Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

 Revenir au sommaire général

  

Portail Nouveautés Etudes stratégiques Publications ISC- CFHM- IHCC Liens Contacts - Adhésion

 

Dossiers :

 

  . Théorie de la stratégie

  . Cultures stratégiques

  . Histoire militaire

  . Géostratégie 

  . Pensée maritime

  . Pensée aérienne

  . Profils d'auteurs

  . Outils du chercheur

  . BISE

  . Bibliographie stratégique

 

Publications de référence

 

Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
Revue Internationale d'Histoire Militaire
 

 

Institut d'histoire militaire comparée

Commission française d'histoire militaire

 

Comte V.D.S.G. 

 

Abrégé de la théorie militaire 

 

Article XXII
De ce qui précède une Bataille

 

 

[150] C’est ici un détail fort intéressant et dont tout Officier doit avoir une connaissance parfaite, afin de ne rien négliger dans ces moments précieux, pour mériter une juste part à la victoire.

Les Batailles sont inévitables ; sans elles la Guerre ne finirait jamais ; elles font éclore les lauriers précédemment cultivés, et sont presque toujours le fruit des mouvements qui les ont précédées.

Les circonstances permettent souvent aux généraux de prévoir le temps et à peu près les lieux où se donnera la Bataille : ils rassemblent à cet effet leurs forces, afin d’être supérieurs à l’Ennemi, et se font joindre par les détache­ments séparés de l’Armée, s’ils ne sont pas trop éloignés. Avant la Bataille de Torgau en 1760, le roi de Prusse réunit ses forces, et grossit son Armée de tout ce qu’il put rassem­bler, pour tirer avantage des Troupes qui ne sont jamais plus utiles et nécessaires le jour d’une Action. Le F.M. Daun avait agi de même en 1757, lorsqu’il renforça son Armée des Ré­giments de l’Aile droite dispersés à la Bataille de Maleschitz, [151] et des bataillons tirés des garnisons à portée ; ce qui rendit les deux Armées à peu près égales. On pourvoit aux magasins qui sont sur les derrières, afin que l’Armée ne manque pas de vivres pendant la retraite en cas malheur ; on fait conduire les munitions nécessaires pour le jour et les suites de l’Action, et on distribue l’Artillerie aux endroits qui lui sont propres.

Si on attend l’Ennemi dans son camp, on prend la si­tuation la plus avantageuse, avec la précaution de mettre chaque arme en sa place, afin que l’Infanterie et la Cavalerie puissent se soutenir mutuellement.

Si le Général a résolu d’attaquer l’Ennemi, il forme son plan d’attaque sur la situation, les forces et les qualités des Troupes qui composent l’Armée qui lui est opposée, et sur les défauts et les avantages de sa position. Il donne des ordres sérieux à l’Armée, et recommande à chacun de se faire honneur et de remplir ses devoirs, en remontrant la nécessité, la gloire et l’avantage de vaincre : il promet des récompenses à ceux qui se distingueront ; ce qui doit être observé avec la même ponctualité qu’il faut punir sur le champ ceux qui ont manqué.

On renvoie tous les bagages pour les mettre en sûreté, si on n’y a pas pourvu auparavant. Les généraux sont fort discrets, afin que les espions toujours pénétrants et curieux ne puissent rien apporter d’intéressant, pas même l’ordre de Bataille, dont l’Ennemi pourrait tirer avantage. [152] Enfin le secret, ce mobile caché qui fait naître les plus grands suc­cès, et dont les meilleurs généraux ont toujours fait le plus de cas, doit s’observer avec la dernière attention.

 

Article XXIII
Des Batailles

 

 

Le sort de la Guerre, la gloire des armes, la perte ou l’agrandissement des États, dépendent du succès des com­bats. Des avantages pareils méritent un soin particulier et des efforts extraordinaires de ceux qui ont part à cette jour­née. C’est ici où le mérite des généraux, la conduite des Offi­ciers, et la valeur du soldat paraissent dans leur plus grand jour ; et l’Europe attentive sur ce qui précède et suit la Ba­taille, et sur la façon dont on s’est comporté pendant l’Action, loue et condamne les Armées sur la relation d’une journée aussi intéressante. La postérité même admire ces Actions d’éclat, et accorde l’immortalité aux heureux succès.

Plusieurs raisons déterminent à une Action générale : un des deux partis y est souvent forcé pour donner une autre face aux affaires, lorsqu’on veut pénétrer dans le pays En­nemi, ou [153] empêcher qu’il n’entre dans les États du Sou­verain ; lorsque l’Ennemi s’est affaibli par des diversions trop fortes ; lorsqu’il importe de lui ôter une position avanta­geuse ; quand on a des ordres exprès de chercher l’occasion favorable pour combattre, ou quand on ne peut l’éviter. Le Duc d’Albe Général des Armées d’Espagne sous Philippe II, parle à ce sujet en ces termes : On cherche à donner Bataille lorsqu’il s’agit de secourir une place forte qui est réduite à l’extrémité, et qui fait la sûreté d’un pays ; lorsque l’Ennemi doit recevoir des secours qui le rendraient supérieur ; lorsqu’au commencement d’une Guerre on veut donner de la réputation à ses armes, retenir ses alliés, empêcher les En­nemis couverts de se déclarer ; lorsque la fortune constante a tellement rebuté les Ennemis, qu’ils n’osent plus tenir ; enfin lorsque pressé par la famine ou les maladies, et enfermé de toute part, il faut mourir ou vaincre.

Les Batailles se réduisent à attaquer l’Ennemi ou l’attendre de pied ferme. Je ne disputerai pas lequel est le plus avantageux : l’attaque offre quelque chose de plus hardi et facile ; et la défense paraît avoir plus de solide dans plu­sieurs occasions. Je crois que ces deux maximes différentes sont également bonnes, puisque plusieurs grands généraux les ont employées alternativement, et qu’il n’y a que les cir­constances qui doivent leur donner quelque préférence. Il y a des temps où il est nécessaire d’attendre l’Ennemi [154] dans son camp : il y en a d’autres où il faut le prévenir et l’attaquer. Je parlerai seulement des maximes dont on s’est servi jusqu’à présent dans l’attaque ainsi que dans la dé­fense.

On dirige le plus souvent ses efforts vers une des Ailes de l’Armée ennemie, afin de gagner le terrain qu’elle occupe pour prendre ensuite le reste des Troupes en flanc. Cette méthode est fort ancienne, et décide ordinairement de la Ba­taille, si on peut se soutenir sur le terrain que l’Ennemi a abandonné.

Le roi de Prusse propose différents ordres de Bataille, et donne la préférence à cette façon d’attaquer, comme la plus prompte et la plus aisée. La bonne discipline de ses Troupes exercées à toutes les manœuvres de la Guerre, et l’intelligence de ses Officiers lui ont souvent rendu ces pre­miers avantages décisifs.

On attaque quelquefois les deux Ailes en même temps pour partager l’attention de l’Ennemi et l’empêcher de ren­forcer une partie par des Troupes qu’il peut retirer d’une au­tre : mais l’attaque principale est contre celle dont le terrain offre le plus d’avantage dès qu’on s’en est rendu maître. Il y a des généraux qui préfèrent souvent l’attaque du Centre quand il est praticable, tandis qu’ils tiennent les Ailes en échec ; ce qui semble promettre une déroute complète, si on peut profiter assez tôt de l’ouverture qu’offre un Centre sé­paré de ses Ailes. Je ne déciderai pas non plus laquelle de ces trois [155] différentes attaques est la meilleure : le ter­rain et la disposition des Ennemis peut en déterminer le choix ; le coup d’œil et la connaissance parfaite de sa situa­tion règlent le plan d’attaque qui doit s’exécuter par une manœuvre prompte et savante : celle qui est la moins sujette à la confusion est toujours préférable. C’est une règle Géné­rale de faire soutenir les Corps qui plient pendant l’attaque, lesquels doivent se rallier le plutôt possible pour retourner au feu, ou rendre compte de leur conduite après l’Action, la­quelle doit être examinée sans partialité, mais avec la der­nière sévérité.

La Cavalerie destinée pour attaquer, et celle qui doit soutenir, se place dans les lieux qui favorisent les efforts qu’on attend d’elle. La grosse Artillerie, fort incommode pen­dant l’attaque, occupe ordinairement quelque hauteur pour battre l’Ennemi en flanc, elle doit être soutenue, et faire un feu continuel, tandis que l’Armée s’avance et se dispose à attaquer.

Celui qui attaque doit marcher vivement et joindre l’Ennemi, c’est le plus grand avantage d’un assaillant ; car s’il s’amuse à tirailler de pied ferme, il n’avance pas ; et l’avantage reste dès lors du côté de celui qui se défend et qui occupe un poste avantageux.

Dès qu’on a repoussé une partie des Troupes qui sont opposées, et que l’Ennemi abandonne son terrain, on avance vivement pour se former ensuite, et prendre les précautions nécessaires [156] pour se soutenir. On se sert avantageuse­ment de la Cavalerie pour augmenter la confusion et empê­cher le ralliement, tandis que l’Infanterie marche dans le plus grand ordre, pour s’opposer au secours que l’Ennemi pourrait envoyer et pour prendre en flanc et en queue ce qui tient ferme.

Sitôt que l’Ennemi est battu à une de ses Ailes, il est naturel de faire attaquer en front le Centre de son Armée, s’il est abordable, afin de seconder les Troupes victorieuses qui attaquent en flanc, et l’empêcher de tirer aucun secours de son Centre. Cette seconde attaque ne dure pas longtemps et décide de l’Action.

Quand une Aile de l’Armée est attaquée en forme avec des forces supérieures, l’Ennemi ne paraît avoir de meilleure ressource que de prendre en flanc les Troupes qui l’atta­quent ; et pour exécuter ce mouvement, il doit tirer des Régiments de la seconde ligne, ou faire marcher la réserve ; ce qui demande du temps : c’est pourquoi il est nécessaire de le prévenir en avançant vigoureusement et en rompant les premiers obstacles par une attaque bien soutenue. On fait encore marcher des Troupes pour s’opposer assez tôt aux coups de côté ; elles tâchent de gagner le derrière de l’Ennemi.

C’est un effet ordinaire de la prudence des généraux qui attaquent, de former l’ordre de Bataille, et de partager leurs Colonnes, de sorte qu’en avançant et commençant à se former, l’Ennemi [157] ne puisse assez tôt deviner l’endroit où il a résolu de pénétrer ; laquelle incertitude l’oblige à par­tager ses forces, et à se précautionner partout. S’il affaiblit ensuite quelque endroit qui n’est pas attaqué, pour renforcer la partie qui est entamée, on ne perd pas de temps pour en­tamer ces endroits dégarnis : on se sert avantageusement d’une partie de la seconde ligne ou de la réserve pour se­conder les efforts de diversion qui réussissent souvent et fa­cilitent le succès d’une autre attaque qui rencontre alors moins de résistance.

On évite, le plus qu’il est possible, de perdre du temps à manœuvrer pour se mettre en Bataille, à moins qu’on n’ait dessein de tromper l’Ennemi ; sans quoi l’ordre de marche et les mesures prises d’avance par rapport au terrain, doivent faciliter ce mouvement, qui expose une partie de l’Armée à une longue et vive canonnade ; outre que ce retardement donne occasion à l’Ennemi de faire quelque changement dans sa disposition et de profiter du temps qu’on perd. Il y a des généraux qui préfèrent d’attaquer avec une partie des Troupes avant que toute l’Armée ne soit formée en Bataille.

Je crois que tout ordre de Bataille est bon, s’il répond au terrain qu’on doit occuper, à la situation, et aux disposi­tions de l’Ennemi, et si l’ordre de marche facilite les évolu­tions aux différents Corps pour attaquer sans confusion. Il est de la dernière importance pour les Officiers de faire exé­cuter promptement les ordres des [158] généraux, et d’obliger le soldat de faire son devoir pendant l’Action ; car les meilleures dispositions sont inutiles, si la valeur des Troupes ne rompt les obstacles qui leur sont opposés, et ne fait ce qu’on peut humainement attendre d’eux.

César battit Pompée à Pharsale, et subjugua dans cette journée l’Empire romain : il n’est pas nécessaire de chercher des défauts dans l’ordre de Bataille de ces deux grands généraux consommés dans le métier des armes, et dont les actions avaient toujours été suivies de la victoire. Il est probable qu’ils n’avaient rien négligé pour assurer le suc­cès de cette journée, et qu’ils avaient donné leurs ordres en conséquence : mais on peut croire que l’Armée de la Républi­que composée alors de Troupes moins disciplinées et moins braves, quoique supérieure en nombre, ont abandonné leur terrain après une légère résistance ; et que César par l’ordre et la valeur de ses Légions a triomphé de la lâcheté de ses Ennemis. L’expérience et la capacité des Chefs ne sont pas suffisantes pour vaincre : ces vertus ouvrent le chemin à la victoire, mais l’ordre, l’obéissance et les efforts du soldat terminent les heureux succès.

On observe encore pour règle dans l’attaque, de com­mencer l’Action de bonne heure, comme à la pointe du jour, si on est supérieur en nombre, et qu’on ait lieu d’espérer la victoire, afin de profiter du reste de la journée pour suivre l’Ennemi, et multiplier ses avantages : mais on attaque plus tard, quand le succès est douteux, afin de profiter de la nuit pour faire sa retraite, si on est battu.

[159] Passons à ce qui s’observe quand une Armée at­tend l’Ennemi de pied ferme dans son camp. Plusieurs rai­sons peuvent déterminer à prendre ce parti ; on peut en voir quelques-unes dans l’article qui traite de la défensive. Pour soutenir les efforts de l’Ennemi, et l’attendre dans son poste, on le choisit le plus avantageux qu’il est possible : les Ailes doivent être appuyées et couvertes, pour éviter d’être tourné et pris en flanc. Un axiome de la Guerre, dit le roi de Prusse, est d’assurer ses derrières et ses flancs, et de tourner ceux de l’Ennemi. Le front de l’Armée doit offrir d’autres obstacles ; on supplée au défaut du terrain par des redoutes ou quel­ques ouvrages bien palissadés : il dépend alors du coup d’œil et de la volonté d’un Général en chef de régler l’ordre de Ba­taille et la distribution des Troupes.

Il paraît par les dispositions de plusieurs généraux pendant cette dernière Guerre, surtout à Loboschütz, où la Cavalerie agit au Centre, qu’on est revenu de l’habitude de hasarder toute la Cavalerie sur les Ailes, et qu’on s’en sert avantageusement dans d’autres endroits où elle est néces­saire. Il est évident que la distribution et l’effet de cette arme contribue beaucoup au gain de la Bataille, et qu’il lui faut un terrain propre à ses évolutions rapides.

Les généraux s’appliquent à connaître le fort et le fai­ble de leur situation, pour se précautionner contre les En­nemis, qui attaquent [160] ordinairement par les endroits les plus faciles. Il faut une attention particulière pour l’emplacement de l’Artillerie qui doit battre continuellement et flanquer l’Ennemi qui se forme, causer de la confusion dans ses rangs, et le rebuter avant de commencer l’attaque. Il est ensuite avantageux d’avoir un Corps de réserve, qu’on emploie fort utilement pendant le cours de l’Action.

Quand l’Ennemi paraît, les généraux observent l’ordre de sa marche, cherchent à pénétrer ses desseins, et jugent par ses différentes manœuvres des endroits où il a résolu d’attaquer. À la Bataille de Chotzemitz ou Kollin, le F.M. Comte de Daun observa que le roi de Prusse renforçait son Aile gauche, qu’il avait intention d’attaquer notre Aile droite, et de prendre l’Armée en flanc ; il se précautionna à cette droite qu’il augmenta de plusieurs bataillons, et soutint les efforts réitérés des Prussiens qui eurent d’abord quelque avantage ; mais lorsqu’ils s’aperçurent que la défense était bien soutenue, et que ce qui avait plié d’abord, avait le temps de se rallier, et retournait à la charge, ils perdirent conte­nance, et furent contraints d’abandonner le terrain qu’ils avaient gagné. L’Ennemi repoussé plusieurs fois à notre droite, le Roi fit attaquer l’Aile gauche ; mais les dispositions du Maréchal prévenaient ses mouvements ; et il fut égale­ment repoussé avec une perte considérable : ce qui prouve qu’il n’est pas suffisant de se [161] précautionner à l’endroit où l’Ennemi forme sa première attaque ; mais un Général partage son attaque sur tout le Front de l’Armée, afin d’être en état d’opposer de la résistance partout.

Quand une partie de l’Armée est battue, qu’elle perd son terrain, et que l’Ennemi pénètre, il n’y a que la prudence et le sang-froid des généraux, qui puissent remédier à cet accident : on fait avancer la réserve et quelques Régiments de la seconde ligne, tirés de la partie de l’Armée qui n’est pas entamée, pour attaquer l’Ennemi et l’empêcher de se former : on se sert avantageusement d’un Corps de Cavale­rie, qui doit se porter au galop et attaquer tête baissée l’Infanterie, qui n’est jamais bien en ordre dans ces occa­sions : pendant ce temps les Troupes qui ont été battues doi­vent se rallier hors de la portée du Canon ; il sera dès lors aisé de les reconduire au feu pour avoir leur revanche, et chasser l’Ennemi à leur tour. Notre Aile droite plia au com­mencement de la Bataille à Kollin ; des Troupes fraîches ré­parèrent le désordre, tandis que les bataillons qui s’étaient ralliés avancèrent de nouveau ; et l’Ennemi qui n’eut pas le temps de se former, se sauva et prit la fuite.

Les Russes après six heures de combat, et après une défense sanglante et opiniâtre plièrent à l’Aile gauche pen­dant la Bataille de Francfort [1] [162] lorsque le Général B. de Loudon, qui commandait la réserve composée de douze milles hommes de nos Troupes, fit avancer la Cavalerie, la­quelle après avoir battu celle des Prussiens, pénétra dans l’Infanterie dont une partie jeta les armes et se sauva. Le roi ne négligea rien pour réparer le désordre de ses Troupes, que ce coup imprévu avait fait naître, et bien que dans un cas aussi pressant, il exposât sa personne aux plus grands dangers, les Russes ralliés et plus furieux que jamais, obli­gèrent l’Ennemi de chercher un asile sous le canon et dans les marais de Gustrin. Un Général toujours fertile en res­sources ne désespère jamais du succès d’une Bataille, pour quelques avantages que les premiers efforts ont procuré à l’Ennemi ; il a prévu d’avance ce qui peut arriver ; et il prend le parti le plus avantageux pour apporter un remède prompt et violent. Rien d’ailleurs ne caractérise mieux le mérite des généraux, que les ressources qu’ils emploient dans les cas pressants, et qui les rendent souvent victorieux où d’autres succombent.

Il est souvent plus facile de repousser l’Ennemi qui a pénétré, qu’il n’est possible à un Général [163] de retenir la fougue et la valeur immodérée des Troupes, lorsque l’Ennemi plie devant elles ; ce qui les met en aussi grand désordre en poursuivant, que les autres en fuyant. Ce trans­port désordonné des Troupes, tout à fait contraire à la disci­pline, a causé souvent la perte d’une Bataille : car l’Ennemi qui se retire, voyant les uns occupés à piller, et d’autres marcher en confusion, fait avancer les Corps qui lui restent en ordre, et qu’il avait destiné à faire l’Arrière-garde, tire parti de sa Cavalerie, et bientôt suivi du reste de l’Armée, termine l’Action à son avantage. Témoins de cette vérité les journées mémorables de Söhr et Czaslau, où les Prussiens vaincus et repoussés, arrachèrent à nos Troupes qui les poursuivaient en désordre, les lauriers qu’ils venaient de cueillir.

Il me reste à parler de ces Actions où les Troupes oc­cupées à défendre les parties de leur situation les plus inté­ressantes où l’Ennemi s’est attaché, et le reste de l’Armée tenue en échec sur tout le Front, un Corps de huit à dix mille hommes paraît sur les flancs ou les derrières, et s’avance pour couper la retraite ou terminer la Bataille.

Il est certain qu’un accident semblable est embarras­sant : il est à craindre que les troupes qui se défendent ne perdent courage, si le remède qu’on peut apporter tarde trop longtemps à dissiper leur surprise. Il est naturel que le Gé­néral qui commande l’Armée, a prévu ce [164] qui peut arri­ver pendant le cours de la Bataille, et qu’il a pris ses mesu­res en conséquence : mais comme l’expérience démontre qu’un pareil accident peut arriver inopinément, on fait mar­cher en cette occasion la réserve, suivie d’autres bataillons, s’il est nécessaire, tirés des endroits où il y a le moins de danger, pour arrêter ce Corps de diversion dans l’endroit où on peut lui disputer avantageusement le terrain, et où le pe­tit nombre a quelque égalité sur le grand. On redouble alors ses efforts au front de la Bataille ; et quand on désespère du succès par l’avantage que l’Ennemi a déjà gagné, et que ceux qui se défendent sont rebutés d’une attaque longue et opi­niâtre, ce sont de ces moments où sans trop réfléchir sur le nombre des Troupes, un Général quitte souvent son poste, pour avancer à grands pas sur l’Ennemi ; ce qui termine en un moment la Bataille. Les Housards, chevaux-légers, ou des Régiments de dragons doivent causer le plus de désordre qu’il est possible dans les bataillons de l’Ennemi, afin d’empêcher le ralliement et hâter leur retraite : mais cette Cavalerie doit être soutenue d’une ligne de Cuirassiers, der­rière laquelle elle doit se rallier en cas de besoin ; sans quoi elle court à sa perte. Tous les mouvements auxquels l’Ennemi ne s’attend pas, dit le roi de Prusse, le surprennent, le jettent en confusion, et décident de la victoire : on agit avec pru­dence, et c’est une de ces occasions, où sans trop s’emporter, on bâtit un pont d’or à l’Ennemi qui se retire.

[165] Quand l’Ennemi est de beaucoup supérieur en forces, il forme quelquefois une attaque environnante, c’est-à-dire, qu’il attaque les flancs, et le front d’une Armée, tan­dis qu’un Corps de Troupes détaché à cet effet, gagne les derrières et attaque en queue. Notre Armée se trouva dans un cas semblable à Torgau en 1760 ; elle dut faire front par­tout ; et opposant des efforts extraordinaires à une manœu­vre aussi dangereuse, elle montra que la fermeté et la valeur des Troupes est souvent l’écueil des meilleures dispositions.

Deux Armées peuvent se rencontrer et se donner Ba­taille en marche ; ce qui arrive quand une Armée se retire, et qu’elle veut soutenir ou sauver son Arrière-garde vivement attaquée ; alors l’affaire s’engage insensiblement et devient bientôt Générale ; ou quand l’Ennemi veut gagner une posi­tion avantageuse, ou s’approcher d’une de ses places où il a ses magasins, et que l’autre le veut prévenir et l’empêcher, comme il est arrivé à Zullichau en 1759, où le F.M. Comte de Soltikof voulant prévenir le Général Wedel qui voulait s’approcher de Crossen, les deux Avant-gardes se rencontrè­rent et commencèrent l’Action, qui finit par la défaite des Prussiens. Enfin il y a plusieurs méthodes pour attaquer et livrer Bataille, qui demandent beaucoup d’art et de fermeté dans la défense. Les généraux consommés dans la Théorie, ainsi que dans la pratique des grands mouvements militai­res, [166] peuvent avoir des maximes pour agir sur diffé­rents principes, sur lesquels celui qui se défend doit se régler pour en tirer parti.

Le coup d’œil, le sang-froid, des ordres clairs et promptement exécutés sont des présages certains de la vic­toire ; il est ensuite de l’honneur et du devoir des Troupes de faire des efforts qui assurent le gain de la Bataille.

 

Article XXIV

Des avantages d’une Bataille gagnée

 

 

S’il en coûte des peines et des attentions infinies pour amener les choses au point le plus avantageux pour le succès d’une Bataille, un Général retire aussi de grands avantages de la victoire.

La diminution des forces Ennemies, le découragement des Troupes, ses pertes en Artillerie, en munitions, en che­vaux, ouvrent le chemin aux suites les plus heureuses : on poursuit l’Armée ; son Arrière-garde essuie tous les jours de nouvelles pertes ; on prend ses magasins ; on l’oblige à sortir des États du Souverain, s’il y est entré ; ou si la Guerre se fait dans son pays, on profite de la victoire pour pousser et affermir ses conquêtes. On s’empare [167] des postes avan­tageux ; on forme des magasins pour la subsistance de son Armée ; on lève des contributions, et on assure à ses Troupes des quartiers d’hiver. Si l’Ennemi a des places fortes, on ne perd pas de temps pour en faire le siège ; car on est toujours mal assuré, et on n’ose rien risquer, si on n’est maître de quelque forteresse pour mettre ses dépôts en sûreté et facili­ter ses mouvements.

La Silésie nous ouvrait un champ libre pour une of­fensive brillante après la Campagne de 1761, par la prise de Schweidnitz et de Glatz, deux forteresses qui nous avaient beaucoup incommodés pendant les Campagnes précédentes, et qui par leur situation allaient favoriser les mouvements de nos Troupes dans la Haute et Basse-Silésie ; mais la mort de l’Impératrice des Russies, et l’avènement au trône du Prince de Holstein-Gottorp, Général au service de Prusse, causèrent un grand changement. Les Russes non contents de se retirer et de nous abandonner, levèrent leurs étendards contre nous et se déclarèrent nos Ennemis ; ce qui changea le plan de la Campagne en défensive.

Au reste il n’est pas suffisant de prendre des forteres­ses ; il faut les mettre en état, réparer les défauts des ouvra­ges, et leur donner une garnison, des vivres et des muni­tions, pour soutenir au moins trois mois de tranchées. L’approvisionnement d’une place coûte beaucoup ; mais cette dépense paraît remboursée par les [168] ressources qu’on en retire, comme on l’a vu en 1762, où les remparts de Schweidnitz en imposèrent au roi de Prusse, et lui firent consumer sa dernière Campagne. Le gain d’une Bataille ou­vre souvent les portes de ces forteresses qui paraissent im­prenables : l’Ennemi éloigné, hors d’état de secourir ses pla­ces et d’y mettre de fortes garnisons, semble porter l’assiégé à capituler.

Ensuite de la Bataille de Fontenoy en 1745, on a vu les Français se rendre maîtres, et presque sans résistance, de la plupart des places fortes dans les Pays-Bas Autri­chiens. Sans entrer trop en avant dans une digression qui m’écarte de mon sujet, quel avantage ne nous procura pas la Bataille gagnée sur le roi de Prusse à Kollin ! L’Ennemi obligé de lever le siège de Prague, d’évacuer toute la Bo­hême, de retourner en Saxe pour prendre la défensive avec une Armée battue et beaucoup diminuée pendant sa retraite, et de voir éclipser en un moment les plus belles idées de conquête, furent les effets d’une seule journée.

Le roi de Prusse vainqueur à Rosbach, le 5 Novembre 1757, éloigne l’Armée combinée d’Empire et de France de la Saxe dont il reste en possession, excite à la révolte l’Armée Hessoisse et Hanovrienne [2]. Bientôt [169] Harbourg se rend au Prince Ferdinand, qui prend ses quartiers d’hiver dans le Lunebourg, le pays de Hanovre et de Brunswick. Le roi mar­che en Silésie avec une Armée renforcée des pertes de ses Ennemis, se joint aux Troupes du Prince de Bewern, qui ve­naient d’être défaites devant Breslau, et ensuite d’une Ba­taille sanglante oblige notre Armée à rentrer en Bohême. Le F.M. Lehwald rentre en Poméranie, reprend sur les Suédois les forts d’Anclam et de Penamünden, s’empare des îles d’Usedom et Wollin, assiège Demmin, Wolgast, et prend ses quartiers d’hiver dans les environs de Stralsund. Une Ba­taille gagnée assure non seulement le succès d’une Guerre, mais décide souvent du sort d’un Royaume et des Empires.



[1] L’Armée du F.M. Comte de Soltikov causait d’autant plus d’ombrage à l’Ennemi, qu’elle occupait une position avantageuse dans les environs de Francfort, et qu’un Corps de nos Troupes aux ordres du Général F. Z. M. Baron de Loudon devait se joindre aux Russes pour agir ensemble ; ce qui porta à l’Ennemi à renforcer le Général Wedel : le roi marcha en personne avec un Corps considérable ; et ne pouvant empêcher la jonction de nos Troupes, il attaqua, le 12 Août 1759, l’Armée de Soltikov à Cunnersdorf, proche de Francfort, où il fut entièrement défait.

[2] Après la Bataille de Hastenbeck, le Duc de Cumberland ne put plus tenir la Campagne ; son Armée affaiblie risquait d’être enveloppée par les forces supérieures des François : il amusa cependant l’Ennemi par une défensive fort savante, mais poussé de poste en poste, il arriva enfin à Stade au Duché de Bremen, où il fut réglé par la Convention de Closter-Seven, le 9 septembre, que les Hanovriens accepteraient une cession d’armes et prendraient leurs quartiers d’hiver dans les endroits qui leur étaient assignés. Les Troupes de Hesse et de Brunswick pouvaient retourner dans leur pays, mais sans armes.

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin