantages du gain de la Bataille, quand l’Ennemi est dans une situa­tion opposée aux lieux précédents, qu’il a derrière lui un pays riche, abondant, et peuplé, où l’Armée peut subsister, et se remettre en état de paraître en Campagne avec avantage : on tâche de s’y maintenir, de former ses magasins ; et on profite de plusieurs ressources qu’on ôte à l’Ennemi. S’il y [149] a des places fortes, on n’épargne rien pour s’en rendre maître ; on sacrifie même quelques jours d’hiver pour assu­rer ses avantages, dont on se trouve récompensé dans la fuite. Si Annibal avait mieux connu l’avantage des lieux, ou plutôt si ce Général avait voulu en profiter, la prise de Rome et la chute de l’Empire romain devenait le prix de sa victoire à Cannes ; mais il aima mieux jouir de l’abondance et d’un trop prompt repos ; ce qui causa bientôt après la ruine de sa patrie.

Tout cela prouve de quelle conséquence il est d’observer les temps et les lieux pour donner Bataille, et comme dit le Chevalier Folard, ne jamais se laisser forcer à combattre dans des situations où le gain d’une Bataille ap­porte moins d’avantage, que la perte n’en est dangereuse.



[1] Ce fleuve traverse la Pologne et se jette dans la mer Baltique.

[2] Le Marquis de Ste Croix.

[3] La Saxe renfermait plusieurs de ces avantages : le roi de Prusse n’a rien négligé pour s’y soutenir ; il partageait nos forces et nous faisait une cruelle diversion dans un pays où le voisinage de ses États lui rendait toujours l’entrée libre, lorsqu’il était forcé de l’abandonner pour quelque temps Il tirait de ce pays tout ce qui était nécessaire pour soutenir la Guerre ; et les trésors de Leipsic n’ont pas cessé jusqu’à la fin de lui être ouverts.

[4] L’Ennemi profitant de la solidité des maisons des fauxbourgs, épaula ses batteries et les construisit à la faveur de ces bâtiments ; de sorte que ses pièces tirant pour ainsi dire du bord du fossé, il battit dès le second jour en brèche : elles étaient fort difficiles à démonter ; et les maisons remplies de chasseurs et de fusillers incommodaient les remparts et les sorties de la ville.

[5] L’Elbe.

[6] Ce fleuve considérable dont il est parlé fort souvent, a sa source dans les montagnes de la Bohême appelées Riesengebirg au cercle de Konigrätz, traverse ce royaume, arrose ensuite la Misnie. Il passe à Dresde, Torgau, Magdebourg, et se jette dans la Mer au-dessus de Hambourg.

[7] Les Français suivirent exactement les règles de l’offensive, lorsqu’ils entrèrent en Allemagne en 1757 avec une artillerie nombreuse et une Armée de cent quarante mille hommes. Ils voulaient s’établir dans le pays Ennemi, et donner au commencement d’une Guerre de la réputation à leurs armes par quelques coups d’éclat : ils avaient d’ailleurs des sièges à faire et des garnisons à mettre dans plusieurs places, comme à Wesel où il y avait neuf mille hommes, à Gueldre, Clèves, Embden, et quantité d’autres postes à garder ; ce qui, joint aux maladies causées par la différence du climat et les fatigues auxquelles les nouveaux soldats ne sont pas accoutumées, diminue infiniment le nombre des Troupes.

Le roi de Prusse avait donné l’année auparavant l’exemple d’un plus grand effort, lorsque sans aucune formalité il entra en Saxe à la tête d’une Armée nombreuse, et surprit tellement les Saxons, qu’il envahit leur pays, et fit prisonnier le peu de Troupes qui purent s’opposer à un torrent aussi rapide. Cette invasion ressemble beaucoup à celle de la Silésie.

[8] Cette rivière prend sa source dans la Basse-Saxe, elle arrose les États de Hannovre, passe à Hamel, Minden ; elle reçoit l’Aller au-dessous de Bremen, et entre dans la Mer du Nord.

[9] Ce mot mérite attention, et n’est pas toujours pris dans sa véritable signification. Terrain difficile veut dire un pays coupé, marécageux, rempli de défilés, de bois, ou montagneux. Il ne serait cependant pas prudent à une Armée supérieure en Cavalerie de s’engager dans un terrain semblable où l’Ennemi ferait agir son Infanterie avec avantage. Mais le Général, en consultant la qualité de ses forces, choisit le terrain le plus avantageux pour éviter le combat, le plus court et le plus facile pour favoriser sa jonction.

 

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